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ENQUÊTE

VOYAGE DANS

L’EXTRÊME DROITE

Avec les interviews

de Fatou Diome

et d’Ugo Palheta

CHANGEMENT CLIMATIQUE

POUR L’AFRIQUE,

IL EST ENCORE TEMPS

SÉNÉGAL

LA DÉMOCRATIE ZOOM

LIBERTÉS

CARICATURISTES,

USEZ DE VOS CRAYONS !

BUSINESS

MINES :

LES NOUVEAUX TRÉSORS

AFRICAINS

DOCUMENT

MOBUTU,

LE MACHIAVEL

DU GRAND

FLEUVE

LA FRANCE

FRACTUREE

RÉÉLU, LE PRÉSIDENT EMMANUEL MACRON FAIT FACE À UN PAYS

PROFONDÉMENT DIVISÉ, PEUPLÉ D’« ARCHIPELS ANTAGONISTES »,

AVEC UNE EXTRÊME DROITE À DES NIVEAUX HISTORIQUES. LA CINQUIÈME

PUISSANCE MONDIALE DOIT SE RÉINVENTER POUR S’OUVRIR UN AVENIR.

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Royaume-Uni 5,50 £ – Suisse 8,90 FS – TOM 990 F CFP – Tunisie 7,50 DT – Zone CFA 3 000 FCFA ISSN 0998-9307X0

428 - MAI 2022

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J’ai été recruté

et formé dans

mon pays.

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édito

PAR ZYAD LIMAM

LA FRANCE FRACTURÉE

Emmanuel Macron…

Tout de même, quel stupéfiant personnage. Un

Rastignac des temps modernes, ambitieux, courageux,

à la fois sincère et cynique, un pur produit de

la méritocratie, capable de jongler à l’infini avec les

concepts, un homme sans parti, jamais élu, et qui a

pris de court tout le système politique français en 2017

pour devenir le plus jeune président de l’histoire de la

République. Un chef sans véritable idéologie, adepte

du « en même temps », penchant souvent à droite,

plus rarement à gauche, écologique par idéal, sans

l’être vraiment dans la pratique. Un chef qui se veut

dans l’action, loin des saveurs et des délices de la

politique politicienne, comme l’aimaient un Jacques

Chirac ou un François Mitterrand… Un président

décidé à rompre avec le poids de l’histoire, en particulier

dans sa relation avec l’Afrique, à changer de

génération, quitte à froisser les ego et les susceptibilités.

Quitte aussi à beaucoup promettre (le discours

de Ouagadougou), sans véritablement parvenir à

inverser la donne. Un chef d’État finalement peu expérimenté

qui affrontera au cours qu’un quinquennat

brutal des crises majeures, systémiques, qui auraient

pu l’emporter : celle des Gilets jaunes, véritablement

soulèvement du peuple d’en bas, celle de la pandémie

de Covid-19, celle enfin de la guerre, avec l’invasion

de l’Ukraine et la menace aux portes du pays…

Et puis, la France ne l’aime pas, ce Rastignac

justement, trop jeune, trop souriant, trop brillant,

trop sûr de lui, « arrogant » donc. Ici, c’est le pays de

l’égalité, fortement inscrite dans les gènes, depuis la

Révolution de 1789. On n’aime pas ce qui dépasse,

et ce qui se distingue. La France est rétive, éruptive,

complexe, difficile à gouverner.

Et voilà pourtant que ce président au bout du

rouleau, impopulaire, que l’on dit apolitique, est

réélu, plutôt confortablement (58 %), repoussant

à lui tout seul, et une fois encore, le danger d’une

prise de pouvoir par le Rassemblement national

de Marine Le Pen, explosif mélange entre l’extrême

droite et la mayonnaise populiste… L’homme est

habile, on ne demeure pas au pouvoir par hasard,

il a du talent, mais la tâche qui l’attend pourrait

paraître insurmontable.

Pour toute une partie de l’opinion, la France

est un pays fini, en voie de déclassement, un pays

envahi, un pays ultralibéral, limite antisocial. La vérité

ou les vérités relatives ne changent rien à cette analyse

à la hache. Oui, vivre en France, ce n’est pas le

bonheur pour tous, ce n’est pas le monde idéal. Personne

ne sous-estime le besoin de modernisation et

de mise à niveau de pans entiers du système, l’éducation,

la santé, la justice, la sécurité sociale, les retraites.

Mais personne n’est d’accord sur la méthode et les

objectifs. Et tout le monde finit par oublier, que même

affaibli, ce système reste l’un de plus généreux et les

plus efficaces au monde. La redistribution fonctionne

tant bien que mal et, là encore, mieux que presque

partout ailleurs, mais l’anxiété est générale. Les revenus

de la très grande majorité des Français sont fragiles

avec un salaire médian modeste (un peu en dessous

de 2 000 euros), ce qui rend inabordable pour la

plupart de vivre dans les grands centres urbains dynamiques.

La question du pouvoir d’achat est posée

pour une grande partie des classes moyennes et

populaires. Question devenue d’autant plus urgente

que la guerre en Ukraine provoque des secousses sismiques

sur les marchés de l’énergie, de l’alimentation,

de certaines matières premières stratégiques pour

l’automobile, la construction… Le défi écologique

bouleverse une jeunesse qui se demande dans quel

monde brûlé elle vivra. La mondialisation a provoqué

une délocalisation massive des emplois industriels.

Cette même mondialisation accentue les fractures

territoriales, avec des villes à l’avant-garde de la technologie,

de l’innovation et des services, et d’autres qui

dépérissent dans des territoires de seconde division,

entourées de campagnes qui se dépeuplent…

AFRIQUE MAGAZINE I 428 – MAI 2022 3


L’incessante polémique sur l’immigration, largement

factice et instrumentalisée par l’extrême droite,

cache en réalité un débat autrement plus critique, celui

d’un pays fracturé, qui perd son unicité, son sens du

vivre-ensemble, son identité partagée. La France, « ce

vieux pays d’un vieux continent », comme disait Dominique

de Villepin, est en plein bouleversement, et la

désorientation est générale. Pour reprendre le travail

remarquable de Jérôme Fourquet*, paru en 2019, nous

faisons face à « l’archipel français », où les habitants vivent

sous un même drapeau, mais comme s’ils étaient sur

des îles différentes, déconnectées les unes des autres,

séparées par la mer. Les grandes matrices traditionnelles

du vivre-ensemble ont explosé : la culture catholique

tout d’abord, le cadre communiste/ouvriériste ensuite,

les médias rassembleurs (comme les grandes chaînes

de télévision)… Le cartésianisme scientifique et la démocratie

représentative sont affaiblis par le relativisme, les

théories du complot, les réseaux sociaux, les simplifications

à outrance.

La destruction de ces matrices traditionnelles

laisse place à l’individualisme, au particularisme,

couplé à l’esprit de clan, à des groupes aux intérêts divergents.

Avec des forces particulièrement structurantes : la

sécession des élites et celle des populations immigrées.

Les élites vivent dans un monde à part géographique,

intellectuel et philosophique. Elles créent une grande

partie de la richesse, elles se désolidarisent sans véritablement

s’en rendre compte. Gentrification et carrés

VIP s’imposent un peu partout. La rupture avec les

classes populaires est consommée. On ne porte plus

les mêmes prénoms, comme le souligne le travail de

Jérôme Fourquet. Quant à la population immigrée d’origine

arabo-musulmane (mais pas que), elle opère un

formidable repli sur soi, conservateur et religieux. Elle

tente de construire un Fort Knox culturel et identitaire. Les

jeunes se marient de plus en plus entre eux. On sort de

moins en moins de son quartier, ou des villes et régions

où l’on peut se retrouver nombreux…

La politique elle-même s’adapte à ces fractures.

Les grands partis ne sont plus représentatifs des intérêts

des électeurs. De nouvelles grilles s’appliquent et s’affrontent

dans un formidable chacun pour soi : « gagnant »

ou « perdant », mondialisation ou souverainisme, Europe

ou nation, grande ville ou périphérie, urbain ou rural,

jeune ou retraité, etc.

Voilà le paysage. Avec un Emmanuel Macron,

président réélu d’une nation sens dessus dessous, d’un

pays profondément divisé, constitué d’archipels antagonistes,

avec une extrême droite et une gauche populiste

à des niveaux records. Il va falloir pour lui et pour tous, se

réinventer, retrouver un chemin commun, un minimum

de vivre-ensemble.

Peut-être faudrait-il alors justement rappeler

quelques-unes des vérités ou des vérités relatives françaises.

Rappeler que si la France est à bout de souffle,

(elle n’est pas la seule), elle reste une grande nation. Elle

a des ressources.

La France de 2022, avec ses 67 millions d’habitants,

reste l’un des 10 pays les plus riches du monde

(entre la 5 e et la 7 e place selon les calculs, à la même

hauteur que l’Inde et son 1,3 milliard d’habitants…).

C’est l’une des toutes premières puissances militaires,

nucléaires et diplomatiques (près de 160 ambassades,

juste derrière les États-Unis et la Chine). Elle dispose d’un

4 AFRIQUE MAGAZINE I 428 – MAI 2022


Le président Emmanuel Macron

au Champ-de-Mars, à Paris, le soir

de sa victoire, le 24 avril dernier.

AMMAR ABD RABBO/ABACA

réseau d’infrastructures quasiment inégalé. C’est l’un des

pays les plus créatifs, l’un des tout premiers en matière

d’investissement direct étranger. La France, c’est aussi un

formidable soft power culturel, qui rayonne aux quatre

coins du monde. Son PIB par habitant s’élève tout de

même à près de 45 000 dollars par an (28 e rang mondial).

C’est la nation (avec le Danemark) qui consacre

le plus de budget à la protection sociale. Ses dépenses

publiques sociales représentent 31 % de son PIB (pas

si mal pour un système supposé ultralibéral…). Lors de

la pandémie de Covid-19, les mécanismes massifs de

chômage partiel et d’aide aux entreprises ont protégé

des millions de personnes et d’emplois… Le chômage

baisse. Ah oui, et l’équipe de foot est championne du

monde en titre. Et Paris accueillera les Jeux olympiques

en 2024. Et plus de 50 millions de visiteurs étrangers

viennent chaque année profiter des plaisirs de cette triste

contrée… Et Paris est l’une des toutes « premières » capitales

globales, au même titre que Londres ou New York.

Et enfin, last but not least, on y fait encore beaucoup de

bébés, ce qui reste un formidable signe de vitalité et de

confiance dans l’avenir !

Et puis, sur l’immigration, ce triste serpent de

mer de la pensée d’extrême droite, soyons clairs : la

France a toujours été un pays d’immigration. Plus peutêtre

que tout autre pays européen. Les Français, y compris

les plus blancs « d’entre eux », sont le produit d’un

immense brassage de gènes, de cultures et d’identités.

Selon des études qui se recoupent, on peut estimer que

deux personnes sur cinq sont issues de l’immigration sur

trois générations. Disons 40 % des Français. Les immigrés,

au sens légal et statistique, censés selon certains

nous envahir de l’intérieur ou de l’extérieur, représentent

aujourd’hui un peu moins de 10 % de la population. On

est loin de la submersion. La France est la France, et

qu’on le veuille ou non, elle est diverse, multiple, complexe,

métissée. Ça devrait être une force. ■

*L’Archipel français : Naissance d’une nation multiple et divisée, Seuil, 2019.

AFRIQUE MAGAZINE I 428 – MAI 2022 5


France 4,90 € – Afrique du Sud 49,95 rands (taxes incl.) – Algérie 320 DA – Allemagne 6,90 € – Autriche 6,90 € – Belgique 6,90 € – Canada 9,99 $C

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428 MAI 2022

3 ÉDITO

La France fracturée

par Zyad Limam

8 ON EN PARLE

C’EST DE L’ART, DE LA CULTURE,

DE LA MODE ET DU DESIGN

À Dakar, une biennale

tout feu tout flamme

26 PARCOURS

Samira Sedira

par Astrid Krivian

29 C’EST COMMENT ?

Non au palu !

par Emmanuelle Pontié

44 CE QUE J’AI APPRIS

Hassane Kassi Kouyaté

par Astrid Krivian

74 LE DOCUMENT

Mobutu, le Machiavel

du grand fleuve

par Cédric Gouverneur

90 VINGT QUESTIONS À…

Abdoulaye Nderguet

par Astrid Krivian

ENQUÊTE

VOYAGE DANS

L’EXTRÊME DROITE

Avec les interviews

de Fatou Diome

et d’Ugo Palheta

CHANGEMENT CLIMATIQUE

POUR L’AFRIQUE,

IL EST ENCORE TEMPS

SÉNÉGAL

LA DÉMOCRATIE ZOOM

LIBERTÉS

CARICATURISTES,

USEZ DE VOS CRAYONS !

BUSINESS

MINES :

LES NOUVEAUX TRÉSORS

AFRICAINS

LA FRANCE

FRACTUREE

RÉÉLU, LE PRÉSIDENT EMMANUEL MACRON FAIT FACE À UN PAYS

PROFONDÉMENT DIVISÉ, PEUPLÉ D’« ARCHIPELS ANTAGONISTES »,

AVEC UNE EXTRÊME DROITE À DES NIVEAUX HISTORIQUES. LA CINQUIÈME

PUISSANCE MONDIALE DOIT SE RÉINVENTER POUR S’OUVRIR UN AVENIR.

PHOTO DE COUVERTURE :

ALAIN GUICHOT/DIVERGENCE

DOCUMENT

MOBUTU,

LE MACHIAVEL

DU GRAND

FLEUVE

428 - MAI 2022

L 13888 - 428 H - F: 4,90 € - RD

TEMPS FORTS

30 VOYAGE DANS

L’AUTRE FRANCE

par Cédric Gouverneur

34 Le vote de la colère

par Emmanuelle Pontié

36 Ugo Palheta :

« L’extrême droite

a gagné la bataille

des idées »

par Astrid Krivian

40 Fatou Diome :

Les complexes

coloniaux

dont certains

ne guérissent pas…

par Astrid Krivian

46 Il est encore temps !

par Cédric Gouverneur

56 Sénégal :

La démocratie Zoom

par Hussein Ba

62 Croque-moi la liberté

par Emmanuelle Pontié

et Catherine Faye

68 Tierno Monénembo :

« Mettre des mots

sur la douleur »

par Astrid Krivian

P.46

P.30

P.08

Afrique Magazine est interdit de diffusion en Algérie depuis mai 2018. Une décision sans aucune justification. Cette grande

nation africaine est la seule du continent (et de toute notre zone de lecture) à exercer une mesure de censure d’un autre temps.

Le maintien de cette interdiction pénalise nos lecteurs algériens avant tout, au moment où le pays s’engage dans un grand mouvement

de renouvellement. Nos amis algériens peuvent nous retrouver sur notre site Internet : www.afriquemagazine.com

ZOHRA BENSEMRA - RAPHAËL LAFARGUE/ABACA - ERIC LE GO/ONLYWORLD.NET

6 AFRIQUE MAGAZINE I 428 – MAI 2022


FONDÉ EN 1983 (38 e ANNÉE)

31, RUE POUSSIN – 75016 PARIS – FRANCE

Tél. : (33) 1 53 84 41 81 – Fax : (33) 1 53 84 41 93

redaction@afriquemagazine.com

Zyad Limam

DIRECTEUR DE LA PUBLICATION

DIRECTEUR DE LA RÉDACTION

zlimam@afriquemagazine.com

Assisté de Laurence Limousin

llimousin@afriquemagazine.com

RÉDACTION

Emmanuelle Pontié

DIRECTRICE ADJOINTE

DE LA RÉDACTION

epontie@afriquemagazine.com

Isabella Meomartini

DIRECTRICE ARTISTIQUE

imeomartini@afriquemagazine.com

Jessica Binois

PREMIÈRE SECRÉTAIRE

DE RÉDACTION

sr@afriquemagazine.com

Amanda Rougier PHOTO

arougier@afriquemagazine.com

ONT COLLABORÉ À CE NUMÉRO

Hussein Ba, Jean-Marie Chazeau,

Catherine Faye, Cédric Gouverneur,

Dominique Jouenne, Astrid Krivian,

Luisa Nannipieri, Sophie Rosemont.

VIVRE MIEUX

Danielle Ben Yahmed

RÉDACTRICE EN CHEF

avec Annick Beaucousin, Julie Gilles.

VENTES

EXPORT Laurent Boin

TÉL. : (33) 6 87 31 88 65

FRANCE Destination Media

66, rue des Cévennes - 75015 Paris

TÉL. : (33) 1 56 82 12 00

ABONNEMENTS

TBS GROUP/Afrique Magazine

235 avenue Le Jour Se Lève

92100 Boulogne-Billancourt

Tél. : (33) 1 40 94 22 22

Fax : (33) 1 40 94 22 32

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CAPTURE D’ÉCRAN YOUTUBE - GADO - JEAN-LUC BERTINI/PASCO - RUE DES ARCHIVES/AFP

BUSINESS

78 Le lithium et autres

nouveaux trésors africains

82 Sidzanbnoma Nadia

Denise Ouedraogo :

« Nous allons

assister à un retour

du protectionnisme »

84 Le Groupe OCP

s’implique

en Côte d’Ivoire

85 Les prix alimentaires

sous tension

par Cédric Gouverneur

VIVRE MIEUX

86 Myopie : Une épidémie

mondiale sans virus

ni contagion

87 Du sport pour doper

sa fertilité

88 Les bienfaits

des méthodes

corps-esprit

89 Diabète : Du nouveau

côté prévention

par Annick Beaucousin

et Julie Gilles

P.62

P.74

P.68

P.56

COMMUNICATION ET PUBLICITÉ

regie@afriquemagazine.com

AM International

31, rue Poussin - 75016 Paris

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AFRIQUE MAGAZINE

EST UN MENSUEL ÉDITÉ PAR

31, rue Poussin - 75016 Paris.

SAS au capital de 768 200 euros.

PRÉSIDENT : Zyad Limam.

Compogravure : Open Graphic

Média, Bagnolet.

Imprimeur : Léonce Deprez, ZI,

Secteur du Moulin, 62620 Ruitz.

Commission paritaire : 0224 D 85602.

Dépôt légal : mai 2022.

La rédaction n’est pas responsable des textes et des photos

reçus. Les indications de marque et les adresses figurant

dans les pages rédactionnelles sont données à titre

d’information, sans aucun but publicitaire. La reproduction,

même partielle, des articles et illustrations pris dans Afrique

Magazine est strictement interdite, sauf accord de la rédaction.

© Afrique Magazine 2022.

AFRIQUE MAGAZINE I 428 – MAI 2022 7


ON EN PARLE

C’est maintenant, et c’est de l’art, de la culture, de la mode, du design et du voyage

8 AFRIQUE MAGAZINE I 428 – MAI 2022


Le Musée des civilisations

noires sera l’un des sites

de l’événement.

ZOHRA BENSEMRA/REUTERS - DR

ARTÀ DAKAR,

UNE BIENNALE

TOUT FEU

TOUT FLAMME

L’un des plus importants

RENDEZ-VOUS AFRICAINS

revient avec une programmation

dédiée à l’énergie créative.

C’EST L’UN DES ÉVÉNEMENTS culturels

les plus attendus de l’année : la 14 e édition

de la biennale de l’art africain contemporain

de Dakar, initialement prévue en 2020,

s’ouvre ce 19 mai avec un programme élargi

et revu. Entre l’exposition internationale,

intitulée « I Ndaffa #/Forger/Out of the Fire »,

et un off plus foisonnant que jamais, avec plus

de 200 lieux impliqués, les visiteurs auront

la possibilité de découvrir des œuvres d’art

aux quatre coins du Sénégal. Les 59 artistes

de la sélection officielle, originaires de 28 pays

d’Afrique et de la diaspora, présenteront

des travaux sur le thème de la forge, du feu

pour imaginer un nouveau monde, alors que

le off se veut une fête créative hors norme,

après deux ans de pandémie. Dessins,

installations, peintures, photographies,

sculptures, sons, vidéos et œuvres textiles,

mais aussi rencontres professionnelles,

visites pédagogiques, hommages et projets

spéciaux : les initiatives culturelles animeront

particulièrement la vie de la capitale,

où l’enthousiasme est palpable. Le projet

« Doxantu » (« promenade » en wolof) investit

par exemple la corniche ouest avec des

œuvres monumentales. Une façon de toucher

un public plus large et de littéralement faire

sortir l’art dans la rue. ■ Luisa Nannipieri

BIENNALE DE L’ART AFRICAIN

CONTEMPORAIN, Dakar

(Sénégal), du 19 mai au 21 juin.

biennaledakar.org

AFRIQUE MAGAZINE I 428 – MAI 2022 9


ON EN PARLE

Ibeyi

SOUL

LA MUSIQUE

OU LA VIE !

Le R’n’B des jumelles franco-cubaines

est CHAMANIQUE… Nouvelle

démonstration avec Spell 31.

ELLES SONT NÉES SOUS UNE BONNE ÉTOILE, celle d’une

mère aimante, Maya, et d’un père icone de la musique cubaine

et membre du Buena Vista Social Club, Anga Diaz. Lorsque

celui-ci disparaît prématurément, elles sont seulement

âgées de 11 ans. Pour le garder auprès d’elles, elles décident

alors d’approfondir les instruments qu’elles étudient déjà.

Si Naomi excelle au cajon, Lisa-Kaindé, elle, impressionne

par sa voix céleste. Lorsque sort leur premier album, Ibeyi,

en 2015, c’est une révélation. Aujourd’hui, Spell 31 confirme

leur osmose artistique, vibrant d’une pop inclassable, entre

hip-hop, soul et R’n’B, convoquant leurs ancêtres africains

et cubains, acceptant l’omniprésence des morts mais

aussi la puissance de l’amour – y compris celui qui lie

viscéralement ces jumelles, dont le métissage originel

ne cesse de nourrir leur art. Mais elles n’en oublient pas

pour autant de nous faire danser ! ■ Sophie Rosemont

IBEYI, Spell 31, XL Recordings.

ESSAI

LIBERTÉ, ÉGALITÉ,

FRATERNITÉ

Pour Fatou Diome, il est urgent de faire

face aux menaces identitaires et de porter

haut les valeurs citoyennes.

ELLE LES APPELLE les serpents à sonnette. Les loups.

Ceux qui, depuis des années, lui envoient des lettres

anonymes. Qui sont allés jusqu’à lui faire livrer chez elle

un cercueil gravé à son nom. Tous ceux qui menacent

le vivre-ensemble, et pour qui la question identitaire

rime avec séparer et non pas rassembler. Cinq ans après

Marianne porte plainte !, déclaration d’amour à la France

et coup de colère face aux incohérences du pays des

droits de l’homme, l’écrivaine franco-sénégalaise revient

avec un autre essai engagé [voir son interview pp. 40-43].

À l’orée de la nouvelle élection présidentielle, elle fustige

les identitaires étriqués et les opportunistes victimaires.

Ces voix redoutables qui monopolisent le débat politique.

« De la droite décomplexée, dit-elle, nous sommes passés,

sans intermède, à l’extrême droite sans complexes. »

Si les loups rôdent désormais aux portes du pouvoir,

il est plus que jamais urgent de défendre haut et fort

les valeurs républicaines. ■ Catherine Faye

FATOU DIOME, Marianne face aux faussaires,

Albin Michel, 198 pages, 14 €.

SAGA HISTORIQUE

LE DESSOUS DES CARTES

Le deuxième volet de la trilogie de Gilbert

Sinoué, dont le héros principal demeure

toujours le Maroc.

APRÈS 32 ROMANS historiques

sur la région du Moyen-Orient,

l’écrivain et scénariste égyptien, de langue française,

consacre une trilogie à l’histoire du Maroc depuis les

Berbères. Un an après la parution du premier volume,

L’Île du Couchant, couvrant la période de 1672 à 1727,

le deuxième volet nous emmène de 1808 à 1912,

dans la région du « Bec de canard ». De fait, ce territoire,

qui marque la frontière de l’Afrique centrale, excite

la convoitise des puissances coloniales. Notamment

la France, qui, depuis Napoléon, cherche à étendre

sa suprématie sur le royaume. Dans ce livre en forme

d’épopée va donc se dérouler une formidable partie

d’échecs. Une fresque historique très documentée

et enlevée, grâce au talent de conteur et de passeur

d’intrigues de l’auteur du Livre de saphir (1996). ■ C.F.

GILBERT SINOUÉ, Le Bec de canard,

Gallimard, 320 pages, 21 €.

SULEIKA MULLER - DR (3)

10 AFRIQUE MAGAZINE I 428 – MAI 2022


BÉCHIR BEN YAHMED,

UN AN DÉJÀ

MÉMOIRES

Le FONDATEUR DE JEUNE AFRIQUE nous a quittés

le 3 mai 2021. Il nous laisse, entre autres, une passionnante

autobiographie parue en octobre dernier.

BRUNO LEVY POUR JA - DR

IL EST PARTI le jour de la liberté de la presse, à l’aube,

victime du Covid-19, et il avait 93 ans. Tout au long de la

dernière décennie de sa vie, BBY a travaillé sur ses mémoires,

soucieux de transmettre, de raconter, et de maîtriser aussi

son propre récit, son aventure de journaliste, de patron de

presse audacieux et parfois aventureux, d’homme politique

également, de tracer son roman personnel, celui d’un homme

toujours en quête de liberté d’action. BBY était entier,

il ne louvoyait pas, il assumait réussite et échec, d’où le titre

de ses mémoires, J’assume. On y retrouve un Béchir Ben

Yahmed tel qu’en lui-même, subjectif dans certains de ses

choix, mais fortement lucide et objectif sur les affaires de

l’Afrique ou du monde, avec ce regard unique, cette capacité

à décrypter les lignes de force. On est à la fois dans le récit,

l’autobiographie, la grande fresque historique. On replonge

dans l’enthousiasme du soleil des indépendances (avec un

récit particulièrement riche sur la Tunisie), on retrouve la

fresque de l’Afrique contemporaine avec ses grandeurs et ses

désillusions, on se confronte aux conflits d’Orient, aux enjeux

géopolitiques de la planète. Au fil des pages, on rencontre

Habib Bourguiba, Houphouët-Boigny, Che Guevara, Lumumba,

Senghor, Foccart (avec cette relation si particulière entre

deux destins a priori opposés), Alassane Ouattara (un véritable

ami), François Mitterrand, Omar Bongo… Le texte nous quitte

sur une réflexion intime sur l’identité, la spiritualité, la foi

et la fin du chemin. Un livre passionnant, l’histoire d’une

vie à part, et la fresque du temps qui passe. ■ Zyad Limam

BÉCHIR BEN YAHMED, J’assume : Les Mémoires

du fondateur de Jeune Afrique, éditions du Rocher,

528 pages, 24,90 €.

AFRIQUE MAGAZINE I 428 – MAI 2022 11


ON EN PARLE

12 AFRIQUE MAGAZINE I 428 – MAI 2022


MUSIQUE

Coco Em

NAIROBI DANCING

Avec son premier EP, l’hypnotique Kilumi,

la productrice s’annonce comme l’une des nouvelles

valeurs sûres de la SCÈNE ÉLECTRO KENYANE.

PADDY GEDI - DR

C’EST AUTOUR du tambour

que la kilumi, danse traditionnelle

kenyane du peuple kamba, s’articule.

Et c’est autour des beats que Coco

Em construit sa musique. Y résonne

d’ailleurs la voix de la chanteuse

Ndunge Wa Kalele. « Chaque fois

que je l’écoutais chanter, je me

sentais connectée à mon peuple.

J’ai été étonnée lorsque ma mère

m’a appris que les solistes étaient

traditionnellement des femmes »,

confie celle qui fut remarquée sur la

scène des Trans Musicales de Rennes

ou des Nuits d’Afrique de Montréal.

Depuis 2016, elle s’illustre en tant que

DJ, s’étant fait connaître sur Facebook

et ayant acheté son matériel sur eBay.

Fort de sept pistes appelant autant à

la danse qu’à la contemplation, Kilumi

mixe avec habileté trap et house, sur

un terrain sonore africain. Du côté

des invités, on compte MC Sharon,

Wuod Baba, Sisian & Kasiva, ou encore

Ndunge Wa Kalele… L’attachement

de Coco Em à Nairobi n’est pas feint.

Elle y a d’ailleurs créé le collectif

féminin Sim Sima : « Je voulais

proposer un espace sûr pour les

producteurs, particulièrement les

femmes qui commencent leur parcours

musical, afin de partager leur création

auprès des professionnels de l’industrie.

Au moment de la pandémie, j’ai

décidé de déplacer les activités de

Sim Sima en ligne et d’en développer

davantage le concept afin d’y inclure

l’enseignement de la musique

électronique. » Depuis, elle a réussi

à obtenir un financement de Music

In Africa et a organisé ses premiers

ateliers avec d’autres musiciennes.

Tout en travaillant sur ce premier EP,

qui inaugure le début d’une carrière

discographique soumise à de multiples

(et excitantes) variations : « Il initie mon

voyage dans la production musicale,

l’exploration de ce que je suis et de qui

je veux être en tant qu’artiste. » ■ S.R.

COCO EM, Kilumi,

InFiné.

13


ON EN PARLE

OUMOU

SANGARÉ,

Timbuktu,

World

Circuit.


SOUNDS

À écouter maintenant !

Dope Saint Jude

Higher Self, Yotanka

Née et élevée au Cap,

désormais installée à Londres,

Dope Saint Jude s’illustre

dans le rap queer depuis

une dizaine d’années, et, après avoir œuvré

en collectif, se produit désormais en solo.

Ce nouvel EP, le réussi Higher Self, exprime

son amour pour son pays, ses origines, ses

valeurs, et la manière dont elle a décidé de

mener sa vie. Sans se soucier des contraintes

patriarcales, et avec un groove du tonnerre !

VOIX

OUMOU

SANGARÉ

LA DIVA EST DE RETOUR

Son FORMIDABLE NOUVEL ALBUM

marie la tradition ouest-africaine avec

les paradigmes folk et blues. Imparable !

C’EST ENTRE LE MALI, LA FRANCE ET LES ÉTATS-UNIS que

le nouvel album de la plus belle voix de Bamako a été confectionné.

Et il résonne au gré de la variété des décors, entre instrumentation

traditionnelle d’Afrique de l’Ouest – le kamele n’goni en tête, joué

par son complice Mamadou Sidibé – et la guitare slide chère au blues.

Qu’est-ce qu’être une femme dans un monde soumis à d’incessants

bouleversements, des guerres aux pandémies ? Comment rester

la tête haute face au joug masculin ? À 54 ans, célébrée par Beyoncé

et Aya Nakamura, forte de trois décennies de carrière, la reine du

Wassoulou n’a plus rien à prouver du point de vue artistique, mais

ne se repose pas pour autant sur ses lauriers et persiste à interroger

les failles de nos sociétés. Ses chansons aux rythmiques envoûtantes

et aux mélodies ourlées d’or, telles « Sarama », « Kêlê Magni »

ou « Wassulu Don », redonnent foi en ces temps troubles. ■ S.R.

❷ Leyla McCalla

Breaking The

Thermometer,

Anti-/Pias

Comme elle nous l’a

toujours prouvé en musique,

la folkeuse new-yorkaise n’oublie pas

qu’elle est l’enfant d’un couple de migrants

et activistes haïtiens : sur le terreau sonore

afro-caribéen de ce nouvel album, on

entend de l’anglais mais aussi du kreyòl.

Si Breaking The Thermometer est intimiste,

Leyla McCalla s’entoure de la chanteuse

Mélissa Laveaux, du bassiste Pete Olynciw,

du batteur Shawn Myers ou encore du

guitariste Nahum Johnson Zdybel. Superbe.


Ablaye Cissoko

& Cyrille Brotto

Instant,

Ma Case/Absilone

Quand la kora du chanteur

sénégalais Ablaye Cissoko rencontre

l’accordéon du multi-instrumentiste

français Cyrille Brotto, il en résulte

Instant. Loin de toute esbroufe, l’album

résonne juste et longtemps, grâce à

ses 10 titres passionnants. Chacun des

musiciens témoigne de longues années

d’expérience musicale, mais aussi d’une foi

dans l’art comme dans les cieux. ■ S.R.

DR - HOLLY WHITTAKER - DR (3)

14 AFRIQUE MAGAZINE I 428 – MAI 2022


Alicia Da Luz Gomes

et Stéphane Bak incarnent

de jeunes Bamakois de 1962.

MATTEO SEVERI/AGAT FILMS - DR - MATTEO SEVERI/AGAT FILMS

DVD

LE TEMPS DE L’ESPOIR

Dans un Mali tout juste décolonisé,

l’histoire d’une jeunesse qui

croyait aux vertus du socialisme…

ET DU TWIST.

« QUAND UN RÉALISATEUR comme lui vient faire ce film,

tu comprends que c’est un film que les Africains eux-mêmes

auraient dû faire… » constate, admiratif, le Sénégalais Demba

Dièye, assistant réalisateur de Robert Guédiguian dans

le bonus du DVD de Twist à Bamako (sorti en salles début

janvier). Le cinéaste français à l’accent marseillais et homme

de gauche revendiqué y explique qu’il « reste foncièrement

universaliste » et peut donc s’identifier au héros de son

film, un jeune Malien des années 1960. Samba, fils d’un

riche commerçant de la capitale, est un militant convaincu

du régime socialiste qui s’installe au départ des Français.

Son idéal révolutionnaire est contrarié par les intérêts

économiques de sa famille, le pouvoir des chefs de village très

conservateurs, mais aussi par l’attirance pour les musiques

occidentales : Claude François et Les Chats sauvages font

danser la jeunesse du Bamako de 1962, habillée à la mode

de Paris et de Londres, et immortalisée par les photographies

de Malick Sidibé. Une joie de vivre fidèlement recréée… au

Sénégal, car il était impossible pour une production française

de tourner au Mali pour des raisons de sécurité. Mais les

trois villes choisies (Thiès, Podor et Saint-Louis) pour figurer

la capitale de l’époque font illusion grâce au travail conjoint

des équipes françaises et sénégalaises (le film est coproduit

par Karoninka, d’Angèle Diabang). Le long-métrage est

parfois démonstratif, l’histoire d’amour qui se greffe aux

débats politiques un peu artificielle et l’allusion finale aux

migrants d’aujourd’hui un peu déroutante, mais il montre

avec talent et humanisme tous les espoirs d’une génération

à l’heure des indépendances africaines. ■ Jean-Marie Chazeau

TWIST À BAMAKO (France-Sénégal),

de Robert Guédiguian. Avec Stéphane Bak,

Alicia Da Luz Gomes, Issaka Sawadogo. En DVD.

AFRIQUE MAGAZINE I 428 – MAI 2022 15


ON EN PARLE

CINÉMA

COUP DE FOUDRE À KINSHASA

Pour son premier rôle sur grand écran, DADJU S’OFFRE UN RETOUR

TRIOMPHAL au pays de ses origines et une love story un peu lisse…

DADJU TÊTE D’AFFICHE au cinéma dans son propre rôle :

ce maître du R’n’B francophone a trouvé en Nils Tavernier

le réalisateur à même de lui façonner son Coup de foudre

à Notting Hill version kinoise. Le fils de Bertrand Tavernier

– toujours très engagé au Sénégal, où il avait assisté enfant

au tournage du chef-d’œuvre anticolonialiste de son père,

Coup de torchon (1981) – s’est glissé dans les rues de Kinshasa

pour capter l’authentique ferveur suscitée par le chanteur

franco-congolais à chacune de ses apparitions. Sans lésiner non

plus sur les images de drones montrant les artères de la capitale

de la République démocratique du Congo. Il faut dire que

la réalisation épouse à la fois les codes du clip, de la comédie

romantique et de la télénovela. L’argument est d’ailleurs assez

mince : un chanteur célèbre s’éprend d’une jeune fille désirée

par un autre homme, puissant promoteur immobilier vivant

dans une luxueuse villa. La confrontation entre les deux

ne sera pas centrale pour autant. Le film s’applique d’ailleurs

à déconstruire les clichés virilistes, même s’il s’essaye un peu

poussivement à la course-poursuite en voitures (sur pistes,

pas dans Kinshasa, dommage !). Il met ainsi en valeur

les femmes : Ima, étudiante environnementaliste studieuse,

qui préfère s’occuper des arbres que de faire du shopping,

incarnée par Karidja Touré – l’une des adolescentes dans

Bande de filles (2014), de Céline Sciamma –, et la propre

mère de Dadju (la seule à s’exprimer en lingala), responsable

d’une association qui vient en aide aux femmes victimes de

violences sexuelles, soutenue de longue date par le chanteur.

Dommage que ces aspects féministes mais aussi écologiques

soient si peu exploités par le scénario. Les seconds rôles peinent

en outre à exister. Mais les fans ne seront pas déçus, certains

aspects documentaires permettant d’approcher l’intimité

du chanteur, en répétition, en concert. Et l’image donnée de

l’Afrique est résolument moderne : des femmes volontaires,

des hommes qui connaissent le succès, et une morale

romantique en diable, qui n’est plus l’apanage des pays riches,

montrant que l’argent ne peut pas tout acheter… ■ J.-M.C.

IMA (France), de Nils Tavernier. Avec Dadju,

Karidja Touré, Djimo. En salles.

La réalisation

épouse à la fois

les codes du clip,

de la comédie

romantique et

de la télénovela.

DR - JAN MALAISE

16 AFRIQUE MAGAZINE I 428 – MAI 2022


IAIN MASTERTON/ALAMY - DR

SULAIMAN

ADDONIA,

Le silence est

ma langue natale,

La Croisée,

272 pages, 20 €.

LITTÉRATURE

Sulaiman Addonia

Le champ des possibles

Dans ce roman à contre-courant,

l’Érythréen célèbre L’AMOUR SOUS

TOUTES SES FORMES. Un feu, et un

espoir, dans l’insupportable réalité.

ON DIT QUE LES PLUS BELLES FLEURS jaillissent

des décombres. L’amour et la sensualité parfois aussi.

En temps de guerre, ils prennent des formes

inespérées, défiant le chaos. C’est cette volupté

sans chaînes qu’explore l’auteur des Amants

de la mer Rouge (2009), l’histoire d’un amour

interdit en Arabie saoudite, traduit dans plus

de 20 langues. Dans son second roman, fruit

de dix ans d’exploration de l’être et d’un

détricotage subtil des tabous et des codes,

l’Érythréen, qui a passé sa jeunesse dans

un camp de réfugiés au Soudan, défie les

zones de retranchement et d’épanouissement

de la condition humaine. À l’aune des

lascives Baigneuses, du peintre Edgar Degas,

et de textes fondateurs de Tayeb Salih,

Georges Bataille ou Pier Paolo Pasolini,

qui l’ont inspiré pour l’écriture de ce récit,

ses personnages ont leur propre idée de la

sexualité et de ce que le désir signifie pour eux.

Principalement, la farouche Saba, son frère muet,

Hagos, deux jeunes réfugiés qui ont fui leur pays

en guerre, et Jamal, dont les paroles étourdissantes

résonnent encore en refermant le livre : « Je veux

atteindre l’orgasme en mangeant ton orgasme. »

En chamboulant les codes du masculin, du

féminin, de la sexualité même, chacun réenchante,

à sa manière, la réalité d’un camp de réfugiés.

Une « symphonie aux notes humaines complexes,

composée par des gens ordinaires », selon les propres

termes de l’auteur. Mais au-delà de questionner

la nudité, l’intimité ou la liberté des corps, Sulaiman

Addonia, qui vit aujourd’hui à Bruxelles – où il a

créé le festival littéraire Asmara-Addis (In Exile) –,

va encore plus loin : il redécouvre la puissance du

silence. Un langage universel et un espace défriché,

sans identité, ni religion, ni morale, peut-être le lieu

le plus vrai pour se trouver enfin. Le seul moyen

de libérer son esprit et d’y accueillir le voyage

le plus sincère vers soi et vers les autres. ■ C.F.

AFRIQUE MAGAZINE I 428 – MAI 2022 17


ON EN PARLE

SÉRIE

LA COUR EN COULEURS

Golda Rosheuvel (au centre) incarne la reine

Charlotte d’Angleterre, aïeule d’Elizabeth II.

Nouveau carton d’audience pour La Chronique des Bridgerton,

saga en costumes pimentée d’un CASTING MULTIETHNIQUE…

L’UN DES PLUS GROS SUCCÈS de Netflix de cette année est aussi celui de la puissante

productrice afro-américaine Shonda Rhimes, créatrice de Grey’s Anatomy. La seconde

saison de cette adaptation d’une série de livres sentimentaux, situés dans l’Angleterre

d’il y a deux cents ans, confirme son talent pour insuffler de la couleur jusque

dans les livres d’histoire. Dans cette chronique pop et sexy des mariages arrangés

de l’aristocratie britannique, la réalité historique est bousculée pour coller aux

représentations du XXI e siècle, mais avec un fond authentique. Ainsi, la reine Charlotte

d’Angleterre est incarnée par une actrice noire (Golda Rosheuvel), mais cette aïeule

d’Elizabeth II avait bien une ascendance africaine, via une branche de la famille

royale portugaise ! Un métissage rare à Londres à cette époque, que cette version

télévisée démultiplie avec des acteurs noirs portant costumes et perruques. Et

dans ces nouveaux épisodes (au nombre de huit), ce sont deux sœurs indiennes

tout juste arrivées de Bombay qui attirent les convoitises… ■ J.-M.C.

LA CHRONIQUE DES BRIDGERTON (saison 2), de Chris Van Dusen.

Avec Jonathan Bailey, Simone Ashley, Golda Rosheuvel. Sur Netflix.

LIAM DANIEL/NETFLIX - DR

18 AFRIQUE MAGAZINE I 428 – MAI 2022


Dans sa dernière collection,

l’incontournable cuir – qui

se décline en végan et en

végétal – rencontre le denim,

la dentelle et le mohair.

MODE

INIYE TOKYO JAMES

LE RÉSILIENT

Le designer, en lice pour le PRIX

LVMH 2022, se fait un devoir de

produire ses créations à Lagos.

Le styliste

Iniye Tokyo

James.

DR (4)

TOUT JUSTE NOMMÉ parmi les finalistes du prix LVMH 2022,

Iniye Tokyo James n’en est pas à sa première collection,

ni à son premier défilé sur les passerelles de la haute couture.

Avec sa marque Tokyo James, lancée en 2015 à Lagos, il s’est

déjà fait remarquer à Londres et à Milan, où il a notamment

présenté sa dernière ligne, « Resilience ». Un nom rendant

hommage aux efforts accomplis pour propulser son style sur

la scène internationale et se faire une place dans l’industrie de

la mode. Le designer, qui est né à Londres et y a grandi, avant

de partir à Lagos, a dû faire face, entre autres, aux préjugés

du milieu lorsqu’il a choisi d’implanter son atelier au Nigeria :

« Pour moi, c’était une façon de rendre quelque chose à la

communauté, mais aussi l’occasion de changer la perception

des produits qui arrivent d’Afrique. Inverser la narration. »

Ses créations, de grand impact visuel, retravaillent les

coupes traditionnelles du streetwear de luxe pour en faire

des silhouettes audacieuses. Inspiré par le « vibrant sens de la

mode » de sa famille nigériane et par la variété des styles dans

les rues londoniennes, il imagine ses pièces comme des « terrains

de jeu où se rejoignent des mondes différents ». Elles célèbrent la

singularité des individus et mettent en valeur ce qui nous unit en

tant qu’êtres humains. Dans cette collection, où l’incontournable

cuir – qui se décline en végan et en végétal – rencontre le denim,

la dentelle et le mohair, le styliste appuie sa philosophie à

travers le motif de la grenouille (« opolo », en yoruba). L’animal

est un symbole de résilience et une métaphore de l’humanité :

« Chaque pays a sa grenouille, même l’Arctique. Elles sont toutes

différentes, mais c’est la même espèce. » Les couleurs brillantes

de la collection évoquent également les grenouilles, et les détails

ruchés rappellent la peau rugueuse de certains crapauds. Des

looks associés à des accessoires inattendus, comme les lunettes

Puffer, en faux cuir orange, bleu ou encore vert citron, ou le sac

Ata Rodo, inspiré du piment nigérian. ■ L.N. tokyojames.co.uk

AFRIQUE MAGAZINE I 428 – MAI 2022 19


ON EN PARLE

Ci-contre, Imaan in Da Shop, Hassan Hajjaj, 2020.

Ci-dessous, Composition, Mohamed Chebaa, 1974.

« Untitled #11 » de la série The Tree House,

Khalil Nemmaoui, 2010.

« L’AUTRE HISTOIRE : L’ART DU MODERNISME

MAROCAIN », Cobra Museum, Amstelveen (Pays-Bas),

jusqu’au 18 septembre. cobra-museum.nl

EXPO

L’ENVERS

DU DÉCOR

Au pays de Rembrandt, une

autre manière d’explorer L’ART

MODERNE MAROCAIN, ses

réalités, sa sensibilité et ses quêtes.

L’ÉMERGENCE DU MODERNISME MAROCAIN coïncide avec

celle du mouvement Cobra, dans l’Europe de l’après-guerre.

Ce n’est donc pas un hasard si le musée d’art moderne

néerlandais expose une centaine d’œuvres de plasticiens

majeurs de la scène marocaine, dont 44 issues de la collection

du Musée Mohammed VI d’art moderne et contemporain,

à Rabat, complétées par des œuvres d’artistes contemporains

du royaume et d’Europe. Des œuvres incontournables

de pionniers, tels que Chaïbia Talal ou Jilali Gharbaoui,

qui témoignent d’une créativité libre et sensible. Plus encore,

c’est l’énergie inventive et engagée qui saisit. À l’aune du

dynamisme des artistes Cobra, pour qui la spontanéité et

l’aventure collective prenaient le dessus, loin des normes et des

conventions de l’Occident. Imaginée et conçue par l’écrivain,

journaliste et poète maroco-néerlandais Abdelkader Benali,

l’exposition nous raconte l’histoire de l’art marocain moderne,

de l’indépendance en 1956 à nos jours. Ici, les clichés de Fatima

Zohra Serri entrent en résonance avec les œuvres d’Amina

Rezki ou les odalisques de Lalla Essaydi. Là, Wafae Ahalouch

explore des symboles plus enfouis, invoque la baraka.

Partout, le Maroc se dessine. Au fil des œuvres. ■ C.F.

20 AFRIQUE MAGAZINE I 428 – MAI 2022


KIM LANG STUDIO - DR

AFROBEAT

PIERRE

KWENDERS

Entre

Kinshasa

et Montréal

Le DJ ET MUSICIEN

QUÉBÉCOIS d’origine

congolaise revient avec un

album sexy et entraînant.

CHEZ AFRIQUE MAGAZINE, on suit de près

le parcours de cet originaire de Kinshasa, qui

a quitté sa ville natale pour Montréal en 2001.

Sous l’influence de la fameuse « sagacité » de

Douk Saga, il a construit un corpus musical

remarquablement cohérent, entre acoustique

et synthétique, pop occidentale et vision afro,

soul et funk, pop et rumba congolaise.

Depuis 2014, il œuvre au sein de Moonshine,

un collectif pluridisciplinaire qu’il a fondé.

Avec José Louis and the Paradox of Love,

il interroge la question amoureuse et la

quête existentielle en anglais, en français,

en lingala, en tshiluba et en kikongo. Rien

que ça ! Avec des titres comme « Kilimanjaro »,

« Coupé » ou « Papa Wemba », Pierre Kwenders

nous fait rêver, danser, réveille nos désirs

et notre joie d’être au monde. Oui, la musique

adoucit les mœurs, et la qualité des invités

le confirme d’autant plus : Sônge, Win Butler

d’Arcade Fire, Ngabo, King Britt… ■ S.R.

PIERRE KWENDERS,

José Louis and the Paradox

of Love, Arts & Craft.

AFRIQUE MAGAZINE I 428 – MAI 2022 21


ON EN PARLE

DESIGN

GIKOMBA

STYLE

Suave Kenya transforme

les vêtements destinés

à engorger les

décharges du pays

en ACCESSOIRES

COOL et colorés.

CETTE MARQUE DE SACS et

d’accessoires uniques, réalisés à partir

de tissus de seconde main, est très

appréciée par les jeunes Kényans à la

mode. Elle naît à Nairobi en 2013, dans

un petit atelier du centre-ville, sur une

idée de Mohamed Awale, qui n’a alors

que 24 ans et sort à peine de l’université.

C’est justement pendant ses études

que le jeune entrepreneur, passionné

par le concept d’upcycling, commence

à customiser ses propres sacs. Client

régulier du marché de Gikomba, l’un

des plus importants marchés informels

d’Afrique de l’Est, il y puise l’inspiration

et les matières premières pour créer

des accessoires colorés et contemporains

à des prix accessibles. Aujourd’hui,

il a développé un réseau de marchands

et de tanneurs de confiance, qui lui

fournissent des vêtements en denim,

en cuir ou encore en kitenge imprimé,

sélectionnés parmi les tonnes d’habits

d’occasion qui arrivent chaque jour dans

le pays et qu’ils n’arrivent pas à écouler.

Déconstruits puis retravaillés, ces tissus

se transforment en sacs de voyage,

en pochettes, en sacs à bandoulière

ou encore en porte-documents

chics et décontractés. ■ L.N.

suavekenya.com

Chaque sac est unique

et réalisé à partir de tissus

de seconde main.

DR (2)

22 AFRIQUE MAGAZINE I 428 – MAI 2022


Au mur, des œuvres

d’Ana Zulma, alliances

de photographie et de dessin.

Ci-contre, Chocos de Babi,

Cédric Tchinan Kouassi, 2021.

GALERIE

AMBULATIONS URBAINES

Un voyage tant visuel que méditatif au cœur

de l’ART CONTEMPORAIN IVOIRIEN.

DR

DES AVATARS AUX APPARENCES SPECTRALES d’Ezan

Franck aux œuvres recyclées à base de tongs d’Aristide

Kouamé, en passant par les photographies documentaires

ultrasensibles de Ly Lagazelle, cette exposition collective

à la 193 Gallery met à l’honneur la scène ivoirienne. Au fil

d’une sélection d’œuvres de huit artistes, elle explore la vie

de la capitale économique de la Côte d’Ivoire, Abidjan (« Babi »,

en langage populaire), que les locaux surnomment « la ville

douce ». Une vie urbaine, débordante de beautés et de

contradictions, où l’humain côtoie la poésie et l’effervescence.

S’interroge et se cherche. Au sous-sol de la galerie, Peintre

Obou a d’ailleurs conçu sa ville : une installation immersive

représentant les façades des habitations anarchiques du

quartier Liberté. Une allégorie. Mais à Babi, il y a aussi la

nature, omniprésente, à préserver. En déambulant dans la

forêt de meubles de Jean Servais Somian, dans un parcours

presque spirituel, on découvre ainsi des fragments de vie

en refuge, portés par la brise poétique d’Ana Zulma. Alors,

peu à peu, le voyage se fait introspectif. Et joyeux. ■ C.F.

Le Plateau, Peintre Obou, 2021.

« BABI EST DOUX », 193 Gallery, Paris (France),

jusqu’au 28 mai. 193gallery.com

AFRIQUE MAGAZINE I 428 – MAI 2022 23


ON EN PARLE

Le Beluga, installé à Dakar

depuis 2016, propose une

cuisine fusion d’inspirations

péruvienne et japonaise.

SPOTS

LES INFLUENCES

NIPPONES

S’INVITENT À TABLE

DEUX ADRESSES pour voyager

sans quitter l’Afrique.

Ci-dessous et ci-contre, l’Iloli, basé

à Casablanca, avec son comptoir

pour observer l’art des chefs.

INSTALLÉ À DAKAR depuis 2016, Le Beluga propose

une cuisine fusion d’inspirations péruvienne et japonaise

dans une ambiance chaleureuse et cosmopolite. À la carte,

on retrouve poissons, crustacés, fruits et légumes frais

déclinés d’après des recettes qui mélangent des influences

européennes, africaines et asiatiques. Comme les tiraditos,

les sashimis péruviens, ou le cheviche, cette spécialité de

poisson cru mariné très aimé en Amérique latine, savamment

revisités par le chef. Pour une expérience plus conviviale,

la maison conseille de poser plats et entrées au centre de

la table et de partager tataki de thon aux truffes, risotto

de morue noire et autre cassolette de fruits de mer.

Atmosphère plus zen chez Iloli, à Casablanca. Dans

ce restaurant épuré, harmonieux et ultracontemporain,

on met à l’honneur le savoir-faire nippon, reprenant le

concept du comptoir ouvert sur la cuisine pour observer

l’art des chefs. Et l’on crée des recettes innovantes et

authentiques avec ce que le Maroc offre de meilleur. Voici

donc le sushi de sardine : le chef le sert avec du gingembre,

surprenant une clientèle habituée à le griller au charbon de

bois. À côté des plats aux saveurs méditerranéennes, Iloli

propose des classiques nippons, comme les tempuras ou

le ramen fait maison – des nouilles jusqu’au bouillon et aux

toppings –, et applique les méthodes de cuisson japonaises

aux produits locaux. La chair tendre et fondante du bar

grillé façon Masta (le nom du chef) se dévore avec toutes

ses écailles, devenues très croustillantes. Un vrai régal. ■ L.N.

groupelaparrilla.com/beluga / iloli-restaurant.com

DR (3) - PATRICK DURAND

24 AFRIQUE MAGAZINE I 428 – MAI 2022


ARCHI

LE CAP-VERT

EN UNE

MAISON

Un projet qui invite locaux

et touristes à renouer

avec la nature et la culture

de L’ARCHIPEL.

LA CASA D’POÇO est un nouvel espace

multifonctionnel de cinq étages, situé dans le quartier

historique de Mindelo, ville principale de l’île São

Vicente, au Cap-Vert. Le cabinet berlinois Heim Balp

Architekten, qui a signé le projet, rend hommage à

la nature et à la culture de l’archipel avec un bâtiment

hybride, que ce soit au niveau de l’architecture ou des

usages, capable de « favoriser un profond sentiment

d’appartenance, de fierté et de communauté ».

La façade côté rue mélange par exemple la pierre,

incontournable sur l’île, à des finitions et panneaux

en bois d’acajou. Visuellement plus chaleureux,

les brise-soleil sont aussi un clin d’œil à la culture

de l’accueil de São Vicente, cœur battant du carnaval

cap-verdien. Quant à la façade postérieure avec

ses balcons en cascade, elle évoque les sommets

luxuriants de l’île voisine de Santo Antão

– principalement cultivés en terrasses – et permet

de stocker l’eau de pluie vers une citerne, en

prévision de la saison sèche. Pensé pour un usage

mixte et mutualisé, le bâtiment accueille une salle

d’exposition, mais aussi des logements privés pour

les Capverdiens et des chambres d’hôtes pour les

touristes. La cuisine collective et les bancs installés

dans la cour intérieure invitent à la rencontre :

à l’abri de la chaleur, on y partage un moment

de détente et d’interconnexion culturelle. ■ L.N.

heimbalp.com

DR

AFRIQUE MAGAZINE I 428 – MAI 2022 25


PARCOURS

Samira Sedira

L’AUTRICE ET COMÉDIENNE FRANCO-ALGÉRIENNE

signe un quatrième ouvrage saisissant, Des gens comme eux. Inspiré

d’un effroyable fait divers, il a reçu le prix Eugène Dabit du roman

populiste 2021, qui soutient la littérature engagée. par Astrid Krivian

La voix est posée, le phrasé savamment rythmé, les mots ciselés. Dans l’effervescence du

festival Le Livre à Metz, temps fort de la scène littéraire, Samira Sedira captive l’auditoire.

Elle lit un extrait de son dernier roman, Des Gens comme eux, librement inspiré de

l’affaire Flactif, tuerie d’une famille survenue en Haute-Savoie, en France, en 2003.

Une plongée dans la complexité de l’âme humaine pour tenter de comprendre les rouages

menant à la barbarie. « Le rôle d’un auteur est d’éclairer les ténèbres, d’offrir un peu

de compréhension de l’humanité », détaille l’écrivaine. Ce fait divers, « rupture dans

l’ordre des choses », concentre à ses yeux tensions sociales, raciales, jalousie, rapports

de force. « Aucun article n’a mentionné la dimension raciste du crime, pourtant vérifiée

par la suite. Ce couple aisé, mixte, qui affichait leur forte assise sociale, était un objet désirable, envié, détesté. »

Née en Algérie en 1964, arrivée en France à quatre mois, Samira Sedira grandit à la Seyne-sur-Mer,

en Provence. L’écriture est une « vieille compagne » pour elle. Avec ses sœurs, elle dévore les livres, et noircit

ses cahiers d’histoires qu’elle invente : « Adolescentes, éduquées selon la tradition,

on sortait peu. On s’évadait par la lecture. » Après le bac, sur les bancs de la faculté

des langues où elle s’ennuie ferme, elle découvre la magie du théâtre au sein de la

troupe universitaire. À travers le jeu, l’étincelle jaillit : elle qui peine à exister dans

une famille nombreuse est enfin regardée. Sous les feux de la rampe, elle se sent

puissante. La scène libère ses émotions muselées, legs de ses parents immigrés relégués

au silence. Diplômée de l’École supérieure d’art dramatique de Saint-Étienne, elle

incarne les grands textes (Beckett, Koltès, Shakespeare, tragédies grecques…) sur

les tréteaux de France pendant vingt ans. Jusqu’au jour où tout s’arrête. Le téléphone

ne sonne plus. « C’est la cruauté du métier : il vous enlève soudainement tout ce

qu’il vous a donné. » L’indépendance chevillée au corps, elle fait alors des ménages

pour subsister. Elle passe de la lumière à l’ombre, de la visibilité de l’actrice admirée Des Gens comme eux,

éditions du Rouergue,

à l’invisibilité de l’agente d’entretien. « J’ai alors compris que l’on est défini par notre

144 pages, 16,50 €.

travail, notre statut social. Je n’étais plus qu’un corps, pétri de douleurs, de fatigue. »

C’est pourtant cette épreuve qui lui ouvre les portes de la littérature et de ses origines. Faisant surgir

une mémoire enfouie, l’exil de ses parents algériens, cela lui permet de comprendre en profondeur

leur vécu, leur condition. « En endossant leur costume social, je me sentais plus proche d’eux. » Son père,

ouvrier, arrivé seul en France dans les années 1950, logé dans des habitats insalubres, et sa mère, venue

le rejoindre, déchirée par la plaie vive du déracinement. Tous deux enjoints à raser les murs. Elle prend

alors la plume et signe L’Odeur des planches (2013), interprété ensuite sur scène par Sandrine Bonnaire.

« J’écris parce qu’on nous a tellement demandé de nous taire. C’est un geste de restauration. Je veux

dire mon envie d’exister, dans mon pays, la France, et faire résonner le silence de mes parents. » ■

DR

26 AFRIQUE MAGAZINE I 428 – MAI 2022


SABRINA MARIEZ

« J’écris parce qu’on nous

a tellement demandé

de nous taire. C’est un geste

de restauration. »


Contemporain,

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C’EST COMMENT ?

PAR EMMANUELLE PONTIÉ

NON AU PALU !

DOM

Le 25 avril, c’était la journée mondiale de lutte contre le paludisme. L’occasion

de faire le point sur un fléau majeur qui frappe en priorité le continent africain depuis des

décennies, avec un lot de chiffres effarants, que l’on avait presque oubliés pendant les

années Covid.

Mais ce fut surtout l’occasion de constater plusieurs embellies qui s’annoncent.

Enfin. Depuis 2019, plus de 1 million d’enfants au Ghana, au Kenya et au Malawi ont reçu

une ou plusieurs doses du premier vaccin antipaludique au monde : le RTS,S (ou Mosquirix).

Il devrait rapidement être utilisé chez davantage de petits. L’Organisation mondiale de la

santé estime que, déployé à grande échelle, le liquide pourrait sauver la vie de 40 000 à

80 000 enfants supplémentaires chaque année. Autre progrès

majeur : la généralisation en Afrique depuis quelques

années des campagnes de chimioprévention du paludisme

saisonnier, ciblant les petits âgés de 3 à 59 mois,

a permis de protéger 11,8 millions d’entre eux. Enfin, la

distribution de moustiquaires imprégnées et les opérations

de pulvérisation d’insecticides à effet rémanent se

sont intensifiées. Car on dénombrait encore 241 millions

de cas de paludisme dans le monde en 2020, ainsi que

627 000 décès. Et 95 % des cas et 96 % des décès ont eu

lieu en Afrique. Principalement chez les enfants.

Alors, certes, on se doute que Big Pharma s’investit

avec moins d’entrain dans la recherche de solutions

pour les patients issus de zones « pauvres ». Mais tout de

même, on peut se demander comment de tels chiffres

peuvent encore exister. Chaque pays d’Afrique accueille,

depuis des décennies, des dons de moustiquaires traitées,

à grand renfort de cérémonies de remerciement…

Les vaccins, pour la plupart, sont mis à disposition par des organisations humanitaires

mondiales, du type Gavi ou autres. C’est bien. Mais il faudrait peut-être que les gouvernements

des pays concernés mettent la priorité absolue sur la question, primordiale, du

palu, augmentent les budgets de leur ministère de la Santé, investissent eux-mêmes dans

la recherche, prévoient des lignes budgétaires dédiées pour acheter, distribuer, soigner…

Cette maladie (due à un moustique !) peut facilement être éradiquée, tous les

spécialistes le disent. En République centrafricaine, la malaria est toujours, et encore, la

première cause de décès chez les enfants de moins de 5 ans. Il faut que ça s’arrête. Sans

une volonté politique locale forte, le combat piétine et les progrès avancent à pas de

fourmi. Alors, oui, il y a enfin un vaccin. De l’espoir. Mais il faut aller plus vite. Au nom des

enfants d’Afrique. ■

AFRIQUE MAGAZINE I 428 – MAI 2022 29


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