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NUMÉRO

431-432

EN VENTE

DEUX

MOIS

Édito TUNISIE,

ET MAINTENANT ?

par Zyad Limam

CÔTE D’IVOIRE

Au pays des bâtisseurs

Un maxi-Découverte de 28 pages

spécial grands travaux

L’usine d’eau potable de la Mé.

DJ Snake,

le Franco-Algérien qui fait

danser le monde

FORÊTS : L’AFRIQUE,

DERNIER POUMON

DE LA PLANÈTE ?

Enquête sur l’un des ultimes patrimoines verts

de l’humanité. Un bien commun menacé.

PORTRAIT

Clarence

Thomas

Juge à la Cour

suprême, Noir le plus

puissant d’Amérique

431-432 - AOÛT-SEPTEMBRE 2022

L 13888 - 431 - F: 5,90 € - RD

TUNISIE (2)

Promenades

au bout

des îles

Zembra.

+

INTERVIEWS

Yasmina Khadra

« L’ÉCRITURE EST

UN VOYAGE INITIATIQUE »

Beata Umubyeyi

Mairesse

« J’AI TROUVÉ

MA PLACE DANS

LA LITTÉRATURE »

France 5,90 € – Afrique du Sud 49,95 rands (taxes incl.) – Algérie 320 DA – Allemagne 6,90 €

Autriche 6,90 € – Belgique 6,90 € – Canada 9,99 $C – DOM 6,90 € – Espagne 6,90 € – États-Unis 8,99 $

Grèce 6,90 € – Italie 6,90 € – Luxembourg 6,90 € – Maroc 39 DH – Pays-Bas 6,90 € – Portugal cont. 6,90 €

Royaume-Uni 5,50 £ – Suisse 8,90 FS – TOM 990 F CFP – Tunisie 7,50 DT – Zone CFA 3500 FCFA ISSN 0998-9307X0 07X0


Je conjugue

efficacité et

durabilité.

NICOLAS KOUASSI

CONDUCTEUR D’ENGIN, FORMATEUR

SC BTL-06/22- Crédits photos : © Révolution plus.

MOBILISER plus POUR FAIRE FACE AUX ENJEUX ENVIRONNEMENTAUX

Grâce à des pratiques vertueuses et par l’innovation, Bolloré Transport & Logistics se

mobilise pour préserver l’environnement. Des solutions sont mises en place pour réduire

l’impact de nos activités. Nous sommes engagés dans des démarches de certifications

pointues, à l’image du Green Terminal déployé sur tous nos terminaux portuaires.

NOUS FAISONS BIEN plus QUE DU TRANSPORT ET DE LA LOGISTIQUE


édito

PAR ZYAD LIMAM

LA TUNISIE, SUITE ET SUITE…

Voilà, les jeux sont (provisoirement) faits. Kaïs

Saïed a fait adopter sa nouvelle constitution. La

participation aura été faible, le débat largement

tronqué. Mais il aura eu gain de cause. La Tunisie

entre dans un nouveau régime, marqué par un

pouvoir présidentiel fort, des contre-pouvoirs limités.

On peut reconnaître au président de l’obstination,

et suffisamment de sens politique pour s’imposer.

Il a fait tomber la deuxième République sans coup

férir, il est soutenu visiblement par l’appareil d’État.

Que la deuxième République ait été un échec, personne

véritablement ne le remet en cause, sauf ceux

qui ont profité de ce modèle hybride pour prospérer.

Et gouverner. Et s’enrichir. Difficile aussi de passer de

plus d’un demi-siècle d’autoritarisme (Bourguiba,

1957-1987, et Ben Ali, 1987-2011) à une démocratie

opérationnelle en un clin d’œil historique. Et puis, la

révolution était multiple dans sa nature. Elle mobilisait

des élites avant tout soucieuses de modernisation

politique. Mais aussi des couches plus populaires,

moins « politiques », qui aspiraient surtout à la dignité,

à l’égalité, à la promotion économique.

Pourtant, le renouveau ne pourra pas venir en

« relativisant » les acquis de la révolution. La Tunisie

a besoin de centralité, d’autorité, d’une forme de discipline,

mais pas aux dépens des idées démocratiques,

du principe de justice équitable, de la liberté d’expression

et du pluralisme. La Tunisie a besoin d’autorité,

mais pas de l’autorité d’un seul homme, une sorte

de raïs prodigieux et infaillible. Ce modèle-là a été

expérimenté, et on connaît ses limites. Et la Tunisie a

changé. Elle s’est complexifiée, politisée justement.

On peut aussi essayer de « limiter » la Tunisie à

sa nature musulmane et arabe. Évidemment oui,

mais pas seulement. Ce qui fait la richesse de la Tunisie,

sa différence, son apport au monde, y compris

au monde arabo-musulman, c’est sa diversité. Ses

identités multiples. La Tunisie est arabo-musulmane,

elle est méditerranéenne, africaine, elle est berbère,

elle a une histoire juive et même chrétienne, elle fut

Carthage, un empire, elle fut Rome aussi… Si l’on

rejette cette fusion, on étrique la nation, on l’affaiblit.

En l’assumant, on s’ouvre des portes sur le grand large.

On se positionne comme une nation multiple, ouverte

au dialogue, nécessaire et séduisante.

On peut souligner la souveraineté. Le nationalisme.

C’est important. Chaque pays a droit au

respect. Mais chaque pays doit mesurer sa marge

de manœuvre. La Tunisie est fragile, épuisée par une

décennie de désordre. Elle est endettée, elle est divisée.

Le réalisme compte. Rompre avec les uns ou les

autres, avec les États-Unis ou avec l’Europe (principaux

marchés, principales sources de financement),

relève de l’illusion dangereuse. La Tunisie est bordée

de puissants voisins, l’Algérie, la Libye (avec le chaos

permanent) et, au-delà de la Libye, par l’Égypte et

les pays du Golfe. De puissants voisins qui cherchent

à la rendre « compatible » avec leurs propres intérêts.

La souveraineté, dans ce contexte, c’est l’agilité,

la souplesse, en étant capable de dialoguer avec

tous, de conforter cette place de nation ouverte, de

nation carrefour.

Et puis, il y a un enjeu central, celui qui relie

la révolution, les élites et le peuple. La Tunisie

s’appauvrit. Son modèle social (santé, éducation,

formation) se dégrade. Le pays s’endette, sans créer

de valeur ajoutée. Le système est ancien, verrouillé

par les monopoles de fait, le poids du secteur public,

de l’État, des syndicats. La réforme économique est

urgente pour sortir de cette spirale descendante.

Et pour créer des emplois et de la richesse pour le

peuple. La constitution, dans ce domaine, n’offre

pas de solutions magiques. La lutte contre les corrupteurs

ne définit pas un modèle nouveau, efficace,

innovateur. Cette remise en cause, cette remise à

niveau est la plus complexe, la plus exigeante. Parce

que, disons-le, la Tunisie, idéalement placée, pourrait

être riche.

L’histoire n’est pas écrite d’avance. La révolution

continue son chemin. Dans ce chapitre,

Kaïs Saïed cherche à parler au nom de ce peuple. Il

est lui-même « peuple ». Il se sent légitime pour gouverner

quasi seul. En étant ainsi au centre du jeu, le

président assume une immense responsabilité. ■

AFRIQUE MAGAZINE I 431-432 – AOÛT-SEPTEMBRE 2022 3


Zembra.

France 5,90 € – Afrique du Sud 49,95 rands (taxes incl.) – Algérie 320 DA – Allemagne 6,90 €

Autriche 6,90 € – Belgique 6,90 € – Canada 9,99 $C – DOM 6,90 € – Espagne 6,90 € – États-Unis 8,99 $

Grèce 6,90 € – Italie 6,90 € – Luxembourg 6,90 € – Maroc 39 DH – Pays-Bas 6,90 € – Portugal cont. 6,90 €

Royaume-Uni 5,50 £ – Suisse 8,90 FS – TOM 990 F CFP – Tunisie 7,50 DT – Zone CFA 3500 FCFA ISSN 0998-9307X0 07X0

L’usine d’eau potable de la Mé.

Le chantier de la route côtière.

Demain, la tour F dans la perspective du pont de Cocody.

Le parc des expositions et le Convention Center.

Ci-dessus, le stade d’Ébimpé.

Ci-contre, l’université de San Pedro.

AM 431 De couverte couve.indd 47 02/08/2022 12:51

431-432 - AOÛT-SEPTEMBRE 2022

3 ÉDITO

La Tunisie, suite et suite…

par Zyad Limam

6 ON EN PARLE

C’EST DE L’ART, DE LA CULTURE,

DE LA MODE ET DU DESIGN

De l’Afrique au Finistère,

une ferveur sacrée

22 CE QUE J’AI APPRIS

Nadia Hathroubi-Safsaf

par Astrid Krivian

25 C’EST COMMENT ?

Chapeau mossi

et baguette de mil

par Emmanuelle Pontié

94 PORTFOLIO

La force de l’objectif

par Catherine Faye

122 VINGT QUESTIONS À…

Rébecca M’Boungou

par Astrid Krivian

NUMÉRO

431-432

EN VENTE

DEUX

MOIS

TEMPS FORTS

26 Forêts : l’Afrique, dernier

poumon de la planète ?

par Thibaut Cabrera

40 « Justice Thomas »,

l’homme qui veut figer

l’Amérique

par Cédric Gouverneur

76 DJ Snake, ce Franco-Algérien

qui fait danser le monde

par Luisa Nannipieri

82 Malek Lakhal :

« Il est essentiel

de politiser l’intime »

par Catherine Faye

86 Yasmina Khadra :

« L’écriture, ce voyage

initiatique »

par Astrid Krivian

90 Beata Umubyeyi Mairesse :

« J’ai trouvé ma place

dans la littérature »

par Sophie Rosemont

100 La Tunisie au gré des îles

par Frida Dahmani

DÉCOUVERTE

47 CÔTE D’IVOIRE

Le futur est en travaux !

par Zyad Limam et Francine Yao


DÉCOUVERTE

Comprendre un pays, une ville, une région, une organisation

Côte d’Ivoire

Le futur est en travaux !

Infrastructures, urbanisme, routes, eau, énergie

et aussi les stades de la CAN… Le pays investit

pierre par pierre, mètre par mètre.

DOSSIER RÉALISÉ PAR ZYAD LIMAM AVEC FRANCINE YAO

Un dossier de 28 pages

P.6

Édito TUNISIE,

ET MAINTENANT ?

par Zyad Limam

DJ Snake,

le Franco-Algérien qui fait

danser le monde

FORÊTS : L’AFRIQUE,

DERNIER POUMON

DE LA PLANÈTE ?

PORTRAIT

Clarence

Thomas

Juge à la Cour

suprême, Noir le plus

puissant d’Amérique

431-432 - AOÛT-SEPTEMBRE 2022

L 13888 - 431 - F: 5,90 € - RD

CÔTE D’IVOIRE

Au pays des bâtisseurs

Un maxi-Découverte de 28 pages

spécial grands travaux

Enquête sur l’un des ultimes patrimoines verts

de l’humanité. Un bien commun menacé.

TUNISIE (2)

Promenades

au bout

des îles

+

INTERVIEWS

Yasmina Khadra

« L’ÉCRITURE EST

UN VOYAGE INITIATIQUE »

Beata Umubyeyi

Mairesse

« J’AI TROUVÉ

MA PLACE DANS

LA LITTÉRATURE »

AM 431 COUV.indd 1 02/08/2022 20:05

PHOTOS DE COUVERTURE : NABIL ZORKOT - ALAMY

PHOTO - SHUTTERSTOCK - TASOS KATOPODIS/GETTY

IMAGES - N. FAUQUÉ/IMAGES DE TUNISIE.COM - DR

Afrique Magazine est interdit de diffusion en Algérie depuis mai 2018. Une décision sans aucune justification. Cette grande

nation africaine est la seule du continent (et de toute notre zone de lecture) à exercer une mesure de censure d’un autre temps.

Le maintien de cette interdiction pénalise nos lecteurs algériens avant tout, au moment où le pays s’engage dans un grand mouvement

de renouvellement. Nos amis algériens peuvent nous retrouver sur notre site Internet : www.afriquemagazine.com

CHRISTIAN LUTZ

4 AFRIQUE MAGAZINE I 431-432 – AOÛT-SEPTEMBRE 2022


FONDÉ EN 1983 (38 e ANNÉE)

31, RUE POUSSIN – 75016 PARIS – FRANCE

Tél. : (33) 1 53 84 41 81 – Fax : (33) 1 53 84 41 93

redaction@afriquemagazine.com

Zyad Limam

DIRECTEUR DE LA PUBLICATION

DIRECTEUR DE LA RÉDACTION

zlimam@afriquemagazine.com

Assisté de Laurence Limousin

llimousin@afriquemagazine.com

RÉDACTION

Emmanuelle Pontié

DIRECTRICE ADJOINTE

DE LA RÉDACTION

epontie@afriquemagazine.com

Isabella Meomartini

DIRECTRICE ARTISTIQUE

imeomartini@afriquemagazine.com

Jessica Binois

PREMIÈRE SECRÉTAIRE

DE RÉDACTION

sr@afriquemagazine.com

Amanda Rougier PHOTO

arougier@afriquemagazine.com

ONT COLLABORÉ À CE NUMÉRO

Thibaut Cabrera, Jean-Marie Chazeau,

Frida Dahmani, Catherine Faye, Virginie

Gazon, Cédric Gouverneur, Dominique

Jouenne, Astrid Krivian, Luisa Nannipieri,

Sophie Rosemont.

VIVRE MIEUX

Danielle Ben Yahmed

RÉDACTRICE EN CHEF

avec Annick Beaucousin, Julie Gilles.

VENTES

EXPORT Laurent Boin

TÉL. : (33) 6 87 31 88 65

FRANCE Destination Media

66, rue des Cévennes - 75015 Paris

TÉL. : (33) 1 56 82 12 00

ABONNEMENTS

TBS GROUP/Afrique Magazine

235 avenue Le Jour Se Lève

92100 Boulogne-Billancourt

Tél. : (33) 1 40 94 22 22

Fax : (33) 1 40 94 22 32

afriquemagazine@cometcom.fr

P.76

P.86

ALAMY PHOTO - MYRIAM AMRI - JEAN-PIHLIPPE BALTEL/SIPA - PAOLO WOODS

BUSINESS

108 Alimentation :

le grand désordre

mondial

112 Nicolas Bricas :

« L’interdépendance

est devenue

une dépendance »

114 Le streaming s’impose

en Afrique

115 La Gambie

s’engage contre

la déforestation

116 Monaco s’intéresse

de plus en plus à son sud

117 OCP ouvre

des perspectives

au Niger

par Cédric Gouverneur

VIVRE MIEUX

118 Forme : de nouvelles

gyms pour la rentrée

119 N’abusez pas du sel

120 Vitiligo, une maladie

mal connue

121 L’arthrose du pouce :

douloureux, mais

cela se soigne !

par Annick Beaucousin

et Julie Gilles

P.94

P.82

COMMUNICATION ET PUBLICITÉ

regie@afriquemagazine.com

AM International

31, rue Poussin - 75016 Paris

Tél. : (33) 1 53 84 41 81

Fax : (33) 1 53 84 41 93

AFRIQUE MAGAZINE

EST UN MENSUEL ÉDITÉ PAR

31, rue Poussin - 75016 Paris.

SAS au capital de 768 200 euros.

PRÉSIDENT : Zyad Limam.

Compogravure : Open Graphic

Média, Bagnolet.

Imprimeur : Léonce Deprez, ZI,

Secteur du Moulin, 62620 Ruitz.

Commission paritaire : 0224 D 85602.

Dépôt légal : août 2022.

La rédaction n’est pas responsable des textes et des photos

reçus. Les indications de marque et les adresses figurant

dans les pages rédactionnelles sont données à titre

d’information, sans aucun but publicitaire. La reproduction,

même partielle, des articles et illustrations pris dans Afrique

Magazine est strictement interdite, sauf accord de la rédaction.

© Afrique Magazine 2022.

AFRIQUE MAGAZINE I 431-432 – AOÛT-SEPTEMBRE 2022 5


ON EN PARLE

C’est maintenant, et c’est de l’art, de la culture, de la mode, du design et du voyage

« AFRIQUE :

LES RELIGIONS

DE L’EXTASE »,

Abbaye

de Daoulas,

(France),

jusqu’au

4 décembre.

cdp29.fr

Holy 1, série « Vues

de l’esprit », Fabrice

Monteiro, 2014.

6 AFRIQUE MAGAZINE I 431-432 – AOÛT-SEPTEMBRE 2022


L’abbaye de Daoulas, en Bretagne, plonge les visiteurs

dans une ATMOSPHÈRE MYSTIQUE très particulière.

Série « Kimbanguiste », Christian Lutz, 2018.

SPIRITUALITÉ

DE L’AFRIQUE AU FINISTÈRE,

UNE FERVEUR SACRÉE

ORGANISÉE PAR LE MUSÉE d’ethnographie de Genève,

cette exposition invite à découvrir les cultures religieuses

du continent et la ferveur des croyants dans leur recherche

d’une communion avec le divin. De nombreux objets de culte

et d’œuvres d’art (plus de 300 pièces) révèlent la richesse

et la pluralité des pratiques en Afrique et dans la diaspora.

Les rituels et la notion du sacré sont mis en avant à travers

les témoignages des adeptes eux-mêmes : des guérisseurs,

des devins, des danseurs de masques, des chrétiens ainsi

que des pratiquants du vaudou. Cinq installations vidéo

et de fascinantes images de neuf photographes poussent

à réfléchir aux pratiques contemporaines et à l’expression

de l’émotion religieuse, comme la série « Train Church »,

de Santu Mofokeng, datant de 1986, qui immortalise

des trains de banlieue sud-africains transformés en églises

sur la ligne Soweto-Johannesbourg. Pour prolonger

l’expérience, direction les jardins remarquables

de l’abbaye et les ruelles de la commune, investis par trois

artistes afro-descendants : Maïmouna Guerresi, Ayana

V. Jackson et Omar Victor Diop. ■ Luisa Nannipieri

AFRIQUE MAGAZINE I 431-432 – AOÛT-SEPTEMBRE 2022 7


ON EN PARLE

FESTIVAL

MONTPELLIER

CÉLÈBRE LES ARTS

DU MONDE ARABE

Depuis 2006, Arabesques s’est

imposé comme un RENDEZ-VOUS

MULTIDISCIPLINAIRE

incontournable.

MUSIQUE, DANSE, THÉÂTRE, cinéma, humour,

arts visuels… La programmation multidisciplinaire

et éclectique du festival Arabesques met en lumière

tant la jeune garde des scènes contemporaines que les

artistes consacrés, les esthétiques alternatives comme

les traditionnelles. Défricheur de talents et soutien aux

artistes émergents, cet événement, qui jette un pont entre

Orient et Occident, investit différents lieux de Montpellier.

Au sein de la pinède du domaine d’O, une médina

plante son décor à l’ombre des arbres et devient un cœur

palpitant où se croisent ateliers de découverte culinaire

ou de calligraphie, tables rondes, rencontres littéraires…

Parmi les nombreux musiciens qui enchanteront cette

17 e édition, on trouvera Dhafer Youssef accompagné

de Ballaké Sissoko et Eivind Aarset pour leur projet

Digital Africa, le duo folk Ÿuma, la transe hypnotique de

Bedouin Burger, le groupe féminin originaire de la Saoura

algérienne Lemma, l’illustre oudiste Marcel Khalifé et son

fils Bachar, Anouar Brahem ou encore Kabareh Cheikhats

– des artistes masculins explorant le répertoire séculaire

des cheikhates (chanteuses et danseuses marocaines).

Côté humour, le jeune AZ régalera le public avec son

regard décalé et ses punchlines hilarantes. ■ Astrid Krivian

FESTIVAL ARABESQUES, Montpellier (France),

du 6 au 18 septembre. festivalarabesques.fr


SOUNDS

À écouter maintenant !

Ferkat Al Ard

Oghneya, Habibi Funk

Merci au label Habibi Funk

qui, après avoir réédité le

superbe album du Libanais

Issam Hajali, déterre

les compositions de son groupe, Ferkat

Al Ard, qu’il formait avec Toufic Farroukh

et Elia Saba. Se nourrissant de la poésie

palestinienne, notamment celle de Mahmoud

Darwich, Oghneya bénéficie des arrangements

du fils de Fairouz, Ziad Rahbani. Il explore

le folk psyché, les musiques traditionnelles

orientales et brésiliennes, l’exotica… Sublime.

❷ Moonchild

Sanelly

Phases, Transgressive

Records/Pias

« Undumpable », chante

Sanelisiwe Twisha (de son vrai nom) dès

l’ouverture de son deuxième album. On n’en

doute pas une seconde, au vu de l’énergie

de la figure de proue du gqom sud-africain.

Ayant collaboré avec des pointures de la

pop music, telles que Beyoncé ou Gorillaz,

elle prend ici la parole au nom de toutes

les femmes que l’on oublie : les travailleuses

du sexe, les strip-teaseuses ou encore les

twerkeuses, mais aussi les mères, les filles et

les sœurs… Le tout avec un groove effarant !


Ysee

Tony Allen Makes

Me High, Ysee

Le nom de cet EP n’est pas

volé : le regretté batteur

nigérian était en effet l’un des complices

de cette chanteuse et actrice française

d’origine béninoise, qui tourne actuellement

aux côtés de Noel Gallagher. C’est sur

scène qu’Ysee s’est liée d’amitié avec

le roi de l’afrobeat, qui s’écoute ici via

plusieurs titres d’une belle élégance

sonique. Une superbe voix à découvrir

de toute urgence ! ■ Sophie Rosemont

DR (4)

8 AFRIQUE MAGAZINE I 431-432 – AOÛT-SEPTEMBRE 2022


LÉGENDE

CALYPSO ROSE FOREVER !

Dans son nouvel album, la chanteuse de Trinité-et-Tobago clame

la JOIE D’ÊTRE SOI, libre et ouverte sur le monde.

FIFOU - DR

POUR LES RARES qui ne la connaîtraient pas encore,

rappelons que Calypso Rose, née McArtha Lewis sur l’île

caribéenne de Tobago, au sein d’une famille de 13 enfants,

a vécu un premier déchirement à l’âge de 9 ans. Sans le sou,

ses parents doivent la confier à un couple de l’île

de Trinité. Celle qui devient, dès l’adolescence,

Calypso Rose, s’y épanouit néanmoins. Forte

d’un mental en acier et d’une voix mémorable,

elle fait ses armes dans les calypso tents, où l’on

doit, face à une sacrée concurrence, imposer

son bagout. En 1978, elle est la première femme

à remporter la couronne de « Calypso Queen »

– alors que personne n’y croyait dans le circuit

très machiste du carnaval. Féministe ? Et pas

qu’un peu ! 800 chansons plus tard, désormais

basée à New York, celle qui a fêté ses 82 ans ne compte

pas lâcher le micro. Pour ce nouveau disque, engagé et à

l’énergie contagieuse, elle reste fidèle à ses compagnons de

musique. L’objectif étant de rester authentique sans se priver

CALYPSO ROSE,

Forever, Because Music.

des sonorités électroniques. En premier lieu, le producteur

bélizien Ivan Duran, qui la suit depuis plus de quinze ans et fait

intervenir son groupe The Garifuna Collective. Également de

la partie, Manu Chao, qui a réalisé en 2016 son Far From Home,

devenu disque de platine, des musiciens trinidadiens

(Machel Montano, Kobo Town), jamaïcains

(Mr Vegas), mais aussi Oli, du duo français Bigflo

& Oli – car Calypso Rose est toujours attentive

aux propositions de la nouvelle génération… Sans

oublier des pointures du même calibre qu’elle.

Ainsi, le guitariste Santana transcende de ses riffs

l’ouverture de l’album, « Watina »., une reprise d’Andy

Palacio en 2007, qui rappelle la mise en esclavage et

la déportation du peuple des Garifunas. Un discours

qui s’inscrit dans les convictions défendues par

l’artiste depuis ses débuts, dont l’égalité de toutes et tous, quels

que soient la couleur de peau, le sexe et les origines sociales. En

2019, elle est d’ailleurs rentrée à l’Icons of Tobago Museum, qui

n’a pas oublié, comme elle, d’où McArtha-Calypso venait. ■ S.R.

AFRIQUE MAGAZINE I 431-432 – AOÛT-SEPTEMBRE 2022 9


ON EN PARLE

Kad Merad

et Fatsah

Bouyahmed.

FILM

LA VIE (AU BLED) EST UN ROMAN

Un écrivain franco-algérien tout juste nobélisé est accueilli en héros dans

le village natal qu’il avait fui… Une COMÉDIE POLITIQUE douce-amère.

SAMIR AMIN, écrivain français né en Algérie, reçoit le prix

Nobel de littérature. Le summum de la reconnaissance,

mais qui ne guérit pas son état dépressif : il refuse toutes

les sollicitations… sauf celle du village où il a grandi, qui

veut lui décerner le titre de « citoyen d’honneur ». Il finit

par sauter dans un avion d’Air Algérie pour rejoindre les

contreforts de l’Atlas et ce pays dont il a fui la guerre civile

trente ans plus tôt. Le romancier va alors se confronter aux

personnages réels qui lui ont inspiré la plupart de ses livres…

Kad Merad est parfait dans la peau de cet auteur

neurasthénique de retour au bled. À ses côtés, Fatsah

Bouyahmed, l’un des clowns les plus attachants de la

comédie francophone, donne son tempo doucement comique

au film en l’accompagnant à tous ses rendez-vous. Un très

beau village marocain fait illusion, le tournage n’ayant

pu avoir lieu en Algérie, mais le réalisateur Mohamed

Hamidi (La Vache, Né quelque part) – qui est aussi directeur

artistique du Marrakech du rire – a su trouver l’endroit

idéal. Ses producteurs lui avaient proposé d’adapter un

film argentin où un écrivain nobélisé quittait Barcelone

pour retrouver son village dans la pampa. Il en a fait

un film sur l’Algérie d’aujourd’hui, avec le personnage

de la jeune étudiante impliquée dans les manifestations

du Hirak (Oulaya Amamra, la révélation de Divines).

Le rythme n’est pas toujours au rendez-vous, malgré la

belle musique d’Ibrahim Maalouf et quelques surprises (dont

une apparition de Jamel Debbouze). Et l’on peut s’étonner

de voir la langue française triompher dans un pays où elle

reste une question politique sensible. Mais cette nouvelle

déclinaison d’un retour au pays natal se laisse voir avec plaisir,

et parvient même à nous toucher. ■ Jean-Marie Chazeau

CITOYEN D’HONNEUR (France), de Mohamed

Hamidi. Avec Kad Merad, Fatsah Bouyahmed,

Oulaya Amamra. En salles.

STREAMING

LES CINÉMAS ORIENTAUX À LA MAISON

Yema est la première plate-forme française VOD de films d’Afrique du Nord et du Moyen-Orient.

BURNING CASABLANCA ou Une histoire d’amour et de désir à l’affiche chez soi, quand on n’a pas

pu les voir en salles : c’est ce que propose la plate-forme Yema, lancée en juin, qui sélectionne les meilleures productions actuelles

ou de patrimoine, et dont le catalogue s’enrichit d’une dizaine de titres par mois. Les films sont accessibles à un prix raisonnable

(entre 2,99 et 4,99 euros selon la qualité HD ou la date de sortie), mais une formule d’abonnement est à l’étude. Pour les visionner,

il faut habiter en France, les droits d’auteur devant encore être négociés pour un accès depuis le Maghreb. Fictions, documentaires,

courts-métrages (qui eux sont gratuits) couvrent le monde oriental au sens (très) large, de l’Algérie à la Turquie, en passant par

Israël, la Palestine et l’Iran. Chaque mois, un invité présente une sélection autour d’une thématique : pour septembre, c’est Leïla

Slimani qui a choisi cinq œuvres sur la place des femmes dans les sociétés orientales. Avec en bonus, une interview affûtée

de l’écrivaine franco-marocaine, qui explique comment le regard féminin est d’abord universel. ■ J.-M.C. yema-vod.com

LAID LIAZID/AXEL FILMS PRODUCTION/APOLLO FILMS/JANINE - DR (2)

10 AFRIQUE MAGAZINE I 431-432 – AOÛT-SEPTEMBRE 2022


INSTITUTION

ALBUM

DE VOYAGE

Plus de quarante ans

de créations de Lecoanet

Hemant, alliant l’ART DE

LA HAUTE COUTURE

française à l’esprit de l’Orient.

ROBES DES MILLE ET UNE NUITS,

drapés somptueux, manteaux opulents

ou tailleurs structurés… L’univers

exubérant du duo de couturiers

globe-trotters illumine les galeries

du musée de référence de la dentelle

tissée, à Calais. Il faut dire que Didier

Lecoanet et Hemant Sagar, créateurs

de leur griffe éponyme en 1981,

l’une des plus inventives de l’époque,

sont des prestidigitateurs de la mode.

Leurs modèles chatoyants et raffinés

explorent le métissage subtil des textiles

et des cultures. Présente dès leurs

débuts, la déclinaison autour du sari

indien marque l’ensemble de l’œuvre

de la maison. Tout comme le thème de la

nature, à travers des vêtements réalisés

à partir de matières végétales, minérales

ou animales : raphia, bois, coquillages,

papier de riz… Cette pâte inventive a

valu aux deux créateurs d’être considérés

comme les orientalistes de la haute

couture. Et la rétrospective calaisienne,

de plus de 80 pièces, retrace la magie

de l’alliance des matières et des styles de

l’Occident et de l’Orient. ■ Catherine Faye

DHRUV KAKOTI

« LECOANET HEMANT :

LES ORIENTALISTES

DE LA HAUTE COUTURE »,

Cité de la dentelle et de la mode,

Calais (France), jusqu’au 31 décembre.

cite-dentelle.fr

AFRIQUE MAGAZINE I 431-432 – AOÛT-SEPTEMBRE 2022 11


ON EN PARLE

TEASER

Chadwick Boseman (en costume noir) incarnait T’Challa, la Panthère noire,

dans le premier opus. Après son décès en 2020, le scénario du second volet

a dû être réécrit, et le rôle de Churi, sa sœur, s’annonce désormais central.

L’AFRIQUE AU SOMMET D’HOLLYWOOD !

Les combattantes du futuriste Wakanda dans la suite de Black Panther,

mais aussi des guerrières du Dahomey au xix e siècle : les FEMMES SONT AU

CŒUR de deux grosses productions américaines très attendues à la rentrée.

SI L’ON EN CROIT une coiffeuse du staff de Black Panther:

Wakanda Forever, le tournage de la suite du premier

blockbuster afro-américain (1,3 milliard de dollars de recettes

dans le monde en 2018) aura duré presque 30 jours de plus

que prévu : 117 au lieu de 88. Après avoir tardé à démarrer

pour cause de réécriture du scénario à la suite du décès

en 2020 de Chadwick Boseman (qui incarnait T’Challa, la

Panthère noire), la production a ensuite dû faire face à des

interruptions pour cause de Covid-19 (jusqu’à Lupita Nyong’o,

positive en janvier dernier). Une cascade qui a mal tourné

(et une fracture de l’épaule) a également immobilisé plusieurs

semaines Letitia Wright. Or, son rôle de Churi, la sœur

de T’Challa, s’annonce central dans ce nouvel épisode.

Ira-t-elle jusqu’à prendre la succession de son frère ? En tout

cas, Disney s’est refusé à remplacer son héros par un autre

acteur, voire à recourir à des images de synthèse. Et mise

tout sur le Wakanda et ses combattantes dans ce nouvel opus.

Ce puissant pays africain imaginaire, caché entre l’Éthiopie

et le Kenya, allie toujours haute technologie et sens aigu de

l’esthétique. Deux nouveaux personnages de la galaxie Marvel

devraient faire leur apparition : le méchant Namor, prince des

mers, oreilles pointues et slip vert, joué par l’acteur mexicain

Tenoch Huerta, et l’étudiante Riri Williams et son armure

Ironheart, qui aura les traits de l’Américaine Dominique

Thorne. Pour le reste, toujours devant la caméra de Ryan

Coogler, on retrouvera la même distribution, très black power,

les femmes en tête, dont Danai Gurira, qui incarne Okoye,

la générale du Wakanda, appelée à être au cœur d’une série

dérivée pour Disney+. Sortie prévue pour novembre.

D’autres guerrières noires vont débarquer dès septembre

devant la caméra d’un autre cinéaste afro-américain,

en l’occurrence une réalisatrice : Gina Prince-Bythewood.

The Woman King plonge au cœur du royaume, réel

celui-là, du Dahomey au XIX e siècle. Inspiré des amazones

du futur Bénin, le film (tourné en Afrique du Sud) met

en scène les faits d’armes de la générale Nanisca, incarnée

par Viola Davis, qui entraîne une nouvelle génération de

recrues au sein de l’Agoledjié, le corps des femmes de guerre

du roi. Elle va les préparer à la bataille contre un ennemi

déterminé à détruire leur mode de vie. « Il y a des valeurs

qui méritent d’être défendues », souligne le synopsis de

Sony Pictures. Entre les guerrières historiques du royaume

du Dahomey et les superhéroïnes du Wakanda, le système

hollywoodien a décidé cette année de mettre en avant

celles qu’il ne montre que trop rarement… ■ J.-M.C.

Dans The Woman

King, Viola Davis

forme les Amazones

de Dahomey.

KWAKU ALSTON/2017 MVLFFLLC.TM/2017 MARVEL - ILZE KITSHOFF/2022 CTMG.INC

12 AFRIQUE MAGAZINE I 431-432 – AOÛT-SEPTEMBRE 2022


8 E ART

EN ARLES,

ROYAUME

DE L’IMAGE

C’est un retour en grand

format, de véritables

retrouvailles, pour la 53 e édition

des RENCONTRES

DE LA PHOTOGRAPHIE.

C’EST UN PEU comme si nous avions enfin

tourné, d’une manière ou d’une autre, la page de

l’épreuve, celle de la pandémie de Covid-19. Arles

accueille à nouveau, à bras ouverts, le monde de

la photo. On peut, enfin, se concentrer sur les

œuvres, les images, en flânant d’une ruelle à une

autre, sous les voûtes d’une église, dans une friche,

dans une maison faite d’histoire. Cette année,

les rencontres accordent une place importante

au féminin, à la féminité et au féminisme. Avec

des expositions qui naviguent entre le radical,

le subversif, le mouvement. Les rencontres ouvrent

également un large espace aux artistes émergents,

dont le Marocain Seif Kousmate. Et à l’histoire.

Avec, en particulier, une exposition émouvante

sur la vie et l’œuvre de l’Américaine Lee Miller,

mannequin devenue photographe au cœur de

la Seconde Guerre mondiale. ■ Zyad Limam

Lee Miller, Chapeaux

Pidoux (avec marque

de recadrage originale

de Vogue Studio),

Londres, Angleterre, 1939.

LEE MILLER ARCHIVES, ENGLAND 2013 - DR

LES RENCONTRES

DE LA PHOTOGRAPHIE,

Arles (France),

jusqu’au 25 septembre.

rencontres-arles.com

AFRIQUE MAGAZINE I 431-432 – AOÛT-SEPTEMBRE 2022 13


ON EN PARLE

MUSIQUE

AFRODELIC

LA GLOIRE

DU PÈRE

Avec son majestueux premier

album, c’est un VIBRANT

HOMMAGE que nous livre

le musicien et producteur

lituano-malien Victor Diawara.

DUSUNKUN HAKILI signifie « la mémoire

du cœur »… Et c’est bien de cela

qu’il s’agit tout au long de ce disque

imaginé, conçu et enregistré entre

Bamako et Vilnius par Victor Diawara

pour honorer le corpus de son père,

le poète malien Gaoussou Diawara,

disparu en 2018. Plusieurs invités au

programme, parmi lesquels la chanteuse

Hawa Kassé Mady Diabaté… Le folk

traditionnel est organique, entrelacé

des cordes maîtrisées par Diawara

fils, qui n’hésite guère à faire appel à

l’électrique, à des sonorités rap ou des

technologies plus récentes pour apporter

de l’air frais à ces mélopées entêtantes,

comme sur « Je n’aime pas les fêtes »

ou « Le temps est venu », à la superbe

ouverture gospel. Ici se mêlent poésie,

engagement et désir sincère de

rassembler grâce à la musique. ■ S.R.

AFRODELIC,

Dusunkun Hakili, Ankata.

DONATAS PETKEVICIUS

14 AFRIQUE MAGAZINE I 431-432 – AOÛT-SEPTEMBRE 2022


DR (3)

LIVE

La chanteuse

malienne

Oumou

Sangaré.

L’ART

DE LA JOIE

L’AFRIQUE FESTIVAL fait

son grand retour à Strasbourg

avec une programmation

en grande partie féminine.

IL ÉTAIT TEMPS. Après deux saisons troublées par

la crise sanitaire, la 4 e édition de l’événement s’annonce

volcanique. Créé en 2003 à Newcastle, au Royaume-Uni,

par Manouté Seri, un promoteur culturel d’origine

ivoirienne désormais installé en Alsace, le festival a vu

passer outre-Manche des stars telles que Manu Dibango,

Alpha Blondy et Tony Allen. Importé d’Angleterre, le

concept strasbourgeois est le même. Ainsi, au bord du

Rhin se côtoieront cette année de grands noms de la scène

internationale féminine. Sur la Grande Scène, dédiée à la

programmation musicale africaine, se succéderont la diva

malienne Oumou Sangaré, artiste engagée et femme de

défis, la chanteuse, danseuse et percussionniste ivoirienne

Dobet Gnahoré, mais aussi la Gambienne Sona Jobarteh,

première femme joueuse professionnelle de kora, ainsi

que la chanteuse, musicienne et auteure-compositrice

camerounaise Charlotte Dipanda. Leurs voix et leurs

musiques se mêleront pendant trois jours à celles d’artistes

locaux comme Boni Gnahoré, Redlights Dream, Lisa,

The One Armed Man, et bien d’autres. Une renaissance

attendue pour ce festival, dont la vocation est de mettre

en valeur les cultures africaines et de redynamiser

les vertus de la convivialité et de la tolérance. ■ C.F.

L’AFRIQUE FESTIVAL, Ostwald (France),

du 16 au 18 septembre. lafriquefestival.com

QUÊTE

CARTE AU TRÉSOR

Récit d’une trajectoire : des motivations

de l’exil à la construction de soi.

QUI EST-ON et d’où vient-on ?

C’est ce double questionnement, à la

fois banal et fondamental, qu’explore

la primo-romancière, partie sur

la terre natale de ses ascendants. Un

voyage tout en subtilité, qui emmène le lecteur dans les

labyrinthes de l’émigration, des choix et des contraintes,

de la transmission et de l’identité. Car que signifie l’exil

volontaire ou involontaire, à l’aune d’une vie, d’une lignée,

ou plus simplement au regard de l’histoire de l’humanité ?

« Je ne comprends pas comment tu as pu commencer ta vie

à Ajar, décider un jour de tout quitter, traverser la Mauritanie

puis la Méditerranée, arriver en France et enfin rejoindre

Paris alors que, moi, je ne vais même pas dans le 77 »,

s’enquiert celle qui, au moment de la mort de sa grand-mère,

choisit l’écriture pour explorer le canevas des origines et

de l’ineffaçable héritage de son histoire. Une quête sensible

et universelle, inspirée du parcours de son père. ■ C.F.

FANTA DRAMÉ, Ajar-Paris, Plon, 208 pages, 19 €.

ROMAN

FUITE DU TEMPS

Trois personnages, trois histoires,

un village. Une grande fresque

de l’Algérie, sur près d’un siècle.

CE N’EST PAS UN HASARD, si le titre

de son nouveau roman fait référence

au poème Chanson d’automne, de Paul

Verlaine : « Et je m’en vais / Au vent

mauvais / Qui m’emporte / Deçà, delà / Pareil à la feuille

morte. » Conçu à la villa Médicis, à Rome, où Kaouther Adimi

a été pensionnaire (promotion 2021-2022), ce texte nous

emporte dans les tourments et les tournants de l’histoire, de la

colonisation à la lutte pour l’indépendance, jusqu’à l’été 1992,

au moment où l’Algérie bascule dans la guerre civile. Au cœur

de ces remous, trois personnages : Tarek, Leïla et Saïd. Au fil

du temps qui passe et des aléas – de la guerre, des espoirs,

des déceptions –, chacun déroule son propre chemin, se

transforme. Et tandis que l’histoire s’écrit, entre eux, les liens

se font, se défont. Encore une fois, la sémillante auteure de

Nos richesses, prix Renaudot des lycéens 2017, nous entraîne

dans les récits oubliés et les destins croisés, les blessures

et les embellies, la réalité et l’imaginaire. Captivant. ■ C.F.

KAOUTHER ADIMI, Au vent mauvais,

Seuil, 272 pages, 19 €.

AFRIQUE MAGAZINE I 431-432 – AOÛT-SEPTEMBRE 2022 15


ON EN PARLE

JAZZ

KOKOROKO, FIÈVRE COLLECTIVE

Ils sont huit et DYNAMISENT LA SCÈNE LONDONIENNE

depuis quelques saisons.

C’EST AUTOUR de la trompettiste Sheila

Maurice-Grey que s’active ce groupe aux larges

latitudes, devenu l’un des nouveaux grands espoirs

de la scène londonienne grâce au single « Abusey

Junction », paru en 2018. Ce premier album

résume tout ce que l’on attendait de Kokoroko :

un mélange à fois subtil et foisonnant de jazz, de

highlife et de soul tendance seventies. Rajoutons-y

une touche d’afrobeat, et le tour est joué : Could

We Be More n’a pas besoin de grands discours pour

raconter une multitude d’histoires, des Caraïbes

à l’Angleterre, sans oublier le terreau artistique et

fondateur de l’Afrique de l’Ouest. Aux percussions,

Onome Edgeworth garde la cadence et varie les

rythmes, tout comme le batteur Ayo Salawu ou la

saxophoniste Cassie Kinoshi. Quant à la pochette,

elle mérite d’être encadrée, pendant que le vinyle

tourne en boucle sur nos platines… ■ S.R.

KOKOROKO,

Could We Be More,

Brownswood

Recordings/Bigwax.

VICKY GROUT - DR

16 AFRIQUE MAGAZINE I 431-432 – AOÛT-SEPTEMBRE 2022


LITTÉRATURE

CONVERGENCE

DES LUTTES

Dans une narration originale, JENNIFER

RICHARD revient avec une odyssée

historique, doublée d’un roman politique.

DR (2)

LE LIVRE S’OUVRE avec un carton d’invitation. Ota Benga

convie ses invités à la réunion de l’Amicale des insurgés, une

sorte de conférence-débat, dans une dimension parallèle. Mais

qui est cet hôte mystérieux ? Et que font tous ses convives réunis

autour d’une convocation pour le moins surprenante : « Mort

suspecte ? Mort précoce ou violente ? Vous pensez avoir été

assassiné ? Le cas échéant, vous estimez l’avoir été pour vos

idées ? Sortez de l’ombre ! » Ota Benga n’est pas un personnage

fictif. La romancière franco-américaine, d’origine

guadeloupéenne, et documentaliste pour la télévision,

en a entendu parler dans un guide de New York. Un

encart sur le zoo du Bronx y indiquait qu’il y avait été

enfermé dans la cage des singes, en 1906… À la fin

du XIX e siècle, ce Pygmée voit sa famille et sa tribu

décimées lors d’atrocités perpétrées par le système

colonial établi par le roi des Belges, Léopold II, dans l’État

indépendant du Congo. Récupéré par un pasteur, qui

l’amène aux États-Unis pour devenir une attraction majeure

de l’exposition universelle de Saint-Louis, il se donnera la mort

en 1916. Cette destinée poignante est au cœur de ce

nouveau texte sans concessions, aux allures de farce

macabre, politique et polémique. Après le très remarqué

Il est à toi ce beau pays (2018) sur la colonisation en

Afrique, puis Le Diable parle toutes les langues (2021)

et les mémoires fictives de Basil Zaharoff,

un marchand d’armes qui fit fortune lors de la

Première Guerre mondiale, ce troisième volet

poursuit le contre-récit de l’histoire officielle.

Construit en deux temps, on y découvre Ota

Benga qui raconte son histoire, et ce monde

parallèle, bizarrement fréquenté, auquel il

nous convie et où l’on retrouve Jean Jaurès,

Che Guevara, Thomas Sankara, Martin

Luther King, Rosa Luxemburg, ou encore

Patrice Lumumba… Tous assassinés pour

leurs idées et tous liés à son destin. Des

révolutionnaires, des idéalistes, engagés

pour leur cause, en sachant très bien qu’ils

mourraient, que leur « royaume n’est pas

de ce monde » et que leur récompense…

ils l’auraient plus tard. Puissant. ■ C.F.

JENNIFER RICHARD,

Notre royaume n’est pas de ce monde,

Albin Michel, 736 pages, 24,90 €.

AFRIQUE MAGAZINE I 431-432 – AOÛT-SEPTEMBRE 2022 17


ON EN PARLE

DESIGN

PASSION

ZELLIGE

L’Atelier Maloukti revisite

les CÉRAMIQUES

MAROCAINES

pour créer des objets entre

tradition et contemporain.

L’ART DU ZELLIGE, ces morceaux de terre cuite

émaillés, découpés un à un et assemblés pour

créer des motifs géométriques, a donné vie à des

œuvres d’art millénaires. Avec l’Atelier Maloukti,

l’architecte d’intérieur Nicolas Pascolini rend hommage

à cette tradition marocaine revisitant des objets de tous

les jours. Il fait arriver dans son atelier de Marrakech

les carreaux bruts de Fès, ville renommée pour la qualité

de sa terre argileuse, avant de procéder à la découpe en

bâtonnets, losanges ou étoiles pour créer des tesselles qui

recouvriront des tables, des plateaux en bois ou fabriqués à partir

d’anciens tamis à couscous, ou encore des miroirs. Chaque pièce

apporte une touche créative dans un appartement contemporain mais

a aussi sa place dans une maison traditionnelle marocaine, comme les

magnifiques riads et villas que l’Atelier a redessinés depuis son ouverture,

en 2020. Pour souligner l’esprit moderne de ses créations, Nicolas Pascolini a

travaillé avec les couleurs, introduisant des nouvelles teintes et des nuances

pastel, comme le rose et le vert, mais aussi avec les lignes. Les structures

des tables, en métal, ont été conçues pour obtenir des profils plus fins,

qui valorisent les motifs en céramique. ■ L.N. ateliermaloukti.com

DR (2)

18 AFRIQUE MAGAZINE I 431-432 – AOÛT-SEPTEMBRE 2022


Les motifs des vêtements

sont cousus et sérigraphiés

à la main, faisant de

chaque pièce une œuvre

d’art à part entière.

MODE

KATUSH, ÉTHIQUE

ET MODERNE

Le style unisexe de ce

label kényan restitue des

IDENTITÉS CULTURELLES

UNIQUES dans des tenues

pour le quotidien.

La designeuse

Katungulu Mwendwa.

ELIE ULYSSE - AWCA CREATIVES - MARTHE SOBCZAK - EMMANUEL JAMBO

LA DESIGNEUSE Katungulu Mwendwa a lancé sa propre

griffe, Katush, en 2014 et en a fait l’une de ces jeunes

marques qui conjuguent durabilité, culture africaine

et qualité artisanale. Katush est un surnom assez commun

chez les enfants dont le nom commence par « Kat », dans

la communauté de Nairobi où la styliste a grandi. Des jeunes

qui, comme elle, aiment un style décontracté et évocateur

en même temps, pensé pour vivre au quotidien dans un

monde globalisé, sans oublier leur identité ni leur héritage.

Les huit collections qu’elle a créées jusqu’ici s’inspirent

aussi bien des corsets perlés du Sud-Soudan que des robes

recherchées portées par les Wodaabe, un sous-groupe du

peuple peul, pour ensuite les décliner en tenues confortables.

Avec « One Manjano », sa dernière collection en date, qui a été

influencée par une carte postale représentant une femme au

début des années 1900 à Zanzibar, la styliste célèbre les savoirfaire

des artisans du continent. Son nom (« un jaune ») est une

expression swahilie pour dire que chaque pièce est unique.

En observant les robes traditionnelles swahilies

et la versatilité du caftan, porté à travers les siècles

par les hommes et les femmes, Katungulu Mwendwa a

dessiné des silhouettes fonctionnelles, adaptées à la vie

frénétique d’une ville en plein essor comme la capitale

kenyane. Tel un clin d’œil graphique à la carte postale,

les motifs organiques en noir, blanc ou ocre qui décorent

les pièces rappellent les travaux de l’artiste italien Giuseppe

Capogrossi, l’un des précurseurs de la peinture abstraite.

Ils ont tous été cousus et sérigraphiés à la main, faisant

de chaque vêtement une œuvre d’art à part entière.

Dans le but de soutenir une mode locale, responsable

et éthique, Katush travaille avec plusieurs partenaires

qui lui permettent, par exemple, d’importer le coton filé

à la main du Burkina Faso et de la Côte d’Ivoire ou le jersey

de la Tanzanie. Le cuir est sourcé et traité au Kenya, et

les boutons et les boucles sont réalisés à partir de corne

de vache ou de cuivre recyclé. ■ L.N. katushnairobi.com

AFRIQUE MAGAZINE I 431-432 – AOÛT-SEPTEMBRE 2022 19


ON EN PARLE

La terrasse

de l’établissement

accueille cinq

restaurants durant

l’événement.

SPOTS

Chez Afro Jojo, le chef relève

les plats avec des marinades

spéciales et des sauces originales.

GROUND

CONTROL MET

À L’HONNEUR

LA FOOD AFRO

Jusqu’à fin octobre, le continent investit les extérieurs

de l’ICONIQUE LIEU DE VIE CULTUREL PARISIEN.

CINQ RESTAURANTS AFRO en un seul lieu : la terrasse

du Ground Control, près de la gare de Lyon. L’ancienne

halle de la SNCF, transformée depuis 2017 en lieu de vie

et de culture, donne carte blanche à une nouvelle génération

de chefs afro-descendants avec le projet Ground Africa.

Parmi les équipes installées dans les vieux bus aménagés

en cuisines, on retrouve celle du BMK Paris-Bamako, qui

n’a plus besoin d’être présentée, ou du New Soul Food,

avec sa street-food afropéenne et ses grillades au charbon

de bois. Mais aussi de nouveaux visages afro-parisiens :

Boukan est le pari réussi de trois Guadeloupéens, qui

ont créé leur première carte pour ce projet. Ils proposent

une cuisine du terroir caribéen avec des plats de viande,

des crustacés ou des poissons boucanés (marinés et fumés

à l’étouffée), accompagnés de fluffy rice au lait du coco

ou de houmous de banane plantain. Chez Afro Jojo,

le chef, adepte d’une cuisine déstructurée, relève plats

et sandwichs avec des marinades spéciales et des sauces

originales à base de poivre vert de Penja ou d’épices du

Nigeria : le Jojolof Rice Bowl, avec poulet frit maison,

ragoût de haricots rouges et sauce maison à base de

piment antillais, étonnera vos papilles. Et si chaque resto

a des options végé, L’Embuscade propose une cuisine

totalement afro-végane : les fêtards parisiens connaissent

déjà le club (à Pigalle) et sa cantine inaugurée en 2019, les

autres apprécieront les portions généreuses et gourmandes

d’une cuisine métissée, déclinée en bowls et buns

pour l’occasion. ■ L.N. groundcontrolparis.com

FRED H - ELISE AUGUSTYNEN

20 AFRIQUE MAGAZINE I 431-432 – AOÛT-SEPTEMBRE 2022


SENESTUDIO

ARCHI

L’ALLIANCE ENTRE

INDUSTRIE ET CULTURE

Senestudio a créé un écrin aux volumes fluides pour accueillir

LA MAISON EIFFAGE, près du port autonome de Dakar.

TERMINÉE À TEMPS pour accueillir les premières expositions

à l’occasion de la biennale, la Maison Eiffage est un nouvel

espace culturel implanté dans la zone industrielle du port de

Dakar. Le projet a été conçu par l’agence Senestudio, basée au

Sénégal depuis 2007, comme une série de volumes imbriqués

et superposés qui créent des espaces polyfonctionnels ouverts

et transparents. Les pièces, distribuées sur trois étages, sont

éclairées par la lumière indirecte qui rentre par les grandes

verrières, orientées de façon à garantir le confort thermique

intérieur et à offrir une connexion visuelle constante avec

l’extérieur. Les trois grands arbres déjà présents sur le terrain

ont été conservés et intégrés dans l’architecture, ce qui

contribue à créer un microclimat et participe d’un effet

de dépaysement dans le contexte industriel du site. Tout

le projet se caractérise par cette volonté d’associer à une

esthétique soignée des dispositifs techniques qui assurent

le confort des visiteurs et l’écoresponsabilité du bâtiment,

équipé de panneaux solaires. Les plafonds en double

hauteur permettent notamment d’accrocher de très grandes

œuvres d’art de la collection du constructeur français, tout

en favorisant la ventilation naturelle et contrôlée. Le béton

brut de décoffrage, rouge et gris, donne une allure moderne

et épurée à la structure, en améliorant en même temps

l’isolation acoustique et thermique. ■ L.N. senestudio.net

AFRIQUE MAGAZINE I 431-432 – AOÛT-SEPTEMBRE 2022 21


CE QUE J’AI APPRIS

Nadia

Hathroubi-Safsaf

LA JOURNALISTE D’ORIGINE TUNISIENNE,

rédactrice en chef du mensuel Le Courrier de l’Atlas, signe une

enquête bouleversante sur les enfants des rues à Paris et alerte

sur l’urgence de les prendre en charge. propos recueillis par Astrid Krivian

Mes parents m’ont donné une belle éducation, en m’inculquant la générosité.

Ma mère était femme de ménage, mon père commis de cuisine, ils travaillaient dur mais ont toujours partagé. Ils

envoyaient de l’argent en Tunisie pour aider un voisin, accueillaient des personnes sans toit… Ça m’a structurée.

Un jour, alors que j’étais enfant, ma mère faisait part de sa préoccupation concernant mon avenir

professionnel à celle d’un camarade. Elle lui a répondu : « Ne vous inquiétez pas, on aura toujours besoin

de femmes de ménage ! » Cette phrase violente, pleine de mépris social, m’a marquée au fer rouge. En mon

for intérieur, je me suis dit que jamais je ne ferai ce métier.

Au lycée, une professeure nous a parlé du déterminisme social : environ 6 % des enfants

d’ouvriers obtenaient le bac. Je devais absolument en faire partie. Comme j’étais l’aînée, ma mère m’avait attribué

le rôle de locomotive : si je réussissais à l’école, mes frères et sœurs suivraient. J’avais

cette pression sur les épaules, mais ça a marché (et aussi pour ma fratrie). De pigiste

à rédactrice en chef, j’ai gravi les échelons, sans carnet d’adresses. C’est une fierté.

Je n’ai pas connu mes grands-pères. Je suis amputée d’une partie de mes

racines. D’où mon besoin de trouver un ancrage à travers mes romans, c’est une façon

de m’approprier mon histoire. Mon grand-père paternel est mort enseveli en effectuant

des travaux de terrassement, commandés par l’administration coloniale. Qu’il ait été

considéré comme indigène de sa naissance à sa mort est une douleur pour moi. Je vis

dans le pays qui a colonisé le sien. Même si j’aime la France et me sens pleinement

citoyenne, une bipolarité demeure. J’ai créé ma maison d’édition, Bande organisée,

pour transmettre nos histoires. Et que mes aïeux ne tombent pas dans l’oubli.

Mon livre Frères de l’ombre raconte le sacrifice des tirailleurs sénégalais

durant les deux guerres mondiales. Ils ont versé un lourd tribut à la France, « l’amère

patrie », mais ont sombré dans l’oubli : peu de gens connaissent le naufrage du paquebot Afrique, en 1920,

ou le massacre de Chasseley, en 1940, et leurs droits ont été minorés. La citoyenneté, c’est redonner à chacun

sa place dans le roman national, combler ces vides mémoriels. Et dire à ces descendants de soldats : vos aïeux

ont participé à cette histoire, vous lui appartenez.

Enfances abandonnées,

JC Lattès, 192 pages, 18 €.

Enfances abandonnées est née de la rencontre avec Fatiha de Gouraya, présidente de l’association

SOS Migrants mineurs. Face à la défaillance des institutions, elle se bat pour la prise en charge des enfants non

accompagnés qui vivent dans les rues du quartier Barbès, à Paris. Issus de situations familiales complexes ou

s’estimant sans avenir dans leur pays, ils viennent essentiellement du Maroc et d’Algérie. Alors que l’État pourrait

réquisitionner des places, comme il l’a fait pour les réfugiés ukrainiens. Il faut absolument les protéger de la

violence de la rue. En France, septième puissance mondiale, des gosses dorment dehors, et on trouve ça normal ? ■

DR

22 AFRIQUE MAGAZINE I 431-432 – AOÛT-SEPTEMBRE 2022


PATRICE NORMAND

« Même si j’aime

la France et me sens

pleinement citoyenne,

une bipolarité

demeure. »


274 rue Saint-Honoré 75001 Paris • 26 rue des Mathurins 75009 Paris

191 Faubourg Saint-Honoré 75008 Paris • 107 rue de Rennes 75006 Paris

Créateur de chemises originales depuis 1993


C’EST COMMENT ?

PAR EMMANUELLE PONTIÉ

CHAPEAU MOSSI

ET BAGUETTE DE MIL

DOM

Juillet, août. Chacun, d’une manière ou d’une autre, va prendre un peu de

repos, faire une pause, les pieds en éventail quelque part. Sur sa terrasse ou dans son

jardin, à l’étranger, au village. Justement, au village… L’occasion de fréquenter un peu

les anciens, de se remémorer leurs habitudes alimentaires, par exemple. Et pourquoi

pas, de rêver un peu. En ces temps très alarmistes concernant l’approvisionnement

en pain du continent, et sa dépendance assez surréaliste au blé

ukrainien (ou russe), dont l’exportation pâtit de la guerre, on peut se

demander comment on est passés de la galette de mil au petit déj

ou de l’igname bouillie en accompagnement d’un repas, que nos

grands-mères continuent à privilégier aujourd’hui, au pain blanc

fabriqué à base de blé. Bien entendu, la réponse est dans la bouche

de n’importe quel Béotien : le Nord a imposé sa céréale reine au Sud,

et la mondialisation aidant, la baguette « parisienne » est devenue

incontournable au pays du mil et du sorgho. C’est ballot…

Alors, en ces temps de villégiature, on peut se mettre à

rêver qu’une série de boulangers africains, amateurs de sensations

gustatives novatrices et branchées, lancent la mode de la baguette

de mil, des croissants d’igname ou des petits pains de fonio. Après

tout, la vague healthy food qui s’est abattue en Occident a bien mis

la galette de maïs, la miche d’épeautre et les croûtes sésame dans

les corbeilles. Le comble du chic chez les « bobo-bread » qui boudent

leur pain blanc, accusé de tous les maux contre la santé. On

trouve même des baguettes aux neuf céréales, que vous conseillent

des vendeurs bien incapables de vous donner leurs noms… Bref,

si l’Afrique a décidé que le pain était incontournable sur sa table,

autant en fabriquer du local, doper les cultures, créer de l’emploi et lancer la mode.

Après les Français « béret basque et baguette de pain », on pourra dire d’un Burkinabé :

« chapeau Mossi et baguette de mil » ! On peut rêver plus loin et imaginer déjeuner à

Paris avec un pain au sorgho importé du continent…

En tous les cas, depuis le Covid-19, on a dit et redit qu’il fallait privilégier les

circuits courts. Une règle confirmée en partie par la guerre en Ukraine et ses retombées.

Et si l’on ajoute le réchauffement climatique, il n’est pas exclu que l’Occident se mette à

cultiver du mil à la place du blé dans quelques temps. Il est plus résistant à la chaleur.

Et tout aussi goûteux. Si, si… On a le droit de rêver que la baguette de mil devienne la

baguette magique de demain ! ■

AFRIQUE MAGAZINE I 431-432 – AOÛT-SEPTEMBRE 2022 25


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