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ÉDITO

La Tunisie

en transition

permanente

par Zyad Limam

Biennale

DAK’ART EST UNE FÊTE !

Des

combattants

déjeunent dans

leur tranchée,

en 1915.

Soldats de la coloniale

Le destin héroïque

et tragique

des tirailleurs

LA CRISE

QUI VIENT

Ukraine, énergie, inflation,

sécurité alimentaire, dette… L’Afrique face à la tempête.

HISTOIRE

L’odyssée

des rois

de Napata,

pharaons

noirs

INTERVIEW

Ndèye

Fatou Kane

« Ce monde

est

fait

pour les

hommes »

+

Découverte

DJIBOUTI

CÉLÈBRE

SES 45 ANS!

429 - JUIN 2022

L 13888 - 429 S - F: 4,90 € - RD

France 4,90 € – Afrique du Sud 49,95 rands (taxes incl.) – Algérie 320 DA – Allemagne 6,90 € – Autriche 6,90 € – Belgique 6,90 € – Canada 9,99 $C

DOM 6,90 € – Espagne 6,90 € – États-Unis 8,99 $ – Grèce 6,90 € – Italie 6,90 € – Luxembourg 6,90 € – Maroc 39 DH – Pays-Bas 6,90 € – Portugal cont. 6,90 €

Royaume-Uni 5,50 £ – Suisse 8,90 FS – TOM 990 F CFP – Tunisie 7,50 DT – Zone CFA 3 000 FCFA ISSN 0998-9307X0


édito

LA TUNISIE EN

TRANSITION PERMANENTE

PAR ZYAD LIMAM

Fin mai 2022, voyage à Tunis, avec les sensations,

les différences et les convergences entre ce

que l’on lit et l’on entend à l’extérieur et ce que l’on

ressent sur place. Cette magnifique baie de Tunis tout

d’abord, la mer Méditerranée, lorsque l’on atterrit. Le

premier contact avec l’aéroport, Tunis-Carthage, qui

semble tel un vieux navire amiral, saturé et épuisé.

Cette sensation d’activité, de fourmillement, avec

les embouteillages, les immeubles flambant neufs,

tous ces nouveaux quartiers, qui encerclent de plus

en plus l’ancien centre-ville, ces autoroutes urbaines,

ces embouteillages permanents, ces gens, nombreux,

qui conduisent comme de véritables dingues,

des dangers publics pour eux-mêmes et pour les

autres. Il y a ces restaurants pleins, ces marchés animés,

ces boutiques achalandées. Et cette impression

pourtant que tout coûte cher, horriblement cher. Il y

a ces grands bateaux que l’on voit dans la rade du

port, au large, et dont un spécialiste me dit qu’il s’agit

de cargaisons de blé qui attendent un paiement

avant de débarquer… Il y a ces hôtels complets, un

peu partout de Tunis à Djerba, avec les touristes qui

reviennent en masse. Il y a eu le pèlerinage de la

Ghriba, un véritable succès avec des centaines de

fidèles venus se recueillir et festoyer dans l’une des

plus anciennes synagogues du monde arabe. Avec

les sempiternelles polémiques stériles sur les relations

entre la Tunisie, sa diaspora juive et les passeports

qu’elle détient…

Une dame évoque une urgence médicale, un

séjour dans une clinique privée, avec des médecins

et des équipements dignes de l’Europe, de la médecine

du premier monde. Et puis, il y a ces hôpitaux

publics qui faisaient autrefois la gloire de la Tunisie

et qui luttent, se déglinguent, malgré le dévouement

et la qualité des équipes. Un peu comme l’école et

les universités.

Il y a cette Tunisie fonctionnelle, dans son

siècle, celle des gens aisés, qui semble surfer sans

trop de problèmes sur la vague des incertitudes.

Cette autre Tunisie, celle des classes moyennes et

des gens modestes, fragilisés, qui voient l’inflation

et la paralysie économique rogner les revenus et les

salaires. Cette autre encore, celle du bled, ou des

banlieues pauvres, ou des régions déshéritées, et qui

semble comme prostrée. Cette Tunisie enfin qui vit

de l’économie informelle, du cash et des dinars qui

passent de main en main, une Tunisie pas franchement

légale, mais qui sert probablement de matelas

ou d’amortisseurs à toutes les autres.

Il y a ces discussions passionnantes avec

une jeunesse toujours mobilisée, ces acteurs de

la société civile, ces artistes qui cherchent toujours

plus d’espaces de liberté. Il y a ces sportifs émérites

comme la tenniswoman Ons Jabeur (qui est entrée

dans le top 5 mondial) ou le nageur Ahmed Hafnaoui

(médaille d’or sur 400 mètres nage libre aux JO de

Tokyo 2021). On inaugure une rue de La Goulette

du nom de Claudia Cardinale, et la star italienne,

84 ans, était présente, là, dans la ville où elle est née,

témoignage émouvant sur les origines multiples

de la tunisianité.

Il y a ces entrepreneurs qui cherchent à investir,

malgré la crise, à ouvrir les marchés de l’avenir

(santé, digital, services…). Et puis, il y a aussi ces

chiffres désespérants, ceux de l’émigration, ces

hommes, femmes et enfants, pauvres ou fortunés, qui

s’échappent, pour aller vivre ailleurs. Il y a ces villes,

ces campagnes, qui donnent une nette sensation

de laisser-aller, cette impression que tout cela n’est

pas très propre et que tout le monde s’en fiche, cet

espace du bien commun qui paraît comme délaissé

et abandonné. Comme si les Tunisiens se refermaient

sur leur « sphère privée », sur leur vie, leur chez-soi, leur

business, tout en délaissant une sphère « publique »

jugée épuisante, dysfonctionnelle, sans espoir…

En ce fin mai-début juin, tous les écrans sont

occupés par le président de la République, Kaïs

AFRIQUE MAGAZINE I 429 – JUIN 2022 3


Saïed. Près d’un an après avoir dissous le Parlement et pris

de lui-même les pleins pouvoirs (c’était le 25 juillet 2021),

le président accélère, fonce même… Il n’a pas froid aux

yeux, il a un plan qu’il veut imposer, il le dit depuis des

mois, voire des années. Kaïs Saïed veut transformer, refonder

la Tunisie, balayer les structures héritées de l’avantrévolution

et de l’après-révolution. Il veut faire naître une

nouvelle république, aux contours plus ou moins définis,

qui serait réellement révolutionnaire. Où le peuple et

le président se partageraient la légitimité et la souveraineté,

balayant au passage tous les corps intermédiaires,

partis, institutions, justice… Il veut lutter contre la

corruption, perçue comme systémique. Pour le huitième

président de la République (après Habib Bourguiba, Zine

el- Abidine Ben Ali, l’intérim de Mohamed Ghannouchi,

Fouad Mebazaa, Moncef Marzouki, Béji Caïd Essebsi, et

l’intérim de Mohamed Ennaceur), le système est clairement

pourri, à l’agonie. Il faut tout refaire. Et on verra plus

tard pour le business, l’économie, les investissements,

secteurs de toute façon hautement suspects qu’il faudra

réorienter vers le développement « vrai » du pays…

Le président a exclu du dialogue national,

annoncé début mai, les partis politiques. La puissante

centrale syndicale, l’Union générale tunisienne du travail

(UGTT), a refusé, elle, d’y participer, comme d’autres

aussi. Il a modifié de lui-même la composition de l’Instance

supérieure indépendante pour les élections (ISIE),

qui avait pourtant assuré le déroulement relativement

satisfaisant des consultations depuis 2011. Kaïs Saïed

« trace » malgré les objections des partenaires historiques,

États-Unis, France, Union européenne, ou les

messages surprenants en forme de leçons de démocratie

du voisin algérien… Il invoque la souveraineté

nationale, il tance les membres de la Commission de

Venise, organe consultatif du Conseil de l’Europe sur

les questions constitutionnelles, les somme de quitter la

Tunisie… Le président veut faire voter sa nouvelle constitution

le 25 juillet prochain. Mais à la date où ces lignes

sont écrites, tout début juin, personne ou presque n’a

encore vu le projet de nouvelle loi fondamentale. Même

le mode de scrutin semble mystérieux. Par ailleurs, dans

la nuit du 1 er au 2 juin, le président a révoqué 57 juges

pour incompétence, corruption, voire complicité avec

les terroristes… 57 juges qui vont passer du prétoire au

banc des accusés.

Kaïs Saïed aura été sous-estimé. Lors de sa campagne

électorale de 2019, au début de sa présidence,

sous-estimé aussi lors de sa prise du pouvoir du 25 juillet

2021. Sous-estimé depuis, dans sa marche méthodique,

envers et contre tous, vers une nouvelle architecture institutionnelle.

L’ancien professeur de droit au discours

emphatique est devenu un « politique » qui a conquis la

Tunisie sans coup férir…

Une bonne partie de l’appareil d’État, des institutions

sécuritaires, des forces de l’ordre appliquent ses

ordres, font tourner comme ils le peuvent la machine. Il

y a une cheffe du gouvernement, Najla Bouden, et des

ministres. Le président bénéficie de l’onction du suffrage

populaire. Il a été élu. Son discours sur « la corruption » et

« la probité » a touché les plus fragiles et les plus jeunes.

Il est soutenu également par tous ceux, et ils sont nombreux,

dont le premier objectif était de se débarrasser

des islamistes, d’Ennahdha, de Rached Ghannouchi,

de cette fameuse théorie du « consensus » qui a prévalu

depuis la chute de Ben Ali. Il est soutenu, même passivement,

par une partie de l’opinion, épuisée par les

errements, l’immobilisme et les divisions de la dernière

décennie, les blocages politiques, la pandémie de

Covid-19… Kaïs Saïed n’est peut-être pas aussi populaire

qu’en 2019, mais il n’est pas globalement impopulaire en

ce début d’été 2022.

4 AFRIQUE MAGAZINE I 429 – JUIN 2022


Lors de la cérémonie

d’investiture du nouveau

président tunisien Kaïs Saïed,

le 23 octobre 2019.

CHOKRI/ZUMA/REA

Cela étant dit, la Tunisie, comme les autres pays,

ne peut pas, ne peut plus être gouvernée par un seul

homme. Le chef de l’État ne peut pas être également

juge et législateur, définir les lois, les procédures et les

juridictions. On ne peut pas effacer tous les acquis de la

révolution, tout particulièrement en matière de démocratie.

Le pays a besoin évidemment d’un pouvoir organisé,

mais aussi d’institutions fédératrices pour fonctionner. Et

de contre-pouvoirs pour éviter l’arbitraire. La Constitution

est le reflet d’une volonté de vivre ensemble, le reflet

d’un pacte national, d’une évolution longue. La Tunisie

est en outre un pays fragile, modeste, endetté, qui a

besoin d’alliances, de soutien, d’équilibres subtils dans

sa relation au monde extérieur. Elle ne peut pas s’aliéner

ses voisins, s’éloigner de l’Europe, des États-Unis, de ses

marchés et de ses partenaires. Elle se doit d’être ouverte

justement pour se financer, se restructurer, et donc protéger

sa souveraineté.

La réalité, c’est que sans économie, sans développement,

sans croissance, sans marge de manœuvre

financière, les « institutions » et les constitutions ne

peuvent rien. La Tunisie est un pays avant tout de com-

merçants, d’agriculteurs, d’entrepreneurs. Toutes les

tentatives d’économie « administrée » ou « centralisée »,

ou « collectiviste », ont échoué. La corruption existe, mais

ce n’est pas pire (ni mieux) qu’ailleurs. Il faut d’abord

de la croissance, des emplois, des opportunités, réformer,

moderniser.

Au fond, l’histoire de la révolution continue à

s’écrire. Depuis 2011, la Tunisie est en transition, en

mutation. Elle cherche à nouveau son équilibre dans

un contexte particulièrement explosif, avec la guerre

en Ukraine, ses conséquences, la crise qui menace

[voir pp. 30-39], l’inflation, le coût des céréales et du

pétrole, les risques d’éruptions sociales. Elle fait face, à

nouveau, à un véritable choix de société, de modèle

qui engage son avenir. Et ce choix ne peut être celui

d’un seul homme. Ou d’un seul parti. De gauche, de

droite, ou qui se réclame de Dieu. La Tunisie est un pays

carrefour, complexe, aux identités et aux cultures multiples.

C’est également un pays somme toute « gérable »,

idéalement placé au cœur de la Méditerranée, avec un

acquis, des citoyens, créatifs, motivés.

Le crash est possible. Mais le rebond aussi. ■

AFRIQUE MAGAZINE I 429 – JUIN 2022 5


Des

combattants

déjeunent dans

leur tranchée,

en 1915.

France 4,90 € – Afrique du Sud 49,95 rands (taxes incl.) – Algérie 320 DA – Allemagne 6,90 € – Autriche 6,90 € – Belgique 6,90 € – Canada 9,99 $C

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429 JUIN 2022

3 ÉDITO

La Tunisie en transition

permanente

par Zyad Limam

10 ON EN PARLE

C’EST DE L’ART, DE LA CULTURE,

DE LA MODE ET DU DESIGN

Africa Fashion prend

ses quartiers à Londres

26 PARCOURS

Walid Hajar Rachedi

par Astrid Krivian

29 C’EST COMMENT ?

Mauvaise note

par Emmanuelle Pontié

40 CE QUE J’AI APPRIS

Imed Alibi

par Astrid Krivian

106 VINGT QUESTIONS À…

Lucibela

par Astrid Krivian

TEMPS FORTS

30 LA CRISE QUI VIENT

par Cédric Gouverneur

34 Akram Belkaïd :

« La faim

est une menace

à moyen terme »

36 Carlos Lopes :

« S’organiser

pour obtenir

davantage »

38 Données

et perspectives

sur une rupture

multifactorielle

P.10

P.30

42 Anthony Guyon :

Des hommes

considérés comme

des soldats nés

par Cédric Gouverneur

72 L’odyssée des rois

de Napata

par Alexine Jelkic

78 Dak’art est une fête

par Luisa Nannipieri

84 Ndèye Fatou Kane :

« Ce monde est fait

pour les hommes »

par Astrid Krivian

ÉDITO

La Tunisie

en transition

permanente

par Zyad Limam

LA CRISE

QUI VIENT

Ukraine, énergie, inflation,

Biennale

DAK’ART EST UNE FÊTE !

sécurité alimentaire, dette… L’Afrique face à la tempête.

HISTOIRE

L’odyssée

des rois

de Napata,

pharaons

noirs

Soldats de la coloniale

Le destin héroïque

et tragique

des tirailleurs

INTERVIEW Ndèye

Fatou Kane

« Ce monde

est fait

pour ph les

hommes »

PHOTOS DE COUVERTURE :

LUISA NANNIPIERI - COLL O. CALONGE/ADOC-PHOTOS

- SHUTTERSTOCK - CHRISTIAN DÉCAMPS/GRAND

PALAIS/MUSÉE DU LOUVRE - DR

+

Découverte

DJIBOUTI

CÉLÈBRE

SES 45 ANS!

429 - JUIN 2022

L 13888 - 429 S - F: 4,90 € - RD

Afrique Magazine est interdit de diffusion en Algérie depuis mai 2018. Une décision sans aucune justification. Cette grande

nation africaine est la seule du continent (et de toute notre zone de lecture) à exercer une mesure de censure d’un autre temps.

Le maintien de cette interdiction pénalise nos lecteurs algériens avant tout, au moment où le pays s’engage dans un grand mouvement

de renouvellement. Nos amis algériens peuvent nous retrouver sur notre site Internet : www.afriquemagazine.com

MAGANGA MWAGOGO - TOM SAATER/THE NEW YORK TIMES

8 AFRIQUE MAGAZINE I 429 – JUIN 2022


RÉALISÉ PAR THIBAUT CABRERA

Le président

Ismaïl Omar

Guelleh.

03/06/2022 22:37

VINCENT FOURNIER/JEUNE AFRIQUE/RÉA (2) - MUSÉE JACQUEMARD ANDRÉ/INSTITUT DE FRANCE/STUDIO SÉBERT - DR

DÉCOUVERTE

47 Djibouti : 45 ans !

par Thibaut Cabrera

48 Le chemin vers la liberté

53 La paix, seconde

indépendance

56 D’hier à maintenant :

Les 10 chiffres

60 Les enjeux de demain

BUSINESS

90 Le gaz africain,

nouvelle alternative

94 Rabia Ferroukhi :

« La transition énergétique

est une vaste opportunité »

96 Lacina Koné :

« Nous devons davantage

investir en nous-mêmes »

98 Gandoul et la connectivité

Orange en Afrique

100 Le BTP turc

à l’assaut du continent

101 Un étonnant modèle

de coopération sud-sud

par Cédric Gouverneur, Oscar

Pemba et Emmanuelle Pontié

VIVRE MIEUX

102 L’andropause,

la ménopause au masculin

103 Des crampes en marchant ?

104 Des plantes contre l’arthrose

105 Se blanchir les dents,

mais pas n’importe comment

par Annick Beaucousin

et Julie Gilles

P.47 DOSSIER

VINCENT FOURNIER/JEUNE AFRIQUE/RÉA

DÉCOUVERTE

Comprendre un pays, une ville, une région, une organisation

DJIBOUTI

45 ANS !

Le pays fête le 21 juin 2022

l’anniversaire de son indépendance.

Une date fortement symbolique.

Retour vers un passé si proche,

aux origines de la nation.

Et voyage vers le futur et

le projet de développement.

P.72

P.78

FONDÉ EN 1983 (38 e ANNÉE)

31, RUE POUSSIN – 75016 PARIS – FRANCE

Tél. : (33) 1 53 84 41 81 – Fax : (33) 1 53 84 41 93

redaction@afriquemagazine.com

Zyad Limam

DIRECTEUR DE LA PUBLICATION

DIRECTEUR DE LA RÉDACTION

zlimam@afriquemagazine.com

Assisté de Laurence Limousin

llimousin@afriquemagazine.com

RÉDACTION

Emmanuelle Pontié

DIRECTRICE ADJOINTE

DE LA RÉDACTION

epontie@afriquemagazine.com

Isabella Meomartini

DIRECTRICE ARTISTIQUE

imeomartini@afriquemagazine.com

Jessica Binois

PREMIÈRE SECRÉTAIRE

DE RÉDACTION

sr@afriquemagazine.com

Amanda Rougier PHOTO

arougier@afriquemagazine.com

ONT COLLABORÉ À CE NUMÉRO

Thibaut Cabrera, Jean-Marie Chazeau,

Catherine Faye, Cédric Gouverneur,

Alexine Jelkic, Dominique Jouenne, Astrid

Krivian, Luisa Nannipieri, Oscar Pemba,

Carine Renard, Sophie Rosemont.

VIVRE MIEUX

Danielle Ben Yahmed

RÉDACTRICE EN CHEF

avec Annick Beaucousin, Julie Gilles.

VENTES

EXPORT Laurent Boin

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AFRIQUE MAGAZINE

EST UN MENSUEL ÉDITÉ PAR

31, rue Poussin - 75016 Paris.

SAS au capital de 768 200 euros.

PRÉSIDENT: Zyad Limam.

Compogravure : Open Graphic

Média, Bagnolet.

Imprimeur : Léonce Deprez, ZI,

Secteur du Moulin, 62620 Ruitz.

Commission paritaire : 0224 D 85602.

Dépôt légal : juin 2022.

La rédaction n’est pas responsable des textes et des photos

reçus. Les indications de marque et les adresses figurant

dans les pages rédactionnelles sont données à titre

d’information, sans aucun but publicitaire. La reproduction,

même partielle, des articles et illustrations pris dans Afrique

Magazine est strictement interdite, sauf accord de la rédaction.

© Afrique Magazine 2022.

AFRIQUE MAGAZINE I 429 – JUIN 2022 9


ON EN PARLE

C’est maintenant, et c’est de l’art, de la culture, de la mode, du design et du voyage

AFRICA FASHION

MODE

prend ses quartiers

à Londres

Une exposition événement au Victoria and Albert Museum

pour célébrer une SCÈNE ÉCLECTIQUE ET COSMOPOLITE,

toujours en ébullition.

MÊME AU ROYAUME-UNI, c’est une

première. L’exposition « Africa Fashion »,

organisée par le Victoria and Albert

Museum, à Londres, qui ouvrira en

juillet prochain, s’annonce comme

la plus importante exhibition dédiée

à la mode africaine jamais réalisée

outre-Manche. Les conservateurs ont

sélectionné 45 créateurs de plus de

20 pays à travers le continent et ont

créé un parcours avec plus de 250 objets

emblématiques pour célébrer l’histoire

et l’impact mondial de la mode africaine

contemporaine. Croquis, reportages,

photographies, films et séquences

de défilés alternent avec vêtements et

accessoires sortis tout droit des archives

personnelles des stylistes les plus

iconiques de la seconde moitié du

XX e siècle. Les créations de la première

fashion designeuse du Nigeria Shade

Thomas-Fahm, du maître du bogolan

Chris Seydou, de l’« enfant terrible »

de la mode ghanéenne Kofi Ansah et

du « magicien du désert » Alphadi seront

La pionnière nigériane Shade Thomas

Fahm, à Lagos, fin des années 1960.

présentées pour la première fois dans un

musée londonien. Elles seront montrées

au cœur de la section « L’avant-garde »,

avec les silhouettes de la pionnière

marocaine Naïma Bennis.

Mais l’exposition met aussi en

avant les créateurs contemporains.

Comme le Camerounais Imane Ayissi,

dont un ensemble associant soie

scintillante et couches exubérantes

de raphia accueille les visiteurs,

soufflant l’idée que les modes africaines

sont indéfinissables et que chaque

artiste choisit son propre chemin. Parmi

la nouvelle génération, on retrouve

le label marocain MaisonArtC avec

des pièces réalisées pour l’occasion,

les Sud-Africains Thebe Magugu et

Sindiso Khumalo, la marque nigériane

Iamisigo et la rwandaise minimaliste

Moshions. Avec des sections dédiées

à la Renaissance culturelle africaine et

au rôle politique des garde-robes dans le

contexte des indépendances, l’exposition

rappelle que la mode se développe avant

tout dans la société et la rue. Un concept

que l’on retrouve chez la Sénégalaise

Selly Raby Kane ou dans les bijoux

de la Kenyane Ami Doshi Shah, qui

soulignent le rapport entre mode,

matière et nature. ■ Luisa Nannipieri

« AFRICA FASHION », Victoria

and Albert Museum, Londres

(Royaume-Uni), du 2 juillet 2022

au 16 avril 2023. vam.ac.uk

DR

10 AFRIQUE MAGAZINE I 429 – JUIN 2022


Collection

automne-hiver 2020

de la marque

kenyane Iamsigo.

MAGANGA MWAGOGO

AFRIQUE MAGAZINE I 429 – JUIN 2022 11


ON EN PARLE

RYTHMES

VIEUX FARKA

TOURÉ

AUX SOURCES MALIENNES

Le fils d’Ali Farka Touré rend

HOMMAGE À SES ORIGINES

et à l’instrument transmis par

son père : la guitare. Virtuose.

IL SUFFIT DE FERMER LES YEUX et de monter le son sur « Ngala

Kaourene ». C’est alors que tout le potentiel hypnotique de la

musique de Vieux Farka Touré prend son sens. Le guitariste malien

sait tirer le meilleur de son instrument comme de sa voix, fort

d’un héritage paternel qu’il célèbre aujourd’hui avec le bien nommé

Les Racines, qui cultive les sonorités songhaï rendues célèbres par

Ali Farka Touré – dont il a su s’émanciper durant de longues années.

Qu’est-ce qu’être malien ? Comment faire face aux difficultés

socio-économiques d’un pays à la culture pourtant ancestrale ?

C’est pendant le confinement qu’il a tenté de

répondre à ces questions. « Racines »,

le morceau-titre instrumental, est

aussi poétique que virtuose. On

retrouve en invité sur l’album,

enregistré à Bamako, Amadou

Bagayoko, du duo Amadou &

Mariam. ■ Sophie Rosemont


SOUNDS

À écouter maintenant !

Emeli Sandé

Let’s Say For Instance,

Chrysalis/Pias

Avec plus de 6 millions

d’albums écoulés à ce

jour, et forte de dix ans

de carrière, Emeli Sandé pourrait

se reposer sur ses lauriers. Que nenni,

son nouvel album Let’s Say For Instance,

signé chez un label indépendant,

explore les thématiques de la résilience

et de l’invention de soi-même avec

un sens de la pop et du groove bien

trempé. Avec, toujours, son timbre

épatant… Parfait pour amorcer l’été.

❷ Sly Johnson

55.4, BBE Music

Devenu célèbre grâce

au Saïan Supa Crew,

le chanteur et beatboxer

Silvère « Sly » Johnson

s’est très vite émancipé avec son projet

solo, dès le début des années 2010.

Son signe distinctif ? Un mix réussi

de soul, de rap et de funk, avec ce qu’il

faut d’émotion et d’énergie, toutes deux

contagieuses. Ce qui se retrouve dans

ce quatrième album écrit, incarné et

produit par Sly lui-même. Bien joué !

VIEUX

FARKA TOURÉ,

Les Racines,

World Circuit

Records.


Thaïs Lona

Cube, Mister Ibé

La dernière fois que l’on

avait parlé ici de cette

jeune chanteuse au joli

potentiel, elle sortait seulement quelques

titres et n’avait pas encore eu l’occasion

de s’illustrer sur scène. C’est chose

faite. Après des prestations remarquées

en première partie de Kimberose,

IAM ou encore Ibrahim Maalouf – qui

l’a signée sur son label Mister Ibé –,

Thaïs Lona s’affirme avec un premier

album de R’n’B bien senti. ■ S.R.

KISS DIOUARA - DR (4)

12 AFRIQUE MAGAZINE I 429 – JUIN 2022


PHÉNOMÈNE

Impulsé par le très populaire

comédien, Tirailleurs s’attaque

à un chapitre de la colonisation

française peu traité au cinéma.

OMAR SY SUR TOUS LES FRONTS

Entre deux tournages pour Netflix et un blockbuster à Hollywood,

le héros star de Lupin REVIENT À SES SOURCES SÉNÉGALAISES

dans un rôle historique en langue peule…

MARIE-CLEMENCE DAVID/LIGHT MOTIV - DR

« ON N’A PAS LA MÊME MÉMOIRE, mais on a la même

histoire. » C’est avec ces mots qu’Omar Sy a présenté au Festival

de Cannes en avant-première un long-métrage sur les tirailleurs

sénégalais. Trente-quatre ans après Ousmane Sembène (Camp

de Thiaroye), c’est sous la bannière de la Gaumont que cette

coproduction franco-sénégalaise impulsée par le très populaire

comédien s’attaque à un chapitre de l’histoire coloniale

française peu traité au cinéma [voir pp. 42-46]. L’essentiel de

cette immersion dans la boucherie qu’a été la Première Guerre

mondiale se passe à l’écran dans les tranchées de Verdun, mais

plusieurs séquences ont été tournées au Sénégal en janvier

dernier. L’acteur interprète avec sobriété un éleveur du Fouta-

Toro qui, en 1917, essaye en vain d’empêcher son fils de 17 ans

d’être enrôlé par les Français pour aller défendre « la maman

patrie », comme le dit un recruteur. Il le suivra jusque là-bas.

Amour filial, sens de l’histoire et complexités des rapports

raciaux, soit autant de thèmes chers au comédien qui, pour

ce rôle, s’exprime uniquement en peul. Réalisé et coécrit (avec

Olivier Demangel, coscénariste d’Atlantique, de Mati Diop)

par Mathieu Vadepied, Tirailleurs sera en salles à l’automne en

France… et les dernières images pourraient faire polémique à

quelques jours de la célébration de l’armistice du 11 novembre.

Omar Sy acteur et producteur, ce n’est pas qu’au cinéma :

le contrat qu’il a signé avec Netflix court toujours, sur la

lancée de Lupin. La troisième saison de la série française au

succès planétaire vient d’être tournée, et c’est directement sur

la plate-forme qu’est sortie en mai Loin du périph – la suite,

dix ans après, d’un autre gros succès, De l’autre côté du périph,

toujours en duo avec Laurent Lafitte. Il renoue aussi avec ses

rêves d’enfants à Hollywood : après avoir joué un petit rôle

dans X-Men: Days of Future Past, pour Marvel, en 2014, et dans

le premier Jurassic World, le revoici en éleveur de vélociraptors

dans le troisième épisode de la saga dinosauresque (Jurassic

World : Le Monde d’après). Avant d’atteindre enfin le haut de

l’affiche d’une production américaine dans Shadow Force, avec

Kerry Washington, annoncé pour 2023… ■ Jean-Marie Chazeau

AFRIQUE MAGAZINE I 429 – JUIN 2022 13


ON EN PARLE

SHOW

La bande emmenée

par Donald Glover (au centre)

part en tournée en Europe…

LE REGARD NOIR

Le racisme et les travers du POLITIQUEMENT

CORRECT dynamités… avec subtilité par une

série US toujours aussi surprenante dans sa saison 3.

ATLANTA,

saison 3

(États-Unis),

de Donald Glover.

Avec Brian Tyree

Henry, Lakeith

Stanfield, Zazie

Beetz. Sur OCS.

IL AURA FALLU ATTENDRE QUATRE ANS, pour cause de

pandémie, avant qu’une troisième saison de la remarquable

série de Donald Glover arrive sur les écrans. Avec un ton unique

pour souligner le racisme qui sous-tend les sociétés occidentales,

le comédien et producteur américain poursuit les aventures

du héros qu’il interprète, Earn, manager de son cousin rappeur

à Atlanta. Dans ces 10 nouveaux chapitres, il part en tournée

en Europe avec Alfred (dit Paper boi), le colocataire de ce

dernier, Darius, et son ex, Vanessa, et c’est parfois le choc des

cultures : prison trois étoiles et cérémonie pour une euthanasie

à Amsterdam, soirée londonienne chez un riche mécène qui va

se terminer à la tronçonneuse… Mais occasionnellement, un

épisode abandonne le trio et se recentre sur les États-Unis : un

employé de bureau se voit réclamer des millions de dollars par

une descendante d’esclaves africains au titre des réparations

pour l’esclavage pratiqué par ses ancêtres, le petit garçon d’un

couple de bourgeois new-yorkais blanc assiste aux obsèques

de sa nounou antillaise qui était plus maternelle que sa propre

mère… Des situations au bord du malaise, un regard acéré

des Noirs sur les Blancs, dans des petits bijoux de 30 minutes

qui n’hésitent pas à bousculer les travers du politiquement

correct, mais aussi les comportements de la communauté

noire. À noter : dans la version française, Donald Glover

est doublé par le comédien malien Diouc Koma. ■ J.-M.C.

FRANÇOIS BEAURAIN, Cinémas

du Maroc : Lumière sur les salles

obscures du Maroc, La Croisée

des chemins, 392 pages, 80 €.

BEAU LIVRE

Les derniers palais du cinéma

QUAND ELLES NE SONT PAS TRANSFORMÉES EN BERGERIES ou éventrées, les

salles du Maroc sont conservées dans leur splendeur d’antan. Le royaume abrite en effet

une étonnante variété de ces palais dédiés au septième art, construits depuis 1913, et qui

n’ont pas tous été détruits ou transformés en multiplexes comme en Europe. Témoins

architecturaux mais aussi d’une époque où les Marocains se retrouvaient en masse dans

les salles obscures, ces lieux racontent l’histoire d’un pays, comme le révèlent les splendides

photos de François Beaurain. Ce beau livre, désormais disponible hors du royaume, nous

permet d’en rencontrer les exploitants et les projectionnistes, gardiens de temples somptueux

menacés de disparition. À voir également, le compte @cinemagrhib sur Instagram, où

le photographe français, installé à Rabat, distille quelques-uns de ces trésors. ■ J.-M.C.

FX NETWORKS - DR (2)

14 AFRIQUE MAGAZINE I 429 – JUIN 2022


LITTÉRATURE

DJAÏLI

AMADOU AMAL

La force des mots

Un nouveau roman sur la condition

des femmes au Sahel, par la militante

que la presse camerounaise surnomme

« LA VOIX DES SANS-VOIX ».

CÉLINE NIESZAWER/LEEXTRA/OPALE

FINALISTE DU GONCOURT, puis lauréate du prix

Goncourt des lycéens 2020 pour son roman Les Impatientes,

l’écrivaine camerounaise se sert de l’écriture comme

d’un instrument de combat contre les violences faites aux

femmes. À 47 ans, cette militante féministe n’a en effet

de cesse de dénoncer les problèmes sociaux et religieux

causés par les traditions dans son pays, notamment les

discriminations quotidiennes. Après avoir traité de la

condition des femmes de la haute société musulmane et

peule, c’est maintenant les vicissitudes de la vie de leurs

domestiques chrétiennes qu’elle révèle. Son nouveau roman

met en scène la jeune Faydé, partie dans la ville la plus

proche, au nord, pour y devenir servante d’une riche

famille, et ainsi aider sa famille à vivre. Un macrocosme

où deux mondes se côtoient, mais ne se mélangent jamais.

Deux mondes en proie aux répercussions du changement

climatique et des attaques de Boko Haram. Un texte coup

de poing, renforcé par un vrai travail d’enquête et le propre

parcours de l’autrice, qui a elle-même subi les affres de

la polygamie et de la violence masculine. Et une histoire

d’acceptation de l’autre, de tolérance et d’interculturalité,

où les jeunes filles luttent pour survivre et se construire un

avenir, malgré les viols, les mauvais traitements, le mépris

de classe… « Dans toutes les larmes s’attarde un espoir »,

écrit Simone de Beauvoir, que Djaïli Amadou Amal cite

en exergue. Si son précédent roman a entraîné une prise

de conscience au Cameroun – le gouvernement a décidé

de l’inscrire au programme des classes de terminale –, Cœur

du Sahel confirme son exhortation à résister et à restituer

aux femmes le droit à disposer de leur corps. Un sujet

primordial pour l’écrivaine, dans son œuvre comme dans

les activités qu’elle mène en tant qu’ambassadrice de

l’Unicef ou au sein de son association Femmes du Sahel,

laquelle œuvre pour l’éducation des filles. Plus que jamais,

les mots puisent leur force dans l’action. ■ Catherine Faye

DJAÏLI AMADOU AMAL, Cœur du Sahel,

Emmanuelle Collas, 364 pages, 19 €.

AFRIQUE MAGAZINE I 429 – JUIN 2022 15


ON EN PARLE

EXPO

MUSIQUE

JESHI, RAP IN UK

À la fois authentique et longuement façonné, le premier album

de cette NOUVELLE SENSATION fait mouche.

À suivre de près.

LE « UNIVERSAL CREDIT » est une prestation sociale versée par le gouvernement

du Royaume-Uni pour venir en aide aux foyers aux (très) faibles revenus. C’est aussi

le nom du premier album d’un rappeur de 27 ans, Londonien d’origine jamaïcaine,

qui fait beaucoup parler de lui sur la scène britannique, et pas seulement. Le son est

old school, sans être nostalgique, le propos militant, et l’interprète charismatique.

Ses armes, il les a faites dans l’appartement partagé avec sa mère et ses sœurs,

à l’aide du micro USB d’un jeu de karaoké sur Nintendo ! Depuis, ayant collaboré

avec des artistes comme le Nigérian Obongjayar (sur les super efficaces « Violence »

et « Protein ») ou la chanteuse soul britannique Celeste, il a construit un langage

engagé mais groovy, auquel il est bien difficile de résister. ■ S.R.

JESHI, Universal Credit,

Because Music.

DR (2)

16 AFRIQUE MAGAZINE I 429 – JUIN 2022


DR

Plat à vanner le riz.

Photographie de Jean Hurault, 1970.

La guérisseuse Ma Atema,

à Mana, en Guyane,

Karl Joseph, 2019.

REPRÉSENTATION

Femmes capitaines

du peuple

Saramaca, au

Suriname, Nicola

Lo Calzo, 2014.

NOUVEAUX

MONDES

Aujourd’hui comme hier,

de l’autre côté de l’Atlantique,

l’ART MARRON rend

hommage à la liberté.

TELS DES ÎLOTS DE RÉSISTANCE, les créations artistiques

des sociétés marronnes, qu’il s’agisse de sculptures, de

gravures, de broderies ou de photographies, mettent en

évidence la continuité historique et l’inventivité des témoins

du temps de l’esclavage et de leurs descendants. Une culture

originale, issue de la transmission et du prolongement

de ces nouvelles sociétés, aux Amériques, aux Antilles ou

dans les Mascareignes. Une fois libérés de leurs chaînes,

les « marrons », nom donné aux esclaves ayant fui la propriété

de leur maître, ont en effet su sauvegarder et transmettre

leurs modes de vie africains, et même partiellement

leurs langues d’origine. Plus encore, ils ont déployé une

fibre créative d’une grande vitalité. Un art d’émancipation,

mais aussi un art social qui célèbre les rencontres et

l’altruisme. Des Guyanais Wani Amoedang et Franky

Amete au peintre haïtien Hervé Télémaque, parrain de

l’exposition, deux générations d’artistes peuvent enfin se

présenter elles-mêmes et exprimer leur propre vision des arts

marrons, notamment via le catalogue d’exposition (publié

aux éditions Loco), préfacé par Christiane Taubira. ■ C.F.

« MARRONAGE : L’ART DE BRISER SES CHAÎNES »,

Maison de l’Amérique latine, Paris (France),

jusqu’au 24 septembre. mal217.org

AFRIQUE MAGAZINE I 429 – JUIN 2022 17


ON EN PARLE

CINÉMA

Une love story

inattendue entre

une galeriste

allemande et

un diamantaire

congolais.

PASSI PAS

SI MÂLE !

Le PREMIER RÔLE sur grand

écran du rappeur fondateur

du collectif Bisso Na Bisso.

MONIKA, quadragénaire célibataire, dirige une galerie

d’art contemporain à Francfort, où elle rencontre

par hasard Joseph, venu de Kinshasa, qui trafique des

diamants avec les diasporas congolaises et angolaises.

Une histoire d’amour naît, se heurtant à plusieurs

obstacles qui révèlent surtout les caractères de l’un et

de l’autre : les pressions de leurs entourages respectifs

sont sous-jacentes et poussent à la méfiance, quand

il ne s’agit pas d’intolérance ou de racisme. On est

en Allemagne, pas d’effusions sentimentales, pas

de dramatisation à outrance. Ce n’est pas non plus la

description clinique d’une histoire d’amour compliquée,

les personnages sont incarnés avec justesse par les

deux comédiens principaux, dont Passi : à bientôt

50 ans, pour son premier rôle au cinéma, le rappeur

de Ministère A.M.E.R. incarne un personnage sexy,

à la fois déterminé et fragile, sans jamais élever la voix

mais en quête de respect : « Mon père a été colonisé.

Pas moi. » Et on s’immerge avec lui dans les cafés

congolais de la capitale financière de l’Europe ! ■ J.-M.C.

LE PRINCE (Allemagne), de Lisa Bierwirth.

Avec Ursula Strauss, Passi Balende,

Nsumbo Tango Samuel. En salles.

ROMAN

CHASSEUR D’HISTOIRES

Figure majeure de la littérature tunisienne,

Habib Selmi aborde ici les questions

de l’immigration, de l’acculturation,

des dissemblances.

IL ÉCRIT TOUJOURS sur des sujets

qui l’ont marqué. Des instantanés de la

vie quotidienne, auxquels il parvient à

donner une densité sensible, en explorant méticuleusement

la singularité de l’humain. Des extraits de tous les jours,

à la fois banals et uniques, comme en écho au va-et-vient du

quotidien. S’il a longtemps enseigné la langue et la littérature

arabes dans un lycée parisien, cet agrégé tunisien, auteur

d’une dizaine de romans, ne peut écrire que dans sa langue

maternelle, car son rapport à la langue arabe est viscéral.

Une langue épurée, où la simplicité donne à voir différentes

strates de la société tunisienne, en quête permanente. Dans

ce roman plein d’humour, nommé pour le Prix international

du roman arabe, il nous narre la rencontre inattendue à Paris

entre Kamal, un sexagénaire bourgeois, et Zohra, que la plupart

des habitants de l’immeuble appellent « la femme de ménage »

ou « la Tunisienne ». Une histoire de hasard et de cœur. ■ C.F.

HABIB SELMI, La Voisine du cinquième,

Actes Sud, 208 pages, 21,50 €.

VOYAGE

PAR-DELÀ LES CIMES

Un récit à la frontière de l’Ouganda

et de la République démocratique du Congo,

qui interroge les motifs des hommes à

se confronter aux aléas de la montagne.

« NYRAGONGO, Noël 1967. Tentez d’imaginer

l’Origine de l’Eau. Imaginez une eau parfaite,

une eau primitive qui mouillerait le monde pour la première

fois. Cette eau originelle existe. Les volcanologues l’appellent

“l’eau juvénile”. » Cet extrait des carnets d’expéditions d’un

ancien compagnon de cordée de l’auteur préfigure le voyage

d’un jeune couple d’alpinistes explorateurs, vingt ans plus tard.

Un voyage initiatique, à l’assaut de l’ascension du mont Stanley,

à plus de 5 000 mètres d’altitude, dans le massif du Ruwenzori,

communément appelé « montagnes de la Lune ». C’est ici que

naissent les sources du Nil Blanc. Entre les glaces tourmentées et

les forêts de nuages, l’ascension se fait parfois éprouvante, malgré

l’intensité de l’aventure. La quête et la détermination, plus que

jamais moteurs. Le périple est relaté par le cinéaste, écrivain et

alpiniste français Bernard Germain. Comme s’il en avait été. ■ C.F.

BERNARD GERMAIN, La Montagne de la lune,

Paulsen, 272 pages, 15 €.

DR (4)

18 AFRIQUE MAGAZINE I 429 – JUIN 2022


MOKTAR GANIA

& GNAWA SOUL,

Gnawa Soul, Universal.

ANASS DOU

CORDES

MOKTAR GANIA

& GNAWA SOUL

Inspiration gnaouie

Le JOUEUR DE GUEMBRI natif

d’Essaouira revient avec 11 nouvelles

chansons enregistrées entre ciel et désert.

FILS DU GRAND MAÂLEM

Boubker et petit-fils de Ba Massoud,

icône de la musique gnaouie

marocaine, le chanteur et joueur

de guembri Moktar Gania revient

avec un nouvel album enregistré

aux côtés de ses musiciens, réunis

à Essaouira sous le nom de Gnawa

Soul. Et c’est vrai qu’il y a beaucoup

d’âme dans ces ritournelles

aux cordes entrelacées, comme

en témoignent « Rabi Laafou » ou

« Moussoyo ». Il y a aussi du groove

audacieux sur « Lala Mulati » ou

« Al Walidine ». Le son est de plus

parfait, ayant bénéficié d’un mixage

à Austin par Chris Shaw, lequel

a travaillé avec Bob Dylan, Public

Enemy ou encore Weezer, ainsi que

d’un master aux studios londoniens

Metropolis, signé Tony Cousins

(Adele, Fatoumata Diawara, George

Michael, Seal…). Oui, c’est chic,

mais sans occulter la sincérité du

chant de Moktar Gania. ■ S.R.

AFRIQUE MAGAZINE I 429 – JUIN 2022 19


ON EN PARLE

An Impenetrable Shield,

Khadim Haydar, 1965.

La Glace au-dessus de la cheminée ?,

Pablo Picasso, 1916-1917.

PEINTURE

EFFET MIROIR

À travers quelque 70 œuvres,

un dialogue quasi fraternel

et une fascination mutuelle

entre PICASSO et les artistes

MODERNES ARABES.

C’EST UN VA-ET-VIENT idéologique et créatif fascinant

entre le maître espagnol et les artistes arabes que cette

exposition interroge, au-delà de l’influence reconnaissable

du cubisme et de l’abstraction. Un voyage au cœur de thèmes

tels que l’émancipation, l’anticolonialisme et le pacifisme.

Picasso n’a pourtant jamais visité le Moyen-Orient, mais

il a indéniablement été influencé par l’art du monde entier,

notamment du continent africain. Apollinaire, dès 1905,

le décrit d’ailleurs comme « arabe rythmiquement »,

offrant la promesse d’un art universel sans hiérarchie

géographique (Orient/Occident), temporelle (passé/présent)

ou stylistique (art naïf/art savant). Cette attraction est

présente chez nombre de pères de la modernité irakienne,

libanaise, syrienne, algérienne ou égyptienne, comme

Jewad Selim, Aref El Rayess, Idham Ismaïl, Mohammed

Khadda ou encore Samir Rafi. Parmi les 32 artistes

exposés, certains d’entre eux ont même croisé la route

de Pablo Picasso. L’un des principaux points focaux de

ce dialogue artistique est incontestablement sa peinture

épique, Guernica (1937) : une fresque universelle refusant

toutes les formes de violence contre les civils, qu’aucune

idéologie ni aucun régime ne peuvent justifier. ■ C.F.

« PICASSO ET LES AVANT-GARDES ARABES »,

Institut du monde arabe, Tourcoing (France),

jusqu’au 10 juillet. ima-tourcoing.fr

DR - M.D. - RACHEL PRAT

20 AFRIQUE MAGAZINE I 429 – JUIN 2022


DESIGN

RÉVÉLATIONS, OU L’AFRIQUE

CRÉATIVE EN VEDETTE

La biennale internationale des métiers d’art et de la création

met à l’honneur LES SAVOIR-FAIRE du continent.

POUR SON RETOUR au Grand Palais éphémère,

du 9 au 12 juin, la biennale « Révélations » accueille artistes

et artisans du continent. Ils dévoileront leurs créations sur

des stands individuels et seront au centre du programme

culturel Hors les murs, notamment avec l’exposition-vente

« Exceptions d’Afrique », installée dans le concept store

parisien Empreintes du 19 mai au 18 juin. Réalisée sous

le commissariat de Nelly Wandji, la sélection comprend

L’œuvre textile

M.O.M.S.002

de la Marocaine

Ghizlane Sahli.

Un masque de

la communauté

Mbunda,

en Zambie.

des œuvres uniques d’ébénistes, de forgerons, bronziers,

céramistes, vanniers et damasquineurs, issus d’une dizaine

de pays comme Madagascar, le Burkina Faso ou l’Afrique

du Sud. Dans les allées du salon, la dinanderie marocaine,

le tissage traditionnel sénégalais revisité ou les métiers

d’arts togolais offriront aux visiteurs un tour d’horizon

du continent et de ses talents. Au Banquet, l’exposition

internationale construite autour de 10 espaces

scénographiés, on retrouvera les étonnants travaux textiles

de la Marocaine Ghizlane Sahli, les sculptures en bronze

et bois du Nigérian Alimi Adewale, ou encore

la sélection de Claire Chan et Paula

Sachar-Phiri de la Gallery 37d.

Celles-ci présenteront les

majestueux masques réalisés

par la communauté Mbunda,

à la lisière de la Zambie

et de l’Angola. ■ L.N.

Une sculpture

du Nigérian Alimi

Adewale.

DR (4)

« RÉVÉLATIONS », Grand Palais éphémère,

Paris (France), du 9 au 12 juin. revelations-grandpalais.comndpalais.com

AFRIQUE MAGAZINE I 429 – JUIN 2022 21


ON EN PARLE

EXPO

CRÉATION

LUDIQUE

Ci-contre,

« Sans titre »,

série La Salle

de classe,

Hicham

Benohoud,

1994-2002.

Une exploration de la thématique

du JEU DANS L’ART. Et plus encore…

SOUVENIRS D’ENFANCE, quête d’identité, vertige, extase…

Avec plus de 80 œuvres de 64 artistes contemporains, la transgression

et le divertissement deviennent dans cette exposition du Musée

d’art contemporain africain Al Maaden (MACAAL), à Marrakech, les

instruments de la représentation, notamment picturale. Et la création,

une variation entre pratiques ludique et artistique. Psychanalytique

aussi. La théorie du jeu, nous la devons à Donald W. Winnicott,

pédiatre et psychanalyste britannique, qui définit le jeu comme une

mise en scène des tensions psychiques et un moyen thérapeutique.

Quelque chose qui, dans son observation, s’apparenterait à

l’interprétation des rêves. C’est ce que font, à leur manière, loin

des certitudes, Mariam Abouzid Souali, Joy Labinjo, GaHee Park

ou encore Mohamed El Baz. Passeurs d’idées et de désirs, ces artistes

interrogent eux aussi l’inconscient, individuel et collectif. En jouant

avec les signes, les significations, les matières, les techniques et les

technologies, ils proposent un autre regard, libre, parfois subversif.

Un autre rapport à soi. Et au monde. Un monde décomplexé, onirique,

souvent joyeux et frisant l’absurde. Peut-être plus authentique. ■ C.F.

Ci-dessous, « Berouita (Brouette) », série Rule Of Game,

Mariam Abouzid Souali, 2017

« L’ART, UN JEU SÉRIEUX », Musée d’art

contemporain africain Al Maaden, Marrakech

(Maroc), jusqu’au 17 juillet. macaal.org

AYOUB EL BARDII - COLLECTION FONDATION ALLIANCE MACAAL (2)

22 AFRIQUE MAGAZINE I 429 – JUIN 2022


JUNE MACHIA

SOUL

IRMA

ENTRE DOUALA

ET PARIS

Son nouvel EP fait le PONT

ENTRE DEUX CONTINENTS

et de multiples genres musicaux.

Frais et chic à la fois.

CHANSON, FOLK, afro-pop, et ce

léger swing qui n’appartient qu’à elle :

entourée de musiciens de Bangangté,

Douala, Londres et Paris, la chanteuse

camerounaise s’essaye au registre

francophone. Et c’est réussi. Découverte

au tout début des années 2000 avec

le single « I Know », Irma est née de

scientifiques mélomanes qui l’ont bercée

au son d’Ella Fitzgerald ou de Fela

Kuti. À l’adolescence, elle part faire

de brillantes études à Paris, mais la

musique l’appelle et, très vite, elle

apprend à mixer et produire ses propres

morceaux. Aujourd’hui, après trois

albums dans la langue de Shakespeare,

s’ouvre un nouveau chapitre : « Une

étape qui me rapproche encore plus

de moi-même, confie-t-elle, même

si cette quête ne sera

jamais véritablement

terminée ! » En effet,

les huit chansons

de cet EP sont nées

pendant le premier

confinement, et, comme son nom

l’indique, entre Douala et Paris.

« C’est un moment où tout s’est arrêté

d’un coup, et il a été pour moi l’occasion

d’une introspection à travers mes

différentes identités, mes différentes

cultures, se souvient la chanteuse.

Comme chez beaucoup de gens, il

a éveillé la nécessité d’un retour aux

racines. Je suis une Africaine d’Occident

ou une Occidentale d’Afrique. Cette

dualité qui, lorsque j’étais plus jeune,

IRMA, Douala Paris,

Irma Pany, sous licence

exclusive Saraswati/

Sony Music.

était une source de conflit

intérieur et de quête d’identité,

est au fil des années devenue

ma plus grande force. De

là est née l’envie de parler

de cette réconciliation culturelle

et identitaire. » Ce qui s’entend

au fil de Douala Paris, au travers

de morceaux contrastés

comme « Va-t’en », « Mes failles »

ou encore « Danse ». Irma

s’y dévoile plus que jamais auparavant,

sur ses amours ou ses doutes

existentiels, tout en renouant des liens

forts avec sa ville natale : « Je suis fière

de montrer que le Cameroun regorge de

talents et d’un savoir-faire incroyables,

qui résonnent dans le monde entier. Et

puis, tout simplement, j’étais heureuse

de tourner pour la première fois chez

moi, là où j’ai grandi. Et de montrer la

beauté, la richesse des paysages comme

de la culture camerounaise. » ■ S.R.

AFRIQUE MAGAZINE I 429 – JUIN 2022 23


ON EN PARLE

Le bar du Nok by Alara,

à Lagos, a été décoré

par le plasticien Victor

Ehikhamenor.

SPOTS

ENTRE

INNOVATION

ET TRADITION

Des fusions made in Lagos à

l’héritage marocain mis à l’honneur

à Marrakech, L’EXCELLENCE

se décline de mille façons.

La Maison arabe est un riad à Marrakech, qui propose

une expérience gastronomique raffinée.

● OUVERT PAR L’ENTREPRENEUSE Reni Folawiyo, déjà

derrière le concept store Alara, le restaurant panafricain

Nok by Alara est l’une des tables les plus connues de Lagos.

On y vient pour dîner dans un cadre intimiste, un œil sur les

œuvres d’art et de design venues de tout le continent. Ou pour

se relaxer dans l’élégant jardin entouré de bambous et prendre

un cocktail maison au bar décoré par l’artiste nigérian Victor

Ehikhamenor. Mais surtout pour y déguster les classiques

de la cuisine africaine revisités par les chefs : du misir wat

de lentilles rouges éthiopien au dibi d’agneau sénégalais,

en passant par le délicieux braai sud-africain ou le poulet

suya, il y en a pour tous les goûts. On y trouve aussi l’un

des meilleurs riz jollof de la ville, servi avec du bœuf

dambu-nama, une spécialité du nord du pays.

● Si à Lagos on innove, à Marrakech on fait de la tradition

une force. Chez La Maison arabe, un riad de luxe au cœur

de la médina, on célèbre la finesse de la cuisine marocaine

depuis 1946. Ouvert seulement le soir, Le Restaurant offre

une expérience gastronomique raffinée en proposant en

entrées des salades, des pastillas variées ou des briouates,

mais aussi des plats, comme des couscous, des tajines et

d’autres recettes classiques exécutées à la perfection, tels

l’épaule d’agneau aux dattes ou le poulet au citron confit et

au safran de Taliouine. Certains de ces plats sont à retrouver

également dans l’autre restaurant de la maison, Les Trois

Saveurs, ouvert, lui, à midi et doté d’une terrasse avec vue

imprenable sur la piscine et les jardins. ■ L.N.

nokbyalara.com / cenizaro.com

DR (2)

24 AFRIQUE MAGAZINE I 429 – JUIN 2022


ARCHI

Sèmè One,

un smart building

à Cotonou

Une intervention ingénieuse

du CABINET COBLOC a transformé

un vieux bâtiment délabré en un

campus innovant et écoresponsable.

MAYEUL AKPOVI

LE PREMIER CAMPUS de Sèmè City, espace dédié à

l’innovation et au savoir, a pris ses quartiers fin 2020 dans

un bâtiment multifonctionnel baptisé « Sèmè One ». Le projet

a été magistralement réalisé par le cabinet franco-béninois

Cobloc, dirigé par Ola Olayimika Faladé et Clarisse Krause,

qui a rénové la structure délabrée préexistante avec une série

d’interventions simples et efficaces. Le corps principal, un bloc

de plus de 100 mètres de long, est plein et massif. Les murs

ont été doublés pour réduire les écarts thermiques et garantir

un climat stable, jour et nuit. Sur les trois côtés les plus

exposés au soleil, ce système a permis de créer des fenêtres

en retrait, naturellement ombragées. Avec une série de

lamelles colorées, elles participent à un jeu de volumes

qui anime la longue façade en terre rouge, cassant son

horizontalité. Côté nord en revanche, de larges encadrements

captent et diffusent le maximum de lumière à l’intérieur

du campus. Ici, c’est par la couleur que se dessinent les

différents espaces, et les murs cachent un système d’assistance

smart building à l’avant-garde : le bâtiment est équipé

pour transmettre et stocker des données sur son état et

son utilisation. Une innovation qui permet au gestionnaire

de la structure d’adapter l’éclairage, la climatisation,

le réseau informatique ainsi que d’autres paramètres en

fonction des besoins réels des usagers. ■ L.N. cobloc.archi

AFRIQUE MAGAZINE I 429 – JUIN 2022 25


PARCOURS

Walid Hajar Rachedi

L’ÉCRIVAIN D’ORIGINE ALGÉRIENNE SIGNE

un premier roman sensible, en lice pour le prix Orange du livre.

De Kaboul à Tanger, de Londres à Oran, il y fait le récit initiatique

d’un jeune héros travaillé par des questions métaphysiques. par Astrid Krivian

Le

«

voyage, c’est aller de soi à soi en passant par les autres. » Ce proverbe

touareg résume bien le cheminement du héros de Qu’est-ce que j’irais faire

au paradis ? Français d’origine algérienne, Malek, la vingtaine au début

des années 2000, souffre d’être assigné à une identité « arabe, musulmane »

associée à l’obscurantisme, au déclassement. « Les attentats du 11 septembre ont

bouleversé les représentations et débats dans la société française. Auparavant

appelés “Arabes”, “immigrés”, les Français d’origine maghrébine sont devenus

des “musulmans”. Et certains pratiquants étaient soupçonnés de radicalité »,

regrette Walid Hajar Rachedi. Après sa rencontre marquante avec un jeune

exilé afghan, Malek se lance sur les routes du monde arabe, en vue de se libérer des carcans, de trouver du sens.

Un voyage initiatique, une quête spirituelle, existentielle, pour découvrir les richesses culturelles de l’Andalousie

au Caire, en passant par Tanger, Oran… Se confrontant aux autres, au réel, il crève l’écran de fantasmes posé

entre lui et le monde. Avec pour boussole, sa foi en l’islam. « Mon roman est un thriller

métaphysique. Souvent, les personnages issus de l’immigration sont sauvés par les lettres

et la République. Le mien trouve sa force et sa transcendance autrement, incarnant

une figure positive. » Malek tombe amoureux de Kathleen, jeune Londonienne dont

le père, humanitaire en Afghanistan, a disparu. Dans ce portrait tout en nuances d’une

génération Y mondialisée, l’auteur tisse avec finesse la toile de son intrigue haletante

et entrelace les destins, entre Londres, Kaboul, Paris… Avec une puissance d’évocation,

il trempe sa plume dans les drames contemporains comme dans les blessures intimes, les

rêves et désillusions de ses héros. S’ils sont hantés par des questions semblables – amour,

identité… –, les événements géopolitiques les affectent et les forgent différemment.

Poursuivre les horizons, c’est aussi le moteur de cet écrivain. Né en 1981 à Créteil,

enfant rêveur et solitaire, il s’évade à travers les livres. Il attrape le virus de l’écriture

grâce à Sourires de loup, de Zadie Smith, et aux rappeurs des années 1990, maîtres

du storytelling. Diplômé d’informatique puis d’une école de commerce, il est le

cofondateur du média en ligne Frictions. Ses expériences professionnelles (consultant

Qu’est-ce que j’irais

faire au paradis ?,

Emmanuelle Collas,

304 pages, 18 €.

digital, journaliste, enseignant…) lui font poser ses valises au Mexique, aux États-Unis, au Brésil pendant six ans.

Globe-trotteur infatigable, la soif de liberté et la curiosité en bandoulière, ce polyglotte, désormais établi à Lisbonne,

a traversé l’Amérique latine du Brésil à Cuba, en se demandant : l’identité latino-américaine existe-t-elle ? Le voyage

l’« autorise à être ébloui », défie ses valeurs, ses perceptions sur les sociétés. Et le libère de cette double conscience,

avancée par le sociologue américain W.E.B. Du Bois, ce poids des représentations raciales, ce regard de l’autre

qui enferme, et que le sujet intériorise. « Pour forcer un peu le trait, à l’étranger, je suis en mode béret-baguette !

J’ai réalisé à quel point j’étais français – mes goûts culturels, la conscience sociale pour l’égalité, l’esprit critique,

l’intérêt pour l’actualité, la curiosité… L’identité française existe, mais elle mérite un débat apaisé. » ■

DR

26 AFRIQUE MAGAZINE I 429 – JUIN 2022


ANNIE GOZARD

« L’identité

française existe,

mais elle

mérite un

débat apaisé. »


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39


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C’EST COMMENT ?

PAR EMMANUELLE PONTIÉ

MAUVAISE NOTE

DOM

Le 16 juin sera célébrée la journée internationale de l’enfant africain,

instaurée depuis 1991. Triste commémoration annuelle des jeunes tués lors du soulèvement

estudiantin de 1976 à Soweto, en Afrique du Sud. À cette occasion, de nombreux

bilans et études sont publiés, rappelant la situation précaire de l’enfance face notamment

à l’éducation, première étape de la formation pour un accès à un travail et une

intégration optimale dans le monde de demain. Les chiffres de l’Institut de statistique de

l’UNESCO (ISU) brocardent sempiternellement l’Afrique subsaharienne. Parmi toutes les

régions du monde, c’est en effet ici que l’on relève le plus fort taux d’exclusion de l’éducation

: plus d’un cinquième des enfants âgés de 6 à 11 ans n’est pas scolarisé, suivi par

un tiers des 12-14 ans et près de deux tiers des 15-17 ans.

Bien sûr, chez les filles, les indicateurs

s’aggravent. Pour des raisons bien connues de

pauvreté qui pousse les familles à « investir » sur

l’éducation d’un seul garçon ou à rechigner à

envoyer leur fille loin du foyer, ou pour des raisons

culturelles ou d’attachement au mariage précoce,

qui les entraînent à ne pas voir l’intérêt de l’envoyer

à l’école.

D’autres soucis viennent compliquer

encore l’accès à la scolarité, comme la pénurie

de professeurs formés, la précarité des classes, sans

eau courante ni électricité, parfois sans bancs, aux

effectifs pléthoriques d’élèves… Et bien entendu,

les zones de conflits génèrent année blanche sur

année blanche. Alors certes, les politiques d’éducation

s’améliorent, on construit des classes, on

forme des profs, on lance des campagnes de

sensibilisation à l’intention des parents retors, etc.

Et les mentalités évoluent. Surtout en ville.

Pourtant, la démographie galopante de

ces régions, qui affichent un taux de natalité très élevé, inquiète les spécialistes.

Comment absorber demain et après- demain le nombre exponentiel d’enfants et de

jeunes en demande d’éducation avec un système déjà totalement dépassé ? Et les

projections du dernier Rapport mondial de suivi sur l’éducation de l’UNESCO ne sont

pas très optimistes. Il en ressort, entre autres, que la proportion d’enseignants formés en

Afrique subsaharienne est en baisse depuis 2000. On prévoit aussi qu’en 2030, 20 % des

jeunes et 30 % des adultes ne sauront toujours pas lire… De quoi interroger les pouvoirs

publics, qui doivent urgemment revoir leur copie. ■

AFRIQUE MAGAZINE I 429 – JUIN 2022 29


urgencesLA

CRISE

QUI

VIENT

Conséquences de la guerre en Ukraine,

contrecoups de la pandémie de Covid-19,

dette, impacts du changement climatique…

les menaces s’accumulent.

Explications et ébauches de solutions.

par Cédric Gouverneur

SHUTTERSTOCK

30 AFRIQUE MAGAZINE I 429 – JUIN 2022


AFRIQUE MAGAZINE I 429 – JUIN 2022 31


URGENCES

Un marché de Douala, au Cameroun,

le 10 mai dernier. L’inflation se fait fortement ressentir.

Le secrétaire général des Nations unies ne

cache pas son inquiétude : « La guerre en

Ukraine est en train de nourrir une crise

tridimensionnelle – alimentaire, énergétique

et financière – avec des impacts

dévastateurs sur les pays, les économies

et les populations les plus vulnérables

du globe », alerte António Guterres dans

la préface d’un rapport de l’ONU sur les

crises alimentaires, rendu public en mai. Le changement climatique,

les séquelles de la pandémie de Covid-19 et les combats

qui mettent aux prises deux des principaux greniers à blé de

la planète s’agglutinent pour former « une triple combinaison

toxique », analyse les Nations unies. Le conflit en Ukraine, « cet

ultime revers, n’aurait pu survenir à un pire moment », résume

l’Éthiopien Abebe Aemro Sélassié, directeur du département

Afrique du Fonds monétaire international (FMI), sur le blog

de l’institution, « alors même que la croissance redémarrait et

que les dirigeants commençaient à répondre aux conséquences

socio-économiques du Covid. Les impacts de la guerre auront

de profondes conséquences, érodant le niveau de vie et aggravant

les indices macroéconomiques. Nous nous attendons

désormais à une croissance de 3,8 % » en Afrique pour 2022,

contre 4,5 % pronostiqués avant l’invasion russe. « Trop peu

pour rattraper le terrain perdu pendant la pandémie », s’alarme

l’économiste.

Le renchérissement des prix alimentaires fragilise encore

davantage des populations appauvries par les confinements

successifs : « En mars, les prix alimentaires au Nigeria étaient

déjà 48 % plus élevés qu’à la fin de 2019 », juste avant l’irruption

du Covid-19, relève l’institut Oxford Economics dans une

étude publiée en mai. Parallèlement, le taux de chômage dans

TOM SAATER/THE NEW YORK TIMES

32 AFRIQUE MAGAZINE I 429 – JUIN 2022


Macky Sall avec Vladimir Poutine à Sotchi, le 3 juin 2022. Le président du Sénégal,

et président en exercice de l’Union africaine, a souligné la situation extrêmement difficile

du continent, victime du conflit en Ukraine, en particulier sur le plan de la sécurité alimentaire.

MIKHAIL KLIMENTYEV/KREMLIN POOL/SPUTNIK

le pays le plus peuplé du continent a grimpé « de 23,4 % en 2019

à 32 % en 2021 ». Idem en Afrique du Sud, où une inflation de

14,2 % en mars 2022 par rapport à 2019 se greffe à un chômage

qui est passé de 28,7 % à 34,3 % durant la même période. Oxford

Economics rappelle que les ménages du continent consacrent

entre un quart et plus de la moitié de leur budget à l’alimentation

(contre 15 % dans les pays riches). Le FMI estime que l’inflation

en Afrique subsaharienne dépassera les 12 % cette année, et

jusqu’à 34,5 % en Éthiopie, plombée par la guerre civile et une

sécheresse empirée par le réchauffement climatique.

Dans la Corne de l’Afrique, les 20 millions de personnes

victimes de la sécheresse se trouvent dorénavant, à cause

d’un conflit en Europe, en danger de mort. Directeur du Programme

alimentaire mondial (PAM), David Beasley évoque une

situation « au-delà de tout ce que l’on a vu depuis la Seconde

Guerre mondiale » : la moitié des grains utilisés pour nourrir

Les ménages

du continent

consacrent entre

un quart et plus

de la moitié

de leur budget

à l’alimentation.

AFRIQUE MAGAZINE I 429 – JUIN 2022 33


URGENCES

les 125 millions de personnes dépendantes du PAM venait

d’Ukraine. Ses propos devant le Conseil de sécurité des Nations

unies glacent le sang : « La dernière chose que nous voulons faire

est de priver de nourriture des enfants affamés pour nourrir

des enfants mourant de faim ! » 20 millions de tonnes de blé

et de maïs ukrainiens sont bloquées dans les ports de la mer

Noire, souligne dans un communiqué David McNair, directeur

de l’association humanitaire ONE (cofondée par Bono, le chanteur

de U2). L’Unicef prévient que, en raison du renchérissement

des noisettes et de l’huile de tournesol, le coût de la pâte

nutritive thérapeutique prête à l’emploi (utilisée pour sauver les

enfants souffrant de malnutrition sévère) a grimpé de 16 %. Et la

situation ne va pas s’améliorer à court terme : le conflit s’enlise,

et Russes et Ukrainiens ne font même plus semblant de parlementer.

Soucieux pour leurs propres populations, d’autres États

exportateurs de nourriture se replient sur eux-mêmes : l’Inde a

interdit en mai l’exportation de blé, comme l’avait fait l’Indonésie

en avril avec l’huile de palme.

DES ÉTATS DÉJÀ ÉTRANGLÉS PAR LES EMPRUNTS

Les sanctions occidentales contre la Russie renchérissent

également les prix de l’énergie. « Les pays africains importateurs

de pétrole vont voir leur facture grimper de 19 milliards de dollars

», estime Abebe Aemro Sélassié sur le blog du FMI, ce qui

va « plomber la balance des paiements et augmenter les coûts

de transport ». Et, pendant ce temps, en Chine, l’impitoyable

politique de confinement « zéro Covid » paralyse l’économie.

Aux États-Unis, les décisions prises afin de juguler l’inflation

qui frappe les ménages pourraient nuire aux investissements en

Afrique : la hausse des taux d’intérêt par la Réserve fédérale, la

Fed, risque d’inciter les investisseurs à délaisser les pays à moyen

et bas revenus, plus risqués, pour se focaliser sur ceux industrialisés,

plus sûrs, alertait le New York Times le 17 mai. En faisant

grimper le dollar et en affaiblissant les monnaies nationales,

les décisions de la Fed vont aussi renchérir le poids de la dette.

Or, l’initiative de suspension du service de la dette, octroyée

par les créanciers internationaux pendant la pandémie, a expiré

en décembre. Début avril, le FMI et la Banque mondiale ont

donc appelé à une « action décisive » concernant l’endettement,

rappelant que 23 États du continent étaient déjà étranglés par

les emprunts (contractés ces dix dernières années, souvent

auprès de la Chine, afin notamment de financer des mégaprojets

d’infrastructures). « Le G20 devrait mieux définir son processus

de restructuration de la dette, préconise Abebe Aemro Sélassié.

Le règlement du service de la dette devrait être suspendu jusqu’à

ce qu’un accord soit conclu. »

La situation politique et sociale pourrait devenir explosive

dans de nombreux pays : Égypte, Tunisie, Maroc, Ghana,

Afrique du Sud… « Ce sont les mêmes conditions qui avaient

conduit aux Printemps arabes », remarque David McNair. Il y a

dix ans, « la hausse du coût de la vie avait aggravé le mécontentement

et catalysé une large révolte sociale ». ■

AKRAM

BELKAÏD

« La

faim est une

menace à

moyen terme »

Pour le journaliste et essayiste algérien,

le système financier international

est devenu « insoutenable », suscitant

même des remises en question

au forum de Davos, jadis véritable

citadelle de l’orthodoxie néolibérale.

AM : Un danger multiforme menace l’Afrique :

impacts de la pandémie de Covid, du conflit

en Ukraine, du réchauffement climatique,

de la dette… Une telle conjoncture s’est-elle

déjà produite depuis les indépendances ?

Akram Belkaïd : C’est effectivement inédit en matière

de gravité et d’étendue. On peut faire le parallèle

avec le début des années 1980, lorsque la crise de la

dette a poussé nombre de pays africains à faire appel

au FMI. Mais dans le cas présent, la conjonction de

plusieurs facteurs est impressionnante. Cela mériterait

une réponse de grande ampleur. Cependant, l’Union

africaine semble totalement dépassée, encore une fois.

La croissance macroéconomique africaine a été

boostée par l’envolée du cours des matières premières,

mais le développement humain n’a pas suivi…

Ce contexte, débuté avec l’épidémie de Covid

il y a deux ans, peut-il constituer l’occasion

de repenser les rapports économiques ?

En théorie, oui. Mais rien ne montre que l’on va

dans cette direction. Pire encore, le relèvement des taux

d’intérêt dans les pays riches, afin de lutter contre l’inflation,

va alourdir le fardeau de la dette, notamment africaine.

Cela promet des jours difficiles pour les pays dont la

PATRICK GELY

34 AFRIQUE MAGAZINE I 429 – JUIN 2022


ARND WIEGMANN/REUTERS

balance des paiements est déficitaire. Pourtant, des pistes

existent. Par exemple, le Forum économique mondial,

à Davos – qui est tout sauf un repère de gauchistes –,

a réfléchi cette année à l’économie « solidaire et sociale ».

Des pays tentent de promouvoir cette approche, qui se

veut indépendante des exigences de rentabilité, mais il faut

pour cela une volonté économique globale. Le vrai problème

est le caractère insoutenable du capitalisme financier tel

qu’il existe aujourd’hui. Cependant, une fois la chose dite,

quelles politiques, quelles doctrines peuvent émerger ?

Ces dernières années, la construction d’infrastructures

sur le continent s’est faite au prix d’un endettement

massif, en particulier envers la Chine. Comment

sortir du piège éternel de la dette ?

C’est une question sans réponse satisfaisante. Les pays

ont des besoins, il faut qu’ils se développent, qu’ils aient

des infrastructures. Comment faire quand les moyens

sont faibles ? La dette est une calamité, parce qu’elle

entrave un pays sur plusieurs générations.

De manière régulière, on appelle à son

annulation pour les pays les moins avancés,

mais lorsque cela arrive, une décennie

suffit pour que le processus soit de nouveau

relancé. L’utopie serait des financements

gratuits, au nom de la solidarité

internationale, mais il ne faut pas rêver…

Les banques et les financiers ne l’accepteront

jamais. Lutter contre la corruption

permettrait déjà d’atténuer le fardeau de

la dette, mais ce qui est certain, c’est que

cette question est liée à celle du modèle

de développement économique. Répéter

à l’envi que « le marché réglera tout »,

comme le font certains économistes

africains, est criminel. Cela pousse

le continent vers moins de solidarité

et – surtout – vers moins d’autonomie.

En parlant d’autonomie, avec une

dépendance excessive à quelques

greniers à blé, des pénuries aggravées

par la spéculation et de fortes

sécheresses, faut-il s’attendre à un retour

durable de la faim ?

La question est bien plus structurelle qu’on ne le croit.

La faim est une menace à moyen terme. Quel sera l’état

des terres agricoles pour une planète de 10 milliards

d’habitants ? À court terme, pour nombre de pays

africains, c’est la question du modèle alimentaire qui

se pose. Pourquoi importer – au prix fort – des céréales

d’Europe, d’Australie ou encore d’Argentine, alors que

l’on dispose de modes de culture traditionnels et qu’il

est souhaitable de généraliser une agriculture moins

intensive ? Actuellement, on assiste à la mise en coupes

réglées des terres du continent, même par des ONG

occidentales, qui plaident pour une agriculture intensive,

à l’image de ce qu’a fait l’Inde dans les années 1950 et 1960.

Or, l’Afrique est aussi un berceau de l’agriculture, qui

a ses traditions, ses propres cultures : c’est le moment

de réhabiliter cela, en explorant d’autres voies que

l’approche intensive, qui pollue et épuise les sols.

Le conflit en Ukraine signe le retour de la guerre

froide. Chaque pays du continent va-t-il devoir

choisir un « camp »? Ou jouer sur les rivalités ?

La tentation serait de miser sur un camp contre l’autre.

Or, l’Afrique a besoin du multilatéralisme, seul atout dont

disposent les pays les moins puissants. Se jeter dans les

bras des Russes, après avoir longtemps tiré des bénéfices

de la Françafrique, est une erreur. De nombreux pays

jouent la prudence, et ils ont raison. Ce conflit doit leur

parler, car il remet en cause le caractère indéniable de

Au Forum économique et mondial, le 26 mai,

à Davos, en Suisse. On y a réfléchi pour la première

fois au thème de l’économie « solidaire et sociale ».

la frontière. Aussi est-il important de défendre la légalité

internationale, même si cette dernière est régulièrement

foulée aux pieds par ceux qui, aujourd’hui, la revendiquent.

Ce n’est pas parce que les Américains ont envahi l’Irak

en 2003 sans respecter le droit international qu’il faudrait

accepter que la Russie en fasse autant aujourd’hui en

Ukraine. Mais il est tout aussi important pour les pays

africains de montrer leur indépendance et de ne plus accepter

que les Occidentaux – la France en tête – les considèrent

juste comme des réserves dociles de voix à l’ONU. ■

AFRIQUE MAGAZINE I 429 – JUIN 2022 35


URGENCES

CARLOS LOPES

« S’organiser pour

obtenir davantage »

L’économiste bissau-guinéen, professeur à l’université du Cap et ancien secrétaire

exécutif de la Commission économique des Nations unies pour l’Afrique (CEA),

nous livre ses réflexions sur la situation actuelle.

AM : La guerre en Ukraine venant s’ajouter aux retombées

de la pandémie, l’Afrique se trouve confrontée à une crise

brutale. Quelles mesures prendre en urgence ?

Carlos Lopes : Lorsque l’on soulève la question d’aider

l’Afrique, on est tout d’un coup moins crédible aux yeux de la

communauté internationale : les réponses face à la pandémie

et aux atteintes climatiques se sont avérées totalement

inadéquates, vu l’urgence. Ainsi, le nombre de pays qui ont

pu bénéficier de l’Initiative de suspension du service de la

dette (ISSD) s’est révélé en définitive ridiculement bas, du

fait notamment de la complexité du dispositif et des menaces

de mesures de rétorsion de la part des agences de notation.

Le conflit en Ukraine et ses répercussions sur l’inflation, la

logistique et les approvisionnements alimentaires entraînent

les mêmes comportements égoïstes que lors de

la pandémie : les pays qui disposent de moyens

économiques suffisants se préparent à affronter

des conséquences désastreuses. Les autres

font la queue pour les quelques miettes qui

leur seront laissées. C’est, semble-t-il, ce qui

va se passer pour l’achalandage alimentaire

– dont l’Afrique est hautement dépendante –,

comme pour l’inflation, qui va durement

toucher les États importateurs de pétrole,

avec toutes les retombées prévisibles.

Comment la communauté internationale

peut-elle aider le continent à traverser

cette période ?

On atteint là les limites du saupoudrage :

une semaine avant l’invasion russe en Ukraine,

en février, s’était déroulé le sommet Union africaine-Union

européenne, où 150 milliards d’euros avaient été promis

à l’Afrique. Mais ces budgets vont être redirigés afin de

subvenir aux besoins de l’Ukraine [Kiev évalue déjà le

total des dommages subis à 500 milliards de dollars, ndlr].

Nous assistons au même phénomène qu’avec les vaccins

lors de la pandémie : un décalage entre les promesses et

Des budgets

promis

à l’Afrique

vont être

redirigés afin

de subvenir

aux besoins

de l’Ukraine.

la réalité. Il faudrait profiter de cette crise pour repenser

le système financier international, comme l’envisage la

secrétaire au Trésor des États-Unis, Janet Yellen, qui plaide

pour un nouveau Bretton Woods [accords qui, en 1944,

ont abouti à la création du FMI et de la Banque mondiale,

ndlr]. Ce serait bienvenu si une telle démarche mettait fin

à la distorsion et à l’asymétrie actuelles. Le constat général

est que ce système ne fonctionne plus. Le continent demeure

un acteur marginal sur la scène internationale : les États

africains doivent s’organiser afin d’obtenir davantage, un

allègement de la dette afin de pouvoir financer les budgets

sociaux, et une amélioration de leur accès au capital

par la mise en place de mécanismes multilatéraux.

La dépendance de nombreux pays du continent

au blé ukrainien et russe montre les

limites du système : comment accroître

leur production agricole ?

Le problème principal de l’agriculture

africaine est son rendement. Elle pâtit d’un

déficit d’irrigation, mais aussi d’une déperdition.

On estime que, chaque année, environ

30 % de la production agricole est perdue,

du fait de problèmes de stockage, de transport

et de commercialisation. Il faut investir beaucoup

plus, notamment dans les infrastructures, afin

de mettre en valeur ce qui est déjà produit et

de réduire au maximum cette déperdition. Sur

le globe, 60 % des terres arables non utilisées

sont situées sur le continent. Au Sahel, le problème

de l’accès à l’eau crée de nombreux conflits,

résultats de la difficile intégration du pastoralisme dans

la production moderne. En comparaison, d’importants

investissements ont été réalisés dans les industries

extractives, dans la continuité du modèle colonial, et sans

véritablement se soucier de la qualité de vie des populations.

Macky Sall, président en exercice de l’Union africaine,

considère que les agences de notation surestiment

VINCENT FOURNIER/JEUNE AFRIQUE

36 AFRIQUE MAGAZINE I 429 – JUIN 2022


le risque d’investir sur le continent,

et appelle à la création d’une agence africaine.

Certaines existent déjà, mais elles sont rachetées par

des concurrentes américaines [Moody’s a racheté début février

la majorité des parts de l’agence panafricaine Global Credit

Rating, ndlr]. Ce domaine d’activité est soumis aux règles

du marché et le restera tant qu’il n’y aura pas de décision

politique. Il faudrait modérer le comportement de ces cabinets

de notation, marqué par le cynisme et la subjectivité.

Comment s’extraire enfin du piège de la dette ?

Tant que l’on ne régulera pas l’accès au capital

des économies africaines, le problème sera récurrent. La

taille de ces dernières a doublé durant les vingt dernières

années en raison de la croissance démographique : ce

qui est désormais disponible ne répond plus aux besoins.

Le continent n’a pas le même accès au capital et endure

les taux d’intérêt le plus élevés au monde. C’est une

injustice systémique qui se révèle lorsque se produit un

choc externe, comme la pandémie, la guerre en Ukraine

ou, de manière plus diffuse, le réchauffement climatique.

À noter que les pays industriels ont une dette carbone

conséquente vis-à-vis du continent, qui est celui qui émet le

moins de CO 2

et qui subit le plus de dégâts. Lui apporter les

financements proportionnés à cette dette carbone afin qu’il

puisse affronter les impacts du réchauffement serait une

question de cohérence. Il faudrait que les pays occidentaux

commencent par tenir leurs promesses, cela

compenserait largement cette dette.

L’Afrique jouit d’une faible assiette fiscale :

comment accroître ses revenus ?

En effet, son taux de pression fiscale est

le plus bas au monde : 16 % en moyenne, contre

35 % sur le reste du globe. Les responsables

doivent transformer structurellement l’économie,

qui doit enfin sortir de l’informel. Pour cela,

elle ne doit plus dépendre de la rente : dans

certains pays, comme le Nigeria, jusqu’à 80 % des

exportations concernent les matières premières

non transformées. Cela ne diffère guère de

la configuration durant la période coloniale.

Cette situation enferme certains États dans

une dépendance aux relations extérieures, car

ils ne disposent que de peu de revenus, ils sont pris entre

une économie informelle, en roue libre, et une économie

de rente qui ne bénéficie qu’aux élites et à leur reproduction

sociale. C’est un problème majeur. Je classerais les pays

africains entre les réformateurs et les rentiers. Hélas,

la plupart des États producteurs de pétrole continuent

de vivre de la rente, malgré quelques ajustements réalisés

pour qu’ils soient crédibles vis-à-vis de leurs créanciers.

Depuis février se dessine une « seconde guerre

froide »: comment le continent peut-il se positionner

sur cette nouvelle carte du monde ?

Ces deux dernières décennies, il a beaucoup diversifié

ses sources de financement. Les sanctions occidentales contre

la Russie et la rupture des chaînes d’approvisionnement en

raison de la pandémie et de la guerre en Ukraine constituent

un moment de vérité : cela lui donne la possibilité d’en

profiter pour se concentrer sur la mise en œuvre de la

Zone de libre-échange continentale africaine (Zlecaf), qui

permet de constituer un marché plus appétissant pour les

investisseurs et de pouvoir enfin négocier d’un seul bloc.

Cette crise peut donc constituer une occasion si les réformes

nécessaires sont faites : se sortir du modèle extractif issu

du colonialisme, consolider la Zlecaf, et ainsi négocier

en un bloc continental face aux autres puissances.

Ces réformes sont-elles en bonne voie ?

Je reste sur mes gardes. J’exprime le souhait de

les voir se réaliser, mais tout dépendra de la volonté

politique. Il faut cesser de négocier unilatéralement, État

africain par État africain avec l’Union européenne ou

la Chine. La Zlecaf doit désormais servir à négocier au

nom de tout le continent pour chaque secteur d’activité,

chaque technologie, chaque chaîne de valeur.

La spéculation joue un rôle considérable dans l’envolée

Les États

sont pris entre

une économie

informelle et

une économie

de rente

qui ne bénéficie

qu’aux élites.

du prix des produits alimentaires. Comment y mettre fin ?

Ce n’est pas différent de ce qu’il s’est

passé lors de la pandémie, sur des produits

tels que les masques, les respirateurs,

puis les vaccins. C’est la loi sauvage du

marché, qui s’applique même sur des biens

communs et stratégiques, devenus objets

de spéculation. Ce que les économistes

libéraux du XIX e siècle nommaient « la main

invisible » du marché. Je ne crois pas qu’il

existe une véritable volonté de remettre

en question la mondialisation telle qu’on

la connaît (avec pour règle de base de

produire là où c’est le moins cher, sans la

moindre considération éthique, sociale ou

environnementale, aux dépens, par exemple,

des ouvrières du textile du Bangladesh).

Depuis la crise sanitaire, la priorité des États est de ne plus

dépendre d’un seul pays pour un même produit (comme

les masques fabriqués en Chine) : c’est une considération

différente, qui implique un autre type de mondialisation.

Cette évolution peut bénéficier aux Africains, à condition

qu’ils développent et rentabilisent la Zlecaf, en établissant

des chaînes de valeurs nationales et régionales puis

en les intégrant aux chaînes de valeurs globales. ■

AFRIQUE MAGAZINE I 429 – JUIN 2022 37


URGENCES

Données et perspectives

sur une rupture multifactorielle

Inflation, pénurie, baisse des investissements risquent de stopper net

la croissance continentale. Mais à terme, les pays aux économies diversifiées

auront davantage d’atouts pour sortir de l’ornière.

Pénurie dans

un supermarché

du Zimbabwe.

La spéculation dope

l’envolée des prix

LA GUERRE n’est pas la seule responsable

de la hausse des prix alimentaires :

la spéculation boursière joue, depuis deux

ans, un rôle mortifère. « En avril 2022,

la spéculation était responsable de 72 %

des achats sur le marché des céréales de

la Bourse de Paris », contre « 25 % avant

la pandémie », estime Lighthouse Reports,

plate-forme internationale de journalistes

d’investigation basée aux Pays-Bas, qui

accuse les fonds d’investissement « d’exploiter

le chaos pour faire grimper les prix ».

13,5 %

C’est le taux

que devrait

atteindre l’inflation

en Afrique en

2022, contre 13 %

en 2021 et 10,8 %

en 2020, du fait

de la flambée des

prix de l’énergie et

de l’alimentation.

L’urgence

climatique toujours

sous-financée

LE CONTINENT connaît à la fois « la

plus grande vulnérabilité » aux impacts

du réchauffement climatique et « la plus

faible préparation à l’adaptation aux chocs

climatiques », souligne la Banque africaine

de développement

(BAD), qui évoque

une « menace

existentielle ».

Et pourtant,

la planète

regarde ailleurs :

il faudrait qu’il reçoive

« 10 fois le financement mondial climatique

annuel reçu de 2016 à 2019 » afin de

pouvoir assurer sa transition énergétique,

c’est-à-dire « entre 118 et 145 milliards

de dollars par an jusqu’en 2030 ».

+72,5 %

POUR LE PRIX

DU BLÉ EN UN AN

EN AVRIL 2022, LES PRIX

MONDIAUX DU BLÉ

ET DU MAÏS AVAIENT

RESPECTIVEMENT

AUGMENTÉ DE 72,5 %

ET DE 21,9 % PAR RAPPORT

À CEUX D’AVRIL 2021.

LA RUSSIE ET L’UKRAINE

COMPTANT PARMI LES

PRINCIPAUX GRENIERS

À BLÉ, LA GUERRE ET LES

SANCTIONS PARALYSENT

LEURS EXPORTATIONS.

FELIPE TRUEBA/REPORT DIGITAL/RÉA - SHUTTERSTOCK

38 AFRIQUE MAGAZINE I 429 – JUIN 2022


Le siège de la Banque

africaine de développement,

à Abidjan.

UNE CROISSANCE DIVISÉE PAR DEUX

« Le PIB réel devrait croître de seulement 4,1 % en 2022 »,

soit moitié moins que prévu, et « nettement inférieur au 7 %

de 2021 », souligne la BAD dans son rapport Perspectives

économiques en Afrique. La guerre en Ukraine a éclaté

alors que l’économie était « sur la voie de la reprise » après

la pandémie de Covid-19. En 2023, la croissance devrait

stagner à 4 %. La Banque africaine de développement

redoute que le continent « plonge dans la stagflation,

combinaison de croissance lente et d’inflation élevée ».

Répit illusoire

pour les pays

pétroliers

Les exportateurs

de pétrole profitent

de la hausse des

cours. Mais le répit

sera bref : « Ce sont

les pays importateurs

qui progresseront

le plus en 2023 »,

remarque la

Banque africaine

de développement,

du fait de « la

diversification

de leurs sources

de croissance ».

SHUTTERSTOCK (2)

Un endettement

qui a doublé

en dix ans

Face à la pandémie,

les États ont dû

emprunter : le ratio

dette/PIB dépasse

désormais les 65 %

(33 % en 2010).

La moitié des pays

du continent

sont surendettés.

LE JOUG DE LA DÉPENDANCE AGRICOLE

15 pays africains importent plus de la moitié

de leur blé de Russie et d’Ukraine, souligne la

Conférence des Nations unies sur le commerce et le

développement : Égypte, Soudan, Nigeria, Tanzanie,

Algérie, Kenya et Afrique du Sud sont les plus

dépendants. « Les tensions pourraient déborder et

provoquer de violentes protestations », notamment

en cas de contexte électoral, alerte l’économiste

en chef du Programme des Nations unies pour le

développement, le Sierra-Léonais Raymond Gilpin.

AFRIQUE MAGAZINE I 429 – JUIN 2022 39


CE QUE J’AI APPRIS

Imed Alibi

LE PERCUSSIONNISTE TUNISIEN PUISE

dans les musiques du monde entier pour nourrir son groove unique.

Rencontre des rythmes nord-africains et de l’électro, son nouvel album

est une ode à la migration et au continent. propos recueillis par Astrid Krivian

Né à Meknassy, j’ai commencé à jouer des percussions à 12 ans. J’ai été imprégné par les

rythmes, très présents au quotidien. C’était un apprentissage en autodidacte, oral, sur le terrain. Ensuite, j’ai mené

des recherches auprès de maîtres de percussions en Turquie, au Kurdistan, avec patience et curiosité. À 22 ans,

j’ai eu la chance de partir étudier la littérature anglaise à Montpellier. J’ai alors exploré le métissage, la fusion.

Le melting-pot en France m’a permis de côtoyer des musiciens sénégalais, cubains…

J’ai travaillé avec des artistes d’horizons très divers : le groupe de rock Les Boukakes,

Emel Mathlouthi, Rachid Taha, Natacha Atlas, Kel Assouf, le groupe réunionnais Ziskakan, Justin Adams…

Dans le rythme, il ne faut pas être puritain, mais rester ouvert. On n’est jamais arrivé, l’apprentissage est infini !

J’adore le jeu persan, indien, cubain. Chaque culture a ses techniques, ses styles. Dans chaque pays où je voyage,

je m’achète une percussion locale et la mélange avec bonheur à mon set.

J’ai été nommé chevalier de l’ordre des Arts et des Lettres par le ministère de

la Culture français en 2021. Après deux ans de pandémie, de multiples annulations de concerts

et reports de festival, c’était une bonne surprise ! Cette distinction m’a rappelé que j’avais accompli pas mal

de choses dans mon parcours de percussionniste, de compositeur. Mais aussi en tant qu’acteur culturel,

investi à créer des liens entre la France et la Tunisie, le Liban, le Maroc… J’ai notamment dirigé les Journées

musicales de Carthage en 2019, dédiées à l’accompagnement des jeunes talents. Puis,

j’ai été directeur du Festival international de Carthage. Les musiciens ont tendance

à se démoraliser facilement. On a parfois besoin de ce genre de reconnaissance.

Pendant longtemps, les musiques populaires du pays étaient

rejetées au niveau institutionnel. Pourtant, elles font vibrer la rue, les

mariages, les scènes du quotidien. La reconnaissance officielle se limitait aux musiques

ottomanes ou arabo-andalouses, tel le malouf. Une nouvelle vague artistique apparue

après la révolution s’est réapproprié ce patrimoine populaire : le stambeli (équivalent

du gnawa marocain), le mezwed (sorte de cornemuse), les musiques berbères du Sud,

le bendir (percussion)… Certaines rythment désormais les soirées en boîte de nuit.

Frigya, Imed Alibi

et Khalil Epi, Nashwa.

Conçu avec Khalil Epi, Frigya puise dans des rythmes traditionnels nord-africains,

tunisiens en particulier. Notre approche contemporaine fusionne le son authentique des percussions avec

l’électronique. Le titre de l'album renvoie au nom d'une région du nord-ouest de la Tunisie, où les gens du Sud

migraient afin de trouver de l’eau pour leur cheptel. Un carrefour de rencontres entre musiques du Nord et du Sud.

Ce nom signifie aussi « Afrique », en derja. Menée essentiellement par les jeunes, la recherche

de l’africanité fait partie des changements majeurs post-révolution. Avant, dû à des appartenances politiques

– les mouvements panarabistes des années 1950-1960 –, l’Afrique était perçue comme exotique, tel un autre

continent. Or, la Tunisie est profondément africaine et méditerranéenne. Une grande partie de nos rythmes

sont africains, jusque dans les techniques de frappe. ■ En concert le 10 juin à Marseille et le 21 juin à Tunis.

DR

40 AFRIQUE MAGAZINE I 429 – JUIN 2022


CEDRIC MATET

« On n’est

jamais arrivé,

l’apprentissage

est infini ! »


histoire

ANTHONY GUYON

DES HOMMES

CONSIDÉRÉS COMME

DES SOLDATS NÉS

Des centaines de milliers d’Africains ont combattu

pour les intérêts de la France coloniale, du xix e siècle

aux indépendances. Dans un livre passionnant, l’historien

retrace leur destin. propos recueillis par Cédric Gouverneur

Présenté au dernier Festival

de Cannes dans

la sélection Un certain

regard, le film Tirailleurs,

de Mathieu Vadepied,

est coproduit par la

France et le Sénégal, et

tourné en peul. Omar Sy

– également producteur

du long-métrage – y incarne un Sénégalais qui,

en 1917, s’engage dans l’armée française afin de

veiller sur son fils de 17 ans (joué par Alassane

Diong), recruté de force. Les deux hommes se

trouvent plongés dans l’enfer des tranchées,

au cœur d’un conflit qui n’est pas le leur. Cette

histoire est celle des centaines de milliers de

tirailleurs dits « sénégalais » – mais en réalité

issus de tous les pays d’Afrique colonisés par la

France – qui, entre le XIX e siècle et le temps des

indépendances, ont combattu pour les intérêts

de l’Hexagone, pour le meilleur et pour le pire.

Rencontre avec l’historien Anthony Guyon, qui

vient de publier un ouvrage sur le sujet.

AM : Vous expliquez que beaucoup

de tirailleurs, au départ, sont d’anciens

esclaves affranchis en 1848, mais

maintenus de facto en servitude.

Pendant un siècle, ils se trouvent donc

dans une position de soumission ?

Anthony Guyon : La création du premier bataillon

de tirailleurs sénégalais coïncide en effet

avec l’abolition de l’esclavage. Certains des premiers

tirailleurs sont donc d’anciens esclaves,

dont le quotidien est d’être soumis, d’exécuter

des corvées. Le général Faidherbe décide de les

séparer des soldats européens afin d’en faire de

vrais combattants, plus uniquement assujettis

aux basses tâches. Lors des premières campagnes

militaires menées par les tirailleurs

pour conquérir l’intérieur des terres, ceux-ci

capturent même des esclaves dans les villages,

qui font partie du butin. Le rapport de soumission

se manifeste également dans le vocabulaire

sommaire utilisé pour donner des ordres, en

« petit nègre » comme on disait à l’époque, sous

prétexte que les tirailleurs ne parlent pas bien

Les Tirailleurs sénégalais :

De l’indigène au soldat,

de 1857 à nos jours, Perrin,

380 pages, 22 €.

Ci-contre, des soldats entre

deux assauts, pendant

la bataille du Chemin

des dames, dans l’Aisne

(France), en 1917.

DR (2)

42 AFRIQUE MAGAZINE I 429 – JUIN 2022


COLL. O. CALONGE/ADOC-PHOTOS

AFRIQUE MAGAZINE I 429 – JUIN 2022 43


HISTOIRE

Des combattants déjeunent dans leur tranchée, en 1915.

français. Notons que plusieurs ont par la suite écrit leur autobiographie

dans un français parfait, et que d’autres, ayant passé

le concours des sous-officiers, ont obtenu des notes aux dictées

témoignant de leur maîtrise de la langue de Molière.

La différence est par ailleurs ténue entre

un tirailleur volontaire et un enrôlé de force…

Il existe des volontaires pleins et entiers, et même des

dynasties de tirailleurs (comme les Sy), qui croient aux valeurs

de la France. Le recrutement brutal se raréfie après la guerre

du Bani-Volta, près de Ouagadougou, où les villages s’étaient

révoltés, en 1915. Pour les chefs de village, le recrutement peut

être le moyen d’écarter des rivaux et des gêneurs. Les jeunes

hommes susceptibles d’être recrutés se cachent dans la brousse,

pendant que la commission de recrutement se trouve au village.

Parmi ceux qui restent, la plupart n’ont pas la condition physique

nécessaire, donc on arrive à des taux d’inaptitude de 75 %!

En 1919 est institué le recrutement par tirage au sort. Dans

certains villages, les chefs sont plutôt satisfaits de ce changement,

car le choix des tirailleurs ne repose plus sur eux. Pendant

l’entre-deux-guerres, les autorités commencent la tournée de

recrutement dans l’intérieur des terres, en Haute-Volta (Burkina

Faso), au Soudan français (Mali), et la terminent au Sénégal,

afin de contenter les autorités locales.

Si toutes les puissances coloniales utilisent

des supplétifs pour soumettre par la force l’intérieur

du continent, la France est la seule à utiliser

des soldats noirs en Europe. Pourquoi cette exception ?

À partir de 1908, les tirailleurs font leurs preuves dans

la campagne du Maroc. Le lieutenant-colonel Charles Mangin

plaide alors pour une « force noire » – c’est le titre de son

livre – afin de contrebalancer l’avantage démographique de l’Allemagne

et d’utiliser des hommes qu’il considère comme des

soldats nés. Ces arguments vont faire leur chemin, et on trouve

des tirailleurs engagés sur le front dès septembre 1914. Ce sera

très mal perçu par les autres pays, alliés comme ennemis.

Vous expliquez que le pourcentage de pertes pour

les tirailleurs pendant la guerre de 14-18 est le même

que celui des soldats de métropole (20 %), ce qui montre

que les combattants africains n’ont pas été plus sacrifiés

que les autres (malgré une déclaration abjecte du

général Nivelle, qui voulait « économiser le sang blanc »).

Les chiffres sont en effet globalement les mêmes ; les historiens

Marc Michel et Jacques Frémeaux parviennent à des

conclusions identiques. Mais cela ne change évidemment rien

au ressenti des descendants des tirailleurs, à savoir que cette

guerre n’était nullement la leur et que leurs pères n’avaient rien

à y faire.

L’image du tirailleur, en 1914-1918, fait l’objet

d’une double propagande : les Français l’utilisent pour

terrifier les Allemands, et les seconds s’en servent

COLL. O. CALONGE/ADOC-PHOTOS

44 AFRIQUE MAGAZINE I 429 – JUIN 2022


COLLECTION NBL/KHARBINE TAPABOR

Des tirailleurs algériens prisonniers en Allemagne, pendant la Grande Guerre, en train de jouer aux cartes.

pour décrédibiliser les premiers. Vous rappelez

en outre l’usage d’iconographies dégradantes

(comme celle liée au slogan « Y’a bon Banania »,

utilisé jusqu’en 2011). On a ainsi le sentiment que

les tirailleurs n’ont jamais pu contrôler leur image…

L’image du sauvage est utilisée des deux côtés. Berlin accuse

Paris d’employer des Africains contre la « civilisation » européenne

; les Français amplifient sciemment des rumeurs de

colliers d’oreilles et de décapitations au coupe-coupe, afin de

semer la terreur chez les troupes adverses. Mais les autorités

françaises se rendent vite compte des limites de cette propagande

: l’Hexagone est censé avoir colonisé l’Afrique au nom

d’une mission civilisatrice, or, si après quarante ans de présence,

l’Africain demeure un « sauvage », c’est bien que cette

mission a échoué ! L’image véhiculée glisse donc vers le « grand

enfant », domestiqué afin qu’il combatte le « Hun » allemand…

À aucun moment, les tirailleurs n’ont donc été maîtres de leur

image. Après la Première Guerre mondiale, alors que la France

occupe la Rhénanie, des accusations de viols, véhiculées par

les presses germaniques et anglo-saxonnes, alimentent la propagande

nazie : « la honte noire », dont parle Hitler dans Mein

Kampf. Les conséquences en sont terribles : lors de la débâcle

française en juin 1940, les soldats allemands massacrent

entre 1500 et 3000 tirailleurs prisonniers, avec l’approbation

de leur hiérarchie.

« Comme le pensent

leurs descendants,

cette guerre n’était

nullement la leur

et ils n’avaient

rien à y faire. »

Lors de la Première Guerre mondiale, on les retire

du front entre octobre et avril, le climat étant jugé

trop rigoureux. Ils sont alors logés dans des « camps

d’hivernage » dans le Var, sur la Côte d’Azur. Quels

sont leurs rapports avec la population locale ?

Il n’y a eu pas moins de 13 camps à Fréjus et à Saint- Raphaël.

Les tirailleurs nouent des liens avec la population, malgré les

consignes de prudence données par les autorités, qui recommandent

de ne pas approcher ces hommes « à la sexualité

débridée »! Des amitiés et des idylles se créent. La peintre Lucie

Cousturier (1876-1925) sympathise avec certains, leur donne

AFRIQUE MAGAZINE I 429 – JUIN 2022 45


HISTOIRE

des cours de français, puis, après la guerre, leur rend visite en

Afrique. Elle en tirera plusieurs livres (comme Des inconnus

chez moi, 1920). À Fréjus sont construites la mosquée Al-Missiri,

pour les soldats musulmans, et la pagode Hông Hiên Tu,

pour les bouddhistes indochinois. Parmi les donateurs qui ont

financé leur construction, on trouve des hôteliers et des restaurateurs,

sans doute en remerciement de l’action décisive de

tirailleurs lors d’un feu de forêt à Valescure, qui a permis de

sauver leurs établissements.

Vous expliquez la crainte constante des autorités

qu’ils ne se retournent contre l’ordre colonial.

Le fossé est flagrant entre les valeurs véhiculées par la

France et la réalité coloniale. À l’école des sous-officiers de Fréjus,

les tirailleurs reçoivent de l’instruction, des cours d’histoire

sur l’Afrique (dans lesquels on leur raconte que l’Hexagone a

apporté la prospérité et la paix…) et un enseignement moral

(où la « liberté » et l’« égalité » ont une place de choix) ! Dès les

années 1930, des tirailleurs commencent

à mettre la France face

à ses contradictions. L’exemple de

Lamine Senghor (1889-1927) est

éloquent : alors qu’il vit en métropole

car il a épousé une Française

(justement rencontrée à Saint-

Raphaël), il va devenir après la

Première Guerre mondiale un

militant communiste et anticolonialiste

et lutter contre la guerre

du Rif. Il meurt prématurément,

hélas, de séquelles du gaz moutarde

inhalé dans les tranchées.

Vous racontez un fait

extrêmement choquant : le

« blanchiment » des libérateurs

en 1944-1945 ! De Gaulle le

justifie dans ses Mémoires

en prétextant des raisons climatiques, peu crédibles…

Ce blanchiment intervient avant même la libération de l’Alsace

en décembre 1944. Au fur et à mesure que l’armée française

monte vers le nord, après le débarquement de Provence

(15 août 1944), on souhaite présenter à la population libérée

des troupes blanches. Des soldats africains, qui ont mené des

campagnes emblématiques sur le continent, comme Bir Hakeim,

doivent se dévêtir de leurs uniformes pour les donner à des

maquisards ! Ils ont vécu extrêmement mal, on le comprend,

cette injustice. Ce manque de respect sera l’une des causes de

la révolte de Thiaroye.

Le fameux massacre de tirailleurs par l’armée

française à Thiaroye, en décembre 1944…

Comment comprendre ce qu’il s’est passé ?

En 1944, les hommes demandent ce qui leur est dû,

leur solde. Il leur est proposé des taux de change inférieurs

« Le bilan exact

du massacre de

Thiaroye ne sera

jamais connu si

l’on n’entreprend

pas de fouilles

archéologiques. »

au marché, ce qui provoque leur colère. Ils retiennent alors

prisonnier le général Dagnan, venu négocier. Les troupes

finissent par ouvrir le feu. On a longtemps parlé de 35 morts,

mais François Hollande a admis en 2014 le chiffre de 70, qui

comptabilise ceux qui sont décédés des suites de leurs blessures.

Selon l’historien Martin Mourre, le bilan exact ne sera jamais

connu si l’on n’entreprend pas de fouilles archéologiques.

Après la Seconde Guerre mondiale, on les retrouve

déployés en Syrie, au Maroc, à Madagascar,

en Indochine, où ils participent à la répression

des indépendantistes… Quelle a été leur image

en Afrique après les indépendances ?

Ils se retrouvent en effet à lutter contre les indépendantistes.

Au Maroc, à Madagascar, la figure du tirailleur sera détestée

pour son absence de solidarité avec les colonisés révoltés. Ils

sont toutefois plus employés en Indochine qu’en Algérie, les

autorités françaises redoutant une solidarité entre musulmans.

À l’indépendance de la Guinée,

en 1958, la population s’en prend

à ces anciens combattants, considérés

comme des collaborateurs.

Certains vont devenir officiers dans

les armées nationales des nouveaux

États indépendants. Sur 14 pays

d’Afrique-Occidentale française

(AOF) et d’Afrique-Équatoriale française

(AEF), pas moins de sept ont

été dirigés par d’anciens tirailleurs :

Moussa Traoré (Mali), Étienne Gnassingbé

Eyadéma (Togo) ou encore

Jean-Bedel Bokassa (République

centrafricaine).

En novembre 2018 à Reims,

les présidents français et malien

ont inauguré la restauration

d’un monument dédié à

ces combattants, qui avait été détruit par les nazis

en 1940. Le sujet de leur mémoire, en France comme

sur le continent, vous paraît-il apaisé aujourd’hui ?

Oui, j’ai le sentiment que l’on a bien avancé sur cette question

: il existe une journée du tirailleur au Sénégal [le 23 août,

en commémoration de cette journée de 1944, où ils entrèrent les

premiers dans Toulon, ndlr]. Dans le sud de la France, où je vis, il

y a un monument sur la plage de Fréjus, un carré réservé dans

le cimetière de Menton… Des films ont été réalisés sur le sujet :

Indigènes (2006), Nos patriotes (2017) – sur le résistant Addi Bâ,

qui a participé à fonder le premier maquis dans les Vosges –, et

Tirailleurs aujourd’hui. Les présidents français Nicolas Sarkozy,

François Hollande, puis Emmanuel Macron ont accompli des

gestes certains pour les réhabiliter. Même s’ils ont évidemment

été tardifs, et qu’ils s’adressaient à des hommes déjà très âgés…

En 2017, Hollande a, par exemple, naturalisé 28 tirailleurs. ■

46 AFRIQUE MAGAZINE I 429 – JUIN 2022


DÉCOUVERTE

Comprendre un pays, une ville, une région, une organisation

Le président

Ismaïl Omar

Guelleh.

VINCENT FOURNIER/JEUNE AFRIQUE/RÉA

DJIBOUTI

45 ANS !

Le pays fête le 21 juin 2022

l’anniversaire de son indépendance.

Une date fortement symbolique.

Retour vers un passé si proche,

aux origines de la nation.

Et voyage vers le futur et

le projet de développement.

DOSSIER RÉALISÉ PAR THIBAUT CABRERA


DÉCOUVERTE/Djibouti

Le chemin

vers la liberté

Le récit national, des premières implantations

sur le golfe de Tadjourah, vers le XVI e siècle,

en passant par la colonisation française,

jusqu’au référendum du 8 mai 1977.

Le territoire de Djibouti a toujours été un carrefour

d’échanges commerciaux. Il est le point de passage

obligé entre l’Asie et l’Afrique, au croisement des

principales routes maritimes mondiales. Situé au sud

du bloc Danakil, un massif montagneux qui délimite la partie

ouest du détroit de Bab el-Mandeb, il est aussi une escale

incontournable pour le ravitaillement des navires. Sur leur

chemin vers l’encens et la myrrhe, les marins de l’Égypte

pharaonique y transitaient. Ces caractéristiques expliquent

pourquoi cette région a toujours été considérée comme

stratégique par les puissances régionales et internationales.

L’histoire qui précède le XIX e siècle reste peu connue.

L’apparition de la ville de Tadjourah aux alentours

du XVI e siècle semble constituer le début d’une activité

permanente dans la région. Située sur le golfe de Tadjourah

au nord de la Corne de l’Afrique, elle est entourée de

territoires arides et désertiques sillonnés par des pasteurs

transhumants qui vivent au rythme des pâturages. Parmi

ces groupes de nomades, deux grandes communautés

y cohabitent pacifiquement : les Issas, une tribu somalie

répartie sur une large zone chevauchant Djibouti, l’Éthiopie

et le Somaliland ; et les Afars, se répartissant en sultanats

sur le même espace. Ces deux communautés partagent une

histoire commune ainsi qu’une même religion, l’islam sunnite.

Sous le contrôle de l’Abyssinie pendant la Renaissance,

l’attractivité de Tadjourah et de son port est décuplée sous

l’effet du commerce de caféine et de la traite négrière.

Les dominations successives des troupes égyptiennes

à la fin du XIX e siècle et des puissances européennes

colonisatrices, notamment la France, vont renforcer le

caractère stratégique de ce territoire, tout en dégradant

progressivement la cohabitation pacifique entre Issas et Afars.

Vue aérienne

du quartier

européen de

la capitale,

prise le

26 décembre

1938.

48 AFRIQUE MAGAZINE I 429 – JUIN 2022


AFP

AFRIQUE MAGAZINE I 429 – JUIN 2022 49


DÉCOUVERTE/Djibouti

Du premier traité entre le ministre

de Napoléon III Édouard Thouvenel

et le sultanat afar de Tadjourah en 1862,

jusqu’au traité additif avec la chefferie de la

communauté issa en 1917, plusieurs accords

déterminants pour le tracé des futures

frontières sont signés avec la France. Dans

le territoire colonial qui devient la Côte

française des Somalis (CFS) en 1896, celle-ci

construit un port en eaux profondes sur

la rive sud du golfe de Tadjourah, dans le

village de Djibouti. Pour l’administration

française, il sert notamment de port d’escale

vers l’Indochine et Madagascar. Il permet

aussi de rattraper le retard pris sur les autres

puissances coloniales de la région – les

Britanniques contrôlent les ports de Zeila

(actuel Somaliland) et Aden (Yémen), les

Italiens le port d’Assab (Érythrée). En 1917,

l’inauguration du chemin de fer le reliant

à Addis-Abeba fait du port de Djibouti l’un

des débouchés majeurs de l’Éthiopie. Le port

et le chemin de fer sont les actes fondateurs

de la future République de Djibouti.

La longue marche

vers la souveraineté

Sous le joug de la France, les nomades se

sédentarisent progressivement et s’installent

dans les bidonvilles entourant Djibouti-ville,

dont le centre est occupé par les colons et

les militaires français. Le développement

de l’activité portuaire favorise la puissance

coloniale à tel point que le port deviendra,

dans les années 1960, le troisième de France

(derrière Le Havre et Marseille). Cependant,

il n’a aucun impact sur les populations locales

qui vivent en grande partie dans la pauvreté.

L’écaillement des relations entre Issas et

Afars atteint son paroxysme pendant la

présence française. En favorisant tour à tour

une communauté au détriment de l’autre,

l’administration coloniale crée une fracture

entre elles. Les Français nourrissent le conflit

ethnique pour l’utiliser comme arme de

domination. En 1949, des affrontements entre

quartiers populaires provoquent des centaines

de morts. Certaines franges de la population

Des pêcheurs dans le port

de Djibouti, en mai 1977.

En favorisant

tour à tour une

communauté au

détriment d’une

autre, l’administration

coloniale

crée des fractures

profondes

et durables.

JEAN-CLAUDE FRANCOLON/GAMMA

50 AFRIQUE MAGAZINE I 429 – JUIN 2022


Le référendum de mars 1967 donne lieu à des manifestations violemment réprimées par l’armée française.

DR - KEYSTONE PRESS/ALAMY STOCK PHOTO

La population célèbre l’annonce de l’indépendance en mai 1977.

prennent alors conscience du jeu malsain

de l’administration coloniale.

L’élite locale se regroupe alors au sein

d’une organisation bicommunautaire qui

annonce les prémices de la future élite

politique unitaire de Djibouti. Deux hommes

incarnent cette tendance : Hassan Gouled

Aptidon, homme politique issa, et Ahmed

Dini Ahmed, leader de la communauté

afar. Au milieu des années 1950, les figures

politiques locales occupent tous les postes de

représentants du territoire dans les institutions

de la IV e République. Ainsi apparaissent

les premières velléités indépendantistes.

Mahmoud Harbi – premier député autochtone

AFRIQUE MAGAZINE I 429 – JUIN 2022 51


DÉCOUVERTE/Djibouti

Ce pays

qui vient de naître,

produit d’une

longue histoire

et d’une diversité

ethnique, paraît

bien fragile.

Une nation

est à construire.

provenant d’une tribu issa à l’Assemblée

nationale française – est aussi le premier à

exprimer le vœu de voir Djibouti indépendant,

tout en prônant un discours pan-somali.

Celui-ci se caractérise par la volonté de

rejoindre le projet de Great Somalia préconisé

par les Britanniques. Cependant, les Afars et la

majorité des Issas redoutent le rapprochement

avec Mogadiscio. Dès lors, le résultat

du premier référendum sur le maintien de

l’administration coloniale en 1958 est clair :

le « Oui » l’emporte largement avec 75 %.

Les désirs d’indépendance grandissants

des Issas, notamment à travers Mahmoud

Harbi, poussent l’administration coloniale

à prendre des décisions qui opposent les

deux communautés historiques. Elle réprime

l’élite politique issa, expulse des milliers de

familles somalies et licencie les travailleurs

du port issus de cette communauté pour

les remplacer par des Afars. Les deux

groupes sombrent dans une haine mutuelle,

mais n’oublient pas leur intérêt commun :

la souveraineté. Cet intérêt est renforcé

par les événements du 25 août 1966, quand

la police coloniale réprime sauvagement la

foule venue manifester son mécontentement

lors de la visite du général de Gaulle,

faisant officiellement 6 morts et 70 blessés.

Le nouveau référendum de mars 1967

voit les élites des deux communautés faire

campagne pour l’indépendance. Mais par

crainte du rattachement à l’empire éthiopien

ou du chaos, les électeurs choisissent le

maintien de l’administration coloniale.

Une majorité approuve néanmoins

le changement de dénomination de la

colonie qui devient le Territoire français

des Afars et des Issas (TFAI).

Un projet commun

Deux groupes aux visions différentes

s’opposent chez les Issas : les premiers veulent

en finir avec la France et prônent la lutte

armée. Ils créent le Front de libération de

la Côte des Somalis (FLCS). Les seconds

craignent d’être annexés par Mogadiscio et

militent pour une indépendance par la voie

pacifique. Il s’agit notamment de l’élite

politique issa et de leur leader, Hassan

Gouled. Ce dernier tente d’apaiser les

tensions interethniques et de rassembler

les deux communautés autour d’un projet

commun devant mener à l’indépendance du

pays. Le binôme qui l’associe avec le leader

afar Ahmed Dini devient le moteur de cette

ambition. En février 1972, ils scellent un pacte

et fusionnent leurs deux partis pour créer la

Ligue populaire africaine (LPA). Trois ans plus

tard, de nouveaux partis politiques rejoignent

la formation, qui est baptisée Ligue populaire

africaine pour l’indépendance (LPAI).

Vive la République !

L’élan indépendantiste s’empare enfin

des populations et dépasse les clivages

ethniques. Les deux leaders de la LPAI sont

rejoints par un jeune partisan qui s’impose

dans la haute hiérarchie du parti : Ismaïl Omar

Guelleh (IOG). Ce proche d’Hassan Gouled est

l’une des figures de la lutte pour l’émancipation

du pays. Chargé des affaires sécuritaires et

de renseignement du parti, il est le directeur

du journal Djibouti aujourd’hui, organe

central de la LPAI. Un nouveau référendum

est organisé le 8 mai 1977. Issas et Afars

votent à l’unisson, le score est sans appel :

les partisans de l’indépendance obtiennent

plus de 99 % des suffrages exprimés. Le

27 juin 1977, la jeune République de Djibouti

est née. Hassan Gouled est élu président,

Ahmed Dini nommé Premier ministre,

et le palais du gouverneur devient palais

présidentiel. Bien qu’uni dans son combat

pour la souveraineté, le peuple djiboutien se

divise aussitôt sur fond d’oppositions tribales.

Produit d’une longue histoire et d’une

diversité ethnique, Djibouti paraît bien

fragile au lendemain de l’indépendance.

Alors que l’exigence de développement est

urgente pour ce nouveau pays très pauvre,

les tensions régionales et la situation au

sein de la jeune République n’aident pas à

consolider l’État. Une nation est à construire. ■

52 AFRIQUE MAGAZINE I 429 – JUIN 2022


La paix, seconde

indépendance

Pour engager la lutte pour le développement, il faut tout d’abord créer

les conditions de l’unité intérieure. C’est la mission d’Ismaïl Omar Guelleh,

à partir des années 1990.

DR

En 1977, le président Hassan Gouled, à droite, et son Premier ministre,

Ahmed Dini, à gauche. Au second plan (en chemise blanche),

Idriss Omar Guelleh, le frère aîné d’IOG.

L’indépendance de Djibouti ne s’accomplit

pas dans un esprit de pacification des

esprits. Sept mois après la proclamation

de l’indépendance, le binôme Gouled-

Dini implose. Le second refuse de dénoncer

publiquement les agissements du Mouvement

populaire de libération (MPL), un groupuscule

marxiste-léniniste animé par de jeunes

Afars. Il est limogé de son poste de Premier

ministre, alors qu’Hassan Gouled s’apprête

à vivre un mandat compliqué, rythmé par les

conflits interethniques, l’instabilité régionale

et les besoins immenses en développement.

La Corne de l’Afrique est en proie

à des tensions constantes. Ce qui participe

à la déstabilisation de Djibouti. Les conflits

successifs entre les deux grands voisins,

l’Éthiopie et la Somalie, mettent à mal

la neutralité que s’est imposée la jeune

République et bouleversent son fragile

équilibre. En Éthiopie, la révolution renverse

la monarchie et met fin à l’empire en 1974.

Face à ces convulsions internes, le président

somalien Siad Barré décide d’envahir l’Ogaden,

région de l’est de l’Éthiopie, en 1977. Lorsque

l’armée somalienne occupe Diré Dawa

la même année, elle empêche le trafic du

chemin de fer relié au port, coupant ainsi

une grande partie des revenus de l’État

djiboutien. En effet, le port de Djibouti,

principale source de revenus du pays, a pour

unique client l’Éthiopie. En 1991, la Somalie

s’effondre à la suite du renversement

de son président. Les conséquences pour

Djibouti sont avant tout humaines : les

réfugiés représentent désormais le quart de

la population, soit environ 200000 personnes.

AFRIQUE MAGAZINE I 429 – JUIN 2022 53


DÉCOUVERTE/Djibouti

Guerre civile,

tensions régionales,

pauvreté persistante

marquent les

premières années.

Il faut d’urgence

rétablir l’unité

pour enclencher

un cercle vertueux.

Car les Somaliens en exil rejoignent

une population d’expatriés yéménites

qui, à la suite du conflit inter-yéménite

en 1979, a trouvé refuge à Djibouti.

Sur le plan interne, la situation du pays

devient irrespirable. Créé en 1991 par

Mohamed Adoyta Youssouf et dirigé par

l’ancien Premier ministre Ahmed Dini, le Front

pour la restauration de l’unité et la démocratie

(FRUD) prend les armes contre la République.

L’offensive lancée le 12 novembre 1991

inflige des pertes considérables à la modeste

armée nationale (2 500 hommes, soutenus

par la milice afar Ougougoumo, composée

de 18 000 hommes). Une guerre civile

longue de près de dix ans débute. Ses effets

sont catastrophiques pour le jeune État,

qui voit le chômage s’aggraver, l’extrême

pauvreté se généraliser et les perspectives de

développement s’éloigner. L’avancée du FRUD

coupe le pays en deux, et la défense représente

plus de la moitié de son budget. La dernière

décennie du XX e siècle est éprouvante pour

le président Hassan Gouled et pour son

pays. Malgré l’apport de fonds saoudiens et

koweïtiens, l’économie locale reste très fragile.

La situation géopolitique incertaine et les

tensions ethniques exacerbées font de l’élection

présidentielle d’avril 1999 un enjeu de taille.

L’apaisement

Au sein du clan d’Hassan Gouled,

un homme se démarque : Ismaïl Omar

Guelleh. Ancien policier et inspecteur

adjoint de la sûreté du territoire sous

l’autorité française, IOG s’engage auprès de

la LPAI d’Hassan Gouled après sa radiation

de la police, en 1974 – l’administration

coloniale n’appréciant guère l’activisme

indépendantiste de sa famille. Lorsqu’il

prend la direction de la rédaction de l’organe

central de la LPAI, Djibouti aujourd’hui,

IOG s’approprie une place fondamentale.

Grâce à ses compétences dans la sécurité, le

renseignement et la communication, il devient

rapidement indispensable au président, qu’il

accompagne à Paris lors des négociations

pour l’indépendance. Nommé chef de cabinet,

chargé de la sécurité et de la communication,

il gère des dossiers complexes et épineux.

Notamment celui de la rébellion afar aux côtés

du Premier ministre Barkat Gourad Hamadou.

Ils réussissent à inverser le rapport de force

dans ce conflit à partir de 1993. Cependant,

les revers militaires subis par le FRUD ne

tendent pas à renforcer la cohésion nationale.

Au contraire, un conflit larvé pourrait avoir des

conséquences irréversibles sur la coexistence

communautaire. Pour IOG et le Premier

ministre, il faut négocier avec les rebelles, les

convaincre de déposer les armes.

Dans la plus grande discrétion, le duo

entame de longues discussions avec Ougoureh

Kifleh Ahmed, chef de l’aile militaire du

FRUD. La proposition finale, à l’initiative

d’IOG, va dans le sens de l’apaisement et de

la pacification. Elle a pour but de transformer

la rébellion en parti politique et d’associer ses

dirigeants à la gestion des affaires publiques.

Cette manœuvre a un double objectif :

permettre au FRUD de sortir la tête haute du

conflit, et l’empêcher de spéculer sur la chute

du régime en place. Le 26 décembre 1994,

le gouvernement et le FRUD signent l’accord

de paix d’Aba’a. Accompagnée d’une centaine

d’hommes, une partie de la direction politique

du FRUD, dont Ahmed Dini, décide de

poursuivre la lutte à travers le FRUD-armé.

Mais l’impact de ce dernier sur l’opinion

nationale est relativement faible.

En 1998, Hassan Gouled, dont l’âge

officiel est de 82 ans, est diminué par

la maladie. Il est persuadé que son chef de

cabinet a l’étoffe d’un président. Il décide

de se retirer et de laisser le champ libre à

Ismaïl Omar Guelleh, qui est investi par le

Rassemblement populaire pour le progrès

(RPP) dans le cadre de l’élection présidentielle

d’avril 1999. Issu des Mamassans, un clan

de la tribu Eleye’ chez les Issas, IOG succède

au père de la nation en obtenant près de 75 %

des suffrages. Président de la République, il

se concentre sur sa première mission : aboutir

à une paix véritable, condition indispensable

pour le développement. En négociant un

54 AFRIQUE MAGAZINE I 429 – JUIN 2022


ALEXANDER JOE/AFP

Ismaïl Omar Guelleh

dépose son bulletin dans

l’urne, le jour de son

élection, le 9 avril 1999.

Ahmed Dini

abandonne

la lutte armée

en février 2001.

Le multipartisme

est instauré

l’année suivante.

Le pays peut

se tourner alors

vers une politique

ambitieuse de

développement.

nouvel accord avec Ahmed Dini, qui signe

l’abandon de la lutte armée en février 2001,

le président IOG concrétise son engagement :

« La paix d’abord. »

Au sortir de la guerre civile, en 2001,

Djibouti est un pays pauvre, dont 75 % de

la population active est au chômage. Les

salaires de la fonction publique comptent six

mois d’arriérés, et 60 % du budget de l’État

dépend de l’aide internationale. Vingt ans

plus tard, c’est devenu un pays émergent doté

d’une infrastructure logistique et portuaire

de pointe. L’émergence économique du pays

est le résultat de la stratégie d’IOG, qui a fait

de l’unité nationale et de la paix intérieure

la base du projet national de développement.

Le président va inventer un modèle djiboutien,

qui se traduit rapidement par des actions

sur les plans économique et diplomatique. En

2002, il abroge une limitation constitutionnelle,

instaurant le multipartisme intégral et faisant du

pluralisme politique une réalité. En nommant

une femme dans son premier gouvernement,

en réformant la loi électorale, qui impose

désormais une présence féminine dans les listes

législatives, il adopte une vision progressiste

pour améliorer le statut des femmes. Et

poursuit cette démarche en faisant voter,

en janvier 2002, la Stratégie nationale pour

l’intégration de la femme (SNIF), qui impose

un quota dans les fonctions électives. Grâce

à plusieurs réformes, IOG réussit à améliorer

la compétitivité du pays, et les investissements

directs à l’étranger (IDE) passent de 5 millions

de dollars en 2000 à 234 millions en 2005.

Les bienfaits de la stratégie de développement

économique commencent à porter leurs fruits

lors de son deuxième mandat (2005-2011), avec

une croissance se situant entre 4,5 % et 5 %.

Avec son projet de développement Vision 2035,

IOG mène le pays vers une croissance durable

et inclusive. L’activité logistique et portuaire

se développe, et Djibouti devient un hub

régional. Le travail autour des infrastructures

portuaires est immense. La mise sur pied du

terminal pétrolier Horizon, en 2006, est suivie

de l’ouverture du terminal à conteneurs de

Doraleh, en 2008. En 2017, trois nouveaux

terminaux sont inaugurés : deux terminaux

minéraliers et le port polyvalent de

Doraleh (DMP), symbole de croissance

et de développement.

Sur le plan international, la politique

menée par IOG marque une rupture avec

la neutralité passive de son prédécesseur.

Il adopte une position de neutralité active,

cherchant à garantir la stabilité et la sécurité

du pays ainsi que son indépendance d’action.

De par sa position géostratégique, Djibouti

maintient l’équilibre entre les grandes

puissances régionales, en proie à une

instabilité chronique depuis la seconde moitié

du XX e siècle. Le chef de l’État participe à

d’importantes médiations internationales. En

janvier 2000, IOG réunit les différentes parties

en conflit en Somalie. À huis clos, pendant

huit mois, d’intenses négociations débouchent

sur la conférence de paix d’Arta et sur l’élection

d’un président et d’un gouvernement de

transition, en août 2000. Dans le cadre de

sa diplomatie militaire, Djibouti accueille

également différentes bases étrangères sur

son territoire. En 2017, la Chine y inaugure sa

première base logistique militaire à l’étranger.

Depuis 2018, elle dispose également d’une base

militaire navale à Doraleh. Elle a ainsi rejoint

la France, les États-Unis ou encore l’Italie dans

la liste des puissances étrangères disposant de

contingents à Djibouti. L’action diplomatique

menée par IOG et son gouvernement ont fait

du pays un interlocuteur privilégié auquel on

reconnaît le rôle de médiateur de conflits.

Dépourvu de richesses naturelles

et économiquement dévasté au début du

XX e siècle, Djibouti a su tirer parti de sa

situation géostratégique pour concrétiser

son ambition de développement. ■

AFRIQUE MAGAZINE I 429 – JUIN 2022 55


DÉCOUVERTE/Djibouti

D’hier

à maintenant :

les 10 chiffres

Le pays connaît une croissance soutenue depuis deux décennies.

En pariant sur sa position géographique. Et en s’imposant progressivement

comme un hub portuaire et logistique incontournable.

À

partir du début des

années 2000, avec l’arrivée

récente au pouvoir

d’Ismaïl Omar Guelleh,

en 1999, le pays entre dans une

ère de développement soutenu. La

transformation est manifeste et touche

tous les secteurs, des infrastructures

au logement, de l’éducation à la santé.

Le processus d’émergence s’appuie sur

la position géostratégique du pays.

Après avoir acté et ancré la paix dans

les esprits, le développement d’un

hub portuaire et logistique et des

services associés est devenu prioritaire.

À la création de deux terminaux

pétroliers dans la première décennie du

XXI e siècle (terminal pétrolier Horizon,

en 2004, terminal à conteneurs de

Doraleh, en 2008), s’ajoute la création

d’une nouvelle ligne de chemin de

fer, entamée en 2013 et inaugurée

début 2017. Cette dernière fluidifie

et densifie la connectivité avec le

voisin éthiopien. Avec la Djibouti

International Free Trade Zone

(DIFTZ), lancée en mars 2016, le

pays devrait bénéficier également

de la plus grande zone franche

d’Afrique. En 2017, la création de

trois nouveaux terminaux, notamment

le port polyvalent de Doraleh, est

annoncée. L’année suivante, le

terminal de Doraleh, désormais

appelé Société de gestion du terminal

à conteneurs de Doraleh (SGTD), voit

sa performance nettement s’améliorer

à la suite de sa nationalisation. Tout

cela a pour conséquence d’accroître

l’attrait des investisseurs, qui peuvent

également compter sur l’ambition

numérique du pays. Depuis 1999,

les conditions de vie de la population

se sont substantiellement améliorées.

Explications en 10 chiffres.

3,384 MILLIARDS

DE DOLLARS

PIB en 2020

DEPUIS DEUX DÉCENNIES, la

croissance de Djibouti est spectaculaire.

Entre 1999 et 2012, le PIB a presque

triplé, passant de 536 millions de

dollars à 1,35 milliard de dollars.

Sur les huit années qui ont suivi,

l’indicateur a été multiplié par 2,5.

Comme toutes les économies

mondiales, le pays a souffert de la

crise due à la pandémie de Covid-19.

Cependant, la croissance est restée

positive en 2020 (0,5 %), et les

perspectives économiques à moyen

terme le sont également (5,5 %

attendus en 2022 et 6,2 % en 2023).

3 425 DOLLARS

PIB par habitant

en 2020

EN 1999, LA POPULATION était

estimée à 700 000. En 2021, elle a

atteint 1 million. Dans le même temps,

le PIB par habitant a enregistré une

hausse considérable de plus de 350 %,

passant de 757 dollars à 3 425 dollars.

Djibouti se place ainsi dans la première

moitié des nations africaines comptant

le plus haut PIB par habitant. Une

performance notable pour un pays

dénué de ressources naturelles et

dont la situation économique à son

indépendance était extrêmement

précaire. Il reste dorénavant à relever

le défi d’une croissance plus inclusive.

56 AFRIQUE MAGAZINE I 429 – JUIN 2022


10,4

MILLIONS DE TONNES

Quantité de marchandises

traitées par le port en 2019

AVEC LE DÉVELOPPEMENT de son

port, le pays a réussi à tirer le meilleur

parti de sa position géostratégique. Il est

devenu un hub logistique et portuaire

dont l’activité ne cesse de croître. Djibouti

est le premier port à conteneurs d’Afrique

en matière d’efficacité technique, selon

le Container Port Performance Index,

publié par la Banque mondiale et IHS

Markit. Le volume de marchandises

traité est passé de 3,78 millions de

tonnes en 1999 à plus de 10 millions

en 2019. Il est ainsi le principal débouché

maritime de l’Éthiopie. Une grande

partie de ce volume est donc consacrée

au commerce extérieur de cette dernière.

Situé sur l’une des voies maritimes les

plus empruntées de la planète, Djibouti

a également développé ses capacités de

transbordements vers l’Afrique de l’Est

au sud, et vers le canal de Suez au nord.

VINCENT FOURNIER/JEUNE AFRIQUE/RÉA

69 COLLÈGES

ET 35 LYCÉES

Nombre d’établissements

secondaires en 2019

LE PAYS CONSACRE près de 20 %

de ses dépenses courantes à des

secteurs considérés prioritaires :

l’éducation et la formation

professionnelle. En 1999, Djibouti

ne comptait que quatre collèges et

deux lycées… Et entre 1999 et 2019,

le nombre d’écoles primaires est passé

de 67 à 194. Ces efforts ont permis

au pays d’améliorer le maillage du

territoire et d’adopter une approche

plus inclusive de l’éducation.

Les capacités

conteneurs du port

de Doraleh, un atout

considérable.

AFRIQUE MAGAZINE I 429 – JUIN


DÉCOUVERTE/Djibouti

Le logement, une autre priorité de l’État.

6 000

Unités de logement

construites

entre 1999 et 2019

10 750

Nombre d’étudiants

en 2019

AU DÉBUT DU XXI E SIÈCLE, la vie

universitaire n’existait pas à Djibouti.

En 2000, IOG lance la création

du premier pôle d’enseignement

supérieur du pays, qui accueille

un nombre modeste d’étudiants.

Transformé en université (l’université

de Djibouti) en 2006, le campus

accueille chaque année de plus en

plus de jeunes répartis sur 40 filières

de formations supérieures.

Cérémonie d’inauguration du campus

de l’université de Djibouti, en février 2018.

67 ANS

Espérance de vie en 2020

ENTRE 1999 ET 2020, l’espérance

de vie d’un Djiboutien à la naissance

a augmenté de 10 ans, passant

de 57 à 67 ans. Dans le même

temps, l’espérance de vie mondiale

est passée de 67 à 73 ans. Cette

hausse considérable est notamment

due à la baisse de la mortalité

infantile, qui a été divisée par

deux pendant cette période.

À L’ÉCHELLE d’un pays comme

Djibouti, cela équivaut à la construction

de quatre nouvelles villes. Parmi

les logements bâtis, on compte

5 000 logements sociaux réalisés par

l’État et destinés aux foyers à faible

et moyen revenus. En parallèle,

celui-ci souhaite assurer, à travers

le Programme zéro bidonville, la

mise à niveau des quartiers précaires

de la capitale. 33,7 millions de

dollars y ont déjà été alloués.

605 MÉGAWATTS

Quantité d’électricité

produite en 2019

EN DEUX DÉCENNIES, la production

d’électricité a triplé, passant de 192 MW

en 1999 à 605 MW en 2019. Cette

hausse répond à une demande en

énergie toujours plus grande. L’accès

PATRICK ROBERT (2)

58 AFRIQUE MAGAZINE I 429 – JUIN 2022


à l’électricité a nettement augmenté,

comme l’attestent les chiffres des

abonnés d’Électricité de Djibouti

(environ 27 000 en 1999, contre

plus de 65 000 en 2019). L’entrée en

production des unités industrielles du

projet Damerjog, à la mi-2020, réclame

1 000 mégawatts supplémentaires.

Un chiffre qui pourrait être comblé

par le potentiel géothermique du pays.

La ligne reliant Addis-Abeba à Djibouti

atteint les 120 km/h.

21,1 MILLIONS DE M 3

Quantité d’eau

produite en 2019

LA PRODUCTION D’EAU a également

augmenté dans le pays, où les villages

et les lieux isolés sont désormais mieux

desservis. C’est notamment dû au

système de citernes et de fontaines

publiques. En 2017, l’inauguration

d’un aqueduc transfrontalier depuis

l’Éthiopie a permis de couvrir plus

de territoire. Les pertes d’eau sur

le réseau sont passées de 42,3 %

en 1999 à 26 % en 2019, ce qui

a également aidé à compenser

l’augmentation de la consommation,

ayant doublé en vingt ans.

PATRICK ROBERT

756 KILOMÈTRES

Longueur de la ligne

Addis-Abeba-Djibouti

LA LIGNE LA PLUS RAPIDE de

l’histoire ferroviaire du pays a

été inaugurée côté djiboutien en

janvier 2017. Atteignant 120 km/h,

elle a réduit de 7 heures le trajet

jusqu’à Addis-Abeba. Cette ligne

reliant les deux capitales est un

symbole de l’intégration régionale

et de la complémentarité des deux

économies. L’énorme projet a mobilisé

des investissements de l’ordre de

4 milliards de dollars au total. ■

AFRIQUE MAGAZINE I 429 – JUIN 2022 59


DÉCOUVERTE/Djibouti

Les enjeux

de demain

Djibouti entre dans la seconde phase de son projet de croissance,

en s’appuyant sur sa stratégie de long terme, la Vision 2035.

Objectifs : accentuer la compétitivité, s’adapter aux données

du développement durable et favoriser l’inclusivité.

PATRICK ROBERT

60 AFRIQUE MAGAZINE I 429 – JUIN 2022


Le terminal

pétrolier de Doraleh,

une extension

du port international

de Djibouti.

AFRIQUE MAGAZINE I 429 – JUIN 2022 61


DÉCOUVERTE/Djibouti

La première phase de la Djibouti International Free Trade Zone (DIFTZ) a été inaugurée en juillet 2018.

Avec plus de 30000 navires

l’empruntant chaque année,

la voie maritime reliant le détroit

de Bab el-Mandeb au canal

de Suez est l’une des routes commerciales

les plus fréquentées au monde. L’éclosion

successive de cinq terminaux entre 2004

et 2017 à Djibouti n’est pas due au hasard. IOG

a perçu l’immense opportunité qui découlait

de la position géostratégique de son pays,

et la nécessité de le doter d’un hub portuaire.

Rapidement, ces infrastructures se sont

avérées rentables : le terminal à conteneurs

de Doraleh, créé en 2006, dont le coût de

réalisation s’élevait à 397 millions de dollars,

a été remboursé en seulement huit ans. 2017

est l’année des 40 ans de l’indépendance

de la République. C’est également l’année

choisie par IOG pour entrer dans une phase

de diversification de l’offre portuaire, avec la

construction de deux terminaux minéraliers

et d’un port polyvalent. Le port autonome

de Ghoubet est utilisé dans le cadre de

l’exportation du sel du lac Assal, ressource

quasi inépuisable. Le port de Tadjourah

est prolongé d’un corridor permettant de

mieux desservir l’Éthiopie, principalement

en charbon, en acier et en gaz liquide. Enfin,

le port polyvalent de Doraleh offre des

capacités de stockage importantes et regroupe

des installations à la pointe de la modernité.

À travers son complexe portuaire, Djibouti

fait preuve d’innovation et de modernité.

En mai 2022, le Djibouti Port Community

Systems a été reconnu comme l’une des

solutions numériques portuaires les plus

PATRICK ROBERT - VINCENT FOURNIER/JEUNE AFRIQUE

62 AFRIQUE MAGAZINE I 429 – JUIN 2022


Le système

portuaire

a été reconnu

comme offrant une

véritable expertise

numérique et

logistique par la

Banque mondiale.

Le complexe pétrolier

de Doraleh a notamment

la possibilité d’accueillir

des navires ayant un tirant

d’eau de 20 mètres.

AFRIQUE MAGAZINE I 429 – JUIN 2022 63


DÉCOUVERTE/Djibouti

performantes au monde par la Banque

mondiale. À cette offre s’ajoute la Djibouti

International Free Trade Zone (DIFTZ), qui

tend à devenir la plus grande zone franche

d’Afrique, et dont la première phase a été

inaugurée en juillet 2018. Le complexe

apparaît comme le premier jalon de la Zone de

libre-échange continentale africaine (Zeclaf).

Les efforts consentis dans le

développement des infrastructures portuaires

entrent dans le cadre de la Vision 2035,

du président IOG. Djibouti ne doit pas juste

être un point de transit de marchandises.

Sa stabilité, son poids dans le commerce

maritime mondial et ses performances

économiques peuvent en faire un pays

émergent. C’est l’objectif d’IOG, qui souhaite

le voir devenir « la Singapour de l’Afrique »,

un carrefour incontournable du commerce

et des services. Pour cela, les infrastructures

et la productivité sont au cœur de sa

conception. Deux immenses projets sont

en cours de réalisation : le réaménagement

du port historique en quartier d’affaires et

l’expansion des ports et des zones franches,

le Djibouti Damerjog Industrial Development.

La première phase de ce dernier a

démarré en septembre 2020, et son coût

atteindra 3,8 milliards de dollars. Il consiste

en la conception d’un parc de 30 km 2 ,

dont les deux tiers sont gagnés sur la

mer. Réalisé sur une période de quinze

ans (2020-2035), le parc accueillera deux

raffineries, la jetée du terminal pétrolier

et les premières unités d’industries lourdes

du pays telles qu’une cimenterie et une usine

de dessalement d’eau de mer. Un chantier

de réparation navale devrait également

être livré en 2023. En parallèle de ce projet

à dimension locale, le réaménagement

du port historique est d’une ampleur

plus internationale, en se consacrant

notamment à l’innovation, à la fintech et

aux télécoms. La réalisation de ces objectifs

devrait permettre d’atteindre une ambition

cruciale : la création de 200 000 emplois,

pour ramener le taux de chômage à 10 %

de la population active, contre 45 % en 2019.

DR

64 AFRIQUE MAGAZINE I 429 – JUIN 2022


Le projet de la zone

industrielle de Damerjog,

situé à 30 km au sud-est

de la capitale.

AFRIQUE MAGAZINE I 429 – JUIN 2022 65


DÉCOUVERTE/Djibouti

La Salaam Tower,

siège de la Salaam

African Bank.

Les

investisseurs

bénéfi cient

d’un cadre fi nancier

stable, avec en

particulier une

monnaie librement

convertible dont

la parité avec le

dollar est garantie.

Un hub à quatre dimensions

Depuis le début du XXI e siècle, Djibouti

s’inscrit dans une logique de libéralisation

de l’économie. En créant un cadre financier

attractif et en assainissant le climat des

affaires, IOG souhaite que le pays soit

davantage ciblé par les investisseurs. La

stabilité monétaire est l’un des réels atouts

du pays : le franc Djibouti (DJF) bénéficie

d’une libre convertibilité et d’une parité

fixe avec le dollar (USD). En effet, la

convertibilité en devises est sans limite,

et, depuis l’indépendance, le taux de

change avec le dollar est resté inchangé

(1 USD = 177,721 DJF). Le pays cherche

à devenir une place financière régionale

reconnue. Les efforts du gouvernement

et de la Banque centrale de Djibouti ont

renforcé sa crédibilité. Deux des plus grandes

banques chinoises s’y sont installées, Exim

Bank of China et Silkroad International

Bank. Un chantier de modernisation de

l’infrastructure financière nationale a été lancé,

soutenu par la Banque mondiale. Avec l’arrivée

de la dématérialisation des transactions et

de l’automatisation des services, Djibouti veut

favoriser le développement de la fintech. La

création du business district a pour vocation

d’en devenir le pôle principal et de bénéficier

à toute la région, en particulier à la Somalie.

Grâce au développement d’une

infrastructure numérique nationale, le pays

répond au besoin de modernité, malgré

un marché intérieur restreint. L’opérateur

public, Djibouti Télécom, est leader sur le

marché régional. En se dotant du centre

de données le plus performant de la Corne

de l’Afrique, celui-ci a attiré l’attention des

grandes entreprises du numérique. L’annonce

de sa privatisation partielle, en 2021, s’inscrit

dans un plan de modernisation de l’économie

nationale. Ce processus intervient alors

que l’opérateur a les capacités de connecter

VINCENT FOURNIER/JEUNE AFRIQUE/RÉA

66 AFRIQUE MAGAZINE I 429 – JUIN 2022


Des techniciens travaillant sur une

antenne relais de Djibouti Télécom,

leader sur le marché régional.

VINCENT FOURNIER/JEUNE AFRIQUE/RÉA

AFRIQUE MAGAZINE I 429 – JUIN 2022 67


DÉCOUVERTE/Djibouti

Un parc éolien, dont la capacité

sera de 60 MW, verra bientôt

le jour à Ghoubet.

la sous-région et le continent. Djibouti mise

sur sa position centrale dans les systèmes de

télécommunications mondiaux en investissant

dans ses stations d’atterrissage. Neuf câbles

sous-marins reliant trois continents y passent.

Plus de 150 millions de dollars ont été investis

dans cette couche physique indispensable

pour la transmission des données. En

février 2020, l’atterrissement du Djibouti

Africa Régional Express (DARE1) a permis

de relier les deux plus grands points d’accès

télécoms de la région : Djibouti et Mombasa

(Kenya). Ce projet est le fruit d’un travail

avec l’opérateur national, qui a financé

65 des 80 millions de dollars de ce câble

de plus de 5 000 kilomètres. D’ici à 2024,

Djibouti sera l’un des points d’atterrissage

du câble sous-marin le plus long du monde.

Avec 135 jours d’ensoleillement par an, le pays investit dans le photovoltaïque.

SHUTTERSTOCK (2)

68 AFRIQUE MAGAZINE I 429 – JUIN 2022


ALAMY STOCK PHOTO

En effet, en mai, le pays a conclu un accord

avec Meta (anciennement Facebook)

pour héberger le câble 2Africa, reliant

l’Afrique, l’Asie et l’Europe, d’une longueur

de 45 000 kilomètres. L’attitude proactive

de l’État dans le secteur et le dynamisme

de son opérateur principal œuvrent à

révolutionner la connectivité africaine.

Un futur durable

La densité du développement djiboutien

s’accompagne de nouveaux besoins

énergétiques. Selon les estimations, plus de

1 000 mégawatts (MW) seront nécessaires

d’ici à 2024 pour mener à bien les grands

projets industriels. L’offre actuelle, d’environ

605 MW, est insuffisante, d’autant que le pays

est de plus en plus énergivore. Pour combler

ce manque, le président IOG souhaite couvrir

85 % de ses besoins énergétiques avec les

énergies renouvelables. Bien que le pays soit

dénué de ressources naturelles, ses sols arides

offrent un immense potentiel géothermique.

La production de cette source inépuisable

d’énergie pourrait atteindre plus de 1 000 MW

d’ici à 2024. Un financement de la Banque

mondiale, à hauteur de 6 millions de dollars

(sur un coût total de 31 millions), a permis

d’enclencher les premiers forages. Djibouti

recourt également aux énergies éolienne et

solaire, conforté par un ensoleillement de

135 jours par an. Deux projets matérialiseront

ses avancées dans ces domaines : la

construction de la centrale solaire de Grand

Bara, sur la base d’un partenariat public-privé

avec le groupe français Engie ; ainsi

Le territoire regorge

d’extraordinaires sites

naturels. comme la banquise

de sel du lac Assal.

Les énergies

propres,

le tourisme

responsable,

les infrastructures

vertes constituent

les axes prioritaires

du projet de

développement

durable.

AFRIQUE MAGAZINE I 429 – JUIN 2022 69


DÉCOUVERTE/Djibouti

que le projet de parc éolien de Ghoubet,

dont la capacité sera de 60 MW.

De la banquise de sel du lac Assal

aux cheminées de calcaire dans le lac

Abbé en passant par la forêt millénaire

du Day, Djibouti regorge d’extraordinaires

sites naturels. Situé au nord-ouest,

Abourma, l’un des plus importants sites

d’art rupestre d’Afrique de l’Est, illustre

l’étendue du patrimoine archéologique

et culturel du pays. On peut y apercevoir

des gravures datant du paléolithique.

Le tourisme responsable

Face à la richesse environnementale

du territoire, IOG a fait de la durabilité

l’une des composantes de la Vision 2035.

Cela se caractérise d’abord par la promotion

du tourisme responsable, au cœur duquel la

préservation des sites naturels est prioritaire.

Les projets d’urbanisme durable entamés

dans la capitale vont aussi dans ce sens. Au

cœur du business district, le pays a entamé la

construction d’un immense océanorium, dont

les besoins énergétiques seront majoritairement

produits par des capteurs solaires installés sur

sa toiture. Avec une cinquantaine d’aquariums,

il mettra en avant toute la richesse des

fonds marins de Djibouti. Enfin, de par son

climat et sa position proche de l’Équateur, les

conséquences du changement climatique sont

importantes dans le pays. Les inondations

et les épisodes de sécheresse étant de plus

en plus fréquents, celui-ci a décidé d’investir

dans des moyens innovants pour s’adapter

à ces phénomènes. Les autorités associent les

infrastructures « vertes », inspirées de systèmes

naturels, aux infrastructures « grises »,

comme les digues, pour s’assurer de l’impact

positif sur l’environnement à long terme. À

Tadjourah, une digue de 2 kilomètres a ainsi

été construite pour protéger des inondations.

En entrant dans une phase de

développement soutenue, Djibouti souhaite

renforcer son statut de hub à quatre

dimensions : logistique, commerciale,

numérique et financière. ■

70 AFRIQUE MAGAZINE I 429 – JUIN 2022


Les amateurs de plongée sont comblés par les fonds

marins, réputés pour leur richesse et leur beauté.

DR (3)

Le luxueux hôtel Kempinski

offre une vue unique sur

le golfe de Tadjourah.

AFRIQUE MAGAZINE I 429 – JUIN 2022 71


portfolio

L’ODYSSÉE

DES ROIS

DE NAPATA

Venus de Nubie,

au viii e siècle avant notre ère,

ils conquirent l’Égypte

des pharaons et fondèrent

ainsi la 25 e dynastie.

Un moment de l’histoire

peu connu, une étonnante

rencontre entre deux

cultures qui fait l’objet

d’une exposition majeure

au musée du Louvre, à Paris.

par Alexine Jelkic

CHRISTIAN DÉCAMPS/MUSÉE DU LOUVRE

72 AFRIQUE MAGAZINE A I 429

– JUIN 2022

22

2


C’est l’une des expositions phénomènes de

l’année. Et de l’égyptologie contemporaine.

Depuis le 28 avril jusqu’au 25 juillet,

le musée du Louvre nous entraîne à

l’époque où l’Égypte antique fut conquise

puis gouvernée par des « pharaons

noirs », venus du royaume de Koush

(également appelé royaume de Napata ou

Nubie à cette période), situé dans le nord de l’actuel Soudan.

C’est l’histoire de la 25 e dynastie, dont les terres s’étendaient du

Nil Blanc et du Nil Bleu jusqu’au delta du fleuve. Une épopée

courte, d’à peine cinquante ans, entre 712 et 663 avant J.-C.,

mais particulièrement florissante sur les plans culturel et artistique.

Et surtout méconnue. L’exposition met en lumière toute

la richesse des cultures nubiennes et du royaume de Napata, ses

liens avec l’Égypte, à travers les fusions de leurs traditions et de

leur culture. Une manière de redécouvrir l’africanité de l’Égypte

et la grande histoire des peuples au sud du Nil.

La Nubie est conquise par l’Égypte dès le XV e siècle

avant notre ère. Le pouvoir des pharaons, militaire,

économique, culturel et religieux, façonne ces nouvelles

provinces du Sud. Mais au VIII e siècle avant

J.-C., la grande Égypte, celle des Ramsès, des

LE ROI TAHARQA

ET LE FAUCON HÉMEN

25 E DYNASTIE, MUSÉE DU LOUVRE

En position d’offrande,

Taharqa présente des vases

à vin au dieu faucon.

AFRIQUE MAGAZINE A I 429

– JUIN 2022

22

2

73


PORTFOLIO

Thoutmôsis, des Toutânkhamon, est désormais un empire mourant,

divisé, fragilisé, constamment menacé par la puissance

assyrienne, venue de Mésopotamie. Les dynasties, épuisées,

perdent progressivement leur emprise sur les territoires du Sud.

Piânkhy, roi de Koush, descend le Nil depuis sa capitale, Napata,

et conquiert, ville après ville, toute la vallée jusqu’à Memphis,

à l’entrée du delta. Sa stèle, exposée au Louvre, témoigne de

cette aventure. Persuadé qu’il est personnellement investi par le

dieu égyptien Amon-Rê, il s’attribue la responsabilité de rétablir

l’ordre divin à travers de nombreuses offrandes. Ses successeurs

suivront cette logique d’appropriation de la culture égyptienne.

Ils fondent ainsi la 25 e dynastie, un « royaume des Deux Terres »

unifiant l’Égypte et le royaume de Koush.

Taharqa, troisième pharaon, est sans doute le plus remarquable,

avec un règne de vingt-cinq ans. Respectant la ligne de

ses prédécesseurs, il fait construire de nombreux temples en

Égypte et au royaume de Koush. L’exposition présente une figurine

le représentant en position d’offrande devant le dieu faucon

Hémen. Il possède des critères stylistiques et symboliques qui

permettent de reconnaître les pharaons noirs : un visage plutôt

rond, souvent doté d’une coiffe koushite (couronne) ornée au

front de deux cobras symbolisant les Deux Terres.

L’hégémonie de la dynastie prend fin en 663 avant J.-C.,

les pharaons noirs abdiquant face aux armées assyriennes,

alliées aux roitelets renaissants du delta. Les vainqueurs veulent

détruire l’héritage de cette période afin qu’elle soit oubliée de

l’histoire, et poursuivent les rois de Napata jusque dans leur

capitale. Mais la ville ne disparaît pas pour autant, ouvrant la

voie à la naissance du fameux royaume de Méroé…

Le Suisse Charles Bonnet, sommité de l’archéologie européenne,

fouille le nord du Soudan depuis des décennies.

En 2003, il fit une découverte à Doukki Gel. Intrigué par la

présence de feuilles d’or dans une zone près du site de Kerma,

il creusa avec précaution. Trois mètres plus bas, il découvrit sept

statues du royaume de Napata, dont celles de Taharqa, Anlamani,

Tanouétamani, Senkamanisken et Aspelta. La 25 e dynastie

revient dans la lumière. Les statues exposées au Louvre ont

été reconstituées par le biais de la

3D. Grâce à cette exposition, l’un

des règnes les plus méconnus de

l’Égypte antique – et l’un des

premiers grands royaumes

africains ins – retrouve sa place

dans la grande histoire

de l’humanité. ■

Les

successeurs

de Piânkhy

fondent la

25 e dynastie,

un « royaume

des Deux

Terres » unifiant

l’Égypte et

le royaume

de Koush.

STATUE ASSISE

DE MONTOUEMHAT

FIN 25 E -DÉBUT 26 E DYNASTIE,

MUSÉE ÉGYPTIEN DE BERLIN

Montouemhat, gouverneur

de Thèbes sous le règne

de Taharqa arqa (25 e dynastie),

est un personnage

important : il est influent

à travers son importance

politique, mais endosse

aussi des charges

religieuses euses en tant que

quatrième prophète

d’Amon. Il conserve

certaines es de ses fonctions

lors de l’invasion des

Assyriens, puis sous le

règne de Psammétique II

(26 e dynastie).

SANDRA STEISS/RMN-GP

74 AFRIQUE MAGAZINE I 429 – JUIN 2022


CHRISTIAN DÉCAMPS/MUSÉE DU LOUVRE - INSTITUT DE FRANCE/STUDIO SÉBERT PHOTOGRAPHES

ÉTUI DE CHÉPÉNOUPET

25 E DYNASTIE, MUSÉE DU LOUVRE

Cet objet énigmatique contient une plaque

en ivoire d’éléphant, aujourd’hui illisible. L’étui est

dédié à Chépénoupet II, fille de Piânkhy et sœur

de Taharqa. Elle porte le titre de divine adoratrice

d’Amon pendant plusieurs décennies.

PSAMMÉTIQUE II

26 E DYNASTIE, MUSÉE JACQUEMART-ANDRÉ

Ce pharaon de la nouvelle dynastie mène

une expédition militaire contre Napata vers 593

avant J.-C. Les statues royales sont brisées sous ses

ordres, et les restes regroupés avant d’être enterrés

probablement par le roi victime de l’attaque,

Aspelta (cinquième successeur de Taharqa).

AFRIQUE MAGAZINE I 429 – JUIN 2022 75


PORTFOLIO

GROUPE DE STATUES

DÉCOUVERTES À DOUKKI GEL

25 E DYNASTIE, MUSÉE ARCHÉOLOGIQUE

DE KERMA (SOUDAN)

Les sept statues représentent sept rois,

dont Taharqa (la plus grande). Le musée

du Louvre en expose une impression 3D,

telles qu’elles étaient avant leur destruction.

SPHINX

DE CHÉPÉNOUPET II

25 E DYNASTIE, MUSÉE

ÉGYPTIEN DE BERLIN

Cette statue a été trouvée

dans le lac sacré du temple

d’Amon à Karnak. Elle représente

Chépénoupet II sous la forme

d’un sphinx enveloppant

un vase nemset, utilisé

lors des libations.

THOMAS BURÖ/ TRIGONART - JÜRGEN LIEPE/RMN-GP


L’un

des premiers

royaumes

africains

importants

retrouve

sa place dans

la grande

histoire de

l’humanité.

CHRISTIAN DÉCAMPS/MUSÉE DU LOUVRE - HERVE LEWANDOWSKI/MUSÉE DU LOUVRE

ÉGIDE EN BRONZE

AU NOM DU ROI

TANOUTAMON

25 E DYNASTIE,

MUSÉE DU LOUVRE

STÈLE D’OUSERSATET

18 E DYNASTIE, MUSÉE DU LOUVRE

La stèle représente à droite le roi Aménophis II,

qui donne en offrande du vin à plusieurs divinités

égyptiennes en lien avec les territoires soudanais :

de gauche à droite, Anoukis, Satis et Khnoum,

à la tête de bélier.

AFRIQUE MAGAZINE I 429 – JUIN 2022 77


REPORTAGE

La céramiste nigérienne Ngozi-Omeje Ezema crée

des installations immersives avec des fragments de terre cuite.

Le festival Off propose

presque 500 événements

dispersés dans tout le pays.

LUISA NANNIPIERI (2) - DR

78 AFRIQUE MAGAZINE I 429 – JUIN 2022


One Way Vision,

du Ghanéen Kwasi Darko.

reportage

Ci-dessus, le ministre sénégalais de la Culture

et de la Communication Abdoulaye Diop visite l’exposition

avec le directeur artistique El Hadji Malik Ndiaye.

DAK’ART

EST UNE FÊTE

LUISA NANNIPIERI - IBRA KHALIL TRAORÉ

Escapade,

en « in » et « off »,

dans les allées

d’une biennale

d’art contemporain

longtemps attendue. Un

rendez-vous éclectique,

dynamique, et à la

portée quasi mondiale !

par Luisa Nannipieri,

envoyée spéciale

D’habitude, le jeudi soir, une certaine

jeunesse dakaroise aime se retrouver

sur la terrasse de l’espace Trames. Cette

fourmilière artistique et culturelle,

ouverte en 2018 sur la place de l’Indépendance,

est connue pour accueillir

des soirées DJ ou le festival ElectrAfrique.

Mais en ce soir de mi-mai, la

population est différente : on peut croiser sur le dancefloor la

coordinatrice culturelle de l’Institut français de Saint-Louis et

spécialiste de l’art contemporain africain Marie-Ann Yemsi, au

bar l’envoyée d’une importante maison de vente aux enchères

comme Sotheby’s, une Flag à la main, à côté d’un grand collectionneur

nigérian, ou encore un groupe de jeunes passionnés

d’art se partageant les bons plans pour voir des expos le lendemain.

La 14 e édition de la Biennale d’art contemporain de

Dakar donne son coup d’envoi. Pendant plus de trente jours, du

19 mai au 21 juin, « le monde de l’art s’est donné rendez-vous

ici ! », comme on l’entendra beaucoup autour de nous. Une

phrase souvent prononcée avec fierté.

AFRIQUE MAGAZINE I 429 – JUIN 2022 79


REPORTAGE

L’événement rend hommage au travail

du maître malien Abdoulaye Konaté, 69 ans,

qui expose ses œuvres dans l’ancienne salle

d’audience de la Cour suprême.

Au centre, le gagnant du Grand prix Léopold Sédar Senghor, l’Éthiopien Tegene

Kunbi Senbeto, devant l’une de ses créations. Il est entouré de la secrétaire

générale de la biennale Marième Ba (deuxième à gauche), de la délégation

diplomatique éthiopienne et d’une galeriste.

Depuis sa naissance en 1990, la Biennale de Dakar joue un

rôle prédominant sur le continent en matière d’art contemporain,

et est devenue l’un de ses événements majeurs à l’échelle

internationale. « D’un point de vue économique, d’autres pays

comme le Nigeria, l’Afrique du Sud ou la Côte d’Ivoire s’en sortent

sans doute mieux. Le Sénégal est un petit pays, et pourtant, il

a su se tailler ce statut sur le plan culturel que les autres n’ont

pas », indique un artiste togolais croisé à un vernissage. Est-ce

dû à sa stabilité politique ? Ou à l’héritage de Léopold Sédar

Senghor – qui donne son nom au grand prix ? En tout cas, pour

ce pays qui exporte peu, la culture est devenue une valeur sûre.

Lorsque Macky Sall a remis le grand prix à l’Éthiopien Tegene

Kunbi Senbeto devant un parterre d’invités de marque au Grand

Théâtre lors de la soirée d’ouverture, le président a rappelé que

l’édition de 2018 avait donné lieu à des transactions évaluées

à 8 milliards de francs CFA (plus de 12 millions d’euros). De

quoi justifier la hausse du budget de l’État pour l’événement,

L’astrophysicienne de formation sénégalaise Caroline Gueye

s’est inspirée de la physique quantique pour sa création

époustouflante à l’effet tunnel, Quantum Tunneling.

qui a atteint 1,5 milliard de francs CFA. L’engouement que l’on

ressent dans la rue, les galeries et les musées pour cette « fête de

l’art et de l’esprit », comme on aime à la définir, est en partie la

conséquence des quatre ans d’absence depuis 2018, l’édition de

2020 ayant été annulée à cause de la pandémie.

« Normalement, à Dakar, on compte les activités culturelles

sur les doigts d’une main. Même entre artistes sénégalais, on

a du mal à se rencontrer », explique un cinéaste, installé dans

une banlieue de la capitale. Aux côtés d’un graffeur, d’un artiste

plasticien et d’un scénariste, il sirote un soda dans le jardin de

la maison de la culture Douta Seck : « Après le Covid-19, on avait

encore plus besoin que les choses bougent, de se voir, et là on a

un mois entièrement dédié à la culture. On croise des personnes

de qualité, et on se reconnecte entre nous. On a l’impression

de souffler ! » Cet espace de 15 000 m 2 au cœur de la Médina,

entièrement rénové par Black Rock Senegal – l’équipe fondée et

dirigée par Kehinde Wiley –, rejoint la dizaine de lieux culturels

qui a ouvert à Dakar ces quatre dernières années.

LES GRANDES NOUVEAUTÉS DE L’ÉDITION

Tous se sont affairés pour préparer un festival Off record :

on compte presque 500 événements à Dakar, à Saint-Louis, et

dans d’autres régions du pays. « Que le Off prenne une telle

ampleur est un signe de vitalité de la biennale », sourit le sculpteur

burkinabé Siriki Ky, devant l’une des œuvres de son ami et

maître, le Malien Abdoulaye Konaté. Pour lui, qui fait partie des

« anciens » de Dak’Art et a été l’un des premiers plasticiens du

Burkina Faso à suivre une formation académique, la biennale,

« c’est une grande famille ». Il ajoute : « Venir ici est l’occasion de

revoir les vieux copains, de montrer mes derniers travaux… Ce

n’est pas une question de visibilité, c’est surtout le plaisir des

retrouvailles et du partage. »

Parmi les grandes nouveautés de cette édition, citons le Marché

international de l’art africain de Dakar (MIAD). Une plateforme

de vente et d’exposition installée au pied du Monument de

la Renaissance africaine, qui accueille également des rencontres

professionnelles sur des sujets comme le financement de l’art

sur le continent ou les droits de propriété intellectuelle : « Nous

IBRA KHALIL TRAORÉ - LUISA NANNIPIERI (2)

80 AFRIQUE MAGAZINE I 429 – JUIN 2022


A Salted Intermission, l’installation sur le lac Rose du Jamaïcain

Yrneh Gabon Brown interroge sur les effets du réchauffement

climatique et l’utilisation du sel sur les deux continents.

LUISA NANNIPIERI (3)

L’engouement que

l’on ressent dans

la rue, les galeries

et les musées

est en partie

la conséquence

des quatre ans

d’absence à cause

de la pandémie.

devons nous engager pour la professionnalisation de tous les

acteurs du secteur », explique le plasticien sénégalais Kalidou

Kassé, à l’initiative de la plate-forme.

Le projet Doxantu (« promenade » en wolof), auquel participe

Siriki Ky avec 16 autres artistes, est également remarquable :

El Hadji Malick Ndiaye, le nouveau directeur artistique de la

biennale, a souhaité installer pour la première fois 17 œuvres

géantes tout le long de la Corniche ouest, ainsi qu’à l’intérieur de

l’université Cheikh Anta Diop. Le Suisse-Sénégalais Ousmane Dia

a voulu y placer ses créations, afin d’instaurer un dialogue avec

les étudiants : Ni Barça Ni Barsak, construite sur place, interpelle

La Franco-Camerounaise Beya Gille Gacha travaille

également sur la thématique du changement climatique

en mettant en scène ses sculptures perlées. Ici, L’Autre royaume.

L’Ivoirien Roméo Mivekannin questionne la place des Noirs

dans l’iconographie occidentale à travers ses autoportraits décalés,

comme dans La Famille royale, Hollande ci-dessus.

AFRIQUE MAGAZINE I 429 – JUIN 2022 81


REPORTAGE

Pour beaucoup d’artistes, c’est l’occasion de se rencontrer

et d’échanger dans une ambiance décontractée et effervescente.

particulièrement les jeunes Sénégalais, qui n’ont pas hésité à

échanger avec l’artiste pendant son assemblage. Représentant

une pirogue qui sombre dans la mer en emportant sa cargaison

de vies humaines, la sculpture en métal dénonce les dangers

de l’émigration clandestine, tout en pointant les responsabilités

des dirigeants européens et africains qui ne font pas assez pour

retenir la jeunesse sur le continent. Une œuvre très engagée

qui résume bien les objectifs du projet Doxantu : « vulgariser les

valeurs de la biennale », explique son directeur artistique : « C’est

une façon de mettre en avant les valeurs de l’art, de créer la

surprise, une rencontre subite. En installant des messages dans

l’espace urbain, on interpelle les spectateurs dans la rue. Si l’on

reste entre quatre murs, on ne change pas la société, alors que

l’art peut contribuer au changement. Il ne change rien à lui seul,

mais il aide à alerter le public, et à le rendre heureux aussi. »

Une perspective intéressante quand on sait que le festival In est

souvent considéré un brin trop institutionnel et élitiste.

« IL N’Y A PAS DE IN SANS OFF, ET INVERSEMENT »

Théoricien, historien de l’art et conservateur du musée

Théodore Monod entre autres, El Hadji Malick Ndiaye n’a pas

la renommée internationale de son prédécesseur, Simon Njami,

mais il jouit d’une très bonne réputation dans le milieu : celle de

quelqu’un de curieux, vif, avec qui échanger est un plaisir. « Il est

conscient de ses défauts et a su s’entourer d’une super équipe,

dynamique et jeune, pour pallier ses manques », observe un photographe.

Sa première biennale – qui est également la première

à porter un titre en sérère, « Indaffa » (« forger ») – suscite donc

naturellement beaucoup de curiosité et d’attentes. Et le retour

des visiteurs est enthousiaste. Galeristes, critiques d’art, artistes

et amateurs ont pris d’assaut les locaux de l’ancien palais de justice

: ce magnifique bâtiment des années 1950, longtemps abandonné,

qui trône au bout de l’avenue Pasteur, au Cap Manuel,

accueille depuis 2016 la sélection officielle de la biennale. Sous

les hauts plafonds du grand hall, autour du patio arboré ou dans

Ni Barça Ni Barsak, d’Ousmane Dia, a été installée à deux pas

de la bibliothèque universitaire de Cheikh Anta Diop.

les anciennes salles d’audience, on trouve des œuvres minimalistes,

des travaux démesurés ou des installations interactives.

Les tableaux du Sénégalais Omar Ba ont particulièrement frappé

les collectionneurs. Pour sa première biennale, il présente de

grandes toiles où des personnages mi-hommes mi-animaux,

métaphores de la nature humaine, incarnent les traumatismes

du colonialisme et les inégalités Nord-Sud. D’autres, avec des

têtes en forme de trophée, symbolisent une Afrique qui sait être

protagoniste de sa réussite. Engagé mais optimiste, il glorifie et

rend hommage à la culture noire à travers le fond de ses toiles,

rigoureusement noir. L’ancienne salle de la Cour suprême abrite

un hommage à la carrière d’Abdoulaye Konaté, ce grand artiste

qui travaille les tissus pour composer des œuvres au symbolisme

puissant. Des créations qui suscitent toujours autant d’émerveillement

que de vénération.

Les 59 artistes ou collectifs sélectionnés pour cette édition

– en grande partie issus de la diaspora – ont travaillé nuit et

jour pour terminer leurs travaux à temps. L’astrophysicienne de

formation sénégalaise Caroline Gueye, qui a remporté le prix

CEDEAO de l’intégration avec Quantum Tunneling, à l’effet tunnel

époustouflant, a même dormi dans son installation pour

transformer la pièce en œuvre d’art. Être passionné par son travail

est indispensable si l’on veut réussir à faire face aux petits

et grands problèmes techniques durant la biennale : œuvres bloquées

à la douane, outils non adaptés au projet initial, manque de

coopération entre les équipes qui travaillent sur le site, chacune

ayant ses propres priorités… Certains artistes déplorent aussi

que leur séjour ne soit pris en charge par les organisateurs que

durant les deux jours qui suivent le lancement de l’organisation.

LUISA NANNIPIERI - DR

82 AFRIQUE MAGAZINE I 429 – JUIN 2022


DR - COOPER INVEEN/REUTERS

Dans ses œuvres, le Français Emmanuel Tussore s’intéresse

à la nature et à sa soumission par l’humain, mais également

à notre rapport à l’étranger. Ici, De Cruce.

Tous les artistes

ont travaillé

nuit et jour pour

terminer leurs

travaux à temps.

« Chaque œuvre du projet Doxantu a été financée à hauteur de

4 000 euros. J’ai donc dû trouver des sponsors pour terminer

ma création, qui en a coûté 50 000 », regrette Ousmane Dia. Ce

qui ne l’a pas empêché, comme les autres artistes, de se donner

corps et âme pour cet événement.

Pour beaucoup d’artistes, être dans le In est une fierté, mais

c’est également l’occasion de se confronter à des collègues venus

de toute l’Afrique et d’ailleurs, et de trouver des sources d’inspiration

pour la suite. « De toute façon, les problèmes finissent

toujours par se résoudre », assure le céramiste italien Mauro

Petroni, qui a contribué à faire naître le Off en 2002. Depuis

vingt ans, il en assure l’organisation en coulisse, un travail

énorme mais fondamental : « Il n’y a pas de In sans Off, et vice-

Le travail du Sénégalais Omar Ba est très prisé des collectionneurs.

versa », aime-t-on répéter dans le milieu. Les passerelles entre

les deux événements sont multiples, avec des artistes locaux ou

étrangers qui commencent par le Off pour finir dans le In, ou qui

participent aux deux. Mais l’ambiance décontractée du premier,

où les collectionneurs et institutions viennent volontiers faire des

achats en bloc, est aussi ce qui rend la biennale « si différente de

celle de Venise ou d’ailleurs », explique la directrice de la foire

du Cap, Laura Vincenti.

Un point attractif également pour Zoé : comme tant d’autres,

cette passionnée d’art d’origine africaine a fait le déplacement

pour « s’immerger dans une autre atmosphère, voir un autre

type d’art, loin des schémas occidentaux ». Elle trouvera certainement

de quoi régaler ses yeux. ■

AFRIQUE MAGAZINE I 429 – JUIN 2022 83


interview

NDÈYE

FATOU

KANE

Chercheuse sur le genre,

l’autrice sénégalaise

a signé l’essai Vous

avez dit féministe ?

En remettant en cause

le patriarcat, elle bouscule

les normes sociétales et

s’empare de sujets encore

tabous, comme les violences

faites aux femmes.

« CE MONDE EST FAIT

POUR LES HOMMES »

propos recueillis par Astrid Krivian

Lunettes cerclées noires qui lui

mangent le visage, T-shirt rose à

message d’empowerment, Ndèye

Fatou Kane déroule sa pensée féministe

tout en sirotant son jus de fraise

dans un café parisien. Révoltée par

les injustices et les inégalités dont

souffrent toujours les femmes, la

jeune autrice de 35 ans, née à Dakar, se réjouit par ailleurs

de voir qu’une nouvelle génération de féministes

sénégalaises se mobilise. Partageant sa vie entre la France

et son pays natal, la militante vit pleinement son « aventure

ambiguë », pour citer le titre d’un des ouvrages de son

grand-père, l’illustre Cheikh Hamidou Kane. Après un

premier roman en 2014, Le Malheur de vivre, et deux nouvelles,

elle a publié l’essai Vous avez dit féministe ? en 2018,

dans lequel elle analyse les discours de quatre penseuses

féministes : la philosophe française Simone de Beauvoir,

l’écrivaine sénégalaise Mariama Bâ, la romancière nigériane

Chimamanda Ngozi Adichie et l’anthropologue

sénégalaise Awa Thiam. Diplômée de l’École des hautes

études en sciences sociales, cette doctorante poursuit ses

recherches sur le genre, s’intéressant à la construction des

masculinités médiatiques dans son pays.

84 AFRIQUE MAGAZINE I 429 – JUIN 2022


DR

AFRIQUE MAGAZINE I 429 – JUIN 2022 85


INTERVIEW

AM : Comment êtes-vous devenue féministe ?

Ndèye Fatou Kane : Ma première expérience professionnelle,

à mon retour au Sénégal, a provoqué un déclic.

Après mes études en France, j’avais changé, mais mon

pays était resté le même. J’ai intégré un grand groupe de

transport et de logistique – un domaine majoritairement

masculin, misogyne. En interagissant au quotidien avec

ces collègues – la moyenne d’âge était de 50 ans –, j’ai

été confrontée à la réalité sociétale. J’étais la cible d’incessantes

remarques liées à mon genre et à mon âge. Ça a

été le point de départ de mon militantisme féministe. Au

bout d’un an, j’ai démissionné. J’ai ensuite écrit en 2018

mon essai, Vous avez dit féministe ?, qui a coïncidé avec la

déferlante du e-militantisme féministe, l’affaire Weinstein,

les mouvements #MeToo et #BalanceTonPorc. La

jeunesse féministe a pris la parole au Sénégal, beaucoup

de livres ont été écrits, des chaînes YouTube et des

espaces de discussions ont été créés…

Dans le sillage de #MeToo, vous avez

lancé le hashtag #BalanceTonSaïSaï

au Sénégal. Quel écho a-t-il eu ?

J’ai voulu contextualiser ce mouvement de libération

de la parole. Nous, les Africaines, et particulièrement les

Sénégalaises, étions incubées dans cet élan de revendication

mondiale. J’ai eu l’idée d’un slogan marquant les esprits,

« saï-saï » étant un terme qui signifie « pervers » en wolof. Mais

paradoxalement, même si le Sénégal a été précurseur dans les

mouvements féministes dans les années 1960, la libération des

femmes et de leur parole est aujourd’hui en régression. L’accueil

de #BalanceTonSaïSaï a donc été mitigé. On me reprochait

d’avoir perdu ma « sénégalité », que je n’étais plus au fait des

réalités. Mais les cas de violences sexuelles sont pourtant bien

connus, et depuis longtemps. Il n’y a qu’à lire la colonne des

faits divers.

Le mot « féministe » est-il encore une insulte aujourd’hui ?

Désigne-t-il toujours une femme acariâtre, en guerre

contre les hommes, et suiviste de l’Occident ?

C’est un mot encore chargé de connotation négative. Dans

la psyché collective, être féministe signifie être une femme

occidentalisée, proche des Français, dans la droite ligne de

Simone de Beauvoir. Pourtant, les féministes au Sénégal se

sont distanciées de ce modèle. La première « vague » dans les

années 1960-1970 (Fatou Sow, Marie-Angélique Savané…) a

décolonisé les savoirs féministes. Elles ont été les premières à

étudier à l’université, à être diplômées. Et la jeune génération

est en train de prendre un nouvel élan. Le féminisme serait en

porte-à-faux avec la culture sénégalaise, mais peut-on porter

une idéologie sans une certaine radicalité ? La société évolue, le

féminisme aussi. Sur les réseaux sociaux, sur la Toile, beaucoup

de jeunes femmes et jeunes hommes débattent entre eux, souvent

à couteaux tirés. Nous avons besoin de ça pour renouveler

cette idéologie.

Qu’est-ce qui caractérise cette nouvelle

génération de militantes ?

Comme nos aînées, nous luttons contre le patriarcat. Avant,

les revendications s’effectuaient par le biais de marches, c’est

toujours le cas, mais il y a eu l’avènement des réseaux sociaux.

On est à Dakar, mais on est ouvertes sur le monde. Et puis, il faut

sortir du cliché de la pauvre femme africaine excisée, infibulée,

qu’il faudrait sauver, qui n’aurait pas de liberté, qui se trouve

en situation de polygamie, etc. À l’ère de la globalisation, nous

pensons d’un point de vue mondial, mais en prenant en compte

nos réalités. Nous prenons la parole dans la sphère publique

au Sénégal comme à l’étranger. Nous vivons cette « aventure

ambiguë », la dualité entre local et global, en veillant à ce que

l’un ne prenne pas le pas sur l’autre.

Le regard occidental condescendant, misérabiliste,

sur les femmes africaines vous irrite ?

Oui. Par exemple, je n’aime pas le terme « autonomisation »,

très ONG, qui consiste à trouver des financements pour les

femmes. Cela prouve qu’elles sont toujours infantilisées. Cette

sémantique reste tenace dans les esprits. Des ONG mettent

souvent en avant un certain type de femme, des leadeuses,

une représentation qui tend vers le masculin… Alors que des

Sénégalaises, surtout en Casamance et dans le Sine Saloum,

pratiquent depuis longtemps la riziculture et ainsi font vivre

leur famille. Pour moi, elles sont féministes ! Certes, elles ne

connaissent pas les théories, l’intersectionnalité, etc., mais elles

ont atteint un certain degré d’indépendance. Ce serait intéressant

d’inclure ces femmes dans le féminisme du pays.

PIERRE BOULAT/COSMOS

86 AFRIQUE MAGAZINE I 429 – JUIN 2022


ISABELLA DE MADDALENA/OPALE.PHOTO - FACEBOOK MAIRAMA BÂ - AMCS

Vous vous êtes exprimée sur

Seneweb au sujet de l’affaire

Ousmane Sonko : principal

opposant politique au

président Macky Sall, il a été

accusé en février 2021 de viols

et de menaces de mort par

Adji Sarr, une employée d’un

salon de beauté. De quoi cette

affaire et sa réception dans le

pays sont-elles le symptôme ?

À la suite de cet entretien

dans Seneweb, on m’a insultée sur

les réseaux, donc j’ai décidé de ne plus en parler ! Une révolution

comporte toujours son lot de haine, je l’accepte. Cette affaire

fait écho à une autre, survenue en 2012, quand le journaliste

Cheikh Yérim Seck a été accusé de viol par une jeune fille. Ce

sont à chaque fois des hommes au capital social élevé, jouissant

d’une très bonne assise médiatique. Même si on le nie, la société

sénégalaise est très violente avec les femmes. Si une femme est

violée, même si elle le prouve, on lui demandera toujours comment

elle était habillée ou quel comportement elle avait adopté.

Le fameux « Elle l’a bien cherché »…

Oui. La société sénégalaise défend un certain type

d’hommes, médiatisés, et les femmes seraient celles par qui le

De gauche à droite, la philosophe Simone de Beauvoir

et les autrices Chimamanda Ngozi Adichie et Mariama Bâ,

toutes trois penseuses féministes.

Ci-contre, Adji Sarr, la jeune femme qui accuse l’homme

politique Ousmane Sonko de viols et de menaces de mort.

mal arrive. Elles subissent des violences physiques, psychologiques,

sexuelles, des féminicides. Et ne gagnent jamais.

Cette affaire prouve que la misogynie est très tenace. Un

nouveau palier a été franchi dans le recul des libertés féminines.

La presse nationale a encore du mal à s’emparer de

ces sujets. Pourquoi ne pas faire entendre la voix d’Adji Sarr,

la victime ? En mars 2021, le pays a traversé une vague

d’émeutes et de manifestations, il était à feu et à sang après

l’emprisonnement d’Ousmane Sonko. La question du viol est

passée à la trappe, et l’hypothétique complot politique a occupé

le devant de la scène. Le corps de cette jeune fille a été objectifié.

Après la vague d’indignation et les insultes proférées envers

Adji Sarr, je crains que les jeunes femmes aient encore plus peur

de prendre la parole.

C’est le « sutura », la loi du silence ?

Oui. C’est la propension à tout cacher, montrer que tout va

bien, toujours faire bonne figure. Selon le modèle de la parfaite

femme sénégalaise « à marier », elle doit faire sutura en

toutes circonstances. Même si son mari est un infidèle notoire,

AFRIQUE MAGAZINE I 429 – JUIN 2022 87


INTERVIEW

polygame avéré, elle ne doit jamais en parler. Le socle familial

repose sur ses épaules (l’éducation des enfants, l’univers du

ménage…), et elle ne doit pas outrepasser ce cadre. J’observe

les jeunes femmes avec qui j’ai grandi. On peut s’exprimer à

l’extérieur, mais une fois dans le pays, on doit rentrer dans le

rang et incarner cette sacro-sainte femme sénégalaise. Alors

que pour la génération de ma mère, les femmes de 60-70 ans,

la polygamie était un sujet interdit, aujourd’hui, des études

montrent qu’elle est en plein boom : les femmes de 30-40 ans se

mettent dans des ménages polygames, prétextant que cela leur

convient, qu’elles auront ainsi du temps pour elles les autres

jours de la semaine. Mais au fond, c’est la société qui les pousse

à agir ainsi. Après 35 ans, une Sénégalaise doit penser à se

marier. Le célibat est très mal vu. Cela renvoie toujours à la

domination masculine. Une femme est vouée à être dominée, à

rentrer dans un carcan, à avoir un chaperon masculin qui la fait

rentrer dans le rang. Trop d’égalité, ce n’est pas très féminin !

Le viol a été criminalisé en décembre 2019.

Une avancée majeure…

Après soixante ans de

combats, le viol est enfin

considéré comme un crime,

et non plus comme un

délit. Cela restera dans les

mémoires. Les cas de viol

médiatisés se sont multipliés

depuis. Cette loi doit être

mise en pratique dans les

tribunaux, les familles… car

dans les faits, les procès ne

vont pas jusqu’au bout. L’Association

des juristes sénégalaises

effectue pourtant un

remarquable accompagnement juridique auprès des familles.

Il faut faire entrer dans les mentalités qu’un homme qui viole

une femme ira en prison. Et ne plus mettre en doute la parole

des femmes.

L’objectification

du corps féminin

traverse les époques,

les ères culturelles,

les continents.

Dans votre essai Vous avez dit féministe ?,

vous vous référez à Simone de Beauvoir, Mariama

Bâ, Awa Thiam et Chimamanda Ngozi Adichie.

En quoi ont-elles nourri votre pensée ?

Ces penseuses nous ont légué des modèles de société. On

ne peut pas parler de féminisme sans se référer à Simone de

Beauvoir, Le Deuxième Sexe est un livre fondateur. Mariama Bâ

est une romancière sociale : Une si longue lettre (1979) traverse

les générations, les Sénégalaises vivent encore les oppressions,

les réalités qu’elle y décrit. Awa Thiam, cofondatrice de la

Coordination des femmes noires en 1976, est une chercheuse

et anthropologue qui parlait d’intersectionnalité avant que

celle-ci ne soit théorisée : La Parole aux négresses (1978) est

une enquête dans laquelle elle recueille la parole des femmes

d’Afrique francophone. Quarante-quatre ans après sa publication,

il mériterait d’être réédité pour que les jeunes générations

s’en emparent. Quant à Chimamanda Ngozi Adichie, son essai

Nous sommes des féministes fut une révélation : oui, on peut être

féministe, porter ses idées, et vouloir être belle.

Certains ont reproché à cette dernière d’être

égérie d’une marque de cosmétiques, arguant que

c’était le signe d’une soumission au regard masculin,

à l’injonction de plaire, et que c’était donc contraire

à son discours féministe. Qu’en pensez-vous ?

On peut porter un combat avec des atouts féminins. Les

deux ne sont pas antinomiques. Une féministe « féminine »

contredit l’image des féministes en Afrique : acariâtres, pas

maquillées, pas apprêtées… Le corps et l’apparence des femmes

doivent être sans cesse contrôlés, dominés, donc quand celles-ci

s’émancipent, on cherche à les en empêcher. Dans les mentalités,

le féminisme serait figé, alors qu’il évolue. Notre cause

commune est la lutte contre le patriarcat, mais les postures, les

manières de lutter, les discours sont pluriels. Il s’agit de se plaire

à soi-même avant tout. Être une femme bien dans sa peau, dans

sa tête. Comme la poétesse

africaine-américaine Audre

Lorde, j’estime que prendre

soin de soi n’est pas un geste

égocentrique mais politique.

Face à un adversaire,

je serais apprêtée, au maximum

de ma flamboyance,

pour le regarder droit dans

les yeux et démonter son discours

avec mes arguments.

L’expression corporelle, la

démarche contribuent à

construire un personnage

et distillent la confiance en soi. On irradie et on capte ainsi

l’écoute des autres.

Que vous inspire le débat sur le port du voile chez

les féministes en France ? Pour certaines, c’est le signe

visible d’une soumission aux hommes, alors que,

pour d’autres, cela relève du libre choix des femmes.

La question du voile, et plus largement celle du culte religieux,

est problématique en France. Le Sénégal est un pays

laïc, avec 95 % de musulmans et 5 % de chrétiens qui cohabitent.

Chacun pratique sa religion comme il l’entend, dans le

respect des croyances et des libertés. Un certain féminisme

blanc doit décentrer le regard vers la marge, et sortir du slogan

misérabiliste. Nous n’avons pas attendu que les féministes occidentales

viennent nous sauver. Ce regard condescendant est

problématique. Je note d’ailleurs que l’archétype de la femme

musulmane en France est arabe. Les Noires sont invisibilisées,

alors que nous sommes également musulmanes.

Trop couvert avec le burkini, trop découvert

avec la minijupe, le corps des femmes cristallise

88 AFRIQUE MAGAZINE I 429 – JUIN 2022


DR

les enjeux politiques et fait l’objet

de multiples injonctions…

L’objectification du corps féminin traverse les époques,

les ères culturelles, les continents. Ce monde est fait pour les

hommes, nous cohabitons juste avec eux. Les lois, les discours

sont faits par et pour eux. En Europe, il y a eu beaucoup d’avancées,

mais la mainmise masculine demeure. Par exemple, les

écarts de salaire entre les femmes cadres et les hommes cadres,

surtout dans les entreprises du CAC 40, sont criants. À compétences

égales, une femme devra toujours se battre, en faire

plus que les hommes, pour gagner moins. Et on ne demandera

jamais à un homme comment il arrive à concilier vie professionnelle

et vie familiale. Le socle familial repose sur les épaules

de la mère. Concernant les droits des femmes, le Sénégal fait

preuve d’une grande rigidité dans de nombreux domaines.

Sur le plan politique, la loi sur la parité a été votée à l’Assemblée

nationale en 2010, mais pourquoi cette parité n’est-elle

pas visible dans d’autres secteurs ? Deux

femmes ont été cheffes de gouvernement,

mais pour des durées très limitées. Cela

envoie le message qu’une femme peut diriger,

mais qu’un homme viendra tôt ou tard

prendre sa place.

La clé pour faire évoluer

les mentalités, c’est l’éducation ?

Oui, l’instruction à l’école et l’éducation

à la maison. Souvent, dans les ménages

sénégalais, l’éducation est différenciée :

les filles sont élevées dans l’optique de

devenir plus tard des femmes à tout faire

– savoir cuisiner, tenir une maison, et servir,

servir, toujours servir les hommes de

la famille. Les garçons, eux, sont éduqués

pour être de futurs chefs de famille. C’est

très mal vu qu’un homme sache cuisiner,

on dira qu’il a peur de son épouse. Ce sont

des tâches dévolues aux femmes. Quant

à la scolarisation, elle est en hausse : les

filles font de plus en plus d’études scientifiques,

d’ingénieur, des grandes écoles… mais l’éducation à la

maison doit suivre aussi. Car une femme qui accède à un haut

poste mais qui reste dominée dans son espace intime, c’est un

problème.

Vous avez dit féministe ?,

L’Harmattan, 110 pages, 13 euros.

Un homme qui multiplie les conquêtes valorise

sa virilité, alors qu’une femme qui fera de même sera

perçue comme une femme « de mauvaise vie ». Que

vous inspire cette idée très ancrée dans les esprits ?

Elle rejoint la question de la virginité, un enjeu central

dans nos sociétés africaines – d’où ces mutilations génitales

pour contrôler les corps. Lutter contre le contrôle des corps

des femmes doit devenir un enjeu central du féminisme

aujourd’hui. On a encore peur d’en parler. Le droit à l’avortement

médicalisé est un combat porté par plusieurs associations.

Des voix d’imams se sont élevées pour dire que celles-ci étaient

contre la religion, mais une femme a le droit de disposer de son

corps librement.

Dans son dernier ouvrage, Réinventer l’amour,

l’essayiste Mona Chollet s’interroge : comment

vivre une histoire d’amour tout en étant féministe ?

Ces questions vous travaillent-elles ?

Oui. L’intime est politique. Selon mon groupe ethnique, les

Peuls, je suis trop moderne : à 35 ans, je ne suis pas mariée, je

n’ai pas d’enfant, j’ai fait trop d’études ! Seul un mari me fera

rentrer dans le rang, m’assène-t-on. Nous avons besoin d’un

modèle d’homme sénégalais « déconstruit ». Les hommes ont

du mal à s’approprier les enjeux féministes, pourtant ils sont

concernés ! Plutôt que de leur faire de la pédagogie, car ils se

braquent, dans un débat caricatural impossible, il faudrait qu’ils

en prennent conscience par eux-mêmes.

Beaucoup prennent appui

sur la religion pour perpétuer

le patriarcat. Qu’en pensez-vous ?

Il s’agit d’une mauvaise interprétation

des textes religieux. Le Coran a honoré les

femmes dans plusieurs sourates. Ce serait

intéressant que les jeunes femmes s’y réfèrent

et démontent les argumentaires religieux

masculins.

Sur quoi portent vos recherches

dédiées au genre ?

Mon mémoire de master 2 étudiait la

construction des masculinités, d’un point de

vue politique et religieux. Car on n’interroge

jamais les hommes, le point de vue du dominant

! Nous, les femmes, dans la recherche et

le militantisme, nous nous posons en dominées.

Le politique et le religieux forment un

cocktail de domination. Surtout au Sénégal,

où nous sommes en retrait au sein des confréries.

Maintenant, je commence une thèse sur

les masculinités médiatiques : quelles figures

d’homme sont mises en avant, comment les médias participent

à réifier un certain type d’homme, en quoi les masculinités sont

un système de socialisation…

Vous évoluez entre le Sénégal et la France, comment

vivez-vous votre « aventure ambiguë », pour reprendre

le titre du roman de votre grand-père ?

Je la vis très bien. Au Sénégal, je parle en peul avec ma

mère, je suis dans mon terroir, je n’ai pas à performer une africanité.

En France, on me renvoie toujours à mes origines. Tout

Africain évoluant hors de son pays natal est en proie à une

aventure ambiguë : qu’est-ce que je prends de la modernité,

qu’est-ce que je conserve de mon bagage sociétal, de mon éducation

? Chacun porte en lui deux civilisations. ■

AFRIQUE MAGAZINE I 429 – JUIN 2022 89


BUSINESS

Interview

Rabia

Ferroukhi

Lacina Koné

« Nous devons davantage

investir en nous-mêmes »

Gandoul

et la connectivité

Orange en Afrique

Le BTP turc

à l’assaut

du continent

Le gaz africain,

nouvelle alternative

L’offre du continent, en pleine croissance, rencontre au moment

opportun la demande européenne, justement à la recherche de sources

d’approvisionnement alternatives à la Russie, mise en quarantaine.

Reste à mettre les infrastructures au diapason. par Cédric Gouverneur

Depuis l’invasion de l’Ukraine

le 24 février, l’Union

européenne (UE) multiplie

les sanctions contre le

régime de Vladimir Poutine afin de

frapper au portefeuille son économie

de guerre. Dépendante à 45 % du gaz

naturel de son remuant voisin, l’UE

veut s’en affranchir totalement d’ici

2027 et recherche donc des alternatives.

Dès février, l’Allemagne a ainsi

suspendu le gazoduc Nord Stream 2,

tout juste achevé, grâce auquel le géant

russe Gazprom aurait dû doubler sa

capacité de livraison. En représailles,

Moscou ferme le robinet aux clients

européens qui n’agissent pas à sa guise :

fin avril, Gazprom a cessé ses livraisons

à la Bulgarie et à la Pologne – anciens

pays satellites de l’Union soviétique

devenus membres de l’UE et de

l’Organisation du traité de l’Atlantique

nord (OTAN) – parce qu’elles refusaient

de régler leurs factures en roubles…

« L’Allemagne et l’Europe doivent

désormais vite accomplir ce qu’ils

ont raté ces vingt dernières années »,

a amèrement résumé Stefan Liebing. Le

président de l’Association économique

germano-africaine (Afrika-Verein)

a, dès mars, conseillé au ministre

écologiste de l’Économie et du Climat,

Robert Habeck, de faire la tournée

des pays africains producteurs de

gaz, rapporte la radio internationale

allemande Deutsche Welle (DW).

L’Afrique pourrait, théoriquement,

se substituer à la Russie. « Près de

la moitié des 55 pays du continent

dispose de réserves prouvées de gaz

naturel », résumait, en juillet dernier,

la plate-forme d’investissements

Energy Capital & Power, basée au Cap.

« À travers le continent, les réserves

totales dépassent 800000 milliards

de pieds cubes » (soit environ

22650 milliards de m 3 ). Avant même

le conflit en Ukraine et l’accroissement

de la demande européenne, la

compagnie britannique BP estimait déjà

que la production de gaz naturel sur le

continent pourrait s’accroître « de 80 %

d’ici 2035 ». Selon Energy Capital &

Power, les principaux producteurs

seraient alors, par ordre décroissant :

- le Nigeria (environ 5660 milliards de m 3 ),

- l’Algérie (4 500),

- le Sénégal (3400),

- le Mozambique (2830),

- l’Égypte (2180),

- la Tanzanie (1 600),

- la Libye (1 500),

- l’Angola (380),

- la République du Congo (280),

- la Guinée équatoriale (140),

- le Cameroun (135).

90 AFRIQUE MAGAZINE I 429 – JUIN 2022


« Les réserves totales

du continent dépassent

800 000 milliards

de pieds cubes. »

Le site gazier de Rhourde Nouss,

en Algérie, développé par la Sonatrach.

J.F. ROLLINGER/ONLYWORLD.NET

AFRIQUE MAGAZINE I 429 – JUIN 2022 91


BUSINESS

Le continent n’a évidemment pas

attendu le conflit ukrainien pour doper

sa production de gaz. Dès 2017, la

Société nationale des hydrocarbures

(SNH), confrontée à l’épuisement

tendanciel des ressources pétrolières

du Cameroun (69 000 barils par jour en

2018, contre 185 000 en 1985), a investi

dans une usine flottante de liquéfaction

de gaz, à Kribi. Au Nigeria, en 2020,

le président Muhammadu Buhari a

décrété que la décennie à venir serait

« celle du gaz ». Et le ministre des

Ressources pétrolières, Timipre Sylva,

ne cache pas les grandes ambitions

de son pays dans ce secteur : « Il est

temps de réveiller le géant, a-t-il

déclaré début mars aux médias locaux.

L’Afrique occidentale peut devenir

autosuffisante en énergie » grâce à la

« révolution gazière nigériane ». Même

optimisme en Tanzanie, où la cheffe

d’État Samia Suluhu Hassan, au pouvoir

depuis mars 2021, entend faire de la

production gazière la « priorité » de son

mandat. Elle n’a pas caché que le conflit

russo-ukranien pouvait constituer

« une opportunité ». Avec les sociétés

Shell et Equinor, le pays développe

ainsi un projet d’extraction off-shore

de 30 milliards de dollars au large

de Lindi. Le Sénégal et la Mauritanie

développent quant à eux leur gisement

offshore conjoint de

Grand Tortue Ahmeyin

(GTA) : son exploitation

pourrait démarrer

dès 2023. BP, qui pilote

l’opération, estime les

réserves à 1 400 milliards

de m 3 , pouvant générer

jusqu’à 90 milliards de

dollars de recettes sur

vingt ans pour les deux États. Les

défenseurs de l’environnement sont

moins enthousiastes : afin d’atteindre

la poche de gaz, à 65 km de la côte, le

GTA a nécessité une douzaine de puits

d’extraction, perforés à 2 700 mètres

sous la mer, et la construction

d’un brise-lames artificiel, constitué

de milliers de tonnes de béton…

Quoi qu’il en soit, lors du Forum

des pays exportateurs de gaz qui

Outre le manque

de fonds, le

Trans-Saharan

Gas-Pipeline

doit faire face

à des menaces

sécuritaires.

s’est déroulé au Qatar – hasard du

calendrier – fin février, les participants

n’ont pas caché qu’ils ne pourraient

se substituer immédiatement à la

Russie, soulignant, rapporte la chaîne

qatarienne Al Jazeera, le besoin

d’« investissements

significatifs dans les

infrastructures gazières »,

comme la nécessité de

« contrats à long terme »

avec les Européens.

Le continent doit

compléter son réseau

de gazoducs. Or, ceux-ci

sont rarement achevés.

En 2016, le Maroc et le Nigeria ont

signé un projet de gazoduc côtier, qui

prolongerait celui reliant le Nigeria

au Ghana, au Bénin et au Togo.

Mais le géant africain manque de

fonds… Pareillement, une semaine

avant l’offensive russe, ce dernier,

le Niger et l’Algérie ont signé à

Niamey, en marge du 3 e Forum des

mines et du pétrole de la Communauté

économique des États de l’Afrique

Le 6 e Forum des pays exportateurs

de gaz s’est déroulé au Qatar

le 22 février dernier.

DR

92 AFRIQUE MAGAZINE I 429 – JUIN 2022


SHUTTERSTOCK (3)

de l’Ouest (CEDEAO), une « feuille

de route » pour enfin parachever la

construction du gazoduc Trans-Saharan

Gas-Pipeline (TSGP, dit aussi NIGAL),

dans les cartons depuis 2009. La

mise en service de cet ouvrage de

plus de 4 000 kilomètres, qui pourrait

acheminer 30 milliards de m 3 par an

depuis le golfe de Guinée jusqu’aux

consommateurs européens est prévue

en… 2027. Outre le manque de fonds,

celui-ci doit faire face à des menaces

sécuritaires : insurgés du delta du Niger,

djihadistes du Sahel… À cause du

péril terroriste, Total a dû abandonner

en 2021 un prometteur projet gazier

à Cabo Delgado, dans le nord-est

du Mozambique. Et il n’y a pas qu’en

Europe que la dépendance au gaz

peut servir de moyen de pression

géopolitique : en froid avec Rabat sur la

question du Sahara occidental, l’Algérie

esquive dorénavant le Maroc pour

approvisionner l’Espagne… La seule

alternative aux chantiers titanesques

de la construction de gazoducs consiste

à liquéfier le gaz : la liquéfaction, qui

permet de transformer 600 kilos de

gaz en 1 kilo de gaz naturel liquéfié

(GNL), tout aussi calorifique mais bien

moins encombrant, nécessite d’atteindre

une température de -160 °C ! Le GNL

est ensuite transporté par cargos.

Il en résulte toutefois une débauche

énergétique qui émet deux fois plus

de C0 2

que le transport de gaz brut

par gazoduc, guère compatible avec

la nécessaire transition énergétique.

À noter que, même si l’Europe

parvient à remplacer le gaz russe par

l’africain, l’œil du Kremlin risque fort

de demeurer présent dans l’équation.

Évoquant le projet de gazoduc côtier

reliant le Nigeria au Maroc, le ministre

Timipre Sylva s’est en effet réjoui :

« Les Russes sont très désireux d’y

investir. » Pas sûr que les Européens

partagent son enthousiasme ! ■

LES CHIFFRES

LE NOMBRE DE TOURISTES

SUR LE CONTINENT

A GRIMPÉ DE 51 %

ENTRE JANVIER 2021

ET JANVIER 2022.

Le Rwanda a attiré un record

de 3,7 milliards de

dollars d’investissements

directs étrangers en 2021.

1,7 %

C’est le pourcentage

d’Africains qui vivront

dans l’extrême

pauvreté en 2065,

contre 35 %

aujourd’hui, estime

l’Union africaine.

70 TONNES D’OR

seront exportées

par le Burkina Faso

cette année, soit

4 tonnes de plus qu’en

2021. L’or est le premier

produit d’exportation

du pays.

51, soit le nombre de destinations desservies

par Turkish Airlines sur le continent.

La ligne Istanbul-Djouba (Soudan du Sud)

a été inaugurée le 1 er juin.

AFRIQUE MAGAZINE I 429 – JUIN 2022 93


BUSINESS

Rabia Ferroukhi

DIRECTRICE POUR LA RECHERCHE, LES POLITIQUES ÉNERGÉTIQUES ET LES FINANCES

CHEZ L’AGENCE INTERNATIONALE POUR LES ÉNERGIES RENOUVELABLES (IRENA)

« La transition énergétique

est une vaste opportunité »

Lutter contre

le réchauffement

climatique implique

de basculer dans un

monde décarboné.

Pour les États africains

producteurs de pétrole,

cette transformation

ne se fera pas sans

douleur. Mais le dernier

rapport de l’Agence

internationale pour les

énergies renouvelables

(IRENA) estime

que le continent a tout

à y gagner, en matière

de création d’emplois

et de développement

notamment.

Explications avec

Rabia Ferroukhi.

propos recueillis

par Cédric Gouverneur

AM : Seulement 2 % des

investissements dans les énergies

renouvelables ont été effectués

en Afrique, malgré son énorme

potentiel dans l’éolien, et surtout

le solaire. Pourquoi ?

Rabia Ferroukhi : Être doté de

ressources énergétiques renouvelables

est une condition nécessaire, mais

non suffisante. De nombreux

autres aspects jouent un rôle dans

l’orientation des investissements

vers les énergies renouvelables.

Ainsi, une dépendance économique

structurelle à une matière première

limite l’accès à un développement

industriel efficace. Surmonter ces

obstacles nécessite une amélioration

significative de la collaboration

internationale, afin de combler les

lacunes accumulées par le passé.

Les producteurs d’énergies fossiles

se trouvent à la croisée des chemins :

la demande de pétrole va baisser,

des millions d’emplois sont en jeu.

Comment peuvent-ils assumer la

transition vers les énergies vertes ?

L’IRENA estime que, dans un

scénario limitant le réchauffement

à 2 °C, la valeur des actifs bloqués

dans le secteur des combustibles

fossiles totaliserait 3300 milliards

de dollars d’ici 2050… Retarder

l’action pourrait faire grimper cette

valeur à 6500 milliards de dollars,

soit près du double ! Au contraire,

stimuler les investissements et aider

à la réallocation et à la création

d’emplois et de services dans d’autres

secteurs économiques aidera les

producteurs de combustibles fossiles

à tirer parti, eux aussi, de la transition

énergétique. En Afrique, notre scénario

de 1,5 °C (dans lequel le monde

atteint ses objectifs climatiques dans

le cadre de l’accord de Paris) prévoit

3,5 % d’emplois supplémentaires

sur la période 2021-2050.

Autre point critique : les subventions

aux carburants. Comment les

supprimer sans impacter les plus

vulnérables (une simple hausse

GREYFRIARS

94


SHUTTERSTOCK

des prix des tickets de bus pouvant

nuire au niveau de vie de dizaines

de milliers de personnes) ?

Celles-ci jouent un rôle essentiel

dans la distorsion des marchés de

l’énergie chez de nombreux pays

africains. Et les ménages à faible revenu

consacrent, proportionnellement,

une part beaucoup plus importante

de leurs ressources pour leurs

dépenses énergétiques. La transition

doit s’accompagner de mesures

pour la rendre plus juste et plus

équitable. Cela comprend des

subventions afin d’aider à l’accès aux

équipements en énergie renouvelable

et des politiques spécifiques pour

la distribution de ces énergies.

Personne ne doit être laissé de côté.

Certains modèles cités dans votre

rapport Renewable Energy Market

Analysis*, publié en janvier dernier,

estiment que les énergies

renouvelables créent

en moyenne trois fois plus

d’emplois que les fossiles !

Comment expliquer

un tel écart ?

La modélisation de Heidi

Garrett-Peltier révèle en effet

que l’investissement dans

les énergies renouvelables

crée – pour chaque million

de dollars de dépenses – près

de trois fois plus d’emplois que

dans les combustibles fossiles.

Le caractère « distributif » des énergies

renouvelables [c’est-à-dire leur accès

à tous les secteurs de la société, ndlr]

contribue à la création d’emplois de

qualité. Mais l’effet net sur l’emploi du

déploiement de la transition énergétique

dépend de davantage de facteurs que

la simple demande de main-d’œuvre

pour produire ces technologies.

L’ampleur de la transformation joue

un rôle important : l’électrification

liée à la transition introduit des

Le continent offre un énorme potentiel dans le solaire. Ici, au Zimbabwe.

changements sociétaux importants.

La modélisation socio-économique

des scénarios de l’IRENA montre que,

dans l’ensemble, le solde d’emplois

est positif en faveur de la transition

énergétique, car les nouveaux emplois

dépassent largement ceux perdus

dans les combustibles fossiles.

Les producteurs d’équipement

se trouvent surtout dans quatre pays :

les États-Unis, la Chine, le Japon

et l’Allemagne. Comment promouvoir

la fabrication de systèmes solaires

et éoliens sur le continent ?

Certains pays

africains sont dotés

On

prévoit un PIB

en Afrique

plus élevé que

celui réalisé

dans le cadre

de l’actuel

statu quo.

en minéraux essentiels

utiles aux éoliennes

ou aux batteries

électriques (notamment

le manganèse,

le cuivre, le lithium,

le cobalt, le chrome et

le platine…). L’ampleur

à laquelle l’Afrique

tirera avantage de la

transition énergétique

dépendra fortement de la capacité

des pays producteurs de matières

premières à investir et développer

les capacités de transformation plus

en amont de la chaîne de valeur. Ce

n’est que lorsque l’activité économique

passera de la simple exportation de

matières premières à celle de produits

à plus forte valeur ajoutée que ces pays

pourront s’emparer d’une plus grande

part des emplois liés à la transition.

Ceux-ci ne sont pas tous dans

l’industrie, il existe également un

énorme potentiel dans les services.

Le continent n’a que faiblement

contribué au réchauffement

climatique, mais désormais les

Africains sont appelés à s’adapter

à la transition énergétique…

Comment convaincre la population

des bénéfices de cette dernière ?

Nous devons nous débarrasser de

l’idée que la transition énergétique exige

des sacrifices, et comprendre que cette

transition vers un système énergétique

durable représente, en réalité, une

vaste opportunité. Notre modélisation

révèle que, malgré l’abandon difficile

des sources d’énergie à forte intensité

de carbone, la transition énergétique

s’avère extrêmement prometteuse

pour l’Afrique. En moyenne, sur

la période de transition, on prévoit

un PIB en Afrique plus élevé que

celui réalisé dans le cadre de l’actuel

statu quo. Mais c’est en matière de

bien-être qu’elle offre les avantages

les plus prononcés : notre indice de

bien-être de la transition énergétique

(qui intègre des composantes sociales,

économiques, environnementales,

etc.) s’améliore de plus de 25 % par

rapport au statu quo. La transition

apporte d’importants avantages

structurels pour l’Afrique, notamment

une économie diversifiée, innovante,

l’accès à l’énergie et de profonds

avantages pour l’environnement,

tous essentiels à un développement

socio-économique plus équitable. ■

*Disponible sur irena.org/publications.

AFRIQUE MAGAZINE I 429 – JUIN 2022 95


BUSINESS

Lacina Koné

DIRECTEUR GÉNÉRAL DE L’ALLIANCE SMART AFRICA

« Nous devons davantage

investir en nous-mêmes »

Le continent a

encore de nombreux

défis à relever avant

de pouvoir pleinement

profiter de l’opportunité

technologique et

digitale. Si l’Afrique

a connu de récents

progrès en matière

de développement,

elle doit faire attention

à une « nouvelle forme

de colonisation ».

Rencontre avec

l’Ivoirien Lacina

Koné, patron

de Smart Africa.

par Oscar Pemba

En tant que directeur général

de l’alliance Smart Africa,

une institution réunissant

des acteurs privés et publics

de l’économie africaine, Lacina Koné

passe la plupart de son temps sur la

route. Avant Barcelone, où il a assisté

fin février au Mobile World Congress,

le plus grand rassemblement au

monde pour l’industrie du mobile,

il s’est rendu en Estonie, pays

leader en matière d’administration

électronique et de numérisation.

Ces déplacements lui permettent

d’appréhender de nouvelles solutions

digitales pour le continent et de tirer

profit du partage de connaissance :

« En Estonie, je ne voulais pas

seulement comprendre comment les

Estoniens faisaient ce qu’ils faisaient,

mais ce qu’ils faisaient différemment. »

Cet entrepreneur acharné essaye

tant bien que mal de responsabiliser

les professionnels qui l’entourent.

Malgré les progrès réalisés en matière

d’investissements, particulièrement dans

le secteur technologique, Lacina Koné

déplore la part toujours faible portée par

le continent : « L’Afrique est le troisième

plus grand continent du monde et

ne représente pourtant que 1 % des

investissements mondiaux dans la

technologie. Nous avons une population

de 1,3 milliard d’habitants, mais ne

comptons que sept licornes. » Plus tôt

dans l’année, Lacina Koné a rencontré

Davit Sahakyan, vice-ministre arménien

de l’Industrie de haute technologie :

« L’Arménie compte 2,5 millions

d’habitants, et elle a pourtant constitué

un fonds national de capital-risque

et ambitionne de créer 10 licornes

dans les cinq ans ! » s’exclame

le directeur de Smart Africa.

Il s’inquiète en outre du fait qu’une

grande partie des investissements

actuels sont des capitaux étrangers.

« Nous devons promouvoir l’idée

du capital-risque sur notre propre

terrain. C’est ainsi que la Silicon Valley

a été créée, avec des capitaux locaux.

Pour l’instant, seul l’opérationnel est

en Afrique. L’argent est étranger. Les

sociétés sont enregistrées en dehors du

continent et, par conséquent, la valeur

ira ailleurs. À long terme, ce n’est pas

dans notre intérêt. » La question de la

souveraineté revient régulièrement sur

le tapis. Lacina Koné est persuadé que

l’Afrique a le talent et le savoir-faire pour

tirer parti de toutes ses opportunités,

mais reste néanmoins réaliste. Deux

types de partenariat définissent les

relations entre les acteurs étrangers et

africains, selon lui : « un partenariat

dur » en matière d’apport de matériel de

l’étranger, et « un partenariat doux et

intelligent », où les Africains fournissent

les idées et l’expertise pour appliquer

la technologie sur le continent.

Lacina Koné porte aussi beaucoup

d’intérêt à la question du stockage

96 AFRIQUE MAGAZINE I 429 – JUIN 2022


des données. Aujourd’hui, l’Afrique

en contrôle seulement 1,5 %,

quand les États-Unis sont à 70 %,

et la Chine à environ 22 %. « Nous

sommes peut-être des retardataires,

mais nous devons apprendre des

erreurs des autres ; c’est l’avantage

d’être en décalage ! C’est aussi une

question de souveraineté. Les données

africaines doivent être sur notre

sol. C’est la raison pour laquelle

nous faisons pression pour créer

des centres de données locaux

ainsi qu’un cloud africain. »

En prenant exemple sur l’Estonie,

il espère faire comprendre aux

entrepreneurs africains l’importance

de l’identification numérique : « C’est

une pierre angulaire. Sans elle, on

ne peut rien faire. Si nous voulons

l’inclusion numérique, l’administration

en ligne doit être en mesure d’effectuer

des contrôles KYC [Know Your

Customer, ndlr] ». Il considère cette

situation comme étant un « scandale

invisible ». « À l’heure actuelle, tous

les KYC effectués par les start-up

et le secteur privé sont basés sur

les numéros de téléphone mobile. »

Pour sortir de cette impasse

et attirer les investissements, Lacina

Koné tente de réunir politiciens et

businessmen autour du sujet de l’accès

à Internet. Selon lui, le partenariat

entre les secteurs privé et

public est la seule solution

viable : « La couverture

de 94 % de la population

mondiale est assurée par

la combinaison de câbles

sous-marins, de câbles

à fibres optiques et de

satellites. Mais comment se

fait-il que l’Afrique présente

toujours une connectivité

inférieure à 40 %, alors

que le monde, selon les données de

l’Organisation de coopération et de

développement économiques (OCDE),

est connecté en moyenne à 54 %? »

Le dirigeant de Smart Africa se

déplace régulièrement sur le continent

pour convaincre les gouvernements

à penser de façon stratégique et

harmonisée en matière de cadres

législatif et réglementaire, de protection

des données, et à des questions telles

que la capacité acité d’un cloud à grande

Il nous faut

promouvoir

l’idée du

capital-risque

sur notre

propre terrain.

échelle. L’homme se dit impatient car

il sait que les progrès peuvent être plus

rapides, mais s’inquiète d’une éventuelle

fuite des cerveaux – notamment

les ingénieurs logiciels – et appelle

à une refonte complète du

système éducatif. « N’est-ce

pas Dell qui affirme que

85 % des emplois en 2030

n’ont pas encore été

créés ? » Il juge que l’Afrique

n’a pas raté le coche et

qu’elle a tout à y gagner.

« Où est Nokia aujourd’hui ?

La seule constante est

que les choses changent

de plus en plus vite.

Nous sommes devenus un continent

de la téléphonie mobile d’abord. »

En 2021, le continent représentait 60 %

des transactions mondiales d’argent

via mobile. « Chacun avance à son

rythme, ce qui est compréhensible,

mais il y a un consensus sur le fait que

sans un secteur informatique puissant,

on est des laissés-pour-compte. » ■

Une institution panafricaine

DR

SOUTENUE PAR L’UNION AFRICAINE et imaginée par Paul Kagame, président du Rwanda,

Smart Africa a été conçue pour améliorer le paysage numérique sur le continent.

L’institution travaille à la fois avec le secteur privé et les gouvernements. Son conseil

d’administration étant composé de représentants du secteur privé, l’ordre du jour

est déterminé à la fois par ce dernier et le secteur public, ce qui en fait une structure

unique. Ses attributions sont vastes, allant de la collaboration avec les décideurs

politiques pour améliorer l’environnement réglementaire à l’harmonisation

de la réglementation sur le continent, en passant par la collaboration avec

les gouvernements et les opérateurs pour déterminer la meilleure façon de

réduire le coût des données. En résumé, il s’agit de faire preuve d’intelligence

pour tirer réellement parti des possibilités offertes par la technologie et de créer

un environnement propice à la réussite des entrepreneurs. De son côté, Lacina

Koné a été formé aux États-Unis. Il a été le conseiller d’Alassane Ouattara,

président de la Côte d’Ivoire, sur les questions relatives aux technologies

de l’information et de la communication (TIC). Avant cela, il avait passé

de nombreuses années outre-Atlantique au sein de la société de conseil

internationale Booz Allen Hamilton, toujours dans le domaine des TIC. ■

AFRIQUE MAGAZINE I 429 – JUIN 2022 97


BUSINESS

Gandoul et la connectivité

Orange en Afrique

Il y a cinquante ans, les communications par satellite sur le continent passaient

par le Sénégal. C’est naturellement que ce pays accueille le portail d’accès vers une

constellation satellitaire d’envergure, une avancée historique. par Emmanuelle Pontié

Ce 17 mai, journée

internationale des

télécommunications,

la petite localité de Gandoul,

située à 50 kilomètres à l’est de

Dakar, est à la fête. Elle procède

à une double cérémonie. Tout d’abord,

la commémoration du cinquantenaire

du site historique de la première station

terrienne des télécommunications

par satellite implantée en Afrique,

inaugurée le 5 avril 1972 par le

président Léopold Sédar Senghor, et

qui a rendu possibles les premières

communications par satellite au

Sénégal et en Afrique. Un mémorial

sera érigé autour du périmètre

de l’ancienne grande antenne de

50 mètres de haut, qui pèse 350 tonnes.

Le village de Gandoul bénéficiera

aussi du Projet village de la fondation

Sonatel, soutenu par les fondations

Orange et Société européenne des

satellites (SES), avec notamment

la construction d’infrastructures

de santé et d’éducation. L’ancien

ministre d’État Alassane Dialy Ndiaye,

premier Africain spécialisé dans les

communications spatiales, ingénieur

et chef du projet de construction de

la station de Gandoul, a partagé ses

souvenirs devant les applaudissements

de l’assemblée réunie pour l’occasion.

Mais la journée devait aussi marquer

le lancement d’une nouvelle ère

pour le téléport : le déploiement

du premier gateway 03b mPower en

Afrique, fruit d’un partenariat entre

les sociétés Orange, SES et Sonatel.

En plus clair : le Sénégal deviendra

la porte d’entrée du continent pour une

constellation initiale de 11 satellites

de haute performance, mobiles et situés

en moyenne orbite, à 8 000 kilomètres

de la Terre. En accueillant l’une des

huit stations de ce type existant

dans le monde, le Sénégal garde sa

position de leader dans le domaine.

L’Afrique bénéficiera ainsi d’un accès

facilité à des services de connectivité

à des débits de plusieurs gigabits

par seconde. Dans son discours,

le ministre de l’Économie numérique

et des Télécommunications, Yankhoba

Diatara, a souligné,

célébrant entre autres

le thème de la 53 e édition

de la journée internationale

des télécommunications,

« l’amélioration de la

vie des personnes âgées

et de leurs familles par

l’accessibilité et l’inclusivité

numériques. […] L’enjeu

est de faire en sorte qu’elles

puissent avoir accès à ces

technologies et d’éviter une fracture

numérique qui ne les prendrait pas

en compte. C’est un devoir pour nous,

notre responsabilité morale, de tirer le

Nous

investissons

massivement

pour le mobile

et en faveur

du réseau fixe

entre les pays.

Christel Heydemann dirige

le groupe Orange depuis le 4 avril.

meilleur parti des possibilités offertes

par la 5G, l’intelligence artificielle,

l’Internet des objets, l’informatique

en nuages, la santé numérique et

d’autres technologies ».

À la manœuvre, la société

française Orange a pour

projet de se connecter aux

constellations satellites

afin de couvrir l’ensemble

des zones blanches.

Avec une couverture

mobile de 99 % de la

population sénégalaise

et un service 4G offert

à 90 % des habitants,

elle lancera les premiers tests 5G cette

année. Selon Jérôme Barré, CEO

d’Orange Wholesale & International

Networks : « Le trafic international

NICOLAS GOUHIER

98 AFRIQUE MAGAZINE I 429 – JUIN 2022


Ci-dessus, de gauche à droite

(en costume) : Jérôme Barré, CEO

d’Orange Wholesale & International

Networks ; Jean-Luc Vuillemin,

directeur des réseaux et des services

internationaux d’Orange ; Sékou Dramé,

DG de Sonatel ; et Yankhoba Diatara,

ministre de l’Économie numérique

et des Télécommunications.

DR (2)

La fameuse antenne de Gandoul, érigée en 1972 sous Léopold Sédar Senghor.

Haute de 50 mètres, elle pèse 350 tonnes.

en gigaoctets augmente

de 35 % chaque année. Un groupe

comme le nôtre a pour enjeu

d’accompagner les besoins en

connectivité de plus en plus forts

que connaît l’Afrique. C’est pourquoi

nous investissons massivement

sur le continent, à hauteur de

1 milliard par an, pour le mobile,

mais aussi en faveur du réseau fixe

et de l’interconnectivité entre les pays,

à travers trois axes. Tout d’abord, le

câble sous-marin, afin d’accéder à des

contenus éloignés, comme les géants

du Web. L’Afrique doit être raccordée

en sécurité, avec deux ou trois câbles,

comme au Sénégal. Nous essayons

ainsi de mailler tous les pays côtiers.

En ce qui concerne le terrestre,

le réseau Djoliba dessert huit États

d’Afrique de l’Ouest : le Sénégal,

le Ghana, le Burkina Faso, la Côte

d’Ivoire, le Liberia, la Guinée, le Mali

et le Nigeria. C’est le premier réseau

totalement interconnecté, avec un seul

interlocuteur, technique, commercial,

etc. Et enfin, le satellite, qui est une

solution de connexion directe. Nous

pouvons y accéder avec un portable

lambda. » Avec une triple solution de

connectivité, enrichie par le nouveau

téléport de Gandoul, qui devrait être

opérationnel d’ici à la fin de cette

année, l’Afrique devrait bénéficier

d’une réelle amélioration de son accès

aux communications et aux nouvelles

technologies. Grâce, en partie, au rôle

de pionnier historique du Sénégal. ■

AFRIQUE MAGAZINE I 429 – JUIN 2022 99


BUSINESS

Le BTP turc

à l’assaut du continent

Les entreprises de construction du pays sont de plus en plus présentes

dans un contexte de recul de la « Chinafrique ».

Le palais des sports Dakar Arena a été érigé

par la société Summa.

Inauguré en février, le stade

olympique de Diamniadio – la

fameuse ville nouvelle près de la

capitale sénégalaise – est l’œuvre

d’une entreprise de bâtiment et travaux

publics (BTP) turque, Summa, qui a

bâti cette enceinte de 50 000 places

en dix-huit mois. Elle a aussi érigé

le palais des sports Dakar Arena

ainsi que le centre des expositions

de Dakar. La société est par ailleurs

co-actionnaire – avec son compatriote,

le groupe cimentier Limak – de

l’aéroport international Blaise Diagne.

Son carnet de commandes africain ne

désemplit pas : des aéroports au Niger,

en Guinée-Bissau, en Sierra Leone,

un stade au Rwanda, ou encore des

centres d’exposition en République

démocratique du Congo et en Guinée

équatoriale… Depuis 2015, Summa

prospecte aussi l’or au Niger. « Il y a

dix ans, nous n’avions aucun projet

en Afrique en dehors de la Libye,

aujourd’hui, cela concerne 99 % de nos

activités », a résumé Selim Bora, PDG de

la société, début mai à The Economist.

La plupart des groupes de BTP turcs

sont dans le même cas : désormais,

17 % de leurs chantiers à l’étranger

sont situés en Afrique subsaharienne…

contre seulement 0,3 % en 2008 !

Quarante des plus importantes

entreprises de construction du globe

sont turques. Le secteur du BTP est le

troisième le plus important au monde,

SYLVAIN CHERKAOUI POUR JA

100 AFRIQUE MAGAZINE I 429 – JUIN 2022


DR

après la Chine et les États-Unis.

Très présents en Afrique du Nord, ces

groupes se sont tournés vers le sud

du Sahara après la chute du colonel

Kadhafi en 2011, le chaos libyen les

incitant à diversifier leurs activités.

Leur réputation les y avait précédés :

« Beaucoup de dirigeants africains

qui avaient visité la Libye et apprécié

les ouvrages turcs étaient impatients

de travailler avec eux », souligne

The Economist. Ces sociétés ont en

effet la réputation de travailler plus

vite que leurs concurrents chinois,

pour un rendu de qualité. Surtout,

leurs chantiers sur le continent font

majoritairement appel à des ouvriers

et des sous-traitants africains, alors

que les Chinois ont tendance à faire

venir leur propre main-d’œuvre. Signe

des temps, le groupe Yapi Merkezi

a remporté fin décembre, face à des

concurrents chinois, l’appel d’offres

pour la construction de la ligne de

chemin de fer reliant Dar Es Salam au

lac Victoria en Tanzanie, pays pourtant

partenaire historique de Pékin.

L’essor du made in Türkiye (le

pays ne souhaite plus être appelé

« Turkey » en anglais, qui signifie

aussi « dinde »…) est concomitant

du reflux de la Chinafrique : selon le

Boston University Global Development

Policy Center, après deux décennies

de domination et un pic en 2016, les

prêts chinois ont chuté de 78 % l’an

dernier, pour un montant inférieur

à 2 milliards de dollars, soit leur

plus bas niveau en Afrique depuis

2004 ! Le Covid-19 est passé par là :

affecté par une récession en 2020, le

continent est plus regardant envers

les prêts de l’Empire du Milieu, son

premier créancier. La crise a aussi

affecté la capacité de prêt de la Chine.

La nature ayant horreur du vide,

ses challengers, notamment turcs,

prennent donc le relais. ■ C.G.

Un étonnant modèle

de coopération sud-sud

La République du Congo va concéder 12 000 hectares

de maraîchages au Rwanda.

L’annonce a été faite

à l’occasion de la visite

du président rwandais Paul

Kagamé à son homologue congolais

Denis Sassou-Nguesso (DSN),

mi-avril : la République du Congo

va céder 12 000 hectares de terres

agricoles au Rwanda. Les parcelles,

concédées par Brazzaville à Kigali

pour une période de vingt-cinq ans,

sont constituées de maraîchages situés

au bord du fleuve Congo. Il y sera

principalement cultivé du ricin, plante

avec laquelle est produite de l’huile,

susceptible d’être exportée. Les deux

pays d’Afrique centrale – qui n’ont

pas de frontière commune – ont en

effet chacun des besoins que l’autre

peut satisfaire : le Congo (342 000 km 2

pour 5,5 millions d’habitants) compte

Le président rwandais

Paul Kagamé a été accueilli

par son homologue congolais

Denis Sassou-Nguesso

le 13 avril dernier.

10 à 12 millions de terres arables,

dont 5 % seulement sont exploitées.

Inversement, le pays des mille collines,

douze fois moins vaste mais presque

trois fois plus peuplé (26 000 km 2

pour 13 millions d’habitants), souffre

d’un manque chronique de terres,

ce qui entraîne des litiges fonciers et

des tensions sociales. DSN et Kagamé

entendent ainsi démontrer le potentiel

de la coopération sud-sud au service

du développement du continent.

Certains à Brazzaville redoutent

cependant que le Rwanda profite de

ce deal davantage que son partenaire :

« Il y aura le made in Congo, mais

les ressources financières vont atterrir

dans une banque de Kigali », a estimé

le 3 mai l’analyse économique Alphonse

Ndongo à nos confrères de RFI. ■ C.G.

AFRIQUE MAGAZINE I 429 – JUIN 2022 101


VIVRE MIEUX

Pages dirigées par Danielle Ben Yahmed, avec Annick Beaucousin et Julie Gilles

L’ANDROPAUSE,

LA MÉNOPAUSE AU MASCULIN

LES HOMMES CONNAISSENT MAL CE PHÉNOMÈNE. ILS EN SOUFFRENT POURTANT

TOUS, MAIS À DES DEGRÉS DIVERS.

ON ASSIMILE l’andropause chez les hommes à la

ménopause chez les femmes. Il s’agit dans les deux

cas d’une histoire d’hormones avec des différences.

Chez les femmes, la ménopause correspond à la fin

de la sécrétion des hormones estrogènes et progestérone,

elle marque la fin de la fertilité. Chez les hommes,

il n’y a pas d’arrêt de production des hormones masculines,

mais une baisse de la sécrétion de testostérone (principale

hormone masculine, essentiellement produite dans

les testicules). On parle alors d’andropause, ou de déficit

androgénique lié à l’âge, lorsque cette baisse s’accompagne

de symptômes. La production de spermatozoïdes

n’est pas stoppée, et l’homme peut toujours procréer.

Toutes les femmes sont concernées par la ménopause,

même si elles n’en subissent pas forcément les désagréments

avec la même intensité. En revanche, l’andropause n’est

pas systématique : il y a des hommes qui gardent toute leur

vie un taux assez élevé de testostérone, tandis que d’autres

souffrent d’un franc déficit. En fait, l’andropause ne touche

qu’une petite partie des hommes (aux alentours de 25

à 30 % après 60 ans), même si la baisse de la testostérone,

progressive, se produit chez tous : à partir de 30 ans,

le taux diminue déjà d’environ 1 % par an, étant un

phénomène naturel lié au vieillissement. Mais la majorité

en conserve tout de même assez pour ne pas avoir de

symptômes, et donc ne pas s’en rendre compte. Les normes

SHUTTERSTOCK

102 AFRIQUE MAGAZINE I 429 – JUIN 2022


de testostérone varient selon les tranches d’âge, et

le dosage se fait par analyse de sang à deux reprises,

à un mois d’intervalle, pour confirmation du diagnostic.

Quand elle se manifeste, l’andropause peut aussi bien

survenir à 50 ans qu’à 60 ou 65 ans – voire encore plus tard.

La testostérone régulant la fonction sexuelle masculine,

les symptômes les plus courants sont la diminution du

désir, des érections moins fréquentes et moins fermes. Il y a

également disparition des érections spontanées nocturnes ou

matinales. L’andropause peut provoquer d’autres symptômes :

fatigue, état dépressif, irritabilité, prise de graisse au niveau

abdominal, diminution de la force et de la masse musculaire,

de la densité osseuse ou encore de la pilosité. Une sudation

importante (des bouffées de chaleur) ou des troubles de

la mémoire ou du sommeil peuvent aussi être constatés.

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LIMITER LES SYMPTÔMES

Le surpoids augmente le risque de souffrir d’andropause,

le tissu graisseux entraînant une réduction des hormones

masculines. Tout ce qui permet de perdre de la graisse,

comme une alimentation adaptée et de l’exercice

physique, est ainsi bénéfique pour la testostérone : cela

aide à préserver son taux ou à diminuer les symptômes

de l’andropause. Une consommation excessive d’alcool

peut aussi affecter la production hormonale masculine,

de même que, selon certaines données, le fait de dormir

moins de 6 heures par nuit sur le long terme.

Pour limiter les symptômes, on peut prendre un

traitement hormonal substitutif au long cours. La testostérone

peut être prescrite sous forme de comprimés, de patchs,

de gels à appliquer quotidiennement sur la peau ou sous

forme injectable (avec une administration à plusieurs

semaines d’intervalle). Son action peut être variable, mais

en principe, il permet de réduire les symptômes gênants,

de redonner un coup de fouet à la libido, d’améliorer

la force musculaire et de diminuer la masse grasse.

Avant sa prescription, un bilan est indispensable

car diverses affections sont contre-indiquées (comme

un cancer du sein – possible chez l’homme –, de la prostate…),

la testostérone pouvant favoriser le développement d’un

cancer débutant. En revanche, contrairement à une crainte,

ce traitement ne favorise pas le déclenchement d’un cancer

de la prostate. Si le traitement hormonal est contre-indiqué

ou non voulu, une prescription de médicaments

de la dysfonction érectile, une perte de poids ou encore

une activité physique plus soutenue peuvent permettre

de retrouver une meilleure qualité de vie. ■ Julie Gilles

DES CRAMPES

EN MARCHANT ?

PERÇUES COMME BANALES, ELLES PEUVENT

AUSSI ÊTRE LE SIGNE D’UNE ARTÉRITE.

SOUVENT, on s’inquiète peu de ces crampes :

on les attribue à un manque de magnésium,

à une fatigue musculaire… Et puis, lorsqu’on

s’arrête de marcher quelques minutes, le

mal disparaît, donc on ne s’inquiète pas.

Or, le fait d’avoir des crampes qui se répètent

lors de la marche doit faire penser à un problème

d’artères : celles des jambes irriguant les muscles,

sont encrassées par des plaques de graisses et peuvent

finir par se boucher. Tabagisme, diabète, excès de

cholestérol ou encore hypertension favorisent cette

maladie appelée « artériopathie oblitérante des

membres inférieurs », ou communément « artérite ».

Il est capital de consulter son médecin afin

d’éviter une aggravation (difficultés de marche,

puis douleurs au repos). Il existe des traitements

efficaces, mais il faut arrêter de fumer et continuer

à marcher régulièrement (30 minutes trois fois

par semaine). Consulter permet en parallèle

de rechercher le même problème d’artères

obstruées au niveau du cœur ou du cerveau :

un traitement peut ainsi permettre d’éviter

un infarctus ou un AVC. ■ Annick Beaucousin

AFRIQUE MAGAZINE I 429 – JUIN 2022 103


VIVRE MIEUX

DES PLANTES

CONTRE L’ARTHROSE

UNE OPTION NATURELLE À NE PAS NÉGLIGER POUR ÉLOIGNER LES DOULEURS.

Les baies et les feuilles de cassis ont des propriétés

anti-oxydantes et anti-inflammatoires.

L’ARTHROSE EST UNE ATTEINTE du cartilage : lésé,

il se dégrade peu à peu, d’où le mal. Le réflexe est alors

de se tourner vers des médicaments antidouleur et

anti-inflammatoires, mais tout miser sur eux ne suffit pas.

Avant tout, deux points sont essentiels. En premier lieu,

il faut continuer à bouger (sauf poussée très douloureuse) :

une activité physique douce régulière entraîne la sécrétion

d’endorphines qui contrôlent la douleur, améliore la

mobilité des articulations et diminue l’inflammation

qui les agresse. Par pression sur le cartilage, le mouvement

améliore ainsi sa nutrition et stimule sa reconstruction.

Au besoin, de la kinésithérapie est recommandée.

Le second point capital est de batailler contre le surpoids :

les kilos en trop augmentent en effet la pression sur

les articulations et les cartilages des membres inférieurs,

les surmenant. Mais ce n’est pas tout, le tissu graisseux

sécrète des substances inflammatoires néfastes sur

toutes les articulations, y compris celles des mains.

La phytothérapie est en outre très intéressante

pour combattre le mal. L’harpagophytum est souvent

la première plante préconisée, des études ayant montré

qu’elle diminue bel et bien les douleurs. Elle peut ainsi

permettre de réduire la consommation de médicaments.

Il est conseillé de la prendre en gélules afin d’absorber

une bonne teneur en principes actifs (2 à 4 g par jour).

Mais il faut savoir que l’efficacité n’est pas immédiate :

cela nécessite plusieurs semaines pour avoir des résultats.

Autre plante intéressante, le cassis (baies et feuilles) :

ses propriétés anti-oxydantes et anti-inflammatoires,

grâce à ses flavonoïdes, soulagent les douleurs articulaires.

On le prend en tisane (40 g pour ½ litre d’eau), à plusieurs

reprises dans la journée, en cures de trois semaines

espacées d’une semaine d’arrêt. Pendant une crise très

douloureuse, on peut également boire trois à cinq tasses

par jour de cette tisane à l’effet « aspirine naturelle » :

un mélange de fleurs de reine-des-prés et d’écorce de

saule blanc, à raison de 3 g de chaque dans 25 cl d’eau.

Enfin, on pense aux huiles essentielles pour une

douleur localisée sur une articulation peu profonde (mains,

genoux…). Celles de gaulthérie et de gingembre notamment

ont des propriétés antidouleur et anti-inflammatoires : on

mélange trois gouttes de chaque dans une demi-cuillerée

d’huile végétale, et on se masse en douceur.

Dans tous les cas, il faut demander conseil

à son médecin ou son pharmacien pour s’assurer

de l’absence de contre-indication aux plantes. ■ A.B.

SHUTTERSTOCK

104 AFRIQUE MAGAZINE I 429 – JUIN 2022


SE BLANCHIR LES DENTS,

MAIS PAS N’IMPORTE COMMENT

AVOIR UN SOURIRE ÉCLATANT EST UN RÊVE POUR BEAUCOUP.

IL FAUT NÉANMOINS ÊTRE PRUDENT.

En bref

Le pouvoir dans

votre assiette

● Un chef et un médecin

ont mis en commun

leurs savoirs pour donner

les clés d’une bonne

santé, d’une alimentation

saine, sans régimes ni

frustrations, en s’écoutant

et en faisant preuve de

bon sens. Bien manger

ne coûte pas plus cher !

L’Assiette santé :

Alimentation, sommeil,

sport et bien-être,

par Thierry Marx et le

Dr Alexandra Dalu,

Flammarion, 19,90 euros.

SHUTTERSTOCK - DR - SHUTTERSTOCK

QUAND ON SOUHAITE blanchir ses dents,

le risque est d’utiliser des produits agressifs

qui vont attaquer l’émail, cette couche dure

recouvrant les dents et leur donnant leur

teinte brillante. Avec plusieurs conséquences

possibles : une sensibilité au brossage, au

contact du chaud et/ou du froid, d’aliments

acides ou sucrés… L’émail peut aussi être en

quelque sorte abrasé, plus fin, et devenir une

porte ouverte aux attaques microbiennes. Il

peut également laisser apparaître la dentine

en dessous, dentine qui a toujours une

couleur jaune… allant bien sûr à l’encontre

du résultat escompté ! Et malheureusement,

une fois l’émail abîmé, c’est définitif, il ne

se régénère jamais. Il faut donc être prudent.

Utiliser des dentifrices blancheur

ou blanchissants n’est pas très risqué :

ils vont surtout aider à limiter les

colorations sur les dents, dues par

exemple aux boissons contenant des

tanins (thé, café, vin), au tabac…

En revanche, il faut se méfier d’autres

méthodes, même « naturelles ». Ainsi,

mettre du citron sur sa brosse à dents pour

éliminer des taches est une fort mauvaise

idée ! Le citron battant des records d’acidité,

plus on en met, plus on abîme ses dents

avec une déminéralisation de l’émail,

et plus on les jaunit ! Utiliser du charbon

peut avoir les mêmes conséquences, avec

un amincissement de l’émail. Et cela vaut

aussi pour la poudre de bicarbonate.

Des « bars à sourire » se sont ouverts

un peu partout. Mais le blanchiment,

peu cher, n’y est pas effectué par des

professionnels de santé, les produits

employés sont peu concentrés en actifs,

et l’effet blanchiment ne dure pas

longtemps. Certes, il y a peu de risques,

cependant un contrôle au préalable chez

son dentiste est conseillé : un problème

de carie ou d’inflammation des gencives

pourrait être aggravé par l’acte.

Un blanchiment en cabinet dentaire

est d’ailleurs la meilleure solution, car

réalisé dans les règles de l’art et durable.

Les dentistes utilisent des gels à base de

peroxyde d’hydrogène très concentrés et

réalisent des gouttières sur mesure pour

y déposer le produit. Attention, les produits

à base de peroxyde d’hydrogène fortement

concentrés que l’on trouve sur Internet ne

doivent pas être employés à la maison sous

peine d’ennuis : hypersensibilité, douleurs,

résultat inadapté ou encore dents abîmées…

Enfin, c’est à savoir : le blanchiment

n’agit que sur les dents naturelles. Donc,

en cas de couronne en céramique ou

de dent comblée avec un composite,

il faudra souvent la refaire si l’on veut

arriver à la même teinte. ■ J.G.

L’avocat, bon

pour le cœur

● On le savait déjà plein

de bienfaits, mais une

étude, publiée dans le

Journal of the American

Heart Association, menée

durant trente ans sur plus

de 100000 personnes

confirme son atout

pour le cœur. Ainsi, en

mangeant un avocat par

semaine, on a un risque de

maladies cardiovasculaire

et coronarienne inférieur

de 16 et 21 % par rapport

à quelqu’un qui n’en mange

rarement ou jamais.

AFRIQUE MAGAZINE I 429 – JUIN 2022 105


LES 20 QUESTIONS

Lucibela

Nouvelle ambassadrice des musiques du

Cap-Vert, la chanteuse signe son deuxième

album. VIBRANTE DE SAUDADE,

sa voix raconte les joies, les peines,

les défis des femmes de son « petit pays ».

propos recueillis par Astrid Krivian

1 Votre objet fétiche ?

Mon téléphone portable ! Il rassemble mon travail,

mes appels, mes loisirs. Je ne peux pas vivre sans.

2 Votre voyage favori ?

L’Australie. C’était un rêve ! J’ai adoré

Sydney. Maintenant, j’aimerais découvrir

le Japon ou la Corée du Sud.

3 Le dernier voyage que vous avez fait ?

En France à Albi, pour un concert

hommage à Césaria Evora.

4 Ce que vous emportez toujours

avec vous ?

Un porte-clés réalisé par ma fille

de 9 ans. Et mes peignes afro :

un dans mon sac à main et un

dans mon bagage en soute !

5 Un morceau de musique ?

Pendant longtemps, « Your Song »,

d’Elton John, était une obsession.

6 Un livre sur une île déserte ?

L’Alchimiste, de Paulo Coelho. Enfant,

je n’étais pas encouragée à la lecture.

Maintenant, je me mets doucement à lire

des ouvrages recommandés par des proches.

7 Un film inoubliable ?

Pretty Woman. Je ne m’en lasse pas !

8 Votre mot favori ?

« Musique ».

Amdjer,

Lucibela/Sony.

9 Prodigue ou économe ?

Avant, j’étais prodigue. Mais après de nombreuses

difficultés, je suis devenue plus économe.

10 De jour ou de nuit ?

De nuit, assurément. Je ne suis pas du

genre à aller en boîte, mais j’aime sortir,

me promener, être avec des amis.

11 Twitter, Facebook, e-mail,

coup de fil ou lettre ?

Coup de fil. Je ne suis pas aussi moderne

que les gens de ma génération [rires] !

12 Votre truc pour penser à autre chose,

tout oublier ?

Écouter de la musique. Je peux penser,

réfléchir, mais aussi oublier le monde extérieur

avec des écouteurs sur les oreilles.

13 Votre extravagance favorite ?

Passer une journée entière dans

les magasins à acheter des vêtements.

14 Ce que vous rêviez d’être

quand vous étiez enfant ?

Économiste. Ce n’était pas vraiment un rêve,

mais autour de moi, on disait que c’était

un bon travail. Maintenant, si je n’étais pas

chanteuse, j’aimerais être massothérapeute.

15 La dernière rencontre qui vous

a marquée ?

Un rendez-vous amoureux ? Ça fait longtemps

que je n’ai pas eu de rencontre inoubliable…

16 Ce à quoi vous êtes incapable

de résister ?

La bonne cuisine !

17 Votre plus beau souvenir ?

La première fois que j’ai vu le visage

de ma fille, à la maternité. J’ai parfois

l’impression que son parfum est resté le même.

18 L’endroit où vous aimeriez vivre ?

Au Portugal, où je vis. Je m’y sens bien.

19 Votre plus belle déclaration d’amour ?

Je n’ai jamais eu de déclarations d’amour comme dans

les films [rires] ! C’est plutôt des « Je t’aime », je ressens

de l’amour, de l’affection, de l’attention, de l’amitié.

20 Ce que vous aimeriez que l’on retienne

de vous au siècle prochain ?

Que je communiquais de bonnes énergies aux gens,

réchauffais leur cœur, leur apportais de la joie avec

ma voix. Que je perpétuais la musique traditionnelle

du Cap-Vert, et la diffusais partout où j’allais. ■

ALEX TOME - DR

106 AFRIQUE MAGAZINE I 429 – JUIN 2022


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