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AM 431-432

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NUMÉRO

431-432

EN VENTE

DEUX

MOIS

Édito TUNISIE,

ET MAINTENANT ?

par Zyad Limam

CÔTE D’IVOIRE

Au pays des bâtisseurs

Un maxi-Découverte de 28 pages

spécial grands travaux

L’usine d’eau potable de la Mé.

DJ Snake,

le Franco-Algérien qui fait

danser le monde

FORÊTS : L’AFRIQUE,

DERNIER POUMON

DE LA PLANÈTE ?

Enquête sur l’un des ultimes patrimoines verts

de l’humanité. Un bien commun menacé.

PORTRAIT

Clarence

Thomas

Juge à la Cour

suprême, Noir le plus

puissant d’Amérique

431-432 - AOÛT-SEPTEMBRE 2022

L 13888 - 431 - F: 5,90 € - RD

TUNISIE (2)

Promenades

au bout

des îles

Zembra.

+

INTERVIEWS

Yasmina Khadra

« L’ÉCRITURE EST

UN VOYAGE INITIATIQUE »

Beata Umubyeyi

Mairesse

« J’AI TROUVÉ

MA PLACE DANS

LA LITTÉRATURE »

France 5,90 € – Afrique du Sud 49,95 rands (taxes incl.) – Algérie 320 DA – Allemagne 6,90 €

Autriche 6,90 € – Belgique 6,90 € – Canada 9,99 $C – DOM 6,90 € – Espagne 6,90 € – États-Unis 8,99 $

Grèce 6,90 € – Italie 6,90 € – Luxembourg 6,90 € – Maroc 39 DH – Pays-Bas 6,90 € – Portugal cont. 6,90 €

Royaume-Uni 5,50 £ – Suisse 8,90 FS – TOM 990 F CFP – Tunisie 7,50 DT – Zone CFA 3500 FCFA ISSN 0998-9307X0 07X0


Je conjugue

efficacité et

durabilité.

NICOLAS KOUASSI

CONDUCTEUR D’ENGIN, FORMATEUR

SC BTL-06/22- Crédits photos : © Révolution plus.

MOBILISER plus POUR FAIRE FACE AUX ENJEUX ENVIRONNEMENTAUX

Grâce à des pratiques vertueuses et par l’innovation, Bolloré Transport & Logistics se

mobilise pour préserver l’environnement. Des solutions sont mises en place pour réduire

l’impact de nos activités. Nous sommes engagés dans des démarches de certifications

pointues, à l’image du Green Terminal déployé sur tous nos terminaux portuaires.

NOUS FAISONS BIEN plus QUE DU TRANSPORT ET DE LA LOGISTIQUE


édito

PAR ZYAD LIMAM

LA TUNISIE, SUITE ET SUITE…

Voilà, les jeux sont (provisoirement) faits. Kaïs

Saïed a fait adopter sa nouvelle constitution. La

participation aura été faible, le débat largement

tronqué. Mais il aura eu gain de cause. La Tunisie

entre dans un nouveau régime, marqué par un

pouvoir présidentiel fort, des contre-pouvoirs limités.

On peut reconnaître au président de l’obstination,

et suffisamment de sens politique pour s’imposer.

Il a fait tomber la deuxième République sans coup

férir, il est soutenu visiblement par l’appareil d’État.

Que la deuxième République ait été un échec, personne

véritablement ne le remet en cause, sauf ceux

qui ont profité de ce modèle hybride pour prospérer.

Et gouverner. Et s’enrichir. Difficile aussi de passer de

plus d’un demi-siècle d’autoritarisme (Bourguiba,

1957-1987, et Ben Ali, 1987-2011) à une démocratie

opérationnelle en un clin d’œil historique. Et puis, la

révolution était multiple dans sa nature. Elle mobilisait

des élites avant tout soucieuses de modernisation

politique. Mais aussi des couches plus populaires,

moins « politiques », qui aspiraient surtout à la dignité,

à l’égalité, à la promotion économique.

Pourtant, le renouveau ne pourra pas venir en

« relativisant » les acquis de la révolution. La Tunisie

a besoin de centralité, d’autorité, d’une forme de discipline,

mais pas aux dépens des idées démocratiques,

du principe de justice équitable, de la liberté d’expression

et du pluralisme. La Tunisie a besoin d’autorité,

mais pas de l’autorité d’un seul homme, une sorte

de raïs prodigieux et infaillible. Ce modèle-là a été

expérimenté, et on connaît ses limites. Et la Tunisie a

changé. Elle s’est complexifiée, politisée justement.

On peut aussi essayer de « limiter » la Tunisie à

sa nature musulmane et arabe. Évidemment oui,

mais pas seulement. Ce qui fait la richesse de la Tunisie,

sa différence, son apport au monde, y compris

au monde arabo-musulman, c’est sa diversité. Ses

identités multiples. La Tunisie est arabo-musulmane,

elle est méditerranéenne, africaine, elle est berbère,

elle a une histoire juive et même chrétienne, elle fut

Carthage, un empire, elle fut Rome aussi… Si l’on

rejette cette fusion, on étrique la nation, on l’affaiblit.

En l’assumant, on s’ouvre des portes sur le grand large.

On se positionne comme une nation multiple, ouverte

au dialogue, nécessaire et séduisante.

On peut souligner la souveraineté. Le nationalisme.

C’est important. Chaque pays a droit au

respect. Mais chaque pays doit mesurer sa marge

de manœuvre. La Tunisie est fragile, épuisée par une

décennie de désordre. Elle est endettée, elle est divisée.

Le réalisme compte. Rompre avec les uns ou les

autres, avec les États-Unis ou avec l’Europe (principaux

marchés, principales sources de financement),

relève de l’illusion dangereuse. La Tunisie est bordée

de puissants voisins, l’Algérie, la Libye (avec le chaos

permanent) et, au-delà de la Libye, par l’Égypte et

les pays du Golfe. De puissants voisins qui cherchent

à la rendre « compatible » avec leurs propres intérêts.

La souveraineté, dans ce contexte, c’est l’agilité,

la souplesse, en étant capable de dialoguer avec

tous, de conforter cette place de nation ouverte, de

nation carrefour.

Et puis, il y a un enjeu central, celui qui relie

la révolution, les élites et le peuple. La Tunisie

s’appauvrit. Son modèle social (santé, éducation,

formation) se dégrade. Le pays s’endette, sans créer

de valeur ajoutée. Le système est ancien, verrouillé

par les monopoles de fait, le poids du secteur public,

de l’État, des syndicats. La réforme économique est

urgente pour sortir de cette spirale descendante.

Et pour créer des emplois et de la richesse pour le

peuple. La constitution, dans ce domaine, n’offre

pas de solutions magiques. La lutte contre les corrupteurs

ne définit pas un modèle nouveau, efficace,

innovateur. Cette remise en cause, cette remise à

niveau est la plus complexe, la plus exigeante. Parce

que, disons-le, la Tunisie, idéalement placée, pourrait

être riche.

L’histoire n’est pas écrite d’avance. La révolution

continue son chemin. Dans ce chapitre,

Kaïs Saïed cherche à parler au nom de ce peuple. Il

est lui-même « peuple ». Il se sent légitime pour gouverner

quasi seul. En étant ainsi au centre du jeu, le

président assume une immense responsabilité. ■

AFRIQUE MAGAZINE I 431-432 – AOÛT-SEPTEMBRE 2022 3


Zembra.

France 5,90 € – Afrique du Sud 49,95 rands (taxes incl.) – Algérie 320 DA – Allemagne 6,90 €

Autriche 6,90 € – Belgique 6,90 € – Canada 9,99 $C – DOM 6,90 € – Espagne 6,90 € – États-Unis 8,99 $

Grèce 6,90 € – Italie 6,90 € – Luxembourg 6,90 € – Maroc 39 DH – Pays-Bas 6,90 € – Portugal cont. 6,90 €

Royaume-Uni 5,50 £ – Suisse 8,90 FS – TOM 990 F CFP – Tunisie 7,50 DT – Zone CFA 3500 FCFA ISSN 0998-9307X0 07X0

L’usine d’eau potable de la Mé.

Le chantier de la route côtière.

Demain, la tour F dans la perspective du pont de Cocody.

Le parc des expositions et le Convention Center.

Ci-dessus, le stade d’Ébimpé.

Ci-contre, l’université de San Pedro.

AM 431 De couverte couve.indd 47 02/08/2022 12:51

431-432 - AOÛT-SEPTEMBRE 2022

3 ÉDITO

La Tunisie, suite et suite…

par Zyad Limam

6 ON EN PARLE

C’EST DE L’ART, DE LA CULTURE,

DE LA MODE ET DU DESIGN

De l’Afrique au Finistère,

une ferveur sacrée

22 CE QUE J’AI APPRIS

Nadia Hathroubi-Safsaf

par Astrid Krivian

25 C’EST COMMENT ?

Chapeau mossi

et baguette de mil

par Emmanuelle Pontié

94 PORTFOLIO

La force de l’objectif

par Catherine Faye

122 VINGT QUESTIONS À…

Rébecca M’Boungou

par Astrid Krivian

NUMÉRO

431-432

EN VENTE

DEUX

MOIS

TEMPS FORTS

26 Forêts : l’Afrique, dernier

poumon de la planète ?

par Thibaut Cabrera

40 « Justice Thomas »,

l’homme qui veut figer

l’Amérique

par Cédric Gouverneur

76 DJ Snake, ce Franco-Algérien

qui fait danser le monde

par Luisa Nannipieri

82 Malek Lakhal :

« Il est essentiel

de politiser l’intime »

par Catherine Faye

86 Yasmina Khadra :

« L’écriture, ce voyage

initiatique »

par Astrid Krivian

90 Beata Umubyeyi Mairesse :

« J’ai trouvé ma place

dans la littérature »

par Sophie Rosemont

100 La Tunisie au gré des îles

par Frida Dahmani

DÉCOUVERTE

47 CÔTE D’IVOIRE

Le futur est en travaux !

par Zyad Limam et Francine Yao


DÉCOUVERTE

Comprendre un pays, une ville, une région, une organisation

Côte d’Ivoire

Le futur est en travaux !

Infrastructures, urbanisme, routes, eau, énergie

et aussi les stades de la CAN… Le pays investit

pierre par pierre, mètre par mètre.

DOSSIER RÉALISÉ PAR ZYAD LIMAM AVEC FRANCINE YAO

Un dossier de 28 pages

P.6

Édito TUNISIE,

ET MAINTENANT ?

par Zyad Limam

DJ Snake,

le Franco-Algérien qui fait

danser le monde

FORÊTS : L’AFRIQUE,

DERNIER POUMON

DE LA PLANÈTE ?

PORTRAIT

Clarence

Thomas

Juge à la Cour

suprême, Noir le plus

puissant d’Amérique

431-432 - AOÛT-SEPTEMBRE 2022

L 13888 - 431 - F: 5,90 € - RD

CÔTE D’IVOIRE

Au pays des bâtisseurs

Un maxi-Découverte de 28 pages

spécial grands travaux

Enquête sur l’un des ultimes patrimoines verts

de l’humanité. Un bien commun menacé.

TUNISIE (2)

Promenades

au bout

des îles

+

INTERVIEWS

Yasmina Khadra

« L’ÉCRITURE EST

UN VOYAGE INITIATIQUE »

Beata Umubyeyi

Mairesse

« J’AI TROUVÉ

MA PLACE DANS

LA LITTÉRATURE »

AM 431 COUV.indd 1 02/08/2022 20:05

PHOTOS DE COUVERTURE : NABIL ZORKOT - ALAMY

PHOTO - SHUTTERSTOCK - TASOS KATOPODIS/GETTY

IMAGES - N. FAUQUÉ/IMAGES DE TUNISIE.COM - DR

Afrique Magazine est interdit de diffusion en Algérie depuis mai 2018. Une décision sans aucune justification. Cette grande

nation africaine est la seule du continent (et de toute notre zone de lecture) à exercer une mesure de censure d’un autre temps.

Le maintien de cette interdiction pénalise nos lecteurs algériens avant tout, au moment où le pays s’engage dans un grand mouvement

de renouvellement. Nos amis algériens peuvent nous retrouver sur notre site Internet : www.afriquemagazine.com

CHRISTIAN LUTZ

4 AFRIQUE MAGAZINE I 431-432 – AOÛT-SEPTEMBRE 2022


FONDÉ EN 1983 (38 e ANNÉE)

31, RUE POUSSIN – 75016 PARIS – FRANCE

Tél. : (33) 1 53 84 41 81 – Fax : (33) 1 53 84 41 93

redaction@afriquemagazine.com

Zyad Limam

DIRECTEUR DE LA PUBLICATION

DIRECTEUR DE LA RÉDACTION

zlimam@afriquemagazine.com

Assisté de Laurence Limousin

llimousin@afriquemagazine.com

RÉDACTION

Emmanuelle Pontié

DIRECTRICE ADJOINTE

DE LA RÉDACTION

epontie@afriquemagazine.com

Isabella Meomartini

DIRECTRICE ARTISTIQUE

imeomartini@afriquemagazine.com

Jessica Binois

PREMIÈRE SECRÉTAIRE

DE RÉDACTION

sr@afriquemagazine.com

Amanda Rougier PHOTO

arougier@afriquemagazine.com

ONT COLLABORÉ À CE NUMÉRO

Thibaut Cabrera, Jean-Marie Chazeau,

Frida Dahmani, Catherine Faye, Virginie

Gazon, Cédric Gouverneur, Dominique

Jouenne, Astrid Krivian, Luisa Nannipieri,

Sophie Rosemont.

VIVRE MIEUX

Danielle Ben Yahmed

RÉDACTRICE EN CHEF

avec Annick Beaucousin, Julie Gilles.

VENTES

EXPORT Laurent Boin

TÉL. : (33) 6 87 31 88 65

FRANCE Destination Media

66, rue des Cévennes - 75015 Paris

TÉL. : (33) 1 56 82 12 00

ABONNEMENTS

TBS GROUP/Afrique Magazine

235 avenue Le Jour Se Lève

92100 Boulogne-Billancourt

Tél. : (33) 1 40 94 22 22

Fax : (33) 1 40 94 22 32

afriquemagazine@cometcom.fr

P.76

P.86

ALAMY PHOTO - MYRIAM AMRI - JEAN-PIHLIPPE BALTEL/SIPA - PAOLO WOODS

BUSINESS

108 Alimentation :

le grand désordre

mondial

112 Nicolas Bricas :

« L’interdépendance

est devenue

une dépendance »

114 Le streaming s’impose

en Afrique

115 La Gambie

s’engage contre

la déforestation

116 Monaco s’intéresse

de plus en plus à son sud

117 OCP ouvre

des perspectives

au Niger

par Cédric Gouverneur

VIVRE MIEUX

118 Forme : de nouvelles

gyms pour la rentrée

119 N’abusez pas du sel

120 Vitiligo, une maladie

mal connue

121 L’arthrose du pouce :

douloureux, mais

cela se soigne !

par Annick Beaucousin

et Julie Gilles

P.94

P.82

COMMUNICATION ET PUBLICITÉ

regie@afriquemagazine.com

AM International

31, rue Poussin - 75016 Paris

Tél. : (33) 1 53 84 41 81

Fax : (33) 1 53 84 41 93

AFRIQUE MAGAZINE

EST UN MENSUEL ÉDITÉ PAR

31, rue Poussin - 75016 Paris.

SAS au capital de 768 200 euros.

PRÉSIDENT : Zyad Limam.

Compogravure : Open Graphic

Média, Bagnolet.

Imprimeur : Léonce Deprez, ZI,

Secteur du Moulin, 62620 Ruitz.

Commission paritaire : 0224 D 85602.

Dépôt légal : août 2022.

La rédaction n’est pas responsable des textes et des photos

reçus. Les indications de marque et les adresses figurant

dans les pages rédactionnelles sont données à titre

d’information, sans aucun but publicitaire. La reproduction,

même partielle, des articles et illustrations pris dans Afrique

Magazine est strictement interdite, sauf accord de la rédaction.

© Afrique Magazine 2022.

AFRIQUE MAGAZINE I 431-432 – AOÛT-SEPTEMBRE 2022 5


ON EN PARLE

C’est maintenant, et c’est de l’art, de la culture, de la mode, du design et du voyage

« AFRIQUE :

LES RELIGIONS

DE L’EXTASE »,

Abbaye

de Daoulas,

(France),

jusqu’au

4 décembre.

cdp29.fr

Holy 1, série « Vues

de l’esprit », Fabrice

Monteiro, 2014.

6 AFRIQUE MAGAZINE I 431-432 – AOÛT-SEPTEMBRE 2022


L’abbaye de Daoulas, en Bretagne, plonge les visiteurs

dans une ATMOSPHÈRE MYSTIQUE très particulière.

Série « Kimbanguiste », Christian Lutz, 2018.

SPIRITUALITÉ

DE L’AFRIQUE AU FINISTÈRE,

UNE FERVEUR SACRÉE

ORGANISÉE PAR LE MUSÉE d’ethnographie de Genève,

cette exposition invite à découvrir les cultures religieuses

du continent et la ferveur des croyants dans leur recherche

d’une communion avec le divin. De nombreux objets de culte

et d’œuvres d’art (plus de 300 pièces) révèlent la richesse

et la pluralité des pratiques en Afrique et dans la diaspora.

Les rituels et la notion du sacré sont mis en avant à travers

les témoignages des adeptes eux-mêmes : des guérisseurs,

des devins, des danseurs de masques, des chrétiens ainsi

que des pratiquants du vaudou. Cinq installations vidéo

et de fascinantes images de neuf photographes poussent

à réfléchir aux pratiques contemporaines et à l’expression

de l’émotion religieuse, comme la série « Train Church »,

de Santu Mofokeng, datant de 1986, qui immortalise

des trains de banlieue sud-africains transformés en églises

sur la ligne Soweto-Johannesbourg. Pour prolonger

l’expérience, direction les jardins remarquables

de l’abbaye et les ruelles de la commune, investis par trois

artistes afro-descendants : Maïmouna Guerresi, Ayana

V. Jackson et Omar Victor Diop. ■ Luisa Nannipieri

AFRIQUE MAGAZINE I 431-432 – AOÛT-SEPTEMBRE 2022 7


ON EN PARLE

FESTIVAL

MONTPELLIER

CÉLÈBRE LES ARTS

DU MONDE ARABE

Depuis 2006, Arabesques s’est

imposé comme un RENDEZ-VOUS

MULTIDISCIPLINAIRE

incontournable.

MUSIQUE, DANSE, THÉÂTRE, cinéma, humour,

arts visuels… La programmation multidisciplinaire

et éclectique du festival Arabesques met en lumière

tant la jeune garde des scènes contemporaines que les

artistes consacrés, les esthétiques alternatives comme

les traditionnelles. Défricheur de talents et soutien aux

artistes émergents, cet événement, qui jette un pont entre

Orient et Occident, investit différents lieux de Montpellier.

Au sein de la pinède du domaine d’O, une médina

plante son décor à l’ombre des arbres et devient un cœur

palpitant où se croisent ateliers de découverte culinaire

ou de calligraphie, tables rondes, rencontres littéraires…

Parmi les nombreux musiciens qui enchanteront cette

17 e édition, on trouvera Dhafer Youssef accompagné

de Ballaké Sissoko et Eivind Aarset pour leur projet

Digital Africa, le duo folk Ÿuma, la transe hypnotique de

Bedouin Burger, le groupe féminin originaire de la Saoura

algérienne Lemma, l’illustre oudiste Marcel Khalifé et son

fils Bachar, Anouar Brahem ou encore Kabareh Cheikhats

– des artistes masculins explorant le répertoire séculaire

des cheikhates (chanteuses et danseuses marocaines).

Côté humour, le jeune AZ régalera le public avec son

regard décalé et ses punchlines hilarantes. ■ Astrid Krivian

FESTIVAL ARABESQUES, Montpellier (France),

du 6 au 18 septembre. festivalarabesques.fr


SOUNDS

À écouter maintenant !

Ferkat Al Ard

Oghneya, Habibi Funk

Merci au label Habibi Funk

qui, après avoir réédité le

superbe album du Libanais

Issam Hajali, déterre

les compositions de son groupe, Ferkat

Al Ard, qu’il formait avec Toufic Farroukh

et Elia Saba. Se nourrissant de la poésie

palestinienne, notamment celle de Mahmoud

Darwich, Oghneya bénéficie des arrangements

du fils de Fairouz, Ziad Rahbani. Il explore

le folk psyché, les musiques traditionnelles

orientales et brésiliennes, l’exotica… Sublime.

❷ Moonchild

Sanelly

Phases, Transgressive

Records/Pias

« Undumpable », chante

Sanelisiwe Twisha (de son vrai nom) dès

l’ouverture de son deuxième album. On n’en

doute pas une seconde, au vu de l’énergie

de la figure de proue du gqom sud-africain.

Ayant collaboré avec des pointures de la

pop music, telles que Beyoncé ou Gorillaz,

elle prend ici la parole au nom de toutes

les femmes que l’on oublie : les travailleuses

du sexe, les strip-teaseuses ou encore les

twerkeuses, mais aussi les mères, les filles et

les sœurs… Le tout avec un groove effarant !


Ysee

Tony Allen Makes

Me High, Ysee

Le nom de cet EP n’est pas

volé : le regretté batteur

nigérian était en effet l’un des complices

de cette chanteuse et actrice française

d’origine béninoise, qui tourne actuellement

aux côtés de Noel Gallagher. C’est sur

scène qu’Ysee s’est liée d’amitié avec

le roi de l’afrobeat, qui s’écoute ici via

plusieurs titres d’une belle élégance

sonique. Une superbe voix à découvrir

de toute urgence ! ■ Sophie Rosemont

DR (4)

8 AFRIQUE MAGAZINE I 431-432 – AOÛT-SEPTEMBRE 2022


LÉGENDE

CALYPSO ROSE FOREVER !

Dans son nouvel album, la chanteuse de Trinité-et-Tobago clame

la JOIE D’ÊTRE SOI, libre et ouverte sur le monde.

FIFOU - DR

POUR LES RARES qui ne la connaîtraient pas encore,

rappelons que Calypso Rose, née McArtha Lewis sur l’île

caribéenne de Tobago, au sein d’une famille de 13 enfants,

a vécu un premier déchirement à l’âge de 9 ans. Sans le sou,

ses parents doivent la confier à un couple de l’île

de Trinité. Celle qui devient, dès l’adolescence,

Calypso Rose, s’y épanouit néanmoins. Forte

d’un mental en acier et d’une voix mémorable,

elle fait ses armes dans les calypso tents, où l’on

doit, face à une sacrée concurrence, imposer

son bagout. En 1978, elle est la première femme

à remporter la couronne de « Calypso Queen »

– alors que personne n’y croyait dans le circuit

très machiste du carnaval. Féministe ? Et pas

qu’un peu ! 800 chansons plus tard, désormais

basée à New York, celle qui a fêté ses 82 ans ne compte

pas lâcher le micro. Pour ce nouveau disque, engagé et à

l’énergie contagieuse, elle reste fidèle à ses compagnons de

musique. L’objectif étant de rester authentique sans se priver

CALYPSO ROSE,

Forever, Because Music.

des sonorités électroniques. En premier lieu, le producteur

bélizien Ivan Duran, qui la suit depuis plus de quinze ans et fait

intervenir son groupe The Garifuna Collective. Également de

la partie, Manu Chao, qui a réalisé en 2016 son Far From Home,

devenu disque de platine, des musiciens trinidadiens

(Machel Montano, Kobo Town), jamaïcains

(Mr Vegas), mais aussi Oli, du duo français Bigflo

& Oli – car Calypso Rose est toujours attentive

aux propositions de la nouvelle génération… Sans

oublier des pointures du même calibre qu’elle.

Ainsi, le guitariste Santana transcende de ses riffs

l’ouverture de l’album, « Watina »., une reprise d’Andy

Palacio en 2007, qui rappelle la mise en esclavage et

la déportation du peuple des Garifunas. Un discours

qui s’inscrit dans les convictions défendues par

l’artiste depuis ses débuts, dont l’égalité de toutes et tous, quels

que soient la couleur de peau, le sexe et les origines sociales. En

2019, elle est d’ailleurs rentrée à l’Icons of Tobago Museum, qui

n’a pas oublié, comme elle, d’où McArtha-Calypso venait. ■ S.R.

AFRIQUE MAGAZINE I 431-432 – AOÛT-SEPTEMBRE 2022 9


ON EN PARLE

Kad Merad

et Fatsah

Bouyahmed.

FILM

LA VIE (AU BLED) EST UN ROMAN

Un écrivain franco-algérien tout juste nobélisé est accueilli en héros dans

le village natal qu’il avait fui… Une COMÉDIE POLITIQUE douce-amère.

SAMIR AMIN, écrivain français né en Algérie, reçoit le prix

Nobel de littérature. Le summum de la reconnaissance,

mais qui ne guérit pas son état dépressif : il refuse toutes

les sollicitations… sauf celle du village où il a grandi, qui

veut lui décerner le titre de « citoyen d’honneur ». Il finit

par sauter dans un avion d’Air Algérie pour rejoindre les

contreforts de l’Atlas et ce pays dont il a fui la guerre civile

trente ans plus tôt. Le romancier va alors se confronter aux

personnages réels qui lui ont inspiré la plupart de ses livres…

Kad Merad est parfait dans la peau de cet auteur

neurasthénique de retour au bled. À ses côtés, Fatsah

Bouyahmed, l’un des clowns les plus attachants de la

comédie francophone, donne son tempo doucement comique

au film en l’accompagnant à tous ses rendez-vous. Un très

beau village marocain fait illusion, le tournage n’ayant

pu avoir lieu en Algérie, mais le réalisateur Mohamed

Hamidi (La Vache, Né quelque part) – qui est aussi directeur

artistique du Marrakech du rire – a su trouver l’endroit

idéal. Ses producteurs lui avaient proposé d’adapter un

film argentin où un écrivain nobélisé quittait Barcelone

pour retrouver son village dans la pampa. Il en a fait

un film sur l’Algérie d’aujourd’hui, avec le personnage

de la jeune étudiante impliquée dans les manifestations

du Hirak (Oulaya Amamra, la révélation de Divines).

Le rythme n’est pas toujours au rendez-vous, malgré la

belle musique d’Ibrahim Maalouf et quelques surprises (dont

une apparition de Jamel Debbouze). Et l’on peut s’étonner

de voir la langue française triompher dans un pays où elle

reste une question politique sensible. Mais cette nouvelle

déclinaison d’un retour au pays natal se laisse voir avec plaisir,

et parvient même à nous toucher. ■ Jean-Marie Chazeau

CITOYEN D’HONNEUR (France), de Mohamed

Hamidi. Avec Kad Merad, Fatsah Bouyahmed,

Oulaya Amamra. En salles.

STREAMING

LES CINÉMAS ORIENTAUX À LA MAISON

Yema est la première plate-forme française VOD de films d’Afrique du Nord et du Moyen-Orient.

BURNING CASABLANCA ou Une histoire d’amour et de désir à l’affiche chez soi, quand on n’a pas

pu les voir en salles : c’est ce que propose la plate-forme Yema, lancée en juin, qui sélectionne les meilleures productions actuelles

ou de patrimoine, et dont le catalogue s’enrichit d’une dizaine de titres par mois. Les films sont accessibles à un prix raisonnable

(entre 2,99 et 4,99 euros selon la qualité HD ou la date de sortie), mais une formule d’abonnement est à l’étude. Pour les visionner,

il faut habiter en France, les droits d’auteur devant encore être négociés pour un accès depuis le Maghreb. Fictions, documentaires,

courts-métrages (qui eux sont gratuits) couvrent le monde oriental au sens (très) large, de l’Algérie à la Turquie, en passant par

Israël, la Palestine et l’Iran. Chaque mois, un invité présente une sélection autour d’une thématique : pour septembre, c’est Leïla

Slimani qui a choisi cinq œuvres sur la place des femmes dans les sociétés orientales. Avec en bonus, une interview affûtée

de l’écrivaine franco-marocaine, qui explique comment le regard féminin est d’abord universel. ■ J.-M.C. yema-vod.com

LAID LIAZID/AXEL FILMS PRODUCTION/APOLLO FILMS/JANINE - DR (2)

10 AFRIQUE MAGAZINE I 431-432 – AOÛT-SEPTEMBRE 2022


INSTITUTION

ALBUM

DE VOYAGE

Plus de quarante ans

de créations de Lecoanet

Hemant, alliant l’ART DE

LA HAUTE COUTURE

française à l’esprit de l’Orient.

ROBES DES MILLE ET UNE NUITS,

drapés somptueux, manteaux opulents

ou tailleurs structurés… L’univers

exubérant du duo de couturiers

globe-trotters illumine les galeries

du musée de référence de la dentelle

tissée, à Calais. Il faut dire que Didier

Lecoanet et Hemant Sagar, créateurs

de leur griffe éponyme en 1981,

l’une des plus inventives de l’époque,

sont des prestidigitateurs de la mode.

Leurs modèles chatoyants et raffinés

explorent le métissage subtil des textiles

et des cultures. Présente dès leurs

débuts, la déclinaison autour du sari

indien marque l’ensemble de l’œuvre

de la maison. Tout comme le thème de la

nature, à travers des vêtements réalisés

à partir de matières végétales, minérales

ou animales : raphia, bois, coquillages,

papier de riz… Cette pâte inventive a

valu aux deux créateurs d’être considérés

comme les orientalistes de la haute

couture. Et la rétrospective calaisienne,

de plus de 80 pièces, retrace la magie

de l’alliance des matières et des styles de

l’Occident et de l’Orient. ■ Catherine Faye

DHRUV KAKOTI

« LECOANET HEMANT :

LES ORIENTALISTES

DE LA HAUTE COUTURE »,

Cité de la dentelle et de la mode,

Calais (France), jusqu’au 31 décembre.

cite-dentelle.fr

AFRIQUE MAGAZINE I 431-432 – AOÛT-SEPTEMBRE 2022 11


ON EN PARLE

TEASER

Chadwick Boseman (en costume noir) incarnait T’Challa, la Panthère noire,

dans le premier opus. Après son décès en 2020, le scénario du second volet

a dû être réécrit, et le rôle de Churi, sa sœur, s’annonce désormais central.

L’AFRIQUE AU SOMMET D’HOLLYWOOD !

Les combattantes du futuriste Wakanda dans la suite de Black Panther,

mais aussi des guerrières du Dahomey au xix e siècle : les FEMMES SONT AU

CŒUR de deux grosses productions américaines très attendues à la rentrée.

SI L’ON EN CROIT une coiffeuse du staff de Black Panther:

Wakanda Forever, le tournage de la suite du premier

blockbuster afro-américain (1,3 milliard de dollars de recettes

dans le monde en 2018) aura duré presque 30 jours de plus

que prévu : 117 au lieu de 88. Après avoir tardé à démarrer

pour cause de réécriture du scénario à la suite du décès

en 2020 de Chadwick Boseman (qui incarnait T’Challa, la

Panthère noire), la production a ensuite dû faire face à des

interruptions pour cause de Covid-19 (jusqu’à Lupita Nyong’o,

positive en janvier dernier). Une cascade qui a mal tourné

(et une fracture de l’épaule) a également immobilisé plusieurs

semaines Letitia Wright. Or, son rôle de Churi, la sœur

de T’Challa, s’annonce central dans ce nouvel épisode.

Ira-t-elle jusqu’à prendre la succession de son frère ? En tout

cas, Disney s’est refusé à remplacer son héros par un autre

acteur, voire à recourir à des images de synthèse. Et mise

tout sur le Wakanda et ses combattantes dans ce nouvel opus.

Ce puissant pays africain imaginaire, caché entre l’Éthiopie

et le Kenya, allie toujours haute technologie et sens aigu de

l’esthétique. Deux nouveaux personnages de la galaxie Marvel

devraient faire leur apparition : le méchant Namor, prince des

mers, oreilles pointues et slip vert, joué par l’acteur mexicain

Tenoch Huerta, et l’étudiante Riri Williams et son armure

Ironheart, qui aura les traits de l’Américaine Dominique

Thorne. Pour le reste, toujours devant la caméra de Ryan

Coogler, on retrouvera la même distribution, très black power,

les femmes en tête, dont Danai Gurira, qui incarne Okoye,

la générale du Wakanda, appelée à être au cœur d’une série

dérivée pour Disney+. Sortie prévue pour novembre.

D’autres guerrières noires vont débarquer dès septembre

devant la caméra d’un autre cinéaste afro-américain,

en l’occurrence une réalisatrice : Gina Prince-Bythewood.

The Woman King plonge au cœur du royaume, réel

celui-là, du Dahomey au XIX e siècle. Inspiré des amazones

du futur Bénin, le film (tourné en Afrique du Sud) met

en scène les faits d’armes de la générale Nanisca, incarnée

par Viola Davis, qui entraîne une nouvelle génération de

recrues au sein de l’Agoledjié, le corps des femmes de guerre

du roi. Elle va les préparer à la bataille contre un ennemi

déterminé à détruire leur mode de vie. « Il y a des valeurs

qui méritent d’être défendues », souligne le synopsis de

Sony Pictures. Entre les guerrières historiques du royaume

du Dahomey et les superhéroïnes du Wakanda, le système

hollywoodien a décidé cette année de mettre en avant

celles qu’il ne montre que trop rarement… ■ J.-M.C.

Dans The Woman

King, Viola Davis

forme les Amazones

de Dahomey.

KWAKU ALSTON/2017 MVLFFLLC.TM/2017 MARVEL - ILZE KITSHOFF/2022 CTMG.INC

12 AFRIQUE MAGAZINE I 431-432 – AOÛT-SEPTEMBRE 2022


8 E ART

EN ARLES,

ROYAUME

DE L’IMAGE

C’est un retour en grand

format, de véritables

retrouvailles, pour la 53 e édition

des RENCONTRES

DE LA PHOTOGRAPHIE.

C’EST UN PEU comme si nous avions enfin

tourné, d’une manière ou d’une autre, la page de

l’épreuve, celle de la pandémie de Covid-19. Arles

accueille à nouveau, à bras ouverts, le monde de

la photo. On peut, enfin, se concentrer sur les

œuvres, les images, en flânant d’une ruelle à une

autre, sous les voûtes d’une église, dans une friche,

dans une maison faite d’histoire. Cette année,

les rencontres accordent une place importante

au féminin, à la féminité et au féminisme. Avec

des expositions qui naviguent entre le radical,

le subversif, le mouvement. Les rencontres ouvrent

également un large espace aux artistes émergents,

dont le Marocain Seif Kousmate. Et à l’histoire.

Avec, en particulier, une exposition émouvante

sur la vie et l’œuvre de l’Américaine Lee Miller,

mannequin devenue photographe au cœur de

la Seconde Guerre mondiale. ■ Zyad Limam

Lee Miller, Chapeaux

Pidoux (avec marque

de recadrage originale

de Vogue Studio),

Londres, Angleterre, 1939.

LEE MILLER ARCHIVES, ENGLAND 2013 - DR

LES RENCONTRES

DE LA PHOTOGRAPHIE,

Arles (France),

jusqu’au 25 septembre.

rencontres-arles.com

AFRIQUE MAGAZINE I 431-432 – AOÛT-SEPTEMBRE 2022 13


ON EN PARLE

MUSIQUE

AFRODELIC

LA GLOIRE

DU PÈRE

Avec son majestueux premier

album, c’est un VIBRANT

HOMMAGE que nous livre

le musicien et producteur

lituano-malien Victor Diawara.

DUSUNKUN HAKILI signifie « la mémoire

du cœur »… Et c’est bien de cela

qu’il s’agit tout au long de ce disque

imaginé, conçu et enregistré entre

Bamako et Vilnius par Victor Diawara

pour honorer le corpus de son père,

le poète malien Gaoussou Diawara,

disparu en 2018. Plusieurs invités au

programme, parmi lesquels la chanteuse

Hawa Kassé Mady Diabaté… Le folk

traditionnel est organique, entrelacé

des cordes maîtrisées par Diawara

fils, qui n’hésite guère à faire appel à

l’électrique, à des sonorités rap ou des

technologies plus récentes pour apporter

de l’air frais à ces mélopées entêtantes,

comme sur « Je n’aime pas les fêtes »

ou « Le temps est venu », à la superbe

ouverture gospel. Ici se mêlent poésie,

engagement et désir sincère de

rassembler grâce à la musique. ■ S.R.

AFRODELIC,

Dusunkun Hakili, Ankata.

DONATAS PETKEVICIUS

14 AFRIQUE MAGAZINE I 431-432 – AOÛT-SEPTEMBRE 2022


DR (3)

LIVE

La chanteuse

malienne

Oumou

Sangaré.

L’ART

DE LA JOIE

L’AFRIQUE FESTIVAL fait

son grand retour à Strasbourg

avec une programmation

en grande partie féminine.

IL ÉTAIT TEMPS. Après deux saisons troublées par

la crise sanitaire, la 4 e édition de l’événement s’annonce

volcanique. Créé en 2003 à Newcastle, au Royaume-Uni,

par Manouté Seri, un promoteur culturel d’origine

ivoirienne désormais installé en Alsace, le festival a vu

passer outre-Manche des stars telles que Manu Dibango,

Alpha Blondy et Tony Allen. Importé d’Angleterre, le

concept strasbourgeois est le même. Ainsi, au bord du

Rhin se côtoieront cette année de grands noms de la scène

internationale féminine. Sur la Grande Scène, dédiée à la

programmation musicale africaine, se succéderont la diva

malienne Oumou Sangaré, artiste engagée et femme de

défis, la chanteuse, danseuse et percussionniste ivoirienne

Dobet Gnahoré, mais aussi la Gambienne Sona Jobarteh,

première femme joueuse professionnelle de kora, ainsi

que la chanteuse, musicienne et auteure-compositrice

camerounaise Charlotte Dipanda. Leurs voix et leurs

musiques se mêleront pendant trois jours à celles d’artistes

locaux comme Boni Gnahoré, Redlights Dream, Lisa,

The One Armed Man, et bien d’autres. Une renaissance

attendue pour ce festival, dont la vocation est de mettre

en valeur les cultures africaines et de redynamiser

les vertus de la convivialité et de la tolérance. ■ C.F.

L’AFRIQUE FESTIVAL, Ostwald (France),

du 16 au 18 septembre. lafriquefestival.com

QUÊTE

CARTE AU TRÉSOR

Récit d’une trajectoire : des motivations

de l’exil à la construction de soi.

QUI EST-ON et d’où vient-on ?

C’est ce double questionnement, à la

fois banal et fondamental, qu’explore

la primo-romancière, partie sur

la terre natale de ses ascendants. Un

voyage tout en subtilité, qui emmène le lecteur dans les

labyrinthes de l’émigration, des choix et des contraintes,

de la transmission et de l’identité. Car que signifie l’exil

volontaire ou involontaire, à l’aune d’une vie, d’une lignée,

ou plus simplement au regard de l’histoire de l’humanité ?

« Je ne comprends pas comment tu as pu commencer ta vie

à Ajar, décider un jour de tout quitter, traverser la Mauritanie

puis la Méditerranée, arriver en France et enfin rejoindre

Paris alors que, moi, je ne vais même pas dans le 77 »,

s’enquiert celle qui, au moment de la mort de sa grand-mère,

choisit l’écriture pour explorer le canevas des origines et

de l’ineffaçable héritage de son histoire. Une quête sensible

et universelle, inspirée du parcours de son père. ■ C.F.

FANTA DRAMÉ, Ajar-Paris, Plon, 208 pages, 19 €.

ROMAN

FUITE DU TEMPS

Trois personnages, trois histoires,

un village. Une grande fresque

de l’Algérie, sur près d’un siècle.

CE N’EST PAS UN HASARD, si le titre

de son nouveau roman fait référence

au poème Chanson d’automne, de Paul

Verlaine : « Et je m’en vais / Au vent

mauvais / Qui m’emporte / Deçà, delà / Pareil à la feuille

morte. » Conçu à la villa Médicis, à Rome, où Kaouther Adimi

a été pensionnaire (promotion 2021-2022), ce texte nous

emporte dans les tourments et les tournants de l’histoire, de la

colonisation à la lutte pour l’indépendance, jusqu’à l’été 1992,

au moment où l’Algérie bascule dans la guerre civile. Au cœur

de ces remous, trois personnages : Tarek, Leïla et Saïd. Au fil

du temps qui passe et des aléas – de la guerre, des espoirs,

des déceptions –, chacun déroule son propre chemin, se

transforme. Et tandis que l’histoire s’écrit, entre eux, les liens

se font, se défont. Encore une fois, la sémillante auteure de

Nos richesses, prix Renaudot des lycéens 2017, nous entraîne

dans les récits oubliés et les destins croisés, les blessures

et les embellies, la réalité et l’imaginaire. Captivant. ■ C.F.

KAOUTHER ADIMI, Au vent mauvais,

Seuil, 272 pages, 19 €.

AFRIQUE MAGAZINE I 431-432 – AOÛT-SEPTEMBRE 2022 15


ON EN PARLE

JAZZ

KOKOROKO, FIÈVRE COLLECTIVE

Ils sont huit et DYNAMISENT LA SCÈNE LONDONIENNE

depuis quelques saisons.

C’EST AUTOUR de la trompettiste Sheila

Maurice-Grey que s’active ce groupe aux larges

latitudes, devenu l’un des nouveaux grands espoirs

de la scène londonienne grâce au single « Abusey

Junction », paru en 2018. Ce premier album

résume tout ce que l’on attendait de Kokoroko :

un mélange à fois subtil et foisonnant de jazz, de

highlife et de soul tendance seventies. Rajoutons-y

une touche d’afrobeat, et le tour est joué : Could

We Be More n’a pas besoin de grands discours pour

raconter une multitude d’histoires, des Caraïbes

à l’Angleterre, sans oublier le terreau artistique et

fondateur de l’Afrique de l’Ouest. Aux percussions,

Onome Edgeworth garde la cadence et varie les

rythmes, tout comme le batteur Ayo Salawu ou la

saxophoniste Cassie Kinoshi. Quant à la pochette,

elle mérite d’être encadrée, pendant que le vinyle

tourne en boucle sur nos platines… ■ S.R.

KOKOROKO,

Could We Be More,

Brownswood

Recordings/Bigwax.

VICKY GROUT - DR

16 AFRIQUE MAGAZINE I 431-432 – AOÛT-SEPTEMBRE 2022


LITTÉRATURE

CONVERGENCE

DES LUTTES

Dans une narration originale, JENNIFER

RICHARD revient avec une odyssée

historique, doublée d’un roman politique.

DR (2)

LE LIVRE S’OUVRE avec un carton d’invitation. Ota Benga

convie ses invités à la réunion de l’Amicale des insurgés, une

sorte de conférence-débat, dans une dimension parallèle. Mais

qui est cet hôte mystérieux ? Et que font tous ses convives réunis

autour d’une convocation pour le moins surprenante : « Mort

suspecte ? Mort précoce ou violente ? Vous pensez avoir été

assassiné ? Le cas échéant, vous estimez l’avoir été pour vos

idées ? Sortez de l’ombre ! » Ota Benga n’est pas un personnage

fictif. La romancière franco-américaine, d’origine

guadeloupéenne, et documentaliste pour la télévision,

en a entendu parler dans un guide de New York. Un

encart sur le zoo du Bronx y indiquait qu’il y avait été

enfermé dans la cage des singes, en 1906… À la fin

du XIX e siècle, ce Pygmée voit sa famille et sa tribu

décimées lors d’atrocités perpétrées par le système

colonial établi par le roi des Belges, Léopold II, dans l’État

indépendant du Congo. Récupéré par un pasteur, qui

l’amène aux États-Unis pour devenir une attraction majeure

de l’exposition universelle de Saint-Louis, il se donnera la mort

en 1916. Cette destinée poignante est au cœur de ce

nouveau texte sans concessions, aux allures de farce

macabre, politique et polémique. Après le très remarqué

Il est à toi ce beau pays (2018) sur la colonisation en

Afrique, puis Le Diable parle toutes les langues (2021)

et les mémoires fictives de Basil Zaharoff,

un marchand d’armes qui fit fortune lors de la

Première Guerre mondiale, ce troisième volet

poursuit le contre-récit de l’histoire officielle.

Construit en deux temps, on y découvre Ota

Benga qui raconte son histoire, et ce monde

parallèle, bizarrement fréquenté, auquel il

nous convie et où l’on retrouve Jean Jaurès,

Che Guevara, Thomas Sankara, Martin

Luther King, Rosa Luxemburg, ou encore

Patrice Lumumba… Tous assassinés pour

leurs idées et tous liés à son destin. Des

révolutionnaires, des idéalistes, engagés

pour leur cause, en sachant très bien qu’ils

mourraient, que leur « royaume n’est pas

de ce monde » et que leur récompense…

ils l’auraient plus tard. Puissant. ■ C.F.

JENNIFER RICHARD,

Notre royaume n’est pas de ce monde,

Albin Michel, 736 pages, 24,90 €.

AFRIQUE MAGAZINE I 431-432 – AOÛT-SEPTEMBRE 2022 17


ON EN PARLE

DESIGN

PASSION

ZELLIGE

L’Atelier Maloukti revisite

les CÉRAMIQUES

MAROCAINES

pour créer des objets entre

tradition et contemporain.

L’ART DU ZELLIGE, ces morceaux de terre cuite

émaillés, découpés un à un et assemblés pour

créer des motifs géométriques, a donné vie à des

œuvres d’art millénaires. Avec l’Atelier Maloukti,

l’architecte d’intérieur Nicolas Pascolini rend hommage

à cette tradition marocaine revisitant des objets de tous

les jours. Il fait arriver dans son atelier de Marrakech

les carreaux bruts de Fès, ville renommée pour la qualité

de sa terre argileuse, avant de procéder à la découpe en

bâtonnets, losanges ou étoiles pour créer des tesselles qui

recouvriront des tables, des plateaux en bois ou fabriqués à partir

d’anciens tamis à couscous, ou encore des miroirs. Chaque pièce

apporte une touche créative dans un appartement contemporain mais

a aussi sa place dans une maison traditionnelle marocaine, comme les

magnifiques riads et villas que l’Atelier a redessinés depuis son ouverture,

en 2020. Pour souligner l’esprit moderne de ses créations, Nicolas Pascolini a

travaillé avec les couleurs, introduisant des nouvelles teintes et des nuances

pastel, comme le rose et le vert, mais aussi avec les lignes. Les structures

des tables, en métal, ont été conçues pour obtenir des profils plus fins,

qui valorisent les motifs en céramique. ■ L.N. ateliermaloukti.com

DR (2)

18 AFRIQUE MAGAZINE I 431-432 – AOÛT-SEPTEMBRE 2022


Les motifs des vêtements

sont cousus et sérigraphiés

à la main, faisant de

chaque pièce une œuvre

d’art à part entière.

MODE

KATUSH, ÉTHIQUE

ET MODERNE

Le style unisexe de ce

label kényan restitue des

IDENTITÉS CULTURELLES

UNIQUES dans des tenues

pour le quotidien.

La designeuse

Katungulu Mwendwa.

ELIE ULYSSE - AWCA CREATIVES - MARTHE SOBCZAK - EMMANUEL JAMBO

LA DESIGNEUSE Katungulu Mwendwa a lancé sa propre

griffe, Katush, en 2014 et en a fait l’une de ces jeunes

marques qui conjuguent durabilité, culture africaine

et qualité artisanale. Katush est un surnom assez commun

chez les enfants dont le nom commence par « Kat », dans

la communauté de Nairobi où la styliste a grandi. Des jeunes

qui, comme elle, aiment un style décontracté et évocateur

en même temps, pensé pour vivre au quotidien dans un

monde globalisé, sans oublier leur identité ni leur héritage.

Les huit collections qu’elle a créées jusqu’ici s’inspirent

aussi bien des corsets perlés du Sud-Soudan que des robes

recherchées portées par les Wodaabe, un sous-groupe du

peuple peul, pour ensuite les décliner en tenues confortables.

Avec « One Manjano », sa dernière collection en date, qui a été

influencée par une carte postale représentant une femme au

début des années 1900 à Zanzibar, la styliste célèbre les savoirfaire

des artisans du continent. Son nom (« un jaune ») est une

expression swahilie pour dire que chaque pièce est unique.

En observant les robes traditionnelles swahilies

et la versatilité du caftan, porté à travers les siècles

par les hommes et les femmes, Katungulu Mwendwa a

dessiné des silhouettes fonctionnelles, adaptées à la vie

frénétique d’une ville en plein essor comme la capitale

kenyane. Tel un clin d’œil graphique à la carte postale,

les motifs organiques en noir, blanc ou ocre qui décorent

les pièces rappellent les travaux de l’artiste italien Giuseppe

Capogrossi, l’un des précurseurs de la peinture abstraite.

Ils ont tous été cousus et sérigraphiés à la main, faisant

de chaque vêtement une œuvre d’art à part entière.

Dans le but de soutenir une mode locale, responsable

et éthique, Katush travaille avec plusieurs partenaires

qui lui permettent, par exemple, d’importer le coton filé

à la main du Burkina Faso et de la Côte d’Ivoire ou le jersey

de la Tanzanie. Le cuir est sourcé et traité au Kenya, et

les boutons et les boucles sont réalisés à partir de corne

de vache ou de cuivre recyclé. ■ L.N. katushnairobi.com

AFRIQUE MAGAZINE I 431-432 – AOÛT-SEPTEMBRE 2022 19


ON EN PARLE

La terrasse

de l’établissement

accueille cinq

restaurants durant

l’événement.

SPOTS

Chez Afro Jojo, le chef relève

les plats avec des marinades

spéciales et des sauces originales.

GROUND

CONTROL MET

À L’HONNEUR

LA FOOD AFRO

Jusqu’à fin octobre, le continent investit les extérieurs

de l’ICONIQUE LIEU DE VIE CULTUREL PARISIEN.

CINQ RESTAURANTS AFRO en un seul lieu : la terrasse

du Ground Control, près de la gare de Lyon. L’ancienne

halle de la SNCF, transformée depuis 2017 en lieu de vie

et de culture, donne carte blanche à une nouvelle génération

de chefs afro-descendants avec le projet Ground Africa.

Parmi les équipes installées dans les vieux bus aménagés

en cuisines, on retrouve celle du BMK Paris-Bamako, qui

n’a plus besoin d’être présentée, ou du New Soul Food,

avec sa street-food afropéenne et ses grillades au charbon

de bois. Mais aussi de nouveaux visages afro-parisiens :

Boukan est le pari réussi de trois Guadeloupéens, qui

ont créé leur première carte pour ce projet. Ils proposent

une cuisine du terroir caribéen avec des plats de viande,

des crustacés ou des poissons boucanés (marinés et fumés

à l’étouffée), accompagnés de fluffy rice au lait du coco

ou de houmous de banane plantain. Chez Afro Jojo,

le chef, adepte d’une cuisine déstructurée, relève plats

et sandwichs avec des marinades spéciales et des sauces

originales à base de poivre vert de Penja ou d’épices du

Nigeria : le Jojolof Rice Bowl, avec poulet frit maison,

ragoût de haricots rouges et sauce maison à base de

piment antillais, étonnera vos papilles. Et si chaque resto

a des options végé, L’Embuscade propose une cuisine

totalement afro-végane : les fêtards parisiens connaissent

déjà le club (à Pigalle) et sa cantine inaugurée en 2019, les

autres apprécieront les portions généreuses et gourmandes

d’une cuisine métissée, déclinée en bowls et buns

pour l’occasion. ■ L.N. groundcontrolparis.com

FRED H - ELISE AUGUSTYNEN

20 AFRIQUE MAGAZINE I 431-432 – AOÛT-SEPTEMBRE 2022


SENESTUDIO

ARCHI

L’ALLIANCE ENTRE

INDUSTRIE ET CULTURE

Senestudio a créé un écrin aux volumes fluides pour accueillir

LA MAISON EIFFAGE, près du port autonome de Dakar.

TERMINÉE À TEMPS pour accueillir les premières expositions

à l’occasion de la biennale, la Maison Eiffage est un nouvel

espace culturel implanté dans la zone industrielle du port de

Dakar. Le projet a été conçu par l’agence Senestudio, basée au

Sénégal depuis 2007, comme une série de volumes imbriqués

et superposés qui créent des espaces polyfonctionnels ouverts

et transparents. Les pièces, distribuées sur trois étages, sont

éclairées par la lumière indirecte qui rentre par les grandes

verrières, orientées de façon à garantir le confort thermique

intérieur et à offrir une connexion visuelle constante avec

l’extérieur. Les trois grands arbres déjà présents sur le terrain

ont été conservés et intégrés dans l’architecture, ce qui

contribue à créer un microclimat et participe d’un effet

de dépaysement dans le contexte industriel du site. Tout

le projet se caractérise par cette volonté d’associer à une

esthétique soignée des dispositifs techniques qui assurent

le confort des visiteurs et l’écoresponsabilité du bâtiment,

équipé de panneaux solaires. Les plafonds en double

hauteur permettent notamment d’accrocher de très grandes

œuvres d’art de la collection du constructeur français, tout

en favorisant la ventilation naturelle et contrôlée. Le béton

brut de décoffrage, rouge et gris, donne une allure moderne

et épurée à la structure, en améliorant en même temps

l’isolation acoustique et thermique. ■ L.N. senestudio.net

AFRIQUE MAGAZINE I 431-432 – AOÛT-SEPTEMBRE 2022 21


CE QUE J’AI APPRIS

Nadia

Hathroubi-Safsaf

LA JOURNALISTE D’ORIGINE TUNISIENNE,

rédactrice en chef du mensuel Le Courrier de l’Atlas, signe une

enquête bouleversante sur les enfants des rues à Paris et alerte

sur l’urgence de les prendre en charge. propos recueillis par Astrid Krivian

Mes parents m’ont donné une belle éducation, en m’inculquant la générosité.

Ma mère était femme de ménage, mon père commis de cuisine, ils travaillaient dur mais ont toujours partagé. Ils

envoyaient de l’argent en Tunisie pour aider un voisin, accueillaient des personnes sans toit… Ça m’a structurée.

Un jour, alors que j’étais enfant, ma mère faisait part de sa préoccupation concernant mon avenir

professionnel à celle d’un camarade. Elle lui a répondu : « Ne vous inquiétez pas, on aura toujours besoin

de femmes de ménage ! » Cette phrase violente, pleine de mépris social, m’a marquée au fer rouge. En mon

for intérieur, je me suis dit que jamais je ne ferai ce métier.

Au lycée, une professeure nous a parlé du déterminisme social : environ 6 % des enfants

d’ouvriers obtenaient le bac. Je devais absolument en faire partie. Comme j’étais l’aînée, ma mère m’avait attribué

le rôle de locomotive : si je réussissais à l’école, mes frères et sœurs suivraient. J’avais

cette pression sur les épaules, mais ça a marché (et aussi pour ma fratrie). De pigiste

à rédactrice en chef, j’ai gravi les échelons, sans carnet d’adresses. C’est une fierté.

Je n’ai pas connu mes grands-pères. Je suis amputée d’une partie de mes

racines. D’où mon besoin de trouver un ancrage à travers mes romans, c’est une façon

de m’approprier mon histoire. Mon grand-père paternel est mort enseveli en effectuant

des travaux de terrassement, commandés par l’administration coloniale. Qu’il ait été

considéré comme indigène de sa naissance à sa mort est une douleur pour moi. Je vis

dans le pays qui a colonisé le sien. Même si j’aime la France et me sens pleinement

citoyenne, une bipolarité demeure. J’ai créé ma maison d’édition, Bande organisée,

pour transmettre nos histoires. Et que mes aïeux ne tombent pas dans l’oubli.

Mon livre Frères de l’ombre raconte le sacrifice des tirailleurs sénégalais

durant les deux guerres mondiales. Ils ont versé un lourd tribut à la France, « l’amère

patrie », mais ont sombré dans l’oubli : peu de gens connaissent le naufrage du paquebot Afrique, en 1920,

ou le massacre de Chasseley, en 1940, et leurs droits ont été minorés. La citoyenneté, c’est redonner à chacun

sa place dans le roman national, combler ces vides mémoriels. Et dire à ces descendants de soldats : vos aïeux

ont participé à cette histoire, vous lui appartenez.

Enfances abandonnées,

JC Lattès, 192 pages, 18 €.

Enfances abandonnées est née de la rencontre avec Fatiha de Gouraya, présidente de l’association

SOS Migrants mineurs. Face à la défaillance des institutions, elle se bat pour la prise en charge des enfants non

accompagnés qui vivent dans les rues du quartier Barbès, à Paris. Issus de situations familiales complexes ou

s’estimant sans avenir dans leur pays, ils viennent essentiellement du Maroc et d’Algérie. Alors que l’État pourrait

réquisitionner des places, comme il l’a fait pour les réfugiés ukrainiens. Il faut absolument les protéger de la

violence de la rue. En France, septième puissance mondiale, des gosses dorment dehors, et on trouve ça normal ? ■

DR

22 AFRIQUE MAGAZINE I 431-432 – AOÛT-SEPTEMBRE 2022


PATRICE NORMAND

« Même si j’aime

la France et me sens

pleinement citoyenne,

une bipolarité

demeure. »


274 rue Saint-Honoré 75001 Paris • 26 rue des Mathurins 75009 Paris

191 Faubourg Saint-Honoré 75008 Paris • 107 rue de Rennes 75006 Paris

Créateur de chemises originales depuis 1993


C’EST COMMENT ?

PAR EMMANUELLE PONTIÉ

CHAPEAU MOSSI

ET BAGUETTE DE MIL

DOM

Juillet, août. Chacun, d’une manière ou d’une autre, va prendre un peu de

repos, faire une pause, les pieds en éventail quelque part. Sur sa terrasse ou dans son

jardin, à l’étranger, au village. Justement, au village… L’occasion de fréquenter un peu

les anciens, de se remémorer leurs habitudes alimentaires, par exemple. Et pourquoi

pas, de rêver un peu. En ces temps très alarmistes concernant l’approvisionnement

en pain du continent, et sa dépendance assez surréaliste au blé

ukrainien (ou russe), dont l’exportation pâtit de la guerre, on peut se

demander comment on est passés de la galette de mil au petit déj

ou de l’igname bouillie en accompagnement d’un repas, que nos

grands-mères continuent à privilégier aujourd’hui, au pain blanc

fabriqué à base de blé. Bien entendu, la réponse est dans la bouche

de n’importe quel Béotien : le Nord a imposé sa céréale reine au Sud,

et la mondialisation aidant, la baguette « parisienne » est devenue

incontournable au pays du mil et du sorgho. C’est ballot…

Alors, en ces temps de villégiature, on peut se mettre à

rêver qu’une série de boulangers africains, amateurs de sensations

gustatives novatrices et branchées, lancent la mode de la baguette

de mil, des croissants d’igname ou des petits pains de fonio. Après

tout, la vague healthy food qui s’est abattue en Occident a bien mis

la galette de maïs, la miche d’épeautre et les croûtes sésame dans

les corbeilles. Le comble du chic chez les « bobo-bread » qui boudent

leur pain blanc, accusé de tous les maux contre la santé. On

trouve même des baguettes aux neuf céréales, que vous conseillent

des vendeurs bien incapables de vous donner leurs noms… Bref,

si l’Afrique a décidé que le pain était incontournable sur sa table,

autant en fabriquer du local, doper les cultures, créer de l’emploi et lancer la mode.

Après les Français « béret basque et baguette de pain », on pourra dire d’un Burkinabé :

« chapeau Mossi et baguette de mil » ! On peut rêver plus loin et imaginer déjeuner à

Paris avec un pain au sorgho importé du continent…

En tous les cas, depuis le Covid-19, on a dit et redit qu’il fallait privilégier les

circuits courts. Une règle confirmée en partie par la guerre en Ukraine et ses retombées.

Et si l’on ajoute le réchauffement climatique, il n’est pas exclu que l’Occident se mette à

cultiver du mil à la place du blé dans quelques temps. Il est plus résistant à la chaleur.

Et tout aussi goûteux. Si, si… On a le droit de rêver que la baguette de mil devienne la

baguette magique de demain ! ■

AFRIQUE MAGAZINE I 431-432 – AOÛT-SEPTEMBRE 2022 25


perspectives

FORÊTS

L’AFRIQUE,

DERNIER POUMON

DE LA PLANÈTE ?

26 AFRIQUE MAGAZINE I 431-432 – AOÛT-SEPTEMBRE 2022


Du nord au sud, c’est

l’un des plus grands

territoires verts du monde,

avec en particulier

le bassin du Congo,

deuxième forêt humide

après l’Amazonie.

Une richesse naturelle

essentielle pour l’humanité,

un potentiel immense

pour le continent, menacé

chaque jour un peu plus par

l’exploitation et les trafics.

par Thibaut Cabrera

NANNA HEITMANN/NYT/REDUX-REA

Dans les environs

de Mbandaka,

en République

démocratique

du Congo.

De la Californie à la Gironde (en

France), en passant par le Maroc,

les incendies viennent de ravager

des milliers d’hectares de forêts en

l’espace de quelques semaines. Les

conséquences désastreuses de ces

« mégafeux » nourrissent fatalement

les réflexions autour de l’avenir des

forêts, en bute au dérèglement climatique.

Mais aussi à l’action directe de l’homme. En 2021, l’Amazonie

a perdu 18 arbres par seconde en moyenne, en grande

partie à cause de la déforestation. Le principal « poumon » du

monde pourrait prochainement être amputé. Pour survivre,

la planète devra alors miser sur son second poumon, la forêt

d’Afrique centrale. Elle semble pourtant être vouée au même

sort. Les forêts du continent sont des écosystèmes uniques et

fascinants : la forêt d’arganiers du Maroc, les forêts sèches de

Miombo, au Mozambique, sont tous des symboles de sa biodiversité

foisonnante. Pourtant, elles sont grandement menacées

par une tendance au développement de la déforestation. Malgré

les discours des dirigeants africains et de leurs confrères

occidentaux contre ce phénomène, leur destruction continue

de progresser de jour en jour. Le contexte de dérèglement climatique

et de croissance démographique du continent ne joue

pas non plus en faveur de la préservation des forêts. Les effets

de la guerre en Ukraine sur les prix alimentaires devraient faire

augmenter les surfaces agricoles, ce qui induit, dans la plupart

des cas, de nouveaux déboisements. Finalement, la préservation

des forêts africaines est tributaire d’une volonté commune

et de la transparence de ses parties prenantes : gouvernements,

exploitants, société civile et organismes de financement. Un

consensus difficile à trouver tant les paradoxes autour de la

lutte contre la déforestation sont grands.

AFRIQUE MAGAZINE I 431-432 – AOÛT-SEPTEMBRE 2022 27


PERSPECTIVES

État des lieux

en 6 questions

1. Où se trouvent

les forêts d’Afrique ?

LE CONTINENT EST RECOUVERT DE FORÊTS dont la biodiversité

est riche. Elles représentaient plus d’un cinquième de

sa superficie en 2020, selon l’Organisation des Nations unies

pour l’alimentation et l’agriculture (FAO), soit 636 millions

d’hectares. Dans neuf pays d’Afrique subsaharienne, les forêts

couvrent plus de la moitié du territoire. À l’ouest, c’est le cas

de la Guinée-Bissau et du Liberia. C’est également le cas du

Congo-Brazzaville, de la République démocratique du Congo

(RDC), de l’Angola, de la Zambie et de la Tanzanie. Quant

au Gabon et à la Guinée équatoriale, leur surface forestière

atteint près de 90 %. L’Afrique centrale abrite la deuxième plus

grande forêt tropicale du monde, après l’Amazonie et devant la

Papouasie-Nouvelle- Guinée : la forêt du bassin du Congo. Cette

dernière s’étend sur six pays, du Cameroun à la RDC, et sur plus

de 3,5 millions de km 2 . Les trésors dont elle regorge ne doivent

pas faire oublier les autres espaces forestiers du continent. À

l’est, les 273 300 hectares de la forêt Mau, au Kenya, abritent

la source de nombreuses rivières qui alimentent le plus grand

lac africain, le lac Victoria. Dans le sud du Nigeria, les forêts de

l’État de Cross River couvrent plus de 4 000 km 2 et disposent

d’une riche biodiversité. Au cœur du pays le plus densément

peuplé du continent, elles sont fortement menacées. Malgré une

surface forestière forcément moins importante qu’en Afrique

subsaharienne, le Maghreb compte également son lot de forêts.

Le Maroc en est l’illustration, avec 9 millions d’hectares, qui

constituent l’un des atouts de la richesse écologique du pays.

2. Quelles sont

leurs caractéristiques ?

L’AFRIQUE EST COMPOSÉE de territoires aux climats divers,

qui accueillent de vastes communautés d’organismes vivants,

les biomes terrestres. On en dénombre trois grands qui correspondant

aux forêts africaines. Les pays d’Afrique centrale,

d’Afrique de l’Ouest, au niveau de l’équateur, et la partie est de

Madagascar sont composés de forêts tropicales humides, similaires

à l’Amazonie et aux forêts d’Asie du Sud-Est. Ces régions

à la température chaude et constante bénéficient de précipitations

abondantes qui favorisent le développement de la biodiversité.

Les forêts tropicales sont entourées de savanes, dont le

climat est marqué par une saison des pluies et une période de

sécheresse. On y trouve des prairies et terres arbustives au sein

desquelles se trouvent des espaces forestiers moins denses. Au

nord du Maghreb et au niveau de la pointe sud du continent, le

climat méditerranéen, caractérisé par une courte saison sèche,

des précipitations irrégulières et des vents importants, requiert

des forêts une constante adaptation. Dans certains pays, elles

sont surtout une source de richesse non négligeable. Malgré

la faible part des exportations de produits forestiers, principalement

du bois brut (moins de 2 % pour l’Afrique subsaharienne),

le continent tire plus de bénéfices de ses forêts que les

autres continents. En 2020, ces bénéfices atteignaient 2,4 %

du PIB en Afrique subsaharienne, montant jusqu’à 9,4 % pour

la République démocratique du Congo. Dans les pays dont la

couverture forestière est importante, le secteur peut devenir

un pilier de l’économie. Au Gabon, il représente 60 % du PIB

(hors hydrocarbures). Face à l’importance et au dynamisme de

ce secteur, le pays a pris un tournant il y a une dizaine d’années

visant à industrialiser la filière forêt-bois. Cela s’est par exemple

traduit par l’interdiction de l’exportation de grumes non transformées

ou la promotion d’une gestion durable des ressources

naturelles de ces forêts.

3. Peut-on parler

de « poumon du monde » ?

GRÂCE À LEURS FEUILLES, les arbres captent le dioxyde de

carbone (CO 2

) présent dans l’atmosphère et utilisent l’énergie

du soleil pour le réduire et produire des glucides leur permettant

de vivre. Par le biais de ce processus de photosynthèse,

ils produisent et rejettent du dioxygène, communément

appelé oxygène. C’est en référence à ce fonctionnement que la

forêt amazonienne, couvrant environ 5,3 millions de km 2 , est

considérée comme le poumon du monde. La forêt du bassin

du Congo, s’étendant sur plus de 3,5 millions de km 2 , est par

déduction considérée comme le second poumon du monde.

Cependant, les scientifiques s’accordent pour relativiser ce

rôle que l’on prête à ces immenses espaces. Le cliché véhiculé

par certaines ONG affirmant que l’Amazonie produit 20 % de

notre oxygène est faux. Sans s’arrêter sur un chiffre précis,

une grande partie communauté scientifique ne lui en accorde

pas plus de 6 %. Au-delà des estimations, il faut retenir que la

forêt consomme, à elle seule, une grande partie de l’oxygène

qu’elle produit. L’excédent d’oxygène rejetée nous permettant

de respirer représente donc une part minime. La préservation

des forêts contribue surtout à la lutte contre le réchauffement

planétaire et la disparition de leur biodiversité. Elles constituent

l’un des plus larges réservoirs de dioxyde de carbone.

C’est ce fameux gaz à effet de serre, qui contribue à dérégler

le climat de la planète, que les arbres et de nombreuses autres

plantes absorbent. La disparition de ces forêts augmenterait

drastiquement la teneur en CO 2

dans l’air, ce qui serait désastreux

pour l’effet de serre. En matière de biodiversité, la forêt

du bassin du Congo est un réel cas d’école : on y trouve environ

10 000 espèces de plantes tropicales, dont 30 % sont uniques,

selon le Fonds mondial pour la nature (WWF).

28 AFRIQUE MAGAZINE I 431-432 – AOÛT-SEPTEMBRE 2022


ASHLEY GILBERTSON/NYT/REDUX-RÉA

Près de Kinshasa, en RDC. L’écosystème du bassin

du Congo est exploité tant par les populations locales

que par de grandes entreprises, qui transportent

leur production sur le fleuve,

AFRIQUE MAGAZINE I 431-432 – AOÛT-SEPTEMBRE 2022 29


PERSPECTIVES

Le président de la RDC, Félix Tshisekedi, lors de la COP 26, à Glasgow, en novembre 2021.

4. En quoi sont-elles menacées ?

L’AFRIQUE PRÉSENTE le taux annuel de recul de la forêt le

plus élevé sur la période 2010-2020, selon la FAO. La disparition

de 3,9 millions d’hectares témoigne d’abord d’une entreprise

organisée. Celle-ci s’explique notamment par l’accroissement

de la population : l’ONU anticipe le doublement de la population

continentale entre 2022 et 2050. Dès lors, il n’est pas

surprenant d’entendre le président de la République démocratique

du Congo, Félix Tshisekedi, annoncer en 2019 qu’au

« rythme actuel d’accroissement de la population et de nos

besoins en énergie, nos forêts sont menacées de disparition

à l’horizon 2100 ». Une grande partie des pertes en Afrique

centrale se situent dans des zones d’agriculture de subsistance

pratiquée par les populations locales. De plus, en RDC, plus

de 90 % de l’énergie consommée provient du bois. En Côte

d’Ivoire, les chiffres sont marquants : le pays ne compte plus

que 3 millions d’hectares de forêts, contre 16 millions dans

les années 1960. La culture du cacao est la cause principale de

ce recul massif. Mécaniquement, la croissance démographique

fulgurante, combinée à la nécessité d’assurer les moyens de

subsistance des populations locales, favorise la déforestation.

D’autres causes, moins honorables, doivent être évoquées. Le

double discours de certains dirigeants d’Afrique centrale en est

une. Si la plupart défendent publiquement la préservation des

forêts, ils n’hésitent pas non plus à céder ces dernières à des

entreprises étrangères avides d’en faire d’immenses exploitations

commerciales. La protection des écosystèmes forestiers

se heurte de manière frontale aux intérêts privés des États. En

RDC, concéder des terrains aux multinationales dans le cadre

de l’exploitation minière et pétrolière a eu des effets catastrophiques

sur la forêt. Récemment, le gouvernement a autorisé

de nouveaux forages pétroliers dans des zones écologiquement

sensibles, comme le parc national du Virunga, situé à l’extrême

est du pays. Sanctuaire de gorilles le plus important du monde,

ce parc protégé se voit désormais menacé, alors que le président

Tshisekedi avait approuvé, lors du sommet mondial sur le climat

à Glasgow, en novembre 2021, un accord de dix ans visant à

protéger la forêt tropicale du bassin du Congo. Il ne s’agit pas de

la première contradiction relevée. En mars 2020, Greenpeace

dénonçait l’attribution de plusieurs contrats de concession

d’exploitation forestière par le gouvernement congolais à deux

sociétés chinoises. Cela intervenait quelque temps après que la

RDC eut reçu une aide internationale de plus de 10 millions de

dollars dans le cadre d’un programme de gestion durable des

forêts. Depuis février 2021, en Centrafrique, c’est la Russie qui

tire bénéfice des forêts. L’influence du groupe Wagner sur les

autorités centrafricaines lui a permis de mettre la main sur une

YVES HERMAN/REUTERS

30 AFRIQUE MAGAZINE I 431-432 – AOÛT-SEPTEMBRE 2022


À Madagascar, des habitants prélèvent de la matière première pour leurs constructions sur un baobab à terre.

PASCAL MAÎTRE/MYOP

immense parcelle forestière dans la province de Lobaye, dans

le sud-ouest du pays. Liée au groupe russe, l’entreprise chargée

de ces forêts les exploite de manière intensive, au mépris de

la loi, sans même payer de taxes. Les intérêts privés des États

centre-africains les poussent donc à autoriser des concessions

étrangères, souvent chinoises et vietnamiennes, à surexploiter

leurs forêts. Dans cette conjoncture, les incendies s’ajoutent à

la longue liste des dangers qui menacent ces zones. Ils sont dus

à la conjonction de vagues de chaleur et de sécheresse, résultats

du réchauffement climatique. C’était récemment le cas en

Tunisie, en Algérie et au Maroc, où ils ont provoqué le déplacement

de plusieurs milliers de familles. Selon la FAO, 78 % des

superficies brûlées dans les zones arborées entre 2001 et 2019

étaient situées sur le continent. Mais ce chiffre doit être relativisé

: d’abord, le feu a une fonction écologique sur certaines

surfaces de savanes, qui brûlent de façon cyclique. De plus, les

incendies qui se sont déclarés en Afrique centrale, là où sont

comptabilisés la majorité d’entre eux, touchent principalement

des écosystèmes agricoles, et résultent de la culture sur brûlis,

une pratique simple et peu coûteuse qui vise à refertiliser les

sols par le brûlage des terres. Cependant, ce type de culture,

parfois risqué, peut entraîner des incendies non maîtrisés. Face

à cela, la préservation des forêts doit aussi inclure la protection

des populations qui y vivent.

5. Qui pour les protéger ?

LE 18 JUILLET DERNIER, à Kigali, au Rwanda, s’ouvrait le

premier Congrès des aires protégées d’Afrique. L’événement,

qui rassemblait les acteurs politiques et la société civile, était

destiné à échanger sur le rôle de ces zones dans le développement

de l’Afrique. Au cœur des stratégies de conservation de la

biodiversité, celles-ci représentent actuellement plus d’un quart

des forêts du continent. Cette proportion n’est pas négligeable,

et devrait s’accroître, selon l’objectif mondial déterminé en

octobre 2021 lors de la COP15, visant à protéger, d’ici à 2030,

30 % des mers et des terres du globe. Les six catégories d’aire

protégée vont de la simple « conservation », qui admet l’activité

économique et les interactions avec les humains, à la « conservation

stricte », comme c’est le cas dans les réserves naturelles

intégrales. Plusieurs rapports ont montré que la dernière permettait

une meilleure préservation des ressources. Mais les

aires protégées sont parfois remises en cause. D’abord, parce

que la majorité d’entre elles sont sous-financées, victimes de

gestion défaillante et des contradictions des gouvernements

nationaux. Dans la plupart des pays d’Afrique, les premières

aires protégées ont été créées au cours de la période coloniale.

D’anciens cadres d’administrations coloniales ont ensuite été à

l’initiative de la création de nombreuses ONG internationales

AFRIQUE MAGAZINE I 431-432 – AOÛT-SEPTEMBRE 2022 31


PERSPECTIVES

qui visent à protéger ces territoires et sont engagées dans leur

institution. Leur discours est influencé par le mythe, hérité de

cette période, d’une Afrique aux forêts vierges et sauvages. Par

conséquent, certaines aires protégées concilient difficilement

préservation de la biodiversité et prise en compte des droits

humains et fonciers. Les exclusions de populations locales et

les violences à leur encontre sont monnaie courante dans les

aires protégées à conservation stricte. Les gestionnaires visent

avant tout à séduire une clientèle de touristes occidentaux en

tentant de leur vendre une nature vierge et encore inexplorée.

Au-delà du strict périmètre des aires protégées, la lutte pour

la préservation des forêts mobilise des organisations comme la

Commission des forêts d’Afrique centrale (COMIFAC). L’organisation,

créée en 2005, regroupe les six pays abritant le bassin

du Congo (Cameroun, Congo, Gabon, Guinée équatoriale,

Centrafrique, RDC) ainsi que le Burundi, le Rwanda, le Tchad

et São Tomé-et-Principe. Via une approche durable et économiquement

inclusive, la commission plaide pour une gestion

raisonnée de la forêt tropicale. Le rôle des acteurs occidentaux,

ONG et gouvernements, dans le combat contre la déforestation

sur le continent est également notable. Cependant, il est

de plus en plus critiqué par la société civile et les dirigeants

politiques africains. Les appels publics des pays occidentaux

aux États du continent à contribuer à la lutte contre le réchauffement

climatique en renonçant à la déforestation et à leurs

réserves de combustibles fossiles passent mal. La raison en est

simple : la prospérité occidentale s’est construite sur la base

de ces mêmes combustibles. De plus, le rôle de ces pays dans

l’exportation de minéraux rares joue un rôle direct sur la déforestation

en Afrique.

6. La finance verte

est-elle la solution ?

QUELLE SOLUTION pour sauver la forêt africaine ? L’insuffisance

des actions entreprises ne rend pas honneur au large

consensus selon lequel il est crucial de préserver les espaces

forestiers. La mise en défens de certains d’entre eux – consistant

à en interdire l’exploitation – pourrait aider à leur restauration.

En Côte d’Ivoire par exemple, cette solution permettrait

d’assurer leur régénération en un temps relativement court

– une vingtaine d’années. Cette technique implique de laisser

32 AFRIQUE MAGAZINE I 431-432 – AOÛT-SEPTEMBRE 2022


Dans le port de Douala, au Cameroun, un chargement destiné au marché européen,

ALFREDO D’AMATO/PANOS-RÉA

une terre entièrement vacante pour favoriser sa restauration

naturelle. Cependant, quand bien même cette technique serait

choisie, elle risquerait de se heurter à une limite foncière identifiée

sur le continent : une terre non utilisée est considérée

comme pouvant être occupée. De plus, de nombreuses populations

qui habitent et gravitent autour des forêts vivent de

leur exploitation. Elles verraient une grande partie de leurs

revenus disparaître avec l’interdiction d’y accéder. Dans une

étude parue en mai 2022, la Banque africaine de développement

(BAD) présente les pionniers africains de la finance verte.

Parmi eux, on retrouve notamment le Gabon et le Mozambique,

considérés comme des modèles à suivre dans la lutte contre la

déforestation. En plus de l’interdiction d’exporter du bois non

transformé et de l’exploiter de manière abusive, le pays a introduit

des systèmes d’incitation financière. Les taxes payées par

les concessions forestières sont désormais modulées, variant

en fonction des certifications qu’elles obtiennent. Le Gabon

obligera prochainement les sociétés opérant sur son territoire

à se conformer au label environnemental Forest Stewardship

Council (FSC), qui promeut une gestion durable et responsable

des forêts. En parallèle, le marché du carbone gagne

progressivement du terrain. Jusqu’à présent, le faible prix des

crédits carbone en Afrique l’empêchait de décoller. Le continent

ne représentait pas plus de 2 % du marché mondial du carbone

en 2021. Mais pour atteindre les objectifs de lutte contre le

changement climatique, de plus en plus d’États s’y intéressent.

Il y a fort à parier que la demande augmentera et que les initiatives

commerciales en la matière se multiplieront. En RDC,

certaines concessions forestières sont actuellement à l’arrêt, ne

pouvant plus assumer leurs coûts logistiques. L’idée de placer

les immenses espaces qu’elles possèdent en conservation pour

convertir des sites d’exploitation forestière en programmes de

crédits carbone a déjà séduit certaines d’entre elles… Des initiatives

dont l’éthique est largement discutable. Les contradictions

relevées dans la lutte contre la déforestation en Afrique soulèvent

la question du point d’équilibre entre le développement

du continent et la protection de ses forêts. Elles soulèvent également

la question de la redistribution des richesses qui émanent

du commerce du bois. Les intérêts engendrés, en particulier

en Chine, sont colossaux (75 % de la production de bois en

Afrique part pour la Chine). Pourtant, les retombées locales

sont dérisoires. ■

AFRIQUE MAGAZINE I 431-432 – AOÛT-SEPTEMBRE 2022 33


PERSPECTIVES

«Olivier Mushiete

« Nous bâtissons un édifice

arbre par arbre »

Il a été nommé en août 2021 responsable de l’Institut congolais pour la conservation

de la nature (ICCN), un organisme qui gère les aires protégées. Celles-ci couvrent

13,8 % de la surface de la République démocratique du Congo (RDC), soit un total

de 345 000 km2. Entretien franc et direct sur les enjeux, les défis de la conservation

et de la protection de la nature. propos recueillis par Zyad Limam

AM : Vous dirigez l’Institut congolais pour

la conservation de la nature (ICCN) depuis août 2021.

Quels sont les objectifs de cet organisme ?

Olivier Mushiete : L’ICCN est une entreprise publique qui a été

créée en 1975, presque un demi-siècle, et qui a comme mission

principale de mettre en application la loi 14/003 sur la conservation

de la nature. Cette loi et le cadre juridique sont assez précis.

L’une de nos principales missions consiste justement à mettre au

point certaines des règles de mise en application.

Qu’est-ce que l’ICCN représente sur le terrain ?

Il gère 80 aires protégées, dont les plus connues sont le parc

national des Virunga et le parc national de Kahuzi-Biega (qui

abritent les fameux gorilles de montagne), le parc national de la

Garamba (où nous allons réintroduire les rhinocéros blancs, et

qui abrite des girafes), le parc marin des Mangroves, le long du

littoral, et le parc national de l’Upemba, à l’extrême sud du pays.

Ces aires protégées couvrent 13,8 % de l’étendue du territoire

national. Une vingtaine est active et connue, mais la plupart de

ces zones sont aujourd’hui inexploitées ou inactives, endormies

en quelque sorte. Nous avons pour mission de les réveiller, de

les rendre dynamiques. Mais l’autorité et les missions de l’ICCN

s’étendent au-delà des aires protégées. Nos « rangers », nos écogardes,

ont le droit de poursuivre les braconniers jusqu’à 50 kilomètres

en dehors de ce périmètre. De plus, nous travaillons avec

les communautés locales, ce qui nous oblige à définir des zones

tampons autour des aires protégées. La superficie totale de notre

juridiction représente ainsi 550 000 km², soit près de 22 % du

territoire national. L’ICCN a donc un impact direct sur un tiers de

la population congolaise, c’est-à-dire 30 millions de personnes.

C’est immense. Est-ce réellement faisable ?

Les espaces gérés représentent en gros la superficie de la

France métropolitaine. C’est immense. Mais le contexte actuel,

marqué par les fortes préoccupations globales sur les changements

climatiques, les pertes irrémédiables de biodiversité, est

favorable pour repenser et reconstruire la relation entre l’humain

et la nature. En RDC, nous avons cette chance d’avoir

encore de très grands espaces naturels, parfois totalement

vierges et qui ouvrent des possibilités d’investir justement

dans cette relation. La promotion de l’économie verte à grande

échelle est un acte naturel pour nous, les Congolais. L’agroforesterie

permet de créer des itinéraires agricoles plus respectueux

de l’environnement. Quelques dizaines d’exemples existent. On

peut aussi investir dans la production et la distribution de l’énergie

qui, dans un pays aussi grand que le nôtre et compte tenu

de la diversité des écosystèmes, peut provenir de l’eau (froide

ou chaude), du soleil, du vent, ou encore de la biomasse. En

connectant intelligemment la production d’énergie durable avec

la production et la transformation des produits agricoles, on

peut développer à très grande échelle des activités bénéfiques

à la fois pour les hommes et pour l’environnement Nous voilà

en plein cœur de l’économie verte !

Vous avez entrepris un travail de fond pour redonner à

l’organisation sa raison d’être et son efficacité. Avez-vous

la sensation d’être soutenu par les autorités publiques ?

Mon équipe et moi avons commencé à travailler à la direction

générale de l’ICCN en août 2021, nous venons d’arriver en

quelque sorte [sourire]. Nous avons commencé par faire un état

des lieux qui, vu l’immensité du patrimoine de l’institution et

son long historique, n’est pas encore tout à fait terminé. L’ICCN

est sous la tutelle du ministère de l’Environnement et du Développement

durable, dirigé par Eve Bazaiba, qui a rang de vice-

Premier ministre, le ministère du Tourisme, dirigé par Modero

Nsimba Matondo, et le ministère de la Défense nationale et des

Anciens combattants, dirigé par Gilbert Kabanda Rukemba,

34 AFRIQUE MAGAZINE I 431-432 – AOÛT-SEPTEMBRE 2022


Le directeur de l’ICCN, lors d’une promotion des agents du site, dans la réserve de Bombo-Lumene.

DR

qui supervise l’ensemble de nos rangers, le Corps chargé de la

sécurisation des parcs nationaux et réserves apparentées (Cor-

PPN). Dans la ligne de conduite confirmée à plusieurs reprises

par le chef de l’État lui-même, nous bénéficions du soutien des

autorités. Il m’incombe désormais de concevoir et de mettre en

œuvre un programme clair ainsi que des actions concrètes sur le

terrain. J’ai bon espoir de réussir ce défi à court terme, notamment

grâce au soutien de nos autorités publiques nationales.

Comment s’organise la relation avec les bailleurs

de fonds internationaux ? Avez-vous l’impression

d’être aidé et financé à la hauteur des enjeux ?

L’ICCN dépend de bailleurs de fonds internationaux pour

plus de 90 % de ses dépenses de fonctionnement et d’investissement.

Nous fonctionnons sur la base de partenariats public-privé

avec de grandes ONG internationales ou nationales, qui cogèrent

une dizaine de nos aires protégées. Les supports financiers internationaux

se chiffrent en plusieurs dizaines de millions d’euros

par an. Les ressources financières dont a besoin l’ICCN pour

atteindre ses objectifs ne peuvent pas dépendre uniquement de

ce schéma de fonctionnement. L’État prend en charge une partie

de nos dépenses d’investissement et de fonctionnement ainsi

qu’une très petite partie de la rémunération du personnel. Les

financements que nous recevons actuellement donnent un premier

élan. Cependant, ils restent insuffisants pour permettre de

déployer l’immense potentiel de l’institution. Il est fondamental

pour nous de développer des activités indépendantes productrices

de revenus. L’économie verte sera le poumon de l’ICCN !

Comment peut-il générer ses propres ressources ?

Dès notre arrivée dans la cabine de pilotage de l’ICCN, nous

avons défini quatre grands piliers d’action. En premier lieu, il

faut assurer la souveraineté du territoire et restaurer l’autorité de

l’État jusqu’au plus profond du pays. Le deuxième pilier consiste

à mettre l’homme au cœur de la mission de conservation de la

nature, en améliorant drastiquement l’effectif et les conditions

de travail du personnel de l’ICCN et en organisant une bien

meilleure coopération avec les communautés locales. Pour le

troisième, il s’agit d’assumer notre propre responsabilité par

une montée en puissance drastique de notre capacité d’autofinancement

par la promotion d’une économie verte et vertueuse

à grande échelle. Pour cela, nous nous engageons sur quatre

pistes prometteuses. Piste 1 : le développement de l’agroforesterie

communautaire climatique durable. Il existe déjà plusieurs

modèles de ce type d’agriculture dans notre pays. Les projets

pilotes ont été réalisés depuis près de vingt ans à petite échelle.

Aujourd’hui, avec sa capacité de mobilisation et sa grande

diversité d’écosystèmes, l’ICCN est en mesure de reproduire

ces modèles à grande échelle dans de nombreuses localités.

Piste 2 : la production et la distribution d’énergie durable. Depuis

AFRIQUE MAGAZINE I 431-432 – AOÛT-SEPTEMBRE 2022 35


PERSPECTIVES

le début de l’année, nous nous sommes engagés dans un partenariat

avec l’Agence nationale de l’électrification et des services

énergétiques en milieux rural et périurbain, et avons déjà

une petite dizaine de projets prévus. Ils prévoient des productions

d’énergie durable par le recours à diverses sources : l’eau

(froide ou chaude), le soleil, le vent, la biomasse, etc. Piste 3 :

l’écotourisme. Les possibilités touristiques sont innombrables

en RDC. Malheureusement, le pays est encore fermé, il est

difficile de venir, d’obtenir un visa – lequel coûte cher. C’est

compliqué aussi pour les Congolais de se déplacer à l’intérieur

de leur pays, de découvrir les trésors de leur nature. Il faut

des connexions aériennes accessibles, régulières et sécurisées

pour qu’un habitant de Goma, par exemple, puisse aller voir les

lamantins du parc marin des Mangroves 2 500 kilomètres plus

loin. Nous travaillons sur un très beau projet qui s’appelle Congo

Air Nature, afin de développer un service

de connexion aérienne interne pour

l’ICCN et des services et infrastructures

en rapport avec le tourisme. Nous avons

potentiellement une vingtaine de destinations,

dont une petite douzaine est

accessible et opérationnelle. Les plus

courageux peuvent déjà venir et voir

des choses assez extraordinaires. Enfin,

piste 4 : la finance climat et carbone. J’ai

déjà eu l’occasion de développer un puits

de carbone agroforestier sur le plateau

des Batéké il y a quelques années. Nous

pouvons répliquer ce genre de modèle

sur l’ensemble du patrimoine foncier

de l’ICCN. Nous avons la possibilité de

rémunérer le travail de protection de la

nature mené par l’institut et ses partenaires.

Le quatrième et dernier pilier stratégique du programme

propose d’améliorer nos connaissances du monde vivant et de

repenser la relation de l’homme avec la nature par l’éducation

de base, la formation professionnelle, la recherche scientifique

et la promotion de la culture traditionnelle.

« Le taux

de déforestation

est de moins de

1 % et reste très

faible, même s’il

paraît alarmant

en valeur

absolue, la forêt

étant immense. »

La finance verte reste pour le grand public un concept

assez mystérieux. Est-ce que cela représente

une véritable opportunité ? Et à quelles conditions ?

C’est l’un des outils essentiels pour transformer ce lien entre

l’homme et la nature. La finance verte représente une véritable

opportunité, et c’est l’une des grandes missions de l’ICCN. Investir

dans la conservation de la nature doit devenir une opération

rentable. Sur le plan économique, mais aussi écologique et

humain. Nous avons notre propre travail à faire pour que cela

fonctionne. Nous devons définir des axes d’intervention clairs

et un processus d’appropriation par les communautés locales,

délimiter précisément les zones concernées, les protéger, développer

en priorité les investissements dans les productions de

base, alimentaires et énergétiques, et établir un dispositif de

surveillance pour évaluer avec précision les résultats en matière

de conservation de la nature. Cette finance a un impact global

positif en permettant de partager équitablement les bénéfices,

de consommer moins d’énergie fossile et d’intrants, d’augmenter

les espaces de forêt grâce à des programmes agroforestiers,

de replantation ou de régénération naturelle au sein de nos

aires protégées. Avec des retombées globalement positives sur

le changement climatique. Voici quelques années, sur le plateau

des Batéké, nous avons augmenté le stock de carbone

en plantant une forêt sur un sol de savane herbeuse. De là,

nous avons tiré un revenu en vendant des crédits carbone à la

Banque mondiale. Une autre performance consiste à réduire le

taux de déforestation. En RDC, la grande majorité est due à la

pratique de l’agriculture sur abattis-brûlis – le paysan lambda

brûle la forêt pour accéder à des terrains fertiles. Ainsi, il va

brûler 50 hectares alors qu’il n’a besoin

que d’un demi-hectare. Il est possible de

le réorienter vers une activité vertueuse

en utilisant des techniques appropriées

d’agroforesterie. La RDC dispose d’un

potentiel immense dans ce domaine. La

mise en place d’un système d’évaluation

de notre performance écologique autour

de nos aires protégées nous permettra

de négocier une rémunération équitable

pour ce service environnemental global.

Sous notre impulsion, l’ICCN a déjà commencé

à travailler sur plusieurs projets

avec quelques partenaires. J’ai bon espoir

que le marché carbone nous apportera

ses premières ressources durant l’année.

Nous sommes ainsi au cœur des schémas

de l’économie verte. Nous avons tous les

éléments en main, et allons nous y employer avec une très

forte détermination.

Le milliardaire américain Jeff Bezos a alloué plus

de 35 millions de dollars pour la préservation des forêts

au Gabon. Peut-on espérer un jour voir venir en RDC

de richissimes bienfaiteurs ?

C’est bien sûr une perspective réjouissante. La famille

Buffett a déjà investi à plusieurs reprises en RDC. Leur soutien

engendre une forte visibilité, mais nous en aurons encore plus

si nous sommes crédibles. C’est à nous de créer les conditions et

opportunités pour attirer les grandes fortunes internationales.

Cela passe par la confiance institutionnelle. Nous devons faire

de l’ICCN un organisme solide et transparent, avec une stratégie,

une vision et une mission claires et pertinentes, proposer

des programmes bénéfiques en priorité aux communautés

locales. Nous sommes en train de mettre en place ces conditions

pour que cela devienne réalité. Chaque euro doit être pertinent

dans son utilisation, qu’il soit d’origine publique, privée, charitable…

C’est notre responsabilité.

36 AFRIQUE MAGAZINE I 431-432 – AOÛT-SEPTEMBRE 2022


Le Kahuzi-Biega est l’une des plus belles aires protégées du pays, mais il attire les convoitises en raison de son sous-sol très riche.

ALAMY PHOTO

Peut-on dissocier la question des aires protégées et celle,

plus large, de la préservation des forêts primaires ?

Les aires protégées sont des territoires de l’État. Il est

évident que leur préservation est étroitement liée à celle des

forêts primaires. Ce travail de préservation va se faire à partir

de « noyaux initiateurs ». L’ICCN joue un rôle clé en faisant ce

premier travail, qui aura un effet tache d’huile, un impact positif

sur les zones environnantes, servira de catalyseur pour la préservation

de l’environnement global. Cela étant dit, la gestion

des forêts primaires ne relève pas de notre compétence. C’est

clairement les attributions du ministère de l’Environnement.

Peut-on envisager une exploitation rationnelle

des forêts ? Ou sommes-nous condamnés à subir

le même sort que l’Amazonie ?

Oui, nous pouvons l’envisager. Et non, il y a peu de chance

que l’on subisse le même sort que la forêt amazonienne, ou que

la boréale ou l’indonésienne, car les contextes sont très différents.

La forêt congolaise couvre 150 à 160 millions d’hectares.

C’est énorme, il est difficile de s’imaginer ce que représente

physiquement une telle surface. Aujourd’hui, son taux de déforestation

est de moins de 1 % et reste très faible, même s’il paraît

alarmant en valeur absolue. La forêt étant immense, les volumes

de ce petit pourcent sont effrayants. Mais il en reste plus de

99 % à préserver et à développer dans un même mouvement

vertueux. La situation me rappelle cette citation de Mobutu,

en 1972, lors de la création du parc de la Garamba : « Lorsque

les savants auront transformé le monde des vivants en un milieu

artificiel, il existera encore au Zaïre, dernier refuge de l’humain,

une nature à l’état pur. » Je voudrais souligner qu’il y a, en RDC,

de nombreuses communautés qui vivent en symbiose avec la

nature, telles que les Batwas ou les Bantous. Le rôle de l’ICCN est

justement d’accompagner ces populations et de leur permettre

de continuer à vivre de la chasse et de la cueillette, tant que

cela se fait dans un périmètre délimité. Le rapprochement entre

l’homme et la nature est un élément essentiel dans la conduite

de nos activités. À notre échelle, celle de l’ICCN, nous pouvons

agir sur les aires protégées dans le but de préserver et d’exploiter

rationnellement des espaces de forêt, mais aussi de savane,

d’autres écosystèmes. C’est à nous d’être une fois encore inventifs

et crédibles, en développant des coopérations intelligentes et

mutuellement bénéfiques avec les communautés locales.

Plusieurs organisations internationales accusent

la RDC de chercher à expulser les populations

de la communauté batwa du parc de Kahuzi-Biega,

à l’est. Et affirment que les rangers de l’ICCN

eux-mêmes ont commis des exactions.

Le Kahuzi-Biega est l’une de nos plus belles aires protégées.

Elle se trouve juste un peu au nord de la ville de Bukavu, le

long du lac Kivu, et a cette particularité d’avoir deux ensembles

distincts : une zone de haute altitude, avec le mont Kahuzi,

qui culmine à 3308 mètres, et une zone de basse altitude, à

1000-1 500 mètres, vers l’ouest. C’est un écosystème très diversifié.

Le revers de la médaille de cette beauté souvent envoûtante

est un sous-sol très riche (or, diamant, coltan, etc.), qui

attire les convoitises et les appétits, souvent peu honorables.

Dans l’est du pays, nous sommes dans des régions à très haute

AFRIQUE MAGAZINE I 431-432 – AOÛT-SEPTEMBRE 2022 37


PERSPECTIVES

densité de population, ce qui crée des situations extrêmement

complexes à gérer. Fin 2021, l’ONG britannique Minority Rights

Group International (MRG) a publié un rapport faisant état de

violations des droits de l’homme à l’encontre des populations

pygmées et batwas, lesquelles auraient eu lieu dans le nord du

parc national, en zone de basse altitude, entre 2019 et 2021. On

reprochait à nos écogardes de comploter avec les forces armées

pour aller délibérément détruire des villages, violer des femmes

et égorger des enfants ! En ce début d’année, nous avons mené

une enquête avec des experts de l’ICCN, un expert international

en droits de l’homme et l’un des membres de l’ONG en question.

Nous avons reconstitué les faits, et je peux vous affirmer

que ceux-ci se sont déroulés d’une manière très différente de ce

qui a été décrit. Les résultats de l’enquête ont montré que tout

dysfonctionnement a été lourdement sanctionné. Certains de

nos écogardes ont outrepassé leurs droits et commis des actes

violents. Ils ont été identifiés et sanctionnés sur le plan administratif

au sein de l’ICCN. Des actions en justice sont toujours

en cours, aussi bien du côté de la justice civile que de l’auditorat

militaire. Mais encore une fois, l’enquête conjointe a révélé que

ce qu’il s’est passé en réalité était nettement moins violent que

les faits décrits dans le rapport de l’ONG, notamment au sujet du

traumatisme des populations. Pour preuve, nos équipes ont été

très chaleureusement accueillies, ce qui n’aurait pas du tout été

le cas si des membres de l’ICCN avaient commis des actes aussi

graves que ceux décrits par MRG. Je tiens aussi à réagir contre

l’une des accusations du rapport, qui prétend que nous menons

des actions ciblées contre certaines ethnies. De telles accusations

sont inacceptables et inexactes. J’ai commencé ma carrière

en 1987 au Kahuzi-Biega, et j’y suis resté pendant une dizaine

d’années. C’est un territoire que je connais bien. La situation

sur le terrain est très complexe. Le terme générique « batwa »

englobe plusieurs sous-communautés, qui parfois ne s’entendent

pas très bien les unes avec les autres. L’ICCN a justement ce rôle

de réconciliateur et de pacificateur. Nous avons une vingtaine

d’ONG qui travaillent sur l’intégration des groupes minorisés et

marginalisés dans le travail de conservation, et plus largement

dans l’économie globale. Notre nouvelle vision de la conservation

de la nature promeut la mise en place d’actions de coopération

entre ces communautés locales, y compris les Batwas, et

les agents de l’ICNN, les écogardes comme les scientifiques et

le personnel administratif. De nombreux Batwas font partie de

nos équipes, en tant que rangers, chercheurs ou managers du

parc. La majorité des individus qui constituent les écogardes,

notre police de l’environnement, sont issus des communautés

locales. On est vraiment loin d’une situation de cloisonnement

ou d’expulsion, telle que décrite dans les rapports. Je voudrais

ajouter que nous cherchons à nous assurer que la question fondamentale

des droits de l’homme est prise en considération

dans tous les axes de nos travaux. Cela passe par l’attitude des

rangers vis-à-vis des communautés, mais aussi par un travail

en interne avec les 3 500 employés de l’ICCN pour permettre

à chacun de nos agents de s’exprimer librement. Ces rapports

alarmistes ont pour conséquence de bloquer le financement de

nos opérations et nous empêchent de travailler correctement

sur le terrain. C’est d’autant plus inquiétant que ceux qui en profitent

sont les trafiquants, les groupes armés non identifiés qui

pullulent dans la région, et les braconniers. Je tiens à rappeler

que nos rangers sont eux aussi soumis à des violences extrêmement

brutales. Ces dix dernières années, nous avons perdu

200 agents dans l’exercice de leurs fonctions, abattus par des

groupes armés à caractère militaire ou par des bandits braconniers.

Le pire cas que nous ayons connu a été une embuscade

en 2020, dans laquelle 14 agents ont été tués au cours d’une

fusillade d’une violence inouïe. La situation est tendue, et nos

écogardes au Nord-Kivu, confrontés au quotidien au M23 ainsi

qu’à plusieurs autres groupes armés, en sont aussi les victimes.

Il faut le souligner fermement.

Un certain nombre de chercheurs évoquent

un néocolonialisme vert, dénonçant la multiplication

des aires protégées et la militarisation qui les entoure,

produit d’une vision mythifiée de l’Afrique. Et de celle

d’une nature qui doit être « vidée » de ces habitants…

Ce concept doit, selon moi, s’entendre et se comprendre avec

une vision de l’avenir. Aujourd’hui, franchement, les risques

pour l’humanité en matière de perte de biodiversité, de changement

climatique ne sont plus à prouver. C’est une nécessité absolue

d’organiser des zones de conservation et de mise en valeur

de la nature. Je fais partie de ceux qui militent contre l’idée que

la nature doit être vidée de ses habitants. Nous devons nous y

opposer pour repenser le paradigme de la relation homme-nature

et y laisser l’humain. Il en fait partie ! Surtout quand on

pense aux communautés locales… Il y a plus de 450 ethnies en

RDC. Il est essentiel de concevoir des dispositifs pour qu’elles

continuent à vivre en harmonie avec la nature, harmonie menacée

par « des externalités négatives ». Comme les trafiquants de

tous genres qui viennent chercher à bon marché des matières

premières et les exportent via des circuits illégaux. On ne peut

pas laisser faire. Les pratiques illégales menacent les communautés

locales. Et cette manière de vivre en harmonie avec la

nature. Les dégâts pourraient être irrémédiables.

Pensez-vous que les populations sont suffisamment

mobilisées sur la question de la préservation des aires

protégées et des forêts ?

Il est clair qu’elles ne le sont pas suffisamment. Le pays est

immense et diversifié dans ses paysages et ses écosystèmes. Il est

clair que la perception environnementale varie selon que vous

posez la question de la conservation à un citadin de Kinshasa,

de Kisangani ou de Lubumbashi, à un villageois forestier ou à

un Pygmée ou un Batwa justement. D’ici peu, nous allons lancer,

pour la première fois, une enquête à l’échelle nationale pour

mieux comprendre comment les Congolais perçoivent leur environnement

et leurs interactions avec la nature. C’est inédit. Nous

avons la capacité de la mener, étant présents à tous les étages

38 AFRIQUE MAGAZINE I 431-432 – AOÛT-SEPTEMBRE 2022


de l’immeuble gigantesque de la nature congolaise, depuis le

niveau de la mer, à Muanda, à l’ouest, jusqu’aux 4 500 mètres

du sommet du Ruwenzori, à l’est. Cette compréhension de l’environnement

fait partie de notre vocation. Comme celle qui

consiste à mieux connaître et comprendre le vivant animal ou

végétal. Je prends l’exemple du comportement animal, que nous

maîtrisons mal. Nous avons des plaintes de villageois qui nous

parlent d’éléphants sortant des périmètres protégés qui viennent

saccager les cultures. Cela arrive aussi avec les hippopotames.

C’est beaucoup plus rare avec les lions ou les léopards, mais nous

avons quand même eu des témoignages. L’ICCN a un réseau de

compétences qui se déploie à l’échelle nationale. Certains de nos

experts peuvent se rendre auprès des populations pour essayer

d’atténuer les conséquences de ces comportements. Comme nous

ne maîtrisons pas les risques de cohabitation avec les animaux

sauvages, nous proposons plusieurs solutions, tels une modification

des comportements agricoles ou un

système d’assurance pour dédommager

les personnes qui ont été affectées par

leurs attaques.

Le pays a annoncé le 19 juillet

dernier la mise aux enchères de près

de 30 blocs pétroliers (exploration),

dont un certain nombre empiète

sur les aires protégées, risquant de

dégrader plus encore la situation

écologique de ces dernières…

Effectivement, mais tout cela répond

à une logique évidente. La RDC a besoin

de générer des ressources, qui vont lui

permettre de financer son développement

et sa mission de protection et de

conservation de la nature. Elle s’appuie

pour cela sur la valorisation de ses ressources

naturelles, y compris les hydrocarbures.

La question est posée. En tant que directeur général

de l’ICCN, mon rôle est d’assurer la protection de nos parcs et

domaines naturels. Aujourd’hui, nous n’avons pas atteint l’objectif

de 15 % du territoire national dédié aux aires protégées. Et

la loi est claire : tant que l’on n’a pas atteint ce seuil, on ne peut

pas réaffecter de terres ou démembrer des aires protégées. Nous

allons nous réunir avec nos collègues des hydrocarbures, comme

nous l’avons fait récemment avec ceux du cadastre minier. Nous

asseoir autour de la table pour tracer des frontières communes.

Je suis pleinement engagé dans cette discussion. L’exploitation

de ces terres doit se faire en concertation parfaite, entre la nécessité

de générer des revenus par l’exploitation des ressources

pétrolières ou du sous-sol et celle d’engendrer des ressources

pour le travail de conservation de la nature.

Vous n’étiez pas présent au Rwanda lors du premier

Congrès des aires protégées d’Afrique, qui s’est

déroulé à Kigali en juillet dernier, alors que la RDC

est concernée au premier chef. Peut-on isoler la question

de la préservation de celle des enjeux politiques ?

Nous n’y avons pas participé, et c’est regrettable. La RDC

est fortement concernée par ce congrès, car c’est le pays qui

détient la plus grande superficie d’aires protégées en Afrique.

Mais il aurait été inconvenant, incompréhensible d’être présent

à Kigali alors que se déroule un conflit extrêmement violent à

notre frontière de l’est avec le Rwanda. Nous savons de manière

précise que ce dernier interfère dans les groupes armés opérationnels

dans le parc national des Virunga ou celui de Kahuzi-Biega.

Les provinces du Nord-Kivu et de l’Ituri sont en état

de siège depuis plus d’un an. La communauté internationale ne

reconnaît pas que nous sommes une fois de plus victimes d’une

guerre d’agression. Il n’est ainsi pas possible d’isoler la question

de la préservation de la nature de celle des enjeux politiques,

qui y sont étroitement imbriqués. Il faut qu’il y ait une volonté

politique très forte ainsi que la

paix et la sécurité sur le terrain

« Je travaille

depuis plus

de trente ans

sur les questions

environnementales.

Nous avons fait

de belles choses

sur le terrain avec

les communautés. »

pour que les communautés s’approprient

pleinement la mission de

conservation de la nature. Toutes

ces interventions de déstabilisation

qui entretiennent la violence

dans nos villages ont pour conséquence

de laisser la voie libre aux

trafiquants et commerces illégaux

de toutes sortes, au détriment de la

conservation de la nature, qui est

un facteur clé du succès du développement

des populations qui y

vivent.

Avez-vous parfois l’impression

de mener un combat solitaire,

d’être un peu seul au monde,

dans cette lutte ?

Oui, parfois, c’est le lot du chef [sourire]… Je travaille depuis

plus de trente ans sur les questions environnementales. Nous

avons fait de belles choses sur le terrain avec les communautés

locales et mes collègues chefs coutumiers. Ma nomination à la

tête de l’ICCN est un aboutissement. J’ai la chance de travailler

avec des ministres, des personnalités publiques qui ont une véritable

vision. L’ICCN est une équipe de 3 500 agents avec lesquels

les interactions sont multiples, permanentes. Nous avons également

des interactions régulières avec les communautés locales.

Je voyage, je rencontre des experts, j’échange avec mes équipes

sur le meilleur moyen de redresser l’institut, d’accomplir notre

mission. Franchement, je ne suis pas seul ! Les choses se mettent

en place progressivement, les briques se positionnent les unes

à côté des autres, et l’édifice de la conservation de la nature est

en train de monter en puissance. C’est un mouvement encore

en démarrage, mais je crois être en mesure de vous prédire un

avenir intéressant. ■

AFRIQUE MAGAZINE I 431-432 – AOÛT-SEPTEMBRE 2022 39


40 AFRIQUE MAGAZINE I 431-432 – AOÛT-SEPTEMBRE 2022


destin

« JUSTICE

THOMAS »

L’HOMME

Il est noir, et il est

au cœur du pouvoir.

Il est pour le port

d’armes, contre

l’avortement, contre

le mariage homosexuel,

contre les contraintes

environnementales…

Portrait du juge

le plus réactionnaire

de la Cour suprême.

par Cédric Gouverneur

QUI VEUT FIGER

L’AMÉRIQUE

TASOS KATOPODIS/GETTY IMAGES/AFP

Tous les quatre ans, le monde vit au

rythme du suspense infernal de l’élection

présidentielle américaine : dans ce

pays clivé à l’extrême entre républicains

et démocrates, son résultat n’a – du

fait du scrutin indirect et du système

des grands électeurs – qu’un vague

rapport avec le total des voix réunies par le vainqueur…

Une fois élu, le président des États-Unis – sur le papier,

l’homme le plus puissant de la planète – sait que son pouvoir

est aussi bref que fragile : au Sénat et à la Chambre

des représentants, les majorités parlementaires tiennent

souvent à une faible marge, et les élections de mi-mandat

se traduisent parfois par la paralysie, au bout de deux ans,

de la Maison-Blanche. Et déjà, une nouvelle course à la

présidentielle débute… Alors, chaque chef d’État s’efforce

de peser sur l’institution la plus immuable et la plus solide

des États-Unis : la Cour suprême. Les neuf garants de la

Constitution étant nommés à vie, la démission ou le décès

de l’un d’entre eux peut constituer, pour le président, une

formidable occasion d’ancrer le pays – pour des décennies

– dans son « camp ». Car il faut bien parler de camp idéologique,

tant les opinions sont polarisées, entre républicains

et démocrates, entre pro-life (« anti-avortement ») et prochoice

(« favorables à l’avortement »), entre partisans des

armes à feu et partisans de leur contrôle, entre nostalgiques

AFRIQUE MAGAZINE I 431-432 – AOÛT-SEPTEMBRE 2022 41


DESTIN

des Confédérés et « gauchistes » radicaux woke, entre négateurs

du réchauffement climatique et écologistes, et ainsi de suite.

Lorsqu’en 1991, George Bush Senior nomme à la Cour

suprême un juge afro-américain, issu d’une famille pauvre du

Sud profond, les observateurs étrangers s’étonnent : ce Clarence

Thomas est-il si à droite ? Après tout, cet ancien séminariste, né

en 1948, est également un ancien partisan des Black Panthers,

ces révolutionnaires qui, dans les années 1960, avaient leur

QG à Alger ! Rosa Parks, considérée comme la mère spirituelle

du mouvement des droits civiques pour avoir, le 1 er décembre

1955, refusé de céder sa place à un Blanc dans un bus de Montgomery

(Alabama), a cependant immédiatement dissipé toute

illusion sur le nouveau juge : cette nomination « ne représente

pas un pas en avant sur la route du progrès

racial, mais un demi-tour ». Clarence

Thomas, mettait-elle en garde,

« veut remonter la pendule » !

Trois décennies plus tard, l’histoire

aura, encore une fois, donné raison à

Rosa Parks : le jeudi 23 juin dernier,

la Cour suprême – dotée d’une majorité

conservatrice depuis que Donald

Trump y a nommé pas moins de trois

magistrats sur neuf ! – a inscrit dans

le marbre le droit fédéral de porter

une arme en public. Une décision qui

intervient un mois à peine après l’une

des plus horribles fusillades de masse

jamais perpétrées : dans une école primaire

du Texas, 19 enfants et deux institutrices

ont été massacrés fin mai par un

adolescent, avec un fusil d’assaut acheté

le jour de ses 18 ans. Les progressistes

s’étranglent, et ils n’ont encore rien vu…

Dès le lendemain, le 24 juin, la Cour

suprême revient sur l’arrêt Roe v. Wade,

qu’elle avait rendue en 1973 : l’avortement n’est plus un droit

fédéral, et l’institution renvoie aux États le soin de légiférer sur

la question. Aussitôt, une douzaine d’entre eux, dans le Sud et

le Midwest, l’interdisent. Les conséquences sont immédiates :

dans l’Ohio, une fillette de 10 ans, enceinte après un viol, doit

se rendre dans un autre État pour avorter… Imperturbable, la

Cour suprême, à majorité conservatrice, poursuit sa croisade :

le 30 juin, elle interdit à Washington de contraindre les États à

agir contre le réchauffement climatique (que nient, mordicus,

la plupart des républicains…). En l’espace d’une semaine, la

juridiction a donc imposé au pays, gouverné par la gauche, trois

décisions à la droite de la droite. Et ce n’est pas fini : Clarence

Thomas veut détricoter tous les droits acquis depuis le New

Deal des années 1930… Contraception. Mariage homosexuel. Il

en a la volonté. Il en a le pouvoir. Il est inamovible. Surpuissant.

Déterminé. Et en pleine forme !

Son épouse Virginia, en 2017,

impliquée dans l’enquête sur les événements

du 6 janvier 2021.

Ce 24 juin, le juge a obtenu « ce dont il avait toujours rêvé :

la reconnaissance », estime son biographe, Corey Robin, dans

les colonnes du New Yorker du 9 juillet. « Le Noir le plus puissant

d’Amérique » ne s’arrêtera pas là, prévient le journaliste :

« Clarence Thomas règle le pas de la Cour, posant des jalons

qui initialement paraissent extrêmes, avant d’être finalement

adoptés. » Les progressistes – qui ne parviennent pas à comprendre

qu’un homme noir issu d’un quartier pauvre ne soit pas

de leur bord – le voient comme un imbécile, comme un vendu.

En fait, « c’est le plus symptomatique de nos intellectuels », doté

d’« une vision terrifiante de la race, des droits et de la violence

qui est en passe de devenir la description de la vie quotidienne

aux États-Unis », analyse Corey Robin, pour qui nul ne saurait

cerner Clarence Thomas sans appréhender

son parcours atypique.

LE MODÈLE DU GRAND-PÈRE

L’homme est né le 23 juin 1948

à Savannah, en Géorgie, dans une

famille pauvre parlant le gullah (un

patois créole). Son père abandonne sa

famille un an plus tard. Peu après, un

incendie accidentel se déclare dans la

maison : la mère, célibataire et femme

de ménage, est reléguée dans un petit

appartement avec ses deux garçons.

En 1955, débordée, elle confie ses

enfants aux grands-parents, qui vivent

à deux pâtés de maisons de chez eux.

« Toutes mes affaires tenaient dans un

sac en papier », expliquait le juge dans

une longue interview donnée au Daily

Signal, le 22 juin dernier.

Le grand-père est une force de la

nature, « ouest-africain assurément »,

estime Thomas. Né de père inconnu,

il avait été élevé par sa grand-mère, une esclave affranchie.

Dès l’arrivée de Clarence et de son frère, Myers, il apporte à

ces garçons privés de père l’autorité qui leur manquait : « Les

enfants, les damnées vacances sont finies », leur annonce-t-il.

Entrepreneur, travailleur infatigable, économe, il sera pour

Clarence un exemple permanent : « Je ne vous dirai jamais de

faire ce que je dis, mais de faire ce que je fais », leur répètet-il.

Le juge l’appelle « papa » et le considère comme tel, intitulant

même ses mémoires My Grandfather’s Son (« le fils de

mon grand-père ») : « Il est la personne la plus forte que j’ai

connue… Mes grands-parents étaient des Noirs pauvres du Sud

profond, mais ils ont obtenu ce qu’ils voulaient dans la vie. Ce

fut leur victoire. »

Le jeune garçon, motivé par cet homme bosseur et intègre,

est un élève brillant. Il fait toute sa scolarité dans l’enseignement

catholique, et y expérimente le racisme comme le mépris

CHIP SOMODEVILLA/GETTY IMAGES

42 AFRIQUE MAGAZINE I 431-432 – AOÛT-SEPTEMBRE 2022


WILL OLIVER/EPA-EFE

Une manifestation contre l’abandon du droit à l’avortement devant la Cour suprême, à Washington, le 25 juin 2022.

social : ses camarades afro-américains se moquent de sa sombre

complexion, le surnommant ABC (America Blackest Child), et

raillent son parler créole. Mais lorsque Clarence abandonne

le séminaire, l’inflexible grand-père le chasse de la maison

le jour même…

Nous sommes dans les années 1960. Le jeune homme s’intéresse

aux Black Panthers et manifeste contre la guerre du

Vietnam. En 1971, il intègre la faculté de droit de Yale grâce

à la discrimination positive. Plus tard, il se prononcera contre,

préférant la méritocratie : il estime en effet que ce dispositif

stigmatise celui qui en profite, lui faisant encourir le soupçon de

se hisser socialement non pas du fait de ses compétences, mais

grâce à sa couleur de peau. Dès lors, il s’engage résolument à

droite toute. Avocat, il ne défend pas la veuve et l’orphelin, mais

représente le groupe phytosanitaire Monsanto, bête noire des

défenseurs de l’environnement. Puis, il devient assistant juridique

du sénateur républicain du Missouri, John C. Danforth.

En 1986, il épouse une militante républicaine blanche, Virginia

Lamp. Dans les années 1980, l’homme grimpe les échelons de

l’administration de Ronald Reagan (1981-1988), puis de George

H. W. Bush (1988-1992). Jusqu’à ce que ce dernier le nomme à

la Cour suprême en 1991. L’ancien gamin de Savannah décore

son bureau avec le buste de son grand-père. Et va tout faire pour

Dans les années 1960,

le jeune homme

s’intéresse aux Black

Panthers et manifeste

contre la guerre

du Vietnam.

imposer ses vues, ultraconservatrices et ultralibérales, à la plus

puissante juridiction des États-Unis…

De son grand-père, Clarence Thomas a appris que « l’État

providence vous arrache votre virilité ». De l’absence de son

père, que « la liberté sexuelle fait fuir aux hommes leurs responsabilités

familiales ». De son enfance dans un quartier

pauvre, que « trop de clémence envers la délinquance » nuit

aux honnêtes travailleurs. « La révolution des droits progressistes

a sapé l’autorité traditionnelle et généré une culture de

AFRIQUE MAGAZINE I 431-432 – AOÛT-SEPTEMBRE 2022 43


DESTIN

la permissivité et de la passivité », déclarait-il en 1992 dans

un débat au Federalist Institute. Il entend donc « restaurer le

patriarcat noir », détruit selon lui à cause de la révolution des

droits civiques et dont il estime que les femmes et les enfants ont

besoin pour leur sécurité et leur instruction. C’est sa mission sur

Terre, et il est absolument convaincu d’agir pour le bien de tous.

En croisade contre l’ensemble des idées progressistes

promues par le New Deal de Franklin Delano Roosevelt

(1933-1945), puis par les mouvements sociétaux depuis les

années 1960, « Justice » Clarence Thomas use d’une arme de

destruction massive à la Cour suprême : une interprétation

stricte de la « privileges or immunities clause » du 14 e amendement.

Son argument est aussi

simple que radical : si un droit n’est

pas dans la Constitution de 1791, il

n’a pas à être garanti… Et comme,

à la fin du XVIII e siècle, il n’y avait

évidemment pas de droits à l’avortement,

au mariage homosexuel,

de droit de l’environnement, ni

même à la contraception, l’État

fédéral n’a aucune raison de protéger

ces notions… Juridiquement,

l’argument est difficile à parer.

En 1994, Clarence Thomas assumait

la révulsion qu’il inspire aux

progressistes, se déclarant « fièrement

et sans vergogne hors sujet

et anachronique ».

« ARMÉ ET RESPONSABLE »

À l’inverse, comme les colons

des XVIII e et XIX e siècles étaient

armés jusqu’aux dents, l’État fédéral

se doit de garantir ce droit. Car

dans la désarmante logique de Thomas et des partisans des

armes à feu, la réponse aux tragédies humaines provoquées

par les armes est… davantage d’armes : un « homme armé responsable

» est, de leur point de vue, la meilleure riposte à la

présence d’un « méchant » avec un fusil. Après chaque tuerie

de masse, dans cette atroce litanie qui ponctue l’actualité du

pays, les républicains se contentent de prier pour les victimes

et de dénoncer le mal. Peu leur chaut que plus un seul de ces

épisodes n’ait eu lieu en Australie depuis qu’une loi y a restreint

l’accès aux armes, en 1996… Pour le journaliste Robin Corey, la

Cour suprême « assume une société américaine extraordinairement

violente et aux libertés minimales, sans espoir que l’État

puisse protéger ses citoyens ». Impitoyable, Clarence Thomas

s’était prononcé contre le financement des frais d’avocat des

prisonniers trop pauvres pour s’en offrir les services. Et il a bien

entendu défendu l’embastillement à Guantanamo des détenus

suspectés de terrorisme.

Il s’était

prononcé contre

le financement

des frais

d’avocat des

détenus trop

pauvres pour

s’en offrir

les services.

LES SMS QANON DE « GINNI »

Le seul obstacle sur lequel pourrait trébucher le juge dans

sa croisade s’appelle… Virginia « Ginni » Thomas. Sa propre

épouse, mère de leur fils unique. La militante républicaine

blanche est une trumpiste fanatique. Deux jours après le

scrutin du Super Tuesday du 3 novembre 2020, où Joe Biden

l’a emporté contre Donald Trump, elle a envoyé des SMS au

patron de la Maison-Blanche, Mark Meadows. Ginni Thomas

tentait par là de convaincre le chef de l’administration Trump

d’agir pour bloquer l’élection de Biden. Et reprenait sans vergogne

les théories de la mouvance complotiste d’extrême droite

Qanon : « la famille criminelle Biden » et « les conspirateurs

de la fraude électorale » ont été arrêtés,

assurait-elle à Meadows. Ils sont

« détenus sur des barges » au large

de Guantanamo, dans l’attente de

paraître « devant un tribunal militaire

pour sédition » !

Dans quelle mesure le juge était-il

au courant des SMS délirants de son

épouse, c’est toute la question. D’autant

que Clarence Thomas est le seul

des neuf « sages » à s’être opposé à

ce que les enregistrements de la Maison-Blanche

soient remis à la commission

d’enquête sur la tentative de

putsch du 6 janvier 2021… Pourtant,

selon les experts juridiques interrogés

par la National Public Radio

(NPR), il n’existe aucun moyen de

forcer Thomas à se récuser. Selon le

professeur de droit Charles Geyh, de

l’université d’Indiana, interviewé en

mars par la NPR, « le fait est que sur

les 25 000 juges environ aux États-

Unis, seulement neuf ne sont pas soumis à un code de conduite,

et ces neuf sont les plus puissants du pays, sinon de la planète ».

En septembre prochain, la Cour suprême va examiner l’arrêt

Moore v. Harper, qui a trait au découpage des circonscriptions

électorales en Caroline du Nord. L’institution pourrait

alors décider de laisser aux États le soin de trancher en cas

de litige : 30 législatures sur 50 étant aux mains des républicains,

cette majorité pourrait donc faire basculer le vote

en sa faveur et désigner de grands électeurs sans prendre en

compte le résultat des urnes ! La parlementaire démocrate

élue au Congrès Alexandria Ocasio-Cortez (« AOC ») met en

garde contre un coup d’État judiciaire. Hillary Clinton parle

également de « la plus grave menace pour la démocratie

depuis le 6 janvier 2021 », date de l’assaut raté des trumpistes

contre le Capitole. Sauf que les hommes qui menacent les institutions

ne sont plus des émeutiers désorganisés, mais des

juges surpuissants… ■

44 AFRIQUE MAGAZINE I 431-432 – AOÛT-SEPTEMBRE 2022


LIU JIE/XIN HUA/RÉA

Ketanji Brown Jackson,

l’antithèse de Thomas

Elle est la première Afro-Américaine à intégrer la plus haute juridiction du pays.

Et elle incarne des valeurs diamétralement opposées.

À

sa naissance, en 1970, ses parents ont demandé

à une tante, travailleuse humanitaire en Afrique

de l’Ouest, de leur transmettre une liste de prénoms

locaux chatoyants. Ils ont opté pour Ketanji

Onyika, signifiant « la charmante », a-t-elle raconté durant

son audition au Sénat le 21 mars dernier. De la part de

Johnny et Ellory Brown, enseignants en lycée à Miami, ce

choix était aussi militant que courageux. Militant, car les

Afro-Américains portent les noms imposés à leurs ancêtres

esclaves par les esclavagistes ; et courageux, car les enquêtes

démontrent que les CV des Américains aux prénoms africains

sont 50 % plus souvent refusés que les autres. Et pourtant,

Ketanji Brown Jackson a gravi tous les échelons : « Dans

ma famille, il a fallu une seule génération pour passer de la

ségrégation raciale à la Cour suprême », se félicite la première

femme noire à accéder à une telle fonction. En plus de

deux cent trente années d’existence, la Cour a ainsi vu passer

120 juges, dont 117 blancs et 115 hommes…

Le président Joe Biden avait promis de nommer une

Afro-Américaine en remplacement du juge progressiste

Stephen Breyer, 83 ans, démissionnaire. Son choix s’est

donc porté sur cette juge de la cour d’appel fédérale de

Washington DC. Lors de son audition au Sénat, les républicains

(tout en prenant bien soin d’écorcher son prénom…)

lui ont reproché d’avoir défendu des criminels et des terroristes,

le sénateur de l’Iowa Chuck Grassley s’interrogeant

par exemple sur « la façon dont [elle] traiterait des affaires

Le 8 avril 2022, sa nomination

est confirmée en présence

du président Joe Biden

et de la vice-présidente

Kamala Harris.

de terrorisme », et son collègue du Nebraska Ben Sasse l’accusant

d’avoir « contribué à remettre des criminels violents

dans la rue »… Ketanji Brown Jackson leur a calmement

rappelé cette évidence : tout prévenu a droit à une défense

digne de ce nom.

Mariée à un chirurgien, elle est mère de deux enfants.

Son frère et deux de ses oncles sont (ou ont été) policiers,

notamment à Baltimore, l’une des villes les plus violentes du

pays. Et un autre de ses oncles purge une longue peine de

prison pour une affaire de stupéfiants. Lorsqu’elle était fraîchement

diplômée de l’université de Yale, elle a « compris

qu’elle manquait d’expérience » et a donc « décidé de servir

“dans les tranchées” » : elle s’est donc portée volontaire pour

défendre des délinquants sans le sou, et même des « combattants

ennemis » embastillés sans jugement sur la base

américaine de Guantanamo après le 11 septembre 2001.

Or, au pays du Far West, un tel dévouement plombe une

carrière : « Typiquement, écrit le New York Times, les avocats

qui ambitionnent de devenir juges servent comme procureurs

et envoient les criminels en prison » au lieu de les

défendre. « En tant qu’avocate, j’ai réalisé que les attentats

du 11 septembre ne menaçaient pas seulement notre sécurité,

explique Ketanji Brown Jackson en faisant référence

à Guantanamo, mais menaçaient également nos principes

constitutionnels. » Ses débats avec Clarence Thomas et les

autres juges de la majorité réactionnaire, qui domine la

Cour suprême, promettent donc d’être tendus… ■

AFRIQUE MAGAZINE I 431-432 – AOÛT-SEPTEMBRE 2022 45


DÉCOUVERTE

Comprendre un pays, une ville, une région, une organisation

Côte d’Ivoire

Le futur est en travaux !

Infrastructures, urbanisme, routes, eau, énergie

et aussi les stades de la CAN… Le pays investit

pierre par pierre, mètre par mètre.

Demain, la tour F dans la perspective du pont de Cocody.

Le chantier de la route côtière.

Le parc des expositions et le Convention Center.

DR - NABIL ZORKOT (4)

Ci-dessus, le stade d’Ébimpé.

Ci-contre, l’université de San Pedro.

DOSSIER RÉALISÉ PAR ZYAD LIMAM AVEC FRANCINE YAO


DÉCOUVERTE/Côte d’Ivoire

Au pays

des bâtisseurs

Depuis l’indépendance, on construit

et on élève avec enthousiasme.

La stratégie actuelle vise à répondre

aux besoins en infrastructures,

tout en dopant la compétitivité

et la modernisation de l’économie.

48 AFRIQUE MAGAZINE I 431-432 – AOÛT-SEPTEMBRE 2022


SEIBOU TRAORÉ

Le président Alassane Ouattara

lors de l’inauguration du stade

olympique d’Ébimpé,

à Abidjan, le 3 octobre 2020.

C’est véritablement devenu une tradition

ivoirienne. Construire, bâtir, dessiner

et redessiner la physionomie du

pays, lancer des ponts et des routes,

et monter des immeubles vers le ciel… Ici, en

Côte d’Ivoire, l’ambition, c’est aussi de « transformer

le terrain ». À l’indépendance, le pays est marqué

par l’empreinte de l’économie coloniale, avec comme

seules véritables infrastructures les comptoirs sur

la côte, dont la ville de Grand-Bassam, et le fameux

train Abidjan-Bobo-Dioulasso. Abidjan d’ailleurs

existe à peine. On est loin de la future métropole

de 5 millions d’habitants, qui deviendra l’une des

portes de l’Afrique. L’ère du premier président,

Félix Houphouët-Boigny, sera celle d’une véritable

« construction » du pays, avec l’émergence du

Plateau, ce quartier d’affaires emblématique,

des premiers immeubles iconiques, comme l’hôtel

Ivoire, ou des tours de la cité administrative.

Avec le développement de la culture du cacao,

le pays s’enrichit, le « Vieux » se lance dans la

« création » de Yamoussoukro comme capitale,

avec la fameuse basilique, œuvre de l’architecte

Pierre Fakhoury, né à Dabou, dont le travail

tout au long des décennies à venir marquera lui

aussi le territoire. Les années Houphouët sont

celles de la naissance de la fameuse DCGTx

(Direction et contrôle des grands travaux), dirigée

par Antoine Cesareo, presque un personnage de

roman. Les années Bédié seront celle du Bureau

national d’études techniques et de développement

(BNETD), dirigé un temps par Tidjane Thiam. Celles

également de la naissance du concept de l’Éléphant,

avec les 12 grands travaux, largement inachevés,

mais dont un certain nombre seront repris par

ses successeurs. Les années Gbagbo sont celles de

la confusion et d’une quasi-guerre civile. L’arrivée du

président Alassane Ouattara, en mai 2011, entraîne

une vigoureuse relance de l’investissement dans les

infrastructures. Il s’agit tout d’abord de réhabiliter

un système à genoux, au lendemain de la grave

crise électorale de novembre 2010, de remettre

littéralement en marche l’eau et électricité. Puis

de retrouver le niveau après vingt ans de stagnation,

de doper la croissance par l’investissement public.

Sur un plan stratégique, l’objectif d’ADO et de

son équipe va être d’accentuer la compétitivité du

pays, en le dotant d’un backbone, de « l’armature »

AFRIQUE MAGAZINE I 431-432 – AOÛT-SEPTEMBRE 2022 49


DÉCOUVERTE/Côte d’Ivoire

L’échangeur

de l’Indénié,

dans la capitale

économique.

Pour favoriser

le développement du

secteur privé,

il faut aussi mettre en

place l’armature

nécessaire,

les structures pour

favoriser l’activité.

nécessaire pour soutenir et induire l’activité.

Les infrastructures et les grands travaux sont

alors des éléments centraux de l’émergence.

Et, dans un cercle vertueux, ils entraînent

la création d’emplois. Réhabilitation du

patrimoine immobilier de l’État, relance de

la production d’énergie, relance d’un grand

programme autoroutier vers le nord et vers l’est,

construction du barrage de Soubré, construction

du troisième pont d’Abidjan, lancement de

nouveaux projets… À l’orée du second mandat,

les travaux s’enchaînent et l’on doit saluer

ici la mémoire d’Amadou Gon Coulibaly,

secrétaire général de la présidence, puis Premier

ministre, qui fut le principal coordinateur

de ce programme présidentiel très ambitieux.

Locomotive de l’Union économique et

monétaire ouest-africaine (UEMOA), avec un

produit intérieur brut (PIB) de 69,76 milliards de

dollars en 2021, la Côte d’Ivoire aspire à devenir

une économie à revenu intermédiaire d’ici à 2030.

Pour atteindre l’objectif, les pouvoirs publics

structurent l’effort via des plans stratégiques

qui orientent l’investissement, en particulier

dans le domaine des grands travaux et des

infrastructures. Le premier Plan national de

développement (PND) 2012-2015 avait prévu

un montant d’investissements publics et privés

de 11 000 milliards de francs CFA, et le PND

2016-2020 une enveloppe de 30 000 milliards

de FCFA. Les deux premiers plans ont permis

au pays de réaliser une croissance moyenne

de plus de 8 % sur la période de 2012 à 2019.

L’impact de la pandémie de Covid-19 aura

fortement ralenti le processus en 2020 (2 %),

mais le pays aura aussi su prouver sa résilience

aux chocs. Le PND 2021-2025 renoue avec

une voie haute en matière d’ambition, avec un

montant estimé de 59 000 milliards de FCFA.

L’objectif de l’équipe du Premier ministre,

Patrick Achi, est de poser de véritables jalons

dans la perspective de 2030. La population

du pays avoisinera alors 34 millions d’habitants

(au lieu de 28 millions aujourd’hui), avec une

grande majorité de jeunes de moins de 30 ans.

Abidjan comptera aux alentours de 8 millions

de résidents, s’imposant plus encore comme

l’une des cités majeures du continent. En 2030,

si tout se passe comme prévu, la richesse

du pays aura de nouveau doublé (par rapport

à la décennie 2011-2020), pour atteindre

un PIB au-dessus de 90 milliards de dollars.

NABIL ZORKOT

50 AFRIQUE MAGAZINE I 431-432 – AOÛT-SEPTEMBRE 2022


DR

Des chiffres nécessaires pour diviser par

deux la pauvreté et pour créer des emplois.

Outre son potentiel intérieur, cette

« plate-forme » Côte d’Ivoire s’adresse et

s’adressera à un double marché : l’UEMOA,

qui compte plus de 130 millions d’habitants avec

une monnaie unique et stable, et la Communauté

économique des États de l’Afrique de l’Ouest

(CEDEAO), avec plus de 400 millions d’habitants.

Pour atteindre ces objectifs, favoriser

le développement du secteur privé national

et les investissements privés internationaux,

les infrastructures restent un paramètre clé.

Aujourd’hui comme hier, la Côte d’Ivoire

est en chantier. La capitale économique vit au

rythme des pelleteuses et des grues (et des

embouteillages). Les accès à l’eau potable,

à l’électricité, à l’énergie, à Internet restent

des priorités. Les 4 e et 5 e ponts, au-dessus des

lagunes, avancent à grands pas. Deux grands

projets emblématiques sont en cours. Celui de

la tour F, la dernière de la cité administrative,

qui sera la plus haute d’Afrique, au cœur

du Plateau. Et celui du métro d’Abidjan, dont

les travaux ont commencé et qui sera, malgré

les obstacles et les retards, une formidable

aventure humaine et urbaine. L’agrandissement

du Port autonome d’Abidjan (PAA) est en marche.

Poumon économique de la Côte d’Ivoire, il

assure 90 % des échanges extérieurs. Il s’est

doté d’un second terminal à conteneurs. Et des

travaux d’extension sont en cours. Concernant

le transport aérien, Air Côte d’Ivoire, qui

génère 72 % du trafic global sur la plate-forme

aéroportuaire ivoirienne, a ouvert récemment

deux nouvelles dessertes (Johannesbourg et

Bissau). Le programme autoroutier avance vers

le nord, au-delà de Bouaké, et vers l’est, au-delà

de Grand-Bassam. La rénovation, urgente,

de la fameuse « côtière », la nationale qui relie

Abidjan à San Pedro, a démarré de chaque côté.

La formation et les ressources humaines sont

au cœur de la compétitivité. D’où la création

d’universités, en particulier à l’intérieur du pays.

Daloa, Man, San Pedro et Korhogo comptent

désormais des établissements supérieurs.

D’autres sont en cours de construction,

notamment à Bondoukou et Odienné.

Enfin, le pays se prépare aussi à accueillir

de grands événements. Cela après avoir reçu la

conférence des parties de la Convention des Nations

unies sur la lutte contre la désertification (COP 15),

du 9 au 20 mai. Un événement qui a réuni plus

de 7 000 participants venus de plus de 150 pays.

Au cours de cet événement, la Côte d’Ivoire a

présenté l’Initiative d’Abidjan, ou Abidjan Legacy

Program, qui vise à restaurer les écosystèmes

forestiers dégradés et à promouvoir une agriculture

nouvelle, une gestion durable des sols.

Dans ce contexte, un parc d’exposition pouvant

recevoir plus de 5 000 personnes est en cours de

réalisation près de l’aéroport d’Abidjan. Et enfin,

le pays travaille d’arrache-pied pour accueillir

la prochaine Coupe d’Afrique des nations (CAN)

de football, en janvier 2024, avec la réalisation

de six stades flambant neufs dans cinq villes.

Le chemin parcouru depuis 2011 est assez

impressionnant. Mais les défis demeurent.

La dernière saison des pluies aura montré le

besoin de repenser le système d’assainissement

et d’évacuation des eaux, en soulignant l’urgence

d’une gestion de l’urbanisme. Plus structurellement,

les bases de la croissance doivent se diversifier

et le secteur privé doit monter en gamme pour

participer à sa mesure à l’investissement, y compris

dans les infrastructures. La croissance doit aussi

se « délocaliser », sortir du périmètre du grand

Abidjan pour entraîner les hinterlands, les villes

secondaires et les campagnes.

En attendant, que la visite commence

[voir pages suivantes] ! ■

Inauguration de

la phase IV de la

centrale thermique

d’Azito, le 27 juin

2022, par le Premier

ministre Patrick Achi

(au centre), en présence

du ministre des Mines,

du Pétrole et de l’Énergie

Mamadou Sangafowa

Coulibaly (au premier

plan, à gauche).

AFRIQUE MAGAZINE I 431-432 – AOÛT-SEPTEMBRE 2022 51


DÉCOUVERTE/Côte d’Ivoire

52 AFRIQUE MAGAZINE I 431-432 – AOÛT-SEPTEMBRE 2022


La tour F,

sur le

toit de

l’Afrique

La sixième tour de la cité

administrative du Plateau

s’élèvera à plus de

400 mètres. Et symbolisera

l’émergence ivoirienne.

La maquette du projet, avec vue du futur pont de Cocody (ci-contre).

Et le chantier fin juillet à Abidjan (ci-dessus).

DR - NABIL ZORKOT

Elle sera le symbole

de l’émergence ivoirienne.

Celui d’une ville ouverte,

cosmopolite, industrieuse,

tournée vers le monde. Elle s’élève

progressivement au cœur du

Plateau, dans l’axe du futur pont de

Cocody. Et viendra compléter la cité

administrative d’Abidjan, les tours A,

B, C, D et E construites à partir du

milieu des années 1970, qui font aussi

l’objet d’un important programme

de rénovation. Dessinée et conçue

par l’architecte Pierre Fakhoury, elle

culminera à près de 400 mètres pour

76 étages et 140 000 m 2 de surface,

desservie par 23 ascenseurs, devenant

la plus haute tour du continent (à date).

Les travaux sont menés par PFO

Africa et mobilisent de nombreux

sous-traitants majeurs, comme le

géant belge Besix. La tour est destinée

à accueillir de nombreux services

de l’État, aujourd’hui disséminés dans

toute la ville, avec les conséquences

budgétaires que cela implique.

Elle sera aussi ouverte au public,

avec des espaces commerciaux,

des zones privatives et des zones de

bureaux. C’est un projet immobilier

particulièrement novateur. Une

structure monolithique de verre où la

forme et la matière ne font qu’un, qui se

veut œuvre d’art. Tout en proposant un

formidable outil de travail, à la hauteur

des ambitions ivoiriennes. Les travaux

ont démarré en juillet 2021. Et

devraient s’achever fin 2025. ■

AFRIQUE MAGAZINE I 431-432 – AOÛT-SEPTEMBRE 2022 53


DÉCOUVERTE/Côte d’Ivoire

La révolution

métro

Une traversée du nord au sud, 37,9 kilomètres de voie,

et plus de 500 000 passagers par jour.

Innovant, exigeant, hors norme…

C’est véritablement un projet

emblématique, celui d’une

transformation radicale de

la mobilité dans une ville de près

de 5 millions d’habitants. Le métro

changera la vie des Abidjanais,

contraints aujourd’hui de subir

de longues heures de transport et

d’embouteillages quotidiens. Selon le

ministre des Transports Amadou Koné,

le projet d’Abidjan est le plus ambitieux

de toute l’Afrique subsaharienne.

Lancées en 2017, les négociations entre

l’exécutif et le groupe Bouygues, tête

de pont du consortium d’entreprises

françaises chargées des travaux,

ont finalement abouti à la signature

d’un protocole d’accord entre les

deux parties le 8 octobre 2019.

L’investissement, estimé à environ

918 milliards de FCFA (soit 1,4 milliard

d’euros), sera financé par la France.

« C’est l’effort le plus important que la

France ait jamais réuni au démarrage

d’un projet de transport urbain à

l’étranger », avait affirmé en 2017 le

président Emmanuel Macron. Depuis

août 2021, le projet est entré dans sa

phase active avec la création de la base

vie à Abobo, la très délicate libération

des emprises et le dédommagement des

personnes concernées, en particulier

les plus vulnérables. Le métro

sera construit sur une plate-forme

ferroviaire à part entière, avec deux

voies d’un écartement de 1,435 mètre

La ligne 1 comptera 20 stations.

chacune. Des passerelles piétonnes

jalonneront le trajet, ainsi qu’un pont

ferroviaire pour la traversée de la

lagune. Le tracé de la ligne 1 du

métro sera ponctué de 20 stations

multimodales, avec parking, galeries

et commerces. Le système transportera

1 demi-million de passagers par jour,

sur une distance de 37,9 kilomètres

allant d’Anyama (Abidjan-nord)

à Port-Bouët (Abidjan-sud). Et

surtout, il devrait faire la fierté des

Ivoiriens. En attendant la réalisation

de la deuxième ligne, qui devrait

relier Yopougon à Bingerville

dans les années à venir. ■

DR (2)

54 AFRIQUE MAGAZINE I 431-432 – AOÛT-SEPTEMBRE 2022


Les travaux ont commencé

dans le secteur d’Abobo.

AFRIQUE MAGAZINE I 431-432 – AOÛT-SEPTEMBRE 2022 55


DÉCOUVERTE/Côte d’Ivoire

Un 4 e pont

sur les lagunes

Le chantier avance à grands pas :

la livraison est annoncée pour fin 2022.

Reliant au-dessus des eaux les communes de Yopougon, Attécoubé et Adjamé,

il devrait permettre de fluidifier la circulation dans la capitale économique.

Historiquement,

il y a eu le pont Félix

Houphouët-Boigny (1958),

puis le pont Charles de

Gaulle (1967), tous deux récemment

rénovés. Puis, en 2017, le pont Henri

Konan Bédié, qui s’élance entre

Cocody et la commune de Marcory.

Voilà donc le quatrième pont de la

ville. Le chantier avance à grands

pas. Livraison annoncée : fin 2022.

D’un coût de 142 milliards de

francs CFA, ce projet financé par la

Banque africaine de développement

(BAD) et l’État de Côte d’Ivoire vise

à accroître la mobilité dans une ville

notoirement congestionnée. Selon

la Banque mondiale, on y compte

plus de 10 millions de déplacements

par jour. Aux manettes : l’entreprise

China State Construction Engineering

Corporation (CSCEC). Ce pont

reliera les communes de Yopougon,

Attécoubé et Adjamé sur une longueur

de 7,2 kilomètres. L’ouvrage sera

composé d’une chaussée de 2 x 3 voies

séparées par un terre-plein central

de 20 mètres, qui constituera la

zone de passage du deuxième train

urbain d’Abidjan. Seront aussi érigés

trois échangeurs à Yopougon, une

plate-forme de péage à Attécoubé,

d’une longueur de 850 mètres, un

viaduc sur la baie du Banco, et trois

échangeurs au niveau de la traversée

du boulevard de la Paix. ■

DR

56 AFRIQUE MAGAZINE I 431-432 – AOÛT-SEPTEMBRE 2022


Le nouveau cœur

battant d’Abidjan

Le 5 e pont, symbole du renouveau

de la baie de Cocody. Et de la lagune Ébrié.

DR

Clairement, le stade

de l’esquisse et de la

maquette est dépassé.

La silhouette du 5 e pont

s’élance déjà entre le quartier des

affaires du Plateau et la commune

huppée de Cocody. Un ouvrage épuré

d’une longueur de 1,5 kilomètre

qui sera surmonté d’un hauban de

200 mètres de haut. La livraison,

initialement prévue pour la fin 2021,

a été retardée par la pandémie de

Covid-19. Mais la construction devrait

être finie pour le tout début de 2023.

L’ouvrage est composé d’un viaduc

d’accès, côté est de la baie (Cocody),

long de 258 mètres et composé de

2 x 2 voies de circulation ainsi que de

deux passages de 1,5 mètre de large

chacun pour les cycles et les piétons.

Un second viaduc d’accès, côté ouest

de la baie (Plateau), long de 147 mètres,

comporte une voie de circulation et

également un passage pour les cyclistes

et les piétons. Les travaux de cette

infrastructure, dessinée par l’architecte

Pierre Fakhoury, sont financés par la

Banque islamique de développement

(BID) et réalisés par la China Road and

Bridge Corporation (CRBC). Ambitieux,

l’ouvrage s’inscrit dans le projet de

réhabilitation de la lagune, dont les

méandres façonnent la géographie de la

ville. C’est le vaste Projet de sauvegarde

et de valorisation de la baie de Cocody

et de la lagune Ébrié (PABC), porté par

le Maroc et la Côte d’Ivoire. La baie de

Cocody doit devenir l’un des nouveaux

cœurs battants d’Abidjan, avec un parc

urbain et des berges destinées à la

promenade. Également à l’agenda,

un port de plaisance, un programme

résidentiel, des espaces de loisirs et

des installations commerciales. Les

bruits de machine et les incessants

déplacements des engins de chantier,

la réalisation de ronds-points à

proximité soulignent l’avancement des

travaux, malgré les retards inévitables.

Second volet, la réhabilitation

écologique de la baie répond à la

nécessité de dépolluer la lagune

Ébrié, de favoriser le renouvellement

de ses eaux et la reconstitution de

ses ressources halieutiques. Une

ambition au long cours qui devrait

transformer le visage d’Abidjan. ■

AFRIQUE MAGAZINE I 431-432 – AOÛT-SEPTEMBRE 2022 57


DÉCOUVERTE/Côte d’Ivoire

Le bâtiment permettra

d’accueillir des salons

d’envergure dédiés

aux professionnels

ou au grand public.

58 AFRIQUE MAGAZINE I 431-432 – AOÛT-SEPTEMBRE 2022


Le parc

des

expositions,

étape de la

nouvelle ville

La structure futuriste du nouveau

Convention Center préfigure ce que devrait

être Aérocité dans les années à venir.

NABIL ZORKOT

La structure s’élève et prend

forme. Le parc des expositions

et le Convention Center

d’Abidjan, avec un périmètre de

100 hectares, s’inscrivent dans le cadre

de l’aménagement d’Aérocité, future

ville nouvelle autour de l’aéroport

Félix Houphouët-Boigny (en phase

d’extension). Le parc permettra

d’accueillir des salons d’envergure

dédiés aux professionnels ou au grand

public, mais également des congrès

et conventions politiques, des grands

événements culturels et sportifs.

Selon le ministre du Commerce,

de l’Industrie et de la Promotion

des PME Souleymane Diarrassouba,

cette infrastructure totalement

couverte, avec une capacité d’accueil

de plus de 5 000 personnes, verra le

jour à la fin de cette année. La troisième

édition de la Foire commerciale

intra-africaine (IATF) devrait en

particulier s’y tenir en novembre 2023.

La première composante des travaux

porte sur le Hall 1, et la seconde

sur le Convention Center. Celui-ci se

présente comme une nef audacieuse,

développant environ 9 000 m 2 sous

35 mètres de haut. L’ensemble est

entièrement modulable. À long

terme, Aérocité devrait accueillir,

sur une surface de 27 hectares, des

structures hôtelières, des restaurants,

des entreprises, des centres de

divertissement, des parkings, etc. ■

AFRIQUE MAGAZINE I 431-432 – AOÛT-SEPTEMBRE 2022 59


DÉCOUVERTE/Côte d’Ivoire

Le port

autonome

d’Abidjan

en marche

avant !

Un second terminal à conteneurs

et de nouveaux portiques

renforceront la croissance moyenne

actuelle de 12 % par an du PAA.

60 AFRIQUE MAGAZINE I 431-432 – AOÛT-SEPTEMBRE 2022


Le port autonome d’Abidjan

(PAA), poumon économique

de la Côte d’Ivoire, qui

assure 90 % de ses échanges

extérieurs, se transforme. Le PAA

traite quelque 800000 conteneurs

chaque année et connaît depuis

2012 une croissance moyenne de

12 % par an. Cette infrastructure

d’envergure se dote d’un second

terminal à conteneurs (TC2), destiné

à doubler sa capacité. Sa construction

a été confiée à l’entrepreneur China

Harbour Engineering Company (CHEC)

à la suite du contrat de concession de

vingt ans remporté par le consortium

constitué par Bolloré et APM Terminals

(Maersk). Ce nouveau terminal, d’une

superficie de 37,5 hectares, comporte

six portiques de quai (réceptionnés

en avril dernier), et 13 portiques de

parc ainsi que 36 tracteurs électriques

pour la manutention des conteneurs

sont attendus. L’objectif étant de

répondre à la qualification ISO 14001

(environnement). L’infrastructure,

dont le coût est évalué à 311 milliards

de francs CFA (400 millions d’euros),

est dimensionnée pour accueillir des

navires de 16 mètres de tirant d’eau

transportant 12 000 EVP. Avec un quai

de 1100 mètres et un tirant d’eau de

18 mètres, le second terminal permettra

alors de décharger des navires

de grande capacité et de dernière

génération. Sa mise en service, prévue

pour novembre 2022, entraînera la

création de plus de 450 emplois directs

locaux et de milliers d’emplois indirects.

La structure pourra ainsi répondre non

seulement aux besoins du pays, mais

aussi à ceux de toute la sous-région. ■

DR

Avec un quai de 1 100 mètres et un tirant

d’eau de 18 mètres, l’extension

(au fond, à gauche) permettra

de décharger des navires de grande

capacité et de dernière génération.

AFRIQUE MAGAZINE I 431-432 – AOÛT-SEPTEMBRE 2022 61


DÉCOUVERTE/Côte d’Ivoire

L’usine que construit Fluence Corporation puisera dans la lagune Aghien.

De l’eau

pour tous !

Deux projets majeurs vont permettre d’assurer

à terme l’autosuffisance pour le grand Abidjan.

La population de la capitale

économique approche les

5 millions d’habitants (soit

20 % du pays). La desserte de la

mégalopole en eau est donc un enjeu

pour aujourd’hui et les années à venir.

Le déficit est déjà avéré. La production

actuelle à Abidjan est de 640000 m 3

par jour, contre une demande évaluée

à 840000 m 3 par jour. Les nappes

souterraines sont importantes, mais

il faut aussi diversifier les ressources.

Deux projets majeurs sont en cours.

Fluence Corporation construit une

usine d’eau potable qui exploitera la

lagune Aghien, la plus grande réserve

d’eau douce de Côte d’Ivoire, située

à l’est de la ville. L’installation achevée

affichera une capacité de 150 000 m 3

par jour. Ce projet distribuera de

l’eau à 1,5 million d’habitants.

Par ailleurs, l’usine d’eau potable de

la Mé, sur la route du Grand Alépé,

au nord d’Abidjan, est quasi finalisée,

et fournira 240 000 m 3 d’eau par jour.

L’eau traitée dans cette station sera

pompée à partir de la rivière la Mé

grâce à une prise d’eau réalisée sur un

terrain de 1 hectare. L’eau potable sera

transportée sur 28 km, jusqu’à deux

châteaux d’eau, de 5 000 m³ chacun,

où elle sera stockée. Les travaux de

cette usine sont réalisés par PFO

Africa, en association avec Veolia. ■

NABIL ZORKOT (2)

62 AFRIQUE MAGAZINE I 431-432 – AOÛT-SEPTEMBRE 2022


L’usine de traitement de la Mé

est presque finalisée et fournira

240 000 m 3 d’eau par jour.

AFRIQUE MAGAZINE I 431-432 – AOÛT-SEPTEMBRE 2022 63


DÉCOUVERTE/Côte d’Ivoire

L’urgence

énergétique

64 AFRIQUE MAGAZINE I 431-432 – AOÛT-SEPTEMBRE 2022


DR

L’augmentation des capacités de production

électrique est une priorité pour soutenir la croissance

et alimenter les marchés régionaux.

Azito aura une capacité

de plus de 710 MW, soit près

de 27 % de la puissance

totale installée dans le pays.

La Côte d’Ivoire a vécu une crise

énergétique durant une partie de

l’année 2021, provoquée par une

demande en hausse (particuliers

et entreprises), une série de pannes sur

la turbine à gaz de la centrale d’Azito

et l’assèchement de certains barrages

hydrauliques. Le gouvernement a

donc décidé de changer la donne. Avec

en priorité un renforcement du parc

existant. L’électricité étant dépendante

à plus de 80 % des centrales thermiques

réparties entre celles d’Azito, Aggreko

et Vridi, l’État incite ces unités à

augmenter leurs capacités de production

thermique. En juin 2022, la phase 4 de

la centrale d’Azito a été inaugurée. Elle

permet un accroissement de production

de 253 MW (grâce à une turbine à gaz

de 180 MW et une turbine à vapeur

de 73 MW). Cela porte la capacité de

la centrale à plus de 710 MW, soit près

de 27 % de la puissance totale installée

dans le pays. Le montant des travaux

s’élève à environ 217 milliards de FCFA.

En sus, la construction de la centrale

Atinkou à cycle combiné de 390 MW,

d’un montant de 260 milliards de

FCFA, est en cours depuis mars 2021,

à Jacqueville. C’est l’entreprise Tractebel

(Belgique) qui est en charge du chantier.

Livraison prévue dans vingt-huit mois.

Le pays, qui se positionne également

comme un fournisseur sous-régional, a

pour ambition d’atteindre une puissance

installée de 4000 MW à l’horizon 2030,

contre 2369 MW actuellement. Dans

ce contexte ambitieux, le PND 2021-

2025 prévoit la mise en place d’une

nouvelle centrale thermique d’une

capacité de 200 MW, dont les modalités

d’exploitation sont à définir (acquisition,

leasing…). La découverte de pétrole

et de gaz au large des côtes devrait

permettre, à partir de 2023, d’assurer

un équilibre énergétique. Tout comme

les investissements dans les énergies

durables, tels le solaire ou la tourbe. ■

AFRIQUE MAGAZINE I 431-432 – AOÛT-SEPTEMBRE 2022 65


DÉCOUVERTE/Côte d’Ivoire

L’autoroute du Nord devrait bientôt être

entièrement ouverte à la circulation.

Des autoroutes

pour connecter centres

et périphéries

Au nord et à l’est, les « quatre voies » progressent, ouvrant la voie aux échanges, créant

un lien du nord au sud, de l’est à l’ouest, et tout le long du littoral du golfe de Guinée.

Les structures autoroutières

sont chères, complexes à

financer (avec la question

toujours délicate du péage),

mais elles contribuent fortement au

désenclavement des villes secondaires,

à la promotion du commerce, aux

échanges urbains et interurbains dans

un contexte économique favorable. Elles

sont également un facteur de sécurité

routière améliorée. Le 11 décembre

2013, le président Alassane Ouattara

inaugurait le tronçon rénové de

l’autoroute du Nord entre Singrobo

et Yamoussoukro. Le 29 mars 2017,

feu le Premier ministre Amadou Gon

Coulibaly donnait le premier coup de

pioche marquant le démarrage des

travaux de la section Yamoussoukro-

Tiébissou, longue de 37 kilomètres.

Quant à la section Tiébissou-Bouaké,

de 95 kilomètres, les travaux ont

officiellement démarré le 29 novembre

2018 et sont réalisés à près de 80 %,

selon l’Agence de gestion des routes

(Ageroute), entreprise assurant la

maîtrise d’ouvrage pour le compte

du ministère de l’Équipement et de

l’Entretien routier. L’autoroute du Nord

(section Yamoussoukro-Tiébissou-

Bouaké) devrait donc bientôt être

entièrement ouverte à la circulation,

permettant de mieux connecter le nord

et le sud du pays, et la Côte d’Ivoire

à son hinterland (Burkina Faso et

Mali notamment). C’est un chantier

réellement stratégique dont l’objectif est

de toucher la frontière et de participer

activement au développement des zones

sahéliennes. À l’est, le projet autoroutier

avance également. La section Abidjan-

Grand-Bassam a été achevée en

septembre 2015. En décembre 2021,

les travaux du tronçon Abidjan-Assinie,

d’un montant estimé à 68 milliards de

FCFA, ont démarré. Ils sont prévus pour

durer vingt-quatre mois. Initialement,

cette première section devait relier

Grand-Bassam au village de Samo, en

passant par Bonoua, mais le projet a

connu des modifications en raison des

NABIL ZORKOT

66 AFRIQUE MAGAZINE I 431-432 – AOÛT-SEPTEMBRE 2022


Son renforcement présente de sérieuses opportunités économiques et touristiques pour le pays.

NABIL ZORKOT

coûts élevés qu’il aurait engendrés :

« Entre Bassam et Bonoua, il existe

beaucoup de zones marécageuses. Les

premières études effectuées portaient

le projet à 4 milliards de FCFA le

kilomètre. Ça coûtait excessivement

cher. Il a fallu effectuer un autre

tracé, afin de baisser le coût à un

peu moins de 2 milliards de FCFA le

kilomètre, y compris les échangeurs,

les passerelles piétons », explique

Amédé Koffi Kouakou, ministre de

l’Équipement et de l’Entretien routier.

Le bitumage en 2x2 voies de cette

route de 30 kilomètres, construite le

long du canal d’Assinie, ouvre le trafic

vers l’est du pays et vers le Ghana.

Le tracé participe surtout, même si

cela reste encore au stade du symbole,

au grand projet global de l’autoroute

Abidjan-Lagos (1 081 kilomètres).

Cette autoroute du futur relierait

les deux principales métropoles de

l’Afrique de l’Ouest, en passant par

Accra, Lomé, Cotonou… Un défi à la

hauteur de l’ambition de la nouvelle

zone de libre-échange continentale

africaine (Zlecaf), forte de son

1,3 milliard de consommateurs. ■

Enfin la Côtière

Les travaux de rénovation de cette route

mythique du littoral sont enfin lancés. Une urgence

et un challenge de 350 kilomètres !

Lancés par le Premier ministre

Patrick Achi, le 18 septembre

2021, à San Pedro, les

travaux de rénovation et

de réhabilitation de la fameuse

nationale « côtière » sont en cours.

Et particulièrement attendus par

les entreprises et les particuliers,

pour qui cet axe qui relie Abidjan

à San Pedro est essentiel. L’objectif

est de dynamiser le commerce et les

échanges et de désenclaver les villes

du littoral comme Fresco et Sassandra.

De générer aussi des flux touristiques

sur un littoral particulièrement

séduisant. Près de onze mois après

le démarrage des travaux, beaucoup

reste à faire. En raison notamment

des fortes précipitations intervenues

lors de la dernière saison des pluies.

Le chantier long de 353,5 kilomètres

a été réparti en trois lots et

attribués à trois entreprises :

le tronçon Songon-Dabou-Grand-

Lahou (93 kilomètres) à Sogea

Satom, l’axe Grand-Lahou-Fresco

(80 kilomètres) à Razel, et le tronçon

Fresco-Sassandra-San Pedro-

Grand-Béréby (180,5 kilomètres)

à PFO Auteuil. Ce projet coûtera

308 milliards de FCFA. Selon le

Premier ministre, le renforcement

de la Côtière présente non seulement

de sérieuses opportunités économiques

et touristiques pour le pays, mais il

servira également d’outil d’intégration

sous-régionale. En effet, cet axe

constitue un maillon du réseau

routier communautaire appelé

« la Transcôtière », qui tant bien que

mal chemine de Dakar, au Sénégal,

jusqu’à la frontière du Nigeria. ■

AFRIQUE MAGAZINE I 431-432 – AOÛT-SEPTEMBRE 2022 67


DÉCOUVERTE/Côte d’Ivoire

68 AFRIQUE MAGAZINE I 431-432 – AOÛT-SEPTEMBRE 2022


Akouédo,

révolution verte

La décharge de sinistre mémoire a fermé en 2019. Sur cet

espace est en train de naître un complexe rare en Afrique.

DR (2)

Éloigné de 12 kilomètres

d’Abidjan à son

ouverture, le site fait

aujourd’hui partie

de son agglomération.

Ouverte en 1966, la décharge

d’Akouédo a enfin été

fermée le 4 juillet 2019.

Un événement accueilli

avec soulagement par des milliers de

riverains, forcés de vivre à proximité

de montagnes de déchets jetés à

la sauvage au mépris des normes

environnementales. Tout le monde se

souvient aussi de la tragédie du navire

Probo Koala et de ses résidus toxiques

jetés ici et dans d’autres endroits

d’Abidjan, en août 2006. Lors de sa

création, la décharge était éloignée

de la ville de 12 kilomètres. Au fil du

temps, la cité s’est étendue au point

d’absorber Akouédo. Décision a été prise

de déplacer la décharge sur un espace

sécurisé à Kossihouen, sur l’autoroute

du Nord. Et Akouédo s’apprête à vivre

une nouvelle vie. Les travaux ont

officiellement été lancés en 2019 par

feu le Premier ministre Amadou Gon

Coulibaly. PFO Africa est chargé, en

association avec Veolia, de ce projet

d’un coût estimé à 121 milliards

de francs CFA, véritable refondation

d’un site de près de 100 hectares.

Ce dernier a été entièrement nettoyé,

réaménagé, les déchets enfouis sous

des dômes de 30 mètres de haut.

Le paysagiste français Philippe Niez

dirige la mise en place de pépinières

et d’un parc botanique qui illustrera

les différents écosystèmes naturels

du pays. Une plate-forme de traitement

et de valorisation du biogaz (émis par

les déchets organiques enfouis) devrait

atteindre une puissance d’environ

2 MW. Également prévu, un centre

de formation et de documentation

sur l’économie circulaire, la valorisation

des déchets et leur recyclage.

Une véritable révolution verte. ■

AFRIQUE MAGAZINE I 431-432 – AOÛT-SEPTEMBRE 2022 69


DÉCOUVERTE/Côte d’Ivoire

Coup d’envoi pour la CAN !

Les chantiers avancent à vive allure, avec six stades prévus pour la 34 e édition

de la compétition.

La 34 e Coupe d’Afrique des

nations (CAN) se déroulera en

janvier et février 2024 en Côte

d’Ivoire. Le pays s’est engagé à

organiser une compétition mémorable.

Faisant le point des travaux à l’issue

d’une rencontre avec une délégation de

la Confédération africaine de football

(CAF) en juin dernier, le ministre

des Sports Paulin Danho déclarait :

« La Côte d’Ivoire sera prête pour

organiser une CAN exceptionnelle. »

Même son de cloche chez Albert

François Amichia, président du comité

d’organisation de la CAN (COCAN),

qui s’exprimait le 3 juillet sur le report

de la compétition à janvier 2024

(pour éviter l’intense saison des pluies

de juin-juillet). Pour cet événement

continental (et international), cinq

grandes villes ont été sélectionnées

pour abriter les matchs dans six

stades : le stade Félix Houphouët-

Boigny, à Abidjan (40 000 places), le

stade Alassane Ouattara, à Ébimpé

(Abidjan, 60 000 places), et les

stades de Bouaké (40 000 places),

Korhogo (20 000 places), San Pedro

(20 000 places) et Yamoussoukro

(20 000 places). Ceux d’Ébimpé,

San Pedro, Yamoussoukro et Korhogo

sont nouveaux. Les autres font l’objet

d’une rénovation importante.

Les travaux sont pratiquement achevés,

avec comme dernière étape certaines

mises aux normes demandées par

la CAF. Ces infrastructures devraient

favoriser l’économie locale avant,

pendant et après la CAN 2023.

Et, dans le même temps, offrir au

football des structures dignes de ce

nom. Vivement le coup d’envoi ! ■

À Bouaké, l’extension devrait être terminée pour la fin du mois de décembre 2022.

NABIL ZORKOT

70 AFRIQUE MAGAZINE I 431-432 – AOÛT-SEPTEMBRE 2022


Ci-dessus, le stade Félix Houphouët-Boigny, à Abidjan, dont la réhabilitation permettra de recevoir 40 000 personnes.

Ci-dessous, la structure d’Ébimpé, à la périphérie nord de la capitale économique, inaugurée le 4 octobre 2020.

NABIL ZORKOT (2)

AFRIQUE MAGAZINE I 431-432 – AOÛT-SEPTEMBRE 2022 71


DÉCOUVERTE/Côte d’Ivoire

Le haut débit

pour rassembler

La future autoroute de l’information

devrait réduire la fracture numérique

entre zones rurales et urbaines.

L’accès à un Internet de qualité est essentiel pour accélérer le développement

économique, aux quatre points cardinaux du territoire.

La fracture numérique entre

les zones urbaines et zones

rurales en matière d’accès aux

ressources technologiques reste

une question cruciale dans une Côte

d’Ivoire qui aspire à un développement

économique et social plus inclusif.

Depuis 2011, le pays a connu un

important bond qualitatif et quantitatif

dans le secteur des technologies de

l’information et de la communication

(TIC), avec notamment l’adoption

de la 4G par les opérateurs et un

nombre toujours croissant d’abonnés et

d’utilisateurs des services liés à Internet.

Mais beaucoup reste à faire, notamment

en matière de couverture. Certaines

zones sont connectées, mais vivent

malheureusement les aléas d’un réseau

de qualité insuffisante. D’autres sont

en attente de raccordement. La priorité

est donc de doter le pays d’un réseau

haut débit performant, pour un accès

plus facile et moins onéreux à Internet.

La Côte d’Ivoire, dès 2013, a lancé

un projet visant à déployer un réseau

très haut débit en fibre optique. Le

pays a notamment souhaité construire

une autoroute de l’information, ou

« backbone », de 7 000 km, réalisée

en trois phases. La phase III est en

cours d’achèvement. Le réseau national

haut débit (RNHD) devra permettre

de réduire de manière considérable

la fracture numérique entre zones

rurales et urbaines. De connecter les

administrations du pays. Et de servir

de plate-forme pour les principaux

fournisseurs de services de téléphonie et

data. Selon l’Agence nationale du service

universel des télécommunications-TIC

(ANSUT), chargée du projet, le RNHD

permettra également de vulgariser

l’accès aux réseaux à long terme et

de créer de nouveaux emplois. ■

NABIL ZORKOT

72 AFRIQUE MAGAZINE I 431-432 – AOÛT-SEPTEMBRE 2022


Les premiers étudiants ont été

accueillis à la rentrée 2021.

Une université à San Pedro

Un établissement flambant neuf, témoignage de la volonté de décentraliser

l’éducation supérieure.

NABIL ZORKOT

La première pierre de

l’Université de San Pedro,

dont la construction a coûté

95 milliards de francs CFA,

a été posée le 30 novembre 2018

par feu le Premier ministre Amadou

Gon Coulibaly. Elle a ouvert ses

portes le 19 octobre 2021, avec plus

de 400 étudiants inscrits. Et est

emblématique du vaste programme

de décentralisation des universités

(PDU) entamé en 2014. Il s’agit

pour le pays d’investir massivement

dans les ressources et la formation

des jeunes, clés de l’émergence,

et de faire face au nombre, à l’effet

de choc démographique. De créer

également des pôles de vie et d’activité

autour de sites décentralisés. Enfin,

chaque pôle doit s’orienter vers une

spécialisation liée à l’écosystème local.

Chaque nouvelle université, comme

celles de San Pedro ou de Bondoukou,

ouvre phase par phase pour garantir

un enseignement de qualité à un

corps d’étudiants progressivement

plus nombreux. Le pôle de

San Pedro propose des formations

innovantes dans quatre unités de

formation et de recherche (UFR) :

agriculture, ressources halieutiques

et agro-industrie ; sciences de la

mer ; logistique, tourisme, hôtellerierestauration

; sciences de la santé et

formation de médecins généralistes.

L’établissement compte également

une classe préparatoire aux grandes

écoles (CPGE) – mathématiques,

physiques et sciences de l’ingénieur

(MPSI) – et deux écoles d’ingénieurs

– bâtiment et travaux publics,

construction navale. Bâti sur une

superficie totale de 302 hectares,

le campus attend dorénavant

l’ouverture de sa cité universitaire. ■

AFRIQUE MAGAZINE I 431-432 – AOÛT-SEPTEMBRE 2022 73


DÉCOUVERTE/Côte d’Ivoire

Râleurs et fiers à la fois !

par Emmanuelle Pontié

Arrivée à l’aéroport Félix

Houphouët-Boigny. Direction

le Plateau. C’est le soir, tard.

La circulation est fluide. Je

le souligne en m’adressant au chauffeur,

qui me rétorque, renfrogné : « À cette heure

peut-être, mais vous allez voir demain. Ils ont

fermé l’échangeur, encore pour des travaux

de je ne sais quoi. On n’en peut plus. Il y

a des embouteillages partout ! Cette ville

n’est plus possible. Il faut arrêter là-haut

[le pouvoir, ndlr] avec toute cette agitation.

Ça ne sert à rien. On roule de plus en plus

mal à Abidjan ! » Le lendemain soir, dîner

chez des amis, dont l’appartement surplombe

la lagune. Un peu exprès, je lance l’éternel

débat : « Alors, cette baie de Cocody, elle

en est où ? » La réponse fuse : « Nulle part !

Les travaux sont arrêtés. Encore un truc

qu’on ne verra jamais ! » Bon, ça, c’est fait…

Les exemples de la mauvaise foi abidjanaise

sur la multitude des travaux d’embellissement

de leur ville annoncés, lancés, en cours, et

parfois même réceptionnés, sont légion.

Jusqu’au sempiternel « Est-ce qu’on mange

la route ?», manière de dire que les

chantiers, c’est bien joli, mais ça ne remplit

pas l’assiette. Eh oui, Abidjan, à l’image

de l’ensemble de la Côte d’Ivoire, est en

chantier. Des routes, une autoroute, des

ponts, des échangeurs, des stades, les bords

de la lagune, etc. De nouveaux immeubles

ultramodernes aussi, et prochainement un

métro. En région, des écoles, des universités

et des hôpitaux sortent de terre, des voies

se bitument, des spots touristiques se

viabilisent. Et quelle que soit l’incrédulité

ambiante dans les quartiers ou les moues

des éternels ronchons, le pays avance.

Sérieusement. Le jour et la nuit avec hier.

Au sens propre déjà, puisque la capitale

économique s’est tout à coup éclairée

il y a une dizaine d’années, rompant avec

une longue période de zones coupe-gorge

plongées dans le noir. Et depuis, elle a

repris sa place de leader, avec sa kyrielle

d’enseignes d’hôtels ou de restaurants

pour le tourisme d’affaires. Les chargés de

mission africains se débrouillent pour mettre

Abidjan comme escale sur leur feuille de

route. « On essaye de passer une nuit ici.

C’est trop bien, on se détend un peu. » Et

l’Ivoirien de la rue, jonglant allègrement

avec ses contradictions, le sait parfaitement.

Le soir, au maquis, il compare et ironise sur

les voisins : « Tu as vu, en Guinée, ils n’ont

rien fait. Conakry, c’est toujours un gros

campement ! » « Ouais, mais gars, tu peux

pas comparer. Ici, on est en Côte d’Ivoire ! »

Proud of Ivory Coast, les Babi Boys ! Une fierté

qui passe par… les travaux d’embellissement

et les chantiers du développement. Préalable

incontournable à la redistribution des

richesses. Quoi qu’en disent les râleurs. Et

d’ailleurs, on ne sait pas trop si les volées

de bois vert que reçoivent les pouvoirs

publics sur les réseaux sociaux lorsque tel

ou tel projet prend du retard ne sont pas la

preuve, au final, de l’impatience trépignante

d’avoir enfin son autoroute flambant neuve

ou son métro ultramoderne. Car sur la route

du retour, un autre chauffeur reconnaît :

« Depuis qu’on a le 3 e pont, tout a changé. Et

quand on aura le 4 e et le 5 e , alors là, Abidjan,

Madame, ça sera quelque chose ! » Ah bon ?

Parce que franchement, lorsque l’on voyage,

que l’on compare avant et après, ici ou

là, « Babi », c’est déjà quelque chose ! ■

74 AFRIQUE MAGAZINE I 431-432 – AOÛT-SEPTEMBRE 2022


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portrait

DJ SNAKE

CE FRANCO-ALGÉRIEN QUI

ALAMY PHOTO

76 AFRIQUE MAGAZINE I 431-432 – AOÛT-SEPTEMBRE 2022


FAIT DANSER LE MONDE

Dans son dernier tube,

« Disco Maghreb », le génie

de l’électro renoue avec ses origines

et met le raï à l’honneur.

Parcours, de son enfance

dans une cité du Val-d’Oise

à son succès planétaire.

par Luisa Nannipieri

À l’Ultra Music

Festival, à Miami,

en 2018.

AFRIQUE MAGAZINE I 431-432 – AOÛT-SEPTEMBRE 2022 77


PORTRAIT

Dans le film

culte La Haine, de Mathieu Kassovitz,

sorti en 1995, une séquence devenue

mythique montre le célèbre DJ

franco-marocain Cut Killer en train de

mixer « Sound of da Police », de KRS-One,

depuis la fenêtre d’une HLM, en banlieue

parisienne. Si elle a contribué à sortir le

rap français de l’ombre, cette scène a

aussi poussé un grand nombre de jeunes

vers les platines. William Grigahcine,

alias DJ Snake, est l’un d’entre eux. Celui

qui connaîtra le succès international aux

côtés d’artistes comme Lil Jon (« Turn

Down for What »), Justin Bieber (« Let Me

Love You »), ou encore Selena Gomez et

Cardi B (« Taki Taki ») est à peine adolescent

quand il voit pour la première fois

Cut Killer. Enfant timide, pendant les

booms, il préférait déjà passer son temps

avec les CD deux titres, à côté des chaînes

hi-fi, pour envoyer du Ace of Base ou du

Tupac, plutôt que se démener sur la piste

de danse. Mais dans son quartier, il n’y a

pas de DJ, et la performance de Cut Killer

à l’écran est une révélation.

Nous sommes au début des

années 2000. William, né à Paris le

13 juin 1986, vit avec sa mère, algérienne

originaire de Sétif, et son petit

frère dans une cité d’Ermont, dans le

Val-d’Oise. Toujours très discret et soucieux

de sauvegarder la vie privée de ses

proches, il n’a jamais dévoilé beaucoup

de détails sur sa famille, mais on sait que

son père, un forain français, a quitté le

foyer quand il n’avait que 2 ans, et que sa

mère, qui travaillait notamment comme

femme de ménage, les élève lui et son

frère seule. Dans ce quartier populaire

et multiethnique, où le raï algérien, le

kompa haïtien ou le zouk antillais se

mélangent aux sonorités du rap et du

hip-hop, il se forge des goûts musicaux

éclectiques. Le futur DJ décroche son

premier job rémunéré, à 15 ans. Un cliché

le montre en train de mixer sur deux

bacs à disques dans un gymnase d’Argenteuil

: « Il n’y avait pas grand monde,

mais c’était énorme », se souvient-il. C’est

à peu près à cette période qu’il choisit

son nom de scène, même si aujourd’hui

il avoue qu’il ne lui plaît plus vraiment :

« C’est une idée “pourrie” que j’ai eue

quand j’étais gamin. » En effet, Snake,

c’est le surnom que sa bande de potes

lui donne quand il commence à faire des

graffitis, vers 12 ans, et se découvre un

talent pour glisser, tel un serpent, entre

les mains de la police. C’est aussi son

tag, qui, à l’époque, apparaît un peu partout

sur les murs du nord de Paris et de

l’Île-de-France.

À L’ÉCOLE DES GRANDS

Il y a quelque chose d’attendrissant

dans la façon dont DJ Snake raconte cette

période de sa vie et ce qui a suivi. Au-delà

de l’image du mec cool et grande gueule

derrière ses lunettes de soleil, qu’il a

d’ailleurs adoptées à ses débuts pour ne

pas se laisser intimider par le public, on

découvre plutôt quelqu’un de modeste,

bosseur, qui n’a jamais pris la grosse

tête. Quand il explique avoir arrêté

l’école à 17 ans pour suivre sa passion,

car il s’ennuyait en cours et avait du mal

avec les règles, il ajoute que ce n’est pas

forcément l’exemple à suivre. Et qu’il a

eu la chance d’être soutenu par sa mère,

qui lui a acheté une platine, même si elle

ne roulait pas sur l’or, et lui a donné un

an pour trouver sa voie. Il devient alors

vendeur chez Samad Records, un magasin

de disques parisien, à Châtelet, tenu

par le cousin de DJ Mehdi, à qui il donnait

déjà un coup de main aux puces de

Clignancourt en échange de quelques

Au-delà

de l’image

du mec cool,

on découvre

quelqu’un

de modeste,

qui n’a

jamais pris

la grosse tête.

CAPTURES D’ÉCRAN DU CLIP « DISCO MAGHREB » (2) - DR

78 AFRIQUE MAGAZINE I 431-432 – AOÛT-SEPTEMBRE 2022


Dans la vidéo de « Disco

Maghreb », l’artiste se

met en scène au cœur

de la cité Carrière

Jaubert, dans l’un

des quartiers les plus

pauvres d’Alger.

Un clip symbole

Le clip du single

« Disco Maghreb »,

dont la pochette

évoque les

cassettes de raï

des années 1980

et 1990, a été réalisé par Elias

Belkeddar, avec l’aide de Romain

Gavras. En moins de 4 minutes,

la vidéo met à l’honneur un pays

qui navigue entre modernité et

tradition : les personnages portent

des robes berbères comme des

maillots du PSG – le club de cœur

de DJ Snake –, se déplacent à

motocross ou à dos de chameau…

Loin des démons du passé, tout

le monde danse, insouciant, que

ce soit dans une salle des fêtes,

pour une cérémonie traditionnelle,

ou dans la cité Carrière Jaubert,

à Alger. Construit en 1957 pour

pacifier la population en pleine

guerre d’Algérie, ce ghetto délabré

se transforme en décor de fête aux

couleurs nationales, et en symbole

de l’histoire qui lie l’enfant de

la banlieue parisienne au pays

de ses ancêtres. ■

AFRIQUE MAGAZINE I 431-432 – AOÛT-SEPTEMBRE 2022 79


PORTRAIT

ambiances au fil des morceaux, dans ses

albums, comme il le faisait avec ses mixtapes.

Au seuil des années 2010, alors qu’il

a l’impression d’avoir atteint un palier

professionnellement parlant, son travail

attire l’attention de Clin Sparks, un DJ

américain, qui lui propose d’aller travailler

aux États-Unis. William ne parle pas

un mot d’anglais, mais a confiance dans

son talent et se donne à fond pour proposer

des morceaux aux producteurs. Le

succès est au rendez-vous, et il décroche

des collaborations importantes, notamment

avec Lady Gaga, pour « Government

Hooker », en 2011.

Il découvre aussi l’envers du décor

de l’industrie du disque américaine…

Il dépense presque tout son budget

en hôtels et billets d’avion, est à peine

crédité dans les albums, et personne

ne prend son avis en compte : « Tu n’es

personne ou presque. Tu es en studio

avec des gens, mais tu ne peux pas

vraiment “driver” la session. On te dit :

“Fais ça.” C’est dur de faire de l’art à la

commande », reconnaîtra-t-il dans une

interview donnée à Konbini en 2019.

L’expérience l’endurcit, et il décide que

ce qu’il veut, c’est avoir du succès avec

ses sons à lui, sa vision, ou il arrêtera

tout s’il échoue.

vinyles. Ce travail lui permet de s’acheter

sa deuxième platine et de côtoyer les

plus grands : Cut Killer, Laurent Garnier

et, bien sûr, DJ Mehdi. Fasciné par le

scratch, les techniques et les gestuelles

derrière la console, il bombarde de questions

ces derniers, qui le prennent sous

leur aile. Cut Killer, qui était son idole,

devient son mentor et son ami. Ils sont

encore très proches aujourd’hui.

Ses contacts lui ouvrent les portes

Ses lunettes de soleil ?

Un souvenir de ses débuts,

quand il était encore

intimidé par le public.

du club Gibus, à Paris, où il devient DJ

résident 100 % hip-hop. En même temps,

il compose des mixtapes aux influences

multiples, qui lui permettent d’explorer

d’autres univers musicaux et d’animer

des soirées dans la capitale. Aujourd’hui

comme à l’époque, il ne supporte pas

l’idée de se cantonner au même style.

Pour offrir une expérience toujours

plus originale au public et se faire plaisir,

il n’hésite pas à varier les sons et les

PARIS-MIAMI

De retour en France à l’été 2012, il

loue avec ses dernières économies un

studio à Boulogne-Billancourt, où il

s’enferme pendant deux mois pour laisser

libre cours à son imagination. Il est

tellement pris par le processus créatif

qu’il en sort seulement une fois par jour

pour aller prendre une douche… à la piscine

municipale, qui se trouve à côté. La

demi-mesure n’est pas son style, et son

talent s’avère à la hauteur de sa détermination.

Fasciné et inspiré par la musique

trap électro de Baauer, phénomène de

l’année avec « Harlem Shake », ou le

projet TNGHT, de Hudson Mohawke

et Lunice, il publie chaque semaine un

nouveau morceau sur la plate-forme

gratuite SoundCloud et, décidé à risquer

le tout pour le tout, spamme des

MICHAEL DE ALMEIDA GONCALVES

80 AFRIQUE MAGAZINE I 431-432 – AOÛT-SEPTEMBRE 2022


inStargram

Son compte Instagram, @djsnake,

affiche plus de 9,6 millions d’abonnés.

Habitué des collaborations artistiques,

il a notamment travaillé avec Selena

Gomez et Cardi B (« Taki Taki »).

CAPTURES D’ÉCRAN INSTAGRAM DE DJ SNAKE

producteurs avec sa meilleure création.

Diplo, qui collabore entre autres avec

Snoop Dogg, Madonna ou Beyoncé, est

le seul à lui répondre. Ensemble, ils vont

signer en 2013 « Turn Down for What »,

qui se serait vendu à plus de 10 millions

d’exemplaires ! Le titre est même repris

par Michelle Obama sur le compte de la

Maison-Blanche.

Une telle réussite aurait satisfait n’importe

quel artiste, mais ce n’est qu’après

l’enregistrement de « Lean On », autre

tube planétaire aux sonorités électropop,

house et reggae, que William s’accorde

le droit de souffler : le nom DJ Snake est

désormais une valeur sûre. Son installation

à Miami, en 2013, se fait dans de

meilleures conditions que son premier

séjour outre-Atlantique. Il s’affiche en

ambassadeur de la musique électronique

française aux États-Unis (et dans

le monde, avec le collectif Pardon My

French) et devient le premier DJ à mixer

sur le toit de l’Arc de triomphe, à Paris,

ou à mettre le son à la garden-party de

l’Élysée, lors de la victoire des Bleus à la

Coupe du monde de 2018. Il sort également

deux albums, Encore et Carte

blanche, numéros 1 des charts de dance.

DJ Snake, le Français le plus écouté

dans le monde, est aussi… algérien. Et

fier de l’être. Son lien très fort avec sa

mère et sa grand-mère, décédée l’an dernier,

a marqué toute sa vie. Il a grandi

en écoutant les classiques du raï, qu’il a

intégrés, à côté de sonorités allaoui, dans

un nouveau tube qui signe son retour

aux sources. Dévoilé fin mai, « Disco

Maghreb » a dépassé les 50 millions de

vues sur YouTube en moins d’un mois.

PROMENADE À ORAN

Ce morceau qui mélange musique

algérienne et électro est une véritable

lettre d’amour aux villes d’Oran et d’Alger,

où a été tournée la vidéo. Mais c’est aussi

un hommage au label homonyme, qui

a dominé la scène musicale algérienne

jusqu’à la fin des années 1990 sous la

direction de Boualem Benhaoua, qui

apparaît dans le clip. Effet imprévu de ce

succès, ou exemple concret de soft power,

le vieux magasin de disques du producteur

est devenu en quelques mois une

attraction touristique incontournable.

Imaginé comme un pont entre les

différentes générations et origines, le

morceau a fait le bonheur des 60 000 spectateurs

venus écouter DJ Snake au Parc

des Princes le 11 juin dernier, et lui a valu

l’adoration de jeunes Algériens, qui l’ont

accueilli comme un héros lors de sa visite

à Oran pour les Jeux méditerranéens.

L’occasion de filmer un nouveau clip

sur les coulisses de son séjour, « Algeria

2022 », où on le voit se promener dans

les lieux mythiques de la ville, rencontrer

les habitants et déguster un couscous

préparé par la diva Cheba Zahouania. Le

tout sur la musique des chanteurs de raï

Cheb Khaled et Cheb Hasni.

Quelques heures après sa mise

en ligne, les vues du clip ont explosé,

garantissant la promotion, à l’échelle

planétaire, d’un pays multiple et accueillant.

Et comme l’a promis DJ Snake à

ses fans, ses projets en Algérie ne font

que commencer… ■

AFRIQUE MAGAZINE I 431-432 – AOÛT-SEPTEMBRE 2022 81


82 AFRIQUE MAGAZINE I 431-432 – AOÛT-SEPTEMBRE 2022

MYRIAM AMRI


À

la fois énigmatique et tout en retenue,

Malek Lakhal, formée aux théories politiques,

donc à la philosophie, propose un

récit piqué de non-dits, dans lequel les

méandres d’une famille bourgeoise tunisienne

se dessinent à travers les regards

croisés de chacun des protagonistes. Et

le lecteur, tiraillé entre les ressentis des

six voix de cette expérience littéraire, circule dans ce puzzle

social comme avec une caméra invisible. Difficile de ne pas

penser au prodigieux Juste la fin du monde, de Xavier Dolan.

Un va-et-vient cinématographique furieux autour des silences

d’un fils et de l’impossible annonce de sa mort prochaine. C’est

cette intimité familiale, nourrie de ses secrets et de ses codes,

que l’auteure et cofondatrice d’Asameena, magazine littéraire

en ligne, explore. Au cœur de son premier roman, Ahmed,

malade du sida, sait qu’il doit repartir en France pour se soigner.

Mais le poids de la société, des non-dits, des sentiments

comprimés, irrépressibles, l’assigne à un mutisme, fragile, prêt

à éclater. Tout comme cette « valse des silences », titre du livre,

dans laquelle, autour de lui, la mère, le père, le frère, la tante

et l’amie oscillent, se cachent ou se dévoilent, se figent ou se

transforment. Sans un mot. Un roman cubiste, où chacun tisse

ou détricote l’écheveau des liens familiaux. En naviguant à vue.

entrevue

Dans un premier roman choral,

la jeune autrice tunisienne,

formée à la philosophie,

explore les liens familiaux.

AM : Pour quelle raison avez-vous construit

votre roman autour d’Ahmed, malade du sida ?

Malek Lakhal : Ce désir est venu parce qu’à la fois je n’avais

pas lu d’histoire qui parlait du sida dans un contexte tunisien et

parce que ce récit est comme une sorte d’expérience en philosophie.

C’est-à-dire que j’ai pris une expérience extrême et que

j’ai imaginé les dilemmes moraux qui en découlent. À savoir

ici, à partir du postulat de la mort prochaine d’Ahmed, tester

ce qui résiste et ce qui ne résiste pas, et observer comment on

se meut dans une telle situation. Mais je ne saurais dire d’où

Malek Lakhal

« Il est essentiel

de politiser l’intime »

propos recueillis par Catherine Faye


ENTREVUE

vient Ahmed, un personnage imaginaire, situé dans son temps

et dans son orientation sexuelle. J’avais juste envie d’écrire sur

ce tout, un homme gay, issu d’une famille bourgeoise tunisienne,

qui vit dans les années 1990, entre Paris et Tunis. Il y a

bien sûr eu beaucoup d’emprunts autour de moi, le fait d’avoir

moi-même vécu à Paris et d’être revenue en Tunisie… Et je me

suis inspirée de trajectoires connues ou entrevues, auxquelles

j’ai voulu réfléchir, et dans lesquelles j’ai fait évoluer mon personnage.

Par ailleurs, je n’ai pas voulu d’indication temporelle

nette. Les indices sont éparpillés. Comme le fait qu’il n’y ait pas

de trithérapie ni de traitement. Ce qui signifie que l’histoire a

lieu avant 1996. C’est donc un récit du passé. Qui serait probablement

très différent aujourd’hui.

Vous avez choisi d’aborder

cette histoire à travers différents

prismes, différents personnages,

pour quelle raison ?

Il m’était important de montrer

qu’il y a une plus grande complexité

que la simple perspective d’Ahmed,

qui voit ses proches d’une manière

un peu inerte. Il connaît leurs réactions,

n’en attend rien de nouveau.

Pour lui, ils sont un peu inamovibles.

Je voulais parler de la famille dans

sa globalité, introduire des formes de

complexité, montrer que cela bouge

chez tout le monde, qu’il n’y a rien

de figé, chez personne, et que, finalement,

tout le monde paie le prix

d’une silenciation générale. Il n’y a

pas forcément une victime et des

coupables, mais plutôt une espèce de

pacte mutuel, où tout le monde serait

un peu victime de tout le monde et le

geôlier de tout le monde.

La question de l’expatriation,

de l’exil, de ce qui nous manque ou nous complète,

« On n’est

jamais tout

à fait chez soi,

que ce soit sur

sa terre natale

ou sur celle

d’accueil. Mais

on n’est jamais

tout à fait

en dehors. »

est au cœur du roman…

En effet, et c’est comme cela que j’ai grandi et vécu. Mais

le sens profond de ce que j’ai voulu dire est politique. Il y a

beaucoup d’illustrations et de sous-entendus dans le récit. Par

exemple, contrairement à ce que pensent les consulats français,

lorsqu’ils ne délivrent pas de visa craignant que « l’étranger » ne

veuille plus rentrer chez lui : en réalité, un Maghrébin n’a pas

forcément envie de rester, de vivre en France. L’important pour

moi était donc de montrer l’ambivalence des relations à une

terre. Ahmed arrive en France avec une ambition, ce rêve d’en

être, et repart convaincu qu’en fait, non, il n’a pas envie de vivre

comme cela. Son amie, Amal, au contraire, est convaincue, au

début, qu’elle ne va pas repartir. Pourtant, c’est elle qui reste,

même si c’est un peu à contrecœur. Ce chassé-croisé, qui se

joue en matière d’ambivalences, m’intéresse. On n’est jamais

vraiment maître avec l’endroit où l’on est. On n’est jamais tout à

fait chez soi, que ce soit sur sa terre natale ou sur celle d’accueil.

En même temps, on n’est jamais tout à fait en dehors. C’est ce

que mes personnages apprennent, une forme de négociation

entre les deux espaces, où chacun fait un choix différent et

apprend à accepter le choix de l’autre.

De tous vos personnages, Amal semble

être la seule à comprendre Ahmed…

Amal, qui est également homosexuelle, est celle qui l’a le

plus aidé, notamment à Paris, où il s’est installé à 17 ans, pour

suivre ses études et pouvoir vivre plus librement son homosexualité.

Avec elle, il s’est construit, s’est mis à exister, même

secrètement. Et réciproquement. Dans

ce livre, je voulais parler d’une amitié

de l’ordre de la construction de soi. Une

amitié radicale, où les enjeux pèsent plus

lourd et où l’on exige plus de l’autre. Une

amitié totale, dans laquelle il faut évoluer

et accepter les limites de l’autre. Mais cela

implique également de faire de la place

aux choix de l’autre et de ne pas imposer

ses décisions de force.

Ces deux protagonistes

finissent-ils par n’en former qu’un seul,

qui se complète et qui s’oppose,

comme le yin et le yang ?

Pas forcément. Ahmed et Amal sont

assez distants et à même de rentrer

en conflit. C’est autre chose. Ils ne se

complètent pas. Ils se tiennent séparément,

mais debout et ensemble. Sur la

même ligne.

Vous écrivez : « Jamais on ne devient

adulte aux yeux des mères.

Elles sont trop seules pour ça.

On n’est jamais qu’un fils, à jamais

endetté par les sacrifices. » La relation entre Ahmed

et sa mère a quelque chose de très radical…

Ce que j’ai observé dans les relations parentales, ce sont des

mères très sacrificielles, qui font peser cette abnégation comme

une forme de dette et de culpabilité. Dernièrement, je lisais How

to Mend: Motherhood and Its Ghosts, un livre de la poétesse

égyptienne Iman Mersal, qui écrit sur la maternité et le sentiment

de culpabilité des mères dès qu’elles mettent leur enfant

au monde. Son point de vue est intéressant. Et je me demande

si, finalement, cette culpabilité ne s’alimente pas mutuellement,

comme une espèce de rapport de sacrifice et de dette. Dans un

cycle qui ne s’arrête pas.

Pourquoi le père est-il si absent ?

J’ai eu beaucoup de mal à écrire ses passages, car il m’est

difficile de cerner le rapport d’un père à ses enfants. Je n’ai

84 AFRIQUE MAGAZINE I 431-432 – AOÛT-SEPTEMBRE 2022


DR

d’ailleurs pas beaucoup lu de livres qui traitaient de cela. Je

pense que cette absence est propre au patriarcat : le père,

construit comme une figure d’autorité éloignée, ne s’implique

pas dans la famille. Il m’a donc été difficile de rentrer dans

sa subjectivité.

Au fil des pages, on comprend que vous situez cette

histoire il y a une trentaine d’années. Une telle famille

pourrait-elle encore exister aujourd’hui ?

L’immuabilité dans les rapports familiaux est très difficile

à faire bouger. Il me semble d’ailleurs essentiel de politiser

ces espaces : le lien, l’intime et, spécifiquement, la famille, car

elle est toujours considérée comme une sphère autre, de sentiments

et d’intersubjectivité, alors qu’il y a des comportements,

des systèmes auxquels on peut réfléchir en termes théorique,

politique, subjectif et collectif. C’est ce qu’explorent

d’ailleurs la sociologue de la littérature

française Kaoutar Harchi ou l’auteure

franco-camerounaise Leonora Miano dans

Crépuscule du tourment, un récit initiatique

né de questionnements liés à son histoire, à

sa construction, aux figures féminines qui

l’ont entourée, à la sexualité et surtout aux

non-dits familiaux d’une famille bourgeoise

africaine. Je voulais continuer sur cette voie,

car je considère la famille comme un espace

politique. On peut faire sa psychanalyse tant

que l’on veut, mais seules une réflexion et une

remise en question intrafamiliales collectives

peuvent réparer.

Vous nous livrez une histoire de

solitudes, de mots et de maux tus.

Pourquoi un tel silence ?

L’idée qu’un être humain, apprenant qu’il

a le sida, ne sache pas ce qu’il va faire de cette

information et ne puisse en parler à ses proches m’a totalement

percutée. Il fallait absolument que j’essaie d’explorer chaque

protagoniste d’une telle intrigue. Et que j’en profite pour me

poser toutes les questions possibles sur ce silence pesant qui

plane à l’intérieur des familles.

Pourquoi les non-dits sont-ils surtout présents

dans les familles bourgeoises ?

Les statistiques montrent qu’il est beaucoup plus compliqué

pour les femmes victimes de violences dans un milieu bourgeois

d’en parler autour d’elles et de se plaindre que dans un milieu

populaire. Les familles bourgeoises ont une espèce d’honneur à

tenir : « On ne va pas se rabaisser à la parole » ou « On ne va pas

se laisser aller à des excès de sentiments ». Dans ce lieu de socialisation,

il y a énormément de retenue : ne pas parler trop fort,

ne pas exhiber un problème, ne pas se faire remarquer, surtout

quand on est une fille. Cela me fascine, et je le vois autour de

moi de manière assez extraordinaire. Une retenue, quoi qu’il en

coûte, quoi qu’il arrive. C’est tout un système, un peu victorien,

Valse des silences, JC Lattès,

280 pages, 20 €.

et il y a quelque chose à explorer. Surtout lorsqu’il s’agit de la

famille bourgeoise en Afrique. Je voulais gratter de ce côté-là.

Observe-t-on une grande similitude entre

ce type de familles en Afrique et en Europe ?

Beaucoup plus qu’on ne le croit, même si la bourgeoisie

post-coloniale est beaucoup plus cosmopolite que les occidentales.

La première parle plusieurs langues, scolarise ses enfants

dans des écoles étrangères, les envoie étudier à l’étranger, avec

un désir d’extravertir sa descendance. C’est d’ailleurs souvent

pour cette raison que cela crée des rapports un peu plus complexes

dans les lieux où leurs enfants se trouvent. Par exemple,

lorsqu’ils sont racisés, quand ils sont ramenés à leurs origines

ou leur couleur de peau, alors que dans leur société, ils sont

habitués à être dominants. Ce sont des situations particulières,

dont très peu de gens parlent.

On dit souvent que la littérature et le

travail artistique, intellectuel, sont des

sports de bourgeois. Qu’en pensez-vous ?

En termes matérialistes et marxistes, il y a

selon moi une forme de mécanisme assez perverse

qui veut que, comme c’est de l’art, avec

un grand A, et beaucoup de majuscules, il y a

comme un effacement des réalités pratiques et

une espèce d’idéologie qui consisterait à dire

que c’est quelque chose d’inutile. Et donc que

la littérature est un luxe de bourgeois. C’est

faux et, en même temps, cela devrait être un

métier auquel plus de personnes que celles

qui ont le temps et les moyens devraient pouvoir

aspirer. Car, oui, devenir écrivain, cela

demande du temps et des moyens. Ce n’est pas

neutre, et c’est quelque chose que l’on devrait

dégager des majuscules, pour le mettre au

niveau des professions, en clarifiant donc les

rapports matériels d’un auteur avec une maison d’édition et

toutes les relations économiques qui s’y rapportent.

Quant au combat féministe, que l’on devine entre

les lignes de votre roman, quel regard portez-vous

sur son avancement ?

En tant qu’autrice, je suis féministe. En tant que chercheuse,

j’écris beaucoup sur le féminisme. Mais la réalité de

ce mouvement social est complexe, et j’ai du mal à donner des

réponses englobantes. À mon avis, la situation est double : il y

a continuellement des avancées et des contrecoups. Comme

dans une guerre. Nous avons eu une percée féministe avec

#MeToo, en France, et #EnaZeda, l’équivalent tunisien. Mais

en ce moment, il y a un effet de recul, notamment aux États-

Unis avec la révocation du droit à l’avortement. L’important est

de garder les lignes et de s’organiser collectivement, avec des

objectifs politiques clairs, sans rien attendre des hommes politiques.

Parfois, on perd du terrain, comme depuis le Covid-19.

Puis, on en regagne. La lutte ne s’arrête jamais. ■

AFRIQUE MAGAZINE I 431-432 – AOÛT-SEPTEMBRE 2022 85


interview

Yasmina Khadra

« L’écriture, ce

voyage initiatique »

Son dernier roman, Les Vertueux, raconte le destin d’un berger

jeté dans les fracas de la Grande Guerre et de l’adversité. Pour

l’auteur, cette fresque historique palpitante, pétrie de philosophie,

signe son œuvre la plus accomplie. propos recueillis par Astrid Krivian

Algérie, dans l’arrière-pays, à l’aube du

xx e siècle. Un jeune berger, Yacine

Chéraga, voit son destin bouleversé

par l’autorité d’un caïd, qui l’enrôle de

force dans un régiment colonial. Arraché

aux siens, il est jeté sous le feu de

la Première Guerre mondiale. Une fois

revenu dans son pays, il traverse les

revers, les injustices, en butte à l’animosité

d’adversaires redoutables. Avec Les Vertueux, Yasmina

Khadra porte son art romanesque à son paroxysme, entre virtuosité

narrative, profondeur philosophique, puissance d’évocation.

Il offre une réflexion sur la faculté d’un être à garder sa vertu

malgré les coups du sort et les assauts de la cruauté humaine.

Et dessine une fresque historique de l’Algérie, de ses paysages

désertiques infinis à l’effervescente comédie sociale des villes.

AM : Vous présentez ainsi votre nouveau roman : « J’ai écrit

tous mes livres pour mériter d’écrire celui-là. » Pourquoi

tient-il cette place particulière dans votre œuvre ?

Yasmina Khadra : Il dépasse tout ce que j’ai écrit jusque-là.

Jamais je n’ai été aussi satisfait au sortir d’un texte comme cette

fois-ci. Mais laissons au lecteur le soin d’en juger. Pour ma part,

je suis confiant, persuadé d’avoir franchi un cap avec ce roman.

Je l’ai travaillé sans relâche, trois ans durant, sachant qu’aucune

œuvre n’est parfaite, mais qu’il est possible de se surpasser. Pour

moi, la littérature est un art qui ne se livre qu’aux artisans du

verbe. Je l’ai su depuis mes premiers balbutiements de faiseur

de prose et, toute ma vie, j’ai rêvé d’accéder à cette catégorie

d’auteurs. Pas une seconde je n’ai lâché prise. Les Vertueux est

l’aboutissement de plus d’un demi-siècle d’écriture passionnée,

d’investissement personnel, de courage et de sacrifices.

Vous le dédiez par ailleurs à votre mère…

Je n’ai pas arrêté de penser à elle en écrivant ce roman. Ses

évocations, son amour pour les grands espaces, sa nostalgie

tribale ont jalonné mon écriture. J’ai regardé l’histoire de cette

époque à travers ses yeux à elle. Ma mère était une émotion

incarnée. Il me suffisait de m’asseoir en face d’elle pour que,

d’un coup, mille oasis se mettent à miroiter au fond de ses prunelles.

Conteuse hors pair et poétesse « nature », « pur jus », elle

ne savait ni lire ni écrire, mais lorsqu’elle parlait, j’avais envie de

n’entendre qu’elle sur Terre. Elle savait dire les choses avec une

telle justesse et une telle tendresse que j’en avais les larmes

jusque dans les veines. C’est elle qui m’a appris comment

insuffler une âme aux natures mortes, comment déceler

la beauté en toute chose car, me révélait-elle, il n’est

de laideur que dans les esprits retors. J’ai convoqué,

dans Les Vertueux, les héros qui l’avaient bouleversée,

et j’ai articulé autour d’eux les espaces

infinis de la steppe algérienne, les paysages

époustouflants de l’arrière-pays surchargé

d’histoires épiques, de chevauchées légendaires

et d’affrontements. C’est-à-dire un

monde tel qu’elle l’imaginait lorsque,

enfant, son père lui racontait les

combats que la mythique tribu des

N’Soumeur avait menés pour ne pas

JEAN-PHILIPPE BALTEL/SIPA

86 AFRIQUE MAGAZINE I 431-432 – AOÛT-SEPTEMBRE 2022


AFRIQUE MAGAZINE I 431-432 – AOÛT-SEPTEMBRE 2022 87


INTERVIEW

disparaître de la surface de la Terre. Je suis certain que de là où

elle s’est exilée pour l’éternité, elle a un sourire attendri pour

moi et beaucoup de fierté. Car ce roman est un peu le sien, aussi.

Votre héros est enrôlé en 1914 dans le régiment des

tirailleurs algériens pour combattre l’Allemagne aux côtés

des Français, sur le front nord-est de l’Hexagone. Pourquoi

cela vous intéressait de le plonger dans le feu du conflit ?

Tout ce qui m’interpelle m’inspire. Écrire, pour moi, c’est

m’instruire. Chaque histoire que j’invente me fait découvrir des

réalités autres, parfois insoupçonnables, sur moi d’abord et sur ce

qui m’entoure. Ici, j’ai voulu voir de plus près une période mouvementée

de mon pays, accéder à ses non-dits, écarter les tentures

poussiéreuses sur ses différents visages, remonter aux sources de

ce qui fait de nous un peuple d’écorchés vifs. On ne peut expliquer

le présent qu’en se référant au passé. Pour comprendre l’Algérie

d’aujourd’hui, il faut interroger les fantômes de ceux qui ne

sont plus. Les Vertueux s’est proposé de m’aider dans ce sens. J’ai

suivi le parcours d’un berger qui n’avait jamais quitté son douar

et que l’on envoie brutalement découvrir un monde aux antipodes

du sien. Il connaîtra la Grande Guerre en tant que tirailleur,

Oran en naufragé de l’histoire, la déroute, la traque, l’amour,

les vacheries de la fatalité, les chamboulements qui ont secoué

l’Algérie de la première moitié du XX e siècle. Toute une vie pleine

d’enseignement, avec des rebondissements sidérants comme

l’existence sait si bien échafauder en toute impunité. Ce roman,

je ne l’ai pas seulement écrit, je l’ai subi. Je n’en

étais pas simplement l’auteur, j’étais un acteur,

un personnage parmi les autres dont je sentais

la sueur, percevais le pouls et redoutais les

colères. J’étais en immersion, en apnée, et il

m’est arrivé plusieurs fois de refuser de remonter

à l’air libre tellement je m’y sentais bien.

Estimez-vous que ce lourd tribut payé

comme s’ils avaient été les figurants de leur propre histoire.

C’est cette injustice que Les Vertueux tente de réparer.

Une partie du livre se déroule dans l’Oran des

années 1920. En quoi cette ville vous inspire-t-elle ?

Elle a quelque chose de magique. J’ignore quoi au juste, mais

elle me troublera toujours autant qu’elle m’afflige par moments.

J’y vis depuis soixante-cinq ans. Mon père y est né. Ma mère

est venue au monde non loin d’Oran, du côté de Rio Salado (El

Maleh aujourd’hui). C’est une cité où les paradoxes se rejoignent

sans jamais se remettre en question. Ils sont là, se boudent, s’affrontent,

se jettent la pierre sans pour autant alarmer la ville, qui

paraît ne pas les « calculer » du tout. Oran n’a d’attention que pour

elle-même. Elle est persuadée d’être le seul repère digne d’intérêt.

Je l’ai chantée aux quatre coins de la planète sans qu’elle me

gratifie d’un clin d’œil reconnaissant. Elle trouve évident qu’on la

magnifie, que c’est la moindre des choses qu’on la célèbre. Camus

l’avait appris à ses dépens. Jamais, au grand jamais, cette ville ne

m’a regardé en face, ou regardé comme je la regarde.

Quel est votre lien avec ses habitants ?

Par endroits, en particulier dans le milieu « intello », je suscite

plus d’hostilité que d’admiration. Cependant, paradoxalement,

lorsque je me tourne vers le peuple, je ne vois que bienveillance,

générosité, ambiance bon enfant, et une très belle camaraderie.

Les Oranais font d’un éclat de rire une fête et d’un casse-croûte

un festin. Rien ne semble en mesure de venir à bout de leur

joie de vivre, en dépit des désillusions et du

naufrage de la nation. C’est sans doute pour

cela que je pardonne à la ville sa discourtoisie

à mon encontre. Mais bon, souvent ceux qu’on

aime ne nous le rendent pas. L’essentiel est

d’aimer, qu’importe si la réciprocité ne suit pas.

Un autre volet de votre intrigue

s’implante à Kenadsa, où vous êtes né,

par ces soldats n’est pas assez connu ?

L’histoire ne retient que les héros qui l’arrangent.

J’ai voulu parler de ces braves que

l’on oublie, raconter leur destin, leur vaillance,

leur ériger une stèle à travers mon texte. Ils

se sont battus et ont triomphé. Pourtant, sur

le vaste écran de la mémoire, ils font l’effet

d’une illusion d’optique, pareils à des ombres

chinoises vite absorbées par les angles morts

du souvenir. Ils ont été sur tous les fronts, de

la Crimée au Mexique, de la Grande Guerre à

Les Vertueux, Mialet-Barrault,

544 pages, 21 €.

dans le Sahara. Que représente-t-elle

pour vous ?

Je suis le fils du désert. Chez nous, la

force de toute chose réside dans sa simplicité.

Nous ne savons pas tourner autour du pot, ni

apostropher les autres sans nous assurer que

nous ne sommes pas pires qu’eux. Dans la

rigueur de notre droiture, quelqu’un qui perd

la face perd le reste avec. Car il n’y a aucune

raison, pour les mortels que nous sommes, de

renoncer à la dignité pour glaner quelques

celle contre les nazis. Leur nom est une légende : on les appelait

les Turcos, les tirailleurs algériens. Leur sang a irrigué des terres

inconnues, écrit des épopées aussitôt archivées et mises sous

scellés ; leurs corps ont pavé les chemins de toutes les gloires

sans que l’hommage leur soit rendu en entier. La paix d’hier

leur doit beaucoup, mais qui l’admet ouvertement ? De temps à

autre, on leur consacre deux ou trois mots, on les raconte sommairement

comme s’ils avaient évolué dans un monde parallèle,

misérables privilèges ou ne pas assumer nos faits et méfaits. Le

salut, le vrai, est de se regarder dans une glace sans se détourner,

de regarder derrière soi sans trop de regret, de marcher

dans les pas du temps avec sérénité. J’ai hérité de mes ancêtres

cette sagesse qui me permet de rester debout au cœur des turpitudes,

en gardant le cap contre vents et marées. Si vous tenez à

accéder à vous-même, allez dans le Sahara, cohabitez quelques

jours avec les gens du désert, regardez-les vivre de peu et s’en-

DR

88 AFRIQUE MAGAZINE I 431-432 – AOÛT-SEPTEMBRE 2022


ichir de chaque instant, écoutez-les dire la vie, la douleur, les

beautés de la nudité, la fausseté des vanités, et surtout ne dites

rien. Contentez-vous d’écouter, d’engranger les émotions jusqu’à

votre retour parmi le stress et le bruit, la carrière et les promotions,

la compétitivité vampirisante et la quête névrotique du

profit – vous mettrez alors un peu plus d’eau dans le vin des

ivresses insidieuses, et vous aurez, peut-être, une chance de ne

plus céder aux tentations. Tout d’un coup, le clinquant illusoire,

le bling-bling, le balek-balek – la frime des pauvres zélés –, les

lauriers, les tapis rouges, toute cette profusion d’attentions dérisoires

vous livrera l’étendue de son obscénité. Kenadsa, plus que

ma ville natale, est ma première école de la vie. Après vingt ans

d’absence, j’y suis retourné avant la pandémie, et j’ai constaté

qu’elle n’avait pas changé d’un iota. J’ai compris alors pourquoi

l’authenticité est immuable. Je suis fier d’être venu au monde

dans ce village séculaire qui a engendré de grands humanistes (à

l’instar de Pierre Rabhi), mais aussi des poètes et des musiciens.

C’est également la terre des Doui-Menia, une tribu

comptant de grands guerriers qui ont combattu contre

les colons. Vous êtes-vous inspiré de vos oncles, qui ont

rejoint le chef Abdelkrim el-Khattabi durant l’insurrection

contre les armées françaises et espagnoles dans le Rif ?

Absolument. Après la défaite contre l’armée française à Asla,

en 1903, au cours de laquelle 70 % de la population mâle des

Doui-Menia et des Ouled Djerir furent décimés, les rescapés

n’avaient pas déposé les armes. Certains devinrent brigands de

grand chemin, d’autres furent déportés en Nouvelle- Calédonie,

et d’autres encore guettaient la moindre protestation pour l’alimenter

et relancer de nouvelles insurrections. Lorsque Abdelkrim

el-Khattabi a soulevé le Rif contre la France et l’Espagne,

beaucoup de guerriers de ma tribu l’ont rejoint avec armes et

bagages. D’ailleurs, beaucoup y sont restés. Mon oncle, Abderrahmane

Moulessehoul (de son nom de guerre Mohand Amokrane),

a été très proche de lui et a longtemps combattu à ses côtés.

Afin d’étendre la révolte jusque sur les terres algériennes, il a

promis au chef el-Khattabi de soulever les spahis contre l’armée

française, mais il a échoué et n’a plus relevé la tête ensuite. Il est

mort en 1993, misérable, pauvre, aveugle et nu.

C’était important de représenter une figure de guerrière ?

Car ce combat était aussi mené par les femmes.

Il n’y a pas que les guerrières. Les femmes, en Algérie, ont

combattu sur tous les fronts et depuis toujours. Elles portent

TOUT sur leurs épaules, mais les hommes regardent trop leur

nombril pour le remarquer – et pour l’admettre. Je crois que l’un

des torts que nous nous faisons stupidement est l’ingratitude faite

à nos femmes. Et nous le payons très cher. Sans leur accorder la

place qui leur revient au sein de notre société, nous ne pouvons

prétendre à la nôtre dans le concert des nations. La fatuité des

hommes est une camisole. Beaucoup de choses restent à faire

pour dépolluer les mentalités et écarter les œillères. Lorsque je

vois la science à deux doigts d’envoyer une sonde de l’autre côté

du Système solaire tandis qu’ici, on continue de diaboliser les

« L’histoire ne

retient que les héros

qui l’arrangent.

J’ai voulu ériger une

stèle à ces braves

que l’on oublie, à

travers mon texte. »

femmes et de ramener la foi à une vulgaire question vestimentaire,

j’ai envie de m’acheter une corde et de me pendre avec.

Cependant, je suis convaincu que la dictature masculine n’est

qu’une diversion qu’elles finiront par déjouer. Déjà, par endroits,

le rapport de force traditionnel est en train de prendre l’eau.

Les femmes ne supportent plus que le « p’tit gars » gras et ingrat

qu’elles toilettent, nourrissent et soignent se prenne pour un seigneur,

alors qu’il n’est qu’un fieffé assisté qui s’ignore. Une révolution

est en marche, et rien ne semble en mesure de la dérouter.

« Il en est des poètes comme des cierges. […] Ils brûlent

et fondent en larmes pour que la lumière soit », dit

le personnage du poète. Partagez-vous cette idée ?

Et comment ! Ils ont une sensibilité urticante, une humanité

à fleur de peau, parfois un amour sacrificiel. Le poète est l’âme,

le pouls, la sève des survivances. Son verbe est une prophétie,

son altruisme est un martyre. C’est lui qui sait mieux dire les

choses, cerner l’indicible et aviver les esprits. Quand j’étais adolescent,

je voulais être poète. Comme je n’avais pas suffisamment

de magie, je me suis contenté de n’être qu’un romancier.

Comment avez-vous cohabité avec les personnages

des Vertueux ? Vous ont-ils appris quelque chose sur vous ?

Dans mes romans, je suis avec les meilleurs compagnons du

monde. Je m’enrichis de chaque rencontre, de chaque intrigue.

J’aime tous mes personnages, les bons et les mauvais, je partage

équitablement leurs joies et leurs peines, et il m’arrive d’applaudir

certaines fulgurances de leur sagacité. J’ai vécu l’écriture

des Vertueux comme un voyage initiatique, un retour éclairé

dans le passé de mon pays, avec des escales qui reposent l’âme.

Il y a dedans des réponses à beaucoup de préoccupations existentielles.

Cette œuvre m’a guéri de beaucoup de malentendus.

Jamais je ne m’étais autant senti en phase avec moi-même avant.

Mon héros m’a éveillé à ce qui doit compter dans la vie, c’est-àdire

la force de supplanter ce qui tente de nous détourner de ce

qui est censé nous émerveiller, et la présence d’esprit qui nous

aide à aimer la vie malgré tout. ■

AFRIQUE MAGAZINE I 431-432 – AOÛT-SEPTEMBRE 2022 89


encontre

Beata Umubyeyi Mairesse

« J’ai trouvé

ma place

dans la littérature »

Rescapée du génocide des Tutsis, la romancière franco-rwandaise

manipule avec grâce la langue de Molière dans son nouveau

très beau livre, et continue d’explorer la mémoire et l’histoire

de son pays natal. propos recueillis par Sophie Rosemont

Elle le précise dès l’ouverture : si les personnages

de Consolée sont fictifs, l’institut

pour enfants mulâtres de Save, au

Rwanda, lui, a bien existé. Il s’agissait

d’un pensionnat dirigé par les Sœurs

blanches d’Afrique, qui vit passer

des centaines d’enfants brutalement

retirés à leur famille sur instruction

de l’État colonial. Lors des indépendances,

ils seront envoyés en Belgique pour être adoptés… ou

pas. Cette sombre histoire est aussi celle de Consolée, l’héroïne

de ce superbe roman de Beata Umubyeyi Mairesse, dont l’on a

bien du mal à se séparer à la dernière page.

AM : Comment est né ce roman, à la fois

transcontinental et transgénérationnel ?

Beata Umubyeyi Mairesse : J’ai eu connaissance, très récemment,

de l’institut pour enfants mulâtres, à Save. Les anciens

pensionnaires s’étaient constitués en association et allaient

porter leur histoire devant le parlement belge. Les médias ont

commencé à en parler, et j’ai compris que cet endroit était situé

à seulement quelques kilomètres de Butare, la ville où je suis

née. Je suis moi-même métisse, donc cette histoire oubliée m’a

particulièrement touchée. Étant jusqu’à présent dans le champ

de la fiction, j’ai eu envie de raconter un bout de cet événement

historique – comme je le fais depuis mes débuts, en passant par

un destin individuel, l’intime d’un destin.

90 AFRIQUE MAGAZINE I 431-432 – AOÛT-SEPTEMBRE 2022


CÉLINE NIESZAWER/FLAMMARION

AFRIQUE MAGAZINE I 431-432 – AOÛT-SEPTEMBRE 2022 91


RENCONTRE

Deux personnalités se croisent ici : l’aïeule Astrida,

née Consolée, et la quinquagénaire Ramata,

dont c’est la première mission en établissement

d’hébergement pour personnes âgées dépendantes

(EHPAD). Où avez-vous puisé votre inspiration ?

Dans mon dernier travail. Pendant trois ans, j’ai coordonné

un projet de prévention au suicide, notamment celui des personnes

âgées qui est très important en France. Parallèlement

à la découverte de cette histoire de l’institut de Save, un ami

travaillant en EHPAD m’a raconté que beaucoup de personnes

d’origine espagnole ne s’exprimaient plus en français et qu’on

devait s’adresser à eux dans la langue de leur enfance. J’ai alors

pris conscience de cette réalité : ceux qui ont dû apprendre la

langue de leur pays d’adoption, une fois atteints de maladies

neurodégénératives, oublient la langue avec laquelle ils ont

pu vivre pendant des décennies. C’est à

la fois incroyable et effrayant. Ainsi, j’ai

entrelacé ces deux informations pour en

faire un roman.

Un livre qui n’en omet pas moins

un certain engagement sociétal…

Cette réalité est générationnelle, sociétale

et interroge au-delà de l’individu. À

quoi ressemble la fin de vie des migrants,

du point de vue des familles mais aussi

des professionnels ? Car on pense qu’ils

arrivent dans leur nouveau pays lorsqu’ils

sont petits ou encore très jeunes, pour

travailler. C’est comme si l’on ne pouvait

pas les imaginer âgés. Ceux que l’on voit

prendre de l’âge sont issus des migrations

européennes, que l’on ne considère plus

comme des immigrés, contrairement à

ceux venus d’Afrique du Nord ou subsaharienne.

Eux, en raison de leur couleur de

peau, on ne les voit ni vieillir, ni mourir.

Consolée, Autrement, 376 pages, 21 €.

Et très peu retournent au pays.

Vous avez choisi d’alterner les récits

d’enfance et de maturité pour donner plus de corps à

cette réflexion, au-delà même du prisme romanesque ?

On juge une société à l’aune dont elle traite les deux âges

de la vie. Le Rwanda des années 1940-1950 gardait ses anciens

au cœur de la famille, alors qu’Astrida-Consolée, au XXI e siècle,

devient complètement effacée en EHPAD. Effacée comme on

fait disparaître des enfants sous la colonisation.

Dans votre corpus, il y a un intérêt tout particulier

porté aux prénoms et aux noms…

Comment se libérer ou apprivoiser l’identité assignée – ou

en choisir une nouvelle – pour pouvoir trouver une certaine

paix ? L’ancien nom de Butare est Astrida, et j’ai grandi en

voyant sur le mur de la cathédrale une plaque indiquant qu’elle

était dédiée à la mémoire de la reine Astrid de Belgique – un

stigmate de l’emprise coloniale. C’est en filigrane, derrière la

famille adoptive. Consolée est un prénom rwandais, comme

beaucoup d’autres, très parlant. Et à cet institut de Save, on a

rebaptisé certains enfants… C’est ce qui se passe souvent dans

le processus de l’adoption. Or, dans la culture rwandaise, le

nom que l’on donne possède une vraie signification, il porte

une histoire. Il y a une scène à ce propos dans Tous tes enfants

dispersés : il est ce que l’on attend de nous, ce que l’on souhaite

pour nous, dans quelles conditions on est né…

Que signifie Umubyeyi ?

Littéralement, il veut dire « parent », mais on ne le donne

qu’aux filles et signifie « celle qui est une bonne mère » ou « qui

a une bonne mère ». C’est plutôt positif !

Revenons à Butare, centre névralgique

de vos livres. Quel est votre rapport

à votre ville natale, que vous avez été

contrainte de fuir lors du génocide

perpétré contre les Tutsis ?

J’y suis allée en mars dernier, il n’y

avait plus grand monde que je connaissais,

mais cela a été le cas dès le lendemain du

génocide. Elle ne fait plus figure de grand

centre intellectuel. J’y suis viscéralement

attachée et j’ai, comme tous les exilés

sans doute, la nostalgie d’une époque qui

n’existe plus. C’est Butare qui m’a initiée à

la lecture. Elle avait un accès à la culture

important par rapport au reste du pays :

une bibliothèque, une librairie, un centre

culturel français… Je ne serais pas devenue

écrivaine sans avoir eu cet accès aux livres.

Astrida-Consolée est métisse,

comme vous. « Blanche en Afrique,

noire en Europe », écrivez-vous

dans la préface d’Ejo. Comment

avez-vous vécu cette dualité ?

Quand on est plus jeune, ce sont des questions identitaires

qui peuvent être douloureuses… mais que j’ai apprivoisées.

J’ai finalement trouvé ma place dans la littérature. Cependant,

c’est aussi cette expérience qui a fait de moi une écrivaine, cet

état constant entre deux mondes dont j’ouvre les portes pour le

raconter aux uns et aux autres. Je peux passer entre mes deux

langues, même si le français est celle avec laquelle j’ai appris à

lire et à écrire, et que je la maîtrise plus que le kinyarwanda. Je

suis une transfuge de classe, et de race également, du monde

noir au monde blanc, apprenant les codes ici et là, à habiter le

plus harmonieusement possible la frontière…

D’après vous, la littérature est-elle un pays ?

Oui, c’est un endroit que j’habite. Ce sont des racines

aériennes, on peut l’emmener où que l’on aille.

DR

92 AFRIQUE MAGAZINE I 431-432 – AOÛT-SEPTEMBRE 2022


La musicalité de votre écriture résonne

plus encore dans Consolée…

Quand j’ai terminé Tous tes enfants dispersés, j’avais l’impression

d’avoir traité des sentiments, mais pas des sensations,

alors que je pense que c’est cela qui reste le plus : le toucher,

l’odorat, la vue… Lorsqu’on fait métier de la langue, on l’interroge.

J’écris en français, mais à la rwandaise : il n’y a pas

besoin de tout dire !

Vous variez les formats : roman, nouvelle, poésie…

D’où vient cette quête d’hybridité ?

Je n’avais pas prévu de devenir autrice… J’ai commencé à

écrire à 30 ans passés ! Depuis toujours, la forme s’adapte au

fond en fonction de ce que je souhaite raconter. Mes premiers

textes parlaient beaucoup plus du génocide, et je voulais me

rapprocher de près du conte traditionnel rwandais. Il fallait

que ce soit court, sans se concentrer sur une seule et unique

intrigue, mais une mosaïque. D’où le choix des nouvelles, réunies

dans le recueil Ejo. L’amplitude de l’intrigue et des personnages,

elle, exige le cadre romanesque. Et en poésie, je peux

parler de l’intime…

Vous êtes l’une des rares écrivaines à traiter de ce

génocide à travers le roman. Quel est votre regard sur

les récits couvrant ce sujet, qui sont loin d’être légion ?

Je ne suis pas la première à avoir parlé du génocide rwandais

à travers le prisme fictionnel : avant moi, il y a eu La Chanson

de l’aube, de Vénuste Kayimahe. Et j’espère que l’on sera

de plus en plus nombreux à écrire sur le sujet… Scholastique

Mukasonga – que j’admire – est la première Rwandaise lue et

connue, mais elle a quitté le pays en 1973. Petit pays, de Gaël

Faye, évoque surtout le Burundi. Dominique Celis, qui est une

amie, parle du Rwanda après le génocide dans Ainsi pleurent nos

hommes (qui paraît ces jours-ci). Du côté de la non- fiction, il y a

eu beaucoup de témoignages, le travail crucial effectué par les

historiens Jean-Pierre Chrétien et Hélène Dumas. Dans Le Génocide

au village, celle-ci raconte la topographie de ces crimes.

Les tueurs non seulement assassinaient, mais détruisaient les

maisons brique par brique, pour ne laisser que les buissons et

les arbres. Pour son dernier ouvrage, Sans ciel ni terre, elle a

retrouvé des cahiers d’enfants orphelins du génocide…

Les arbres sont souvent convoqués dans

votre œuvre… Souvenirs de votre enfance ?

Les arbres sont témoins des époques, du pire comme du

meilleur. Et en effet, je puise dans les images du Rwanda où j’ai

vécu jusqu’à mes 15 ans. Ce paysage est inoubliable ! Étonnamment,

il ne change pas. Les collines et la verdure sont toujours

là. En revanche, les jacarandas de Butare, dont j’imaginais dans

Tous tes enfants dispersés qu’ils allaient être coupés à la suite

d’une maladie, l’ont effectivement été quelques mois après sa

parution. Ils ont été remplacés par des palmiers…

Qu’est-ce qui a initié votre désir d’écrire ?

J’ai écrit mes premières nouvelles car, comme l’a dit Toni

Morrison, je ne trouvais pas ce que je voulais lire dans la

« Je suis

une transfuge

de classe, et

de race également,

du monde noir

au monde blanc,

apprenant les codes

ici et là, à habiter

le plus possible

la frontière… »

littérature : le récit du quotidien en tant que survivant. Il a fallu

me sentir légitime : d’après l’inconscient collectif patriarcal, les

hommes sont des écrivains, et les femmes écrivent ! Ainsi, il m’a

toujours semblé évident de m’engager dans le combat féministe,

car nous sommes souvent broyées par la domination politique

et la société viriliste.

D’où l’importance que vous donnez,

dans tous vos livres, aux figures féminines ?

Absolument, je tiens à leur apporter toute la lumière qu’elles

méritent. Et les personnages masculins sont en seconde ligne ! Il

s’agit de ce qu’elles font ou ne parviennent pas à faire, et ce au

sein de toutes les générations. Dans Consolée, la fille de Ramata,

Inès, fait partie de ces très jeunes femmes d’aujourd’hui qui

ignorent les combats d’antan et qui regardent du côté des afroféministes

américaines. En oubliant parfois que leurs mères,

leurs grands-mères se sont également battues, même si elles

n’ont pas toujours pu percer le plafond de verre.

Si vous deviez choisir quelques-unes

des nombreuses femmes de lettres qui ont compté

pour vous, de qui s’agirait-il ?

L’histoire du Rwanda a été créée par une femme, Nyirarumaga,

qui a mis en place et codifié le groupe des poètes, surtout

des hommes, qui (se) transmettaient l’histoire des souverains

du pays. Elle fait partie de mes grandes figures tutélaires littéraires,

aux côtés d’Audre Lorde ou de Nadine Gordimer, la

seule Sud-Africaine à avoir eu le prix Nobel de littérature, et

une femme blanche activiste contre l’apartheid. ■

AFRIQUE MAGAZINE I 431-432 – AOÛT-SEPTEMBRE 2022 93


PORTFOLIO

VISA POUR L’IMAGE 2022

La force de l’objectif

présenté par Catherine Faye

L’Ukraine, aujourd’hui,

est évidemment dans l’esprit de tous.

Mais la profession réunie à Perpignan

pour ce 34 e festival international du

photojournalisme révèle d’autres clichés

de notre monde tout aussi éloquents :

de l’interminable guerre afghane

à la situation alarmante des femmes

dans les prisons d’Amérique latine,

en passant par l’impact de la pêche

industrielle ou encore la souffrance

psychique en Afrique… 25 expositions

sont au programme. Elles mettent à

l’honneur celles et ceux qui s’engagent,

souvent au péril de leur vie, pour les

droits humains et la liberté d’informer.

Visa pour l’image n’est pas uniquement

consacré au reportage de guerre.

L’intention est de montrer ce que nous

vivons, la brutalité et le désordre de

notre époque. Et de rappeler combien

le photojournalisme est essentiel pour

le droit à une information exigeante

et pour le débat démocratique. ■

VISA POUR L’IMAGE, Perpignan (France),

du 27 août au 11 septembre. visapourlimage.com

94 AFRIQUE MAGAZINE I 431-432 – AOÛT-SEPTEMBRE 2022


Mstyslav Chernov

(Associated Press)

Marioupol, Ukraine

Pendant les bombardements,

les habitants s’abritent

dans la cave, le 12 mars 2022.

AFRIQUE MAGAZINE I 431-432 – AOÛT-SEPTEMBRE 2022 95


PORTFOLIO

96 AFRIQUE MAGAZINE I 431-432 – AOÛT-SEPTEMBRE 2022


George Steinmetz

Pêches mondiales

Inhambane, Mozambique.

À marée basse, les hommes unissent

leurs efforts pour pêcher dans les eaux

peu profondes entre les îles de Benguerra

et Bazaruto. Cette surexploitation

dure depuis des décennies.

Valerio Bispuri

Dans les chambres de l’esprit

Une femme venant d’avoir une crise. Centre d’accueil

psychiatrique de Tokan, Bénin, 2021.

AFRIQUE MAGAZINE I 431-432 – AOÛT-SEPTEMBRE 2022 97


PORTFOLIO

Ana María

Arévalo Gosen

(Lauréate du prix

Camille Lepage 2021)

Días Eternos :

Venezuela,

Salvador,

Guatemala

(2017-2022)

Au centre

de détention

de La Yaguara,

les femmes passent

leurs journées

dans l’inactivité

la plus totale.

Caracas, Venezuela,

mars 2018.

Andrew Quilty (Agence VU’) La Fin d’une guerre interminable

Depuis que les talibans ont repris le pouvoir, il n’y a plus d’aide financière internationale,

et les résidents de la capitale afghane se retrouvent confrontés à la misère. Le long de la route,

ils sont nombreux à vendre des objets de chez eux. Kaboul, octobre 2021.

98 AFRIQUE MAGAZINE I 431-432 – AOÛT-SEPTEMBRE 2022


Paolo

Woods

et Arnaud

Robert

Happy Pills

Pendant cinq

ans, les deux

photographes

ont parcouru

le monde à

la recherche

de ces « pilules

du bonheur »,

qui nous

permettent

de « tenir ». Ici,

les marchands

ambulants dans

les rues d’Haïti,

qui vendent

à la pièce

un mélange

de pilules

fabriquées

en Chine, de

contrefaçons

conçues en

République

dominicaine et

de médicaments

périmés

abandonnés

par les ONG.

Haïti, 2016.

AFRIQUE MAGAZINE I 431-432 – AOÛT-SEPTEMBRE 2022 99


évasion

LA TUNISIE AU

Renommée pour ses plages, la Tunisie a centré,

pendant des décennies, son tourisme sur

l’offre balnéaire, en tentant d’y adjoindre

quelques circuits culturels axés sur les sites

archéologiques et l’artisanat local. Mais

depuis la révolution de 2011, la tendance est

d’aller à la rencontre d’une Tunisie profonde,

qui constitue un véritable creuset méditerranéen. Encore méconnues,

les îles qui ponctuent les 1200 kilomètres de côtes du pays

demeurent un territoire où la nature est généreuse et sauvage, et

où la singularité des communautés est préservée. Éclaboussées

de lumière, vêtues de maquis qui plongent dans des camaïeux

de bleus hypnotiques, les îles tunisiennes sont des lieux encore

confidentiels et pour la plupart protégés, que ce soit en tant que

zones naturelles ou par les coutumes et l’identité insulaires.

Elles contraignent le visiteur à laisser ses habitudes citadines

derrière lui et à s’immerger dans un moment hors du temps.

Cette incursion dans l’un de ces ultimes paradis terrestres,

où les conditions de vie sont souvent rudes et les équilibres

écologiques fragiles, provoque parfois une certaine nostalgie

pour un passé pas si lointain où la Méditerranée était un havre

préservé du développement des métropoles.

Zembra

LA PÊCHE

ET LES FAUCONS


ROCHER IMPOSANT où le maquis embaume, souvent

caché du continent par de mystérieuses volutes d’embruns,

Zembra, avec son satellite Zembretta, veille sur le golfe

de Tunis. Reconnu réserve de biosphère par l’Unesco, ce parc

national est classé aire spécialement protégée d’importance

méditerranéenne. Les falaises qui plongent à pic dans la mer ont

été témoins de la matanza, pêche au thon traditionnelle qui réunissait

sous la conduite d’un raïs des équipages venus de Sicile et

des marins du cap Bon. Une corrida marine qui a épuisé les ressources

en thon rouge, poisson si apprécié des Japonais. Jamour,

comme l’appellent les locaux, est un refuge de faucons pèlerins.

Les randonnées (d’une journée) sont donc soumises à autorisation.

L’île est également le paradis des plongeurs, pour ses abysses

limpides entre les rochers de l’Antorcho et de la Cathédrale,

ceux de la grotte aux Pigeons ou au large de la Maison du poète.

100 AFRIQUE MAGAZINE I 431-432 – AOÛT-SEPTEMBRE 2022


GRÉ DES ÎLES

Elles sont là, à quelques encablures du continent,

souvent méconnues, réserves naturelles menacées

et témoignages de l’histoire. par Frida Dahmani

NICOLAS FAUQUÉ/WWW.IMAGESDETUNISIE.COM

À l’entrée du golfe de Tunis,

une réserve de biosphère

accueille plongeurs et

randonneurs… à la journée

et sur autorisation.

AFRIQUE MAGAZINE I 431-432 – AOÛT-SEPTEMBRE 2022 101


ÉVASION

Djerba

AU TEMPS SUSPENDU


LE PÈLERINAGE DE LA GHRIBA attire chaque année

en mai des milliers de visiteurs juifs à Djerba, mais l’île,

connue pour son tourisme de masse, est aussi un phalanstère

aux multiples visages. Paradisiaque par certains aspects et au

croisement des influences en Méditerranée, elle est imprégnée

d’une apaisante spiritualité. L’église orthodoxe, le quartier juif

de la Hara, l’église catholique de Houmt Souk ainsi que les

humbles mosquées ibadites magnifient l’ombre et la lumière.

Le charme de l’île opère dès l’arrimage du bac qui la relie au

continent. Sur le quai, l’activité livre un aperçu de ses échanges

commerciaux : huile, éponge, produits de la pêche sont des fondamentaux

historiques, auxquels s’ajoutent les flux de touristes.

L’île a du succès et sa population est entreprenante, mais une

absence de volonté politique l’empêche de se déployer et d’avoir

une autonomie au moins administrative. Tout se joue à Médenine,

chef-lieu du gouvernorat à environ 75 kilomètres de là sur

le continent. Un handicap au développement de l’île, qui n’est

reliée à la terre que par une antique chaussée romaine. Alors

que le projet de construction d’un pont semble une chimère

bien compliquée, Djerba compte sur elle-même et sur la solidarité

des siens. De nombreux chefs d’entreprise, originaires de

l’île, ont contribué à sa préservation et à l’essor du tourisme de

sa côte est. Au nord, le littoral sauvage témoigne de l’époque

tourmentée des barbaresques, qui se livraient à la course au

XVI e siècle. Ils avaient trouvé à Djerba un refuge et une halte

fiable ; le fortin de Houmt Souk, mitoyen du théâtre où se déroulera

le sommet de la Francophonie en novembre 2022, se souvient

de cette époque mouvementée. La Tour des crânes, amas

de têtes prélevées sur l’ennemi, installée devant la place forte,

a aujourd’hui disparu mais continue à faire vibrer les imaginaires.

L’île est plutôt le lieu des légendes extraordinaires, et

une étape du fabuleux voyage d’Ulysse : sous les frondaisons des

palmiers, les émissaires de son équipage ont succombé au lotos,

fruit mythique que les insulaires identifient comme le nbeg,

une baie sphérique semblable à l’olive, largement répandu sur

l’île. Dignes de la mythologie, les saveurs djerbiennes sont bien

réelles et constituent un récit gastronomique de la sociologie de

l’île. Notons par exemple les bricks servies, dès le coucher du

soleil, dans les petites échoppes de l’entrée du quartier juif de

Hara El Kbira, véritable rituel gourmand, le fameux couscous au

poisson, lequel est acheté à la criée au marché de Houmt Souk,

ou encore la chakchouka, savoureuse ratatouille de citrouille et

de fèves qui se déguste avec l’incontournable pain local, la kesra.

Un plat du pauvre aux saveurs royales. Des goûts qui remontent

102 AFRIQUE MAGAZINE I 431-432 – AOÛT-SEPTEMBRE 2022


NICOLAS FAUQUÉ/WWW.IMAGESDETUNISIE.COM

La mosquée de Sidi Jmour,

sur la côte ouest de l’île.

AFRIQUE MAGAZINE I 431-432 – AOÛT-SEPTEMBRE 2022 103


ÉVASION

loin, parfois aux lointaines origines berbères des habitants ; en

témoignent les consonances des noms de villages perdus entre

les chemins de sable, comme Tlet ou Tianest. Au cœur de cet

espace authentique, on croise des femmes, drapées d’un voile

clair à l’antique, qui s’abritent du soleil et des regards derrière

des chapeaux de paille pointus, tandis que les hommes, actifs

dans tous types de commerces, portent le traditionnel vêtement

gris. Djerba n’est pas hors du temps, elle sauvegarde son

authenticité. La société civile a d’ailleurs fait de la préservation

des communautés et des droits des minorités, dont la communauté

noire, un objectif pour lutter contre la marginalisation.

À l’ombre d’oliveraies millénaires, les poteries de Guellala sont

identiques à celles qui étaient produites du temps d’Homère,

avec les mêmes gestes et selon les mêmes procédés. L’artisanat

ici est utilitaire et axé sur une production écoresponsable. Il

en va ainsi de l’huile produite à l’ancienne dans des huileries

enfouies dans la terre sableuse, à l’abri des regards et de la chaleur.

L’île, où le temps semble suspendu, est source d’inspiration

et d’expressions les plus inattendues. Depuis 2015, les artistes de

rue s’approprient des pans de murs pour déployer des fresques

qui font du village d’Erriadh une incroyable galerie d’art à ciel

ouvert. La mer, divertissement des touristes, vivier à poissons

de l’île, est aussi un lieu de magie quand les oiseaux, selon la

migration, organisent un ballet autour de l’île des Flamants

roses, une langue de sable qui flotte sur des eaux turquoise

où certains jurent avoir vu des mirages. Les changements climatiques,

qui affectent l’île et rognent le littoral, poussent à

préserver les ressources en eau mais lui permettent également

d’exporter des crocodiles, qui sont nés et ont grandi dans le parc

de Djerba Explore. Le pouvoir magique de l’île semble avoir mis

les tropiques au cœur de la Méditerranée, mais cela n’ôte rien

au charme ni au mystère de cette terre riante et discrète, à la

fois laborieuse, pugnace et douce. À la synagogue

de la Ghriba,

en mai 2022, lors

du pèlerinage annuel.

La Galite

PRESQUE AU BOUT

DU MONDE


ACCESSIBLE DEPUIS TABARKA, cette île se mérite : y

séjourner ne laisse pas de place à l’improvisation puisque

l’archipel de la Galite, composé de l’île principale, du Galiton,

de la Fauchelle et des îlots des Chiens, est coupé du continent.

Y passer une nuit ou plus relève de l’expérience initiatique

durant laquelle, au contact d’une nature préservée, renaissent

des réflexes anciens. Cette île, où Bourguiba a été exilé

entre 1952 et 1954, a été un territoire convoité par différents

ONS ABID - SHUTTERSTOCK

104 AFRIQUE MAGAZINE I 431-432 – AOÛT-SEPTEMBRE 2022


envahisseurs de la Tunisie, mais aussi occupé par les Phéniciens

et les Romains, qui cinglaient vers le bassin occidental de la

Méditerranée. Aborder à la Galite suspend le temps : l’archipel,

figé dans une sorte d’éternité, semble avoir été créé par

un dieu antique qui, en façonnant la Sardaigne, aurait laissé

échapper des bouts de terre qui seraient cette poignée d’îles,

les plus septentrionales de l’Afrique. Occupé par des pêcheurs

italiens et des représentants de l’autorité coloniale jusqu’à l’indépendance,

puis déserté, l’archipel est devenu le territoire des

dauphins et des phoques moines. Entre coraux et mérous, ses

eaux ont souvent été généreuses, mais les pêches miraculeuses

se font rares aujourd’hui, et le corail, objet de convoitise, est

strictement contrôlé. Véritable herbier odorant sous une voûte

étoilée d’une pureté devenue rare, la Galite, où règne le silence,

est simplement envoûtante et intemporelle.

Comme ce timbre le représente, Bourguiba

y a été interné, dans un isolement complet,

du 21 mai 1952 au 22 mai 1954.

CAPTURE D’ÉCRAN

AFRIQUE MAGAZINE I 431-432 – AOÛT-SEPTEMBRE 2022 105


ÉVASION

Le port d’El Ataya, sur Chergui.

Ici, on n’abuse pas de la pêche

et on respecte la reproduction

des espèces.

Kerkennah UN EDEN EN DANGER


À UNE HEURE DU CONTINENT, l’archipel des Kerkennah,

que les flots grignotent au fil des marées au risque de

le faire disparaître, dessine une ligne à fleur d’eau au large de

Sfax (centre-est) : les habitants, descendants de bagnards, corsaires

et renégats, semblent avoir inspiré le fameux « Homme

libre, toujours tu chériras la mer », de Charles Baudelaire. Ici, les

palmiers résistent au vent qui les décoiffe, les oliviers s’agrippent

à un sol de plus en plus salin, et les hommes s’accrochent aussi.

Confrontés à un milieu naturel souvent difficile, voire hostile,

ils ont édifié sur fond d’autarcie une société solidaire, sans distinction

entre hommes et femmes. La parité, acquise, permet

à ces dernières d’être marins-pêcheuses, tandis que la mer est

considérée comme une terre et un bien. On peut ainsi être propriétaire

d’un lopin de mer pour pêcher à la charfia, un procédé

aussi ingénieux que durable inscrit au patrimoine de l’Unesco

depuis 2021 : le poisson est conduit via un dédale de palmes

fichées dans le fond marin jusqu’à une nasse, où il suffira au

pêcheur de le prélever, vivant, au gré de ses besoins. Ici, on ne

pêche pas, on cueille les fruits de la mer, on n’en abuse pas et

on respecte la reproduction des espèces. Ces particularités sont

des règles de survie ; à l’écart du continent et des décisions, les

Kerkennah souffrent d’une absence d’infrastructures et de développement

ainsi que d’un stress hydrique dû à la sécheresse.

L’archipel attire près de 40000 visiteurs, surtout tunisiens, en

haute saison, mais aucun projet de tourisme écologique n’y a vu

le jour. Les aléas de la pêche ont fait que les ateliers ont fermé,

faute de rentabilité. Comment les pêcheurs en felouque pourraient-ils

rivaliser avec les chalutiers du continent qui détruisent

les fonds marins ? Les insulaires peinent à préserver leur écosystème

: depuis quelques années, des vases en plastique font

concurrence aux poteries utilisées depuis l’Antiquité pour une

pêche au poulpe respectueuse de l’environnement. Difficile de

résister pourtant aux Kerkennah, berceau du mouvement syndicaliste

tunisien : fortes têtes au caractère rugueux, tous y sont

des militants nés, à la fois patriotes, engagés et vigies politiques.

Ce récit est retracé au musée d’El Abassia, entièrement réalisé

par une enfant du pays, que l’on peut découvrir à bicyclette,

comme tant d’autres coins et recoins de l’île où la mer n’est

jamais loin. Une occasion pour rencontrer des artisanes dont les

broderies sont imprégnées de l’ancestrale influence berbère ou

pour assister à la traditionnelle cueillette des olives, en saison.

Après la découverte de la côte sauvage, le long des salins, les

parties de pêche et de plongée au large de Kraten ou des vestiges

sous-marins aux pieds du Borj Elhsar, assister au départ

des pêcheurs qui vont poser leurs filets, au crépuscule, depuis

la terrasse de l’hôtel Cercina, est un rituel incontournable. Il

rappelle que malgré toutes les promesses, les autorités n’ont

pas investi sur l’archipel dans le tourisme durable et que la

recherche d’emploi pousse les jeunes vers le grand large et une

migration irrégulière au sort incertain.

NICOLAS FAUQUÉ/WWW.IMAGESDETUNISIE.COM

106 AFRIQUE MAGAZINE I 431-432 – AOÛT-SEPTEMBRE 2022


Kuriat

POUR QUELQUES

HEURES


EAUX TURQUOISE et bancs de sable blanc : on dirait

les tropiques. Mais les deux îlots de l’archipel des Kuriat

affleurent au large de Monastir (centre-est). Ces minuscules

langues de terre sont l’ultime refuge d’une faune préservée

des nuisances produites par l’homme. Ce point d’étape dans la

migration saisonnière des oiseaux est le royaume incontesté des

tortues caouannes, qui se reproduisent dans ses sables immaculés.

Ce petit territoire où l’on retrouve des traces d’occupation

humaine remontant au Néolithique est aujourd’hui un espace

qui protège la biodiversité et maintient les équilibres que le

changement climatique et la pollution bouleversent, notamment

celle des déchets de plastique. On ne peut séjourner sur

les îles, mais on peut être autorisé à y passer quelques heures, de

mai à octobre. Les Robinsons modernes vivront une expérience

unique ; les bénévoles de l’ONG Notre Grand Bleu, en collaboration

avec l’Agence de protection du littoral, les sensibiliseront à

cet écosystème et aux moyens de le préserver. ■

NICOLAS FAUQUÉ/WWW.IMAGESDETUNISIE.COM

Pour préserver la faune

qui se réfugie sur ces

minuscules langues de terre,

la présence humaine

y est rigoureusement régulée.

AFRIQUE MAGAZINE I 431-432 – AOÛT-SEPTEMBRE 2022 107


BUSINESS

Interview

Nicolas

Bricas

Le streaming

s’impose

en Afrique

Monaco

s’intéresse de plus

en plus à son sud

Alimentation :

le grand désordre

mondial

Le Covid-19, puis la guerre en Ukraine ont exacerbé les déséquilibres

structurels d’un secteur agricole incapable de nourrir correctement

la planète, alors même que la production est encore supérieure aux besoins.

La faim et l’obésité progressent, tandis que la biodiversité s’effondre !

Des solutions existent et il est urgent d’agir. Explications.

par Cédric Gouverneur

C’était dans le « monde d’hier », celui

d’avant la pandémie et la guerre en

Ukraine : en 2015, la communauté

internationale s’engageait à « éradiquer

la faim dans le monde en 2030 », soit en quinze ans.

Or, non seulement la faim n’a pas reculé, mais elle

a progressé ! Selon le rapport sur l’état de la sécurité

alimentaire et de la nutrition, publié en juillet par

cinq agences onusiennes, 9,8 % des êtres humains

(environ 800 millions) sont sous-alimentés, contre

8 % en 2019. C’est 150 millions de personnes de plus

en deux ans ! À noter que le continent africain est

le plus affecté : 20 % de la population est concernée

(deux fois plus qu’en Asie et en Amérique latine).

Les coupables ont vite été désignés : la pandémie

de Covid-19 qui, à partir de mars 2020, a empêché

pendant des mois producteurs et consommateurs

de se rencontrer, du fait des confinements,

et perturbé les chaînes logistiques, notamment

entre l’Afrique et l’Asie. Puis, alors que le monde

émergeait à peine de ce choc sanitaire, la Russie

qui a envahi l’Ukraine : la guerre entre les deux

principaux greniers à blé de la planète paralyse

leurs exportations de blé et d’huile de tournesol,

bases de l’alimentation dans de nombreux pays.

Sauf que ces deux chocs ne sont pas les seuls

responsables de la situation. Ces événements ont

en fait amplifié une crise préexistante, due aux

dysfonctionnements du système agricole industriel.

Un chiffre le démontre : selon l’Organisation des

Nations unies pour l’agriculture et l’alimentation

(FAO), la production agricole mondiale excède

108 AFRIQUE MAGAZINE I 431-432 – AOÛT-SEPTEMBRE 2022


SHUTTERSTOCK

Selon l’ONU, même sur une planète

désormais peuplée de 8 milliards d’individus,

tous devraient pouvoir se nourrir…

AFRIQUE MAGAZINE I 431-432 – AOÛT-SEPTEMBRE 2022 109


BUSINESS

de 30 % les besoins calorifiques

de l’humanité ! Même sur une planète

désormais peuplée de 8 milliards

d’individus, il y a à manger pour

tous… Chercheur et socio-économiste

de l’alimentation, Nicolas Bricas

[voir son interview pages suivantes]

dénonce un système injuste. Ainsi

en est-il des subventions publiques

à l’agriculture qui inondent l’Afrique

de produits européens ou chinois à

bas coût, aux dépens des agriculteurs

du continent – les Kenyans ont ainsi

découvert avec consternation que

les frites des KFC installés dans leur

pays étaient importées de Chine…

En outre, ces aides favorisent les

grandes exploitations mécanisées

et la monoculture, dont les ravages

sur la biodiversité ne sont plus à

démontrer : « Il faudrait lier davantage

ces subventions aux performances

environnementales, suggère le

chercheur. L’agriculture peut absorber

du carbone, entretenir la biodiversité

et les paysages, rafraîchir le climat.

Utilisons ces subventions pour

financer la transition écologique ! »

Autre aberration : si un être humain

sur dix souffre de la faim, la même

proportion est désormais obèse (et ce

chiffre a triplé depuis les années 1970) !

L’Organisation mondiale de la santé

(OMS) soulignait en mars que

« le surpoids et l’obésité sont désormais

en augmentation dans les pays

à revenus faibles et intermédiaires ».

Faim et obésité

progressent de concert :

comment expliquer ce

paradoxe ? « Jusqu’aux

années 1980, le monde

manquait de nourriture,

nous précise Nicolas

Bricas. L’industrie a donc

produit un maximum de

calories à moindre coût.

Les gens se remplissent le

ventre de calories “vides”,

d’huile, de sucre, sans

fibres. La diversification

alimentaire a été négligée. En Afrique,

en Asie et en Amérique latine, des gens

pâtissent de ce que l’on appelle une

“double-charge” : ils sont en surpoids,

mais carencés en micronutriments

Si un être humain sur dix souffre de la faim, la même proportion est désormais obèse.

Choisir une

culture au

détriment d’une

autre répond

à des logiques

industrielles,

pas forcément

en phase avec

les intérêts des

consommateurs.

(vitamine A, fer, zinc, etc.), contenus

notamment dans les fruits et les

légumes. Le système agricole provoque

trop de dégâts sur l’environnement et

la santé. Mais de puissants acteurs n’ont

pas intérêt à le changer, car ils veulent

conserver le pouvoir et la richesse. »

Un exemple ? Le Mexique, où 70 %

de la population est en surpoids,

a imposé en 2019 un

étiquetage afin d’alerter

les consommateurs.

Mais l’ONG suisse

Public Eye a révélé

en juillet que le géant de

l’agroalimentaire Nestlé

et les autorités helvétiques

avaient cherché à

dissuader Mexico

de prendre ces mesures

de santé publique…

Face aux aberrations

du système agricole actuel,

un retour aux sources s’impose. Depuis

que l’homme a inventé l’agriculture

il y a environ douze millénaires,

« 6 000 à 7 000 espèces végétales

ont été cultivées pour se nourrir,

sur un total d’environ 30 000 plantes

comestibles », rappelait la FAO dans

un rapport de 2018. Or, aujourd’hui,

nous n’en cultivons qu’« environ 170.

Et trois seulement fournissent 40 %

de nos calories : le blé, le riz et le maïs ».

Le paradoxe est que de nombreux

pays africains consomment un pain

qu’ils ne produisent pas : « Le pain est

omniprésent, on oublierait presque que

la culture du blé est peu répandue en

Afrique », souligne Téguia Bogni, auteur

et spécialiste culinaire camerounais,

dans une tribune publiée sur le site du

Monde le 25 mars. La FAO remarque

aussi que l’abandon de milliers de fruits

et légumes est « non seulement une

honte pour tous les goûts que nous

perdons, mais aussi pour les nutriments

qu’ils fournissent ». Or, choisir une

SHUTTERSTOCK

110 AFRIQUE MAGAZINE I 431-432 – AOÛT-SEPTEMBRE 2022


SHUTTERSTOCK (2)

culture au détriment d’une autre

répond à des logiques industrielles, pas

forcément en phase avec les intérêts

des consommateurs, des agriculteurs

ou des pays émergents… Parce qu’elle

résiste mieux au transport, la banane

Cavendish s’est ainsi imposée parmi

le millier de variétés que la nature nous

offre, allant jusqu’à représenter 50 %

de la production mondiale ! Les cultures

négligées sont « généralement des

cultures indigènes ou traditionnelles »,

souligne la FAO. « Soutenus par

les politiques et les fonds nécessaires,

ces espèces négligées peuvent revenir

sur le marché. » En témoigne le retour

en grâce, depuis les années 1990,

du quinoa : cette plante riche en

acides aminés et originaire des pays

andins a vu sa production tripler. Elle

est désormais cultivée dans 70 pays,

dont l’Éthiopie, le Kenya et l’Ouganda.

Idem avec la patate douce, dont

l’Autorité intergouvernementale pour

le développement (IGAD) en Afrique

de l’Est souligne le potentiel en tant

qu’aliment très nutritif et résistant

à la sécheresse, dans une Corne de

l’Afrique où près de 20 millions de

personnes se trouvent en insécurité

alimentaire aiguë du fait de la

sécheresse, des conflits régionaux et

du blocage des ports ukrainiens.

Face à la dépendance au blé, Téguia

Bogni suggère que « les pays africains

explorent la piste du pain enrichi aux

farines locales à base de millet, de

sorgho, de teff [céréale éthiopienne, ndlr],

de fonio, de maïs, de patate, de manioc

ou encore de plantain ». Une approche

à même de « réduire les importations

de blé » et de « valoriser les produits

locaux ». D’autant que la monoculture en

Afrique est une importation coloniale :

jusque dans les années 1880 et l’arrivée

des « plantations », l’agriculteur y

pratiquait naturellement l’agroforesterie

et la diversité des cultures… ■

LES CHIFFRES

3 pays africains

figurent dans

le top 10 des

détenteurs de

cryptomonnaies :

le Nigeria, le Kenya

et l’Afrique du Sud.

9,18 %, SOIT LA BAISSE

DU FRANC CFA FACE AU DOLLAR

EN 2022 (SON COURS LE PLUS

BAS DEPUIS CINQ ANS).

ARRIMÉ À L’EURO, LE FCFA PÂTIT

DE LA CHUTE DE CE DERNIER.

314

milliards

de francs CFA

C’est la somme que

le Gabon va engranger

en plus en 2022 du fait

de la hausse des cours

du pétrole.

600 milliards

d’euros,

soit le montant

du programme

d’infrastructures

promis par le G7

à l’Afrique et à l’Asie,

pour notamment

contrer l’influence

chinoise.

100 millions de dollars, c’est le budget

de la Super League africaine de football,

qui sera lancée en 2023 par la Confédération

africaine de football (CAF).

AFRIQUE MAGAZINE I 431-432 – AOÛT-SEPTEMBRE 2022 111


BUSINESS

Nicolas Bricas

SOCIOÉCONOMISTE DE L’ALIMENTATION AU CIRAD

« L’interdépendance

est devenue une dépendance »

Membre du panel international d’experts sur les systèmes alimentaires

durables, le chercheur au Centre de coopération internationale

en recherche agronomique pour le développement (CIRAD) souligne

l’importance des facteurs structurels dans l’actuelle crise alimentaire.

propos recueillis par Cédric Gouverneur

AM : Vous expliquez que cette crise a des raisons

plus profondes que le conflit en Ukraine.

Nicolas Bricas : Les prix du blé, du maïs et du riz grimpent

depuis plus d’un an du fait de la hausse du tarif de l’énergie

liée à la reprise post-Covid-19. L’industrialisation du système

alimentaire est tributaire de ce dernier, de la culture

mécanisée ou irriguée au transport, en passant par la chaîne

du froid. Le prix des engrais chimiques est par exemple

lié à celui du gaz. Même si demain le conflit en Ukraine

prend fin et que le blé bloqué à Odessa est exporté, les prix

alimentaires resteront élevés à cause de la crise énergétique.

Les leçons des précédentes crises alimentaires,

en 2008 et 2011, ont-elles été tirées ?

À l’époque, en Afrique comme en Asie, la plupart des

pays qui s’approvisionnaient sur le marché international ont

pris conscience des risques. Ces crises furent des premières

sonnettes d’alarme. Mais le système pâtit de beaucoup

d’inertie : on ne relance pas du jour au lendemain la

production agricole. Cela exige des capacités de recherche,

des filières organisées, du crédit, etc. Le choc de la guerre

en Ukraine va entraîner un mouvement pour réduire cette

dépendance aux importations. Agriculteurs et pays sont

trop dépendants de systèmes techniques et d’acteurs sur

lesquels ils n’ont aucune prise : marchés internationaux,

producteurs d’engrais et de produits phytosanitaires,

semenciers, organismes de crédit et d’assurance, etc.

L’asymétrie du pouvoir aux dépens des agriculteurs

et des États, qui se font « balader ». L’interdépendance est

devenue une dépendance. Il faut retrouver une capacité

d’agir. C’est pourquoi on parle tant de souveraineté.

Le paradoxe de l’actuelle crise est que la production

mondiale excède les besoins.

La production alimentaire par habitant continue

d’augmenter : un adulte a besoin d’environ 2000 kilocalories

par jour, mais on considère qu’avec une disponibilité

alimentaire moyenne de 2500 kilocalories par personne et par

jour, un pays est à l’abri d’un risque de pénurie. Jusque dans

les années 1980, on ne produisait pas assez. Mais la production

a grimpé plus vite que la population, et selon l’Organisation

des Nations unies pour l’agriculture et l’alimentation (FAO),

on frise aujourd’hui les 3000 kilocalories par personne et par

jour ! Énormément de nourriture est gaspillée. La différence

entre ce qui est produit et ce qui est consommé est de 30 %!

Comment dès lors expliquer la hausse

de l’insécurité alimentaire ?

Environ 800 millions de personnes dans le monde,

y compris en Europe, n’ont pas assez de pouvoir d’achat.

Des paysans ne possèdent pas suffisamment de terres

pour subvenir à leurs besoins. L’insécurité alimentaire

est aussi liée aux migrations provoquées par la sécheresse

et les conflits. Une partie de la production est utilisée

pour les agrocarburants : c’était un nouveau débouché

pour les agriculteurs. Cela peut être intéressant car il s’agit

d’une ressource énergétique renouvelable, mais le calcul doit

112 AFRIQUE MAGAZINE I 431-432 – AOÛT-SEPTEMBRE 2022


DR

être précis, car si l’on déforeste et que l’on utilise un maximum

de mécanisation et de chimie, le bilan environnemental

devient nul, voire négatif. Afin de faire diminuer la pression

sur le marché des céréales, il serait possible de réduire la

part de l’éthanol et des huiles végétales dans les carburants.

En outre, 42 % de la production mondiale de blé et de maïs

est employée pour la nutrition animale, les Européens et les

Américains mangeant trop de produits animaux, comparé

à leurs besoins. L’élevage industriel contribue largement

aux émissions de gaz à effet de serre. Changer de mode de

production implique de revoir nos habitudes, en mangeant

moins souvent de produits animaux et en acceptant qu’ils

soient plus onéreux. La consommation

de viande s’est banalisée dans les

pays riches, on ne peut plus continuer

ainsi, ni généraliser ce mode de

vie, intenable pour la planète.

Vous évoquez également

le rôle de la spéculation.

Les contrats à terme peuvent constituer pour

l’agriculteur une certaine sécurité, afin de lui garantir

un prix entre le moment où il met en culture et la récolte.

Cependant, si le courtier qui a signé le contrat pressent

un risque de surproduction, il peut le revendre avant

qu’il ne perde de sa valeur. La spéculation devient abusive

quand trop d’acteurs qui pensent que la tendance est à

la hausse des prix achètent des contrats et font grimper

artificiellement les cours : une partie de la hausse

actuelle du blé résulte de cette spéculation excessive.

Que peut apporter la diversification des cultures ?

Il existe en Afrique une vraie prise de conscience sur

le fait qu’il faut jouer la diversification. Comme dit l’adage,

« il ne faut pas mettre tous ses œufs dans le même panier »:

en Égypte, la dépendance aux importations de blé – principale

céréale consommée – est devenue catastrophique avec

la guerre en Ukraine. Et la monoculture rend les récoltes

plus vulnérables aux attaques de maladies et de parasites.

À l’inverse, le Nigeria a par exemple su diversifier ses

cultures : igname, maïs, manioc, riz, mil et sorgho, patate

douce, banane plantain, etc. Grâce à cette diversification,

le pays est devenu relativement peu vulnérable. L’apport

de la diversification est également nutritionnel : il faut

manger un peu de tout pour assurer ses besoins.

En octobre aura lieu le Comité de la sécurité alimentaire

mondiale (CSA), qui réunira des représentants de la

plupart des pays, de la société civile, des organisations

internationales et du secteur privé. Qu’en attendez-vous ?

Le CSA est un lieu de confrontation de points de vue.

L’Afrique a conscience de la nécessité de relancer sa production

agricole. Mais comment ? Une production industrielle qui peut

permettre un accroissement rapide des rendements mais qui

provoque des dégâts environnementaux, ou une agro-écologie

qui garantit une production plus durable et équitable ?

L’Ouganda est par exemple très impliqué dans l’agro-écologie

et l’agroforesterie. Les systèmes paysans africains traditionnels

tirent ainsi parti des arbres pour aller piocher des fertilisants

naturels en profondeur dans le sol, tel le phosphore, qui

va ensuite remonter à la surface via les feuilles des arbres.

La recherche occidentale a privilégié des solutions techniques

industrielles, mais il est possible de faire autrement. Le souci

est que les acteurs industriels

Nous essayons

de trouver des solutions

à l’échelle de chaque territoire.

pratiquent le lobbying pour

imposer leurs mesures. C’est

hélas le cas de la fondation

Bill et Melinda Gates :

l’informaticien américain

a révolutionné les usages avec Windows et estime donc que

la technologie peut tout résoudre… C’est à mon sens une fuite

en avant. L’enjeu n’est pas de remplacer une solution unique

par une autre, mais de reconnaître la multiplicité des solutions

expérimentées par les agriculteurs en fonction des climats

et des sols. Au CIRAD, nous essayons de faire de la recherche

autrement, avec les agriculteurs, pour trouver des solutions

à l’échelle de chaque territoire. La démarche agro-écologique

est nouvelle, difficile, et peu d’agronomes sont encore formés

à cette nouvelle façon de travailler. Les habitudes vont mettre

un certain temps pour changer, mais il faut les soutenir. ■

AFRIQUE MAGAZINE I 431-432 – AOÛT-SEPTEMBRE 2022 113


BUSINESS

Le service sud-africain

Showmax surclasse

Netflix, avec 2 millions

d’abonnés en 2021.

Le groupe Canal+ a acquis Zacu

Entertainment, leader de la production et

de la distribution audiovisuelle au Rwanda.

Le streaming

s’impose

en Afrique

En jouant « local » et « international »,

les plates-formes et la télévision payante

conquièrent de plus en plus d’abonnés

sur le continent.

La plate-forme américaine

coproduit avec le studio

nigérian EbonyLife la série

Blood Sisters.

La progression est

vertigineuse : selon le

cabinet français Dataxis,

les plates-formes de vidéo

à la demande par abonnement (SVOD)

ont doublé leur nombre d’abonnés

en Afrique subsaharienne entre 2018

et 2021, pour atteindre environ

5 millions de foyers. Elles devraient

voir leur croissance progresser encore

plus fortement ces prochaines années

et en toucher 15 millions en 2026.

Alors qu’en Europe dominent les

sociétés américaines Netflix, Disney+

et Amazon Prime Video, le marché

africain se caractérise par l’excellente

performance des entreprises du

continent : Showmax, plate-forme

de streaming du groupe sud-africain

MultiChoice, y surclasse même

Netflix, avec 2 millions d’abonnés

en 2021 et 5 millions prévus en 2026,

contre 1,5 million en 2021 et 4,7

en 2026 pour le service américain.

« Le succès de Showmax repose

en partie dans sa capacité à offrir à

la fois des productions internationales

et locales », écrit Léa Zouein,

analyste de Dataxis. L’an dernier,

« quatre des cinq plus gros succès de

Showmax en Afrique subsaharienne »

étaient des programmes africains.

Face à l’appétence du public du

continent pour les films et séries made

in Africa, Netflix s’adapte et « cherche

à devenir un acteur majeur du cinéma

DR (5)

114 AFRIQUE MAGAZINE I 431-432 – AOÛT-SEPTEMBRE 2022


SHUTTERSTOCK

nigérian », le foisonnant et inventif

Nollywood. Depuis le 5 mai, la

plate-forme américaine diffuse une

série coproduite avec le studio nigérian

EbonyLife : Blood Sisters, de Biyi

Bandele et Kenneth Gyang (un thriller

sur fond de dénonciation du fléau des

violences conjugales). Le studio vient

par ailleurs de lancer à Lagos une

école de cinéma, Ebony Life Creative,

dans le but de former les talents

locaux et de poursuivre l’exportation

de Nollywood. « Bien que l’écart

entre Showmax et Netflix se réduise,

le faible taux de pénétration » des

plates-formes de streaming en Afrique

subsaharienne, combiné au lancement

de nouveaux acteurs en 2022 tels

que Disney+, Baze (Safaricom,

Kenya) et KIWI (Côte Ouest

audiovisuel, Côte d’Ivoire), suggère

que la concurrence va s’intensifier

entre plates-formes africaines et

internationales », note Dataxis.

Face au streaming, la télévision

payante n’est pas en reste : le cabinet

britannique Digital TV Research

estime que la clientèle des chaînes

payantes en Afrique subsaharienne

va progresser de 50 % ces prochaines

années, pour atteindre environ

50 millions d’abonnés en 2026.

Ici aussi, le sud-africain MultiChoice

se place dans le trio de tête, derrière

le chinois StarTimes, mais devant

le français Canal+. Le 5 juillet,

le groupe de Vincent Bolloré a par

ailleurs annoncé l’acquisition de Zacu

Entertainment, leader de la production

et de la distribution audiovisuelle

au Rwanda, disposant « de plus de

500 heures de nouveaux films et séries

produits par an et d’un catalogue de

700 heures », précise Canal+. Présente

depuis dix ans déjà au pays des mille

collines, la chaîne entend aussi « lancer

une chaîne de fiction 100 % en

kinyarwanda », la langue nationale. ■

Le port de Banjul est devenu ces dernières années une plaque tournante du trafic illégal.

La Gambie s’engage

contre la déforestation

Les autorités adoptent une série de mesures

radicales, sur fond de coupes illégales sur son sol

et en Casamance sénégalaise.

La Gambie a annoncé

début juillet la suspension

d’absolument toutes

les exportations de bois,

et ce jusqu’à nouvel ordre. Les

autorités appellent aussi les citoyens

à signaler « les cas présumés de

destruction de l’environnement,

de coupes d’arbres protégés, de

feux de brousse, d’empiètement de

forêt ». Plus aucune grume (tronc

coupé et élagué) ne doit quitter le

port de Banjul, devenu ces dernières

années une plaque tournante du

trafic illégal, principalement à

destination de la Chine, du bois de

rose et du bois de vène (pterocarpus

erinaceus, également connu sous le

nom de palissandre). Il y a deux ans,

le transporteur maritime français

CMA CGM, alerté par des défenseurs

de l’environnement, avait cessé

d’embarquer sur ses navires des grumes

depuis le port gambien. Les forêts de

ce petit pays (11 300 km 2 ) ne suffisant

plus, les trafiquants ont pris l’habitude

de traverser la frontière pour s’en

prendre aux troncs de la Casamance

sénégalaise. Depuis plusieurs années,

militants écologistes et élus sénégalais

y dénoncent le trafic de bois précieux,

au profit notamment de mouvements

séparatistes locaux. Exilé en Guinée

équatoriale, l’ancien président

gambien Yahya Jammeh (1996-2017)

est soupçonné d’avoir été impliqué

dans le trafic de bois avec un

négociant suisso-roumain, Nicolae

Bogdan Buzaianu : fin juin, le

ministère de la Justice helvétique

a ainsi formulé à la Gambie une

« demande d’entraide judiciaire »

dans le cadre d’une procédure pour

« crimes contre l’environnement ». ■

AFRIQUE MAGAZINE I 431-432 – AOÛT-SEPTEMBRE 2022 115


BUSINESS

Monaco s’intéresse

de plus en plus à son sud

Derrière son image

glamour, la principauté

est aussi un vivier

d’entrepreneurs.

Qui regardent

vers le continent.

La cité-État indépendante dispose d’un prestige international.

Le 29 juin dernier, le Club des

entrepreneurs monégasques

en Afrique (CEMA), en

partenariat avec Afrique

Magazine, le Monaco Economic Board

(MEB) et la Fédération des entreprises

monégasques (FEDEM), a organisé

au Yacht Club de Monaco la première

édition d’Africa Day. Une journée

de rencontres et de débats, « afin

de mieux faire connaître l’Afrique

à Monaco », résume Frédéric Geerts.

Président du CEMA, senior advisor

chez Rothschild & Co Monaco, et

administrateur de la Chambre de

commerce, d’industrie et d’agriculture

Le panel d’ouverture d’Africa Day, avec, de gauche à droite, Lionel Zinsou, Étienne Giros,

Zyad Limam, Khaled Igué, Johanna Houdrouge et Frédéric Geerts.

Belgique-Luxembourg-Afrique-

Caraïbes-Pacifique (CBL-ACP),

il explique ce que la principauté peut

apporter au continent. La cité-État

indépendante dispose d’un prestige

international inversement proportionnel

à sa minuscule superficie (seulement

2 km 2 et moins de 40 000 habitants). La

principauté de Monaco a une réputation

très glamour, de luxe ostentatoire et

de qualité de vie méditerranéenne.

Une image en partie tronquée, nous

explique Frédéric Geerts : « Monaco

est un État-PME, avec un solide esprit

entrepreneurship qui encourage

l’initiative ! Beaucoup d’entrepreneurs

s’y installent. Certes, la qualité de vie

est un plus : le climat et la végétation

– qui peut rappeler l’Afrique – attirent

davantage que l’Europe du Nord. »

« L’Afrique est le deuxième

partenaire commercial de la

WIKIPEDIA - HELENA AHONEN

116 AFRIQUE MAGAZINE I 431-432 – AOÛT-SEPTEMBRE 2022


SHUTTERSTOCK

principauté, juste après l’Europe »,

souligne le président du CEMA.

« Monaco accueille quasiment

le monde entier, environ

130 nationalités ! Une quinzaine

de pays africains y sont présents

via des consuls honoraires, rattachés

à l’ambassade de France. Aussi,

la principauté a toujours été très

active sur le plan caritatif : au niveau

du gouvernement monégasque, il

existe une direction de la coopération

qui intervient dans différents

projets au bénéfice des populations

à Madagascar, au Niger, au

Burkina Faso, au Burundi… »

Fondé en 2014, le CEMA compte

environ « une vingtaine de membres,

qui réalisent plus de 2 milliards

d’euros de chiffre d’affaires sur

le continent. Nous sommes le levier

opérationnel sur le continent du

MEB », la chambre de commerce

de la principauté. Avant la parenthèse

du Covid-19, « le CEMA avait organisé,

avec le MEB, plusieurs voyages

d’affaires entre 2015 et 2019 sur le

continent, à Kinshasa, Dakar, Abidjan

et Maurice ». Les entreprises du CEMA

– parmi lesquelles figurent Mercure

International, Monaco Resources

Group (MRG), Ascoma, Sonema

et ES-KO – sont présentes dans la

majeure partie des pays du continent.

Surtout, la principauté n’a « aucun

objectif politique » sur le continent,

relève Frédéric Geerts. « Monaco

n’est pas un mastodonte étatique :

la principauté sait établir des

relations commerciales, de PME à

PME, avec ses partenaires africains. Il

n’y a pas de passé, ni de passif colonial,

pas de soupçons d’interventionnisme

politique » dans les affaires intérieures

des pays partenaires, comme cela peut

être le cas avec les grandes puissances

étatiques, en ces temps troubles

de recomposition géopolitique. ■

Une délégation d’OCP Africa,

filiale du Groupe OCP,

conduite par Mohamed

Hettiti (vice-président

Afrique de l’Ouest) et Mohammed

Benzekri (directeur Afrique de

l’Ouest), a été reçue le 17 juin à

Niamey par le Premier ministre

nigérien Ouhoumoudou Mahamadou.

Objectif : soutenir la production

agricole du pays en le dotant d’une

usine de production d’engrais. Une

question essentielle, stratégique,

pour le Niger, confronté à un déficit

alimentaire chronique. La production

agricole brute par habitant est la plus

faible depuis deux décennies, dans

un contexte aggravé par l’insécurité

djihadiste, la sécheresse amplifiée à

cause du réchauffement climatique,

ainsi que le conflit, depuis mars,

Niamey,

sur le fleuve Niger.

OCP ouvre

des perspectives au Niger

Cet immense pays sahélien, avec une forte

croissance démographique, est confronté

à une crise alimentaire majeure, aggravée

par l’insécurité et le conflit en Ukraine.

entre l’Ukraine et la Russie, importants

exportateurs de blé. Le nombre de

Nigériens en insécurité alimentaire

a doublé en un an, atteignant

2,5 millions. Et ce chiffre pourrait

grimper à 3,6 millions en août. Le pays

sahélien de 24 millions d’habitants

connaît la plus forte croissance

démographique au monde et voit

donc ses besoins sans cesse augmenter.

Les difficultés d’approvisionnement

en engrais pourraient être durablement

palliées par le projet d’usine du leader

mondial des engrais phosphatés,

présent également dans le domaine

de la réorganisation et de la

dynamisation des filières agricoles.

Le groupe marocain, à travers OCP

Africa, opère aussi dans 16 pays

du continent : Sénégal, Côte d’Ivoire,

Bénin, Nigeria, Ghana… ■

AFRIQUE MAGAZINE I 431-432 – AOÛT-SEPTEMBRE 2022 117


VIVRE MIEUX

Pages dirigées par Danielle Ben Yahmed, avec Annick Beaucousin et Julie Gilles

FORME DE NOUVELLES

GYMS POUR LA RENTRÉE

BASÉES SUR LA NOTION DE BIEN-ÊTRE DU CORPS ET DE L’ESPRIT, ELLES SOIGNENT LE MENTAL

AUSSI BIEN QUE LES MUSCLES EN DOUCEUR.

L’ESCALADE ET LA BOXE ont toujours les faveurs

de nombreux pratiquants, mais aujourd’hui, on fait

du sport différemment. Et il est de moins en moins

question de brusquer son corps, on le fait bouger le plus

possible sans souffrance, et l’on entretient son mental

qui ne peut être séparé du corps. De plus, le confinement

étant passé par là, le sport s’invite à la maison.

LE SPORT CHEZ SOI, UN BON DÉBUT

Le digital a explosé dans l’univers sportif. Il existe de

nombreux cours en ligne et des applications (Blackroll,

Neoness Live…) pour faire des exercices d’échauffement,

de mobilité, de renforcement, ou suivre des séances de

sport et de danse en live ou replay. Le sport vient à nous,

pratiqué via un écran, il incite en plus à faire attention et

éviter les blessures, puisqu’on ne suit plus le rythme forcé du

groupe. Par ailleurs, on ne craint plus le regard des autres.

Inconvénients en revanche, l’énergie d’un groupe peut

manquer, et la motivation aussi.

LE YOGA, LA DISCIPLINE STAR

La tendance amorcée au cours de la pandémie se poursuit.

On a même vu arriver le pool yoga, consistant à prendre

des postures sur une planche sur l’eau ! Au début, mieux vaut

privilégier les formes lentes, comme le hatha yoga. Ce sport

fait du bien sur le plan physique (souplesse, renforcement

musculaire) et au niveau de l’équilibre mental, de l’écoute

de soi. Pour des cours en ligne, on attend en revanche d’avoir

SHUTTERSTOCK

118 AFRIQUE MAGAZINE I 431-432 – AOÛT-SEPTEMBRE 2022


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acquis les bases. À savoir : une technique particulière,

le « stomach vacuum », est plébiscitée pour prendre soin

de son ventre et avoir une bonne musculature de la sangle

abdominale. Elle consiste à gonfler le ventre au maximum

en inspirant, puis à le rentrer le plus possible en expirant.

On contracte ensuite le périnée, et on crée comme un

mouvement de vagues qui sollicite le transverse. Cela masse

les organes internes, les décongestionne et stimule le transit.

LES COURS DE DANSE, UNE TENDANCE QUI TIENT

La Biodanza est une danse qui vise aussi au bien-être du corps

et de l’esprit. On redécouvre le plaisir de bouger, de ressentir

et d’exprimer des émotions. Séance après séance, on se sent

plus vivant. Cette activité stimule les émotions et provoque

une certaine joie de vivre. Des études scientifiques montrent

qu’elle a des effets positifs sur le stress et les affections

psychosomatiques, et par conséquent sur la santé globalement.

Pas besoin de savoir danser : on se met en mouvement en

suivant son rythme.

Autres disciplines tendance, le Ballet Sculpt et le Barre Sculpt,

qui allient grâce de la danse classique et énergie du fitness.

Le premier est un cours de fitness intense, dansé sur une

playlist dynamique, avec renforcement musculaire, cardio

et travail au sol. Mais il n’est pas facile à suivre si l’on n’a

jamais fait de danse… Le second est un cours de renforcement

musculaire (toujours sur musique dynamique) pratiqué

à la barre et au sol. Plus facile d’accès pour les novices,

et ultra-efficace pour tonifier la silhouette.

LE ELLE PILATES, POUR UNE ÉNERGIE NOUVELLE

Cette méthode pour le corps et l’esprit s’adressant aux

femmes a pour objectif de diminuer la charge mentale

et de développer une image de soi plus positive. Une partie

du cours est consacrée au ventre pour muscler le périnée,

travailler les muscles abdominaux profonds, affiner la taille.

Une autre est consacrée au yoga du visage pour prévenir

ou atténuer les rides d’expression, redessiner l’ovale du visage

et booster l’éclat. Enfin, le cours met le curseur sur l’estime

de soi et le bonheur grâce à des techniques de développement

personnel (exercices de visualisation, de méditation…).

L’EMS, QUI PROCURE DES RÉSULTATS RAPIDES

L’électro-myo-stimulation (EMS) est une nouvelle manière

de faire des entraînements quand on a peu de temps.

Iron Bodyfit, leader sur le marché, propose des séances

d’électrostimulation de 25 minutes, correspondant à 4 heures

de sport en matière de contraction musculaire ! Huit groupes

sont sollicités : cuisses, fessiers, abdominaux, haut du dos,

dorsaux, lombaires, pectoraux et bras. Cette activité diminue

la masse graisseuse, améliore le métabolisme de base,

remodèle et tonifie la silhouette. ■ Annick Beaucousin

N’ABUSEZ PAS DU SEL

EN EXCÈS, IL PEUT ÊTRE NÉFASTE.

LA PLUPART D’ENTRE NOUS consomment

bien plus de sel qu’il ne le faudrait. Celui-ci est

certes nécessaire – il aide à réguler le volume

sanguin et sert au fonctionnement des muscles,

à l’influx nerveux et au cœur –, mais en excès sur

des années, il devient néfaste pour la santé, en

augmentant notamment le risque d’hypertension

artérielle et de maladies cardiovasculaires.

Ce n’est pas celui que l’on ajoute (gros sel, sel

de table) qui pose vraiment problème, puisqu’il ne

représente que 10 à 20 % de notre consommation ;

on peut cependant essayer d’oublier le réflexe

« salière », trop systématique, et miser sur des

herbes et des épices pour donner du goût…

Mais il faut surtout se méfier du sel caché,

qui englobe 80 % de nos apports ! On réduit

les produits qui en sont riches : charcuterie,

fromage, viennoiseries, plats cuisinés, chips,

biscuits apéritifs, soupes du commerce ou encore

poissons fumés. Ceux qui affichent un taux

réduit (jambon blanc, soupes…) sont néanmoins

intéressants. Attention également au pain blanc,

plus salé qu’on ne le croit : il est préférable de se

tourner vers les pains aux céréales. ■ Julie Gilles

AFRIQUE MAGAZINE I 431-432 – AOÛT-SEPTEMBRE 2022 119


VIVRE MIEUX

En bref

Stop au mal de dos

◗ Dans ce guide, on

découvre des conseils

ciblés selon nos besoins.

Et des solutions concrètes

pour agir : choisir sa

literie, améliorer ses

postures, faire les bons

exercices de renforcement

musculaire, connaître

les chirurgies du dos en

cas de troubles sévères.

Prévenir et soulager le mal

de dos, par Rachel Frély

et Alix Lefief-Delcourt,

Larousse, 13,95 euros.

VITILIGO, UNE MALADIE MAL CONNUE

DE NOUVEAUX TRAITEMENTS POUR REPIGMENTER LA PEAU.

VICTIMES DE NOMBREUSES idées

fausses, ses plaques blanches sur la

peau inquiètent, pourtant cette maladie

n’est pas contagieuse, et de nouveaux

traitements permettent de repigmenter et

d’atténuer les plaques. En effet, le vitiligo

se manifeste par des plaques blanches sur

la peau, qui correspondent à des zones

où les cellules mélanocytes – fabriquant

la mélanine, le principal pigment de

la peau – ont disparu. En général, ces

plaques ne grattent pas et ne font pas

mal. Cette maladie est encore l’objet de

nombreuses idées fausses. À l’occasion

de la journée mondiale du vitiligo

le 25 juin dernier, Thierry Passeron,

dermatologue au CHU de Nice, chef

d’équipe à l’Institut national de la santé

et de la recherche médicale (INSERM)

et membre de la Société française de

dermatologie, a précisé certains points :

ni héréditaire ni contagieux, il est souvent

considéré comme un problème esthétique

bénin, or il a été démontré qu’il a des

retentissements importants sur la vie

des personnes qui en souffrent, parfois

comparables à ceux d’une dépression.

D’autre part, on entend encore dire qu’il

s’agit d’une maladie psychologique,

qu’il n’y a rien à faire, mais il s’agit

en fait d’une maladie auto-immune, et

des solutions existent désormais pour

repigmenter la peau, notamment sur

le visage – la zone qui répond le mieux.

Les UV du soleil, les lampes ou les cabines

UVB (pas celles de bronzage) sont ainsi

conseillés pour agir sur la repigmentation

et atténuer les plaques. Mais grâce à des

traitements, dans 60 à 80 % des cas,

il est possible d’avoir une repigmentation

complète, ou quasi complète, des zones du

visage. À savoir : quand un vitiligo est en

train de s’étendre, il doit être rapidement

traité car il est alors plus facile à

repigmenter. Un nouveau traitement

sous forme de crème, le ruxolitinib,

très efficace pour le visage, et dans une

moindre mesure le corps, est sur le point

d’arriver aux États-Unis et devrait être

disponible en fin d’année en Europe. Et

la recherche est active. Pour les zones

difficiles, une nouvelle classe prometteuse

de médicaments est en développement

au CHU de Nice. D’autres traitements

(par voie orale ou cutanée) sont en essais

cliniques pour évaluation aux CHU

de Bordeaux, Créteil et Nice. ■ A.B.

Plus d’informations sur cure-vitiligo.com.

On pense

à nos reins

◗ Ils jouent un grand rôle

côté santé : ils éliminent

les toxines et déchets

en filtrant le sang,

régulent la quantité d’eau,

de sels minéraux dans

le corps, et interviennent

dans le contrôle de la

pression artérielle. Voilà

un livre pour adopter

de bons réflexes et une

alimentation saine pour

y faire attention.

Prendre soin de ses reins,

par le Dr Jean-Louis

Poignet, Alpen,

16,50 euros.

SHUTTERSTOCK - DR (2)

120 AFRIQUE MAGAZINE I 431-432 – AOÛT-SEPTEMBRE 2022


SHUTTERSTOCK (2)

L’ARTHROSE

DU POUCE

DOULOUREUX,

MAIS CELA SE SOIGNE !

LES NOUVELLES TECHNOLOGIES Y SONT POUR

QUELQUE CHOSE DANS CETTE AFFECTION FRÉQUENTE,

MAIS IL NE FAUT PAS SE RÉSIGNER.

L’USURE DU CARTILAGE du pouce va entraîner des douleurs et l’empêcher

de fonctionner normalement, de faire la pince : des gestes quotidiens

comme ouvrir une bouteille, une boîte, cuisiner ou encore taper sur un

clavier deviennent difficiles, voire impossibles. C’est un handicap. Les

causes sont multiples : il y a les prédispositions anatomiques, l’hérédité

et le travail manuel répétitif, l’utilisation accrue de nos pouces avec les

nouvelles technologies… Cette affection va toucher des personnes de plus

en plus jeunes. Il ne faut pas se résigner. Les professionnels de santé sont

souvent mal informés. Pour réduire la douleur et la perte de mobilité,

plusieurs solutions peuvent être proposées : le port d’une attelle, la prise

d’antidouleurs, des infiltrations de cortisone, ou encore des injections

d’acide hyaluronique – pour lubrifier l’articulation –, avec des résultats

variables. Mais enfin, et c’est encore trop peu connu, on peut recourir

à la chirurgie lorsque le traitement ne suffit pas. Aujourd’hui, la pose

d’une petite prothèse pour remplacer l’articulation de la base du pouce

donne de très bons résultats : elle permet de retrouver un fonctionnement

normal de la main et supprime les douleurs. Réalisée par un chirurgien

de la main, l’opération se déroule sous anesthésie locorégionale, sans

hospitalisation, et les résultats peuvent durer de dix à quinze ans. ■ A.B.

Plus d’informations sur ce site nouvellement créé : arthrose-pouce.com.

MANGER AU MIEUX

PAR TEMPS DE CANICULE

IL N’Y A PAS QUE L’EAU QUI HYDRATE

NOTRE ORGANISME !

EN PÉRIODE DE FORTES CHALEURS

notamment, notre corps a besoin d’être

correctement hydraté. En premier lieu,

on pense bien sûr à boire de l’eau : si en

temps normal, 1,5 litre est recommandé,

cela monte à 2 litres par temps caniculaire.

Et il ne faut pas attendre d’avoir soif car

c’est déjà signe que l’on est déshydraté.

Parallèlement, l’alimentation

permet d’assurer une bonne hydratation.

Les fruits et légumes sont à mettre aux

menus, puisque composés à 90 % d’eau

en moyenne : concombre, salade verte,

courgette, tomate figurent parmi les

légumes qui en sont les plus riches. Quand

il fait chaud, on mise sur les crudités,

les salades composées, mais les légumes

cuits sont bons aussi. Les soupes froides et

gaspachos sont également excellents pour

s’hydrater en faisant le plein de vitamines.

Côté dessert, on choisit des fruits ou une

salade de fruits : melon, pastèque, fruits rouges

et pêche notamment sont très riches en eau. En

cas d’envie de glace, on opte pour des sorbets

à base d’eau et de fruits frais. Et les laitages

type fromages blancs ou yaourts sont souvent

oubliés, alors qu’ils représentent une source

d’hydratation aussi importante que les fruits.

À l’inverse, il y a des denrées à éviter, ou

fortement limiter, s’il fait très

chaud, comme les aliments

gras, qui demandent des

efforts pour les digérer,

et augmentant donc

la température du

corps. Attention

également aux

mets très salés :

de forts apports

en sel favorisent

la déshydratation.

Cela vaut aussi pour

les sucreries et pâtisseries

ainsi que les boissons

diurétiques, type thé,

café, bière ou alcool. ■ J.G.

AFRIQUE MAGAZINE I 431-432 – AOÛT-SEPTEMBRE 2022 121


LES 20 QUESTIONS

Rébecca

M’Boungou

La chanteuse du SEXTET KOLINGA

rend hommage à ses racines congolaises

sur leur nouvel album. Une soul

envoûtante étoffée de jazz et de rumba

pour explorer son héritage spirituel.

propos recueillis par Astrid Krivian

1 Votre objet fétiche ?

Deux peluches, auxquelles j’attribue

plein de qualités et d’espièglerie !

2 Votre voyage favori ?

Le Congo-Brazzaville, pays de mon père. Vedettes

de la musique congolaise, mes parents s’y sont

rencontrés. Ce voyage a transformé ma vie.

3 Le dernier voyage que vous avez fait ?

À Toulouse, pour le festival Rio Loco. Une superbe

expérience ! Et le Rwanda : j’ai été

éblouie par sa beauté, et horrifiée

par l’histoire du génocide.

4 Ce que vous emportez

toujours avec vous ?

Un carnet et un stylo. Mes souvenirs

de voyage sont en majorité des textes.

5 Un morceau de musique ?

« Melody noir », de Patrick Watson :

réconfortant comme une étreinte ou un plaid.

6 Un livre sur une île déserte ?

Le Cercle des guérisseuses, de Jean-Philippe

de Tonnac. Il m’a aidé à me sentir moins seule.

7 Un film inoubliable ?

Legacy, Kolinga,

Underdog

Records.

Into the Wild, de Sean Penn. Son héros fait ce choix

extrême d’une vie authentique pure, hors de la société.

C’est parlant pour moi, qui me sens aussi en décalage.

8 Votre mot favori ?

« Chatoyance » : présenter des reflets changeants

selon le jeu de la lumière. Profond !

9 Prodigue ou économe ?

En matière d’argent ou d’énergie, je tends à être

prodigue. Mais avec l’âge, j’essaie de m’économiser.

10 De jour ou de nuit ?

Du soir ! Dans la journée, je me débarrasse des

tâches contraignantes. Puis je fais ce que j’aime.

11 Twitter, Facebook, e-mail,

coup de fil ou lettre ?

E-mails et lettres. Je m’attelle aux réseaux sociaux

pour mon métier, mais ce n’est pas mon truc.

12 Votre truc pour penser à autre chose,

tout oublier ?

Écouter de la musique. Ça me réconforte,

me donne une perspective sur des

situations, me décolle d’un problème.

13 Votre extravagance favorite ?

Faire ou dire des choses qui ne correspondent

pas à ce que l’on attend de moi. Ça fait

du bien de bousculer les lignes.

14 Ce que vous rêviez d’être

quand vous étiez enfant ?

Être à l’aise avec moi-même et les autres,

avoir une vie harmonieuse.

15 La dernière rencontre qui vous

a marquée ?

Chaque personne rencontrée m’apprend

quelque chose, m’inspire, me nourrit.

16 Ce à quoi vous êtes incapable

de résister ?

La nourriture ! Je suis épicurienne.

17 Votre plus beau souvenir ?

Des moments avec mes proches,

au cœur de la nature, sans confort

matériel. On revient à l’essentiel.

18 L’endroit où vous aimeriez vivre ?

Je le cherche ! Au calme, entourée

d’arbres et de ma petite tribu.

19 Votre plus belle déclaration d’amour ?

Que ce soit en amour ou en amitié, être vraie et

authentique. Avoir le courage de parler des moments

inconfortables, quand l’on se sent blessée.

20 Ce que vous aimeriez que l’on retienne

de vous au siècle prochain ?

Que j’ai fait de mon mieux, intègre et entière.

Que ma musique continue à toucher les autres. ■

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122 AFRIQUE MAGAZINE I 431-432 – AOÛT-SEPTEMBRE 2022


CONTRIBUER À LA CROISSANCE DURABLE

DES SYSTÈMES ALIMENTAIRES AFRICAINS

Située au Maroc, avec 12 filiales et 212 employés représentant 17 nationalités africaines, OCP Africa

est une entreprise africaine multiculturelle qui contribue à la transformation agricole du continent.

Depuis sa création, OCP Africa a soutenu les stratégies de développement agricole et a développé des

programmes de grande envergure pour aider à promouvoir une agriculture productive et structurée.

OCP Africa s’appuie sur ses atouts agronomiques et technologiques pour mettre en œuvre

d'importants programmes à fort impact sur les petits exploitants agricoles et sur l'ensemble

de la chaîne de valeur agricole.

Plusieurs millions d’agriculteurs ont bénéficié de ces programmes phares depuis 2016.

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