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ÉDITO

La Tunisie

en transition

permanente

par Zyad Limam

Biennale

DAK’ART EST UNE FÊTE !

Des

combattants

déjeunent dans

leur tranchée,

en 1915.

Soldats de la coloniale

Le destin héroïque

et tragique

des tirailleurs

LA CRISE

QUI VIENT

Ukraine, énergie, inflation,

sécurité alimentaire, dette… L’Afrique face à la tempête.

HISTOIRE

L’odyssée

des rois

de Napata,

pharaons

noirs

INTERVIEW

Ndèye

Fatou Kane

« Ce monde

est

fait

pour les

hommes »

+

Découverte

DJIBOUTI

CÉLÈBRE

SES 45 ANS!

429 - JUIN 2022

L 13888 - 429 S - F: 4,90 € - RD

France 4,90 € – Afrique du Sud 49,95 rands (taxes incl.) – Algérie 320 DA – Allemagne 6,90 € – Autriche 6,90 € – Belgique 6,90 € – Canada 9,99 $C

DOM 6,90 € – Espagne 6,90 € – États-Unis 8,99 $ – Grèce 6,90 € – Italie 6,90 € – Luxembourg 6,90 € – Maroc 39 DH – Pays-Bas 6,90 € – Portugal cont. 6,90 €

Royaume-Uni 5,50 £ – Suisse 8,90 FS – TOM 990 F CFP – Tunisie 7,50 DT – Zone CFA 3 000 FCFA ISSN 0998-9307X0


édito

LA TUNISIE EN

TRANSITION PERMANENTE

PAR ZYAD LIMAM

Fin mai 2022, voyage à Tunis, avec les sensations,

les différences et les convergences entre ce

que l’on lit et l’on entend à l’extérieur et ce que l’on

ressent sur place. Cette magnifique baie de Tunis tout

d’abord, la mer Méditerranée, lorsque l’on atterrit. Le

premier contact avec l’aéroport, Tunis-Carthage, qui

semble tel un vieux navire amiral, saturé et épuisé.

Cette sensation d’activité, de fourmillement, avec

les embouteillages, les immeubles flambant neufs,

tous ces nouveaux quartiers, qui encerclent de plus

en plus l’ancien centre-ville, ces autoroutes urbaines,

ces embouteillages permanents, ces gens, nombreux,

qui conduisent comme de véritables dingues,

des dangers publics pour eux-mêmes et pour les

autres. Il y a ces restaurants pleins, ces marchés animés,

ces boutiques achalandées. Et cette impression

pourtant que tout coûte cher, horriblement cher. Il y

a ces grands bateaux que l’on voit dans la rade du

port, au large, et dont un spécialiste me dit qu’il s’agit

de cargaisons de blé qui attendent un paiement

avant de débarquer… Il y a ces hôtels complets, un

peu partout de Tunis à Djerba, avec les touristes qui

reviennent en masse. Il y a eu le pèlerinage de la

Ghriba, un véritable succès avec des centaines de

fidèles venus se recueillir et festoyer dans l’une des

plus anciennes synagogues du monde arabe. Avec

les sempiternelles polémiques stériles sur les relations

entre la Tunisie, sa diaspora juive et les passeports

qu’elle détient…

Une dame évoque une urgence médicale, un

séjour dans une clinique privée, avec des médecins

et des équipements dignes de l’Europe, de la médecine

du premier monde. Et puis, il y a ces hôpitaux

publics qui faisaient autrefois la gloire de la Tunisie

et qui luttent, se déglinguent, malgré le dévouement

et la qualité des équipes. Un peu comme l’école et

les universités.

Il y a cette Tunisie fonctionnelle, dans son

siècle, celle des gens aisés, qui semble surfer sans

trop de problèmes sur la vague des incertitudes.

Cette autre Tunisie, celle des classes moyennes et

des gens modestes, fragilisés, qui voient l’inflation

et la paralysie économique rogner les revenus et les

salaires. Cette autre encore, celle du bled, ou des

banlieues pauvres, ou des régions déshéritées, et qui

semble comme prostrée. Cette Tunisie enfin qui vit

de l’économie informelle, du cash et des dinars qui

passent de main en main, une Tunisie pas franchement

légale, mais qui sert probablement de matelas

ou d’amortisseurs à toutes les autres.

Il y a ces discussions passionnantes avec

une jeunesse toujours mobilisée, ces acteurs de

la société civile, ces artistes qui cherchent toujours

plus d’espaces de liberté. Il y a ces sportifs émérites

comme la tenniswoman Ons Jabeur (qui est entrée

dans le top 5 mondial) ou le nageur Ahmed Hafnaoui

(médaille d’or sur 400 mètres nage libre aux JO de

Tokyo 2021). On inaugure une rue de La Goulette

du nom de Claudia Cardinale, et la star italienne,

84 ans, était présente, là, dans la ville où elle est née,

témoignage émouvant sur les origines multiples

de la tunisianité.

Il y a ces entrepreneurs qui cherchent à investir,

malgré la crise, à ouvrir les marchés de l’avenir

(santé, digital, services…). Et puis, il y a aussi ces

chiffres désespérants, ceux de l’émigration, ces

hommes, femmes et enfants, pauvres ou fortunés, qui

s’échappent, pour aller vivre ailleurs. Il y a ces villes,

ces campagnes, qui donnent une nette sensation

de laisser-aller, cette impression que tout cela n’est

pas très propre et que tout le monde s’en fiche, cet

espace du bien commun qui paraît comme délaissé

et abandonné. Comme si les Tunisiens se refermaient

sur leur « sphère privée », sur leur vie, leur chez-soi, leur

business, tout en délaissant une sphère « publique »

jugée épuisante, dysfonctionnelle, sans espoir…

En ce fin mai-début juin, tous les écrans sont

occupés par le président de la République, Kaïs

AFRIQUE MAGAZINE I 429 – JUIN 2022 3


Saïed. Près d’un an après avoir dissous le Parlement et pris

de lui-même les pleins pouvoirs (c’était le 25 juillet 2021),

le président accélère, fonce même… Il n’a pas froid aux

yeux, il a un plan qu’il veut imposer, il le dit depuis des

mois, voire des années. Kaïs Saïed veut transformer, refonder

la Tunisie, balayer les structures héritées de l’avantrévolution

et de l’après-révolution. Il veut faire naître une

nouvelle république, aux contours plus ou moins définis,

qui serait réellement révolutionnaire. Où le peuple et

le président se partageraient la légitimité et la souveraineté,

balayant au passage tous les corps intermédiaires,

partis, institutions, justice… Il veut lutter contre la

corruption, perçue comme systémique. Pour le huitième

président de la République (après Habib Bourguiba, Zine

el- Abidine Ben Ali, l’intérim de Mohamed Ghannouchi,

Fouad Mebazaa, Moncef Marzouki, Béji Caïd Essebsi, et

l’intérim de Mohamed Ennaceur), le système est clairement

pourri, à l’agonie. Il faut tout refaire. Et on verra plus

tard pour le business, l’économie, les investissements,

secteurs de toute façon hautement suspects qu’il faudra

réorienter vers le développement « vrai » du pays…

Le président a exclu du dialogue national,

annoncé début mai, les partis politiques. La puissante

centrale syndicale, l’Union générale tunisienne du travail

(UGTT), a refusé, elle, d’y participer, comme d’autres

aussi. Il a modifié de lui-même la composition de l’Instance

supérieure indépendante pour les élections (ISIE),

qui avait pourtant assuré le déroulement relativement

satisfaisant des consultations depuis 2011. Kaïs Saïed

« trace » malgré les objections des partenaires historiques,

États-Unis, France, Union européenne, ou les

messages surprenants en forme de leçons de démocratie

du voisin algérien… Il invoque la souveraineté

nationale, il tance les membres de la Commission de

Venise, organe consultatif du Conseil de l’Europe sur

les questions constitutionnelles, les somme de quitter la

Tunisie… Le président veut faire voter sa nouvelle constitution

le 25 juillet prochain. Mais à la date où ces lignes

sont écrites, tout début juin, personne ou presque n’a

encore vu le projet de nouvelle loi fondamentale. Même

le mode de scrutin semble mystérieux. Par ailleurs, dans

la nuit du 1 er au 2 juin, le président a révoqué 57 juges

pour incompétence, corruption, voire complicité avec

les terroristes… 57 juges qui vont passer du prétoire au

banc des accusés.

Kaïs Saïed aura été sous-estimé. Lors de sa campagne

électorale de 2019, au début de sa présidence,

sous-estimé aussi lors de sa prise du pouvoir du 25 juillet

2021. Sous-estimé depuis, dans sa marche méthodique,

envers et contre tous, vers une nouvelle architecture institutionnelle.

L’ancien professeur de droit au discours

emphatique est devenu un « politique » qui a conquis la

Tunisie sans coup férir…

Une bonne partie de l’appareil d’État, des institutions

sécuritaires, des forces de l’ordre appliquent ses

ordres, font tourner comme ils le peuvent la machine. Il

y a une cheffe du gouvernement, Najla Bouden, et des

ministres. Le président bénéficie de l’onction du suffrage

populaire. Il a été élu. Son discours sur « la corruption » et

« la probité » a touché les plus fragiles et les plus jeunes.

Il est soutenu également par tous ceux, et ils sont nombreux,

dont le premier objectif était de se débarrasser

des islamistes, d’Ennahdha, de Rached Ghannouchi,

de cette fameuse théorie du « consensus » qui a prévalu

depuis la chute de Ben Ali. Il est soutenu, même passivement,

par une partie de l’opinion, épuisée par les

errements, l’immobilisme et les divisions de la dernière

décennie, les blocages politiques, la pandémie de

Covid-19… Kaïs Saïed n’est peut-être pas aussi populaire

qu’en 2019, mais il n’est pas globalement impopulaire en

ce début d’été 2022.

4 AFRIQUE MAGAZINE I 429 – JUIN 2022


Lors de la cérémonie

d’investiture du nouveau

président tunisien Kaïs Saïed,

le 23 octobre 2019.

CHOKRI/ZUMA/REA

Cela étant dit, la Tunisie, comme les autres pays,

ne peut pas, ne peut plus être gouvernée par un seul

homme. Le chef de l’État ne peut pas être également

juge et législateur, définir les lois, les procédures et les

juridictions. On ne peut pas effacer tous les acquis de la

révolution, tout particulièrement en matière de démocratie.

Le pays a besoin évidemment d’un pouvoir organisé,

mais aussi d’institutions fédératrices pour fonctionner. Et

de contre-pouvoirs pour éviter l’arbitraire. La Constitution

est le reflet d’une volonté de vivre ensemble, le reflet

d’un pacte national, d’une évolution longue. La Tunisie

est en outre un pays fragile, modeste, endetté, qui a

besoin d’alliances, de soutien, d’équilibres subtils dans

sa relation au monde extérieur. Elle ne peut pas s’aliéner

ses voisins, s’éloigner de l’Europe, des États-Unis, de ses

marchés et de ses partenaires. Elle se doit d’être ouverte

justement pour se financer, se restructurer, et donc protéger

sa souveraineté.

La réalité, c’est que sans économie, sans développement,

sans croissance, sans marge de manœuvre

financière, les « institutions » et les constitutions ne

peuvent rien. La Tunisie est un pays avant tout de com-

merçants, d’agriculteurs, d’entrepreneurs. Toutes les

tentatives d’économie « administrée » ou « centralisée »,

ou « collectiviste », ont échoué. La corruption existe, mais

ce n’est pas pire (ni mieux) qu’ailleurs. Il faut d’abord

de la croissance, des emplois, des opportunités, réformer,

moderniser.

Au fond, l’histoire de la révolution continue à

s’écrire. Depuis 2011, la Tunisie est en transition, en

mutation. Elle cherche à nouveau son équilibre dans

un contexte particulièrement explosif, avec la guerre

en Ukraine, ses conséquences, la crise qui menace

[voir pp. 30-39], l’inflation, le coût des céréales et du

pétrole, les risques d’éruptions sociales. Elle fait face, à

nouveau, à un véritable choix de société, de modèle

qui engage son avenir. Et ce choix ne peut être celui

d’un seul homme. Ou d’un seul parti. De gauche, de

droite, ou qui se réclame de Dieu. La Tunisie est un pays

carrefour, complexe, aux identités et aux cultures multiples.

C’est également un pays somme toute « gérable »,

idéalement placé au cœur de la Méditerranée, avec un

acquis, des citoyens, créatifs, motivés.

Le crash est possible. Mais le rebond aussi. ■

AFRIQUE MAGAZINE I 429 – JUIN 2022 5


Des

combattants

déjeunent dans

leur tranchée,

en 1915.

France 4,90 € – Afrique du Sud 49,95 rands (taxes incl.) – Algérie 320 DA – Allemagne 6,90 € – Autriche 6,90 € – Belgique 6,90 € – Canada 9,99 $C

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429 JUIN 2022

3 ÉDITO

La Tunisie en transition

permanente

par Zyad Limam

10 ON EN PARLE

C’EST DE L’ART, DE LA CULTURE,

DE LA MODE ET DU DESIGN

Africa Fashion prend

ses quartiers à Londres

26 PARCOURS

Walid Hajar Rachedi

par Astrid Krivian

29 C’EST COMMENT ?

Mauvaise note

par Emmanuelle Pontié

40 CE QUE J’AI APPRIS

Imed Alibi

par Astrid Krivian

106 VINGT QUESTIONS À…

Lucibela

par Astrid Krivian

TEMPS FORTS

30 LA CRISE QUI VIENT

par Cédric Gouverneur

34 Akram Belkaïd :

« La faim

est une menace

à moyen terme »

36 Carlos Lopes :

« S’organiser

pour obtenir

davantage »

38 Données

et perspectives

sur une rupture

multifactorielle

P.10

P.30

42 Anthony Guyon :

Des hommes

considérés comme

des soldats nés

par Cédric Gouverneur

72 L’odyssée des rois

de Napata

par Alexine Jelkic

78 Dak’art est une fête

par Luisa Nannipieri

84 Ndèye Fatou Kane :

« Ce monde est fait

pour les hommes »

par Astrid Krivian

ÉDITO

La Tunisie

en transition

permanente

par Zyad Limam

LA CRISE

QUI VIENT

Ukraine, énergie, inflation,

Biennale

DAK’ART EST UNE FÊTE !

sécurité alimentaire, dette… L’Afrique face à la tempête.

HISTOIRE

L’odyssée

des rois

de Napata,

pharaons

noirs

Soldats de la coloniale

Le destin héroïque

et tragique

des tirailleurs

INTERVIEW Ndèye

Fatou Kane

« Ce monde

est fait

pour ph les

hommes »

PHOTOS DE COUVERTURE :

LUISA NANNIPIERI - COLL O. CALONGE/ADOC-PHOTOS

- SHUTTERSTOCK - CHRISTIAN DÉCAMPS/GRAND

PALAIS/MUSÉE DU LOUVRE - DR

+

Découverte

DJIBOUTI

CÉLÈBRE

SES 45 ANS!

429 - JUIN 2022

L 13888 - 429 S - F: 4,90 € - RD

Afrique Magazine est interdit de diffusion en Algérie depuis mai 2018. Une décision sans aucune justification. Cette grande

nation africaine est la seule du continent (et de toute notre zone de lecture) à exercer une mesure de censure d’un autre temps.

Le maintien de cette interdiction pénalise nos lecteurs algériens avant tout, au moment où le pays s’engage dans un grand mouvement

de renouvellement. Nos amis algériens peuvent nous retrouver sur notre site Internet : www.afriquemagazine.com

MAGANGA MWAGOGO - TOM SAATER/THE NEW YORK TIMES

8 AFRIQUE MAGAZINE I 429 – JUIN 2022


RÉALISÉ PAR THIBAUT CABRERA

Le président

Ismaïl Omar

Guelleh.

03/06/2022 22:37

VINCENT FOURNIER/JEUNE AFRIQUE/RÉA (2) - MUSÉE JACQUEMARD ANDRÉ/INSTITUT DE FRANCE/STUDIO SÉBERT - DR

DÉCOUVERTE

47 Djibouti : 45 ans !

par Thibaut Cabrera

48 Le chemin vers la liberté

53 La paix, seconde

indépendance

56 D’hier à maintenant :

Les 10 chiffres

60 Les enjeux de demain

BUSINESS

90 Le gaz africain,

nouvelle alternative

94 Rabia Ferroukhi :

« La transition énergétique

est une vaste opportunité »

96 Lacina Koné :

« Nous devons davantage

investir en nous-mêmes »

98 Gandoul et la connectivité

Orange en Afrique

100 Le BTP turc

à l’assaut du continent

101 Un étonnant modèle

de coopération sud-sud

par Cédric Gouverneur, Oscar

Pemba et Emmanuelle Pontié

VIVRE MIEUX

102 L’andropause,

la ménopause au masculin

103 Des crampes en marchant ?

104 Des plantes contre l’arthrose

105 Se blanchir les dents,

mais pas n’importe comment

par Annick Beaucousin

et Julie Gilles

P.47 DOSSIER

VINCENT FOURNIER/JEUNE AFRIQUE/RÉA

DÉCOUVERTE

Comprendre un pays, une ville, une région, une organisation

DJIBOUTI

45 ANS !

Le pays fête le 21 juin 2022

l’anniversaire de son indépendance.

Une date fortement symbolique.

Retour vers un passé si proche,

aux origines de la nation.

Et voyage vers le futur et

le projet de développement.

P.72

P.78

FONDÉ EN 1983 (38 e ANNÉE)

31, RUE POUSSIN – 75016 PARIS – FRANCE

Tél. : (33) 1 53 84 41 81 – Fax : (33) 1 53 84 41 93

redaction@afriquemagazine.com

Zyad Limam

DIRECTEUR DE LA PUBLICATION

DIRECTEUR DE LA RÉDACTION

zlimam@afriquemagazine.com

Assisté de Laurence Limousin

llimousin@afriquemagazine.com

RÉDACTION

Emmanuelle Pontié

DIRECTRICE ADJOINTE

DE LA RÉDACTION

epontie@afriquemagazine.com

Isabella Meomartini

DIRECTRICE ARTISTIQUE

imeomartini@afriquemagazine.com

Jessica Binois

PREMIÈRE SECRÉTAIRE

DE RÉDACTION

sr@afriquemagazine.com

Amanda Rougier PHOTO

arougier@afriquemagazine.com

ONT COLLABORÉ À CE NUMÉRO

Thibaut Cabrera, Jean-Marie Chazeau,

Catherine Faye, Cédric Gouverneur,

Alexine Jelkic, Dominique Jouenne, Astrid

Krivian, Luisa Nannipieri, Oscar Pemba,

Carine Renard, Sophie Rosemont.

VIVRE MIEUX

Danielle Ben Yahmed

RÉDACTRICE EN CHEF

avec Annick Beaucousin, Julie Gilles.

VENTES

EXPORT Laurent Boin

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AFRIQUE MAGAZINE

EST UN MENSUEL ÉDITÉ PAR

31, rue Poussin - 75016 Paris.

SAS au capital de 768 200 euros.

PRÉSIDENT: Zyad Limam.

Compogravure : Open Graphic

Média, Bagnolet.

Imprimeur : Léonce Deprez, ZI,

Secteur du Moulin, 62620 Ruitz.

Commission paritaire : 0224 D 85602.

Dépôt légal : juin 2022.

La rédaction n’est pas responsable des textes et des photos

reçus. Les indications de marque et les adresses figurant

dans les pages rédactionnelles sont données à titre

d’information, sans aucun but publicitaire. La reproduction,

même partielle, des articles et illustrations pris dans Afrique

Magazine est strictement interdite, sauf accord de la rédaction.

© Afrique Magazine 2022.

AFRIQUE MAGAZINE I 429 – JUIN 2022 9


ON EN PARLE

C’est maintenant, et c’est de l’art, de la culture, de la mode, du design et du voyage

AFRICA FASHION

MODE

prend ses quartiers

à Londres

Une exposition événement au Victoria and Albert Museum

pour célébrer une SCÈNE ÉCLECTIQUE ET COSMOPOLITE,

toujours en ébullition.

MÊME AU ROYAUME-UNI, c’est une

première. L’exposition « Africa Fashion »,

organisée par le Victoria and Albert

Museum, à Londres, qui ouvrira en

juillet prochain, s’annonce comme

la plus importante exhibition dédiée

à la mode africaine jamais réalisée

outre-Manche. Les conservateurs ont

sélectionné 45 créateurs de plus de

20 pays à travers le continent et ont

créé un parcours avec plus de 250 objets

emblématiques pour célébrer l’histoire

et l’impact mondial de la mode africaine

contemporaine. Croquis, reportages,

photographies, films et séquences

de défilés alternent avec vêtements et

accessoires sortis tout droit des archives

personnelles des stylistes les plus

iconiques de la seconde moitié du

XX e siècle. Les créations de la première

fashion designeuse du Nigeria Shade

Thomas-Fahm, du maître du bogolan

Chris Seydou, de l’« enfant terrible »

de la mode ghanéenne Kofi Ansah et

du « magicien du désert » Alphadi seront

La pionnière nigériane Shade Thomas

Fahm, à Lagos, fin des années 1960.

présentées pour la première fois dans un

musée londonien. Elles seront montrées

au cœur de la section « L’avant-garde »,

avec les silhouettes de la pionnière

marocaine Naïma Bennis.

Mais l’exposition met aussi en

avant les créateurs contemporains.

Comme le Camerounais Imane Ayissi,

dont un ensemble associant soie

scintillante et couches exubérantes

de raphia accueille les visiteurs,

soufflant l’idée que les modes africaines

sont indéfinissables et que chaque

artiste choisit son propre chemin. Parmi

la nouvelle génération, on retrouve

le label marocain MaisonArtC avec

des pièces réalisées pour l’occasion,

les Sud-Africains Thebe Magugu et

Sindiso Khumalo, la marque nigériane

Iamisigo et la rwandaise minimaliste

Moshions. Avec des sections dédiées

à la Renaissance culturelle africaine et

au rôle politique des garde-robes dans le

contexte des indépendances, l’exposition

rappelle que la mode se développe avant

tout dans la société et la rue. Un concept

que l’on retrouve chez la Sénégalaise

Selly Raby Kane ou dans les bijoux

de la Kenyane Ami Doshi Shah, qui

soulignent le rapport entre mode,

matière et nature. ■ Luisa Nannipieri

« AFRICA FASHION », Victoria

and Albert Museum, Londres

(Royaume-Uni), du 2 juillet 2022

au 16 avril 2023. vam.ac.uk

DR

10 AFRIQUE MAGAZINE I 429 – JUIN 2022


Collection

automne-hiver 2020

de la marque

kenyane Iamsigo.

MAGANGA MWAGOGO

AFRIQUE MAGAZINE I 429 – JUIN 2022 11


ON EN PARLE

RYTHMES

VIEUX FARKA

TOURÉ

AUX SOURCES MALIENNES

Le fils d’Ali Farka Touré rend

HOMMAGE À SES ORIGINES

et à l’instrument transmis par

son père : la guitare. Virtuose.

IL SUFFIT DE FERMER LES YEUX et de monter le son sur « Ngala

Kaourene ». C’est alors que tout le potentiel hypnotique de la

musique de Vieux Farka Touré prend son sens. Le guitariste malien

sait tirer le meilleur de son instrument comme de sa voix, fort

d’un héritage paternel qu’il célèbre aujourd’hui avec le bien nommé

Les Racines, qui cultive les sonorités songhaï rendues célèbres par

Ali Farka Touré – dont il a su s’émanciper durant de longues années.

Qu’est-ce qu’être malien ? Comment faire face aux difficultés

socio-économiques d’un pays à la culture pourtant ancestrale ?

C’est pendant le confinement qu’il a tenté de

répondre à ces questions. « Racines »,

le morceau-titre instrumental, est

aussi poétique que virtuose. On

retrouve en invité sur l’album,

enregistré à Bamako, Amadou

Bagayoko, du duo Amadou &

Mariam. ■ Sophie Rosemont


SOUNDS

À écouter maintenant !

Emeli Sandé

Let’s Say For Instance,

Chrysalis/Pias

Avec plus de 6 millions

d’albums écoulés à ce

jour, et forte de dix ans

de carrière, Emeli Sandé pourrait

se reposer sur ses lauriers. Que nenni,

son nouvel album Let’s Say For Instance,

signé chez un label indépendant,

explore les thématiques de la résilience

et de l’invention de soi-même avec

un sens de la pop et du groove bien

trempé. Avec, toujours, son timbre

épatant… Parfait pour amorcer l’été.

❷ Sly Johnson

55.4, BBE Music

Devenu célèbre grâce

au Saïan Supa Crew,

le chanteur et beatboxer

Silvère « Sly » Johnson

s’est très vite émancipé avec son projet

solo, dès le début des années 2010.

Son signe distinctif ? Un mix réussi

de soul, de rap et de funk, avec ce qu’il

faut d’émotion et d’énergie, toutes deux

contagieuses. Ce qui se retrouve dans

ce quatrième album écrit, incarné et

produit par Sly lui-même. Bien joué !

VIEUX

FARKA TOURÉ,

Les Racines,

World Circuit

Records.


Thaïs Lona

Cube, Mister Ibé

La dernière fois que l’on

avait parlé ici de cette

jeune chanteuse au joli

potentiel, elle sortait seulement quelques

titres et n’avait pas encore eu l’occasion

de s’illustrer sur scène. C’est chose

faite. Après des prestations remarquées

en première partie de Kimberose,

IAM ou encore Ibrahim Maalouf – qui

l’a signée sur son label Mister Ibé –,

Thaïs Lona s’affirme avec un premier

album de R’n’B bien senti. ■ S.R.

KISS DIOUARA - DR (4)

12 AFRIQUE MAGAZINE I 429 – JUIN 2022


PHÉNOMÈNE

Impulsé par le très populaire

comédien, Tirailleurs s’attaque

à un chapitre de la colonisation

française peu traité au cinéma.

OMAR SY SUR TOUS LES FRONTS

Entre deux tournages pour Netflix et un blockbuster à Hollywood,

le héros star de Lupin REVIENT À SES SOURCES SÉNÉGALAISES

dans un rôle historique en langue peule…

MARIE-CLEMENCE DAVID/LIGHT MOTIV - DR

« ON N’A PAS LA MÊME MÉMOIRE, mais on a la même

histoire. » C’est avec ces mots qu’Omar Sy a présenté au Festival

de Cannes en avant-première un long-métrage sur les tirailleurs

sénégalais. Trente-quatre ans après Ousmane Sembène (Camp

de Thiaroye), c’est sous la bannière de la Gaumont que cette

coproduction franco-sénégalaise impulsée par le très populaire

comédien s’attaque à un chapitre de l’histoire coloniale

française peu traité au cinéma [voir pp. 42-46]. L’essentiel de

cette immersion dans la boucherie qu’a été la Première Guerre

mondiale se passe à l’écran dans les tranchées de Verdun, mais

plusieurs séquences ont été tournées au Sénégal en janvier

dernier. L’acteur interprète avec sobriété un éleveur du Fouta-

Toro qui, en 1917, essaye en vain d’empêcher son fils de 17 ans

d’être enrôlé par les Français pour aller défendre « la maman

patrie », comme le dit un recruteur. Il le suivra jusque là-bas.

Amour filial, sens de l’histoire et complexités des rapports

raciaux, soit autant de thèmes chers au comédien qui, pour

ce rôle, s’exprime uniquement en peul. Réalisé et coécrit (avec

Olivier Demangel, coscénariste d’Atlantique, de Mati Diop)

par Mathieu Vadepied, Tirailleurs sera en salles à l’automne en

France… et les dernières images pourraient faire polémique à

quelques jours de la célébration de l’armistice du 11 novembre.

Omar Sy acteur et producteur, ce n’est pas qu’au cinéma :

le contrat qu’il a signé avec Netflix court toujours, sur la

lancée de Lupin. La troisième saison de la série française au

succès planétaire vient d’être tournée, et c’est directement sur

la plate-forme qu’est sortie en mai Loin du périph – la suite,

dix ans après, d’un autre gros succès, De l’autre côté du périph,

toujours en duo avec Laurent Lafitte. Il renoue aussi avec ses

rêves d’enfants à Hollywood : après avoir joué un petit rôle

dans X-Men: Days of Future Past, pour Marvel, en 2014, et dans

le premier Jurassic World, le revoici en éleveur de vélociraptors

dans le troisième épisode de la saga dinosauresque (Jurassic

World : Le Monde d’après). Avant d’atteindre enfin le haut de

l’affiche d’une production américaine dans Shadow Force, avec

Kerry Washington, annoncé pour 2023… ■ Jean-Marie Chazeau

AFRIQUE MAGAZINE I 429 – JUIN 2022 13


ON EN PARLE

SHOW

La bande emmenée

par Donald Glover (au centre)

part en tournée en Europe…

LE REGARD NOIR

Le racisme et les travers du POLITIQUEMENT

CORRECT dynamités… avec subtilité par une

série US toujours aussi surprenante dans sa saison 3.

ATLANTA,

saison 3

(États-Unis),

de Donald Glover.

Avec Brian Tyree

Henry, Lakeith

Stanfield, Zazie

Beetz. Sur OCS.

IL AURA FALLU ATTENDRE QUATRE ANS, pour cause de

pandémie, avant qu’une troisième saison de la remarquable

série de Donald Glover arrive sur les écrans. Avec un ton unique

pour souligner le racisme qui sous-tend les sociétés occidentales,

le comédien et producteur américain poursuit les aventures

du héros qu’il interprète, Earn, manager de son cousin rappeur

à Atlanta. Dans ces 10 nouveaux chapitres, il part en tournée

en Europe avec Alfred (dit Paper boi), le colocataire de ce

dernier, Darius, et son ex, Vanessa, et c’est parfois le choc des

cultures : prison trois étoiles et cérémonie pour une euthanasie

à Amsterdam, soirée londonienne chez un riche mécène qui va

se terminer à la tronçonneuse… Mais occasionnellement, un

épisode abandonne le trio et se recentre sur les États-Unis : un

employé de bureau se voit réclamer des millions de dollars par

une descendante d’esclaves africains au titre des réparations

pour l’esclavage pratiqué par ses ancêtres, le petit garçon d’un

couple de bourgeois new-yorkais blanc assiste aux obsèques

de sa nounou antillaise qui était plus maternelle que sa propre

mère… Des situations au bord du malaise, un regard acéré

des Noirs sur les Blancs, dans des petits bijoux de 30 minutes

qui n’hésitent pas à bousculer les travers du politiquement

correct, mais aussi les comportements de la communauté

noire. À noter : dans la version française, Donald Glover

est doublé par le comédien malien Diouc Koma. ■ J.-M.C.

FRANÇOIS BEAURAIN, Cinémas

du Maroc : Lumière sur les salles

obscures du Maroc, La Croisée

des chemins, 392 pages, 80 €.

BEAU LIVRE

Les derniers palais du cinéma

QUAND ELLES NE SONT PAS TRANSFORMÉES EN BERGERIES ou éventrées, les

salles du Maroc sont conservées dans leur splendeur d’antan. Le royaume abrite en effet

une étonnante variété de ces palais dédiés au septième art, construits depuis 1913, et qui

n’ont pas tous été détruits ou transformés en multiplexes comme en Europe. Témoins

architecturaux mais aussi d’une époque où les Marocains se retrouvaient en masse dans

les salles obscures, ces lieux racontent l’histoire d’un pays, comme le révèlent les splendides

photos de François Beaurain. Ce beau livre, désormais disponible hors du royaume, nous

permet d’en rencontrer les exploitants et les projectionnistes, gardiens de temples somptueux

menacés de disparition. À voir également, le compte @cinemagrhib sur Instagram, où

le photographe français, installé à Rabat, distille quelques-uns de ces trésors. ■ J.-M.C.

FX NETWORKS - DR (2)

14 AFRIQUE MAGAZINE I 429 – JUIN 2022


LITTÉRATURE

DJAÏLI

AMADOU AMAL

La force des mots

Un nouveau roman sur la condition

des femmes au Sahel, par la militante

que la presse camerounaise surnomme

« LA VOIX DES SANS-VOIX ».

CÉLINE NIESZAWER/LEEXTRA/OPALE

FINALISTE DU GONCOURT, puis lauréate du prix

Goncourt des lycéens 2020 pour son roman Les Impatientes,

l’écrivaine camerounaise se sert de l’écriture comme

d’un instrument de combat contre les violences faites aux

femmes. À 47 ans, cette militante féministe n’a en effet

de cesse de dénoncer les problèmes sociaux et religieux

causés par les traditions dans son pays, notamment les

discriminations quotidiennes. Après avoir traité de la

condition des femmes de la haute société musulmane et

peule, c’est maintenant les vicissitudes de la vie de leurs

domestiques chrétiennes qu’elle révèle. Son nouveau roman

met en scène la jeune Faydé, partie dans la ville la plus

proche, au nord, pour y devenir servante d’une riche

famille, et ainsi aider sa famille à vivre. Un macrocosme

où deux mondes se côtoient, mais ne se mélangent jamais.

Deux mondes en proie aux répercussions du changement

climatique et des attaques de Boko Haram. Un texte coup

de poing, renforcé par un vrai travail d’enquête et le propre

parcours de l’autrice, qui a elle-même subi les affres de

la polygamie et de la violence masculine. Et une histoire

d’acceptation de l’autre, de tolérance et d’interculturalité,

où les jeunes filles luttent pour survivre et se construire un

avenir, malgré les viols, les mauvais traitements, le mépris

de classe… « Dans toutes les larmes s’attarde un espoir »,

écrit Simone de Beauvoir, que Djaïli Amadou Amal cite

en exergue. Si son précédent roman a entraîné une prise

de conscience au Cameroun – le gouvernement a décidé

de l’inscrire au programme des classes de terminale –, Cœur

du Sahel confirme son exhortation à résister et à restituer

aux femmes le droit à disposer de leur corps. Un sujet

primordial pour l’écrivaine, dans son œuvre comme dans

les activités qu’elle mène en tant qu’ambassadrice de

l’Unicef ou au sein de son association Femmes du Sahel,

laquelle œuvre pour l’éducation des filles. Plus que jamais,

les mots puisent leur force dans l’action. ■ Catherine Faye

DJAÏLI AMADOU AMAL, Cœur du Sahel,

Emmanuelle Collas, 364 pages, 19 €.

AFRIQUE MAGAZINE I 429 – JUIN 2022 15


ON EN PARLE

EXPO

MUSIQUE

JESHI, RAP IN UK

À la fois authentique et longuement façonné, le premier album

de cette NOUVELLE SENSATION fait mouche.

À suivre de près.

LE « UNIVERSAL CREDIT » est une prestation sociale versée par le gouvernement

du Royaume-Uni pour venir en aide aux foyers aux (très) faibles revenus. C’est aussi

le nom du premier album d’un rappeur de 27 ans, Londonien d’origine jamaïcaine,

qui fait beaucoup parler de lui sur la scène britannique, et pas seulement. Le son est

old school, sans être nostalgique, le propos militant, et l’interprète charismatique.

Ses armes, il les a faites dans l’appartement partagé avec sa mère et ses sœurs,

à l’aide du micro USB d’un jeu de karaoké sur Nintendo ! Depuis, ayant collaboré

avec des artistes comme le Nigérian Obongjayar (sur les super efficaces « Violence »

et « Protein ») ou la chanteuse soul britannique Celeste, il a construit un langage

engagé mais groovy, auquel il est bien difficile de résister. ■ S.R.

JESHI, Universal Credit,

Because Music.

DR (2)

16 AFRIQUE MAGAZINE I 429 – JUIN 2022


DR

Plat à vanner le riz.

Photographie de Jean Hurault, 1970.

La guérisseuse Ma Atema,

à Mana, en Guyane,

Karl Joseph, 2019.

REPRÉSENTATION

Femmes capitaines

du peuple

Saramaca, au

Suriname, Nicola

Lo Calzo, 2014.

NOUVEAUX

MONDES

Aujourd’hui comme hier,

de l’autre côté de l’Atlantique,

l’ART MARRON rend

hommage à la liberté.

TELS DES ÎLOTS DE RÉSISTANCE, les créations artistiques

des sociétés marronnes, qu’il s’agisse de sculptures, de

gravures, de broderies ou de photographies, mettent en

évidence la continuité historique et l’inventivité des témoins

du temps de l’esclavage et de leurs descendants. Une culture

originale, issue de la transmission et du prolongement

de ces nouvelles sociétés, aux Amériques, aux Antilles ou

dans les Mascareignes. Une fois libérés de leurs chaînes,

les « marrons », nom donné aux esclaves ayant fui la propriété

de leur maître, ont en effet su sauvegarder et transmettre

leurs modes de vie africains, et même partiellement

leurs langues d’origine. Plus encore, ils ont déployé une

fibre créative d’une grande vitalité. Un art d’émancipation,

mais aussi un art social qui célèbre les rencontres et

l’altruisme. Des Guyanais Wani Amoedang et Franky

Amete au peintre haïtien Hervé Télémaque, parrain de

l’exposition, deux générations d’artistes peuvent enfin se

présenter elles-mêmes et exprimer leur propre vision des arts

marrons, notamment via le catalogue d’exposition (publié

aux éditions Loco), préfacé par Christiane Taubira. ■ C.F.

« MARRONAGE : L’ART DE BRISER SES CHAÎNES »,

Maison de l’Amérique latine, Paris (France),

jusqu’au 24 septembre. mal217.org

AFRIQUE MAGAZINE I 429 – JUIN 2022 17


ON EN PARLE

CINÉMA

Une love story

inattendue entre

une galeriste

allemande et

un diamantaire

congolais.

PASSI PAS

SI MÂLE !

Le PREMIER RÔLE sur grand

écran du rappeur fondateur

du collectif Bisso Na Bisso.

MONIKA, quadragénaire célibataire, dirige une galerie

d’art contemporain à Francfort, où elle rencontre

par hasard Joseph, venu de Kinshasa, qui trafique des

diamants avec les diasporas congolaises et angolaises.

Une histoire d’amour naît, se heurtant à plusieurs

obstacles qui révèlent surtout les caractères de l’un et

de l’autre : les pressions de leurs entourages respectifs

sont sous-jacentes et poussent à la méfiance, quand

il ne s’agit pas d’intolérance ou de racisme. On est

en Allemagne, pas d’effusions sentimentales, pas

de dramatisation à outrance. Ce n’est pas non plus la

description clinique d’une histoire d’amour compliquée,

les personnages sont incarnés avec justesse par les

deux comédiens principaux, dont Passi : à bientôt

50 ans, pour son premier rôle au cinéma, le rappeur

de Ministère A.M.E.R. incarne un personnage sexy,

à la fois déterminé et fragile, sans jamais élever la voix

mais en quête de respect : « Mon père a été colonisé.

Pas moi. » Et on s’immerge avec lui dans les cafés

congolais de la capitale financière de l’Europe ! ■ J.-M.C.

LE PRINCE (Allemagne), de Lisa Bierwirth.

Avec Ursula Strauss, Passi Balende,

Nsumbo Tango Samuel. En salles.

ROMAN

CHASSEUR D’HISTOIRES

Figure majeure de la littérature tunisienne,

Habib Selmi aborde ici les questions

de l’immigration, de l’acculturation,

des dissemblances.

IL ÉCRIT TOUJOURS sur des sujets

qui l’ont marqué. Des instantanés de la

vie quotidienne, auxquels il parvient à

donner une densité sensible, en explorant méticuleusement

la singularité de l’humain. Des extraits de tous les jours,

à la fois banals et uniques, comme en écho au va-et-vient du

quotidien. S’il a longtemps enseigné la langue et la littérature

arabes dans un lycée parisien, cet agrégé tunisien, auteur

d’une dizaine de romans, ne peut écrire que dans sa langue

maternelle, car son rapport à la langue arabe est viscéral.

Une langue épurée, où la simplicité donne à voir différentes

strates de la société tunisienne, en quête permanente. Dans

ce roman plein d’humour, nommé pour le Prix international

du roman arabe, il nous narre la rencontre inattendue à Paris

entre Kamal, un sexagénaire bourgeois, et Zohra, que la plupart

des habitants de l’immeuble appellent « la femme de ménage »

ou « la Tunisienne ». Une histoire de hasard et de cœur. ■ C.F.

HABIB SELMI, La Voisine du cinquième,

Actes Sud, 208 pages, 21,50 €.

VOYAGE

PAR-DELÀ LES CIMES

Un récit à la frontière de l’Ouganda

et de la République démocratique du Congo,

qui interroge les motifs des hommes à

se confronter aux aléas de la montagne.

« NYRAGONGO, Noël 1967. Tentez d’imaginer

l’Origine de l’Eau. Imaginez une eau parfaite,

une eau primitive qui mouillerait le monde pour la première

fois. Cette eau originelle existe. Les volcanologues l’appellent

“l’eau juvénile”. » Cet extrait des carnets d’expéditions d’un

ancien compagnon de cordée de l’auteur préfigure le voyage

d’un jeune couple d’alpinistes explorateurs, vingt ans plus tard.

Un voyage initiatique, à l’assaut de l’ascension du mont Stanley,

à plus de 5 000 mètres d’altitude, dans le massif du Ruwenzori,

communément appelé « montagnes de la Lune ». C’est ici que

naissent les sources du Nil Blanc. Entre les glaces tourmentées et

les forêts de nuages, l’ascension se fait parfois éprouvante, malgré

l’intensité de l’aventure. La quête et la détermination, plus que

jamais moteurs. Le périple est relaté par le cinéaste, écrivain et

alpiniste français Bernard Germain. Comme s’il en avait été. ■ C.F.

BERNARD GERMAIN, La Montagne de la lune,

Paulsen, 272 pages, 15 €.

DR (4)

18 AFRIQUE MAGAZINE I 429 – JUIN 2022


MOKTAR GANIA

& GNAWA SOUL,

Gnawa Soul, Universal.

ANASS DOU

CORDES

MOKTAR GANIA

& GNAWA SOUL

Inspiration gnaouie

Le JOUEUR DE GUEMBRI natif

d’Essaouira revient avec 11 nouvelles

chansons enregistrées entre ciel et désert.

FILS DU GRAND MAÂLEM

Boubker et petit-fils de Ba Massoud,

icône de la musique gnaouie

marocaine, le chanteur et joueur

de guembri Moktar Gania revient

avec un nouvel album enregistré

aux côtés de ses musiciens, réunis

à Essaouira sous le nom de Gnawa

Soul. Et c’est vrai qu’il y a beaucoup

d’âme dans ces ritournelles

aux cordes entrelacées, comme

en témoignent « Rabi Laafou » ou

« Moussoyo ». Il y a aussi du groove

audacieux sur « Lala Mulati » ou

« Al Walidine ». Le son est de plus

parfait, ayant bénéficié d’un mixage

à Austin par Chris Shaw, lequel

a travaillé avec Bob Dylan, Public

Enemy ou encore Weezer, ainsi que

d’un master aux studios londoniens

Metropolis, signé Tony Cousins

(Adele, Fatoumata Diawara, George

Michael, Seal…). Oui, c’est chic,

mais sans occulter la sincérité du

chant de Moktar Gania. ■ S.R.

AFRIQUE MAGAZINE I 429 – JUIN 2022 19


ON EN PARLE

An Impenetrable Shield,

Khadim Haydar, 1965.

La Glace au-dessus de la cheminée ?,

Pablo Picasso, 1916-1917.

PEINTURE

EFFET MIROIR

À travers quelque 70 œuvres,

un dialogue quasi fraternel

et une fascination mutuelle

entre PICASSO et les artistes

MODERNES ARABES.

C’EST UN VA-ET-VIENT idéologique et créatif fascinant

entre le maître espagnol et les artistes arabes que cette

exposition interroge, au-delà de l’influence reconnaissable

du cubisme et de l’abstraction. Un voyage au cœur de thèmes

tels que l’émancipation, l’anticolonialisme et le pacifisme.

Picasso n’a pourtant jamais visité le Moyen-Orient, mais

il a indéniablement été influencé par l’art du monde entier,

notamment du continent africain. Apollinaire, dès 1905,

le décrit d’ailleurs comme « arabe rythmiquement »,

offrant la promesse d’un art universel sans hiérarchie

géographique (Orient/Occident), temporelle (passé/présent)

ou stylistique (art naïf/art savant). Cette attraction est

présente chez nombre de pères de la modernité irakienne,

libanaise, syrienne, algérienne ou égyptienne, comme

Jewad Selim, Aref El Rayess, Idham Ismaïl, Mohammed

Khadda ou encore Samir Rafi. Parmi les 32 artistes

exposés, certains d’entre eux ont même croisé la route

de Pablo Picasso. L’un des principaux points focaux de

ce dialogue artistique est incontestablement sa peinture

épique, Guernica (1937) : une fresque universelle refusant

toutes les formes de violence contre les civils, qu’aucune

idéologie ni aucun régime ne peuvent justifier. ■ C.F.

« PICASSO ET LES AVANT-GARDES ARABES »,

Institut du monde arabe, Tourcoing (France),

jusqu’au 10 juillet. ima-tourcoing.fr

DR - M.D. - RACHEL PRAT

20 AFRIQUE MAGAZINE I 429 – JUIN 2022


DESIGN

RÉVÉLATIONS, OU L’AFRIQUE

CRÉATIVE EN VEDETTE

La biennale internationale des métiers d’art et de la création

met à l’honneur LES SAVOIR-FAIRE du continent.

POUR SON RETOUR au Grand Palais éphémère,

du 9 au 12 juin, la biennale « Révélations » accueille artistes

et artisans du continent. Ils dévoileront leurs créations sur

des stands individuels et seront au centre du programme

culturel Hors les murs, notamment avec l’exposition-vente

« Exceptions d’Afrique », installée dans le concept store

parisien Empreintes du 19 mai au 18 juin. Réalisée sous

le commissariat de Nelly Wandji, la sélection comprend

L’œuvre textile

M.O.M.S.002

de la Marocaine

Ghizlane Sahli.

Un masque de

la communauté

Mbunda,

en Zambie.

des œuvres uniques d’ébénistes, de forgerons, bronziers,

céramistes, vanniers et damasquineurs, issus d’une dizaine

de pays comme Madagascar, le Burkina Faso ou l’Afrique

du Sud. Dans les allées du salon, la dinanderie marocaine,

le tissage traditionnel sénégalais revisité ou les métiers

d’arts togolais offriront aux visiteurs un tour d’horizon

du continent et de ses talents. Au Banquet, l’exposition

internationale construite autour de 10 espaces

scénographiés, on retrouvera les étonnants travaux textiles

de la Marocaine Ghizlane Sahli, les sculptures en bronze

et bois du Nigérian Alimi Adewale, ou encore

la sélection de Claire Chan et Paula

Sachar-Phiri de la Gallery 37d.

Celles-ci présenteront les

majestueux masques réalisés

par la communauté Mbunda,

à la lisière de la Zambie

et de l’Angola. ■ L.N.

Une sculpture

du Nigérian Alimi

Adewale.

DR (4)

« RÉVÉLATIONS », Grand Palais éphémère,

Paris (France), du 9 au 12 juin. revelations-grandpalais.comndpalais.com

AFRIQUE MAGAZINE I 429 – JUIN 2022 21


ON EN PARLE

EXPO

CRÉATION

LUDIQUE

Ci-contre,

« Sans titre »,

série La Salle

de classe,

Hicham

Benohoud,

1994-2002.

Une exploration de la thématique

du JEU DANS L’ART. Et plus encore…

SOUVENIRS D’ENFANCE, quête d’identité, vertige, extase…

Avec plus de 80 œuvres de 64 artistes contemporains, la transgression

et le divertissement deviennent dans cette exposition du Musée

d’art contemporain africain Al Maaden (MACAAL), à Marrakech, les

instruments de la représentation, notamment picturale. Et la création,

une variation entre pratiques ludique et artistique. Psychanalytique

aussi. La théorie du jeu, nous la devons à Donald W. Winnicott,

pédiatre et psychanalyste britannique, qui définit le jeu comme une

mise en scène des tensions psychiques et un moyen thérapeutique.

Quelque chose qui, dans son observation, s’apparenterait à

l’interprétation des rêves. C’est ce que font, à leur manière, loin

des certitudes, Mariam Abouzid Souali, Joy Labinjo, GaHee Park

ou encore Mohamed El Baz. Passeurs d’idées et de désirs, ces artistes

interrogent eux aussi l’inconscient, individuel et collectif. En jouant

avec les signes, les significations, les matières, les techniques et les

technologies, ils proposent un autre regard, libre, parfois subversif.

Un autre rapport à soi. Et au monde. Un monde décomplexé, onirique,

souvent joyeux et frisant l’absurde. Peut-être plus authentique. ■ C.F.

Ci-dessous, « Berouita (Brouette) », série Rule Of Game,

Mariam Abouzid Souali, 2017

« L’ART, UN JEU SÉRIEUX », Musée d’art

contemporain africain Al Maaden, Marrakech

(Maroc), jusqu’au 17 juillet. macaal.org

AYOUB EL BARDII - COLLECTION FONDATION ALLIANCE MACAAL (2)

22 AFRIQUE MAGAZINE I 429 – JUIN 2022


JUNE MACHIA

SOUL

IRMA

ENTRE DOUALA

ET PARIS

Son nouvel EP fait le PONT

ENTRE DEUX CONTINENTS

et de multiples genres musicaux.

Frais et chic à la fois.

CHANSON, FOLK, afro-pop, et ce

léger swing qui n’appartient qu’à elle :

entourée de musiciens de Bangangté,

Douala, Londres et Paris, la chanteuse

camerounaise s’essaye au registre

francophone. Et c’est réussi. Découverte

au tout début des années 2000 avec

le single « I Know », Irma est née de

scientifiques mélomanes qui l’ont bercée

au son d’Ella Fitzgerald ou de Fela

Kuti. À l’adolescence, elle part faire

de brillantes études à Paris, mais la

musique l’appelle et, très vite, elle

apprend à mixer et produire ses propres

morceaux. Aujourd’hui, après trois

albums dans la langue de Shakespeare,

s’ouvre un nouveau chapitre : « Une

étape qui me rapproche encore plus

de moi-même, confie-t-elle, même

si cette quête ne sera

jamais véritablement

terminée ! » En effet,

les huit chansons

de cet EP sont nées

pendant le premier

confinement, et, comme son nom

l’indique, entre Douala et Paris.

« C’est un moment où tout s’est arrêté

d’un coup, et il a été pour moi l’occasion

d’une introspection à travers mes

différentes identités, mes différentes

cultures, se souvient la chanteuse.

Comme chez beaucoup de gens, il

a éveillé la nécessité d’un retour aux

racines. Je suis une Africaine d’Occident

ou une Occidentale d’Afrique. Cette

dualité qui, lorsque j’étais plus jeune,

IRMA, Douala Paris,

Irma Pany, sous licence

exclusive Saraswati/

Sony Music.

était une source de conflit

intérieur et de quête d’identité,

est au fil des années devenue

ma plus grande force. De

là est née l’envie de parler

de cette réconciliation culturelle

et identitaire. » Ce qui s’entend

au fil de Douala Paris, au travers

de morceaux contrastés

comme « Va-t’en », « Mes failles »

ou encore « Danse ». Irma

s’y dévoile plus que jamais auparavant,

sur ses amours ou ses doutes

existentiels, tout en renouant des liens

forts avec sa ville natale : « Je suis fière

de montrer que le Cameroun regorge de

talents et d’un savoir-faire incroyables,

qui résonnent dans le monde entier. Et

puis, tout simplement, j’étais heureuse

de tourner pour la première fois chez

moi, là où j’ai grandi. Et de montrer la

beauté, la richesse des paysages comme

de la culture camerounaise. » ■ S.R.

AFRIQUE MAGAZINE I 429 – JUIN 2022 23


ON EN PARLE

Le bar du Nok by Alara,

à Lagos, a été décoré

par le plasticien Victor

Ehikhamenor.

SPOTS

ENTRE

INNOVATION

ET TRADITION

Des fusions made in Lagos à

l’héritage marocain mis à l’honneur

à Marrakech, L’EXCELLENCE

se décline de mille façons.

La Maison arabe est un riad à Marrakech, qui propose

une expérience gastronomique raffinée.

● OUVERT PAR L’ENTREPRENEUSE Reni Folawiyo, déjà

derrière le concept store Alara, le restaurant panafricain

Nok by Alara est l’une des tables les plus connues de Lagos.

On y vient pour dîner dans un cadre intimiste, un œil sur les

œuvres d’art et de design venues de tout le continent. Ou pour

se relaxer dans l’élégant jardin entouré de bambous et prendre

un cocktail maison au bar décoré par l’artiste nigérian Victor

Ehikhamenor. Mais surtout pour y déguster les classiques

de la cuisine africaine revisités par les chefs : du misir wat

de lentilles rouges éthiopien au dibi d’agneau sénégalais,

en passant par le délicieux braai sud-africain ou le poulet

suya, il y en a pour tous les goûts. On y trouve aussi l’un

des meilleurs riz jollof de la ville, servi avec du bœuf

dambu-nama, une spécialité du nord du pays.

● Si à Lagos on innove, à Marrakech on fait de la tradition

une force. Chez La Maison arabe, un riad de luxe au cœur

de la médina, on célèbre la finesse de la cuisine marocaine

depuis 1946. Ouvert seulement le soir, Le Restaurant offre

une expérience gastronomique raffinée en proposant en

entrées des salades, des pastillas variées ou des briouates,

mais aussi des plats, comme des couscous, des tajines et

d’autres recettes classiques exécutées à la perfection, tels

l’épaule d’agneau aux dattes ou le poulet au citron confit et

au safran de Taliouine. Certains de ces plats sont à retrouver

également dans l’autre restaurant de la maison, Les Trois

Saveurs, ouvert, lui, à midi et doté d’une terrasse avec vue

imprenable sur la piscine et les jardins. ■ L.N.

nokbyalara.com / cenizaro.com

DR (2)

24 AFRIQUE MAGAZINE I 429 – JUIN 2022


ARCHI

Sèmè One,

un smart building

à Cotonou

Une intervention ingénieuse

du CABINET COBLOC a transformé

un vieux bâtiment délabré en un

campus innovant et écoresponsable.

MAYEUL AKPOVI

LE PREMIER CAMPUS de Sèmè City, espace dédié à

l’innovation et au savoir, a pris ses quartiers fin 2020 dans

un bâtiment multifonctionnel baptisé « Sèmè One ». Le projet

a été magistralement réalisé par le cabinet franco-béninois

Cobloc, dirigé par Ola Olayimika Faladé et Clarisse Krause,

qui a rénové la structure délabrée préexistante avec une série

d’interventions simples et efficaces. Le corps principal, un bloc

de plus de 100 mètres de long, est plein et massif. Les murs

ont été doublés pour réduire les écarts thermiques et garantir

un climat stable, jour et nuit. Sur les trois côtés les plus

exposés au soleil, ce système a permis de créer des fenêtres

en retrait, naturellement ombragées. Avec une série de

lamelles colorées, elles participent à un jeu de volumes

qui anime la longue façade en terre rouge, cassant son

horizontalité. Côté nord en revanche, de larges encadrements

captent et diffusent le maximum de lumière à l’intérieur

du campus. Ici, c’est par la couleur que se dessinent les

différents espaces, et les murs cachent un système d’assistance

smart building à l’avant-garde : le bâtiment est équipé

pour transmettre et stocker des données sur son état et

son utilisation. Une innovation qui permet au gestionnaire

de la structure d’adapter l’éclairage, la climatisation,

le réseau informatique ainsi que d’autres paramètres en

fonction des besoins réels des usagers. ■ L.N. cobloc.archi

AFRIQUE MAGAZINE I 429 – JUIN 2022 25


PARCOURS

Walid Hajar Rachedi

L’ÉCRIVAIN D’ORIGINE ALGÉRIENNE SIGNE

un premier roman sensible, en lice pour le prix Orange du livre.

De Kaboul à Tanger, de Londres à Oran, il y fait le récit initiatique

d’un jeune héros travaillé par des questions métaphysiques. par Astrid Krivian

Le

«

voyage, c’est aller de soi à soi en passant par les autres. » Ce proverbe

touareg résume bien le cheminement du héros de Qu’est-ce que j’irais faire

au paradis ? Français d’origine algérienne, Malek, la vingtaine au début

des années 2000, souffre d’être assigné à une identité « arabe, musulmane »

associée à l’obscurantisme, au déclassement. « Les attentats du 11 septembre ont

bouleversé les représentations et débats dans la société française. Auparavant

appelés “Arabes”, “immigrés”, les Français d’origine maghrébine sont devenus

des “musulmans”. Et certains pratiquants étaient soupçonnés de radicalité »,

regrette Walid Hajar Rachedi. Après sa rencontre marquante avec un jeune

exilé afghan, Malek se lance sur les routes du monde arabe, en vue de se libérer des carcans, de trouver du sens.

Un voyage initiatique, une quête spirituelle, existentielle, pour découvrir les richesses culturelles de l’Andalousie

au Caire, en passant par Tanger, Oran… Se confrontant aux autres, au réel, il crève l’écran de fantasmes posé

entre lui et le monde. Avec pour boussole, sa foi en l’islam. « Mon roman est un thriller

métaphysique. Souvent, les personnages issus de l’immigration sont sauvés par les lettres

et la République. Le mien trouve sa force et sa transcendance autrement, incarnant

une figure positive. » Malek tombe amoureux de Kathleen, jeune Londonienne dont

le père, humanitaire en Afghanistan, a disparu. Dans ce portrait tout en nuances d’une

génération Y mondialisée, l’auteur tisse avec finesse la toile de son intrigue haletante

et entrelace les destins, entre Londres, Kaboul, Paris… Avec une puissance d’évocation,

il trempe sa plume dans les drames contemporains comme dans les blessures intimes, les

rêves et désillusions de ses héros. S’ils sont hantés par des questions semblables – amour,

identité… –, les événements géopolitiques les affectent et les forgent différemment.

Poursuivre les horizons, c’est aussi le moteur de cet écrivain. Né en 1981 à Créteil,

enfant rêveur et solitaire, il s’évade à travers les livres. Il attrape le virus de l’écriture

grâce à Sourires de loup, de Zadie Smith, et aux rappeurs des années 1990, maîtres

du storytelling. Diplômé d’informatique puis d’une école de commerce, il est le

cofondateur du média en ligne Frictions. Ses expériences professionnelles (consultant

Qu’est-ce que j’irais

faire au paradis ?,

Emmanuelle Collas,

304 pages, 18 €.

digital, journaliste, enseignant…) lui font poser ses valises au Mexique, aux États-Unis, au Brésil pendant six ans.

Globe-trotteur infatigable, la soif de liberté et la curiosité en bandoulière, ce polyglotte, désormais établi à Lisbonne,

a traversé l’Amérique latine du Brésil à Cuba, en se demandant : l’identité latino-américaine existe-t-elle ? Le voyage

l’« autorise à être ébloui », défie ses valeurs, ses perceptions sur les sociétés. Et le libère de cette double conscience,

avancée par le sociologue américain W.E.B. Du Bois, ce poids des représentations raciales, ce regard de l’autre

qui enferme, et que le sujet intériorise. « Pour forcer un peu le trait, à l’étranger, je suis en mode béret-baguette !

J’ai réalisé à quel point j’étais français – mes goûts culturels, la conscience sociale pour l’égalité, l’esprit critique,

l’intérêt pour l’actualité, la curiosité… L’identité française existe, mais elle mérite un débat apaisé. » ■

DR

26 AFRIQUE MAGAZINE I 429 – JUIN 2022


ANNIE GOZARD

« L’identité

française existe,

mais elle

mérite un

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C’EST COMMENT ?

PAR EMMANUELLE PONTIÉ

MAUVAISE NOTE

DOM

Le 16 juin sera célébrée la journée internationale de l’enfant africain,

instaurée depuis 1991. Triste commémoration annuelle des jeunes tués lors du soulèvement

estudiantin de 1976 à Soweto, en Afrique du Sud. À cette occasion, de nombreux

bilans et études sont publiés, rappelant la situation précaire de l’enfance face notamment

à l’éducation, première étape de la formation pour un accès à un travail et une

intégration optimale dans le monde de demain. Les chiffres de l’Institut de statistique de

l’UNESCO (ISU) brocardent sempiternellement l’Afrique subsaharienne. Parmi toutes les

régions du monde, c’est en effet ici que l’on relève le plus fort taux d’exclusion de l’éducation

: plus d’un cinquième des enfants âgés de 6 à 11 ans n’est pas scolarisé, suivi par

un tiers des 12-14 ans et près de deux tiers des 15-17 ans.

Bien sûr, chez les filles, les indicateurs

s’aggravent. Pour des raisons bien connues de

pauvreté qui pousse les familles à « investir » sur

l’éducation d’un seul garçon ou à rechigner à

envoyer leur fille loin du foyer, ou pour des raisons

culturelles ou d’attachement au mariage précoce,

qui les entraînent à ne pas voir l’intérêt de l’envoyer

à l’école.

D’autres soucis viennent compliquer

encore l’accès à la scolarité, comme la pénurie

de professeurs formés, la précarité des classes, sans

eau courante ni électricité, parfois sans bancs, aux

effectifs pléthoriques d’élèves… Et bien entendu,

les zones de conflits génèrent année blanche sur

année blanche. Alors certes, les politiques d’éducation

s’améliorent, on construit des classes, on

forme des profs, on lance des campagnes de

sensibilisation à l’intention des parents retors, etc.

Et les mentalités évoluent. Surtout en ville.

Pourtant, la démographie galopante de

ces régions, qui affichent un taux de natalité très élevé, inquiète les spécialistes.

Comment absorber demain et après- demain le nombre exponentiel d’enfants et de

jeunes en demande d’éducation avec un système déjà totalement dépassé ? Et les

projections du dernier Rapport mondial de suivi sur l’éducation de l’UNESCO ne sont

pas très optimistes. Il en ressort, entre autres, que la proportion d’enseignants formés en

Afrique subsaharienne est en baisse depuis 2000. On prévoit aussi qu’en 2030, 20 % des

jeunes et 30 % des adultes ne sauront toujours pas lire… De quoi interroger les pouvoirs

publics, qui doivent urgemment revoir leur copie. ■

AFRIQUE MAGAZINE I 429 – JUIN 2022 29


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