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FORTERESSE

EUROPE

FACE À L’AFFLUX DES MIGRANTS, LE CONTINENT

N’A QU’UNE SEULE VISION, CELLE DE SE BARRICADER

+

INTERVIEWS

◗ MAHI BINEBINE

« La culture est un ascenseur

exceptionnel »

◗ HABIB SELMI « L’être humain

est un continent »

◗ ABDOULAYE KONATÉ

Éloge de l’optimisme

BUSINESS

Le pari risqué du bitcoin

IDENTITÉ

LA LUTTE DES MASSAÏS

POUR LA SURVIE

ET POUR LEUR TERRE

France 4,90 € – Afrique du Sud 49,95 rands (taxes incl.) – Algérie 320 DA

– Allemagne 6,90 € – Autriche 6,90 € – Belgique 6,90 € – Canada 9,99 $C

DOM 6,90 € – Espagne 6,90 € – États-Unis 8,99 $ – Grèce 6,90 € – Italie 6,90 € –

Luxembourg 6,90 € – Maroc 39 DH – Pays-Bas 6,90 € – Portugal cont. 6,90 €

Royaume-Uni 5,50 £ – Suisse 8,90 FS – TOM 990 F CFP – Tunisie 7,50 DT – Zone CFA 3 000 FCFA

ISSN 0998-9307X0

Le mur d'Evros,

sur la frontière

gréco-turque.

430 - JUILLET 2022

L 13888 - 430 H - F: 4,90 € - RD


Je conjugue

efficacité et

durabilité.

NICOLAS KOUASSI

CONDUCTEUR D’ENGIN, FORMATEUR

SC BTL-06/22- Crédits photos : © Révolution plus.

MOBILISER plus POUR FAIRE FACE AUX ENJEUX ENVIRONNEMENTAUX

Grâce à des pratiques vertueuses et par l’innovation, Bolloré Transport & Logistics se

mobilise pour préserver l’environnement. Des solutions sont mises en place pour réduire

l’impact de nos activités. Nous sommes engagés dans des démarches de certifications

pointues, à l’image du Green Terminal déployé sur tous nos terminaux portuaires.

NOUS FAISONS BIEN plus QUE DU TRANSPORT ET DE LA LOGISTIQUE


édito

PAR ZYAD LIMAM

L’EUROPE SI PROCHE, SI LOIN…

L’Europe donc. 27 États membres (on a perdu

récemment le 28 e , le Royaume-Uni, décidé à

s’ auto-isoler dans un Brexit assez suicidaire…). 450 millions

d’habitants libres de s’installer sur tout le territoire

de l’Union. Un espace unique où des États à la très

longue histoire ont décidé de renoncer à une partie

de leur souveraineté pour favoriser la création d’un

marché commun, l’application de normes exigeantes

en matière d’environnement, de couverture sociale,

de liberté politique, de respect des droits de l’homme.

Un espace aussi de paix, pour des nations qui se sont

sauvagement combattues au fil des siècles. Tout n’est

pas parfait, les divisions ne sont jamais loin et les forces

qui veulent miner le système de l’intérieur non plus,

mais l’un dans l’autre, c’est la zone la plus riche, la plus

libre, la plus égalitaire et la plus protectrice du monde.

Une exception précieuse, à ce moment de l’histoire

où les autocraties, Russie, Chine et alliés, cherchent

à renverser l’équilibre géostratégique. Au moment

aussi où les États-Unis se déchirent, où la démocratie

la mieux établie montre qu’elle peut sombrer. L’Union

est surtout particulièrement riche. Avec un PIB de

près de 15 000 milliards d’euros, l’UE est la deuxième

puissance économique du monde, juste derrière les

États-Unis et encore un peu devant la Chine. Le PIB

par habitant s’élève à plus de 30 000 euros par an. Et

sachant que l’Union investit des dizaines de milliards

d’euros par an pour soutenir et accélérer le développement

de ses membres les plus pauvres.

Voilà où nous en sommes. D’un côté, cet

Europe-là. Et de l’autre, l’Afrique, avec plus de 1,3 milliard

d’habitants, 3 000 euros par an (qui varient selon

les calculs) pour chacun d’entre eux, et un PIB global

de 2 600 milliards d’euros – presque autant que l’Italie,

et moins que la France. D’un côté, une Europe vieillissante

et richissime, et de l’autre, à sa frontière sud, un

immense continent, une terre à la fois de promesses,

mais aussi de pauvreté et de conflits pour des centaines

de millions de personnes.

Les migrations sont une donnée de l’humanité

et de l’histoire des peuples. Les femmes et les

hommes n’ont qu’une seule vie. L’énergie du

désespoir les porte à essayer d’atteindre un possible

eldorado. Les frontières, les armes ne les retiendront

pas. Ils et elles traverseront les déserts, ils monteront

à bord de rafiots innommables, ils se feront racketter

par des passeurs sans âme, mais ils iront en Europe.

Quelle que soit la hauteur des barbelés, ils et elles

tenteront de passer, au risque de leur vie.

Dominée par les discours populistes, par la

peur des électeurs face à ces vagues de migrants,

par la difficile intégration aussi de ces populations

nouvelles, l’Europe se barricade en l’absence de toute

autre vision. Soixante ans après la fin de la longue

nuit coloniale, elle a bien du mal à penser son sud

autrement qu’en matière de menaces : l’islam en tout

premier lieu, les Arabes, les Noirs, le terrorisme, etc. Ou

de clichés : ils ne s’en sortiront pas, c’est la corruption,

la violence ou les maladies. Le paradigme reste de se

protéger de ce chaos. Et de cette différence.

De déclarations d’intentions en promesses de

financements, l’Union européenne n’a jamais véritablement

considéré son flanc sud – dont la vitalité

démographique est une donnée structurante du

futur – comme une véritable opportunité stratégique,

une priorité à long terme. Son approche reste largement

dictée par les schémas classiques, États-Unis,

OTAN, tentative de séduction de la Russie (dont on voit

aujourd’hui à quel point ce calcul était erroné). L’Europe

ne mesure pas le potentiel africain, le marché tel

qu’il existe avec ses dizaines de millions de consommateurs

middle class, les ressources minières, le pétrole et

le gaz, les terres arables, l’eau, le soleil, les défis communs

de la sécurité et du changement climatique…

La mise en place réelle et progressive d’un tel

partenariat changerait la donne, y compris pour

les migrations. La mise en place d’un tel partenariat

supposerait aussi que l’Afrique entre de manière plus

décisive dans les « critères européens », en matière

de gouvernance, de droits de l’homme, d’institutions.

De part et d’autre, le chemin sera long. Et pendant

ce temps-là, des femmes, des hommes, des

enfants tenteront toujours encore la traversée du

désert et de la mer. ■

AFRIQUE MAGAZINE I 430 – JUILLET 2022 3


France 4,90 € – Afrique du Sud 49,95 rands (taxes incl.) – Algérie 320 DA

– Allemagne 6,90 € – Autriche 6,90 € – Belgique 6,90 € – Canada 9,99 $C

DOM 6,90 € – Espagne 6,90 € – États-Unis 8,99 $ – Grèce 6,90 € – Italie 6,90 € –

Luxembourg 6,90 € – Maroc 39 DH – Pays-Bas 6,90 € – Portugal cont. 6,90 €

Royaume-Uni 5,50 £ – Suisse 8,90 FS – TOM 990 F CFP – Tunisie 7,50 DT – Zone CFA 3000 FCFA

ISSN 0998-9307X0

Le mur d'Evros,

sur la frontière

gréco-turque.

430 JUILLET 2022

3 ÉDITO

L’Europe si proche, si loin…

par Zyad Limam

6 ON EN PARLE

C’EST DE L’ART, DE LA CULTURE,

DE LA MODE ET DU DESIGN

À corps et à cris

26 PARCOURS

Fred Ebami

par Astrid Krivian

29 C’EST COMMENT ?

Au-delà des cultures

par Emmanuelle Pontié

50 CE QUE J’AI APPRIS

Denise Epoté

par Astrid Krivian

70 LE DOCUMENT

Sucre, de l’esclavage

à l’obésité

par Catherine Faye

90 VINGT QUESTIONS À…

Djely Tapa

par Astrid Krivian

TEMPS FORTS

30 Forteresse Europe

par Cédric Gouverneur

et Frida Dahmani

40 La lutte des Massaïs

pour leur terre

par Erwan Le Moal

52 Abdoulaye Konaté :

« Je suis optimiste »

par Luisa Nannipieri

58 Habib Selmi :

« L’être humain

est un continent »

par Astrid Krivian

64 Mahi Binebine :

« La culture

est un ascenseur

exceptionnel »

par Astrid Krivian

P.40

P.06

FORTERESSE

EUROPE

FACE À L’AFFLUX DES MIGRANTS, LE CONTINENT

N’A QU’UNE SEULE VISION, CELLE DE SE BARRICADER

+

INTERVIEWS

MAHI BINEBINE

« La culture est un ascenseur

exceptionnel »

HABIB SELMI « L’être humain

est un continent »

ABDOULAYE KONATÉ

Éloge de l’optimisme

BUSINESS

Le pari risqué du bitcoin

IDENTITÉ

LA LUTTE DES MASSAÏS

POUR LA SURVIE

ET POUR LEUR TERRE

430 - JUILLET 2022

L 13888 - 430 H - F: 4,90 € - RD

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PHOTOS DE COUVERTURE : NOËL QUIDU/FIGARO

MAGAZINE - MICHEL RENAUDEAU/ONLYWORLD.NET

DR - SVEN TORFINN/PANOS/RÉA

Afrique Magazine est interdit de diffusion en Algérie depuis mai 2018. Une décision sans aucune justification. Cette grande

nation africaine est la seule du continent (et de toute notre zone de lecture) à exercer une mesure de censure d’un autre temps.

Le maintien de cette interdiction pénalise nos lecteurs algériens avant tout, au moment où le pays s’engage dans un grand mouvement

de renouvellement. Nos amis algériens peuvent nous retrouver sur notre site Internet : www.afriquemagazine.com

4 AFRIQUE MAGAZINE I 430 – JUILLET 2022


LUISA NANNIPIERI - BRUNO LEVY/DIVERGENCE - KAMAL AÏT

P.52

BUSINESS

74 RCA : le pari risqué du bitcoin

78 Nicolas Dufrêne : « Au niveau

de son utilisation par la

population, c’est un fiasco »

80 Le Groupe OCP renforce

son programme « Eau »

81 Record d’investissements

directs étrangers au Rwanda

82 Abderrahmane Berthé :

« Les chiffres sont en hausse »

84 Ecobank va déployer

Farm Pass

85 La Namibie mise

sur l’hydrogène vert

par Cédric Gouverneur

VIVRE MIEUX

86 Les vacances, c’est fait

pour être heureux

87 Éviter la colique néphrétique

88 L’alimentation santé :

Démêlons le vrai du faux

89 Les bons réflexes

face à l’acné

par Annick Beaucousin

et Julie Gilles

P.64

P.58

FONDÉ EN 1983 (38 e ANNÉE)

31, RUE POUSSIN – 75016 PARIS – FRANCE

Tél. : (33) 1 53 84 41 81 – Fax : (33) 1 53 84 41 93

redaction@afriquemagazine.com

Zyad Limam

DIRECTEUR DE LA PUBLICATION

DIRECTEUR DE LA RÉDACTION

zlimam@afriquemagazine.com

Assisté de Laurence Limousin

llimousin@afriquemagazine.com

RÉDACTION

Emmanuelle Pontié

DIRECTRICE ADJOINTE

DE LA RÉDACTION

epontie@afriquemagazine.com

Isabella Meomartini

DIRECTRICE ARTISTIQUE

imeomartini@afriquemagazine.com

Jessica Binois

PREMIÈRE SECRÉTAIRE

DE RÉDACTION

sr@afriquemagazine.com

Amanda Rougier PHOTO

arougier@afriquemagazine.com

ONT COLLABORÉ À CE NUMÉRO

Jean-Marie Chazeau, Frida Dahmani,

Catherine Faye, Cédric Gouverneur,

Dominique Jouenne, Astrid Krivian,

Erwan Le Moal, Luisa Nannipieri,

Sophie Rosemont.

VIVRE MIEUX

Danielle Ben Yahmed

RÉDACTRICE EN CHEF

avec Annick Beaucousin, Julie Gilles.

VENTES

EXPORT Laurent Boin

TÉL. : (33) 6 87 31 88 65

FRANCE Destination Media

66, rue des Cévennes - 75015 Paris

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ABONNEMENTS

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AFRIQUE MAGAZINE

EST UN MENSUEL ÉDITÉ PAR

31, rue Poussin - 75016 Paris.

SAS au capital de 768 200 euros.

PRÉSIDENT : Zyad Limam.

Compogravure : Open Graphic

Média, Bagnolet.

Imprimeur : Léonce Deprez, ZI,

Secteur du Moulin, 62620 Ruitz.

Commission paritaire : 0224 D 85602.

Dépôt légal : juillet 2022.

La rédaction n’est pas responsable des textes et des photos

reçus. Les indications de marque et les adresses figurant

dans les pages rédactionnelles sont données à titre

d’information, sans aucun but publicitaire. La reproduction,

même partielle, des articles et illustrations pris dans Afrique

Magazine est strictement interdite, sauf accord de la rédaction.

© Afrique Magazine 2022.

AFRIQUE MAGAZINE I 430 – JUILLET 2022 5


ON EN PARLE

C’est maintenant, et c’est de l’art, de la culture, de la mode, du design et du voyage

6 AFRIQUE MAGAZINE I 430 – JUILLET 2022


DR - TRACEY ROSE

« TRACEY ROSE: SHOOTING

DOWN BABYLON »,

Musée d’art contemporain

africain Zeitz Mocaa,

Le Cap (Afrique du Sud),

jusqu’au 28 août.

zeitzmocaa.museum

ÉVÉNEMENT

La plasticienne devant le Zeitz Mocaa, lieu de l’expo.

À CORPS

ET À CRIS

Au Cap, la rétrospective dédiée

à Tracey Rose, l’une des artistes

les plus CONTESTATAIRES

de la scène internationale, cloue au pilori

les stéréotypes liés à la race et au genre.

ELLE A FAIT DE SON CORPS un acte politique et artistique.

Et n’a de cesse d’en explorer et d’en interroger les limites. La

voix radicale de Tracey Rose dans le monde de l’art international

et sud-africain propose une vision tranchante et sans compromis

de la post-colonialité, des discriminations raciales, du

métissage, du genre et de la sexualité. Née à Durban en 1974,

elle fait partie d’une génération de plasticiens qui ont réinventé

le geste artistique et s’est fait connaître du grand public

à la fin des années 1990 avec ses performances subversives,

notamment à la deuxième biennale de Johannesbourg,

en 1997 – elle s’y était présentée aux spectateurs nue, la tête

rasée, assise et tricotant ses propres cheveux, dans une boîte

en verre. Une façon inédite de déconstruire la représentation

du corps des femmes. Souvent décrit comme absurde, son

travail artistique puise son inspiration aussi bien dans les

faits historiques que dans l’idéologie populaire. Et frappe

là où ça fait mal. Sans concession. ■ Catherine Faye

AFRIQUE MAGAZINE I 430 – JUILLET 2022 7


ON EN PARLE

Zar Amir Ebrahimi

a remporté le prix

d’interprétation féminine

au dernier Festival de

Cannes pour ce rôle.

POLICIER

LE PURIFICATEUR

Un thriller féministe sur fond

de BIGOTERIE MEURTRIÈRE

dans une ville sainte iranienne…

SEXE, POLITIQUE ET RELIGION : un cocktail que l’on n’attendait

pas forcément dans un film se déroulant en Iran, inspiré d’une

affaire réelle survenue au début des années 2000. Dans la ville

sainte de Mashhad, haut lieu de pèlerinage chiite et troisième ville

d’Iran, des prostituées sont mystérieusement assassinées, dans

l’indifférence des autorités locales. Mais la presse s’en mêle, et

le pouvoir à Téhéran s’inquiète. Une journaliste réputée arrive de

la capitale alors que 10 cadavres de jeunes femmes ont déjà été

retrouvés… Un rôle incarné avec beaucoup d’aplomb par Zahra

Amir Ebrahimi, ce qui lui a valu le prix

d’interprétation féminine au dernier

Festival de Cannes. Cette ex-star de

la télévision avait dû s’exiler à Paris,

à la suite de la diffusion d’une vidéo

intime volée qui aurait pu lui

valoir prison et coups de fouet. Le

réalisateur, Ali Abbasi, est également

réfugié, installé au Danemark : il a

tourné son film en Jordanie, mais le

spectateur est plongé dans l’ambiance

pesante et misogyne d’une ville

iranienne fréquentée par 20 millions

de pèlerins chaque année… Le poids de la religion se révèle

un peu plus lorsque le tueur en série devient un héros patriote

aux yeux de bien des habitants qui applaudissent son action

pour « nettoyer » la cité de ces pauvres malheureuses. Rien

ne nous est épargné des conditions dans lesquelles elles sont

tuées, comme un écho à la scène finale, implacable, après

bien des rebondissements. Car il y a un suspense, une tension,

et quelques surprises jusqu’au bout… ■ Jean-Marie Chazeau

LES NUITS DE MASHHAD (Danemark-Allemagne-Suède),

d’Ali Abbasi. Avec Mehdi Bajestani, Zar Amir Ebrahimi. En salles.


SOUNDS

À écouter maintenant !

Avalanche

Kaito

Avalanche Kaito,

Glitterbeat/Modulor

Le chanteur et

multi-instrumentiste

Kaito Winse, dernier né d’une famille

de griots burkinabée, a fait ses armes sur

la scène alternative belge où il a rencontré

un duo de punk bruxellois formé par

Benjamin Chaval et Arnaud Paquotte.

Ensemble, ils repoussent les limites d’une

musique prompte à la transe, entre jazz

et post-punk, riche d’improvisations

et de poétiques distorsions. Tripant.

❷ Céphaz

L’Homme aux mille

couleurs, Sprint

Records/Play Two

Né au Ghana, Céphaz

a grandi entre l’Afrique

du Sud, Mayotte et la France. Son socle

durant ces années nomades ? La musique

et le football. Il a fini par choisir la première,

fort d’une voix perfectionnée dans une

chorale et d’un apprentissage au saxo et

à la clarinette. Enregistré par le producteur

de Vianney ou de Boulevard des Airs, Antoine

Essertier, ce premier album cultive une jolie

chanson entre pop et folk francophone.


Oum

et M-Carlos

Hals, MDC/Believe

« Fear », « Desire »,

« Truth » ou encore

« Empathy » : voici les

noms de quelques-unes des sept pistes de

cet album évoquant en musique les ressentis

traversés depuis le début de la pandémie.

Ces émotions sont imaginées par le duo formé

pour l’occasion par la chanteuse marocaine

Oum et le saxophoniste cubain M-Carlos.

On y entend aussi bien du darija, de l’espagnol

ou de l’anglais. Le résultat est atmosphérique,

groovy… et un peu planant ! ■ Sophie Rosemont

DR (5)

8 AFRIQUE MAGAZINE I 430 – JUILLET 2022


Histoires

de petites gens

propose de

(re)découvrir

La Petite

Vendeuse

de Soleil

et Le Franc

(ci-contre).

LÉGENDE

LES CONTES D’AUJOURD’HUI

DE DJIBRIL DIOP MAMBÉTY

La restauration de deux moyens-métrages de l’ICONIQUE

RÉALISATEUR SÉNÉGALAIS permet de redécouvrir des pépites

flamboyantes du cinéma africain, toujours aussi pertinentes.

DR (2)

CE DEVAIT ÊTRE UNE TRILOGIE, mais le troisième film

(L’Apprenti voleur) ne sera jamais réalisé : en 1998, à 53 ans,

Djibril Diop Mambéty meurt juste après avoir terminé La

Petite Vendeuse de Soleil, quatre ans après Le Franc, tourné

en pleine dévaluation du FCFA. Ces deux films de 45 minutes

chacun ont été restaurés par les laboratoires Éclair, qui ont

redonné tout leur éclat aux couleurs franches utilisées par

le réalisateur : noir, rouge, vert, jaune et bleu. Dans Le Franc,

c’est en rouge qu’est habillé Marigo, pauvre musicien dont la

logeuse a confisqué l’instrument pour cause de loyers impayés.

Ce personnage chaplinesque, avec sa silhouette dégingandée,

voit pourtant la chance lui sourire après avoir acheté un billet

de loterie qui va s’avérer gagnant, mais qu’il a trop bien caché

en le collant sur une porte… On va alors suivre son périple

jusqu’au centre de Dakar pour tenter de récupérer le gros lot

(avec sa porte sur le dos, sur le toit d’un bus ou en traversant

à pied des étendues envahies de déchets plastiques), sur fond

de musique jazzy au saxo (composée par le frère du cinéaste,

Wasis Diop, père de la réalisatrice Mati Diop). Une épopée

tragicomique, avec très peu de dialogues et un montage qui fait

souvent basculer le conte vers le fantastique. D’un personnage

tout en rouge, qui évolue comme un danseur maladroit,

on passe à une fillette handicapée vêtue de jaune dans le

second film. Sili vit dans la rue avec sa grand-mère et l’une

de ses deux jambes pendouille entre les deux béquilles qui

soutiennent sa démarche claudicante, mais que pourtant rien

n’arrête. Afin de s’en sortir, elle va demander à vendre à la

criée le quotidien Le Soleil, comme le font exclusivement des

garçons, qui la moquent et la bousculent régulièrement. « Ce

que les garçons font, les filles peuvent le faire », lance-t-elle.

Elle recevra le soutien d’un vendeur du quotidien concurrent,

Le Sud, « le journal du peuple » lui explique-t-il, alors que le

premier est le journal du gouvernement. « Alors je vendrai Le

Soleil, comme ça, le gouvernement se rapprochera du peuple »,

lui répond Sili. La vie est un combat de chaque jour pour ces

miséreux, mais le récit ne les enferme pas dans leurs conditions

et nous montre les chemins empruntés pour en réchapper par

le haut, dans une réalisation épurée qui n’alourdit rien. Deux

beaux films toujours actuels et définitivement cultes. ■ J.-M.C.

HISTOIRES DE PETITES GENS

(France-Suisse-Sénégal), de Djibril Diop Mambéty.

Avec Dieye Ma Dieye, Lisa Balera, Aminata Fall. En salles.

AFRIQUE MAGAZINE I 430 – JUILLET 2022 9


ON EN PARLE

10 AFRIQUE MAGAZINE I 430 – JUILLET 2022


BLUES

ALUNE WADE

SULTAN OF SWING

Pour son cinquième album, le bassiste

sénégalais embrasse les quatre coins

de l’Afrique pour livrer un SUPERBE

RÉCIT SONORE hybride et fédérateur.

HELA AMAR - DR

« GRÂCE AU SON, la musique est

une partie de la nature, explique Alune

Wade. Elle est comme la terre, elle

nous rend ce qu’on lui donne. Unir les

peuples par le biais de ma musique a

toujours été pour moi de l’abnégation. »

En témoignent les émotions de

son nouvel album solo, Sultan.

Cela fait déjà trente ans qu’il

joue de la musique. Il garde peu de

souvenirs de ses débuts, mais « une

chose est sûre, c’était à côté de [s]on

père, qui était lui-même musicien ».

Ce dernier dirigeait l’orchestre

symphonique de l’armée sénégalaise.

Grâce à lui, le jeune Alune apprend

le piano, la guitare et la basse, où

il excelle. Ses armes, il les fait auprès

d’Ismaël Lo, qu’il accompagne durant

huit ans, dès sa majorité. Et il s’impose

rapidement sur la scène nationale

avec ses compositions boisées, qui

racontent la vie telle qu’elle est, tout

en pansant les blessures. « J’ai aimé

le blues avant de savoir ce que c’était,

ce son qui vient du cœur », confesse-t-il.

Cependant, son prisme n’est pas

monomaniaque, et Alune Wade cultive

les terres jazz comme celles du folk,

la transe gnawa, qu’il a largement

parcourues au sein de son groupe

University of Gnawa, fondé en 2010

avec Aziz Sahmaoui. Depuis, tout

le monde fait appel à lui, de Marcus

Miller à Harold López-Nussa. Ce sens

du partage, c’est ce qui s’entend

dans Sultan – qui convoque aussi

bien les chants soufis que l’afrobeat ou

les ritournelles arabo-andalouses –,

où l’on retrouve des musiciens 5 étoiles

tels le percussionniste Adriano

Tenorio DD, le claviériste Cédric

Duchemann, le trompettiste Carlos

Sarduy, le batteur Daril Esso ou encore

le saxophoniste Hugues Mayot…

Et ce ne sont pas les seuls : au

total, 20 instrumentistes participent

à l’aventure, laquelle a vu le jour grâce

à la soif du collectif de Wade : « J’ai

pu enregistrer ces nouvelles chansons

à partir du moment où je me suis senti

prêt à raconter mes expériences vécues

avec des musiciens de l’autre côté de

notre continent, que Paris m’a permis

de croiser sur mon chemin. » ■ S.R.

ALUNE WADE, Sultan, Enja Yellow

Bird/L’Autre Distribution.

11


ON EN PARLE

SÉRIE

Dans ce thriller,

une mannequin

s’infiltre au sein

d’une richissime

famille détenant

un empire de

cosmétiques…

UNE FAMILLE TOXIQUE

Ce show haletant confirme la qualité des PRODUCTIONS

SUD-AFRICAINES pour les plates-formes.

LES COSMÉTIQUES BENGHU veulent

conquérir toute l’Afrique. Ils ont recruté

une nouvelle égérie… sans savoir qu’avec

d’autres enfants, elle a servi de cobaye pour

leurs crèmes éclaircissantes, en toute illégalité

(ces produits sont interdits en Afrique du Sud

depuis trente ans)… Seule survivante – avec son

frère resté à Soweto – de cette expérimentation

qui a mal tourné, la top-modèle veut se venger

en s’introduisant incognito au sein de la

richissime famille qui possède cet empire

afin de trouver des preuves de leur trafic. La

voilà plongée dans un quotidien de luxe et de

glamour (les stylistes s’en sont donné à cœur

joie !) à Johannesbourg, mais aussi au milieu

des tourments d’un clan dirigé d’une main de

fer par un patriarche et l’une de ses épouses.

Un thriller en six épisodes (pour l’instant) qui

prouve avec éclat l’originalité des productions

du pays écrites pour le streaming. ■ J.-M.C.

SAVAGE BEAUTY

(Afrique du Sud),

de Lebogang Mogashoa.

Avec Rosemary Zimu,

Dumisani Mbebe. Sur Netflix.

EXPOSITION

De fil en aiguille Treize artistes venus du Liban, d’Algérie ou du Maroc

interrogent les liens entre les êtres et la question de la transmission.

SOUVENIRS, SYMBOLES, rituels… Toutes les formes d’attache sont explorées dans cette expo à la fois

esthétisante et émouvante. Son titre, « Silsila » (« la chaîne » en arabe), évoque ces filiations qui unissent les

êtres ou les événements, une succession de maillons individuels et collectifs, indissociables, comme autant de

destinées entrelacées. Portés par un imaginaire où l’intime et la mémoire se confondent, les plasticiens alternent

les médiums et les registres, la figuration et l’abstraction, tissent les fils de leurs origines. Lourds tapis à moitié

décousus de Ouassila Arras, fleurs et allégories disséminées dans les toiles saisissantes d’inspiration persane de

Rayan Yasmineh, ou encore silhouettes stylisées figurant sur les étiquettes de paquets de semoule ou de henné

de M’barka Amor raniment les secrets d’histoires personnelles ou familiales, les parcours migratoires, tout ce

qui constitue le passé et le présent de ces artistes pluriculturels. Un voyage onirique autant que constitutif. ■ C.F.

« SILSILA, LE VOYAGE DES REGARDS », Institut des cultures de l’islam, Paris (France), jusqu’au 31 juillet. institut-cultures-islam.org

NETFLIX - DR (2)

12 AFRIQUE MAGAZINE I 430 – JUILLET 2022


NDUDUZO

MAKHATHINI,

In The Spirit

of Ntu, Blue

Note Africa.

JAZZ

Nduduzo Makhathini

L’invocation du collectif

À 39 ans, le Sud-Africain RÉINVENTE SON LANGAGE MUSICAL

tout en documentant les tourments sociopolitiques de son pays. Magnifique !

KGABO LEGORA - DR

ON L’AVAIT QUITTÉ sur le très beau Modes of Communication:

Letters from the Underworlds, son premier disque paru chez

Blue Note Records en 2020. On le retrouve avec un superbe

dixième album, In The Spirit of Ntu : « Ntu est une philosophie

africaine ancienne d’où vient le concept d’Ubuntu, qui dit :

"Je suis car tu es." C’est une profonde invocation du collectif »,

explique Nduduzo Makhathini. Et en effet, ouvert à l’altérité,

empreint des rites zoulous et témoignant du marasme

sociopolitique de l’Afrique du Sud, son dernier opus s’avère une

catharsis d’une trame sonore explorée jusqu’à la substantifique

moelle depuis les débuts du musicien, au début des années

2000. Autour de lui, la crème des instrumentistes jazz, de

la saxophoniste Linda Sikhakhane au percussionniste Gontse

Makhene, en passant par le batteur Dane Paris… Makhathini

retrouve également la star du saxo américaine Jaleel Shaw,

sur le très coltranien « Emlilweni ». Incontournable. ■ S.R.

AFRIQUE MAGAZINE I 430 – JUILLET 2022 13


ON EN PARLE

Le créateur

joue avec

des volumes

étonnants.

MODE

L’UNIVERS FANTAISISTE

D’ABDEL EL TAYEB

L’étonnante première

collection du STYLISTE

FRANCO-SOUDANAIS

fait la part belle aux

formes et au travail

sur les matières.

LE BORDELAIS Abdel El Tayeb est

une étoile montante dans le monde

de la mode. À 28 ans, le designer

franco-soudanais a remporté le Debut

Talent Award à la Fashion Trust Arabia de Doha, en novembre

dernier. Et en mai, la journaliste Rokhaya Diallo a porté sur

le tapis rouge du Festival de Cannes la robe en perles colorées

qu’il a dessinée pour elle avec la créatrice textile Cécile

Feilchenfeldt. L’entente avec cette magicienne de la maille,

rencontrée pendant ses études à l’école Olivier de Serres,

à Paris, a été immédiate. Les deux partagent un intérêt pour la

création de pièces qui ressemblent à des « sculptures sur corps »

ainsi que pour la recherche sur les textures et les matériaux

qui permettent de créer des volumes étonnants. Pour dessiner

sa première collection et son manifeste, « El Tayeb Nation »,

du nom de sa marque, le styliste a puisé son inspiration dans

Les silhouettes

mixent coupes

classiques

et tradition

soudanaise.

Ci-contre, le fondateur

de la marque El Tayeb Nation.

les formes arrondies des paniers tressés

soudanais, mais aussi dans l’univers du

sculpteur Alberto Giacometti et de sa Femme

cuillère. Il a développé les coupes, travaillant

notamment le tailoring et exploitant des

renforts à l’intérieur des vêtements pour

faire tenir les volumes, mais aussi employant

des matières qui gardent d’elles-mêmes

une forme bombée. Incarnation d’une

nation fantaisiste, à mi-chemin entre la

France et le Soudan, sa garde-robe met en avant son héritage

multiculturel. Les silhouettes alternent coupes classiques à la

française, brodées avec des motifs soudanais, et tenues inspirées

de la tradition soudanaise, comme le thobe (morceau de tissu

drapé autour du corps). On s’imagine devant une parade

nationale, qui nous plonge dans l’univers du label, où défilent

un officier en grande tenue à côté d’une Marianne parée du

drapeau de ce nouveau pays. Depuis Milan, où il travaille pour

Bottega Veneta et jongle entre la réalisation de commandes

particulières et de projets artistiques, Abdel El Tayeb confie

réfléchir à une nouvelle collection et ne cache pas l’envie

d’ouvrir, à terme, un atelier au Soudan. ■ Luisa Nannipieri

PIERRE DEBUSSCHERE (3) - DR

14 AFRIQUE MAGAZINE I 430 – JUILLET 2022


DESIGN

FROM

DAKAR

BEUZ/STUDIO 221

FABRICS

Le style

et le confort

avant tout

Cette MARQUE

DE SACS À DOS mélange

culture sénégalaise et

militantisme écologique.

« SAHEL ROLLPACK », la première collection

de cette marque dakaroise, inspirée des sacs

des tirailleurs, a vu le jour en 2017 et est déjà

un classique. « Nous avons utilisé des bâches et

des vieillies ceintures de l’armée pour créer des

sacs qui correspondent à notre style », raconte

Moctar Ba, fondateur et designer de From

Dakar Fabrics. C’est en discutant sur la plage

avec sa future femme et un autre copain qu’ils

ont décidé de lancer un label de sacs durables,

imaginés pour et par des gens qui évoluent

dans le milieu du surf, du skate ou du roller.

Les modèles test, réalisés à partir de vieux

draps et rideaux récupérés auprès d’hôtels de

la capitale, avaient été distribués gratuitement

pour pousser les jeunes à abandonner les sacs

plastiques. Une démarche militante assumée

qui caractérise les six collections de la marque,

qui compte aujourd’hui trois ateliers : Dakar,

Marrakech et en Gambie. Confortable et

pratique, chaque pièce est réalisée à la main

avec des matériaux de récupération, comme

les bâches de l’Organisation internationale pour

les migrations, utilisées pour la ligne spéciale

outdoor « Fulfulde ». Ou le pagne naturel

des tisserands manjak, particulièrement mis en

avant dans le Bum Bag et le Mojo Laptop. ■ L.N.

fromdakarfabrics.wixsite.com/fromdakarfabrics

AFRIQUE MAGAZINE I 430 – JUILLET 2022 15


ON EN PARLE

MUSIQUE

SELMAN

FARIS

L’HOMME DE L’OMBRE

Connu pour PRODUIRE DES STARS

DU RAP français, ce multi-instrumentiste

d’origine turc propose un premier

opus au groove solaire.

C’EST D’ABORD un homme de l’ombre, qui a activement participé

à la production de disques récents de Stromae, Nekfeu, Laylow, PLK

ou encore Alpha Wann. Un beau palmarès, donc ! Mais l’homme n’est

pas que ça… Né à Paris, fils du célèbre joueur de ney Kudsi Ergüner,

Selman Faris a étudié au conservatoire, puis au California Institute

of the Arts, aux États-Unis. S’il joue le même instrument que son

père, il maîtrise également la guitare, le violon, le saz, les claviers

ou encore l’alto. Cette première aventure en solitaire, baptisée Neva,

rend hommage à ses racines ottomanes tout en convoquant des

sonorités pop et électro. C’est à la fois frais et spirituel, porté par le

chant en turc très agréable de l’artiste. Un morceau comme « Yeni

Gün » (« Nouveau jour ») sera l’idéale bande-son de notre été, tandis

que « Yildizlar » encourage à l’introspection. Une belle réussite

que ce Neva, qui laisse présager plusieurs successeurs… ■ S.R.

SELMAN FARIS, Neva, Kiraz Records/GUM.

LITTÉRATURE

KHAOULA HOSNI

NI BLANC NI NOIR

Le sixième roman de la Tunisienne

BOUSCULE LES CODES à travers

le récit d’une femme trompée.

GHALIA, mariée depuis dix-huit ans et mère de deux

adolescents, découvre que son mari a une maîtresse.

L’histoire est banale. Mais la réaction de l’épouse

dupée est totalement inattendue. Le choc est tel qu’il

la pousse à se lancer dans une remise en question

et une réflexion, à la fois éprouvantes et libératrices,

afin de comprendre le sens et les raisons de cet

adultère. « C’est simple : traite les autres comme tu

aimerais être traitée. Toujours », écrit en exergue la

romancière, qui a vécu l’écriture de ce texte comme

un exercice émotionnel. Court, intense, ce roman

psychologique pointe du doigt le poids de la religion,

de la famille et de la société en Tunisie. L’histoire,

quant à elle, est si universelle que ses protagonistes

pourraient être dans n’importe quelle ville du

monde. Si tous les thèmes ont été déjà été abordés,

c’est la manière d’en faire la narration qui diffère.

Khaoula Hosni n’hésite pas à tremper sa plume dans

le quotidien des blessures, des relations humaines,

ou des chemins de traverse, pour en explorer les

singularités. À travers ce drame social, l’auteure,

qui a déjà publié six romans et deux recueils de

nouvelles, et obtenu de nombreux prix en Tunisie,

se fait le chantre de l’empathie. Tout le monde

a raison et tout le monde a tort. Chacun cherche

sa voie, surtout dans une société pesante, où les

différences sont réprouvées. Ainsi, lorsque l’héroïne

se rend à l’appartement où les deux amants ont pour

habitude de se retrouver, c’est Wafa, la maîtresse, qui

l’accueille et lui propose une solution. Une solution

imprévue qui viendra déconstruire les poncifs

de l’adultère. Et dont les conséquences mettront,

des années plus tard, ces mots dans la bouche de

Ghalia : « Je suis venue me recueillir sur la tombe

de la femme avec laquelle tu m’as trompée. » ■ C.F.

KHAOULA HOSNI, Le Prix du cinquième jour,

Arabesques, 156 pages, 20 dinars tunisiens.

LOCUS - DR (2)

16 AFRIQUE MAGAZINE I 430 – JUILLET 2022


PORTRAIT

INSOLITE

LAETITIA

KY

Avec ses sculptures

capillaires (présentées

à la Biennale de Venise),

l’Ivoirienne s’engage

et célèbre la BEAUTÉ

DES FEMMES NOIRES.

LAETITIA KY - DR

ELLE A COMMENCÉ le tressage capillaire à

5 ans, implantant des extensions bouclées à la

chevelure lisse de ses poupées Barbie. Depuis,

sa passion pour la beauté est devenue un

art militant, un combat politique dénonçant

l’inégalité des sexes et l’impérialisme

occidental. Née en 1996 à Abidjan, l’artiste

autodidacte et influenceuse Laetitia Ky

enflamme la Toile (plus de 500 000 abonnés

sur Instagram, 6 millions sur TikTok) avec

ses sculptures capillaires originales, réalisées

avec ses cheveux, des rajouts, du fil de fer

ou encore de la laine… Inspirées par les

coiffures africaines ancestrales, souvent

pleines d’humour et d’impertinence, ses

œuvres brisent les tabous sur le corps féminin

(poils, règles…), le harcèlement, les violences

conjugales, le genre. Magnifiant le cheveu

crépu, elle veut prodiguer fierté et estime de

soi aux Africaines. Dans son livre Love and

Justice: A Journey of Empowerment, Activism,

and Embracing Black Beauty, illustré de

sculptures inédites, elle raconte son parcours

inspirant. Actrice dans La Nuit des rois de

Philippe Lacôte, égérie pour des marques

de mode, elle vient de rentrer dans le Livre

Guinness des records, devenant « la personne

qui saute le plus rapidement avec ses propres

cheveux [s’en servant comme d’une corde à

sauter, ndlr] en 30 secondes ». ■ Astrid Krivian

LAETITIA KY, Love

and Justice: A Journey of

Empowerment, Activism, and

Embracing Black Beauty,

Princeton Architectural

Press, 224 pages, 27,50 $.

Avec ses

500 000 abonnés

sur Instagram

et ses 6 millions

sur TikTok, l’artiste

est un véritable

phénomène.

AFRIQUE MAGAZINE I 430 – JUILLET 2022 17


ON EN PARLE

Le MoMA lui consacre une exposition monographique,

dans laquelle est visible l’Alphabet Bété.

L’artiste

en 1993.

« FRÉDÉRIC BRULY BOUABRÉ :

ON NE COMPTE PAS LES ÉTOILES »,

galerie MAGNIN-A, Paris (France),

jusqu’au 30 juillet. magnin-a.com

« FRÉDÉRIC BRULY BOUABRÉ :

WORLD UNBOUND », MoMA,

New York (États-Unis), jusqu’au 13 août.

moma.org

HOMMAGEART VISIONNAIRE

L’immense production de l’Ivoirien

FRÉDÉRIC BRULY BOUABRÉ, des années

1970 jusqu’à sa mort en 2014, est mise

à l’honneur à New York et à Paris.

ALORS QUE LE MUSEUM OF MODERN ART (MOMA) de New York consacre

au dessinateur et poète une exposition monographique, la galerie Magnin-A

expose un ensemble de dessins peu ou jamais montrés, réalisés par l’artiste

entre 1983 et le début des années 2000. C’est dire la portée de l’approche

singulière de l’image et du langage de Frédéric Bruly Bouabré, décédé

en 2014. Dans sa démarche universaliste, celui qui a consacré sa vie à la quête

du savoir voyait dans l’art un moyen de relier tous les peuples du monde.

L’inventeur de l’Alphabet Bété (449 dessins exécutés au stylo-bille, crayon

et crayon de couleur sur de petits cartons rectangulaires), premier système

d’écriture pour le peuple Bété (ethnie ivoirienne à laquelle appartenait

l’artiste), s’adonnait également à une quête poétique de signes. Sa vie durant,

il n’a eu de cesse de capturer et de codifier des sujets provenant de diverses

sources, notamment les traditions culturelles, le folklore, les systèmes de

croyances religieuses et spirituelles, la philosophie ou encore la culture

populaire. À la fois passeur et révélateur, son génie a ainsi toujours consisté

à aborder simultanément le local et le global, reflétant à la fois l’expérience

personnelle et universelle. Son œuvre, véritable condensé de la culture

orale en une multiplicité vertigineuse de formes visuelles et d’annotations

écrites, se découvre comme on feuillette un livre. Passionnément. ■ C.F.

ROBERT GERHARDT - BORDAS

18 AFRIQUE MAGAZINE I 430 – JUILLET 2022


DR (2)

MORNA

LUCIBELA

SAUDADE, SAUDADE

La chanteuse cap-verdienne revient

avec un album d’une GRANDE

ÉLÉGANCE. À son image.

NHELAS SPENCER, Luis Lima, Toy Vieira, Tibau Tavares,

Miquinha, Elida Almeida, Ary Duarte, Daya… Ils sont

nombreux à être convoqués par Lucibela, l’une des plus

douées héritières de Cesária Évora, qui, avec ce second

album, débute aussi à la composition avec la morna « Ilha

Formose », ode à son île natale de São Nicolau – où elle

poussait son premier ci à Tarrafal il y a trente-six ans…

L’artiste cap-verdienne incarne également un boléro du

LUCIBELA,

Amdjer,

Lusafrica/

Sony.

Cubain Emílio Moret. Acoustique, nostalgique et pourtant

contemporain : Amdjer aborde la condition féminine

avec délicatesse, et néanmoins une grande honnêteté.

À la production, Toy Vieira, complice de Lucibela depuis

ses débuts en studio, signe une réalisation cristalline.

Claviers, cuivres, cordes se mélangent au sein d’un écrin

acoustique qui, inauguré par « Amdjer Ká Bitche », rappelle

le bonheur d’être au monde, aussi imparfait soit-il. ■ S.R.

AFRIQUE MAGAZINE I 430 – JUILLET 2022 19


ON EN PARLE

NOUVELLE

L’ÉNIGME DE

MONSIEUR GÉRARD

Un texte troublant et attachant, écrit

d’une main de maître par l’académicien

Dany Laferrière.

SUSPENSE

LA MARIÉE

ÉTAIT EN ROUGE

Une première

SÉRIE NIGÉRIANE

inégale pour Netflix.

À QUELQUES MINUTES de son

mariage, un homme d’affaires frappe

violemment sa fiancée dans sa suite

d’hôtel : il est aussitôt abattu par la

meilleure amie de la future épouse…

Les deux femmes vont alors

découper le cadavre dans la salle de bains pour mieux

s’en débarrasser et fuir pendant que des dizaines d’invités

s’impatientent dans les salons du luxueux établissement…

La cavale qui s’ensuit met beaucoup de temps à se

mettre en place, et il faut attendre le troisième épisode

(sur quatre) pour que la série trouve le bon tempo. Les

comédiens (plusieurs stars de Nollywood) sont souvent

en roue libre, et le scénario abuse de grosses ficelles (riche

famille déchirée, médecin trafiquant d’organes, police

corrompue…). Mais lorsque l’intrigue plonge enfin au

cœur de la tentaculaire Lagos, ses routes et ses bidonvilles,

ça fonctionne. La fin, abrupte, appelle une suite,

d’autant que le succès est déjà au rendez-vous. ■ J.-M.C.

BLOOD SISTERS (Nigeria), de Biyi Bandele

et Kenneth Gyang. Avec Ini Dima Okojie,

Nancy Isime, Deyemi Okanlawon. Sur Netflix.

C’EST UN TOUT PETIT livre,

un concentré, une histoire simple

et mystérieuse. Un récit à hauteur

d’enfant, comme dérobé aux adultes ; mieux encore,

comme épié par le trou d’une serrure. Un bijou littéraire.

Cette déambulation dans l’imaginaire et les sentiments est

celle de Manuel, 10 ans. Il vit avec sa mère. N’a jamais connu

son père. Lorsqu’il rencontre Monsieur Gérard, professeur

de littérature congédié d’une école de jeunes filles, son

quotidien bascule. L’homme raffiné et singulier, féru de

Baudelaire et de Wagner, qui vit dorénavant cloîtré dans

une chambre miséreuse de Port-au-Prince, va lui enseigner

la poésie, la trigonométrie, tout un art de vivre. Plus encore,

il va éveiller chez cet enfant sensible et intelligent une

fascination et une curiosité, à la frontière de l’indiscrétion

et du désir : une quête hypnotique dans le dédale d’une

intimité équivoque, à la fois paternelle et inquiétante. ■ C.F.

DANY LAFERRIÈRE, L’Enfant qui regarde,

Grasset, 64 pages, 7,50 €.

BD

À LA FACE DU MONDE

Un chant graphique et tragique,

pour résister aux vents contraires

et croire encore aux rêves.

ENSEMBLE, ils avaient déjà fait dialoguer

poésie, arts visuels et musique dans

un ouvrage d’art, Fragments (éditions

Bernard Chauveau, 2019). Le poète, slameur et romancier

Marc Alexandre Oho Bambe et son complice de toujours,

l’artiste pop art Fred Ebami [voir pp. 26-27], nous reviennent

cette fois-ci avec un premier roman graphique, tout en orange,

jaune et rouge brique. Un livre poème. Un livre cri. Pour

dire l’incompréhension, la révolte et l’urgence devant le sort

d’une jeunesse jetée sur les routes de l’exil. Pour chanter

le destin tragique et les attentes anéanties de Yaguine Koïta

et Fodé Tounkara, découverts morts de froid à l’aéroport

international de Bruxelles, dans le train d’atterrissage

arrière droit du vol 520 Sabena Airlines en provenance

de Conakry, le 2 août 1999. Pour s’indigner. Et espérer

encore : « Chaque voyage commence. Par un premier pas.

Vers l’ailleurs horizon. Vers l’Autre. Et vers soi-même. » ■ C.F.

MARC ALEXANDRE OHO BAMBE ET FRED EBAMI,

Nobles de cœur, Calmann-Lévy, 160 pages, 19 €.

NETFLIX - DR (3)

20 AFRIQUE MAGAZINE I 430 – JUILLET 2022


HOUSE

KIDDY

SMILE

Toujours

en vogue

Avec Paris’ Burning, il fait

un retour fracassant SUR LES

DANCE-FLOORS sans laisser

son activisme au vestiaire.

ROMAIN GUITTET/THE WOID PHOTOGRAPHY - DR

SI LE NOUVEL EP de Kiddy Smile s’appelle

Paris’ Burning, ce n’est pas pour rendre

hommage au documentaire de Jennie

Livingston, Paris is Burning, qui révélait

les coulisses du voguing new-yorkais des

années 1980. Le musicien pensait plutôt

à représenter les possibilités de la house

hexagonale, dont il est la seule incarnation

noire et gay : « Paris est la deuxième capitale

dans le monde où vit la culture ballroom,

comme l’avait prédit et voulu Willi Ninja

[danseur apparaissant dans le docu, ndlr],

affirme-t-il. Paris brûle d’un feu ardent.

Elle est en marche pour se réapproprier des

cultures qui sont les siennes. Et pourquoi

pas être une capitale de la musique house ? »

Initié dans les clubs latinos, noirs et LGBT+,

le voguing est la danse de cœur de Kiddy

Smile, que l’on suit avec attention depuis

son premier album sorti en 2018, One

Trick Pony. Et il brille de son militantisme

dans un Paris’ Burning aux beats acérés.

Cet été, on le verra aussi en tant que juge

dans l’adaptation francophone de l’émission

télévisée américaine Ru Paul’s Drag Race,

diffusée sur France TV Slash. Un rêve devenu

réalité pour le chanteur : « Contrairement

à ce que les gens pensent, le drag n’est pas

clownesque, mais raffiné. Je suis heureux

de participer à une émission qui explique

au grand public sa technicité. » ■ S.R.

KIDDY SMILE,

Paris’ Burning vol. 1,

Grand Neverbeener Records/Grand

Musique Management.

AFRIQUE MAGAZINE I 430 – JUILLET 2022 21


ON EN PARLE

Le Klein Jan est au cœur

de Tswalu Kalahari, la plus

grande réserve privée

d’Afrique du Sud.

SPOTS

DEUX LIEUX

DU CŒUR

Projet culinaire écoresponsable

ou lieu de brassage culturel,

ces ADRESSES GOURMANDES

sont des rêves devenus réalités.

POUR LE CHEF ÉTOILÉ Jan-Hendrik van der Westhuizen,

patron du bijou gastronomique Jan, à Nice, depuis 2013,

l’ouverture l’année dernière du micro-restaurant Klein Jan

est un rêve qui se réalise. Ce nouveau projet au cœur de la

plus grande réserve privée d’Afrique du Sud, Tswalu Kalahari,

lui a permis de revenir dans son pays pour proposer une

cuisine simple, qui sublime les ingrédients de la région du

nord du Cap. À la carte, on trouve de la viande d’impala mais

aussi du springbok cucumber (le concombre cornu d’Afrique)

et des truffes du Kalahari, qui créent ensemble un millefeuille

inédit. Le tout servi dans un cadre unique, à côté du poêle où

la grand-mère du « petit (klein) Jan » lui a appris à cuisiner.

Une expérience gastronomique hors du commun, accessible à

très peu de monde dans un souci de durabilité des ingrédients.

janonline.com/restaurantkleinjan

AUTRE PAYS, autre ambition : celle de Paloma Sané,

de sa mère et de sa sœur, de fédérer du monde autour

de La Favela, ouvert fin 2020 dans le dynamique quartier

du Point E, à Dakar. La Sénégalo-Capverdienne propose

une cuisine métissée aux influences lusophones dans

Ci-contre et ci-dessous, La Favela

se situe dans le dynamique

quartier du Point E, à Dakar.

une belle cour ombragée. Un bar recouvert de faïence,

des tables colorées, un coin dédié au yoga ou aux concerts

live, et beaucoup de place pour jouer. Ici, tout le monde

est bienvenu. Le plat phare, le Cubano Bowl, est une

explosion de saveurs qui mélange fricassée de poulet épicé,

riz safrané, haricots rouges et sauce à la mangue. Mais

la carte propose également des mets à base de porc et,

en semaine, deux plats du jour : un classique sénégalais,

comme le thiep ou le yassa, et un plat international,

comme la poêlée de gambas au citron vert. ■ L.N.

KLEIN JAN/HANRU MARAIS PHOTOGRAPHY (2) - DR (2)

22 AFRIQUE MAGAZINE I 430 – JUILLET 2022


ARCHI

À ABIDJAN, ORANGE

SE RÉINSTALLE !

Koffi & Diabaté livrent un BÂTIMENT REMARQUABLE,

qui incarne les ambitions du groupe dans la région :

moderne, fonctionnel et déjà tourné vers le futur.

FRANÇOIS XAVIER GBRÉ

IMAGINÉ PAR LE CABINET IVOIRIEN Koffi & Diabaté comme

le cœur du futur Orange Village, le nouveau siège d’Orange

Côte d’Ivoire est un imposant bâtiment circulaire sur sept

niveaux. L’anneau de 68 mètres de diamètre a été construit

aux abords de la lagune d’Abidjan et est partiellement

enveloppé par une double peau sophistiquée qui le protège

de l’ensoleillement direct. Cet écran ajouré, composé de

4 000 pièces arrondies, évoque la surface d’une balle de golf.

Une forme qui a inspiré le projet, et fait un clin d’œil aux

terrains de jeu du quartier de la Riviera Golf. À l’intérieur,

les bureaux, les espaces de coworking, le centre de conférences

ou encore le restaurant et la salle de sport bénéficient d’un

éclairage naturel grâce au vaste patio central, végétalisé et

décoré avec des motifs tirés du bogolan. À partir du quatrième

niveau, les terrasses du bâtiment – qui peut accueillir plus

de 900 employés – offrent des espaces de détente en plein

air, et le dernier étage, réservé aux bureaux de la direction

générale et décoré avec de précieuses œuvres d’art locales,

jouit d’une vue imprenable sur la lagune. Dans une approche

minimaliste, qui valorise l’architecture, les murs en béton brut

de décoffrage ont été laissés tels quels. Le matériel, symbole

de modernité, capte et adoucit la lumière des espaces, tout

en contribuant à donner au bâtiment l’allure d’un lieu à la

fois innovant et intemporel. ■ L.N. koffi-diabate.com

AFRIQUE MAGAZINE I 430 – JUILLET 2022 23


ON EN PARLE

DESTINATION

MAHDIA

LA MÉCONNUE

Préservée du tourisme de masse, une CITÉ TUNISIENNE ENCORE

AUTHENTIQUE, lieu idéal pour retrouver la Méditerranée.

AVEC SES MAISONS d’une blancheur éclatante, ses portes

vert émeraude, son centre-ville parsemé de petites places

ombragées et son vieux port de pêcheurs, Mahdia a gardé

le charme millénaire d’une Tunisie authentique. Cette

ville de province située sur une presqu’île entre Sousse et

Sfax est restée à l’écart des sentiers (touristiques) battus

et a tout fait, dans les années 1960, pour préserver son

magnifique cimetière marin de l’appétit des promoteurs,

qui voulaient le transformer en resort balnéaire. Les

modestes tombes blanches sont toujours à leur place,

sur le cap Afrique, où les visiteurs peuvent flâner entre

les bouquets de laurier et se laisser caresser par l’écume

portée par le vent. Les hôtels, une vingtaine, ont été

cantonnés au nord de la ville, le long d’un ruban de

sable doré – l’une des plages, avec celles de Chebba et

de Salakta, au sud, parmi les plus belles du pays.

Réputée pour les structures spécialisées en soins thalasso

et sa station balnéaire à taille humaine, Mahdia est une

ville d’histoire, de culture et d’artisanat. Déjà connue du

temps des Phéniciens sous le nom de Jemma, puis sous

celui d’Aphrodisium, elle accueille l’un des plus riches sites

archéologiques sous-marins de Tunisie. À l’intérieur du souk

couvert et dans les ruelles de l’ancienne ville, on trouve

encore les magnifiques robes de mariage traditionnelles

SHUTTERSTOCK

24 AFRIQUE MAGAZINE I 430 – JUILLET 2022


Ci-dessus, le Cafe El Enba, et ci-dessous, l’Hôtel Thalasso

Mahdia Palace Spa & Kneipp.

Ci-dessous, la maison d’hôtes Dar Evelyne.

DR (3)

et les ateliers des tisserands, qui filent depuis le XIV e siècle

des soieries aux motifs et coloris flamboyants.

Pour accéder au paisible centre historique, on peut

emprunter la Skifa El Kahla (« la porte noire »), une

énorme porte fortifiée et l’un des rares vestiges des anciens

remparts de la citadelle. Si l’on veut en revanche profiter

d’une imprenable vue d’ensemble sur la médina d’un côté

et sur le golfe de l’autre, il faut grimper sur la terrasse

du Borj El Kébir, un fort ottoman du XVI e siècle sur la route

de la Falaise. L’occasion de s’arrêter prendre un café sur la

corniche ou d’explorer l’incontournable marché du vendredi,

qui regroupe les producteurs et les artisans locaux. ■ L.N.

LES BONNES ADRESSES

Restaurant Chez Naima : une cuisine familiale et épicée

qui met les poissons à l’honneur, à côté de la Skifa El Kahla.

Cafe El Enba : une halte pittoresque pour savourer un thé

à la menthe sur la place du Caire, au cœur de la vieille ville.

Hôtel Thalasso Mahdia Palace Spa & Kneipp

et Hôtel Nour Palace Resort & Thalasso :

deux adresses de charme pour un soin thalasso

ou un séjour bien-être de qualité.

Maison d’hôtes Dar Evelyne : un petit coin de paradis

avec une terrasse de rêve nichée dans la médina.

Musée de Mahdia : pour voir mosaïques, céramiques

anciennes, objets artisanaux et précieux tissages.

AFRIQUE MAGAZINE I 430 – JUILLET 2022 25


PARCOURS

Fred Ebami

L’ARTISTE FRANÇAIS D’ORIGINE CAMEROUNAISE

apporte un souffle nouveau au pop art. Mêlant outils

numériques et organiques, inspirées par le panafricanisme,

ses œuvres conscientes interpellent l’œil et l’esprit.

par Astrid Krivian

Enfant, il était féru de musique classique et de dessin. Artiste français d’origine

camerounaise, Fred Ebami, 45 ans, a grandi en région parisienne jusqu’à ses

10 ans, puis au Cameroun. « Je gribouillais, dessinais sans cesse. Je m’exprimais

ainsi. Je représentais ma société à travers les superhéros. Et je rêvais de

superpouvoirs pour sauver le monde », se souvient-il. De la pop culture des

comics au pop art, il n’y a qu’un pas. Marqué par les photographies publicitaires

d’Oliviero Toscani pour Benetton, il est aussi ébloui, bousculé par les œuvres

d’Andy Warhol, de Roy Lichtenstein, de Jean-Michel Basquiat et, plus récemment,

de Banksy, artiste de street art. Après des études parisiennes et une traversée

des États-Unis à 22 ans, il met le cap sur l’Angleterre, à Oxford, où il étudie l’infographie.

Alors qu’il se destine à une carrière de publicitaire, son ami, l’écrivain, poète et slameur camerounais

Marc Alexandre Oho Bambe, alias Capitaine Alexandre, lui propose d’illustrer son premier recueil de

poésies et de préparer une exposition. Publié en 2009, le succès de son ouvrage ADN : Afriques Diaspora

Négritude propulse le travail de Fred Ebami sous la lumière. Sa carrière est lancée. Depuis, ses œuvres

ont notamment été exposées à la biennale de Dakar, à la galerie MAM de Douala, à Johannesbourg,

à la Tate Modern de Londres ou encore à la foire d’art contemporain 1:54 de Marrakech…

Son pop art, son « souffle de vie », croise le numérique et l’organique, la toile et l’ordinateur.

Sa boîte à outils brasse divers matériaux et techniques (mobilier, masques africains touristiques, feutres

acryliques, peinture à l’huile, fusain, crayons…). « La même folie d’inspiration me guide. Je mélange

les genres pour casser les codes, faire respirer les œuvres. J’aime surprendre, bousculer. » Il s’approprie

les codes publicitaires de la société de consommation pour délivrer ses messages d’espoir, d’ouverture,

d’émerveillement. Avec ses couleurs vives, ses lignes marquées, ses slogans, son humour, son sarcasme,

ses réalisations accrochent le regard, interpellent : « Je veux éveiller les gens à leurs univers intérieurs,

dans un monde qui édicte des façons d’être. » Il représente des personnalités africaines devenues des

icônes – Cheikh Anta Diop, Miriam Makeba, Salif Keita, Thomas Sankara… « C’est important de les faire

connaître aux nouvelles générations. Ils m’ont éduqué, aidé à comprendre l’histoire de mes aïeux, de mon

continent, et la mienne. Ainsi, je connais ma culture, mes origines. Apaisé, je ne me sens pas déraciné. »

Pour lui, l’art se conjugue à l’amitié. Avec Capitaine Alexandre – ils viennent de cosigner le roman graphique

Nobles de cœur – et le slameur Manalone (Albert Morisseau Leroy à la ville), ils ont fondé le collectif On a

slamé sur la lune. L’objectif ? Faire dialoguer les arts, les cultures, créer des œuvres plurielles, des spectacles

inclassables, sensibiliser le public à la création, à la poésie. Cultiver cette capacité à rêver. Ou, comme ils

l’ont écrit au sein de leur installation multimédia Expoésie : Transmission, présentée au festival littéraire

Aux quatre coins du mot, à La-Charité-sur-Loire : « Regarde le ciel / La porte des étoiles est ouverte. » ■

26 AFRIQUE MAGAZINE I 430 – JUILLET 2022


« Je mélange les

genres pour casser

les codes, faire

respirer les

œuvres. J’aime

surprendre,

bousculer. »

De gauche à droite,

Dr Mukwege et Sankara

Yellow.

GABRIEL DIA - FRED EBAMI (2)


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C’EST COMMENT ?

PAR EMMANUELLE PONTIÉ

AU-DELÀ DES CULTURES

DOM

Le 24 juin, un véritable séisme pour des millions de femmes s’est produit

aux États-Unis : l’arrêt Roe vs Wade, qui autorisait l’avortement depuis 1973,

a été révoqué. Dorénavant, chaque État pourra choisir de l’interdire ou non. Sept

États ont décidé dans les jours qui ont suivi de priver les femmes de ce droit. Et une

vingtaine d’autres devraient suivre. Pour des millions d’Américaines, c’est un retentissant

retour en arrière. Depuis, des manifestations et des inquiétudes grandissantes

en Europe et en Occident s’enchaînent ou montent.

Ailleurs dans le monde, et en particulier en Afrique,

l’émotion est moins grande. En effet, à part en Tunisie, au

Mozambique, en Afrique du Sud, au Cap-Vert, et très récemment

au Bénin, l’IVG est interdite par la loi. La loi « officielle », coutumière,

religieuse, culturelle, sociale… Certains pays, comme le Gabon

ou la Côte d’Ivoire, ont réussi à assouplir un peu la règle, en autorisant

l’avortement thérapeutique pour le premier, ou en cas de

viol ou d’inceste pour le second. Mais globalement, le sujet agite

des démons, qui vont de l’autonomisation des femmes à la mise

en péril de la descendance.

Dans certaines régions où l’inceste, le viol et le violent

rejet des filles-mères sont une réalité quotidienne, les femmes

sont confrontées à un mur « culturélo-religieux » ancestral

infranchissable. L’objet n’est pas ici d’ouvrir le débat sur les pro

ou anti-IVG, sur les justifications des opinions de X ou Y, bref, sur

une question particulièrement épineuse et complexe en Afrique.

Mais nous souhaitons rappeler quelques chiffres, capables de

donner à penser. Car évidemment, que l’on soit pour ou contre,

6,2 millions d’avortements clandestins ont lieu chaque année en

Afrique subsaharienne. Et malheureusement, 44 % des femmes

qui meurent dans le monde des suites d’un avortement à risque

sont africaines. Un total de 300 000 femmes en moyenne par an.

Elles ont recours à des méthodes épouvantables, en

solitaire, ou encouragées et facturées par des « cliniques

de rue ». Hormis celles qui décèdent, la plupart des rescapées

finissent leur vie avec un utérus perforé, des hémorragies et des infections à répétition.

Et deviennent souvent définitivement stériles. Alors, peut-être faudrait-il peu

à peu considérer cette triste réalité comme un moyen de faire bouger le curseur,

et appréhender aussi la question inévitable de l’avortement comme un problème

majeur de santé publique. Au-delà des cultures… ■

AFRIQUE MAGAZINE I 430 – JUILLET 2022 29


Le 24 juin, à Melilla,

sur la seule frontière terrestre

entre l'Afrique et l'Europe…

perspectives

p

FORTERESSE

EUROPE

La récente tragédie dans l'enclave espagnole

de Melilla fin juin illustre une fois de plus

la bunkerisation de l'Union européenne face

à la question incontournable et permanente

des migrants. Pourtant, d'autres approches

sont possibles. par Cédric Gouverneur

JAVIER BERNARDO/AP/SIPA

30 AFRIQUE MAGAZINE I 430 – JUILLET 2022


AFRIQUE MAGAZINE I 430 – JUILLET 2022 31


À Evros,

en Grèce,

des policiers

« recrutent »

des migrants

pour en repousser

violemment

d’autres.

PERSPECTIVES

Des gardes-frontières Frontex le long du mur d'Evros,

faisant office de séparation avec la Turquie, en mai 2021.

32 AFRIQUE MAGAZINE I 430 – JUILLET 2022


NOEL QUIDU/FIGARO MAGAZINE

Les images sont terribles. Un enchevêtrement

de corps humains au

pied de barbelés. Des Africains

morts étouffés par leurs compagnons

d’infortune, ou écrasés en

tombant de la grille. De l’autre côté,

c’est Melilla, l’une des deux enclaves

espagnoles qui subsistent sur la côte

rifaine, au nord : malgré les efforts

des gardes-frontières marocains et

de la Guardia Civil (la gendarmerie espagnole), 133 migrants

seraient parvenus à y pénétrer. Les voilà dans l'espace Schengen

: chacun de leur cas doit être examiné, certains seront peutêtre

éligibles au statut de réfugié politique. Ces hommes ont le

sentiment d’avoir remporté une bataille dans leur lutte pour

gagner l’eldorado européen. Devant les caméras, quelques-uns

ont esquissé le V de la victoire avec leurs doigts.

Ce vendredi 24 juin, environ 2000 migrants africains ont

pris d’assaut Melilla. Venus de la forêt voisine de Gourougou,

où ils campent dans des conditions déplorables, ils ont couru

vers le poste-frontière de Barrio Chino (« quartier chinois »),

réputé comme étant le plus vulnérable. Beaucoup étaient équipés

de bâtons ou de barres de fer, d’autres avaient rempli leur

sac à dos avec des pierres. « C’était la guerre, a résumé à l’AFP

un Soudanais de 20 ans. Nous avions des pierres pour nous

battre avec les policiers marocains. » Les migrants ont cherché à

escalader la grille de 6 mètres, hérissée de barbelés. Repoussés

par les balles en caoutchouc, les coups de matraques et les gaz

lacrymogènes, les assaillants ont chuté les uns sur les autres,

s’écrasant mutuellement, comme refoulés des remparts d’un

château fort. Entre 23 et 37 migrants, selon les sources, ont

péri ce funeste vendredi en montant à l’assaut de la forteresse

qu’est devenue l’Europe.

Ces tragédies sont devenues tristement banales. Trois jours

après l’assaut de Melilla, les cadavres de près de 50 personnes

originaires du Mexique ou d'Amérique centrale ont été découverts

au Texas dans un camion garé en plein soleil. Quant

aux naufrages en Méditerranée, ils sont innombrables. En

avril 2015, une liste de 100 mètres de long comportant les noms

de 17 306 migrants morts en tentant la traversée entre 1990

et 2012 avait été étalée par des associations dans les couloirs

du Parlement européen afin de dénoncer, déjà, le durcissement

de la politique migratoire. Et l’Organisation internationale pour

les migrations estime que 3000 à 5000 personnes périssent en

mer chaque année depuis 2014. L’opinion publique européenne

s’en émeut encore parfois, lorsqu’un cas particulier se détache

du froid anonymat des statistiques et vient rappeler que chacun

de ces décès est un drame humain. Ainsi, les photos du

corps du petit Alan Kurdi, échoué sur une plage turque en

septembre 2015, avaient bouleversé et peut-être facilité l’accueil,

notamment en Allemagne, de centaines de milliers de

réfugiés fuyant les guerres du Moyen-Orient. L’immigration

AFRIQUE MAGAZINE I 430 – JUILLET 2022 33


PERSPECTIVES

économique suscite moins d’empathie. Elle paraît cependant

inévitable, comme un jeu de vases communicants, tant les

disparités de niveau de vie sont abyssales : le PIB moyen par

habitant de l’UE de 33 900 euros est 10 fois plus élevé qu'au

Maghreb, et 20 à 30 fois supérieur à celui de la plupart des pays

d’Afrique subsaharienne.

Critiquées par l’Union africaine et les ONG après le drame de

Melilla, les autorités marocaines ont défendu leur action, rappelant

le bilan relativement lourd enduré par les forces de l’ordre

lors de l’attaque (140 blessés, dont cinq graves) et « l’extrême

violence des assaillants ». La police a interpellé 65 migrants (en

grande majorité soudanais, mais aussi maliens et tchadiens) et

les a déférés à la justice, qui les poursuivra : 36 pour « entrée illégale,

violence contre les forces de l’ordre, attroupement armé,

refus d’obtempérer » et 29 pour « participation à une bande

criminelle en vue d’organiser et de faciliter l’immigration clandestine

». Le Maroc a également annoncé avoir déjoué le 26 juin

« un plan pour prendre d’assaut » Ceuta, la seconde enclave espagnole,

située à 385 kilomètres à l’ouest de Melilla.

UNE ROUTE LIBYENNE DE PLUS EN PLUS IMPRATICABLE

Surtout, Rabat pointe du doigt le rôle supposé d’Alger dans

cette tragédie : « Les assaillants se sont infiltrés à la frontière avec

l’Algérie » et ont profité « du laxisme délibéré du pays dans le

contrôle de ses frontières avec le Maroc ». La question migratoire

attise ainsi le différend entre les frères ennemis du Maghreb,

qui ont rompu leurs relations diplomatiques voilà déjà près d’un

an. Les deux voisins ont coutume de s’accuser mutuellement

d’exacerber, en sous-main, les problèmes de l’autre : en 2021,

la présidence algérienne avait suspecté le Maroc d’appuyer les

indépendantistes kabyles – qu'elle soupçonnait d’être derrière

les incendies qui ont ravagé le pays.

Mais si la pression s’accroît sur les enclaves espagnoles au

Maroc, c’est surtout parce que la route libyenne devient de plus

en plus impraticable : en Libye, les migrants africains risquent

d’être kidnappés par des groupes armés qui exigent une rançon

de leur famille, ou détenus pendant des années par les autorités

dans des centres de rétention surpeuplés et insalubres. Et les

rescapés doivent ensuite traverser la Méditerranée… Ils évitent

donc prudemment le pays et se dirigent logiquement vers le

Maroc, où se trouvent les seules frontières terrestres entre

l’Afrique et l’Europe, du fait de la présence de Ceuta et Melilla,

possessions ibériques depuis le XV e siècle.

En Espagne, le drame de juin a suscité la consternation : des

manifestations ont eu lieu le 26, aux cris de « gouvernement

progressiste mais aussi raciste ». Le Premier ministre socialiste,

Pedro Sánchez, a choqué en déclarant maladroitement que la

tragédie avait été « bien résolue ». Et a pointé la responsabilité

des « mafias qui se livrent au trafic d’êtres humains ». Après une

année de brouille liée à la question des provinces sahariennes du

Maroc, les deux pays se sont en effet réconciliés : Madrid et Rabat

ont repris, en mars, leur coopération migratoire. Le chef du

gouvernement espagnol sait que l’appui des autorités marocaines

lui est indispensable pour juguler la pression autour des deux

enclaves : en mai 2021, des milliers de migrants avaient pénétré

à Ceuta, submergeant les effectifs de la Guardia Civil.

« L’accord Espagne-Maroc sur l’immigration tue », ont fustigé

des dizaines d’associations, européennes et africaines, dans une

lettre ouverte publiée le 27 juin. « Les prémices du drame » de

Melilla étaient « annoncées depuis des semaines » : « Des campagnes

d’arrestations et de ratissages des campements, des

déplacements forcés » aux alentours de l’enclave ont mis la pression

sur les migrants, dont certains campent au Maroc depuis

plusieurs années, les conduisant à considérer l’assaut comme

solution ultime. Les associations dénoncent « la nature mortifère

de la coopération sécuritaire en matière d’immigration ». Encerclée

par la pauvreté et la guerre, l’UE verse en effet des millions

d’euros à certains de ses voisins du pourtour méditerranéen afin

qu’ils refoulent les migrants : le Maroc, la Turquie, et même la

Libye, malgré les exactions flagrantes commises dans ce pays

(six Africains ont été abattus par la police dans un centre de

rétention de Tripoli, en octobre dernier). Confrontés à la montée

en puissance de partis xénophobes, les États européens bricolent

des solutions peu en phase avec leurs valeurs, faisant fi des

critiques des associations humanitaires. À Evros, en Grèce, à la

frontière avec la Turquie, des policiers « recrutent » des migrants

pour en repousser violemment d’autres. Au Royaume-Uni, la

34 AFRIQUE MAGAZINE I 430 – JUILLET 2022


ALAMY STOCK PHOTO

ministre de l’Intérieur Priti Patel veut expulser les indésirables

vers le Rwanda : mi-juin, un premier vol à destination de Kigali

a été bloqué in extremis par la Cour européenne des droits de

l'homme. Mais cette fille d’immigrés indiens – admiratrice de

Margaret Thatcher comme du Premier ministre indien fascisant

Narendra Modi – a bien l’intention de récidiver…

Ces politiques ont pour objectif de dissuader les candidats à

l’exil et de fermer des routes migratoires. Et parfois, ça marche.

L’Australie transfère les clandestins échoués sur ses côtes dans

un camp sordide de l’île de Nauru, au beau milieu du Pacifique,

où des familles entières croupissent depuis des années : les

images de ces internés désespérés (afghans, birmans, mais aussi

somaliens) ont fait le tour du monde, et désormais, quasiment

plus aucun bateau ne tente de débarquer en Australie…

LE VIEUX CONTINENT A POURTANT BESOIN DE BRAS

Le drame de Melilla montre que le blocage d’une voie migratoire

(en l’occurrence, en Libye) entraîne une tension accrue sur

celles qui sont alternatives, jusqu’à la saturation, puis l’explosion.

D’autres solutions sont pourtant envisageables : en tout temps et

en tout lieu, les immigrés effectuent les tâches boudées par les

autochtones. Or, l’Europe vieillit : l’âge médian y est de 43,7 ans

(2,7 de plus en seulement une décennie), soit plus du double

de celui de l'Afrique subsaharienne. Le Vieux Continent – qui

n’a jamais aussi bien porté son surnom ! – a besoin de bras :

On estime

que 3 000 à

5 000 personnes

périssent

en mer

chaque année

depuis 2014.

Des clandestins à bord d'une embarcation de fortune

essaient d'atteindre l'Italie, en janvier 2018.

beaucoup de métiers ne parviennent plus à recruter, du fait

notamment de la faiblesse des salaires, rognés par l’inflation.

En France, rien que dans l’hôtellerie et la restauration, il manquerait

selon les estimations entre 270 000 et 360 000 salariés :

l’Union des métiers et des industries de l’hôtellerie, association

des dirigeants du secteur, entend ainsi faire venir des milliers de

saisonniers tunisiens et marocains pour faire face à l’afflux estival.

D’autres patrons se démènent pour obtenir des autorités la

régularisation de leurs employés clandestins. En janvier 2021, à

Besançon, un boulanger, Stéphane Ravacley, s’était même infligé

douze jours de grève de la faim pour conserver son apprenti

guinéen, Laye Fodé Traoré, lequel se trouvait sous le coup d’une

procédure d’expulsion. Leur histoire est malheureusement une

goutte d’humanité dans un océan de realpolitik. ■

AFRIQUE MAGAZINE I 430 – JUILLET 2022 35


PERSPECTIVES

Au Maghreb, le parcours

du combattant pour un visa

Quand l'on veut passer par la voie légale, obtenir le précieux sésame n'est pas chose

aisée. Les obstacles sont nombreux et en découragent beaucoup… par Frida Dahmani

Aussitôt élu député de la 9 e circonscription des

Français de l’étranger, Karim Ben Cheikh,

candidat de la Nouvelle Union populaire écologique

et sociale (Nupes) et ancien diplomate,

incluait parmi ses priorités, non pas une problématique

des résidents français à l’étranger,

mais celle des visas, un point noir qui impacte la perception

de Paris par l’opinion publique, notamment maghrébine : « La

première mesure que je proposerai sera l’annulation de cette

décision injuste, qui consiste à punir collectivement une population

du Maghreb en réduisant drastiquement les visas. Cela

est perçu, et avec raison, par certains comme une insulte aux

populations. Il faut changer de méthode sur les visas. »

Ce sera trop tard pour la jeune Meriem, fan du groupe

Metallica, qui avait économisé pour assister, le 26 juin dernier,

au concert donné par ses idoles au festival Hellfest, à Clisson.

Alors qu’elle avait produit tous les documents nécessaires au

visa, dont un billet VIP, une réservation d’hôtel et un change

de devises, sa demande a tout de même été rejetée, invoquant

« des doutes raisonnables quant à [sa] volonté de quitter le

territoire des États membres avant l’expiration du visa » – le

fameux motif 13 que tous les demandeurs craignent. Difficile

d’opposer un recours à une décision aussi floue et subjective.

Sa déconvenue est grande, mais elle relève non sans ironie

que « ceux qui migrent clandestinement en France n’ont jamais

demandé de visa ».

Comme Meriem, ils sont nombreux à subir les conséquences

de la révision des quotas de visas pour les pays du Maghreb,

annoncée par Gérard Darmanin en septembre 2021. Comme

une riposte aux refus ou aux lenteurs des autorités de ces derniers

à répondre aux sollicitations de Paris pour rapatrier leurs

ressortissants en situation irrégulière ou reconduits aux frontières,

le ministre de l’Intérieur avait présenté cette décision de

réduire de 30 % ceux octroyés en Tunisie et de 50 % pour l’Algérie

et le Maroc. Cette mesure du gouvernement Castex semblait

s’inscrire, à quelques mois des élections présidentielles de

mai 2022, dans une stratégie du candidat à un second mandat

Emmanuel Macron pour contrer la montée des populismes avec

le Rassemblement national et le parti Reconquête d’Éric Zemmour.

« À chaque fois, on invente un nouveau frein pour composer

avec la xénophobie montante », regrette un scénographe qui

peine à obtenir des visas, même avec des invitations officielles.

La pandémie de Covid-19 et la fermeture des frontières ont

induit un ralentissement des échanges transfrontaliers et des

déplacements des personnes. Conséquences : les demandes pour

la France, et plus généralement l’espace Schengen, ont diminué

drastiquement. Une situation extraordinaire qui n’a pas permis

à la réduction des quotas de faire son effet. Un an et une

réouverture des frontières plus tard, les chiffres sont édifiants :

en 2021, l’Hexagone a rejeté 21,1 % des demandes reçues, sur

un total de 652 331. Le Maroc enregistre par exemple une baisse

de 29,6 %, avec 69 428 approbations, tandis que l’Algérie affiche

13,1 % de moins, avec 63 649 autorisations, et la Tunisie connaît

une réduction de 6,9 %, soit 46 070 octrois. Cette diminution

n’a pas eu l’impact escompté sur les rapatriements souhaités par

la France, puisque seuls 131 Tunisiens ont été expulsés entre

janvier et juillet 2021 (contre 893 en 2019), ainsi que 80 Marocains

(contre 865 en 2019) et 22 Algériens (1 650 en 2019). Ces

scores n’ayant pas satisfait les services français, ils ont mis la

pression aux gouvernements du Maghreb en opérant un tour de

vis supplémentaire palpable sur les visas en 2022.

UNE RESTRICTION QUI N’EST PAS NOUVELLE

Désormais, les refus sont monnaie courante, et plus personne

ne fait exception. La restriction des visas n’est pas nouvelle

et a même semblé un temps relever du bon vouloir de

l’agent consulaire. Chokri, un haut commis de l’État, a connu

une situation ubuesque : il devait subir une transplantation

rénale et avait réglé en avance, documents à l’appui, les trois

semaines d’hospitalisation prévues, mais malgré cela, les services

consulaires se sont entêtés à lui réclamer une réservation

d’hôtel. Les situations singulières sont très fréquentes, et

chaque demandeur pense être un cas particulier : « Parfois, il

faut l’intervention d’un diplomate en poste pour faire réagir le

consulat », précise Samir, un médecin algérien qui n’a pu assister

à un colloque à Bordeaux. Il en est de même avec des confrères

tunisiens, qui se sont plaints auprès du Conseil de l’ordre de

cette situation : « J’ai obtenu mon visa le jour où mon retour était

prévu », se souvient une cardiologue, tandis qu’une professeure

en médecine bien connue sur la place de Tunis s’est vue refuser

le précieux sésame au motif qu’elle pouvait rester en France.

« Les profilers des consulats ne savent pas qui est qui et ont des

critères qui ne relèvent d’aucune logique », s’emporte Mehdi,

opérateur dans le transport international depuis Tanger, dont la

36 AFRIQUE MAGAZINE I 430 – JUILLET 2022


Des procédés lourds et coûteux, un espace Schengen de plus en plus inaccessible.

SHUTTERSTOCK

clientèle est essentiellement française. Sa mésaventure et celle

de son cousin, un avocat d’affaires de Rabat qui travaillait sur un

projet de joint-venture avec une entreprise de Saint-Étienne, lui

font affirmer que « la France a commis une erreur stratégique en

réduisant les visas sans aucun discernement, ni aménagement

au moins en fonction des catégories socioprofessionnelles ».

Toutes les corporations sont concernées ; avocats et architectes

vivent les mêmes désagréments. Face à cette situation, côté tunisien,

certains suggèrent d’exiger également d’imposer des visas

aux ressortissants français en visite : « Cette réciprocité allégerait

le sentiment d’humiliation que l’on éprouve quand le rejet est

signifié », explique Slim, un brillant développeur qui, après un

refus de visa, a perdu les frais d’inscription réglés à l’école d’informatique

où il devait poursuivre son master – mais qui a reçu

un accueil réconfortant au Canada, où il fait désormais carrière.

DES FRAIS PROHIBITIFS

Pourtant, l’externalisation des procédures de demandes, il y

a près de dix ans, aurait dû améliorer le service. Mais cela n’a pas

été le cas puisque Jean-Yves Leconte, sénateur représentant les

Français établis hors de France, a saisi à ce propos la Première

ministre Élisabeth Borne dès la reconduction de sa mission en

juin 2022. Sollicité par les médias, le Quai d’Orsay assure que

la lenteur est due à un manque d’agents, qui sera résolu par

des recrutements en septembre, et impute la surcharge à la

reprise de la mobilité post-Covid-19. Le sénateur déplore aussi

les difficultés qu’ont les familles à pouvoir se retrouver et désapprouve

les délais et le coût du précieux sésame. Les freins mis

aux regroupements familiaux provoquent des situations parfois

déchirantes : « Après trois ans de démarches pour que je rejoigne

mon futur mari, c’est lui qui a dû rentrer car il a été mis au chômage

à cause de la pandémie », confie Sondos, laquelle a mis

sa vie entre parenthèses en attendant son visa et ne veut plus

penser au temps, à l’argent et à l’énergie perdus. Samira, une

commerçante qui circule surtout pour ses vacances, a trouvé

l’astuce pour court-circuiter les désagréments : en s’adressant à

une agence de voyages qui se charge de toutes les démarches et

lui remet en mains propres les documents, elle évite l’épreuve

des files d’attente auprès de TLScontact, le centre de collecte

des demandes de visas, qui seront ensuite traitées par le consulat.

« Je préfère payer une agence que j’ai identifiée et qui me

connaît, plutôt que de verser des suppléments à TLS pour un

service premium », assure la quadragénaire qui apprécie, malgré

tout, de faire régulièrement une tournée des bonnes tables à

Paris et à Lyon. Elle n’est pas la seule à trouver le coût prohibitif :

pour pouvoir obtenir un rendez-vous et déposer un dossier (sans

aucune certitude sur son acceptation), il faut débourser entre

80 et 99 euros selon le type de visa, et 33,50 euros qu’empoche

directement le centre de collecte. Les frais représentent pratiquement

un SMIG pour les ressortissants du Maghreb , et le

hic est qu’en cas de refus, aucun remboursement n’est possible.

Une pratique qui ouvre la porte à d’éventuels trafics ainsi qu'à

des intermédiaires qui assurent avoir leurs entrées auprès de

TLS, le délai d’attente pour un rendez-vous pouvant aller jusqu’à

deux mois. Le Quai d’Orsay justifie 30 % de l’encombrement au

niveau des dépôts à cause de désistements de demandeurs qui

n’annuleraient pas leur rendez-vous.

Sur les réseaux sociaux, la communauté maghrébine

échange ses points de vue et fait le récit de ses déboires. « On

ne veut pas de nous, on va ailleurs », lit-on souvent, mais la

AFRIQUE MAGAZINE I 430 – JUILLET 2022 37


PERSPECTIVES

plupart des messages fustigent la politique de la migration choisie,

lancée sous la présidence de Nicolas Sarkozy, qui consiste

à sélectionner les migrants selon leur utilité à l’économie de

l’Hexagone. « Une considération que l’on peut comprendre, mais

qui ne doit pas impacter la libre circulation des personnes, et

surtout ne pas la soumettre à l’appréciation d’on ne sait qui

dans un consulat », assène un pharmacien de 53 ans installé

à Constantine, qui attend depuis six mois que soit tranché le

recours qu’il a introduit auprès de la commission de Nantes,

seule compétente en la matière. Son visa lui a été refusé pour

revenus insuffisants : « C'est n’importe quoi », assène celui qui

tient une officine connue et n’a pas de problèmes de fin de mois.

Le système est devenu intrusif et ne respecte pas les données

personnelles, puisque les centres de visas demandent souvent

des relevés bancaires – et parfois même ceux du partenaire.

« Tout est fait pour nous indiquer que nous ne sommes pas les

bienvenus. La France ne se rend pas compte qu’elle ne donne

pas envie », soupire Fadwa, dont la sœur, conceptrice en design,

a été soupçonnée de vouloir immigrer alors qu’elle apportait

la preuve que ses clients sont plutôt à Dubaï. Encore plus éloquent

: des hauts cadres du Groupe OCP n’ont pas obtenu de

visa pour se rendre au salon VivaTech à Paris, début juin.

L'INCOMPRÉHENSION S’INSTALLE

« Finalement, nous sommes interdits de tourisme, et le

monde des affaires se ferme petit à petit. Par contre, la France

continue à puiser dans le vivier maghrébin des informaticiens

et des professionnels de la santé pour ses besoins en spécialistes

», lance un chef d’entreprise tunisien, qui constate que

l’espace Schengen devient de plus en plus inaccessible, ou du

moins est moins souple qu’il y a cinq ou dix ans. « Maintenant,

on est contraints, pour une première entrée, d’accéder à l’espace

Schengen uniquement par le pays émetteur du visa. On ne peut

plus demander un visa pour l’Espagne et aller finalement à Paris,

comme c’était le cas avant », précise avec une pointe de dépit un

cadre de banque qui regrette la complexité des démarches, mais

aussi l’inflation qui rend difficile tout voyage en Europe.

L’incompréhension de cette situation absurde s’installe, d’autant

plus que les autorités ne lèvent pas vraiment les malentendus.

Contrairement au Maroc ou à l’Algérie, « la diplomatie

tunisienne ne dénonce pas l’arbitraire des visas et se soumet

sans protester ou engager des négociations aux restrictions

prises par la France, pseudo-pays des droits de l’homme, qui

comprennent, en bonne place, la liberté de circulation », confie

un ancien ambassadeur en poste dans une capitale européenne

qui, depuis sa retraite, est contraint de suivre un véritable parcours

du combattant pour obtenir le fameux tampon Schengen

sur son passeport. « Je n’ai même plus envie de passer par là,

je pars désormais ailleurs qu’en France. Même mes enfants ont

préféré les États-Unis pour leurs études. Le circuit d’obtention

du visa américain n’est pas kafkaïen comme celui pour Schengen

», résume celui qui connaît bien les dédales de l’UE.

LA COLÈRE GRONDE

La France perd de son attrait : « Au point que l’Algérie a privilégié

l’enseignement de l’anglais au français, en juin 2022 »,

précise Wajiha Kebir, une enseignante d’Oran. Du côté des

élites tunisiennes, l’aura de l'Hexagone a pâli aussi, et son

influence décline : « On nous fait payer pour ceux qui ont eu

des comportements inappropriés », fustige Kamel. Sa collègue,

Saloua Charfi, précise qu’elle boycotte la coopération universitaire

avec la France à la suite de l’octroi d’un visa de trois jours,

qui couvrait juste la durée du travail indiquée sur l’invitation

de l’université de Grenoble : « Je travaille avec des Anglais, des

Américains, des Canadiens et des Allemands, avec des visas

de cinq à dix ans ! »

L’opinion s’agace : « Les populations marocaines, tunisiennes

et algériennes sont logées à la même enseigne. L’ancienne

autorité coloniale oublie le sang de nos aïeux, qu'elle a

enrôlés dans des guerres qui ne les concernaient pas », lance

dans un élan patriotique un ouvrier de Mateur (nord de la Tunisie),

qui a travaillé durant vingt-cinq ans dans les hauts fourneaux

en Moselle, mais dont le fils cadet n’a jamais pu obtenir

de visa pour venir le voir. À Alger aussi, la colère gronde. Il a

suffi à Malika d’un refus pour fonds insuffisants pour que ses

demandes suivantes, même auprès d’autres pays européens,

soient rejetées : « Quand ce n'était pas un problème d’argent,

j’avais l’impression que j’étais considérée comme une terroriste.

Mais les terroristes ne demandent pas de visas ! » assène

la jeune femme voilée. Pour d’autres, c’est simple : la question

ne se pose plus, les pays asiatiques et ceux du Golfe leur offrant

tout ce qu’un touriste peut souhaiter. « Tant pis pour la France,

quand je veux voir le Louvre, je fais un crochet par Abu Dhabi »,

énonce un architecte de Casablanca.

Les problèmes de visas sont ainsi récurrents, et les motifs

de la grogne sont les mêmes depuis l’instauration de l’espace

Schengen. Beaucoup seraient étonnés de savoir que les pays

avec le plus fort taux de rejet ne sont pas ceux du Maghreb,

mais la Guinée-Bissau (avec 53 %), le Sénégal (52,2 %) et le

Nigeria (51 %). Mais l’incompréhension risque d’impacter les

relations économiques bilatérales ainsi que la francophonie ;

une donnée que les autorités françaises n’évaluent pas, mais

que l’Europe prend tout de même en compte. L’actuelle crise

des visas, avec sans doute l’afflux migratoire dû au conflit

ukrainien, est l’une des préoccupations du moment de la Commission

européenne, qui s’apprête à examiner une proposition

pour que l'entièreté de la procédure d’obtention (ou de rejet)

soit traitée en numérique, à l’horizon 2025. Il suffira de déposer

sur une plate-forme en ligne unique sa demande et toutes les

informations nécessaires pour recevoir, en cas d’acceptation, un

code-barres 2D cryptographié, qui tiendra lieu de sésame pour

l’Europe. Une véritable révolution pour le traitement des visas,

avec peut-être moins d’agacement du côté des demandeurs et

plus de disponibilité d’écoute du côté des États émetteurs, et

notamment de la France. ■

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LA LUTTE

survie

DES MASSAÏS

POUR LEUR

TERRE

De jeunes guerriers

massaïs.

Des dizaines de milliers

d’entre eux sont en passe

d’être délogés de leur

domaine ancestral, la région

du Ngorongoro, en Tanzanie.

En laissant la place

à une réserve de chasse pour

de riches clients étrangers.

Outre la spoliation, cette

polémique interroge

sur ce modèle

conservationniste avec

des parcs naturels vidés

de tout habitant. Après tout,

les « indigènes » ne sont-ils

pas les plus à même

de protéger la nature ?

par Erwan Le Moal


SURVIE

Si la couleur rouge

Le

des habits des Massaïs

est supposée

effrayer les lions,

elle est visiblement

sans effet sur les

forces de l’ordre.

Vendredi 10 juin, à

Loliondo – une zone située juste au nord

du célèbre cratère de Ngorongoro –, la

savane était ponctuée de centaines de

silhouettes vêtues d’uniformes verts ou

drapées de rouge : des policiers tanzaniens

ont affronté des manifestants massaïs.

Avec leurs hautes statures élancées,

leurs tuniques en shuka, leurs bijoux

de perles multicolores et leurs lobes

d’oreilles distendus, les Massaïs figurent

parmi les peuples traditionnels les plus

célèbres du continent, du fait de l’importance

du secteur touristique au Kenya et

en Tanzanie (environ 10 % du PIB avant

la pandémie).

Pourtant, ces éleveurs semi-nomades

ne sont plus les bienvenus : le 6 juin, au

terme d’une réunion à huis clos, l’administration

locale (le commissariat

régional d’Arusha) a décidé de l’expulsion

d’environ 70 000 Massaïs répartis

dans une zone de 1500 km 2 , englobant

14 villages de la région de Loliondo. Une

fois vidée de ses habitants, la zone sera

transformée en une réserve de chasse

gérée par la société émiratie Otterlo

Business Corporation (OBC). Le lendemain,

700 policiers ont donc entrepris

de planter plus de 400 balises délimitant

le terrain. Mais lorsque les forces

de l’ordre sont revenues le 10 juin, elles

se sont retrouvées face à des centaines

de Massaïs en train d’arracher les balises

de la discorde. Les manifestants étaient

pour certains équipés de lances, d’arcs et

de flèches… mais aussi de smartphones.

C’est grâce à ces téléphones que le

monde entier a pu voir la suite des événements

: des photos et des vidéos, prises

par les manifestants, ont rapidement circulé.

En Europe, des Tanzaniens de la

diaspora, qui avaient relayé ces images

parc national

du Serengeti, au nord

du pays, inscrit

au patrimoine mondial

de l’UNESCO.

42 AFRIQUE MAGAZINE I 430 – JUILLET 2022


Plusieurs vieilles femmes témoignent

de leur expulsion du Serengeti

en 1959 par les autorités britanniques,

et affichent leur détermination

à ne pas se laisser faire cette fois-ci.

SVEN TORFINN/PANOS/RÉA

AFRIQUE MAGAZINE I 430 – JUILLET 2022 43


SURVIE

via les réseaux sociaux, se sont vus intimider…

On y voit, au milieu des acacias,

des manifestants parfois armés de lance,

courir sous les nuages âcres de gaz lacrymogènes

et les tirs de balles réelles, qui

sifflent et détonent. Sur des photos, plusieurs

Massaïs exhibent des blessures

visiblement provoquées par des armes

à feu. Selon les enquêteurs des Nations

unies, une trentaine de manifestants

ont été blessés. Les policiers déplorent

de leur côté un mort : le brigadier Carlus

Mwita Garlus, 35 ans, tué par une

arme de jet – lance ou flèche, les sources

divergent. Et une vingtaine de personnes

ont été arrêtées en lien avec ce meurtre

et incarcérées à Arusha. Leurs avocats

dénoncent des mauvais traitements

en détention.

UNE DÉCISION AU NOM

DE L’« INTÉRÊT NATIONAL »

Le gouvernement tanzanien justifie

ainsi sa décision d’expulser les Massaïs :

« Il existe un grand risque que l’environnement

de la région se dégrade »,

expliquait en février le Premier ministre

Kassim Majaliwa, qui redoute l’impact sur

le tourisme et pointe la croissance démographique

des Massaïs (ils n’étaient que

quelques milliers dans les années 1960

et sont désormais au moins 150 000)

comme de leur bétail (on compte plus

de 800000 têtes aujourd’hui). En 2018,

le gouvernement avait en effet mandaté

des experts afin d’examiner le modèle

de multiple land use (où humains et

nature se côtoient), sous l’égide du

conservateur en chef de la Ngorongoro

Conservation Area Authority, Freddy

Manongi, parvenu à cette conclusion :

« Si l’on ne change pas de modèle, les

problèmes seront encore plus importants

dans le futur. » Le commissaire régional

d’Arusha, John Mongella, parlait, lui, en

janvier, d’« une décision dure à prendre »

au nom de l’« intérêt national ».

Mais les Massaïs ne l’entendent pas

de cette façon. Ils mettent en avant la

symbiose de leur mode de vie avec la

faune et la flore : ils sont éleveurs de

bétail (et non chasseurs-cueilleurs) et

estiment donc que leur impact sur l’environnement

est infime, comparé à celui

des cohortes de touristes en véhicules

tout-terrain, des pistes d’atterrissage,

des lodges, sans parler des riches collectionneurs

de trophées qui déboursent

des dizaines de milliers de dollars pour

abattre des animaux sauvages…

L’époque où ils tuaient les lions qui

s’attaquaient à leurs vaches est terminée

: « Je n’ai jamais, de ma vie, mangé

de gibier », jure Ngakenya Ole Njooyo,

un Massaï d’une quarantaine d’années,

dans une vidéo récemment mise en ligne

sur YouTube par le média indépendant

tanzanien The Chanzo Initiative. Plusieurs

vieilles femmes y témoignent de

leur expulsion du Serengeti en 1959 par

les autorités coloniales britanniques,

et affichent leur détermination à ne

pas se laisser faire cette fois-ci : « Je ne

veux pas partir, et je ne partirai pas »,

44 AFRIQUE MAGAZINE I 430 – JUILLET 2022


La cheffe d’État tanzanienne inspecte une garde

d’honneur des forces armées du pays juste après

avoir pris ses fonctions, le 19 mars 2021.

REUTERS

affirme Meshko Moses. « Après l’expulsion,

on croyait rester ici pour toujours,

soupire Nalotueha Kartepa. Maintenant,

je me demande si on aura un jour

un endroit qu’on pourra appeler chez

nous. Même les souris et les serpents

ont un endroit pour vivre. » « Je veux

mourir ici », conclut une autre femme,

Ndaango Olekeriko.

D’autant que les relocations envisagées

se situent à des centaines de

Ancienne vice-présidente,

Samia Suluhu Hassan,

native de Zanzibar,

a succédé en mars 2021

à John Magufuli.

AFRIQUE MAGAZINE I 430 – JUILLET 2022 45


SURVIE

kilomètres, jusqu’aux districts de la côte

océanique, dénonce leur avocat, Joseph

Moses Oleshangay [voir son interview

pages suivantes]. Le Haut- Commissariat

des Nations unies aux droits de l’homme

soupçonne les autorités de vouloir

expulser 80 000 autres Massaïs de l’aire

de conservation du Ngorongoro : « Nous

sommes inquiets des projets de la Tanzanie

de déplacer près de 150 000 Massaïs

de Ngorongoro et Loliondo, sans

leur consentement préalable, libre et

éclairé », a déclaré le 15 juin l’agence

onusienne dans un communiqué, dénonçant

« un déplacement arbitraire interdit

par le droit international ».

Les Massaïs se perçoivent comme les

conservateurs naturels de leur environnement.

Directeur de l’ONG Ngorongoro

NGO Network, Samwel Nangiria dénonçait

le 8 mars à Al Jazeera « la continuation

d’un processus colonial pour [les]

expulser » : « Nous avons pris soin de

toutes ces terres, depuis si longtemps,

et nous continuerons d’en prendre soin.

Car en prendre soin signifie qu’elles

continueront à nous fournir ce dont

nous avons besoin. La terre pour nous

n’est pas isolée du reste, elle est source

de connaissance, de vie, d’identité. »

À la saison des pluies, en novembre,

ils font migrer leurs troupeaux vers les

hautes terres, afin d’éviter que le cheptel

ne croise la migration des herbivores

sauvages, parfois porteurs de maladies

(comme la fièvre catarrhale maligne) :

la faune bénéficie donc des verts pâturages

entretenus par les éleveurs, qui

prennent également soin des points

d’eau. Au contraire, là où les Massaïs

sont absents, comme au Serengeti, la

savane est envahie par une herbe invasive,

la Bidens pilosa, et les autorités

doivent déployer des bataillons de rangers

afin de débroussailler.

ALLIÉS DES ÉCOSYSTÈMES

De nationalité argentine, Fiore Longo

est l’une des responsables en France de

Survival International, une association

britannique qui défend les droits des

peuples indigènes autochtones à travers

« Ils veulent

sanctuariser

la nature,

pour les

touristes

étrangers,

mais une

nature sans

habitants,

cela n’existe

pas ! »

le monde, de la Laponie à l’Australie, en

passant par l’Afrique. Cette structure

s’oppose âprement à une conception virginale

de la conservation de la nature et

de la faune, défendue par d’autres ONG

occidentales : « Depuis la colonisation,

ce modèle de protection de la nature

considère que les peuples autochtones

gaspillent et abîment les ressources

naturelles », nous explique Fiore Longo,

en rappelant que les premières aires

protégées ont été créées « pendant la

période coloniale », en expulsant manu

militari ces derniers. « Ils veulent sanctuariser

la nature, pour les touristes

étrangers, pour une élite blanche, au

nom d’un imaginaire transmis notamment

par Disney. Mais une nature sans

habitants, cela n’existe tout simplement

pas ! Le meilleur moyen de protéger ces

zones est d’y garantir le droit des peuples

autochtones au mode de vie traditionnel,

défenseurs de leur environnement, qu’ils

savent préserver. »

C’est un fait établi, les chasseurscueilleurs

d’Afrique centrale, d’Amazonie

ou de Bornéo ont bien moins d’impact

sur la forêt que l’agrobusiness ou l’exploitation

minière. En Indonésie, un

peuple comme celui des Orang Rimba

de Sumatra a d’ailleurs été expulsé de la

forêt au prétexte de protéger celle-ci…

avant qu’elle ne soit ratiboisée pour laisser

la place à des plantations d’huile de

palme ! La preuve en chiffres : la Banque

mondiale confirmait déjà en 2008, dans

le rapport The Role of Indigenous People

in Biodiversity Conservation : The Natural

but Often Forgotten Partners, que les

territoires où les peuples autochtones

perpétuent leur mode de vie traditionnel

englobent 22 % des terres du globe, ce

qui coïncide avec 80 % de la biodiversité

de la planète.

Au Rwanda, les autorités ont appris à

la population locale à s’accommoder de

la présence des gorilles et l’ont associée

aux revenus des parcs nationaux. Une

politique qui a permis de quasiment

46 AFRIQUE MAGAZINE I 430 – JUILLET 2022


Le parc national du Serengeti accueille de nombreux voyageurs en quête de sensations fortes au cours d’un safari.

SVEN TORFINN/N.Y.T./REDUX/RÉA

doubler le nombre de grands singes,

jadis menacés d’extinction, en une

vingtaine d’années. Un exploit d’autant

plus notable que le pays est surpeuplé

(459 habitants au km 2 en 2018).

Entre 2013 et 2017 déjà, les autorités

tanzaniennes avaient procédé à des

expulsions à Loliondo, n’hésitant pas

à incendier les cases des récalcitrants.

La Cour de justice de l’Afrique de l’Est

(EACJ) avait alors condamné ces actions

et donné raison aux Massaïs. Le ministre

des Ressources naturelles et du Tourisme

de l’époque, Hamisi Kigwangalla (2017-

2020), avait annulé la licence d’Otterlo

Business Corporation et dénoncé publiquement

la « corruption » de certaines

élites avec cette société émiratie.

« OBC opère dans la région depuis les

années 1990 », nous explique Anuradha

Mittal, responsable du think-tank américain

Oakland Institute, qui examine

les politiques de développement et leurs

impacts. Elle dénonce « une mentalité

coloniale » : « OBC se comporte comme

s’ils étaient chez eux. Lorsque vous êtes

à proximité de leurs sites en Tanzanie,

votre téléphone vous souhaite la bienvenue

aux Émirats arabes unis ! » assuret-elle.

Avant d’ajouter : « Ils ont leur piste

d’atterrissage privé au beau milieu de la

faune. Et on accuse les Massaïs d’abîmer

l’environnement ? OBC veut expulser les

autochtones pour faire une réserve de

chasse pour la famille royale émiratie,

et il existe des soupçons de corruption

concernant plusieurs politiciens, dont

Abdulrahman Kinana [secrétaire général

du Chama Cha Mapinduzi, le parti de la

révolution, au pouvoir depuis l’indépendance

en 1962]. »

La présidente Samia Suluhu Hassan

s’est rendue en février dernier en visite

officielle aux Émirats, durant laquelle la

fameuse tour Burj Khalifa – le plus haut

gratte-ciel du monde – a été éclairée aux

couleurs du drapeau tanzanien pour l’occasion.

Native de Zanzibar, l’ancienne

vice-présidente a succédé en mars 2021

au chef d’État John Magufuli, brusquement

décédé – peut-être du Covid-19 – à

l’âge de 61 ans. Surnommé « le bulldozer

» et élu en 2015, il avait de nouveau

regagné les élections en octobre 2020,

après un scrutin contesté.

« Malheureusement, estime Anuradha

Mittal, la présidente Suluhu Hassan

montre le même visage autoritaire

que le président “bulldozer”. » Le 17 juin,

les autorités tanzaniennes avaient déjà

affiché leur détermination à accueillir

les chasseurs du Golfe. La EACJ,

qui devait se prononcer le 22 juin sur

la situation des Massaïs, a finalement

reporté in extremis sa décision à septembre

prochain. ■

AFRIQUE MAGAZINE I 430 – JUILLET 2022 47


SURVIE

«Joseph Moses Oleshangay

« Les autorités les considèrent

comme une société primitive... »

Dénonçant la proximité de certains responsables politiques tanzaniens

avec la firme émiratie qui souhaite acquérir le site de Loliondo,

l’avocat des communautés massaïs entend déposer un recours – sans grand espoir –

devant la Cour de justice de l’Afrique de l’Est. Il a répondu à nos questions

depuis Ngorongoro.

AM : En 2018, la Cour de Justice de l’Afrique

de l’Est (EACJ) avait tranché en faveur

des Massaïs : la Tanzanie pourrait-elle faire

face à des sanctions s’ils sont expulsés ?

Joseph Moses Oleshangay : La Communauté d’Afrique

de l’Est ne peut sanctionner personne. C’est un club

de gentlemen, qui ne peut rendre des comptes à qui

que ce soit. Le 22 juin, dans des circonstances suspectes,

la EACJ a reporté au mois de septembre sa décision

dans cette affaire. Le même jour, le gouvernement

tanzanien annonçait la création d’une

nouvelle réserve de chasse, contrairement

à la décision de la cour en 2018.

Comment expliquer cette

nouvelle politique d’éviction ?

Il y a un lien entre cette décision et

les récents voyages officiels de la présidente

Samia Suluhu Hassan aux Émirats arabes

unis, puis à Oman. L’objectif des autorités,

en relocalisant les Massaïs, est de modifier

l’usage de ces terres, les faisant passer

d’une zone de conservation, où la chasse

est interdite, à une zone de gibier, où elle est

autorisée. Et Abdulrahman Kinana [secrétaire

général du parti au pouvoir, le Chama Cha

Mapinduzi, ndlr] a des intérêts au sein de la

société Otterlo Business Corporation (OBC).

Existe-t-il un accord financier entre OBC

et les autorités tanzaniennes ? Connaît-on

la somme que le projet à Loliondo rapportera ?

La firme y opère depuis 1993. L’accord initial a été

soupçonné de corruption. En 1998, la Commission

présidentielle contre la corruption, dirigée par l’ancien

« Personne

ne sait vraiment

jusqu’à quel

point le

gouvernement

est lié à cette

entreprise,

car l’accord

est entouré

de beaucoup

de secrets. »

Premier ministre Joseph Sinde Warioba [chef du

gouvernement entre 1985 et 1990, ndlr], avait déclaré que

OBC contrôle les nominations au ministère des Ressources

naturelles et du Tourisme. Leur concession de chasse a

été renouvelée à plusieurs reprises, sous le contrôle direct

du gouvernement central. Personne ne sait vraiment

jusqu’à quel point celui-ci est lié à cette entreprise, car

l’accord est entouré de beaucoup de secrets. Cependant,

la contribution d’OBC au secteur de la sécurité en Tanzanie

laisse penser que cet accord implique un retour substantiel

en dollars. C’est pourquoi le gouvernement

entend utiliser toutes ses prérogatives,

y compris le recours à l’armée, pour

s’assurer que les Massaïs soient relocalisés.

Si l’expulsion est menée à son

terme, où seront-ils relogés ?

Le gouvernement allègue que les Massaïs

de Ngorongoro seront relocalisés dans un

village de la région de Handeni, située à plus

de 600 kilomètres à l’est. Quoi qu’il en soit,

cette terre n’est pas adaptée au pastoralisme,

et est de toute façon insuffisante. Elle est

en outre déjà occupée, avec un cadastre

enregistré pour sa population actuelle,

dont l’activité est principalement agricole.

La zone de destination est trop petite

de 500 km 2 , ce qui fera une densité de

population de plus de 186 personnes par km 2 pour la

seule communauté relocalisée, en plus des communautés

qui y vivent déjà. Le gouvernement compte utiliser les

financements du Fonds monétaire international (FMI) et

de la Banque africaine de développement (BAD) destinés

à la lutte contre le Covid-19 pour financer leur déplacement.

DR

48 AFRIQUE MAGAZINE I 430 – JUILLET 2022


DR - MONICAH MWANGI/REUTERS

Nous avons donc là une communauté de

plus de 93000 personnes, sans aucune santé

fonctionnelle, au système éducatif suspendu,

sans eau… Et pendant ce temps, le porte-parole

du gouvernement affirmait, le 28 avril,

que leur expulsion serait faite sans recourir

à l’armée. Mais que si cela s’avérait nécessaire,

ce serait alors l’affaire d’une journée…

Comment les Massaïs sont-ils globalement

perçus par la société tanzanienne ?

Ils n’avaient jamais envisagé être perçus

de manière différente auparavant. Certes,

dans certains cas extrêmes, des hôtels avaient

annoncé publiquement les refuser. Des médias

locaux ont même rapporté, après un accident,

les décès de « plusieurs personnes

et de Massaïs ». Mais ce ne sont que

quelques opinions individuelles folles.

Ce qui motive en partie cette volonté

d’expulsion est le fait que les autorités

les considèrent comme étant une société

primitive qui, de fait, ne mérite pas

de résider à Ngorongoro et Loliondo,

parmi les plus beaux paysages du monde.

Comment réagissent les Tanzaniens

à cette politique d’expulsion ?

La communauté massaï a résisté

pacifiquement [un policier a cependant

été tué par une arme de jet le vendredi

10 juin, ndlr], mais le degré de force

employé par le régime est sans précédent.

Les médias ne se sont pas

encore vraiment remis

du régime du président

John Magufuli [critiqué

par l’opposition pour son

autoritarisme, ndlr]. Ils ne

couvrent pas entièrement

ce sujet, et les quelques-uns

qui le font sont utilisés

par les autorités comme

outils de propagande.

Notre tentative d’avoir

« Cette terre

n’est pas

adaptée au

pastoralisme,

et est de

toute façon

insuffisante. »

une couverture équilibrée dans les informations a échoué,

au motif que le gouvernement a déclaré que la question

de Ngorongoro était une question de « sécurité nationale ».

En fait, certains médias nationaux participent à une

campagne dégradante contre les Massaïs en tant que peuple,

concernant leur identité, leur culture et leur histoire.

Quelle sera la prochaine étape juridique ?

En tant qu’avocat, affronterez-vous la tentative

d’expulsion devant les tribunaux ?

Le 10 juin dernier, des affrontements ont eu lieu entre des policiers tanzaniens

et des manifestants autochtones, à Loliondo.

À Nairobi, au Kenya, la communauté massaï a également

protesté le 17 juin contre l’éviction de leurs compatriotes

de leurs terres ancestrales.

Nous avons déposé une requête pour « outrage

au tribunal » auprès de la Cour de justice de l’Afrique

de l’Est : la folie en cours à Loliondo constitue une

violation flagrante de ses ordonnances, rendues en

2018 via la requête n° 15 de 2017, où la cour ordonne

au gouvernement de suspendre son plan d’expulsion

dans l’attente de la détermination du renvoi n° 10 de

2017. Celui-ci était prévu par un jugement le 22 juin,

mais deux jours plus tôt, il a été reporté à septembre.

Nous espérons donc que notre requête en « outrage » sera

entendue par l’EACJ avant le jugement principal. Nous

évaluons par ailleurs les chances de déposer un recours

judiciaire contre l’annexion illégale du terrain contesté. ■

AFRIQUE MAGAZINE I 430 – JUILLET 2022 49


CE QUE J’AI APPRIS

Denise Epoté

LA CAMEROUNAISE A LONGTEMPS ÉTÉ À LA TÊTE

de TV5 Monde Afrique (depuis 1998). Désormais directrice

marketing de la chaîne francophone sur les cinq continents,

l’ex-présentatrice du journal se veut toujours journaliste et engagée.

propos recueillis par Astrid Krivian

J’ai grandi entre le Cameroun, où je suis née, et la France, à la faveur

des affectations de mon papa, qui était contrôleur des finances. Scolarisée en primaire dans l’Hexagone,

j’ai poursuivi mes études secondaires et une partie des supérieures dans mon pays natal, puis au

Canada. Cette vie m’a appris l’ouverture, la tolérance, l’écoute des autres, l’humilité, la patience.

J’écoutais beaucoup la radio, j’étais fascinée par les voix de certaines

animatrices. Comme on disait à l’époque, je voulais être dans le poste ! Mes parents souhaitaient

que je devienne avocate, alors j’ai étudié le droit. Puis, à leur insu, j’ai passé le concours de l’École

supérieure internationale de journalisme, à Yaoundé. Ils ont appris dans la presse que j’étais

la seule femme admise à ce concours ! Ainsi, ils ont accepté que j’embrasse cette carrière.

J’ai commencé à travailler à Radio Cameroun. Puis, je suis devenue la première journaliste télé,

sur la chaîne Cameroon Television (CTV), lancée en 1985. Je présentais le journal de 20 h 30 en français. J’étais

devenue le visage du petit écran, les téléspectateurs ainsi que mes responsables me manifestaient beaucoup

d’estime et de bienveillance. Ce n’était pas la course à l’info, contrairement à aujourd’hui. On prenait le temps

de raconter des histoires. Et il n’y avait pas cette concurrence entre médias. CTV était même suivie au Tchad.

J’ai eu l’honneur et le privilège d’interviewer des personnalités comme Lady Di

ou Helmut Kohl, le chancelier allemand de l’époque – la télévision camerounaise ayant été financée

par la coopération allemande. Ce sont des souvenirs marquants. Quand on est jeune, on ne réalise pas

vraiment. Avec le recul, je me rends compte que mes patrons me témoignaient une grande confiance.

En 1994, j’ai rejoint la chaîne de la francophonie TV5 Monde, d’abord en tant que responsable

des programmes au sein de la direction Afrique. Puis, j’ai été nommée à la tête de celle-ci pendant vingt-trois ans.

Depuis janvier 2022, je supervise la distribution, le marketing et la commercialisation sur les cinq continents.

TV5 Monde est diffusée dans 211 pays, dont 88 membres de la francophonie. Ma casquette de journaliste (mon

émission Et si… vous me disiez toute la vérité, mes missions à l’étranger…) me permet de rester connectée à

l’actualité, à la réalité, aux attentes des téléspectateurs. On construit une information avec les acteurs du terrain.

Connectées, les jeunesses africaines ont soif de liberté, d’indépendance. Elles ne rêvent

plus à la fonction publique, comme c’était le cas dans le passé. Aujourd’hui, les jeunes veulent entreprendre,

monter une start-up. Ils fourmillent d’idées, d’énergie. Rien ne les arrête ! Cette jeunesse bouillonnante me

réconforte : elle est le moteur du continent. Elle n’attend rien de personne et se prend en charge. Je suis vraiment

admirative du dynamisme et de la créativité des jeunes femmes. Elles sont l’avenir du continent. Elles prennent

leur vie en main et concrétisent leurs idées, dans un contexte où tout est à faire, à inventer. L’Afrique doit tout aux

femmes. Il faudrait qu’elles aient le pouvoir politique pour que les choses changent… Elles finiront par l’obtenir. ■

Et si… vous me disiez toute la vérité est diffusée sur TV5 Monde, et Les Têtes d’affiche de Denise Epoté est à retrouver sur RFI.

50 AFRIQUE MAGAZINE I 430 – JUILLET 2022


CH. CARTIGE/CL2P

« Les femmes

sont l’avenir

du continent.

L’Afrique leur

doit tout. »


52 AFRIQUE MAGAZINE I 430 – JUILLET 2022


interview

Abdoulaye

Konaté

« JE SUIS

OPTIMISTE »

Il est l’un des plus grands artistes africains

contemporains et l’un des plus connus

à l’international. À presque 70 ans, le plasticien

malien, surnommé « le maître » du tissu, est aussi

fin observateur de l’être humain. propos recueillis par Luisa Nannipieri

CORALIE RABADAN

AFRIQUE MAGAZINE I 430 – JUILLET 2022 53


INTERVIEW

Avec du bazin, plié et replié

pour créer des languettes

colorées, il donne vie à des

œuvres imposantes, entre

sculptures et peintures tissées. Évocatrices et riches en effets

optiques, les toiles de l’artiste malien s’inspirent tant de l’histoire

et des spiritualités africaines que de l’actualité. Mélangeant

symboles et références aux animaux, au cosmos, aux objets ou

aux habits traditionnels, elles invitent le spectateur à se pencher

sur des sujets qui agitent tant le continent que le reste

du monde. Comme les guerres, les changements climatiques

et sociétaux, ou encore les maladies qui affligent l’humanité. Il

nous a accordé un entretien lors de l’exposition « Le Maître »,

organisée par la biennale de Dakar en mai dernier pour rendre

hommage à sa carrière. L’occasion de parler de son œuvre mais

aussi du développement de la culture sur le continent et du

regard qu’il porte sur l’actualité et le futur de l’Afrique.

AM : Après avoir reçu le Grand Prix Léopold Sédar Senghor

en 1996, vous êtes de retour à la biennale, cette fois-ci

en qualité d’invité d’honneur. Comment avez-vous réagi

quand on vous a proposé cet hommage ?

Abdoulaye Konaté : Un jour, le commissaire de Dak’Art, El

Hadji Malick Ndiaye, m’a dit : « En 2018, nous avons présenté

les œuvres d’El Anatsui afin d’offrir un modèle aux nouvelles

générations. Pour la prochaine biennale, on souhaiterait faire

la même chose avec vous. » C’était un discours très clair, tout a

été assez simple. On m’a proposé de venir tout d’abord sur place

pour voir les espaces et choisir dans quelle partie de l’ancien

palais de justice organiser l’exposition. C’est là que j’ai décidé

de les installer dans les salles d’audience de la Cour suprême,

et c’est seulement après que j’ai choisi quelles pièces exposer.

En effet, ce sont des salles très grandes, avec de hauts

plafonds. Elles sont parfaites pour accueillir vos

installations, qui sont plutôt imposantes. Comment

les avez-vous sélectionnées ?

Nous avons choisi les pièces en suivant deux grandes lignes

générales : nous voulions mettre en avant le travail esthétique,

sur la couleur et la composition, mais aussi celui sur les sujets de

société. Nous avons aussi dû en exclure plusieurs parce qu’elles

n’étaient pas disponibles ou que l’on ne pouvait pas les transporter

jusqu’à Dakar. Par exemple, il n’y a aucune œuvre de l’exposition

« Les Plis de l’âme », qui s’est tenue à Casablanca en 2021.

La plus ancienne date de 2016 et s’intitule Non au fanatisme

religieux. Nous avons commencé à organiser cette rétrospective

en prévision de la biennale de 2020, mais elle a été annulée à

« Je pense qu’il

faut travailler sur

ce qui nous tient

à cœur, sans penser

à une biennale

ou à une exposition

particulière. »

cause du Covid-19. Pendant la pandémie, j’ai ainsi eu le temps

de créer de nouvelles pièces : Oiseau gris à queue jaune, Reine et

Roi Ashanti ou encore La Peine de mort, que j’ai terminée cette

année et qui est en résonance avec ce lieu.

Vous avez travaillé sur des thèmes

particuliers pendant la crise sanitaire ?

Non, j’ai simplement continué à travailler. Je traite souvent

des sujets différents, et je pense qu’il faut travailler sur ce qui

nous tient à cœur, sans penser à une biennale ou à une exposition

particulière.

À propos de Dak’Art, que pensez-vous

de son évolution en trente ans d’existence ?

Je crois que le choix de changer souvent de commissaire

permet à chacun d’amener ses idées, ce qui crée des petites

évolutions à chaque nouvelle édition. Ceci dit, je pense que toute

biennale, que ce soit celle de Dakar, de Bamako ou du Cap, se

doit de réfléchir à long terme sur ses objectifs. Par exemple,

est-ce qu’ils essaient d’imaginer ce qu’il va se passer dans vingt

ou trente ans ? Dans quelle direction il faut aller ? Je crois que

c’est aussi dans le but d’atteindre un objectif qu’il faut choisir

un commissaire. Celui-ci peut être de promouvoir le marché de

l’art, consolidant la création africaine sur la scène internationale,

ou de se focaliser sur la formation des artistes. Ce sont les

objectifs que les biennales du continent doivent viser. Ce sont

ces routes qu’il faut tracer. Je ne m’exprime pas sur les autres

manifestations internationales, mais en Afrique, il reste beaucoup

de problèmes à résoudre et de choses à faire.

Lors de votre passage à Dakar, vous avez justement

participé aux rencontres professionnelles.

Oui, nous avons présenté un panel sur le financement de la

culture. En 2018, avec des professionnels et acteurs du secteur

culturel du continent – de l’Algérie au Congo, en passant par la

Tanzanie et le Maroc –, nous avons créé le Fonds africain pour la

culture (ACF). Cette structure a pour vocation d’aider les jeunes

artistes, qu’ils soient ici ou de la diaspora, en les accompagnant

dans leur création et en les soutenant dans leur réflexion. Ce

fonds est né grâce à des dons d’œuvres de plusieurs artistes

africains, européens et latinos. Avec l’argent recueilli de leur

54 AFRIQUE MAGAZINE I 430 – JUILLET 2022


Femme du Sahel,

en vente chez

Sotheby’s,

à Londres,

en mars 2018.

ALAMY

AFRIQUE MAGAZINE I 430 – JUILLET 2022 55


INTERVIEW

vente, nous finançons alors des projets. L’initiative a également

le soutien de plusieurs fondations, comme Doen (Pays-Bas),

Ford (États-Unis) ou encore la Coopération suisse.

Le financement est-il toujours le nerf de la guerre ?

Absolument. C’est un problème sérieux parce que les États

ont très peu de budget pour la culture, et aujourd’hui, il n’y a pas

de marché africain en tant que tel. On sent qu’il y a des choses

qui se préparent, il y a des changements en cours, mais on n’y

est pas encore. Et cette génération d’artistes qui est en train

d’émerger a besoin d’être soutenue.

Vous faites partie de la première génération en Afrique

qui a eu accès à une formation académique dans l’art

plastique. Pensez-vous que cet accès à la formation

est aujourd’hui un acquis pour les artistes ?

Non, nous n’avons pas encore dépassé l’étape de la formation.

Celle-ci doit être continue, et il y a encore énormément

de pays qui n’ont pas d’école d’art. Ni de centre de formation,

d’ailleurs. Avec notre fondation, nous organisons justement des

ateliers, des workshops et des conférences pour répondre à la

demande. Mais il reste vraiment encore beaucoup de choses à

faire sur le continent dans le domaine de la culture.

Au-delà de ces engagements professionnels,

vous prenez souvent le temps d’échanger avec les

visiteurs lors de vos expositions, d’écouter leurs avis.

C’est important pour vous le retour du public ?

En effet, les gens viennent souvent me voir. C’est quelque

chose qui me fait plaisir et me donne en même temps de quoi

réfléchir. Quand 20 ou 30 personnes me disent qu’elles aiment

une œuvre, je m’interroge sur ce qui les pousse vers cette pièce,

pourquoi ça leur plaît. Ça m’a toujours

intéressé. Quand je finis de travailler et

que je dois choisir trois ou quatre pièces

à exposer, j’appelle les personnes qui travaillent

dans mon atelier, les assistants,

mais aussi mes enfants, le gardien ou les

personnes qui font le ménage, et je leur

demande : « Qu’est-ce que vous préférez

? » Je note ensuite les réponses sur un

papier, et je cherche à comprendre pourquoi

ils aiment une œuvre plus qu’une

autre. Ce sont des personnes qui n’ont

pas fait d’école d’art et qui n’arrivent pas

forcément à expliquer les raisons de leurs

choix. Certains me disent que c’est la couleur

qui leur plaît, ou la composition. Mais

quel que soit leur niveau de formation,

ils ont toujours un point de vue sur mon Coucher de soleil, 2018.

travail. Ils peuvent aussi avoir des réactions négatives. Peutêtre

qu’ils ne me diront pas qu’ils n’aiment pas, mais il y a des

silences très profonds, très significatifs. Dans tous les cas, ce

que je vois, c’est que certaines œuvres suscitent des émotions,

et c’est cela qui m’intéresse.

« Je ne vois pas

mon art comme

un engagement

politique. Mais

mes œuvres parlent

de la souffrance

humaine. »

Votre atelier est au Mali, où vous vivez et travaillez.

Vous avez toujours observé de près l’actualité,

qui est une source d’inspiration pour vos œuvres.

Que pensez-vous de ce qu’il se passe aujourd’hui,

dans le Sahel et le reste du monde ?

J’ai beaucoup travaillé sur la situation du Sahel. J’avais déjà

senti il y a une vingtaine ou une trentaine d’années qu’il allait

se passer quelque chose dans la région. J’ai observé l’émergence

des écoles coraniques, un peu partout sur le continent.

J’ai vu des jeunes ayant étudié dans ces établissements dans

des pays francophones ou anglophones, avec une certaine philosophie

de vie, formés selon une autre conception de la vie,

grandir à côté de jeunes évoluant en suivant une conception dite

occidentale. Toutes ces personnes de la même génération vont

évoluer dans le même espace, sauf qu’une partie d’entre elles

est accompagnée et accède au monde du travail, à un salaire,

et qu’une autre partie arrive sur le marché sans possibilité

d’emploi, avec des diplômes non reconnus. Et ces deux groupes

DR

56 AFRIQUE MAGAZINE I 430 – JUILLET 2022


À la biennale de Dakar 2022,

devant Reine et Roi Ashanti.

LUISA NANNIPIERI

ont deux conceptions politiques, philosophiques et religieuses

totalement différentes. Dans ce contexte, il faut s’attendre à

un conflit. Sachant également que les écoles religieuses sont

soutenues de l’extérieur, pas de l’intérieur. Il y a des États qui

dépensent énormément d’argent pour les financer et qui voudraient

augmenter leur influence sur les pays dits pauvres ou

en voie de développement, ou dans les « zones problématiques »

des pays développés. Face à leur colossale capacité financière,

on voit parfois l’ambiguïté des États occidentaux, qui n’ont pas

la capacité de réagir devant un problème qu’ils ont laissé s’installer.

Et aujourd’hui, c’est encore plus compliqué de donner

des réponses, parce que le problème est devenu multiple. Nous

sommes confrontés non seulement au fait de ne pas pouvoir

offrir des emplois à nos jeunes, mais aussi à la question religieuse

et aux problématiques liées aux équilibres géopolitiques.

Même sans prendre en compte le problème de la répartition des

ressources naturelles africaines entre les Russes, les Chinois et

les Arabes, le continent est devenu le terrain de jeu de toutes

les puissances économiques, religieuses et politiques du monde.

Vous voyez une issue à cette situation ?

Forcément. Je suis optimiste ! Cela prend du temps : il y a

eu la Première Guerre mondiale, puis la Seconde, et des pays

qui étaient diamétralement opposés, qui se détruisaient, sont

aujourd’hui amis. Cela a été compliqué, ça l’est encore parfois,

mais c’est quand même arrivé. Malgré les difficultés et l’opposition

de certaines personnes, on est obligés de croire en la capacité

de l’être humain à trouver des solutions. Et pour l’Afrique,

c’est la même chose. Ce n’est pas pour tout de suite, mais on ne

peut pas continuer à vivre éternellement dans la misère, sous

l’influence des autres. Aujourd’hui, le continent a des possibilités

financières, des possibilités sur le plan des ressources, de la jeunesse.

Il y a énormément d’opportunités ! Mais on est tellement

divisés, tellement sous influence, tellement sous-développés

sur le plan technologique… Dans des dizaines de pays, il n’y

a même pas d’industries ! Tout le monde – les politiques, les

religieux ou les économistes – doit s’attacher à ces sujets. Et ce

n’est pas seulement pour le futur de l’Afrique. Le monde entier

a intérêt à ce qu’elle soit stable. Que l’Asie et l’Amérique latine

soient stables d’ailleurs.

Vous avez une vision du monde bien précise,

et vous avez confiance dans l’humanité, pourtant

vous n’aimez pas être défini comme un artiste engagé.

C’est vrai, c’est une définition que je n’aime pas. Mes analyses

sont souvent différentes de ma production. Je ne vois pas

mon art comme un engagement politique. Je traite des thèmes

de société parce que mes œuvres parlent de la souffrance

humaine. Qu’elle se trouve en Afrique, en Europe ou ailleurs.

Parce que l’âme est la même, quel que soit le continent. ■

AFRIQUE MAGAZINE I 430 – JUILLET 2022 57


58 AFRIQUE MAGAZINE I 430 – JUILLET 2022

BRUNO LEVY/DIVERGENCE_IMAGES


encontre

Habib Selmi

« L’être

humain

amoureuse entre deux

En plongeant

est un

de son héros, il y dépeint

avec finesse la puissance

du désir, l’acculturation,

le lien aux racines.

continent »

Dans son nouvel ouvrage,

La Voisine du cinquième,

l’écrivain tunisien

raconte une passion

êtres que tout oppose,

en apparence.

dans la conscience

propos recueillis par Astrid Krivian

C’est dans un immeuble parisien, du même type

que celui où se noue l’intrigue de son roman La

Voisine du cinquième, que se fait l’entretien. Né à

Kairouan en 1951, installé en France depuis bientôt

quarante ans, Habib Selmi nous reçoit chez

lui. Dans les bibliothèques de son salon trônent

des œuvres de Duras, Mishima, Halimi, Kundera…, ainsi que

de beaux livres d’art. L’une de ses toiles – l’écrivain peignait à

ses heures perdues – orne même l’un des murs, aux côtés de

celles de son fils peintre. Près de son bureau, des livres et des

dictionnaires arabes, outils précieux du romancier qui écrit dans

cette langue. Autour d’un thé fumant, tandis que le tonnerre

retentit dans le ciel de la capitale, Habib Selmi évoque l’orage

intérieur qui gagne le héros de son dernier ouvrage. Kamal,

60 ans, professeur d’université, marié à une Française, voit sa

vie bouleversée par sa rencontre avec sa voisine Zohra. D’origine

tunisienne comme lui, également en couple, elle appartient

à une couche sociale plus modeste. Entre eux se tisse un lien

où chaque geste, chaque mot peut faire basculer l’histoire à

tout moment. Derrière ce titre évoquant un vaudeville ou une

AFRIQUE MAGAZINE I 430 – JUILLET 2022 59


RENCONTRE

passion adultère, La Voisine du cinquième raconte avec subtilité

la force du désir, de l’amour, l’acculturation, le lien aux origines,

le racisme… En plongeant dans la psyché de son personnage,

il ausculte ses affects, ses questionnements intimes. Avec une

trame très ténue, il démasque la complexité sous l’apparente

banalité des choses, dévoile le sens profond derrière les petits

riens du quotidien. Habib Selmi a signé une dizaine de romans,

parmi lesquels Les Amoureux de Bayya (2003), Souriez, vous êtes

en Tunisie ! (2013) ou encore La Nuit de noces de Si Béchir (2019),

salués par la critique.

AM : Comment avez-vous imaginé la rencontre

entre Kamal, professeur d’université, et Zohra,

femme de ménage, tous deux mariés,

d’origine tunisienne, et habitant

le même immeuble parisien ?

Habib Selmi : Cette rencontre entre deux

êtres de classes sociales différentes m’intéressait.

Je l’ai voulue exceptionnelle.

Analphabète, issue d’un milieu très

modeste, Zohra est femme de ménage,

mariée à un homme un peu étrange,

Mansour, avec qui elle a un fils handicapé.

Professeur de mathématiques,

marié à une Française, Kamal est bien

intégré, il a adhéré aux valeurs de la

société française, à sa culture. Au début,

il tient une attitude un peu méprisante,

arrogante à l’égard de Zohra. Je critique

ici ces personnes qui, sous prétexte qu’ils

ont réussi, regardent les autres immigrés

avec mépris. Je ne l’ai pas inventé ni exagéré,

l’écriture vient de la vie, je me suis

inspiré de plusieurs exemples. Pourtant,

petit à petit, Kamel découvre en Zohra

une femme exceptionnelle, intelligente,

riche de ses multiples expériences. Il

commence avec elle un jeu de séduction

et tombe peu à peu amoureux. L’histoire

d’amour entre deux personnes de classe

et d’âge différents est le piment qui fait

avancer le roman. Mais le cœur du livre est la manière

dont Zohra bouleverse sa vie, son regard sur lui-même

et sur l’existence. Lui qui pensait avoir tout réussi commence

à se poser des questions, et peut-être à changer.

C’est une rencontre déterminante sur le cours de sa

vie. Évidemment, le roman a plusieurs facettes, il peut

se lire à travers divers angles. J’aborde aussi la question

brûlante de l’immigration, de l’acculturation, et

l’adultère, la relation de couple… Kamal se demande

ainsi s’il est possible d’aimer deux femmes à la fois. Un

roman, c’est tout un monde.

Bibliographie

sélective

◗ La Voisine

du cinquième,

Actes Sud, 2021.

◗ La Nuit de noces

de Si Béchir, Actes

Sud, 2019.

◗ Souriez, vous

êtes en Tunisie !,

Actes Sud, 2013.

◗ Les Amoureux

de Bayya, Actes Sud,

2003.

Vous regrettez qu’on réduise souvent

un roman à son intrigue ? Avec cette question

récurrente : de quoi parle-t-il ?

Oui, un roman ne se limite pas à une histoire, il va au-delà.

Plusieurs thèmes se greffent à l’intrigue. Un roman n’est pas un

conte – lequel livre une morale à la fin –, mais une réflexion

sur la vie. C’est très présent dans la tradition littéraire des écrivains

d’Europe de l’Est. Le sujet est presque un prétexte. Certes,

l’histoire doit être bien ficelée, avec des personnages construits,

des rebondissements, des évolutions, car il faut susciter un

plaisir de lecture. Mais l’ensemble reste lié à l’être humain, à

l’existence. Moi, j’écris à partir des petits riens, des choses très

ténues, simples. Mais en les accumulant, j’arrive à provoquer un

sens profond, plus grand. Je fais partie des auteurs qui

créent quelque chose d’important

à partir de la banalité.

Celle-ci n’existe pas, en

réalité. Dès que le regard

de l’artiste ou de l’écrivain

se pose sur une chose, elle

cesse d’être banale. Sinon,

ce n’est pas un écrivain. Il

s’agit de regarder les choses

par des angles différents. Des

romans d’amour existent par

milliers, mais chaque auteur

le décrit à sa façon, selon sa

culture, son vécu.

Écrire à partir d’une

intrigue très ténue et déceler

la complexité, voire l’étrangeté,

sous l’apparente banalité

des choses, du quotidien,

cela fait-il partie de votre ADN ?

Oui, j’ai toujours affectionné ce

genre d’écriture, plus difficile. Je n’essaie

pas de fasciner le lecteur avec des

événements extraordinaires. En tant

que lecteur, j’aime ce type de romans

– ceux de Marguerite Duras, Peter

Handke, Annie Ernaux. Le chemin

est très difficile, semé d’embûches, car on peut

facilement tomber dans la banalité. Créer des personnages

singuliers demande beaucoup de travail

et de réflexion. Ça a l’air simple, mais j’écris très

lentement, je réfléchis beaucoup. C’est un défi, et

j’adore les défis ! Parfois, on échoue. Mais quand

le roman est réussi, cela représente pour moi un

magnifique accomplissement.

Que représente Zohra pour Kamal ?

Une reconnexion avec ses racines

tunisiennes dont il s’est éloigné ?

DR (4)

60 AFRIQUE MAGAZINE I 430 – JUILLET 2022


En effet, Zohra lui rappelle son passé, son pays qu’il a un

peu oublié. Mais il renoue surtout avec la spontanéité de l’être

humain, grâce à la sagesse de cette femme, son intelligence.

Zohra n’a jamais été à l’école, elle a beaucoup travaillé comme

bonne en Tunisie, puis a émigré à Marseille, et ensuite à Paris.

Elle a connu beaucoup d’hommes, elle a été déçue, sa vie est

très riche. Elle secoue la tranquillité de ce professeur universitaire,

installé dans son couple. Et elle lui apprend beaucoup,

sans en être consciente. Lui aussi lui apprend des choses, notamment

la langue arabe. Il lui donne des leçons, et elle l’interroge

notamment sur l’alphabet, les formes des lettres, suscitant des

réflexions auxquelles il n’avait jamais songé ! Même sa langue,

il la voit différemment, grâce à cette femme.

Qu’avez-vous en commun avec ces deux personnages ?

Je me sens plus proche de Zohra que de Kamal. Comme

elle, j’ai un parcours d’immigration, d’origine tunisienne, je suis

né dans la campagne, où la vie est assez rude. J’appartiens à

ce milieu-là. Certes, je suis un professeur d’arabe, marié à une

Française, comme Kamal. Il est instruit mais pas très cultivé,

il a découvert la littérature grâce à sa femme. Car en Tunisie,

dès le lycée, les étudiants en sciences et en maths ne lisent

plus de littérature. Ils estiment que c’est une perte de temps, et

deviennent ainsi de grands ingénieurs mais sont incultes. En

France, au contraire, on trouve de la littérature et de l’art même

au sein des études scientifiques. Je parle en connaissance de

cause : j’ai enseigné la langue arabe pendant des années dans

les lycées français.

Pourquoi ce choix de plonger dans la psyché

de votre héros, d’observer le moindre mouvement

d’âme, de sentiment ?

Je préfère le roman de l’intériorité. Peut-être en réaction au

roman arabe, lequel est très social en général. L’être humain est

un continent. Il faut savoir y rentrer. Par exemple, les événements

de la révolution tunisienne ne m’intéressent pas en tant

que tels. Je m’attache plutôt à saisir comment ils se reflètent

dans la vie des gens, affectant leurs pensées, leurs ressentis,

leur comportement… Je cherche les changements sociaux à travers

l’intime. Je creuse dans les personnages, en captant leurs

contradictions, j’adore ça. C’est ainsi que le roman avance. Les

ambivalences constituent la richesse d’un être humain.

Vous pointez le racisme existant en France : une voisine

estime que Kamal devrait comprendre le mari de Zohra,

sous prétexte qu’ils sont tunisiens tous les deux.

L’épouse de votre héros lui lance même un jour :

« Vous, les Arabes, vous aimez les cancans. »

Oui, même sa femme qui l’aime tient des propos racistes

sans s’en rendre compte ! Ce racisme s’exprime souvent à travers

de petites choses, de petites remarques. Tous les Tunisiens se

ressembleraient forcément. Quand je suis venu en France, à

Paris, je ne connaissais pas la banlieue, les problèmes d’immigration.

Les immigrés, je les voyais l’été en Tunisie conduire de

belles voitures, porter de beaux vêtements. Ils semblaient avoir

« Je cherche

les changements

sociaux à

travers l’intime.

Je capte les

contradictions

des personnages.

C’est ainsi que

le roman avance. »

de la chance par rapport aux autres restés au pays. Parmi mes

collègues parisiens, beaucoup s’étonnaient qu’en tant qu’Arabe,

je ne connaissais pas Saint-Denis ! Un certain discours s’est installé

de manière tellement forte dans les esprits, il s’est enraciné

dans la société. Et les individus s’y réfèrent, inconsciemment.

Vous montrez également la puissance du désir

comme rempart à l’angoisse de la mort…

C’est Éros, la vie, contre Thanatos, personnifiant la mort.

L’amour, le sexe, le désir remettent directement au cœur de la

vie. C’est la preuve que l’on est vivants. Le danger commence

quand on arrête d’aimer et de désirer. Le sentiment amoureux

survient à tout âge de la vie. C’est le propre de l’homme. L’amour

prend une autre forme, certainement. Quand on est jeune, le

grand amour provoque des étincelles. Ce sont des instants furtifs,

et c’est tant mieux, sans quoi cela deviendrait banal. C’est

comme une symphonie, il y a des mouvements, des moments

où le plaisir atteint des sommets et ne peut aller plus haut, il

redescend. Heureusement, sinon ce serait infernal !

En quoi cette condition d’immigré, situé entre

deux pays, deux cultures – ni tout à fait d’ici,

plus tout à fait de là-bas –, est-elle une richesse ?

Est-ce aussi un tiraillement ?

C’est à la fois une richesse et un tiraillement. J’aime les situations

complexes. Chaque expérience humaine est source d’apprentissage.

Être entre deux cultures, en souffrir même parfois,

est enrichissant. Pourquoi appartenir à une seule culture serait

plus intéressant ? Et pourquoi ce serait mieux de bien « gérer »

cette double appartenance, plutôt que d’être tiraillé ? Je dirais

même que plus on est tiraillé, mieux c’est ! Car cela oblige à se

AFRIQUE MAGAZINE I 430 – JUILLET 2022 61


RENCONTRE

poser des questions. Et c’est ainsi qu’on avance, en se remettant

en cause. Il n’y a rien de plus mauvais pour un écrivain que le

confort, la tranquillité, le « succès »! Ça rend bête, à la longue. Il

faut toujours être en éveil, excité par quelque chose. Je suis entre

deux cultures, deux langues, deux vies. Je suis né en Tunisie

dans la campagne, nous n’avions pas d’électricité, pas d’eau courante.

Des décennies après, quand je pose ma tête sur l’oreiller

pour m’endormir, je repense à l’enfant que j’étais, gambadant

dans les rues. J’ai l’impression d’être une autre personne, d’avoir

vécu deux vies. L’être humain est capable de s’adapter à tout. Je

n’ai pas peur des contradictions, des antagonismes, des tiraillements.

Surtout, en tant qu’écrivain, c’est du pain béni.

Quels souvenirs gardez-vous de cette enfance,

dans votre village au centre de la Tunisie,

dans la région de Kairouan ?

C’était une enfance dure, comme la vie de paysans peut

l’être, mais heureuse. On n’avait pas de jouets, mais on les fabriquait,

avec des boîtes de conserve, des branches… Notre maison

n’était pas non plus équipée en chauffage, mais on s’était adaptés.

On vivait bien, en pleine nature ; j’ai connu le bio avant la

lettre ! Mon père était cultivateur, il possédait des champs, des

troupeaux de moutons… On mangeait des lapins et des poulets.

J’ai découvert les sardines pour la première fois quand je suis

allé sur la côte ! Mon goût pour la lecture est né au collège, à la

bibliothèque, dans une bourgade voisine.

En quoi avoir grandi sous la présidence

d’Habib Bourguiba, qui a œuvré pour le progrès

social, vous a-t-il forgé ?

Né en 1951, j’ai eu la chance de commencer ma scolarisation

à peu près l’année où la Tunisie est devenue indépendante [en

1956, ndlr]. J’appartiens à la première génération formée après

l’indépendance. Je n’ai pas souffert de la colonisation. Bourguiba

misait beaucoup sur l’enseignement et a doté de moyens

importants le ministère de l’Éducation nationale. C’était un

homme progressiste. Je suis le produit du régime de Bourguiba

à 100 % ! Il a promu la notion de citoyen, il était fasciné par l’Occident.

Il voulait faire de la Tunisie un pays comme la France,

où il avait vécu. Lui-même était marié à une Française. Il a

fait voter de nombreuses lois concernant les droits des femmes :

interdiction de la polygamie, légalisation de l’avortement… Il

a ainsi fait beaucoup de bien à la Tunisie, même s’il a fini sa

carrière, hélas, en dictateur – disons un « dictateur éclairé ». Le

problème, c’est que la société ne suit pas. Si les gens n’adhèrent

pas à ses idées, cela reste une loi, une parure en quelque sorte.

Toutefois, sa politique a changé une bonne partie de la société,

qui lutte toujours aujourd’hui contre l’intégrisme, l’islamisme.

Ce socle créé par Bourguiba, et dont je fais partie, est toujours

présent. Mais toutes ses valeurs ne se sont pas propagées comme

il le voulait. Il y a même eu une régression, à un certain moment.

Après la révolution en 2011, les islamistes ont tenté de gouverner.

Ils n’ont pas réussi, grâce à ces gens qui défendent jusqu’à

maintenant ces acquis.

« J’appartiens

à la première

génération

formée après

l’indépendance.

Je suis le produit

du régime

de Bourguiba

à 100 % ! »

Quels sont les acquis de la révolution ?

La liberté. Une nouvelle constitution a été écrite, avec

notamment un article fondateur sur la liberté de conscience, la

presse est libre, des législations ont acté le partage du pouvoir

entre le président et le Parlement… En théorie, c’est bien. Mais

les islamistes se sont approprié la révolution, aussi grâce au

peuple qui les a menés au pouvoir. Leur parti arrive presque

toujours en tête lors des élections. C’est un problème de société,

pas uniquement une question de classe politique. Plus de dix

ans après la révolution, il y a un blocage. On fait face à des

problèmes socio-économiques. La vie des habitants s’est détériorée.

On a une belle constitution, mais on n’est pas parvenus

à supprimer le chômage. La Tunisie traverse une crise économique

profonde. De plus, elle a été très touchée par le Covid-19,

beaucoup de sociétés européennes ayant quitté le pays. Parmi

les secteurs clés de l’économie, le tourisme reprend son activité,

mais a été mis à mal pendant longtemps. L’exportation des

phosphates a également été à l’arrêt pendant un moment. Le

nouveau président Kaïs Saïed a gelé le Parlement, on entre dans

une nouvelle phase, et je ne sais pas où elle va nous mener…

Vous retournez régulièrement dans votre pays natal ?

Bien sûr. Je monte dans les taxis, dans les bus pour parler

aux gens et les écouter. Un écrivain doit être présent et être à

l’écoute de ce qu’il se passe dans la société. On apprend toujours

des autres. L’un de mes précédents romans, Souriez, vous êtes en

Tunisie, a été écrit avant la révolution. Il est considéré comme

prémonitoire. Mais je ne suis ni prophète ni devin, j’ai juste

restitué ce que j’avais observé. À mes yeux, les femmes ont une

intelligence de la vie supérieure à celles des hommes. Et ce,

62 AFRIQUE MAGAZINE I 430 – JUILLET 2022


L’écrivain estime

que le premier président

de la République

tunisienne a fait voter

de nombreuses lois

concernant les droits

des femmes. Ici,

entouré de deux scoutes.

ALAMY

dans toutes les sociétés. Elles sont fines dans leur manière de

la gérer, de la comprendre… Je les admire. Comme elles sont

depuis toujours agressées, elles ont développé des mécanismes

de défense. Elles ont réfléchi sur elles-mêmes et sur le monde.

Dominants, les hommes ne sont pas menacés, ils restent dans

leur tranquillité, sans être poussés à réfléchir. Mais quand tu

es dominée, tu souffres, donc tu penses, tu crées des choses,

ouvres des directions…

Dans votre précédent roman, La Nuit de noces

de Sidi Béchir, publié en 2019, vous dénoncez

d’ailleurs le carcan de la virginité…

Le problème, ce n’est pas la virginité en elle-même, mais ce

que l’on greffe autour de cette notion. Et qui a des conséquences

sur toute la vie des femmes. L’honneur de la famille repose sur

leur honneur, leur corps, leur virginité. C’est catastrophique.

Et cela crée des concepts de l’amour qui sont dangereux, faux,

malsains, et qui déforment la relation. Un

Tunisien lambda ne peut pas se marier

avec une femme qui n’est pas vierge,

encore maintenant. Or, les femmes

vivent leur vie, et elles ont raison. Tout

le monde le sait, mais il faut sauver les

apparences. Je dénonce cette hypocrisie.

Cela oblige ces dernières à mentir sur

leur passé, que les hommes nient. Ils se

mentent à eux-mêmes. Comme le sujet est

grave, j’ai imaginé de traiter cette histoire

avec humour.

Vous écrivez en arabe.

Pour paraphraser le philosophe

roumain Emil Cioran, vous habitez

une langue plus qu’un pays ?

Oui. Quand il s’agit d’écriture, une

langue n’est pas uniquement un moyen

d’expression. La langue, c’est la pensée.

Changer de langue bouleverse notre perception

du monde. Les mots ne sont pas

neutres, ils charrient toute une tradition.

Si un jour j’écris un roman en français,

celui-ci n’aura pas la même saveur. J’entrerais

alors dans une atmosphère conceptuelle, linguistique, philosophique

différente, imposée par la langue. Cela changera ma

stratégie d’écriture, je ne serai plus le même auteur. On n’écrit

pas seulement avec sa conscience, mais avec son subconscient,

son passé, ses rêves, son corps… Après des décennies vécues en

France, je rêve toujours en arabe. J’ai étudié pendant six ans la

littérature arabe à la faculté en Tunisie, pour ensuite l’enseigner.

En France, j’ai été journaliste dans un média arabe, puis j’ai

enseigné la langue dans des lycées, des classes préparatoires.

Toute ma vie respire cette langue. C’est l’arabe littéral, plus

que littéraire. C’est une langue très moderne, très proche du

dialectal, simple. Ce n’est pas l’arabe coranique, comme disent

certains. Aérée, elle a beaucoup évolué avec la société, elle colle

à la réalité, elle a cassé de nombreux tabous, elle s’est « profanisée

», distinguée du religieux, auquel elle fut liée pendant

très longtemps. ■

AFRIQUE MAGAZINE I 430 – JUILLET 2022 63


entretien

Mahi Binebine

« LA CULTURE

EST UN ASCENSEUR

EXCEPTIONNEL »

L’auteur et plasticien

marocain signe Mon

frère fantôme, un roman

sur les conflits intérieurs

d’un jeune héros. Il raconte

le destin de laissés-pourcompte

dans la médina

de Marrakech. Entre

« double je » et double

jeu, son talent de conteur

révèle la complexité

de la psyché humaine.

propos recueillis par Astrid Krivian

«Je est un autre », écrivait le poète Arthur

Rimbaud. Dans son nouveau roman,

Mon frère fantôme, l’écrivain, peintre

et sculpteur marocain Mahi Binebine

explore ce thème de la dualité, de la

complexité de l’être. Il plante l’intrigue

de ce conte initiatique dans la médina

de Marrakech, au sein du quartier

populaire de son enfance. Son jeune

héros, Kamal, bataille en permanence contre les deux entités

qui cohabitent en lui, tels des frères siamois aux élans contraires :

l’un est attiré par l’ordre, le calme, la discipline, l’autre est happé

par les vicissitudes de la rue, l’anarchie, fasciné par son frère

aîné Omar en proie à des accès de violence. Tout en essayant

de réconcilier ses deux parts de lui-même, il fera l’apprentissage

de l’amour, du travail, des drames familiaux, de la lutte quotidienne

des laissés-pour-compte. Ce motif du dédoublement,

d’une psyché kaléidoscopique, est aussi présent dans les œuvres

plastiques de l’artiste. Exposées dans le monde entier, certaines

font partie de la collection permanente du musée Guggenheim, à

New York. Créateur prolifique, Mahi Binebine est également très

engagé dans l’éducation et l’accès à la culture des jeunes. Avec le

cinéaste Nabil Ayouch, il a fondé les centres culturels Les Étoiles,

destinés aux enfants défavorisés du royaume chérifien : ils dispensent

cours de musique, de danse, d’informatique, de langues,

d’arts plastiques, etc. Après Casablanca, Fès, Agadir, Tanger et

Marrakech, le prochain centre devrait voir le jour à Essaouira.

64 AFRIQUE MAGAZINE I 430 – JUILLET 2022


KAMAL AIT

AFRIQUE MAGAZINE I 430 – JUILLET 2022 65


ENTRETIEN

AM : Votre nouveau roman est-il

inspiré d’une histoire vraie ?

Mahi Binebine : Oui. Mon personnage principal, Kamal, est

très proche de mon cousin : guide touristique à Marrakech, ce

dernier faisait visiter la ville aux Allemands, car il était alors

le seul à parler leur langue. Puis, il les emmenait dans le souk,

où il gagnait un argent fou à leur vendre des objets souvenirs

affublés de légendes. À midi, à la fin de sa journée de travail,

il s’installait dans un café et buvait des bières jusqu’à minuit.

Complètement ivre, il enfourchait tout de même sa mobylette et

rentrait chez sa mère. Par miracle, il n’a jamais eu d’accidents.

Mais un jour, il a commencé à avoir des crises de delirium, des

hallucinations, assailli de visions effrayantes – des monstres,

etc. Il s’est mis à parler avec lui-même. Ce fut ainsi jusqu’à la

fin de sa vie, à 33 ans, l’âge du Christ. Tout ce que je raconte

dans ce roman est vrai.

Le thème de la dualité, des conflits intérieurs,

du dédoublement est également présent

dans vos œuvres plastiques…

Mes travaux littéraires et plastiques forment un tout. Je

passe ma vie à négocier avec moi-même. Au Maroc, on a une

jolie expression : une tête me dit d’aller à gauche, une tête me

dit d’aller à droite ! Comme si l’on était bicéphale. Mon roman

renvoie chacun à sa dualité intérieure. Ça m’a fait du bien de

l’écrire, et il sera bénéfique aussi aux lecteurs, je pense. J’ai

laissé les deux parties de moi expliquer leurs conflits, leurs

réconciliations. Et j’y décris les deux facettes de Marrakech :

d’un côté, il y a l’école La Goutte de Lait, tenue par des sœurs

religieuses, univers un peu riche, calme, silencieux, organisé.

De l’autre, c’est le chaos de la médina. Quand j’étais enfant,

j’allais moi aussi à l’école des sœurs : on m’y apprenait à

parler doucement, à être ordonné, à me coiffer la raie

au milieu, à être propre, etc. Et dès que je débarquais

dans la médina, j’enlevais mes chaussures, je jouais

au foot dans la poussière, dans un brouhaha, en riant

aux éclats…

Entre votre tendance chaotique

et celle ordonnée, laquelle l’emporte ?

J’aime les deux. Dans mon atelier, j’écoute Maria

Callas à fond. Je suis dans une forme de transe pendant

mes 7 heures de travail. Et juste après, j’écoute

nos chansons populaires, chaotiques, où l’on tape avec

les pieds ! Elles me font vibrer avec la même intensité

que la Callas [rires] ! Mais en y réfléchissant, je préfère

peut-être un peu plus le chaos quand même…

Théâtre de votre intrigue, la place Jemaa el-Fna

présente aussi deux visages antagonistes…

Enfant, chaque matin, je traversais cette

place pour me rendre à l’école. J’adorais, je

prenais mon petit-déjeuner quand on

avait des sous. Et surtout, je m’arrêtais

toujours pour écouter le conteur.

Je suis devenu écrivain à partir de ce moment. J’avais envie plus

tard de raconter des histoires, que j’ai d’abord englouties. J’arrivais

toujours en retard à l’école ! Mais le soir, surtout en hiver où

il fait nuit très tôt, je retraversais la place avec la peur au ventre.

C’était un autre tableau : des silhouettes d’hommes avec des

capuches sur la tête, de la fumée, des singes qui se tortillent, des

serpents qui se faufilent… Jemaa el-Fna devenait une ogresse

menaçant de nous avaler, comme je l’écris dans le roman.

Le conte, le rôle de l’imaginaire,

traversent Mon frère fantôme…

Marrakech est une ville de conte, de fable, avec une tradition

orale très ancrée. Il me suffit de m’asseoir dans un café

pour que l’on m’offre des histoires. Quand je les écris pour les

transformer en roman, on me dit à Paris : “Vous avez beaucoup

d’imagination !” Alors qu’il suffit que je m’installe au café à Marrakech

[rires] ! Un jour, un cafetier me dit : “Tu vois la femme sur

la place qui mendie, un bébé dans les bras ? Ça fait quinze ans

qu’elle fait la manche avec le même nourrisson ! Chaque matin,

elle loue un bébé, car c’est bon pour le business.” Cette histoire

m’a inspiré un roman, Le Seigneur vous le rendra, où la femme,

au lieu de louer le bébé, l’empêche de grandir, en l’emmaillotant.

Un autre jour, un type me raconte qu’il était dans la capitale

mondiale du haschich, Ketama. Et que tout le monde était

stone pendant les jours de floraison, car le pollen du cannabis

flottait partout dans l’air ! J’ai alors écrit Pollens, où chacun est

shooté du matin au soir, même les moutons, les oiseaux, lesquels

chantent à des heures impossibles ! Ces histoires que l’on me

raconte sont des cadeaux. Raison pour laquelle je suis

heureux d’habiter Marrakech.

Ancrer votre intrigue dans

le quartier populaire de la médina,

c’est nécessaire pour vous ?

Je viens de là. Ma mère était secrétaire,

elle avait sept gosses. Mon père s’est barré

quand j’avais 3 ans. On n’avait pas de quoi

bouffer. Ce monde que je raconte, je l’ai

vu, vécu. Ces « petites gens », comme

on les appelle, sous prétexte qu’ils sont

pauvres, c’est moi. Ce sont des personnes

formidables, d’une richesse exceptionnelle.

Tous mes romans commencent

dans cette rue de mon enfance. Au bout

du compte, je crois qu’on écrit le même

livre [rires] ! Les histoires changent, mais

le substrat reste le même.

Vos personnages féminins traversent

des épreuves difficiles, mais gardent

malgré tout la tête haute…

L’écrivain

est également

un sculpteur reconnu.

Ici, Le Mendiant.

DR

66 AFRIQUE MAGAZINE I 430 – JUILLET 2022


DR

Elles tiennent le coup, malgré tout. Contrairement à ce que

l’on croit, ce sont les femmes qui dirigent. La mère a vécu des

drames mais elle tient la barque, elle s’est battue pour envoyer

ses enfants dans la meilleure école, elle a essayé de les protéger.

Ce sont des femmes battantes, des mères courage.

Évoquant le parcours de Mounia, une jeune

adolescente livrée à elle-même et à la violence

de la rue, vous écrivez : « De telles histoires sont

légion chez nous. Elles n’émeuvent plus personne. »

C’est la triste vérité. Les gens ne voient plus ces gamins des

rues. Avec nos cinq centres culturels dédiés aux enfants défavorisés,

j’écoute les histoires des gamins des bidonvilles. Elles me

bouleversent. Elles sont tragiques. Mais les gens vivent à côté

de cette réalité, ça ne leur fait plus mal. Imaginez un instant si

c’était vos enfants qui se retrouvaient dans la rue… À travers

mes récits, j’essaie d’inciter les lecteurs à regarder les autres.

Indignez-vous !

Vous écrivez que tout artiste est présomptueux,

imbu de sa personne. C’est votre vision ?

Les artistes ont un ego démesuré. Ça m’amuse beaucoup !

Parfois, j’aimerais leur dire : “Redescendez un peu sur terre !”

Mais je m’inclus aussi dedans… Quand tu es un créateur, tu te

sens comme le bon Dieu, d’une certaine manière. Donc parfois, je

me dis à moi-même : “Arrête tes

bêtises !” Car l’art, c’est du jeu.

C’était important d’avoir

un personnage très

dominateur, machiste

et violent comme Omar ?

J’avais envie de choquer

un peu, je voulais raconter ce

machisme présent chez nous.

Voilà où ça conduit : à la mort.

Omar veut contrôler sa mère, sa

sœur, il ne veut pas que celle-ci

se maquille… Il faut arrêter

avec ça. Pourtant, il n’est pas si

monstrueux, c’est un gamin qui

a grandi dans la crasse, il s’est

débrouillé… Mais il est devenu

un caïd à cause des violences

de la rue.

Vous évoquez aussi l’idée

Mon frère fantôme est paru

à la fois en France, aux

éditions Stock, et au Maroc,

aux éditions Le Fennec.

du destin. Est-ce que tout est déjà écrit ou disposons-nous

d’un libre arbitre, d’une marge de manœuvre ?

Le destin finit toujours par vaincre. On essaie de se battre

pour changer les choses, mais cela reste très compliqué pour la

majorité des gens. Quand tu pars de rien, c’est très difficile. Moi,

je m’en suis très bien sorti. Mes frères et sœurs ont également

réussi, grâce à l’éducation que nous prodiguait notre mère : il

fallait que l’on soit les premiers, les meilleurs. On ne pouvait

pas faire autrement !

Le destin

finit toujours par

vaincre. On essaie

de se battre pour

changer les choses,

mais cela reste très

compliqué pour la

majorité des gens.

Est-ce que votre enfance est

une ressource, un moteur pour vous ?

Oui. Dans nos centres culturels, les gosses me voient arriver

avec des grosses motos, des voitures… Je passe mon temps à

leur dire : “Avant, j’étais comme toi, je n’avais rien, zéro ! Toi

aussi, si tu te donnes la peine, tu peux avoir tout ça.” J’ai travaillé,

j’ai été à l’école, j’ai fréquenté les centres culturels. Avec

Nabil Ayouch, nous sommes devenus des modèles. Originaire

de Sarcelles, il est devenu

réalisateur grâce aux Maisons

des jeunes et de la culture.

Nous avons conscience que

la culture est un ascenseur

exceptionnel.

Vos livres racontent

toujours ce Maroc

qui fait mal ?

J’aime tellement ce pays,

j’en souffre. Nous avons beaucoup

bataillé avec nos gouvernants

pendant longtemps.

Cela a pris dix ans avant qu’ils

se décident de soutenir nos

centres culturels. Longtemps,

on nous accusait, mon copain

Nabil et moi, de faire de la mauvaise publicité du Maroc, de

donner une image de barbares… Mais nous montrons juste la

réalité. Soignez-vous ! Arrangez les choses, et on ne dira plus

rien ! Nous, on se bat, et peut-être qu’on aime le Maroc plus que

vous. Car on pointe ce qui ne va pas et on essaie d’arranger les

choses. On ne pratique pas la politique de l’autruche. Au bout

AFRIQUE MAGAZINE I 430 – JUILLET 2022 67


ENTRETIEN

de cinq centres culturels, l’État nous aide et finance désormais

30 % du budget. Chaque structure nous coûte 150 000 euros

par an, donc il faut se démener pour rassembler toute cette

somme, trouver des mécènes. J’organise aussi une exposition de

mes œuvres chaque année à ce profit. Et des organismes internationaux

nous soutiennent également. Nous étions au bord

de l’asphyxie, mais désormais, nous allons ouvrir un sixième

centre, à Essaouira.

Celui de Marrakech a ouvert peu avant

la pandémie. Comment cela se déroule-t-il ?

Les gosses apprennent à jouer aux échecs, ils ont de l’espace,

un cinéma, une salle de musique, de danse, de théâtre… Les

mamans les attendent en pratiquant de la peinture sur soie, par

exemple. Les inscriptions aux activités coûtent 5 euros par an,

l’entrée du cinéma 10 centimes… C’est pour le principe, on leur

inculque l’idée que rien n’est gratuit. Si l’enfant n’a pas les sous, il

fait une demande de dérogation chez la directrice. On organise

aussi des concerts, en demandant gracieusement à un artiste de

venir jouer. Récemment, la pianiste coréenne de jazz Youn Sun

Nah s’est produite. Les gamins de la médina, eux aussi, peuvent

assister à un concert de grands artistes internationaux. Maintenant,

des gens de la ville viennent, car on présente des spectacles

de qualité. On crée cette mixité. Regardez le dernier film

Haut et fort, de Nabil Ayouch : ce sont nos enfants à l’affiche ! Je

suis allé spécialement au Festival de Cannes, l’année dernière,

pour les regarder monter les marches. Les gamins des bidonvilles

en sélection officielle ! Ils

sont venus me faire la bise un

par un… Ça n’a pas de prix !

Vous travaillez en ce

moment à l’élaboration

de celui d’Essaouira…

Oui. Le bâtiment est très

beau. Je me bats depuis quatre

ans pour ce centre. Avant, la

mairie islamiste ne voulait pas

me mettre ce lieu à disposition.

Ils me disaient : “Donnez-nous

l’argent, et on saura le faire

fonctionner.” Hors de question !

Nous avons l’expérience. Après

les élections, l’équipe municipale a changé de bord. Et on a aussi

un nouveau ministre de la Culture très bien, jeune, ambitieux,

avec qui on peut dialoguer.

Comment rendre le livre plus accessible au Maroc ?

Pour mes propres livres, je fais toujours des coéditions

avec le Maroc. Car mon roman en France coûte 20 euros, soit

250 dirhams, ce qui équivaut à 1/6 du salaire minimum marocain

! C’est beaucoup trop cher. J’y favorise le livre de poche via

des accords avec des éditeurs : on leur donne les droits gratuitement,

mais je veux que le livre ne soit pas cher. Avec la maison

Le Fennec, on a constitué un programme de mes livres avec un

Une autre œuvre de l’artiste, Sans titre.

Dans tous

nos centres,

on apprend aux

enfants à peindre,

dessiner, sculpter…

Et on le fait

gracieusement.

prix d’achat entre 1 et 2 euros, accessibles aux étudiants. Et je

passe ma vie à me rendre dans les écoles, les universités, pour

dire aux élèves de lire, lire, lire ! C’est la seule façon d’ouvrir son

esprit au monde. Les bibliothèques, les médiathèques que l’on

trouve en France, pour nous, c’est de la science-fiction ! Un lieu

où l’on peut emprunter gratuitement des livres, des films… C’est

impensable, on n’en est pas encore là ! Pour fournir nos centres

culturels en livres, je travaille beaucoup

avec l’association française Le

Bouquin volant. Ils m’envoient des

conteneurs d’ouvrages, nous faisons

le tri et les dispatchons dans les différents

lieux.

Comment démocratiser

l’art contemporain, le rendre

moins élitiste ?

Déjà, dans tous nos centres, on

apprend aux enfants à peindre, dessiner,

sculpter… On fait tout ce que

l’État devrait faire mais qu’il ne fait

pas. Et on le fait gracieusement. Lors

de la COP22 à Marrakech en 2016,

j’avais aussi créé le Jardin des Arts : j’avais levé des fonds et

demandé à des artistes de réaliser une œuvre dans un matériau

résistant au temps pour l’offrir à la ville. Résultat : 22 sublimes

sculptures trônent en plein milieu de l’avenue Mohammed V.

J’aimerais à l’avenir réaliser un autre jardin de sculptures africaines,

près de la place Jemaa el-Fna. Installer des œuvres dans

la ville est également un moyen de démocratiser l’art contemporain.

Comme le Maroc n’a quasiment pas de musée… Dans un

tel contexte, comment un enfant peut-il devenir artiste, découvrir

les esthétiques ? Quand je suis arrivé à Paris, je ne savais

ni dessiner, ni peindre, ni sculpter. J’ai écumé tous les musées

DR

68 AFRIQUE MAGAZINE I 430 – JUILLET 2022


DR

Comment avez-vous vécu

la période des confinements ?

Comme j’avais du temps, j’ai écrit Mon

frère fantôme en neuf mois, alors que d’habitude,

l’écriture d’un roman me prend deux

années. Je ne voyageais plus, j’étais content de

rester chez moi, de voir mes enfants, de jouer

au scrabble… J’ai rapatrié mes trois filles à

Marrakech – l’une était à Los Angeles, l’autre

à Londres, et la troisième à Madrid. Elles sont

restées un an et demi avec moi en attendant

que l’épidémie se calme, car ils nous ont fait

peur avec ce Covid-19. Et donc je les ai rencontrées,

car on se connaissait très peu finalement

[rires] ! Surtout la cadette, qui est plus

réservée que les autres. On s’est découvert

une passion commune pour la littérature. À

26 ans, elle a lu plus que moi ! On aime les

mêmes auteurs… Mon autre fille a eu un coup

de cœur pour Marrakech, elle a quitté Los

Angeles pour s’y installer. Elle a découvert que

le Maroc est un beau pays, ouvert, qu’on peut

tout y construire. Elle est fashion designeuse.

Sur ma suggestion, elle a organisé un défilé de

mode, avec 30 mannequins, dans un palace

marrakchi. Ce fut un succès : repérée par la

Fashion Week de New York, elle y est officiellement

invitée ! Je ne cesse de leur rappeler

ceci : “Attention, ne dénigrez pas vos origines.”

Tout se passe là ! Pendant longtemps, nous

avons été fascinés par le Nord, les paillettes

de l’Occident. Même moi, je regarde vers le

Sud désormais. Je fais la biennale de Dakar, je

Les Étoiles de Jemaa el-Fna, à Marrakech. Une sixième structure ouvrira à Essaouira.

veux m’investir, regarder mes voisins. Car on

de la ville ! Encore aujourd’hui, visiter un musée est la première ne se regarde même pas entre nous : fâchés avec l’Algérie, nous

chose que je fais en arrivant quelque part. C’est ainsi que je me ne connaissons ni les Tunisiens ni les Mauritaniens…

nourris et que j’apprends.

Cette période de pandémie vous a-t-elle

De quoi vous êtes-vous inspiré pour l’une de vos dernières appris quelque chose sur votre pays ?

peintures, réalisée avec de la cire et des pigments

Marrakech vivant du tourisme, elle a été sinistrée pendant

sur bois, baptisée Afrique mon bébé ?

la pandémie. C’était une ville morte. La place Jemaa el-Fna,

De tous ces gens qui s’intéressent au continent et qui l’infantilisent

toujours. L’Afrique pourrait être adulte, elle ne l’est pas de voir la cité ainsi. Les Marocains restaient confinés dans des

qui ne dort jamais, était complètement vide. C’était très triste

encore. Elle en a marre d’être infantilisée. C’est un pique que logements souvent exigus, avec beaucoup d’enfants et dans

j’envoie, plus aux Africains qu’à ceux qui prennent les matières la chaleur… Ils sont résilients ! J’ai passé les premiers mois

premières, etc. Je vexe l’Africain, je me vexe : tu es infantilisé à collecter des paniers de nourriture pour les distribuer aux

et tu l’acceptes. Arrête ! De même, je suis las de découvrir les nécessiteux. Car les gens n’avaient plus de travail, plus de

artistes africains à Paris – Ousmane Sow sur le Pont des Arts, quoi manger. Je faisais le tour des hôtels, qui ont dû fermer

Youssou N’Dour au Bataclan, Malick Sidibé à la Fondation aux touristes, pour récupérer des aliments. 5000 paniers par

Cartier… J’ai envie de les rencontrer chez moi, chez eux, nous mois ont été distribués, c’est énorme pour une petite structure

sommes voisins. Et pourquoi leurs œuvres prennent de la valeur comme la nôtre. Les gens se sont donné la main pendant cette

chez nous une fois seulement reconnues à Paris ? On peut leur période, ils ont partagé. Le Maroc a été sauvé grâce à la société

donner de la valeur dans leurs pays directement.

civile mobilisée. ■

AFRIQUE MAGAZINE I 430 – JUILLET 2022 69


LE DOCUMENT

Sucre, de l’esclavage

à l’obésité

Sa découverte, sa production et sa consommation ont

transformé le cours de l’histoire, pour le meilleur et pour le pire.

Une substance hautement addictive, qui laisse dans son sillage

un arrière-goût amer. par Catherine Faye

On n’y résiste pas. Synonymes

de plaisir, le sucre et tous ses

produits dérivés ont le pouvoir

de nous faire craquer, voire

de nous prendre au piège.

Exquise et sournoise, leur

saveur douce et agréable,

que l’on connaît depuis l’enfance, a en effet tout

pour séduire. Plus encore, elle est restée gravée

dans notre cerveau et agit sur les centres cérébraux

de la récompense et de la gourmandise en stimulant

les voies de la dopamine. Pourtant, cette substance

inconnue jusqu’au XVII e siècle porte en elle les

stigmates de l’histoire. Inséparable de la colonisation

et de l’esclavage, des transformations écologiques

désastreuses et du développement du commerce et de

l’industrie, elle est aujourd’hui un fléau mondial pour la

santé (obésité, diabètes, caries…) et l’une des chevilles

de l’économie mondiale. Ainsi, ce qui était autrefois

un simple goût pour le sucre a été transformé par les

industries modernes en une industrie mondiale massive.

C’est à partir du milieu du XIX e siècle que la capacité

de produire des aliments et des boissons en énorme

quantité a permis aux grandes entreprises du secteur

de mélanger le sucre avec une nouvelle gamme de

produits et de la diffuser à bas prix à des dizaines de

millions de personnes. En 1910, Coca-Cola était le

plus gros consommateur de sucre au monde. Depuis,

45000 tonnes de cette substance sont consommées

chaque année via cette boisson. James Walvin,

spécialiste de l’histoire de l’esclavage et professeur

d’histoire émérite à l’université d’York (Royaume-Uni),

se fait l’écho de cette épopée stupéfiante : de la

Histoire

du sucre,

histoire

du monde,

James Walvin,

La Découverte

poche,

302 pages,

14 €.

machine capitaliste à ses débuts, liés au commerce

triangulaire, jusqu’aux enjeux commerciaux, sociaux

et alimentaires actuels. Il nous livre un récit très

documenté, captivant et instructif, où « un bien jadis

onéreux, devenu un produit de première nécessité »,

a révolutionné le cours de l’humanité et de la planète.

Cette histoire est donc également celle d’un désastre

social, le récit d’une mise en dépendance et d’un

objet de corruption. Actuellement, 120 pays en

produisent 180 millions de tonnes. Et l’attachement

culturel à cette substance est bien trop profond pour

qu’elle disparaisse du jour au lendemain. Mi-ange

mi-démon, le sucre n’a pas fini de tisser sa toile. ■

DR

70 AFRIQUE MAGAZINE I 430 – JUILLET 2022


Extraits

Un goût millénaire

Les aliments et boissons sucrés sont connus de

certaines civilisations depuis des millénaires. Utilisé

pour lui-même, pour éliminer l’amertume de certains

aliments ou boissons, comme médicament, voire comme

signe religieux – le sucre est indispensable à différentes

activités humaines dans d’innombrables sociétés. Pensons

aussi à la façon dont les images et les idéaux sucrés

ont pénétré les langues – les mots mêmes de « sucre »,

de « douceur » et de « miel » ont pendant des siècles été

employés pour évoquer les moments les plus heureux

de la vie et les sensations les plus délicieuses. En anglais,

ne qualifie-t-on pas souvent la personne aimée de sugar

(« sucre ») ou honey (« miel ») ? Tout jeune Anglais se

souvient de son premier sweetheart (littéralement « cœur

sucré »). Et, une fois mariés, avant d’entamer une vie

commune, n’a-t-on pas droit à une « lune de miel » ? C’est

tout particulièrement le cas de la culture et de la langue

populaires anglaises qui regorgent de sucre pour évoquer

les sentiments personnels les plus délicats – l’amour de

l’autre – ou les bas instincts d’un suborneur (un sweetener,

autrement dit un « édulcorant », au sens propre).

Pendant des siècles, les formules sucrées ont foisonné

en anglais. Ainsi, le « moyen anglais », comme le monde

auquel il s’adresse, fourmille de références au sucré : pour

désigner un être aimé, une beauté, une bonne nature

ou un bon caractère. Chaucer utilise fréquemment sweet

pour évoquer l’affection et l’amour. Comme Shakespeare,

trois siècles plus tard. La société dans laquelle les deux

hommes écrivaient n’était pourtant que marginalement

concernée par le sucre. Le dictionnaire de l’ordinateur

que j’utilise à l’instant même me propose les alternatives

suivantes pour sweet : « aimable, beau, charmant,

attirant, séduisant, attrayant, délicieux, adorable ».

Aujourd’hui, le sucré, les douceurs – et tous les mots

qui en découlent – traduisent bien les plaisirs et les joies

de l’existence. Mais le plus é tonnant, c’est que, dans le

monde moderne, ce sucré est à l’origine de problèmes

et de dangers individuels et collectifs parmi les plus

sérieux jamais rencontrés par l’humanité. Aujourd’hui,

le désir de douceurs menace la santé et le bien-être

de millions de personnes à travers le monde.

❋ ❋ ❋

Sucre et esclavage

À la veille de la conquête des Amériques, la culture à

grande échelle et la production de sucre s’est perfectionnée

dans un endroit auquel on n’aurait pas songé à première

vue : deux petites îles proches de la côte africaine dans

le golfe de Guinée. En 1471, les Portugais débarquèrent à São

Tomé – qu’ils découvrirent tandis qu’ils suivaient un chemin

erratique en cabotant vers le sud, le long de la côte africaine.

L’île était inhabitée et parfaitement adaptée à la colonisation.

La culture s’y développa suivant le modèle établi à Madère

et aux Açores. La culture de la canne commença avec l’aide

de colons déjà familiers de cette production et un financement,

encore une fois, italien. Au milieu du XVI e siècle, l’économie

sucrière de São Tomé était en plein essor, atteignant

150 000 arrobas. À son pic, 200 raffineries parsemaient

le paysage et la population atteignait 100 000 habitants.

Encore plus frappant, la force de travail était de plus

en plus africaine – c’est-à-dire composée d’esclaves.

Des esclaves africains avaient déjà transité par les îles

en suivant les premières routes portugaises de la traite quand

on les avait transportés d’une société africaine côtière à une

autre. Ce premier commerce européen esclavagiste impliquait

de vendre des Africains à d’autres Africains. Mais São Tomé ne

se trouvait qu’à 320 kilomètres de la côte ; des esclaves étaient

donc facilement accessibles aux insulaires, qui les échangeaient

contre divers produits proposés par les marchands européens.

Dès le début de la colonisation, São Tomé avait servi d’entrepôt

pour les marchandises sur les routes du commerce et de

l’exploration de la côte africaine. C’était maintenant devenu

la destination de groupes d’esclaves enchaînés, dont le

destin serait de travailler dans les champs de canne à sucre.

Leur nombre était relativement limité (comparé à la suite) ;

en 1519, plus de 4 000 esclaves ont été livrés sur l’île. Quelques

années plus tard, la Couronne portugaise a été contrainte

d’y réguler la traite. Tant et si bien qu’au milieu du même

siècle, quelque 2 000 esclaves africains travaillaient dans

les champs de canne à sucre de l’île, mais peut-être trois fois

plus attendaient, enchaînés, d’être transportés ailleurs.

Il était si facile – et si peu coûteux – d’acquérir des

esclaves africains qu’ils étaient abondamment utilisés sur

les plantations de l’île. Certaines d’entre elles en faisaient

travailler plus de cent cinquante. Ils venaient de différentes

régions de la côte africaine – Bénin, Angola et Sénégambie –,

ils étaient soumis à un travail intensif qui leur laissait très peu

de temps libre (certains étaient chargés de cultiver les produits

nécessaires à l’alimentation des autres). C’était là l’embryon

d’un système qui n’aurait pas surpris les observateurs de

l’économie sucrière des Caraïbes, trois siècles plus tard.

AFRIQUE MAGAZINE I 430 – JUILLET 2022 71


LE DOCUMENT

❋ ❋ ❋

L’environnement dévasté

La « révolution du sucre » paraît relativement paisible,

au vu du système des plantations organisées avec soin

et de manière systématique à son apogée, avec ses champs

et récoltes bien disposés, ses chemins et routes coupant

la campagne pour faciliter le déplacement des biens et

des personnes jusqu’à la côte, puis jusqu’en Afrique ou en

Europe. Ce que l’on a tendance à oublier – pour la simple

raison que cela a été effacé –, c’est le monde naturel qui

existait avant la révolution du sucre. Les forêts tropicales

pluviales ont complètement disparu au profit des champs

de canne – bien ordonnés, en pleine croissance ou en

attente, selon les saisons –, dominant un paysage qui était

apparu aux premiers colons comme dense et impénétrable.

Le sucre a créé un nouveau monde naturel apparemment

né de la géométrie : des terres découpées en carrés et en

rectangles, tous entourés de murs et de fossés. C’était un

paysage entièrement créé par la main de l’homme et tracé

par des générations d’arpenteurs méticuleux armés de

leur savoir-faire technique et mathématique pour réduire

ce qui avait semblé une forêt et un maquis impraticables,

en un système agricole ordonnancé, administrable.

Si l’on regarde aujourd’hui une plantation de canne,

le paysage semble naturel. Mais, dans les années 1750,

par exemple, c’était nouveau et révolutionnaire, une vision

ordonnée de la nature, induite par le besoin de cultiver

toujours plus de canne. Dans son sillage, elle a produit

des dégâts humains et des changements irréparables,

dont on a pris conscience dès le milieu des années 1700,

quand les acajous, recherchés en Europe pour fabriquer

des meubles, ont disparu du fait de la culture sur brûlis.

On peut facilement décrire les changements provoqués

par l’essor de l’économie du sucre dans le régime

alimentaire à partir des années 1600. Mais les conséquences

dramatiques du sucre sur l’homme et l’environnement

sont moins connues. Les apparences humaines et physiques

des régions sucrières ont été transformées par l’importation

massive de travailleurs étrangers. Les plantations – qui se

sont vite imposées comme le principal moyen de cultiver

la canne – ont aussi transformé le paysage naturel.

L’environnement de la production sucrière semble ordinaire

et même, à première vue, refléter le cadre naturel général.

Il en va de même de la population locale. En réalité,

l’aspect humain et physique des régions sucrières a été

tout spécialement créé pour produire ce sucre. La canne

à sucre a profondément transformé l’environnement et la

nature des gens qui travaillaient dans cet environnement.

❋ ❋ ❋

Quand le rhum coule à flots

La transformation de la canne engendre une série

de sous-produits et de déchets : les broyures (la « bagasse »,

plus tard utilisée comme carburant) ; un liquide résiduel

contenant des impuretés ; et de la mélasse que l’on pouvait

distiller. Différentes opérations permettaient d’obtenir

du rhum. La fabrication de cet alcool – interdit comme

boisson par l’islam – était connue depuis longtemps

des producteurs musulmans de sucre qui l’utilisaient pour

fabriquer des remèdes et des parfums. De leur côté, les

Européens qui, traditionnellement, distillaient des alcools

forts, ne connaissaient aucune restriction culturelle ou

religieuse à cette consommation. Au Brésil, on produisait

un rhum grossier dès le milieu du XVI e siècle et les planteurs

avaient déjà remarqué que les esclaves africains en

raffolaient. En 1648, un critique faisait remarquer que

c’était « une boisson réservée aux esclaves et aux ânes ».

Durant toute l’histoire de l’esclavage aux Amériques,

on a fourni du mauvais rhum aux esclaves, mais on considéra

cet alcool différemment quand il s’avéra qu’il avait une

valeur commerciale. En fait, l’industrie sucrière produisait

différentes boissons alcoolisées. Un Anglais raconte avoir

trouvé à Porto Rico, en 1596, une boisson fabriquée à partir

de mélasse et d’épices ; on évoque d’autres formes d’alcool

fermenté dans de nombreuses colonies esclavagistes.

Avant que le rhum ne devienne un produit d’exportation

viable, de nombreux planteurs autorisaient sans réserve

les esclaves à récupérer les résidus de la manufacture du

sucre pour fabriquer leurs propres boissons alcoolisées.

Au milieu du XVII e siècle, le rhum était un produit

d’exportation à part entière. L’origine précise de la

production commerciale de rhum reste incertaine, mais

il est probable que tout ait commencé à la Barbade et à

la Martinique. Des réfugiés hollandais, expulsés du Brésil,

auraient contribué à y créer les premières distilleries de

rhum. Dans les années 1640, le rhum était pour l’essentiel

produit en Martinique ; une décennie plus tard, il était bien

établi à la Barbade. Le rhum original en provenance de la

Barbade était décrit comme « une infernale et terrible liqueur

brûlante », ce qui lui a valu divers noms, « Kill Devil » étant

sans doute le plus parlant. La majeure partie était consommée

sur l’île (dans les années 1670, on estime que Bridgetown

comptait cent tavernes), même si l’on en expédiait aussi des

cargaisons en Amérique du Nord et en Grande-Bretagne.

Le punch au rhum (un classique de l’industrie touristique

moderne aux Caraïbes) était déjà prisé par les planteurs dans

les années 1660. Un siècle plus tard, on en trouvait facilement

en Europe et en Amérique du Nord, sous la forme de « bols

de punch » dans les tavernes et sur les tables à la mode.

72 AFRIQUE MAGAZINE I 430 – JUILLET 2022


❋ ❋ ❋

Dis-moi comment tu manges

Il apparaît que toutes les grosses entreprises de

l’alimentation et des boissons ont instrumentalisé les études

en laboratoire pour combattre les critiques qui visaient

leurs ingrédients malsains et en particulier le sucre. Rien

d’exceptionnel à cela. Depuis des décennies, l’industrie

cherche à s’appuyer sur les sciences pour mettre au point

et améliorer ses produits. Ce qui a été révélé en 2016

était toutefois d’une autre nature. À partir du milieu des

années 1960, les patrons avaient mis en place une stratégie

destinée à orienter les recherches et à encourager les résultats

qui détourneraient l’attention de la nocivité du sucre. Pour

cela, ils avaient besoin de chercheurs corruptibles appartenant

à de prestigieuses institutions, prêts à tout contre de l’argent.

Les révélations de 2015-2016 ont porté au grand jour

ce que certains soupçonnaient depuis longtemps : l’industrie

alimentaire payait pour que l’on publie des rapports favorables

à ses intérêts. L’objectif à long terme de ces recherches lancées

en 1967, était de détourner l’attention du sucre en privilégiant

d’autres causes possibles de l’obésité. Cette tactique a

parfaitement réussi et pendant le reste du siècle, le sucre

a été lavé de tout soupçon. Dans le même temps, on a tenté

de discréditer les scientifiques sérieux qui rapportaient

les dangers d’une consommation excessive de sucre.

À un certain niveau, ce n’était que le dernier avatar

d’une histoire qui dure depuis bien longtemps – la mainmise

des fabricants de sucre sur la politique et la stratégie

américaine. Mais, en 2016, il était également clair que

des questions de santé publique étaient en cause – et

pas seulement aux États-Unis. On ne pouvait plus nier

la mainmise du lobby du sucre. Elle jouait clairement un

rôle clé dans le recul général de la santé et du bien-être.

Ce qui rendait la tâche encore plus effrayante, c’est la

place prise par le sucre au cœur de multiples plaisirs de

la vie quotidienne – en premier lieu, l’habitude récente

et en plein développement de dîner à l’extérieur.

❋ ❋ ❋

Sodas, la vérité qui dérange

Le sucre est donc au cœur de la longue histoire des sodas

Outre-Atlantique. Dans les années d’après guerre, on l’a

ajouté aux boissons à base de jus de fruits déshydratés que

les Américains allongeaient avec de l’eau et buvaient en

famille. À leur sommet, ces boissons en poudre ont représenté

un chiffre d’affaires de 800 millions de dollars. Vers la fin

du XX e siècle, on créa de nouveaux parfums fruités et les

enfants furent ciblés par des prospectus distribués ou envoyés

par la poste. Quand les mêmes boissons ont été emballées

différemment et vendues en briquettes en carton, elles

sont devenues extrêmement populaires, vantées pour leurs

bienfaits sur la santé et leurs qualités nutritives, et surtout

elles étaient ludiques. Mais les chercheurs poursuivaient de

leur côté leurs travaux, imaginant de nouvelles saveurs au

goût de fruits et mettant au point de nouveaux édulcorants.

La réponse fut le fructose pur, encore plus doux que le sucre.

Une fois les imperfections éliminées, les industriels ont

ajouté du fructose dans leurs boissons et loué ses bénéfices

sur la santé. Le sucre était alors violemment attaqué

comme cause de maladies graves, ce qui n’échappait pas

à l’industrie agro-alimentaire. Le fructose pur se présentait

comme la réponse à cette critique de plus en plus virulente.

Il fallut attendre plus d’une décennie pour que de nouvelles

recherches montrent que le saccharose et le sirop de maïs

provoquaient les mêmes méfaits sur la santé, en particulier

des maladies cardiaques. Aujourd’hui, avec les scientifiques

comme juges de paix, le fructose est généralement

considéré comme aussi dangereux que le sucre de canne.

❋ ❋ ❋

Renverser la vapeur.

Au-delà de la taxe sur le sucre

Tout le monde a la preuve de l’obésité tous les jours,

dans les lieux publics. Ce sont cependant les professionnels

de santé qui sont en première ligne pour prendre en charge

les conséquences de l’obésité. Même si, pendant longtemps,

l’origine du problème n’était pas évidente et faisait l’objet

de controverses, nul ne doutait de ses conséquences sur

le système de santé. Le rapport de 2015 précise : « L’obésité

et ses conséquences coûtent chaque année 5,1 milliards

de livres au NHS », et affirme n’avoir aucun doute sur

la principale cause du problème – les concentrations

de sucre dans les aliments et les boissons du pays.

Les profonds changements qui ont bouleversé notre

rapport à la nourriture et aux boissons après la Seconde

Guerre mondiale sont au cœur de l’explication à court

terme. Pour commencer, le prix de la nourriture a baissé

comme jamais. Mais ce sont les aliments eux-mêmes qui

ont changé – la plupart étant désormais transformés et

industrialisés, et chargés en sucre. Ces produits ont été

promus et vendus de manière totalement différente, et

d’abord en masse dans les supermarchés. À première vue,

cela pourrait sembler secondaire quand on s’intéresse à

l’obésité, mais ces nouvelles formes de commercialisation

ont beaucoup influé sur les transformations complexes du

boire et du manger. Les supermarchés ont été un maillon

indispensable de la chaîne qui a abouti à ajouter des

volumes inégalés de sucre à notre régime alimentaire. ■

AFRIQUE MAGAZINE I 430 – JUILLET 2022 73


BUSINESS

Interview

Nicolas

Dufrêne

Le Groupe OCP

renforce son

programme « Eau »

Interview

Abderrahmane

Berthé

Ecobank

va déployer

Farm Pass

RCA : le pari

risqué du bitcoin

La République centrafricaine est le deuxième État à avoir adopté la fameuse

cryptomonnaie. Problème : son cours est en chute libre. Mais malgré les doutes, le président

Faustin-Archange Touadéra affiche de grandes ambitions virtuelles. par Cédric Gouverneur

En l’espace de sept mois,

le cours du bitcoin a été

divisé par 3,5 : de près

de 70 000 dollars en

novembre 2021 à 20000 mi-juin.

« Mais sur un intervalle de trois

ans, cette monnaie n’a pas perdu de

valeur », rétorque Sébastien Gouspillou,

fondateur de la société de minage

BigBlock DataCenter. Cet entrepreneur

français, fervent promoteur du bitcoin,

conseille les autorités du Salvador

et de la République centrafricaine

(RCA), les deux premiers États à lui

donner cours légal : « C’est beaucoup

plus fiable que la monnaie locale ou

des dollars cachés sous le matelas »,

insiste-t-il. Pourtant, la chute du

cours s’apparente à un crash. Des

entreprises américaines de minage,

Marathon Digital et Riot Blockchain,

voient leur valeur divisée par 10 ou 12.

À Singapour, le fonds spéculatif

Three Arrows Capital est proche de

la faillite. « Nous entrons dans une

récession », a admis Brian Armstrong,

fondateur de la plate-forme Coinbase.

« Un hiver crypto » s’annonce, peutêtre

« pour une période prolongée ».

Dans un tel contexte, le virage

pris par la RCA interroge, puisqu’en

avril, elle adoptait le bitcoin,

aux côtés du franc CFA. Fin mai,

le président Faustin-Archange

Touadéra (ex-professeur de

mathématiques) annonçait le projet

Sango, devant « transformer l’économie

de la RCA ». Baptisé du nom de la

principale langue du pays, celui-ci

comportera un « crypto hub », afin

d’attirer les « crypto investisseurs »

grâce à une « fiscalité nulle », une

« banque nationale digitale », et

une « île crypto » (sur le modèle de

la « plage bitcoin » du Salvador),

où feront affaire les bitcoiners.

Premier hic : Bangui n’a pas pris

la peine d’alerter le gouverneur de la

Banque des États de l’Afrique centrale.

« Imaginez-vous la France, membre

de la zone euro, adopter le bitcoin

sans prévenir l’Europe ! » s’étonne

Jean-Michel Servet, professeur

à l’Institut de hautes études

internationales et du développement

(Genève). L’économiste a signé en

décembre, avec Nicolas Dufrêne [lire

son interview pages suivantes], une

tribune dans Le Monde, dénonçant le

« danger » que représente à leurs yeux le

bitcoin. « La RCA est un État souverain,

elle fait ce qu’elle veut ! s’agace

Sébastien Gouspillou. Ce pays étouffe, il

n’y a pas assez de billets en circulation,

les commerçants ont du mal à vous

rendre la monnaie. Son président a

74 AFRIQUE MAGAZINE I 430 – JUILLET 2022


Le chef d’État

centrafricain

Faustin-Archange

Touadéra,

en campagne

à Bangui,

le 12 décembre

2020.

XINHUA/RÉA

AFRIQUE MAGAZINE I 430 – JUILLET 2022 75


BUSINESS

En avril dernier, le pays décidait de s’ouvrir à la célèbre cryptomonnaie.

trouvé une bonne solution pour aider

son peuple. Généraliser l’usage du

bitcoin permettra de régler le problème

des échanges. » Une illusion, estime

Jean-Michel Servet : « Les adeptes du

bitcoin se projettent dans un avenir

qui n’existe pas. Car la population

ne l’utilise pas ! Ce qui se passe

au Salvador est révélateur… »

Dans ce petit État d’Amérique

centrale, le président Nayib Bukele

a donné cours légal au bitcoin il y

a un an. En 2001, le Salvador avait

dû abandonner le colon, la monnaie

nationale, pour adopter le dollar.

Le pays connaissant une forte

émigration vers les États-Unis, 22 %

de son PIB provient des transferts

de cash de la diaspora. « Le bitcoin

permet ainsi d’effectuer des envois

quasiment sans frais », là où Western

Union et ses concurrents prennent

une belle commission, se félicite

Sébastien Gouspillou. « Il est désormais

possible de transférer de toutes

petites sommes à ses proches. »

Reste que les Salvadoriens boudent

la monnaie virtuelle. Les autorités

avaient pourtant offert à tout volontaire

un portefeuille électronique, le Chivo,

garni de l’équivalent de 30 dollars.

Mais la plupart se sont contentés

d’en empocher le contenu, puis de le

convertir en billets verts… Et seulement

une entreprise sur cinq et un

commerce sur vingt utilisent

le bitcoin. Fin mai, le journal

allemand Süddeutsche

Zeitung a constaté que,

même en plein centreville

de la capitale, des

commerçants le refusaient.

Quant aux ruraux, ils

n’ont pour la plupart pas

de connexion Internet… Sur le plan

macroéconomique, le Salvador risque le

défaut de paiement. Mais il en faudrait

plus pour doucher l’enthousiasme de

son président : Nayib Bukele a en effet

dévoilé sur Twitter les plans de Bitcoin

City, la ville futuriste de 7 500 hectares

qu’il rêve d’offrir à son pays.

Bangui n’a pas

pris la peine

d’alerter

la Banque

des États

de l’Afrique

centrale.

Autre point délicat : l’opacité

de la cryptomonnaie, qui séduit

les protagonistes de l’économie

souterraine (trafics en tout genre,

arnaques, blanchiment…). Ainsi,

les ransomwares – des logiciels

malveillants qui paralysent des

ordinateurs, puis exigent une rançon

pour les débloquer –

extorquent des bitcoins

à leurs victimes.

Sébastien Gouspilllou balaie

ces critiques : « C’est une

vaste blague ! Cela soulève

des inquiétudes chez ceux

qui n’y connaissent rien :

les transactions sont sous

pseudo, mais elles sont

évidemment traçables. » Les économistes

Servet et Dufrêne soulignent cependant

que cette traçabilité exige non

seulement des enquêtes policières

complexes, mais aussi la volonté

des autorités pour diligenter les

investigations. Or, le Salvador est rongé

par le crime organisé – les tristement

SHUTTERSTOCK

76 AFRIQUE MAGAZINE I 430 – JUILLET 2022


SHUTTERSTOCK - PIERRE GLEIZES/RÉA

célèbres maras, des gangs armés qui

font de ce pays l’un des plus violents

au monde ! Quant à la RCA, elle fait la

part belle aux mercenaires de la société

militaire privée russe Wagner, proche

du Kremlin. Mi-juin, une délégation

officielle centrafricaine s’est d’ailleurs

rendue au sommet économique

de Saint-Pétersbourg. Un journaliste

de RFI y a remarqué la présence

d’Émile Parfait Simb , un entrepreneur

camerounais qui fait l’objet d’enquêtes

dans son pays pour escroquerie.

Détenteur d’un passeport diplomatique

centrafricain, il est considéré comme

l’un des inspirateurs du projet Sango.

Peu de Centrafricains ont accès

à l’électricité et à Internet. Mais

« c’est un terreau suffisant », estime

Sébastien Gouspillou. « La situation

n’est pas figée. On envisage une

solution de paiement par le réseau

téléphonique mobile, c’est tout à fait

faisable. » Le continent a en effet été

le pionnier du paiement sur mobile

avec M-Pesa, au Kenya, il y a quinze

ans déjà. « C’est trop facile à pirater,

réplique Jean-Michel Servet. On parle

là de deux pays où les gens manquent

de tout, mais où l’électricité va être

monopolisée pour miner du bitcoin !

C’est une illusion de croire que créer

une monnaie créera des richesses. »

Selon l’économiste, l’alternative pourrait

être le lancement d’une monnaie

digitale adossée à la Banque centrale,

« à l’exemple de la monnaie électronique

chinoise, le yuan numérique ».

Expérimenté depuis janvier, le e-yuan

(ou e-CNY) est destiné à remplacer

pièces et billets : les Chinois peuvent

en télécharger sur leur smartphone

pour régler leurs achats. À noter

que, dans le même temps, l’Empire

du milieu – qui, vers 1000 après

J.-C., a révolutionné les échanges en

inventant le billet de banque – a interdit

sur son sol le minage de bitcoin… ■

LES CHIFFRES

5660 KM

C’EST LA LONGUEUR

DU FUTUR GAZODUC ENTRE

LE NIGERIA ET LE MAROC.

UN VIEUX PROJET QUI

SE CONCRÉTISE PUISQUE

LA NIGERIAN NATIONAL

PETROLEUM CORPORATION

VIENT DE SIGNER UN

PROTOCOLE D’ACCORD

AVEC LA CÉDÉAO.

6,8% fin avril (contre

6,6 % fin mars) : c’est le taux

d’inflation dans la zone CFA,

selon la BCEAO, du fait

de la hausse des cours.

Il grimpe à deux chiffres dans

plusieurs pays hors CFA,

comme le Ghana, le Nigeria

ou encore la Guinée.

66,3 %

C’est le taux de reprise

du trafic passagers sur

le continent par rapport au

niveau d’avant-pandémie,

selon l’Association

des compagnies

aériennes africaines

(AFRAA).

Le siège de

la BCEAO

à Dakar,

au

Sénégal.

25 POINTS

Soit le relèvement

des taux directeurs

de la Banque centrale

des États de l’Afrique

de l’Ouest, qui passent

de 2 à 2,25 % dans

l’espoir de juguler

l’inflation.

200 000 grandes fortunes

en Afrique possèdent un patrimoine

cumulé de 1 800 milliards de dollars.

Leur nombre et leur richesse augmentent,

notamment du fait de la hausse

des matières premières.

AFRIQUE MAGAZINE I 430 – JUILLET 2022 77


BUSINESS

Nicolas Dufrêne

ÉCONOMISTE ET DIRECTEUR DE L’INSTITUT ROUSSEAU

« Au niveau de son utilisation

par la population, c’est un fiasco »

Le spécialiste des questions monétaires et directeur de l’Institut

Rousseau, think tank classé à gauche, se montre pour le moins circonspect

quant à la fiabilité du bitcoin et son intérêt pour les pays africains.

Il nous explique pourquoi. propos recueillis par Cédric Gouverneur

AM : Comment expliquer cet attrait pour le bitcoin

au Salvador et en République centrafricaine (RCA) ?

Nicolas Dufrêne : Ce sont souvent des pays fragiles vers

lesquels se tournent les lobbyistes du bitcoin pour vendre

leur marchandise… En rupture avec les États occidentaux

(les États-Unis dans le cas du Salvador, et la France dans

le cas de la RCA), les dirigeants de ces pays voient dans les

« cryptos » une opportunité pour gagner de l’argent facilement,

opérer certaines transactions sans contrôle et défier les

institutions monétaires : le franc CFA en RCA, le dollar au

Salvador [comme l’Équateur, ce dernier a renoncé à sa monnaie

nationale et a adopté le dollar américain, ndlr]. De leur côté,

les « mineurs » de bitcoin ont besoin de pays où déployer

leurs infrastructures pour un prix modeste, sans taxe ni

réglementation. Pour les dirigeants de ces États, c’est bon

marché : il suffit de mettre à disposition de la puissance

électrique pour toucher une commission sur le minage des

cryptoactifs et du bitcoin. En RCA, au Salvador, et hier en

Chine et au Kazakhstan avant que les autorités ne prennent

des mesures, des centrales électriques – qui pourraient servir

à alimenter la population en électricité ! – sont détournées

pour miner du bitcoin. Le retour sur investissement peut être

important pour quelques proches du pouvoir, qui contrôlent

les accès à ces sources d’énergie. Pour les autres, un discours

marketing a été inventé : « apolitique, incensurable, neutre

et décentralisé… » Tout ce que le bitcoin n’est pas !

Au Salvador, l’un des arguments des défenseurs

du bitcoin est l’importance des transferts d’argent

par les émigrés (22 % du PIB). Celui-ci permet

des transferts sans commission, ce qui peut aussi

être un argument pour l’Afrique. Qu’en pensez-vous ?

Les transferts internationaux d’argent restent trop coûteux,

mais le bitcoin n’est pas une bonne réponse. Le Salvador en est

un bon exemple : le président de sa banque centrale a indiqué

que sur les remises migratoires de janvier et février 2022

(qui s’élevaient à 1,125 milliard de dollars), seuls 19 millions

de dollars (soit 1,7 %) avaient été effectués via le Chivo,

le portefeuille électronique en bitcoin. 70 % de la population

n’a pas confiance en cette cryptomonnaie. Comment la

blâmer si le risque est de perdre la moitié de la valeur de son

épargne du jour au lendemain, comme on le voit avec le récent

crash ? Il existe d’autres façons de faire, notamment via des

monnaies numériques de banque centrale interconnectées,

ou des cryptoactifs qui n’aspirent pas à devenir des monnaies,

mais simplement à offrir des services de transfert et de

conversion de monnaie entre deux pays, comme le XRP.

Ses défenseurs démentent les accusations d’anonymat

et d’opacité, soutenant que les transactions se font sous

pseudonyme, mais qu’elles sont traçables par la police.

Qu’en est-il exactement ?

De nombreuses institutions, dont la Cour des comptes

américaine, ont alerté sur les transactions illégales utilisant

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DR

des cryptoactifs : trafics d’êtres humains, de drogue,

blanchiment d’argent… Des ransomware [ces logiciels

malveillants qui bloquent un ordinateur, puis exigent une

rançon, ndlr] demandent des bitcoins. Certains expliquent

que le système de blockchain permet de tracer, et donc

d’éviter ces problèmes. Mais c’est faux ! On peut tracer

un bitcoin en tant que tel sur une blockchain, mais il est

très compliqué de savoir qui est la personne physique

derrière l’échange. Après de fastidieuses enquêtes,

la police peut parfois y arriver, mais il est illusoire de

croire que c’est une règle générale. D’autant que certains

cryptoactifs sont conçus pour demeurer anonymes

(Monero, Zcash) et peuvent être obtenus à partir de

bitcoins pour brouiller les pistes. En outre, il est très

facile de fractionner les paiements afin de passer sous les

radars. Affirmer aujourd’hui que l’univers des cryptoactifs

est transparent est une fumisterie dangereuse, faite

par des gens qui y ont un intérêt pécuniaire direct.

Le président centrafricain a annoncé de vastes projets

autour du bitcoin. Que vous inspirent ces annonces ?

Là encore, l’exemple du Salvador peut être éclairant :

le portefeuille électronique offert à la population a certes

été téléchargé par deux tiers de la population, pour toucher

les 30 dollars promis, mais par la suite, moins de 20 %

ont continué à l’utiliser… Depuis le début de l’année, il n’y a

quasiment plus aucune acquisition

de ce portefeuille. Les transactions

Cela

revient à faire

un pari

totalement

hasardeux, qui

va conduire à

des difficultés

financières

graves.

en bitcoin représentent moins

de 5 % des échanges. Et quand

il est utilisé, il est vite reconverti

en dollar pour éviter de perdre

sa valeur. Au niveau de son

utilisation par la population,

c’est un fiasco. L’identité des

actionnaires de la société qui livre

le portefeuille, sa rémunération

par l’État, les données et

techniques utilisées, les garanties,

rien n’est révélé à la population.

Cela sert à enrichir quelques personnes qui ont bien compris

où était leur intérêt, et cet intérêt peut rencontrer celui

de certains dignitaires. Le projet Sango, en République

centrafricaine, qui consiste à créer un paradis fiscal pour

mineurs et investisseurs, rappelle Bitcoin City, autour du

volcan de Conchagua, au Salvador : mêmes acteurs, mêmes

procédés pour attirer des activités peu recommandables.

La RCA prend un grand risque. Les effondrements réguliers

du bitcoin et le fait que la technologie proof of work (sur

laquelle repose le bitcoin) soit condamnée à moyen terme

pour son inefficacité reviennent à faire un pari totalement

hasardeux, qui va conduire à des difficultés financières

graves. Et c’est en contradiction avec les engagements

du pays dans la Communauté économique et monétaire de

l’Afrique centrale (CEMAC). La RCA et la CEMAC feraient

mieux de se tourner vers la mise en œuvre de monnaies

numériques de banque centrale, ouvertes à tous, distribués

via des téléphones et offrant un droit au compte à chacun.

C’est-à-dire de promouvoir une monnaie du peuple, au lieu

de céder aux mirages du retour à des monnaies privées,

spéculatives, polluantes, non contrôlables, posant des

risques majeurs pour la stabilité financière et monétaire. ■

AFRIQUE MAGAZINE I 430 – JUILLET 2022 79


BUSINESS

La station de traitement

et d’épuration des eaux usées

(STEP) de Khouribga.

Le Groupe OCP renforce

son programme « Eau »

Au Maroc, le changement climatique accroît le stress hydrique. Le Groupe OCP,

leader dans le domaine de la nutrition des plantes, s’engage à ne plus recourir

aux ressources en eaux conventionnelles pour ses besoins industriels d’ici 2026.

Le Maroc connaît sa pire

sécheresse depuis quarante

ans. Le Groupe OCP – un

des leaders mondiaux de la

production d’engrais – a décidé de ne

plus peser, par ses activités industrielles,

sur les ressources en eau douce.

« OCP veille à concilier développement

industriel et préservation des ressources

hydriques », explique le groupe dans

un communiqué. Celui-ci s’engage

à ne plus recourir « à des sources

d’eau conventionnelle » – les nappes

phréatiques et les eaux de surface –,

afin de « préserver la ressource hydrique

pour un avenir durable » : « Nous

faisons face à un défi de taille, celui

d’améliorer notre production afin de

répondre à une demande mondiale

croissante, tout en rationalisant notre

utilisation de l’eau et recourant aux

ressources non conventionnelles. »

Une adaptation vitale : en effet,

au Maroc, les réserves des barrages

sont à 10 % de leur niveau habituel. Le

stress hydrique commence à impacter

l’approvisionnement en eau des villes.

DR

80 AFRIQUE MAGAZINE I 430 – JUILLET 2022


Pour y faire face, l’Office national de

l’électricité et de l’eau potable (ONEE)

du royaume mise notamment sur des

usines de dessalement d’eau de mer

(celle d’Agadir, érigée en trente-six

mois, doit à terme traiter 400 000 m 3

par jour) ainsi que sur la traque des

fuites dans le réseau de canalisations.

L’eau est un enjeu majeur

de développement durable pour

le Groupe OCP. L’engagement

du groupe en matière de gestion

durable des ressources hydriques

a pris davantage d’ampleur depuis

la mise en place en 2008 d’une

« stratégie Eau », reposant sur la

rationalisation de la consommation

de l’eau dans tout le processus de

production et sur la priorisation

de la mobilisation des ressources

en eaux non conventionnelles.

En 2021, 30 % des besoins en eau

d’OCP ont été satisfaits à partir de

sources dites « non conventionnelles »

(issues du dessalement de l’eau de

mer ou du traitement des eaux usées

urbaines). Le Groupe OCP accélère

son programme « Eau » afin de se

dispenser à 100 % de l’utilisation

de l’eau conventionnelle d’ici 2026 :

« Ce programme a été conçu pour

satisfaire tous nos besoins industriels

en eau à partir des ressources non

conventionnelles », explique le groupe.

« Nous utilisons les eaux usées d’origine

urbaine, une fois traitées, dans le

lavage du phosphate. » Trois stations

d’épuration ont été construites sur

les sites OCP de Khouribga, Benguerir

et Youssoufia, afin de valoriser plus

de 10 millions de m 3 par an. Deuxième

source d’eau non conventionnelle

de cette stratégie : le dessalement de

l’eau de mer. « Notre complexe à Jorf

Lasfar est desservi par l’une des plus

grandes stations de dessalement

du pays », avec une capacité de

25 millions de m 3 par an, à terme

Record d’investissements

directs étrangers au Rwanda

Le pays a reçu 3,7 milliards de dollars d’IDE en 2021.

L’agence de notation financière Fitch Ratings juge cependant

sa dette « très risquée ».

Le Rwanda a enregistré 3,7 milliards de dollars d’investissements directs

étrangers (IDE) en 2021, contre 1,3 milliard l’année précédente.

Un nouveau record pour ce pays enclavé d’environ 13 millions

d’habitants pour 26000 km 2 . « La performance de 2021 démontre les gains

de nos efforts de relance économique », s’est félicitée Clare Akamanzi,

présidente du Rwanda Development Board (RDB).

En 2015, Kigali s’est doté d’un nouveau code des

investissements afin d’offrir des allégements fiscaux

et autres incitations aux investisseurs étrangers,

une stratégie qui semble payer. « Réaliser cet exploit

contre toute attente » en raison de l’impact de la

pandémie sur les échanges mondiaux, est « un

signe de la confiance continue des investisseurs

dans le Rwanda », pour Clare Akamanzi.

Selon le RDB, les secteurs de la construction,

de l’immobilier et de l’industrie représentent 72 %

du montant des investissements de l’année. En pleine renaissance après

le génocide de 1994, le pays des mille collines mise aussi sur ses atouts

touristiques (parcs nationaux, bon réseau routier et sécurité), sponsorisant

des publicités « Visit Rwanda » sur les maillots des footballeurs d’Arsenal

et du PSG. Un bémol cependant : l’agence de notation Fitch Ratings,

si elle reconnaît les « efforts de gouvernance » de Kigali, a estimé début

mai que la dette du pays demeure « très risquée ». Pour la première fois

depuis une décennie, la Banque centrale du Rwanda a augmenté ses taux

directeurs, afin de limiter l’inflation qui frappe tout le continent. ■

étendu à 40 millions. Le groupe compte

aussi déployer de nouvelles unités

mobiles de dessalement sur ses sites de

production d’engrais. Enfin, l’innovation

et la recherche & développement étant

au cœur de la stratégie de croissance

d’OCP, plusieurs projets sont lancés

avec des partenaires tels que l’Université

Mohammed VI Polytechnique

(UM6P), afin de développer des

solutions disruptives d’optimisation

Kigali

s’est doté d’un

nouveau code

afin d’offrir

des allégements

fiscaux.

d’eau et recourir aux technologies

de traitement d’eau les plus durables.

En Afrique du Nord, les

disponibilités en eau par habitant

ont diminué de plus de 30 % en vingt

ans, à cause des effets conjugués

du réchauffement climatique et de

la démographie : au Maroc, 600 m 3

d’eau par an et par habitant sont

désormais disponibles, contre

2 600 dans les années 1960. ■

AFRIQUE MAGAZINE I 430 – JUILLET 2022 81


BUSINESS

Abderrahmane Berthé

SECRÉTAIRE GÉNÉRAL DE L’ASSOCIATION DES COMPAGNIES AÉRIENNES AFRICAINES (AFRAA)

« Les chiffres sont en hausse »

La crise du Covid-19 avait mis le transport aérien entre parenthèses. Mais

les compagnies africaines ont souvent su compenser la chute du tourisme

par l’accroissement de leur activité fret, et le retour progressif des voyageurs

promet des jours meilleurs. Le secrétaire général de l’AFRAA répond

depuis Nairobi à nos questions. propos recueillis par Cédric Gouverneur

AM : Vous vous trouviez mi-juin au sommet MRO Africa,

à Johannesbourg, qui rassemble les acteurs de la

maintenance aérienne. Comment était l’ambiance ?

Abderrahmane Berthé : Cette réunion rassemble

chaque année les compagnies aériennes, les directeurs

de maintenance et les équipementiers. Les discussions

concernaient notamment les certifications des centres de

maintenance : afin de les préserver, les techniciens doivent

conserver un certain niveau d’expérience récente. Or, lors du

Covid, les flottes ont dû être réduites, et beaucoup de centres

de maintenance ont diminué leurs effectifs. Il est donc

difficile de maintenir les agréments. Ces problèmes

étaient en discussion. Mais l’ambiance est à

l’optimisme, car on constate une amélioration

progressive : les chiffres sont en hausse.

Comment le ciel africain

se remet-il de la crise ?

Nous sommes à deux tiers du trafic

qui existait avant le Covid (66,3 %),

et les trois quarts de l’offre de sièges

d’avant est désormais disponible

(76,6 %). 92 % des routes sont

rouvertes. Mais il y a encore e

des pertes : on estime le

déficit de chiffre d’affaires

pour les compagnies

en 2022 à 4,1 milliards

de dollars. Malgré tout,

la situation s’améliore.

Le tourisme peut-il revenir à ses niveaux

d’avant mars 2020 ?

Sa croissance se poursuit, on reviendra aux chiffres

d’avant la pandémie, et on les dépassera même. Reste

à savoir dans quels délais… Il y a encore dans plusieurs

pays des restrictions sanitaires aux voyages. Et la hausse

récente des contaminations dans certains pays est une

source d’inquiétude. Mais avec le temps, on reviendra

aux niveaux de fréquentation touristique d’avant 2020.

Durant la pandémie, l’activité cargo a bondi de 33 %!

Cette proportion se maintient-elle aujourd’hui ?

Pendant la crise sanitaire, des compagnies ont

converti certains avions de ligne en avions-cargos

pour engranger des revenus complémentaires.

Aujourd’hui, le cargo se développe en Afrique :

cette activité a plus que doublé, passant

de 10 à plus de 20 %! Cette tendance

va se confirmer : la Zone de libre-échange

continentale africaine (ZLECAF) a

notamment pour objet le développement

du commerce intra-africain. Celui-ci

est historiquement bas : environ

20

%, contre au moins 50 %

sur les autres continents.

Son développement ne

peut que favoriser l’activité

cargo. Autre raison :

l’essor de l’e-commerce.

Les transports par route

DR

82 AFRIQUE MAGAZINE I 430 – JUILLET 2022


et par rail sont relativement peu développés en Afrique,

l’avion constitue donc le seul moyen de transport rapide.

Beaucoup de compagnies l’ont compris et misent sur le

cargo. Le souci est que les infrastructures aéroportuaires

ne sont pas toujours au niveau. Pendant le Covid, lorsqu’il

fallait stocker les doses de vaccins à très basse température,

on s’est aperçu du manque de chambres frigorifiques.

Il faut aussi moderniser la numérisation des procédures

de douanes, la documentation électronique. La ZLECAF

va permettre de baisser les taxes et les tarifs entre pays,

et va faire croître le commerce intra-africain. Elle aura un

impact sur l’activité passager comme sur l’activité cargo.

Ethiopian Airlines est l’une des seules compagnies

au monde à avoir dégagé des bénéfices en 2020 !

Comment l’expliquer ?

Elle n’a pas reçu d’aide pendant la crise

sanitaire, donc son succès est d’autant plus

remarquable. Cette compagnie a réussi à mettre

en place un business plan, avec des objectifs très

précis, notamment grâce à la digitalisation et

la transformation d’une vingtaine d’avions de

ligne en cargos. Aussi, l’aéroport international

d’Addis-Abeba a bénéficié de nombreux

investissements. Grâce à un réseau très efficace

et à une structure de coût maîtrisée, elle a pu

s’adapter et reprendre très vite ses activités.

À l’inverse, les inquiétudes demeurent

pour South African Airways (SAA) : le plan

de sauvetage est-il en passe de la sauver ?

SAA et les autorités sud-africaines ont

mis en place un plan de sauvetage avec des

partenaires stratégiques, qui est en train d’être

déroulé. Un accord doit être annoncé à la fin de

l’année. Cette compagnie a été dans le passé la première sur

le continent. L’Afrique du Sud est un marché très dynamique,

aussi bien pour le fret que pour le tourisme : avec un plan

de sauvetage solide, une restructuration, une flotte adaptée

et un réseau efficace, SAA peut revenir dans la course.

L’AFRAA demande la baisse des taxes

aéroportuaires : où en est-on ?

Cette baisse est une requête récurrente. Le niveau

des taxes reste trop haut dans certaines régions. En Afrique

de l’Ouest et centrale, elles représentent jusqu’à 40 %

du prix du billet ! C’est trois fois plus qu’en Afrique de

l’Est. Il est impossible de développer le trafic aérien avec

de tels coûts. L’AFRAA a fait de nombreux plaidoyers en

ce sens, sans succès. Nous devons réunir l’ensemble des

acteurs du secteur, trouver des solutions et les présenter

aux décideurs. La question des taxes a été à l’agenda

d’un séminaire fin juin. Il y a aussi celle des visas, qui

complique les voyages : sur ce point, l’Union africaine veut

faciliter la circulation des personnes sur le continent.

La Banque africaine d’import-export (Afreximbank)

souhaite créer une société de leasing…

Le projet est toujours en cours. Accéder aux

financements est difficile, les coûts sont là aussi élevés,

comparé aux autres continents. Nous collaborons

avec l’Afreximbank et la BAD sur ce projet.

Comment concilier objectif de lutte contre

le réchauffement climatique et expansion

du transport aérien ?

Nous avons mis en place en 2016 le programme

de réduction Carbon Offsetting and

Reduction Scheme for International

Le

niveau des taxes

aéroportuaires

reste trop haut

dans certaines

régions.

En Afrique

de l’Ouest et

centrale, elles

représentent

jusqu’à 40 %

du prix du billet !

Aviation (CORSIA). L’évolution

technologique des avions permet de réduire

leur impact carbone. Dans le temps, de

vieux appareils, qui dégageaient beaucoup

de CO 2

, volaient en Afrique. Désormais,

les flottes se sont modernisées, avec

des Boeing 787 Dreamliner, des A350.

Cette amélioration permet de réduire

les émissions. Le souci que nous avons

par rapport à la mise en œuvre de ce

programme est que les agrocarburants

coûtent très cher, trois à quatre fois plus que

le kérosène. Faut-il augmenter la production

d’agrocarburants, en incitant les paysans

à en cultiver ? Mais qu’en sera-t-il de

la sécurité alimentaire ? Ce sont là des

questions à prendre en considération.

Les projets dans l’hydrogène et l’électrique sont encore

en cours de développement, mais tout peut aller vite :

le transport aérien a seulement un siècle d’existence !

Les bonds technologiques réalisés sont incroyables.

Ces dernières années, beaucoup de terminaux

ont été bâtis, rénovés ou étendus (notamment

par des entreprises de Chine et de Turquie) :

les infrastructures aéroportuaires sur le continent

sont-elles désormais satisfaisantes ?

De nombreux efforts de modernisation ont été accomplis,

mais il reste à faire. Ces investissements nécessitent

beaucoup d’argent. En février, l’Union africaine a organisé

un séminaire sur le développement des infrastructures :

leur amélioration fait partie des piliers de la mise en œuvre

du Marché unique du transport aérien africain (MUTAA). ■

AFRIQUE MAGAZINE I 430 – JUILLET 2022 83


BUSINESS

Ecobank va déployer

Farm Pass

Un million de paysans utilisent

cet outil dans trois pays

d’Afrique de l’Est, dont le Kenya.

La plate-forme numérique de Mastercard qui aide les petits agriculteurs

pourra désormais bénéficier du réseau du groupe bancaire, présent dans la plupart

des pays d’Afrique subsaharienne.

Lancée en 2015 par le

réseau de cartes bancaires

Mastercard, Farm Pass est

une plate-forme numérique

qui permet aux petits exploitants

de se connecter de façon sécurisée

aux systèmes financiers et agricoles.

Ils peuvent ainsi accéder plus facilement

au marché, y écouler leur production

à des prix plus équitables, et constituer

à terme un profil de transactions

numériques pouvant renforcer leur

crédibilité auprès des banques, afin

d’obtenir des financements aptes à

faire prospérer leur exploitation. Un

million de paysans utilisent aujourd’hui

Farm Pass dans trois pays d’Afrique

de l’Est (Kenya, Tanzanie et Ouganda),

ainsi qu’en Inde. La plate-forme leur

aurait permis d’obtenir des prix de

vente de 25 à 50 % plus élevés et, grâce

aux marges ainsi dégagées, d’accroître

la productivité de leurs récoltes. Or,

Farm Pass va pouvoir démultiplier

sa zone d’action en Afrique : à Abidjan,

le 14 juin dernier, Mastercard et

le groupe Ecobank ont conclu un

partenariat afin d’étendre la couverture

de Farm Pass au réseau de la banque

en Afrique subsaharienne, qui comporte

36 pays, du Sénégal au Mozambique

et de l’Afrique du Sud au Tchad (seuls la

Corne, le Soudan, Madagascar, l’Angola

et le Botswana ne sont pas concernés).

« La question de la sécurité

alimentaire revêt un caractère critique

SHUTTERSTOCK

84 AFRIQUE MAGAZINE I 430 – JUILLET 2022


MICHAEL LUMBROSO/RÉA

et urgent à l’heure actuelle. Nous

devons donc nous hisser à la hauteur

de ce défi en créant des opportunités

de croissance tout au long de la chaîne

de valeur en Afrique, a déclaré le

PDG d’Ecobank, Ade Ayeyemi. Notre

partenariat avec Mastercard intervient

opportunément pour accélérer

l’accès des petits exploitants aux

services financiers », indispensables

à la réalisation du plein potentiel

agricole du continent. Selon le cabinet

McKinsey, alors que 60 % de la

population d’Afrique subsaharienne

est composée de petits exploitants

agricoles, seuls 3 % bénéficient d’un

crédit bancaire. Un sous-financement

qui limite l’aptitude de l’écrasante

majorité des petits paysans à

surmonter une période de mauvaise

récolte ou de chute des cours. Ce

partenariat permettra « de rendre

l’agriculture en Afrique plus rentable,

plus compétitive et plus résiliente,

contribuant ainsi à la croissance

économique du continent », estime

Ade Ayeyemi. Farm Pass fait partie

intégrante de Community Pass, une

plate-forme numérique via laquelle

Mastercard entend connecter à

l’économie numérique 1 milliard de

personnes et 50 millions de micro

et petites entreprises d’ici 2025.

Ce partenariat « s’inscrit dans

l’esprit de la Facilité africaine de

production alimentaire d’urgence »,

approuvée par la Banque africaine

de développement (BAD) afin « d’aider

les pays à stimuler la production et la

productivité des principaux produits

de base sur le continent », a précisé

Solomon Quaynor, vice-président

de la BAD chargé du secteur privé.

L’initiative vise à mobiliser 1,5 milliard

de dollars en deux ans afin d’accroître

la production agricole continentale,

l’approvisionnement en céréales étant

mis à mal par le conflit en Ukraine. ■

La Namibie mise

sur l’hydrogène vert

L’idée est de le produire à partir du soleil et de l’eau

de mer, puis de l’exporter vers Europe.

Avec 3500 heures de soleil

par an, la Namibie (2,5 millions

d’habitants) est dotée d’un

gigantesque potentiel en énergie

solaire. Or, elle importe 60 à 70 %

de son électricité depuis l’Afrique du

Sud – et notamment de ses centrales

à charbon. Durement impacté par le

réchauffement climatique (sécheresses

et inondations s’y succèdent), le pays

ne veut plus dépendre des énergies

fossiles de son voisin : les autorités

souhaitent donc se lancer dans la

production d’hydrogène « vert » (issu

des énergies renouvelables). Le principe

est de produire de l’électricité avec

l’énergie solaire, puis de procéder à

la désalinisation et à l’électrolyse d’eau

de mer, afin de détacher l’hydrogène

des molécules d’eau. Sur la côte sud

du pays, à Tsau Khaeb, le groupe

Le pays est doté

d’un gigantesque potentiel

en énergie solaire.

industriel allemand Enertrag bâtit

une centrale apte à produire 5 000 MW

et 300 000 tonnes d’hydrogène

vers 2026. Cet hydrogène pourrait

ensuite être exporté vers l’Europe :

l’UE cherche en effet à réduire sa

dépendance au gaz russe et à atteindre

la neutralité carbone en 2050. Pour

cela, elle devrait importer 10 millions

de tonnes d’hydrogène par an. Afin de

convaincre les investisseurs européens,

une importante délégation namibienne

s’est rendue en mai à Paris, à Berlin,

à Davos (au Forum économique

mondial) ainsi qu’à Rotterdam (au

World Hydrogen Summit). Berlin a déjà

promis une enveloppe de 40 millions

d’euros, estimant que la Namibie

pourrait produire un hydrogène

entre 1,5 et 2 euros le kilo, soit le

prix le plus compétitif au monde. ■

AFRIQUE MAGAZINE I 430 – JUILLET 2022 85


VIVRE MIEUX

Pages dirigées par Danielle Ben Yahmed, avec Annick Beaucousin et Julie Gilles

LES VACANCES, C’EST FAIT

POUR ÊTRE HEUREUX

ET POURTANT, UNE PIQÛRE D’ABEILLE, UNE ALLERGIE INSOUPÇONNÉE, UNE BACTÉRIE

MALVEILLANTE PEUVENT VOUS GÂCHER LA VIE… CONSEILS.

ON PENSE AU RISQUE D’ACCIDENT lors des baignades des

enfants. Au coup de chaleur, qu’il faut prévenir en restant

au frais et en buvant régulièrement. Mais si l’on ne fait pas

attention, d’autres soucis courants peuvent arriver…

L’OTITE DU BAIGNEUR

Lors d’une otite externe, des bactéries présentes dans

l’eau entraînent une infection du conduit auditif. Une douleur

lancinante se met à tarauder l’oreille ou les deux, et s’amplifie

quand on fait bouger le pavillon ou que l’on appuie dessus.

Quand le mal est là, il faut voir le médecin pour obtenir des

gouttes auriculaires antibiotiques et anti-inflammatoires. Mais

mieux vaut prévenir, en évitant les baignades dans des eaux

douces (type lac) qui n’apparaissent pas claires et peuvent être

davantage sources d’infection que la mer. Avant une baignade,

on peut mettre un peu d’huile d’amande douce dans le conduit

auditif : cela favorise le glissement de l’eau et son évacuation,

et donc protège un peu. Après, il est important de se rincer

les oreilles à l’eau : on penche la tête sur le côté et on les

égoutte (si besoin en bougeant le pavillon), puis on les sèche

avec un mouchoir en papier. Autre très bonne prévention,

surtout si l’on a tendance chaque année à répéter ces otites

estivales : porter des bouchons d’eau lors des baignades (en

pharmacie, ou fabriqués sur mesure par un audioprothésiste).

SHUTTERSTOCK

86 AFRIQUE MAGAZINE I 430 – JUILLET 2022


SHUTTERSTOCK

L’INFECTION URINAIRE

C’est un problème féminin récurrent à la période

estivale et lorsqu’il fait chaud. Cela peut être la conséquence

de plusieurs choses : on transpire, et souvent on s’hydrate

trop peu… Du coup, on urine moins, ce qui laisse le temps

aux bactéries de proliférer dans la vessie. D’autres facteurs

favorisent les infections urinaires, comme le port d’un maillot

de bain humide, d’une lingerie synthétique exacerbant la

transpiration, ou encore des rapports sexuels plus fréquents.

Cette affection provoquant picotements et douloureuses

brûlures, mieux vaut l’éviter autant que faire se peut ! Pour

cela, il est conseillé de boire jusqu’à 2 litres d’eau par jour

s’il fait chaud : ainsi, on urine plus et on « rince » sa vessie.

Mais il faut aller aux toilettes souvent et ne jamais se retenir.

D’autre part, on évite les vêtements favorisants et très serrés.

Et on vide sa vessie après chaque rapport sexuel. Dès que l’on

sent les premiers signes d’une infection, boire 1 litre d’eau en

moins de 2 heures, et en boire tout au long de la journée peut

couper court à son installation. On peut prendre en plus un

complément alimentaire à base de cranberry, qui diminue la

virulence des bactéries en cause et limite leur multiplication

dans la vessie. Mais si les symptômes ne s’améliorent pas,

la prescription d’un traitement antibiotique s’impose.

LA MYCOSE DU PIED

En période estivale, on marche davantage pieds nus : résultat,

des peaux mortes laissées sur le sol par un sujet atteint peuvent

nous infecter. Aidés par la chaleur et l’humidité, les champignons

responsables s’installent ensuite entre les orteils et/ou sous le

pied, et provoquent alors rougeurs et démangeaisons. Pour

prévenir, on évite de marcher pieds nus dans les lieux publics.

Sinon, on les savonne au plus tôt. Si quelqu’un est atteint à la

maison, on prend les mêmes précautions. Par ailleurs, il est

important de bien sécher ses pieds après la toilette, de privilégier

des chaussures aérées et d’éviter de porter des baskets non-stop.

Si l’on transpire beaucoup des pieds, un anti-transpirant peut

être utile. À la première alerte, on applique un antimycosique

vendu sans ordonnance. Et l’on désinfecte ses chaussures avec

une poudre antifongique afin d’éviter une recontamination.

L’HERPÈS LABIAL

Agressant la peau, les ultraviolets peuvent

déclencher un douloureux et inesthétique « bouton

de fièvre », dû au virus de l’herpès. Pour ne pas le subir

plusieurs jours durant, on applique un stick haute protection

solaire sur ses lèvres toutes les 2 heures environ. Et si,

malgré tout, les premiers signes d’herpès labial se font sentir

(démangeaisons, brûlures, gonflement), utiliser rapidement une

crème à base d’aciclovir (antiviral bloquant la multiplication

du virus) peut réussir à stopper la poussée. ■ Annick Beaucousin

ÉVITER LA COLIQUE

NÉPHRÉTIQUE

CETTE CRISE DOULOUREUSE

PEUT ÊTRE PRÉVENUE SIMPLEMENT.

UNE PERSONNE SUR DIX ENVIRON sera

un jour touchée par une crise de colique

néphrétique. Celle-ci provoque de violents

maux de ventre, obligeant à consulter, et est

due à des calculs rénaux : ces « cailloux », qui

se forment dans les voies urinaires et finissent

par les obstruer, ont tendance à récidiver.

Pour prévenir, une bonne hydratation est

essentielle, et encore plus quand il fait chaud :

il faut ainsi boire 1,5 litre d’eau au quotidien, voire

2 litres si l’on a déjà été touché par cette affection.

Il est également conseillé de boire un grand verre

d’eau au coucher pour limiter la concentration des

urines la nuit. Autrement, les fruits et les légumes

ont un effet protecteur. En revanche, un manque

de calcium peut favoriser les calculs rénaux : il faut

ainsi consommer 2 à 3 laitages par jour, et sinon

boire une eau riche en calcium (à plus de 200 mg).

Si les crises sont de plus en plus fréquentes,

cela peut être dû à une augmentation de la

consommation de viande : l’excès de protéines

favorise en effet la formation de calculs. Cela

vaut aussi pour l’excès de sel. Attention donc

également à ces deux points ! ■ Julie Gilles

AFRIQUE MAGAZINE I 430 – JUILLET 2022 87


VIVRE MIEUX

L’ALIMENTATION SANTÉ :

DÉMÊLONS LE VRAI DU FAUX

NOUS SOMMES TOUS INFLUENCÉS PAR DES IDÉES QUI CIRCULENT SUR LA NUTRITION.

ON VOUS AIDE À FAIRE LE TRI.

•Plus les fruits et légumes sont colorés,

plus ils apportent d’antioxydants

VRAI : Sortes de supervitamines, les antioxydants sont

magiques. Ils ont une action anti-inflammatoire, luttent

contre le vieillissement de l’organisme, stimulent les

métabolismes d’une bonne santé. Quelques exemples…

La couleur jaune-orange des carottes, melons, mangues,

abricots apporte du bêtacarotène, qui se transforme en

vitamine A, essentielle à la vision, à la peau et à l’immunité.

Le rouge des tomates, poivrons, fruits rouges apporte du

lycopène, qui stimule les autres antioxydants et favorise

l’absorption des vitamines au niveau digestif. Le vert des kiwis,

salades, épinards apporte de la lutéine et de la zéaxanthine,

bénéfiques pour le système cardiovasculaire et la vision.

Quand au bleu-violet des aubergines, prunes, raisins noirs,

petites baies, il fournit du resvératrol, essentiel à la fluidité

du sang, la souplesse des vaisseaux et la fonction cognitive.

•Il faut limiter les œufs

FAUX : On pourrait en manger autant que l’on veut.

Contrairement à une croyance, ils ne font pas monter

le taux de cholestérol : le cholestérol des aliments (ici le

jaune d’œuf) a peu d’influence sur le cholestérol sanguin.

Les œufs sont des aliments de très bonne qualité nutritive

car riches en protéines, fer, vitamines et oligo-éléments.

•Toutes les huiles se valent

FAUX : Aucune ne possède une composition nutritionnelle

parfaite, mais elles sont complémentaires. Il faut ainsi les

varier. L’huile d’olive, riche en acides gras monoinsaturés,

réduit le risque de maladies cardiovasculaires. Celles de

noix, colza, lin et germe de blé sont riches en oméga 3,

des acides gras que l’on ne consomme pas assez, or ils

participent au bon fonctionnement des organes et du système

cardiovasculaire. Quant à l’huile de tournesol, riche en

oméga 6 (comme celles d’arachide ou de maïs) – souvent en

excès dans notre assiette –, elle est à réserver pour la cuisson

et les fritures car elle supporte les hautes températures.

•Les yaourts sont excellents pour la santé

VRAI : Nature et non sucrés, ils sont très sains et ont de

bonnes qualités nutritionnelles : fort apport en calcium

(deux yaourts par jour couvrent presque la moitié des

besoins quotidiens), en protéines et en vitamines. Ils

contiennent en outre peu de lactose (sucre du lait), que l’on

digère parfois mal adulte. Enfin, ils apportent des ferments

vivants ou probiotiques, qui ont une bonne influence sur

la flore intestinale et sont ainsi bénéfiques pour la santé.

•La banane contient trop de sucre

FAUX : Certes, elle est sucrée, mais tellement riche

en fibres qu’elle est moins sucrée qu’une tartine

de pain blanc industriel. Ses sucres sont assimilés

lentement et n’ont pas d’impact néfaste. Riche en

magnésium, elle est de plus antistress et antifatigue.

•Le pain et les féculents font grossir

FAUX : Pas plus que d’autres aliments, et sans doute moins

que bien des plats industriels préparés. En outre, manger

un peu de pain (complet de préférence) et de féculents

au repas « cale », et limite donc la sensation de faim. ■ A.B.

SHUTTERSTOCK

88 AFRIQUE MAGAZINE I 430 – JUILLET 2022


En bref

LES BONS RÉFLEXES FACE À L’ACNÉ

CE QU’IL FAUT FAIRE (ET NE PAS FAIRE) POUR LIMITER

GRANDEMENT LA SURVENUE DES BOUTONS.

Covid-19

et vitamine D

◗ Au début de la pandémie,

quelques données ont laissé

penser que la vitamine D

avait un intérêt dans les

formes graves du Covid-19.

Cela a depuis peu été

confirmé par une étude

au CHU d’Angers, en

France : l’administration

de vitamine D à forte

dose dans les 72 heures

après le diagnostic chez

les personnes âgées

réduit le risque de décès

et évite les formes graves

dues à des variants.

SHUTTERSTOCK

L’ACNÉ EST PROVOQUÉE par une

trop grande sécrétion de sébum :

celui-ci s’accumule dans le canal

excréteur des glandes sébacées,

finissant par donner des points noirs

ou blancs et des boutons, parfois

avec une inflammation (rougeur).

Pour lutter contre ces désagréments,

il est important de nettoyer sa peau

sans l’agresser, sinon elle réagit en

produisant encore davantage de sébum.

Tous les gestes doivent être doux,

sans frottement ! Et tout tripotage des

boutons est à éviter formellement.

Côté produits, on les choisit

doux, du type savon dermatologique,

crème hydratante fluide non grasse

et non comédogène. Et on proscrit les

gels douches irritants et tout ce qui

contient alcool et antiseptiques. Le

maquillage est possible, mais doit rester

léger : on évite ainsi les fonds de teint

traditionnels, les poudres, et on opte

pour une crème fluide non-comédogène

ou destinée aux peaux acnéiques.

Et le démaquillage est capital.

Il faut aussi se méfier du soleil.

Certes, les UV ont une action antiinflammatoire

et, sous leur effet, la

peau s’épaissit, faisant quasiment

s’envoler les boutons. Mais le sébum

s’accumule en profondeur, et ils

resurgissent de plus belle à l’arrêt

des expositions. Pour éviter cela, on

s’expose modérément et on applique

une protection solaire non grasse.

En ce qui concerne l’alimentation,

attention à tout ce qui est produits

sucrés, sodas, etc., le sucre jouant un rôle

aggravant. En revanche, une alimentation

riche en fruits et légumes est bienfaitrice.

Si les boutons s’installent malgré

tout, il ne faut pas attendre pour

consulter : plus tôt on traite, moins on

risque une aggravation et d’éventuelles

cicatrices. Des soins locaux pour réduire

la production de sébum peuvent être

prescrits. Au besoin, des antibiotiques

par voie orale ont en plus une action

anti-inflammatoire. Au bout de trois

mois, si ces traitements font peu effet,

il peut être envisagé de recourir à

l’isotrétinoïne, un traitement très

efficace, mais souvent aux forts effets

secondaires (sécheresse de la peau et

des muqueuses, état dépressif…). ■ J.G.

Week-end et

grasses matinées

◗ Dormir davantage

le matin le week-end est

tentant pour essayer de

récupérer… Mais une étude

menée en Arizona (revue

Sleep) montre qu’avoir

des horaires décalés entre

la semaine et le week-end

n’est pas bon pour la santé :

cela peut ainsi augmenter

le risque cardiaque,

détériorer la qualité des

nuits et, paradoxalement,

entraîner fatigue

et somnolence.

AFRIQUE MAGAZINE I 430 – JUILLET 2022 89


LES 20 QUESTIONS

Djely Tapa

La chanteuse malienne basée au Québec

revisite ses RACINES GRIOTIQUES

à travers un électro futuriste. Porteuse

d’espoir, sa voix puissante célèbre

l’africanité et chante les luttes féministes.

propos recueillis par Astrid Krivian

1 Votre objet fétiche ?

Trois pierres offertes par ma grand-mère.

2 Votre voyage favori ?

En Colombie, à Cali. Ses habitants sont comme

des cousins. C’est comme si j’avais vécu là-bas.

3 Le dernier voyage que vous avez fait ?

Angoulême, pour le festival Musiques Métisses.

Je suis fière et honorée car ma mère, la grande

griotte Kandia Kouyaté, y avait joué en 1984.

4 Ce que vous emportez toujours

avec vous ?

Une couverture pour me

pelotonner et dormir en voyage.

5 Un morceau de musique ?

« Ave Maria », de Ginette Reno,

et « Ibalan », de Kandia Kouyaté.

Quand je perds espoir, je les écoute.

6 Un livre sur une île déserte ?

Barokan, Djely

Tapa/Label 440.

Sous l’orage, de Seydou Badian Kouyaté, l’un des pères

de l’indépendance du Mali. Il a écrit l’hymne national.

Et m’a donné envie de poursuivre mes études.

7 Un film inoubliable ?

L’hilarante comédie La Grande Séduction,

du Québécois Jean-François Pouliot.

8 Votre mot favori ?

« Africanité. »

9 Prodigue ou économe ?

Économe. Et j’aime les friperies :

le vêtement a un vécu, une histoire.

10 De jour ou de nuit ?

De nuit. Elle m’apporte la paix. Je suis très

productive. Dès que je couche mes enfants,

la partie « business » de ma vie commence.

J’écris, je chante, je traduis mes chansons…

11 Twitter, Facebook, e-mail,

coup de fil ou lettre ?

Beaucoup de textos et d’e-mails. TikTok

et Facebook de temps en temps.

12 Votre truc pour penser

à autre chose, tout oublier ?

Cuisiner. Ma pièce préférée est la cuisine,

où se tiennent les causeries avec mes

enfants. J’adore le mafé, la sauce d’arachide

agrémentée de gombos, d’épinards…

13 Votre extravagance favorite ?

Apprendre à piloter un avion. Les

turbulences sont mes moments favoris !

14 Ce que vous rêviez d’être

quand vous étiez enfant ?

Médecin. J’aime aider, prendre soin des autres.

J’ai étudié la médecine pendant deux ans.

La musique est aussi une façon de soigner.

15 La dernière rencontre

qui vous a marquée ?

Un jeune homme errant, l’air dépressif,

dans un tramway. Il ne portait pas de

chaussures. Son image ne me quitte plus.

16 Ce à quoi vous êtes incapable

de résister ?

Les enfants. J’aime leur naïveté, leur sincérité.

Comme eux, je veux croire à la bonté de chacun.

17 Votre plus beau souvenir ?

Les moments d’intimité avec ma mère,

ma sœur. Voyager, chanter, rire…

18 L’endroit où vous aimeriez vivre ?

À Salento, en Colombie. Un havre de paix

sur la montagne, des arbres à perte de vue…

19 Votre plus belle déclaration d’amour ?

Quand j’étais ado, lors du festival Caribana, à Toronto,

un garçon m’a demandé en mariage, bague à l’appui.

C’était peut-être un jeu, mais j’ai trouvé ça très beau !

20 Ce que vous aimeriez que l’on retienne

de vous au siècle prochain ?

Que j’ai donné un peu de force, d’estime

de soi et de confiance à des femmes. ■

JYPHEAL POUR ETALLON GROUP

90 AFRIQUE MAGAZINE I 430 – JUILLET 2022


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