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Revue Lespwisavann N°1

SOMMAIRE : - Racisme anti-noir et colonisation française - De l'émergence d'une conscience politique - Asi chimen... On mété-an-zyé a Makalidé-péyi

SOMMAIRE :
- Racisme anti-noir et colonisation française
- De l'émergence d'une conscience politique
- Asi chimen... On mété-an-zyé a Makalidé-péyi

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Oct. / Nov. / Déc.

Racisme anti-noir

et colonisation française...

De l'émergence d'une

conscience politique...

Asi chimen...

On météanzyé a Makalidé-péyi

In Lespwisavann, Istwa & Sosyété - Revue Online - ISSN : 1634 - 0507


Image de couverture - détail de « Lasantral » - et illustrations : Luk...


Aux États-Unis, depuis 2008, c'est un afroaméricain

qui est président. Et ses

« frères », comme des lapins, même en

chaise roulante, continuent de se faire

descendre pour moins qu'un oui ou un non.

En Guadeloupe, un acte mémoriel veut

peser de tout son poids physique et financier

dans l'imaginaire des uns et des autres à

propos de l'esclavage. Pendant que les

descendants de colons européens

continuent d'avoir une position privilégiée

connue mais qu'on ne peut dire

publiquement sous peine de poursuites

judiciaires. D'ailleurs ils continuent de nous

traiter de « sales nègres »...

Kimoun ki pou bout épi tousa ?

YO oben NOU ?



Racisme anti–noir et

colonisation française

sous l’esclavage 1 .

ou

An pa nèg men NONM !

Raymond GAMA, Historien, Chercheur (mai 1995)

*

1 - L’historiographie coloniale française est particulièrement avare du mot

racisme. Vous ne le rencontrez quasiment pas, eut égard à la place réservée

dans les instructions comme dans les comportements ordinaires aux valeurs se

fondant sur le concept de « race ».

Est-ce à dire que le racisme n’a jamais existé à travers l’évolution socioethnique

des pays concernés ? Loin de là. Mais, c’est la notion d’esclavage qui

est le plus couramment usitée pour stigmatiser les rapports d’exclusion entre

« ethnies » en Guadeloupe et ailleurs, dans les colonies françaises de l’époque

moderne, en particulier.

2 - Nous employons dans le langage courant, des termes communs tels :

« ..à l’époque de l’esclavage… les esclavagistes… les Blancs… les Mulâtres…

les Nègres… » et il y en a d’autres tels : « les Békés… les Indiens… ».

Pourtant, c’est le concept de « race » qui a été le plus souvent utilisé du dixseptième

au dix–neuvième siècle et même dans les quelques décennies

écoulées dans la première moitié du vingtième siècle afin de repérer les

différences d’ordre ethniques dans ces pays. Nous pouvons considérer que la

1 Il s’agit à l’origine d’une conférence intitulée « Racisme et histoire » et tenue lors d’un diner.


fin du XX ème siècle ne s’est pas totalement affranchie d’un vocabulaire

particulièrement coloriste.

3 - Après 1848 (l’abolition de l’esclavage dans les colonies françaises), en

pleine période d’éclosion des théories racistes les plus osées que l’Europe ait

connue, les discours politiques entre autre, en Guadeloupe, sont très fortement

inspirés par des considérations raciales. Ernest Souques, le puissant usinier

des années 1885-1900, ne s’embarrasse pas de considérations humanitaires

en parlant des nègres.

4 - On peut en dire de même en ce qui concerne le béké martiniquais Fernand

Clerc. Par ailleurs, les violentes polémiques qui opposeront en Guadeloupe les

partisans de Hégésippe Légitimus à ceux de son ancien lieutenant Achille–

René Boisneuf, sont profondément marquées par les clivages qui séparent les

francs-nègres des mulâtres bon teint.

5 - Bref, par le concept et par le vécu la réalité ethnique semble occuper une

place spécifique dans les rapports sociaux à l’intérieur des colonies françaises

de l’époque moderne et contemporaine comme d’ailleurs en France.

6 - L’histoire en Guadeloupe et aux Antilles–Guyane, en général, dans sa

relation des faits, ose-t-elle une évocation non ambiguë de ce phénomène ?

Ce n’est pas sûr. Les raisons d’un tel comportement semblent liées,

premièrement, à la formation universitaire elle-même, dans le sens où

l’historien s’est longtemps contenté de l’approche socio-économique pour

éclairer les attitudes dites racistes ; deuxièmement, d’autres disciplines

universitaires telles l’ethnologie, l’anthropologie par exemple, font de l’analyse

des profondeurs de la représentation leur chasse gardée ce qui éloigne le

discours historique de ces champs somme toute ouverts à toutes les sciences

humaines. De nombreuses études qui datent des années 1950-70 ont eu

comme objet les nombreuses inter-relations qui lient les individus dans l’aire

caribéenne en particulier.

7 - Les expressions telles que : race, nègre, négresse, noir, blanc, métis,

mulâtre, nègre rouge, gens de couleur libre ou non-libre... etc, renvoient toutes

à une réalité objective selon les acteurs qui les emploient. L’historiographie

antillo-guyanaise restitue ces schèmes sans réellement les interroger.


Aussi, elle investit le discours ordinaire comme si le rôle dévolu ici à l’historien

doit être réduit à la photographie des systèmes passés, pourvus qu’il soit

reproduit le plus fidèlement possible. Ne devrions–nous pas, plus souvent qu’il

ne l’est, les interroger ?

8 - Le racisme précisément nous conduit vers une histoire des idéologies et des

représentations qui n’existe pas en Guadeloupe et en Martinique par exemple.

Et, bien que l’ethnologie et l’anthropologie aient investi depuis les années

cinquante ce domaine de recherche, l’historiographie antillaise laboure les

lisières de cette complexité laissant à d’autres le soin de défricher cet espace

incontournable pour la compréhension de la société guadeloupéenne et

caribéenne contemporaines.

9 - Hors de ce champ des « apparences », la chose a-t-elle une réalité ?

L’Unesco, par exemple, ne reconnaît pas les « races » et pour cela elle

s’appuie sur une évidence qui échappe à la majorité des individus qui vivent

aujourd’hui à la surface de la Terre (de quelque nationalité qu’ils soient : Il n’y a

pas une multitude de races, mais une espèce humaine fortement marquée par

des adaptations multiples. Je partage cette idée. Aussi, me demander

d’intervenir sur le thème de « racisme et histoire », chez nous, relève quelque

peu de la provocation. Soit. Relevons le défi.

10 - Vous imaginerez aisément mon embarras pour vous éviter une histoire de

l’esclavage, de son abolition, enfin de l’assimilation comme suprême effort pour

réaliser la devise républicaine : Liberté - Egalité - Fraternité, dans une vieille

colonie française ! J’ai choisi l’axe institutionnel et l’axe culturel pour tenter

d’éclairer ici l’idéologie et les représentations racistes. Évidemment, ce choix

est arbitraire et je peux dores et déjà vous préciser qu’il vous convie à suivre un

observateur qui ne cherchera pas à voiler sa propre opinion de la chose

étudiée.


I - Institutions et racisme

11 - La réalité institutionnelle, par exemple dans la colonie de Guadeloupe des

débuts de l’implantation française, reflète autant la nature des difficultés

rencontrées par les initiateurs de grandes compagnies afin de mettre en place

des occupations territoriales lointaines que la volonté exprimée par les

décideurs délégués localement pour faire face à des situations nouvelles. Tous

agissent sous l’égide d’abord des actionnaires (cf. des compagnies) et ensuite

du pouvoir royal. Le système d’exploitation dominant imposé en Guadeloupe,

vers 1643 environ (et qui sera supprimé en 1848), c’est l’esclavage des

nègres ! Il en sera de même à la Martinique à cette période, plus tard en

Guyane, à l’ile de la Réunion, à l’ile Maurice… etc.

Que l’esclavage des Africains ait été délibérément choisi comme mode

de mise en valeur des colonies françaises en général, dès le début du 17 ème

siècle, constitue en soi le véritable problème qui ressort d’une interrogation sur

la racisme en Guadeloupe, en Amérique en particulier et dans les colonies

françaises, en général.

I/ Quand le précédent catholique nous amène

aux origines du préjugé racial dans la Caraïbe

12 - Dans une étude consacrée à l’installation des Espagnols après 1500 à

Hispanola, H. Tolentino (p.20, 1984) nous propose de nous arrêter sur le

fondement ontologique de l’esclavage moderne. Il écrit :

« Dans le cadre du jus naturalis de la civilisation occidentale, l’esclavage

n’avait pas d’assises théoriques. Il fallait, pour justifier sa validité, recourir au

jus gentium ou à la thèse du péché originel. Cette dernière plaçait les hommes

non baptisés en marge des principes religieux qui reconnaissaient l’égalité des

hommes entre eux et devant Dieu. » 2

13 - L’Occident veut nous laisser croire qu’il détermine les rapports à l’autre non

en fonction de sa propre cosmogonie, mais selon une approche qui serait la

plus naturelle au monde, la voie de la Raison, idée maitresse, instituée au

XVIII ème siècle. Or, ce qui paraît le mieux partagé par tous les peuples de la

Terre, c’est fonder l’existence de « l’autre » selon sa propre organisation que

2. H. Tolentino, Origines du préjugé racial aux Amériques, Ed. Robert Laffont, Paris, 1984, p. 20


l’on se fait de l’univers. Prendre la mesure de « l’autre » précisément à partir de

la représentation que l’on se fait du monde, telle est l’une des clefs de la

pensée humaine. Toutes les civilisations en « découvrant l’autre » ne

produisent pas nécessairement du « racisme ». Ce ne serait donc pas à ce

niveau qu’il nous faudrait considérer la particularité de l’origine de la traite

moderne initiée dès 1454 par les Portugais, suivie par une extension, sans

précédent, de l’esclavage des Africains, devenus, pour la circonstance des

Nègres.

14 - Le fils de Cham est maudit et par la volonté de Jéhovah il est fait

«esclave» dit la Bible... Le christianisme, ou plus exactement le catholicisme

ibérique, lisuthanien et d’autres, établit de prime abord une inégalité de

destinée entre les hommes, tous pêcheurs à l’origine. Le baptême étant le seul

moyen du rachat, il convient de considérer les « autres » en général comme

inégaux, dans l’impossibilité existentielle de sauver leur âme de pêcheur. Alors,

pourquoi l’Afriquain baptisé est-il confiné dans le statut social de l’esclave

méprisé ? Il est vrai que dans certains cas celui–ci pouvait acheter sa liberté.

Mais, en dépit de ce geste d’affranchissement, l’homme de couleur libre garde

précisément une couleur, pour ne pas dire une tare. Le phénotype prime le

baptême.

15 - S’il faut, très justement, prendre en compte la remarque selon laquelle il

n’y a pas une suite de cause à effet, entre stéréotype racial et racisme 3 , les

sociétés coloniales caribéennes et américaines se sont constituées, pour le

moins, sur une base psychologique et relationnelle consubstantielle au

fondement de leur naissance et de leur pérennisation : le racisme anti-indigène

et anti-nègre. Il convient de souligner que les deux termes cités traduisent

réellement l’étendue du phénomène racial dans ces espaces.

Toutefois, le phénotype noir prime dans l’échelle de cette

représentation. La marginalisation extrême de ce stéréotype dans le Nouveau

Monde est la source d’une profonde relation raciale constitutive des

colonisations moderne et contemporaine.

Quelle justification donne-t-on à cette représentation particulière,

réservée à l’Afriquain ?

16 - La Compagnie des Isles d’Amérique fut instituée afin de donner corps à la

3. Jean-Luc Bonniol, La couleur comme maléfice, Ed. Albin Michel, Paris, 1992.


colonisation française dans la Caraïbe à partir de Saint-Christophe. Les iles

choisies sont celles de Sainte-Lucie, de Dominique, de Martinique et l’archipel

de la Guadeloupe. Très précisément, à Sainte–Rose, en Guadeloupe, les

conflits de personnes opposant les deux principaux chefs (ayant fait leur

expérience à St-Christophe), de l’Olive et du Plessis, ouvrit une période

d’anarchie qui se concrétisa par la prise en main personnelle de l’île de St-

Christophe par de Poincy, celle de la Guadeloupe par le sieur Houël qui y

débarqua en 1643, celle de la Martinique par le sieur du Parquet qui remplace

son oncle d’Esnambuc.

17 - Petit à petit l’autorité royale se substituera à l’aventure individuelle. Afin de

palier le manque d’autorité de la Compagnie des Isles d’Amérique le pouvoir du

roi s’affirmera à travers des institutions nouvelles. Le 29 avril 1646, soit onze

ans après l’installation des premiers Français sur ces terres d’Amérique, une

lettre du roi institue un Conseil Souverain chargé de régler les nombreux

différends qui opposaient entre eux divers représentants de la Compagnie des

Isles d’Amérique. Il s’agit en quelque sorte d’une autorité judiciaire

extraordinaire dans la mesure où elle applique certes des édits et arrêtés

royaux particuliers, mais surtout elle crée des mesures spéciales répondant à

l’usage afin de « protéger la sûreté et la liberté civile».

Sûreté et liberté, pour qui ? C’est là toute la question.

18 - D’Esnambuc ayant capturé un navire négrier espagnol s’empara de la

cargaison qu’il emmena à St Christophe : tel serait l’une des premières traces

d’une masse africaine servile dans ces terres d’Amérique française. Selon le

révérend Père Raymond Breton, c’est à la fin de la pentecôte 1643, que le

«capitaine Drovant débarque soixante, tant nègres que négresses», au quartier

de Basse–Terre (sous le vent) en Guadeloupe. Vers le mois de décembre de la

même année, un navire anglais y arrive chargé d’un grand nombre de « nègres

et négresses ». Ces chargements sont achetés par le seigneur-propriétaire

Houël. Contre 1700 livres de pétun (tabac) il revendit ces nègres aux habitants

de la colonie. A l’arrivée de Houël en Guadeloupe les seuls nègres esclaves au

nombre de 56 se trouvaient semble–t–il à Vieux–Fort.

19 - Tel nous semble les premiers approvisionnements massifs en « bois

d’ébène » de la dite colonie. La chose en bien des points pourrait ressembler à


ce qui s’est passé dans toutes les autres colonies en question. Elle n’est en

rien exceptionnelle dans la mesure où le système de l’esclavage est déjà bien

établi dans l’espace américain. Pourtant, à l’origine de la colonisation de la

Guadeloupe, l’initiative est ici personnelle et répond aux prétentions d’un

homme ambitieux qui lie son enrichissement individuel à l’épanouissement de

la puissance royale sinon à l’enrichissement de la compagnie. Cette courte

période nous trace les conditions dans lesquelles l’esclavage s’installe en

Guadeloupe. C’est un mode de production qui paraît sous tous les rapports

bien plus rentables que le système d’engagement (les 36 mois, engagés par

les habitants et par la compagnie) qui semble bien peu efficace dans la mise en

valeur des terres habituées (terres concédées à des habitants).

20 - En effet, il n’est pas inintéressant pour notre propos de souligner ici le fait

que l’intention première de la Compagnie des Isles d’Amérique : installer une

colonie de peuplement européen en vue de cultiver du tabac. Le moteur

précisément de cette colonisation c’est le commerce, sa rentabilité, sa

pérennisation bien sûr. Or, dès que les premières difficultés apparaissent

(adaptation très problématique au milieu, chute des cours du pétun en Europe),

la question qui se pose aux promoteurs de l’entreprise c’est de changer de cap,

de trouver une nouvelle spéculation. Ce sera la canne à sucre déjà grandement

exploitée par les Portugais au Brésil. Moins de dix ans après l’installation des

premiers colons à Sainte-Rose l’achat en masse de nègres afin de développer

la production de sucre de canne, ouvre l’ère esclavagiste en Guadeloupe.

21 - Aussi, lorsque le Conseil Souverain s’occupe de la sûreté et de la liberté

civile, c’est de la sûreté et de la liberté civile des grands comme des petits

blancs de la colonie qu’il s’agit et non celles des esclaves tous d’origine

africaine. Le cadre de la société esclavagiste définit les pouvoirs des uns et les

limites des autres. Quoique le statut des habitants (grands blancs) soit au -

dessus de celui des engagés (petits blancs) le substrat économique et social

est posé sur le développement d’une représentation particulière de l’esclave

d’origine africaine. Malgré les premiers baptêmes réalisés par les curés

dominicains assidus à la tâche, la couleur du nègre le condamne à une

infériorité congénitale. D’où, me semble–t–il, les mesures adaptées à la

discrimination par la couleur.

22 - Pour établir une telle réalité et surtout l’institutionnaliser, seule la


chosification des nègres s’accordera avec une telle vision. En 1655, le Conseil

Souverain annule la vente de deux négresses. Elles ne peuvent être vendues

distraites de la propriété dont elles dépendent. En effet, les biens du sieur Jean

Dumont, habitant décédé, comprenaient une terre et deux esclaves. La vente

de ces biens semble se dérouler tout naturellement selon le principe de

l’individualité de ceux ci. Le tribunal colonial en décide autrement et annule

cette procédure jugée « contraire à l’usage ». C’est–à–dire que les deux

femmes négresses ne peuvent être vendues séparément du foncier auquel

elles sont rattachées. Biens immobiliers, meubles et autres objets du même

propriétaire ne peuvent pas être distraits lors de la vente. On peut, à priori,

croire qu’il s’agit de cela dans l’esprit des législateurs coloniaux. En réalité il ne

s’agit point d’une généralité de cette sorte. Un objet quelconque ayant

appartenu à ce monsieur aurait bien pu être vendu à part. Le Conseil

Souverain exprime un état de fait : la chosification de l’esclave d’origine

africaine est entachée d’une particularité, son existence se fonde sur la mise en

valeur de l’habitation, de la terre, propriété du maître. Il est considéré tel un

bien meuble et en même temps tel un objet singulier car s’il ne peut être vendu

comme le mobilier du sieur Dumont. Il peut l’être solidairement à la terre à

laquelle il est attaché. Son existence en tant qu’objet est strictement balisée.

Celle - ci se définit par rapport à l’habitation sur laquelle l’esclave est rivé. Nous

sommes au début de la colonisation et donc la mobilité de la force de travail est

strictement contrôlée. Cet objectif de nature économique et sociale conduit les

premiers maîtres d’esclaves à annihiler tout genre à l’esclave, à le chosifier tel

un membre solidaire de la terre à mettre en valeur. L’objet ici n’a même pas

d’individualité propre. Son identité se définit par le fait d’être attaché à un

maître et à la terre qui appartient à ce dernier.

23 - Cette attitude trouve toute sa signification dans l’exploitation de la force de

travail de l’individu ainsi identifié et seule la dangerosité (tel l’outil non maîtrisé)

de celui - ci le fait craindre au point de le supprimer en cas de nécessité. C’est

ainsi que le 21 août 1660, cette haute instance qu’est le Conseil Souverain

autorise les habitants à vendre et même à tuer les nègres marrons qu’ils

estimeraient (par eux - mêmes) voleurs ou meurtriers. La justice s’applique à

l’encontre de l’esclave à la porte même du maître. Les mesures

discriminatoires ne feront que compléter un état de fait singulier. Le 15 mars

1666, le conseil arrête l’interdiction aux nègres de se rassembler sur les

habitations pour quelque cause que ce soit afin d’éviter toute tentative d’actions


solidaires.

24 - En somme, la juridiction locale exprime les peurs et craintes que font naître

les licences des maîtres vis à vis de leurs esclaves. De ce fait, pour pouvoir

exister et se pérenniser la société esclavagiste organise de mieux en mieux la

discrimination. L’acte judiciaire vise en premier lieu à éviter les attitudes qui

arbitrairement minimiseraient la marginalisation du nègre. Il s’agit, dans le

premier âge de la colonisation de fixer des conduites susceptibles d’éviter des

déséquilibres pouvant mener à la perte du système tout entier. Il s’agit, dans le

cadre des institutions, d’éviter des particularismes (bons et mauvais maîtres).

La dynamique discriminatoire est en marche et ses rouages petit à petit se

mettent en place.

25 - Louis XIV décide de diriger personnellement la France en 1661. Cette

prise en main du royaume se concrétise entre autre par la constitution d’une

nouvelle compagnie (Compagnie des Indes Occidentales en 1664). En 1670, le

roi encourage la traite négrière en exonérant les particuliers pour le transport «

des nègres de la cote de Guinée aux isles d’Amérique ». 4 4 Deux années plus

tard, en 1672, cette exonération est portée à 10 livres par « tête de noir qui

sera passée de la Cote de Guinée aux Isles.» Mais, en 1674 le rattachement

direct des colonies à la couronne de France provoque la réorientation de la

gestion de celle–ci et une liberté de fait accordée à tout sujet du roi en matière

de commerce colonial.

26 - C’est la raison d’état qui justifie la prise en main de la question coloniale

par les services compétents du gouvernement royal, en l’occurrence la marine 5 .

Colbert, ministre de la marine, chargé des colonies installe deux commissions

dont l’objectif était de trouver les meilleures solutions à appliquer aux colonies

précisément en matière de travail, d’esclavage en somme. Les de Blénac,

Begon6 6 ... entre autres se mettent à la tâche et en mars 1685, le roi Louis XIV

4. Par arrêt du Conseil d’Etat daté du 26 aout 1670, une exonération de 5% par tête de nègre est accordée à tous ceux

qui assurent ce commerce des cotes africaines aux Amériques.

5. Devant les abus constatés lors de ce premier âge de la traite française, Louis XIV décide que « nul vaisseau ne

pourra aller à l’Amérique qu’en vertu d’un passe – port de la Cour ». cf. Annick Le Douget, Juges, Esclaves et Nègres

en Basse-Bretagne, -1750-1850, Ed. compte auteur, 2000, Spezet (France), p. 79

En janvier 1716 et avril 1717, des « lettres–patentes » sont accordées à quelques villes portuaires en vue d’un libre

commerce avec les colonies : ce furent d’abord Nantes, Bordeaux, Rouen et La Rochelle puis l’année suivante, Brest

et Morlaix.

6. Le premier mémoire, daté du 20 mai 1682, est signé par l'intendant Jean-Baptiste Patoulet, et approuvé par Charles

de Courbon, comte de Blénac. Le deuxième, daté du 13 février 1683 est signé par son successeur, l'intendant Michel

Bégon.


peut rendre un édit en conseil concernant, « la discipline, l’état et la qualité des

nègres esclaves aux Isles d’Amérique ».

Le Code Noir est édité et en soixante articles règle le sort des esclaves des

colonies françaises. Sous l’angle institutionnel, la destinée physique,

symbolique et affective, selon Louis Sala-Molins, de toutes personnes de

couleur est scellée. Nous sommes à l’étape de la consécration du système

social basé sur la discrimination par la couleur, et par extension à des

représentations ultérieures, par la race.

II / Des considérations de toute nature

inspirées par l’expérience coloniale concrète

27 - Selon diverses considérations l’on tentera alors de justifier cette acquisition

du processus colonial moderne. Des environnementalistes et naturalistes ne

pourront pas voiler les préjugés qui fondent ce type de représentation. Mgr le

Duc de Ponthièvre, Louis Jean - Marie de Bourbon, Amiral de France en 1762,

justifiait en ces termes le choix porté sur les Afriquains :

« La chaleur de ces climats, la température du nôtre ne permettaient pas aux

Français un travail aussi pénible que le défrichement des terres incultes de ces

pays brûlants; il fallait y suppléer par des hommes accoutumés à l’ardeur du

soleil et à la fatigue la plus extraordinaire. De là, l’implantation des nègres

d’Afrique dans nos colonies.»

L’argument de l’infériorité des noirs d’Afrique, sans être affirmé ici ne manque

pas de s’appuyer sur des considérations naturelles. Et précisément, c’est la

meilleure accoutumance des noirs aux climats chauds qui est avancée par

l’amiral de France afin de justifier leur implantation « dans nos colonies ».

Pourquoi fallait–il alors que cette implantation soit imposée, que pendant plus

de trois siècles des navires négriers sillonnent l’océan Atlantique avec leur

funestes cargaisons de bois d’ébène ?

L’esclavage des nègres c’est une nécessité, telle semble être l’opinion

commune à la vielle de la Révolution Française.

28 - Mais au – delà de ce discours speudo–scientifique l’humiliation reste le

moteur qui supporte la domination esclavagiste.

Une décision du ministre de la marine en 1766 éclaire davantage l’hypocrisie


de considérations environnementalistes : « Il importe au bon ordre, de ne pas

affaiblir l’état d’humiliation attaché à l’espèce noire dans quelque degré qu’elle

se trouve» 7 . Par la voie d’une de ses plus hautes autorités le gouvernement de

la France réaffirme sa volonté, son attachement délibéré à la discrimination liée

à la couleur de la peau.

Toutefois, il y a lieu de reconnaitre que « ces nègres esclaves font fleurir notre

commerce et notre navigation de manière à exciter la jalousie et l’envie des

Anglais », écrivait le procureur du roi Valin à l’amirauté de La Rochelle en

1776 8 .8 En somme, la discrimination gomme l’intérêt égoïste des nations

européennes qui se fonde sur la supériorité de « l’espèce blanche ». Cette

dernière discrimination se justifie par la suprématie qu’exerce la « vision de la

civilisation occidentale » sur l’environnement naturel et social.

29 - C’est Granier de Cassagnac qui affirme que,

«… l’esclavage adouci comme il l’est par la religion et par les moeurs, qui se

borne en général à un patronage, à une tutelle, a pour effet certain, infaillible,

d’amener avec l’aide du temps la population africaine à peu près entière à la

vie civilisée. Si bien qu’un nombre considérable de créatures humaines qui,

restées en Afrique y auraient vécu et y seraient mortes dans l’idolâtrie et dans

la barbarie se seront trouvées introduites par la servitude à la vie morale et

intelligente du Christianisme». 9

30 - En France, la défense faite par déclaration royale à « tout Noir ou Mulâtre

de rentrer dans le Royaume » 10 , constitue une offensive raciste notoire. Des «

dépôts de Nègres » sont mis en place afin de nettoyer les villes portuaires

après que la maréchaussée ait vidé les rues des agglomérations de leurs

encombrants personnages 11 .11 En fait, il s’agit d’arrêter tous les hommes de

couleur non libres ainsi que ceux de couleur libres n’ayant pas de passeport

(billet portant le nom, l’âge ..etc). Ceux qui étaient mariés à une Blanche

pouvaient échapper à l’arrestation si leur union était déclarée chez un notaire.

Sur les navires en rade, le procureur du roi, accompagné d’un huissier et d’un

cavalier de la maréchaussée perquisitionnait en distribuant de fortes amendes

aux capitaines qui cherchaient à cacher les Nègres à bord. Au sous – sol de la

7. In Germain Saint – Ruf, L’Epopée Delgres, 2e éd., Ed. L’Harmattan, Paris, 1977, p. 19

8. Op. cit, A. Le Douget, p. 79

9. Idem, p.19 ; … l’auteur indique que la présente fut affichée sur les murs de Paris

10. Op. cit, Annick Le Douget, p.45

11. Idem…A l’exemple de Brest dont le dépôt servait à Morlaix, Quimper et Saint – Brieuc


forteresse de Brest qui servait de « dépôt » dans cette ville, il y avait deux

salles réservées aux Nègres. Elles pouvaient contenir chacune 20 à 30

personnes, mais l’une était réservée aux hommes et garçons et l’autre aux

femmes et fillettes. Les conditions matérielles étaient relativement bonnes

quand on connaît le sort réservé à ces mêmes individus dans les colonies(lit,

matelas, traversin, drap…, une nourriture comprenant de la viande, trois

promenades par semaine…tout cela aux frais du propriétaire) 12 . Enfin, le

réembarquement se faisait la veille de l’appareillage sous le contrôle du

capitaine et sans aucune considération sur la colonie d’origine du Nègre 13 . Les

maitres voyaient d’un très mauvais oeil le retour des libres de couleur et

préféraient que la mesure s’appliquait aux hommes de couleur non libres

uniquement.

31 - Concernant la pérennisation de la situation de ceux qui trouvaient un

conjoint il fut décidé non seulement de ne plus tolérer le mariage entre Noirs et

Blanches (1778), mais d’interdire que les Noirs portent une épée, un couteau et

que les curés et notaires ne les nomment ni sieur, ni dames. Le sieur

Devaisse, rédacteur de ces règlements précise que les derniers « Noirs de nos

colonies ne pourront jamais acquérir domicile en France », selon le principe qui

veut que l’ « On ne peut réclamer ici la faveur de la liberté ni les maximes qui la

regardent comme attachée à l’air que l’on respire dans le royaume » 14 .

Rappelés en 1788 par le ministre de la marine, ces textes s’appliquant aux

hommes de couleur séjournant en France resteront en vigueur jusqu’aux

décrets de 1792 qui affirment que « Tout individu est libre aussitôt qu’il est en

France ».

32 - Dans l’océan indien, la rigueur raciste n’est pas moins affirmé et

vigoureusement soutenue. En 1769, le nouveau « gouverneur général de l’Isle

de France et de Bourbon » (l’ile Maurice et l’ile de la Réunion), Dresnay des

Roches, trouve que les noirs de Madagascar « sont mous, paresseux, inaptes,

sujets à aller marron et peu ou point propres à la population… Il est de l’intérêt

de la colonie que ces mêmes noirs soient excités au travail par l’exemple d’une

autre espèce de nègre :

12. Toutes ces informations nous viennent de l’étude de A. Le Douget, op. cit, p.45-5

13. Idem ; en 1780, quatre Nègres et Mulâtres sont refoulés vers la Martinique alors que l’un d’entre eux venait de la

Guadeloupe, un autre de Madagascar et que l’on ignorait totalement la provenance des deux autres.

14. Ibidem, p.54


ceux de la cote de l’Angola sont connus pour etre bons cultivateurs, adroits, et

les femmes aussi fécondes que portées au travail » 15 .

33 - Mais, son principal souci étant le marronnage il rédige des règlements qui

seront enregistrés par le roi. Des compagnies d’hommes de couleur libres

(mulâtres et nègres) sont lancées à la course dans les forêts contre les

marrons. Il leur est proposé « une gratification qui peut être fixée à 50 ou 60

livres par tête de nègre qu’ils arrêteront.» Fier de son oeuvre, cet être parvenu

au comble du plus profond mépris que l’on puisse nourrir pour un homme, fut –

il esclave, écrit au ministre : « J’ai pris sur moi d’exiger de chaque esclave pour

sa liberté un noir marron fugitif depuis plus an.» Avec l’aval de son ministre il

peut constater qu’il ne reste que « quinze nègres marrons » en 1770 16 . Vouant

une curieuse admiration à la rigueur judiciaire il n’hésite pas à se prononcer

contre la modération qu’il trouve chez l’intendant à propos d’une affaire mettant

en cause un noir : « Je ne peux convenir avec vous que les lois

soient les mêmes pour l’esclave et pour l’homme libre. La multitude des uns, et

leur intérêt naturel à se défaire des autres obligent à une rigueur peut – être

injuste mais malheureusement nécessaire ».

34 - La Révolution Française se montrera particulièrement hésitante dans les

premiers temps, concernant la question de l’esclavage. Entre 1792 et 1794, elle

fera montre d’un anti–esclavagisme délibérément teinté d’opportunisme. En

mai 1791, l’Assemblée Nationale qui a décidé de laisser à la discrétion des

assemblées locales les demandes de législation concernant la situation des

personnes non–libres, précise sa position :

« L’Assemblée Nationale a pu prendre cet engagement parce qu’il ne s’agissait

que d’individus d’une nation étrangère qui par leur profonde ignorance, les

malheurs de leur expatriation, la considération de leur propre intérêt,

l’impérieuse loi de la nécessité, ne peuvent espérer que du temps, du progrès

de l’esprit public et des lumières, un changement de condition qui, dans l’état

actuel des choses serait contraire au bien général et pourrait leur devenir

également funeste… » 17

35 - Devant le mécontentement des Blancs notamment de Saint–Domingue,

15. Op.cit, A. Le Douget, p. 155-156

16. Op. cité, A. Le Douget, p.155-156

17. A. Lacour, La Guadeloupe, T II


Barnave indique :

« En raison de l’effrayante disproportion qui existe entre le nombre des Blancs

(33.000) et celui des esclaves (450.000), il faut pour contenir ceux–ci que le

moyen moral vienne à l’appui de la faiblesse des moyens physiques. Ce

moyen moral est dans l’opinion que met une distance immense entre l’homme

noir et l’homme blanc. C’est dans cette opinion qu’est le maintien du régime

des colonies et la base de leur tranquillité. Du moment que le Nègre pourra

croire qu’il est l’égal du Blanc, il devient impossible de calculer l’effet de ce

jugement d’opinion. Ce sont les préjugés qui sont la sauvegarde de l’existence

des Blancs dans les colonies… » 18

36 - B. Gouly, député de l’Isle de France (Ile Maurice) à la tribune de

l’assemblée s’écrit :

« … Français, quoique vous puissiez faire, vous ne l’élèverez jamais jusqu’à

vous, cet homme noir. Les hommes naissent libres et égaux en droits ;

cependant l’inégalité physique et morale existe partout et partout le faible se

soumet de lui–même au plus fort. Cette égalité de droits… ne peut être sentie

par les peuples qui n’obéissent qu’à la force… Aussi, l’homme brut touche - t –il

de très près à l’orang–outang dans ses habitudes et dans ses gouts. Tel est le

peuple nègre de l’Afrique… » 19

37 - Concernant l’opinion généralement admise en cette fin du XVIII ème siècle,

Annick Le Douget met à notre connaissance un document des archives du

Finistère qui s’intitule, De l’influence des lois civiles sur notre conscience,

réflexions sur l’esclavage, d’un anonyme quimpérois, dont la philosophie en

matière d’esclavage ne manque de surprendre. « Les esclaves sont égaux

entre eux, comme zéro est égal à zéro, c’est–à–dire que dans leur égalité ils

n’ont plus aucun droit.»

Et, voilà que l’on ne peut être « injuste par rapport à un homme qui n’a aucun

droit.» Garantissant ses conseils aux maitres l’anonyme de Quimper propose,

« il faudra leur faire aimer l’esclavage. Mais, le titre d’esclave lui même est si

odieux que, quelque avantageuse soit la condition de l’esclave, il ne pourra

jamais l’aimer s’il sent qu’il est esclave… Sans diminuer la pesanteur de leurs

chaines, il leur fera croire qu’ils ont une ombre de liberté. Le moyen le plus

court pour y parvenir c’est de les tromper par un fantôme de propriété. »

18. Cité par V. Schoelcher

19. Idem, Op. cité, A. Le Douget, p. 55


Avant de conclure, « lorsque le maître n’a en vue que de resserrer les noeuds

de l’esclave, l’esclave imbécile croira acquérir une certaine propriété, parce

qu’au lieu d’acquérir le droit de servir toujours, il s’imagine acquérir celui de

jouir toujours. » 20

38 - La fin du XVIIIe siècle voit s’affirmer dans les colonies une aristocratie

créole fondée sur le privilège de la couleur. Une aristocratie créole, qui selon

Gaston–Martin, n’est « pas moins entichée de ses privilèges que celle de la

métropole, plus arrogante parce qu’elle ajoute à de communs mépris de caste,

un mépris de race plus exclusif encore : toute contamination de sang y est tenu

pour une tare irrémédiable.» 21 Cette aristocratie créole ne s’en tenait pas à

l’exploitation de la force de travail des esclaves venus d’Afrique, mais elle

pratiquait elle – même la traite, soit dans le cadre, dirait-on aujourd’hui de la

sous – traitance de marchandises de traite 22 , soit en faisant directement

la traite elle – même. 23 23

- Malgré ces positions radicales, la Constituante accorde par le décret du 4 avril

1792 l’égalité aux hommes de couleur libres. Il ne faut certainement pas

négliger la capacité d’influence des libres de couleur présents sur le sol

Français notamment à Bordeaux où ils sont plus d’un millier.

III / Bonaparte et les nègres

39 - Le retour du contre – amiral Lacrosse en Guadeloupe au début de l’année

1801 marque une offensive brutale de l’administration coloniale contre les

hommes de couleur. Des arrestations, emprisonnements et pendaisons se

multiplient provoquant la brutale réprobation de certains officiers de couleur. Au

mois d’octobre 1801, on assiste à un véritable « coup d’Etat » mené par Ignace

qui emprisonne le représentant du gouvernement. Dès lors dans toutes les

catégories sociales s’affirment des solidarité au mouvement, ce qui conduit à la

mise en place d’un « Gouvernement provisoire » avec à sa tête Magloire

Pelage, un mulâtre, le plus gradé des militaires. Va – t –on assister à un

dépassement historique de la discrimination par la couleur dans cette colonie ?

20. Idem, p.155-156

21. Op. cité, Germain Saint – Ruf, p.21-22 , selon Gaston – Martin, Histoire de l’esclavage dans les colonies

françaises, Paris, 1948

22. Vers 1753-1754, « quelques caboteurs des iles de la Martinique et de Saint – Domingue portent parfois ici (en

Louisiane, s p nous)) des nègres qu’ils achètent à bord de négriers qui se trouvent en vente dans l’une et l’autre de ces

iles » in A. Le Gouget, p. 150, qui reprend le gouverneur de la Louisiane, Louis Billoart de Kerlérec (1704-1770)

23. Notamment au cours de la période révolutionnaire, à la fin du XVIII ème et au début du XIX ème siècle


40 – Le 6 mai 1802, c’est le débarquement de la flotte de près de 4.000

hommes commandée par le général Richepanse, venu rétablir l’esclavage en

Guadeloupe. Le système est officiellement remis en place, le 16 juillet 1802. La

période bonapartiste se distingue selon Germain St Ruf, « …avec des insultes

et des humiliations qui sentaient bon le plus pur racisme ». 24

Le ministre de la marine du consulat, Decrès rapporte en des termes

particulièrement choquant après les premières plaintes de Lacrosse : « Je suis

trop Français pour être cosmopolite et de même que Sparte et des Ilotes, je

veux des esclaves dans nos colonies. La liberté est un aliment pour lequel

l’estomac des nègres n’est pas encore préparé ; je crois qu’il faut saisir toutes

les occasions pour leur rendre la nourriture naturelle, sauf les assaisonnements

que commandent la justice et l’humanité.» 25 Dans la suite du rapport il ajoute :

« J’abonde donc dans le sens du Contre Amiral Lacrosse, je crois qu’il faut

envoyer une force considérable à la Guadeloupe non pour la réduire à ce

qu’elle était, mais à ce qu’elle doit être.» 26

En France, plusieurs textes réitèrent la volonté du gouvernement de ne pas voir

se développer une présence de couleur sur le territoire métropolitain. L’arrêté

consulaire du 02 juillet1802 interdit le sol de France aux hommes de couleur.

Le ministère de la justice renouvelle l’interdiction de mariage entre homme de

couleur et Blanches. Le conseiller d’état, Réal demande aux préfets de

rechercher les hommes de couleur qui se seraient dérobés à la loi en

s’installant frauduleusement dans les villes ou autres de la métropole.

41 - Un peu plus tard, sous la Restauration, la qualité de meuble de l’esclave

n’échappe pas à la Cour Royale de Rennes, qui en 1828 déclare : « L’ancien

propriétaire de nègres placés à Saint – Domingue sur une habitation

appartenant à un tiers ne peut pas, à raison de son droit de propriété sur ces

nègres, réclamer une part dans l’indemnité ; les nègres étant meubles par

rapport à lui, il n’a droit à aucune indemnité.». 27

24. Op. cit, Germain St Ruf, L’épopée Delgres, p.95

25. Idem, p.89, cf. également pour partie Roland Anduse, J. Ignace, Le premier rebelle, Ed. Jasor, 1989, PàP, p. 203-

210

26. Ibidem

27. Arrêt du 26 mai 1828, 2ème chambre , Recueil des arrêts de la Cour Roya le de Rennes de 1800 à 1835… in Op.


IV / Les derniers négriers

41 - Le capitaine négrier Edouard Corbière de Morlaix 28 (début du XIX ème siècle)

avoue qu’il éprouve un « attrait irrésistible » pour la traite. Il affirme :

« Crois–tu que ce ne soit pas quelque chose de délicieux que de se montrer

avec supériorité au milieu d’une peuplade de nègres qui vous regardent

comme un homme d’une nature extraordinaire, qui vous admirent comme un

être miraculeux ? (…)

…L’idée que j’allais choisir dans cette multitude trois ou quatre cents esclaves

me repoussait moins que la puissance que j’allais exercer sur tout ce monde

ne me séduisait (…)

…on ne me regarde jamais avec mépris, peut–être effroi ou étonnement ! » 29

Selon ce négrier ses collègues considéraient les esclaves « comme une

marchandise qu’ils ne veulent pas avarier, mais non pas comme un des

hommes qu’ils plaignent. Jamais, il n’est entré dans l’idée d’un marin négrier

qu’un Noir fut de la même espèce que lui ! » 30

Ces opinions sont donc banales aux yeux de la grande majorité des hommes

du début du XIX ème siècle.

42 - A la fin du XIX ème siècle un descendant du négrier Guillaume Angenard

(1790-1833), son arrière – neveu Delaunay, publie dans les Annales de

Bretagne (T VI, 1890-1891) le Mémoire de son illustre prédécesseur.

Le commentaire de Delaunay est riche de signification :

« Les hommes de ces générations ne manquaient pas de se révolter contre

quiconque tentait de soutenir devant eux qu’un nègre était leur égal, leur frère.

L’éducation et l’habitude avaient produit dans leur âme une sorte

d’irresponsabilité par impuissance de conscience qui doit empêcher l’histoire

de la condamner.»

cit, A. Le Douget, p. 156 et note infra. page 200

28. Op. cit., A. Le Douget, p.99. L’auteur a extrait les lignes suivantes de, La mer et les marins, livre que l’on doit au

négrier Corbière

29. Idem, page 99

30. Ibidem, p. 145


Conclusion

43 - L’expérience française, après un peu plus d’un siècle et demi de

colonisation dans la Caraïbe et ailleurs, se fonde sur un héritage hispano -

portugais, sur une institutionnalisation des rapports de discrimination par la

couleur, enfin sur une imprégnation profondément raciale de l’organisation

générale des colonies.

Esclavage et/ou racisme constituent le socle du système social dans toutes les

colonies. Mais, au – delà de la sphère économico–sociale la « réification »

selon laquelle (chez les maîtres d’esclaves),

Ténèbre = noir = Africain = Nègres,

Lumière = blanc = Européen = Maîtres,

nous fait dire que « notre tendance (chez l’homme) à transformer les concepts

abstraits en entités » 31 est une source inépuisable d’illusions transmissibles. 32

44 - La Révolution Française, peut–être parce qu’opportuniste, ne vaincra pas

tous les obstacles dressés sur la voie d’une égalité réellement affirmée, mais

loin d’être partagée, par les protagonistes du système esclavagiste.

Bonaparte ne fait que satisfaire les appétits de la classe des maîtres et

celle des négociants en rétablissant l’esclavage des nègres.

La II ème République, par ses actes de 1848 et 1849, abolissant pour la

deuxième fois l’esclavage, n’est pas en mesure de s’affranchir de l’idéologie

bourgeoise, à savoir la primauté des intérêts de la métropole dominante et par

la même, de ses plus fidèles représentants, les anciens maître, au dépens des

nouveaux libres, quoique citoyens.

***

31. Stéphan Gay – Gould…

32. À propos de l’abolition de 1848, Victor Schoelcher parle des « illusions dépassées »…de la « régénération »

proposée…


Trois événements au « contenu raciste » au XX ème siècle

- L’affaire DIEDERICHS (19-20 octobre 1945)

- L’affaire SNRSKY (19-20 mars 1967)

- Négociations ouvrières / Mai 67 à Pointe – à – Pitre (26-27

mai 1967)

A – L’affaire Diederichs

Dans la nuit du 19 au 20 octobre 1945, le bar Les Tulipes

Rouges, sur la Place de la Victoire, est dévasté et son

propriétaire pourchassé et lynché. A l’origine de cet incident, le

mépris affiché par le propriétaire du bar à l’encontre d’un SDF,

à qui il administre un « coup de pied ».

***

2 - Le 20 mars 1967 à Basse–Terre

Les 20 et 21 mars 1967 le dénommé Snrsky, d’origine tchécoslovaque,

propriétaire du magasin Sans Pareil lâche son chien contre un ferreur de

chaussures, du nom de Balzinc, en lui disant :

« Va dire bonjour au Nègre ! »

C’est l’émeute à Basse–Terre.

***

3 – Les 26 et 27 mai 1967 à Pointe à Pitre

Les négociations paritaires qui ont lieu à la Chambre de

commerce de Pointe à Pitre, le vendredi 26 mai, sont interrompues suite à

l’annonce par un responsable de la délégation ouvrière que M. Brizard,

président du patronat, aurait déclaré : « Quand les Nègres auront faim, ils

reprendront le travail ! » C’est l’émeute ! Les CRS et Gendarmes mobiles

vont réprimer militairement ces révoltes.


Nonm jodi sé yè a nonm dèmen.

Les hommes du présent sont le passé de ceux à venir.


Conversion ! Non !

Nègre, je fus,

Nègre je reste,

Jusqu’à me consumer.

Ni Créole, ni Français, ni Européen,

Je ne suis.

Mes cendres se dissoudront dans l’univers

Que je leur engendrerai,

A ma mort.

De l’aube nouvelle,

Fleurira sur le terreau

De mes souffrances vaincues,

L’être que j’aurai construit.

Nègre, je fus,

Nègre je reste,

Jusqu’à me consumer.

Ni Créole, ni Français, ni Européen,

Je ne suis.

Des turbulences du vent,

Des feux ardents de mon étoile,

Mon nid se réchauffera

Pour faire renaître la vie.

Je goûterai alors de sa saveur immortelle.

Nègre, je fus,

Nègre je reste,

Jusqu’à me consumer.

Ni Créole, ni Français, ni Européen,

Je ne suis.

Raymond GAMA (19/02/1998)


Konvèwsyon ! Non misyé !

Nèg an té ,

Nèg an yé,

Jiskatan an fin

Épi sa.

Kréyòl, Fwansé, Éwopéyen !

Pon yonn misyé.

Anba latè sé tibèt.

Konba dèyè poko mannyé.

Sann a chabon ka sèvi,

Pou roté kras

A anba dra

Ki ba-y plézi,

Menné soufwans

Pou rouvè zyé zanfan.

Nèg an té ,

Nèg an yé,

Jiskatan an fin

Épi sa.

Kréyòl, Fwansé, Ewopéyen !

Pon yonn misyé.

Siklonn ké roulé mwen.

Difé a kò an mwen

Ké chofé kè an mwen,

On dòt nonm ké pousé.

An ka roulé, an ka roulé, an ka roulé,

Mwen menm, bwa wouvè !

Syèl !

Tann ! ! !

Nèg an té ,

Nèg an yé,

Jiskatan an fin

Épi sa.

Kréyòl, Fwansé, Ewopéyen !

Pon yonn misyé.

Raymond GAMA (19/02/1998)


De l’émergence d’une

conscience politique

authentiquement guadeloupéenne

L’insurrection d’Octobre 1801 en Guadeloupe

(faits, conséquences et portée)

Mouvman NONM (octobre 2006)

*

Préambule

Le samedi 21 octobre 1801 dans l’après-midi, le chef de la colonie

résidant à Basse – Terre, Hôtel du Gouvernement, Place du Champ d’Arbaud,

apprenait que la garnison du premier port civil et militaire de la Guadeloupe et

dépendances, alors à ce moment là dénommé Port la Liberté (appellation

révolutionnaire supplantant la désignation Pointe–à–Pitre), était entrée en

rébellion ouverte contre l’autorité militaire exercée par le chef d’état–major

Souliers.

Ce soulèvement venant du corps des officiers, dits de couleur, et

gagnant l’adhésion du peuple pointois puis des communes avoisinantes, le

pouvoir colonial prit d’urgence des mesures répressives pour l’endiguer et le

réduire sans tarder. Le contre – amiral Lacrosse décida dès le dimanche 22 de

grand matin de mobiliser un fort contingent de troupes, d’artillerie, et de

marcher sur la ville rebelle, après avoir fait incarcérer nombre de suspects

susceptibles de faire propager l’agitation dans le chef – lieu.

Les faits, qui découlèrent de la stratégie déployée par le contre – amiral

pour forcer à l’échec l’entreprise apparemment téméraire de la garnison

pointoise, sont édifiants tant par leur improvisation initiale que par la

personnalité et le rôle des acteurs que met en exergue leur chronologie. Le


coup d’audace des insurgés du 24 octobre consacrant leur prise du pouvoir et

la mise en place d’un Gouvernement Provisoire, à la tête duquel fut placé le

plus haut gradé des officiers dits de couleur, avec le titre de commandant en

chef de l’armée de la Guadeloupe, ne peuvent que susciter un pertinent

questionnement : quelles furent les motivations profondes des uns et des

autres, et les finalités de leur engagement collectif et individuel ?

Le contexte politico – militaire et l’autorité coloniale

Le contre – amiral Lacrosse, nommé capitaine – général par la volonté

du Ier Consul Bonaparte suivant les directives du décret du 19 avril 1801

réorganisant le pouvoir colonial en Guadeloupe, avait pris ses fonctions dans

l’île au lendemain de son arrivée le 29 mai 1801 en rade de Port la Liberté.

Mais, qu’était devenu ce pays qu’à nouveau, neuf ans plus tard, il

foulait le sol et où le décret du 4 février 1794 abolissant le régime esclavagiste

était en vigueur ?

Beaucoup de ceux qui, le 29 mai 1801 étaient venus l’accueillir dans la

rade de Port la Liberté avaient bien en mémoire le visage du lieutenant de

vaisseau conventionnel exalté, exhibant fièrement à la pointe du mât de son

navire (La Félicité) le bonnet phrygien d’un rouge éclatant. Ils revoyaient

avec exaltation le protecteur des gens dits de couleur, celui qui avait fait planter

dans tout le pays quantité d’arbres de la liberté, le pourfendeur du parti

royaliste, du parti des planteurs, le propagandiste des idées et du parti de la

régénération. Donc, son retour au pays, investi de l’autorité coloniale suprême

inspirait, en premier lieu, une grande espérance à toute cette multitude

pointoise. Mais, en neuf ans la Guadeloupe s’était transformée à tout point de

vue. Elle avait connu divers gouvernements. Victor Hugues avait mis en

application le décret d’abolition de l’esclavage de1794 et instauré un régime

révolutionnaire en particulier grâce à l’intrépidité des nouvelles forces armées,

notamment des corsaires bravant le blocus anglais. L’activité commerciale avait

pris de l’ampleur. La Guadeloupe était devenue une terre de liberté et

devenant une terre d’accueil avait acquis du rayonnement dans toute la

Caraïbe. L’opulence y était visible avec l’essor de la production agricole

et industrielle.

Toutefois, l’éviction du pouvoir de Victor Hugues et la prise de fonction

de Desfourneaux à la fin de l’année 1798 dans l’équivoque puis sa mise à

l’écart suite au coup d’état fomenté par les généraux Pélardy et Paris en janvier


1799, avaient déjà sensiblement dégradé le prestige de l’autorité coloniale.

Cette dégradation de l’influence de l’autorité coloniale ira en s’accentuant avec

la prise de fonction du triumvirat des commissaires Jeannet, Laveaux et Baco

nommés par le Directoire. Décrédibilisé par des querelles intestines et les

rivalités entre commissaires, ce triumvirat ne parvint pas à rétablir le prestige

de cette autorité exogène qu’est le pouvoir colonial instauré dans un bain de

sang sur le sol guadeloupéen par le sieur De l’Olive.

D’une part, les hommes dits de couleur qui avaient été attentifs aux

discours libertaires de Laveaux, n’ayant pas applaudi à son arrestation,

renforcèrent leur méfiance et hostilité vis-à-vis des comploteurs Jeannet et

Baco. Ces derniers usaient de leur investiture pour tout mettre en oeuvre afin

que la force armée se cantonnât dans une stricte discipline sans pour autant

assurer l’ordre public. De là, régnait un climat d’insécurité qui visiblement

gagna la société guadeloupéenne dans son ensemble.

D’autre part, au cours de cette même période, l’influence des idées

révolutionnaires venues de Saint–Domingue propagées par une forte

émigration partant de cette colonie vers les autres îles de la Caraïbe, trouvait

parmi la population noire un terrain propice à leur épanouissement.

C’est ce dernier constat qu’en quatre mois et demi de fonction avait dû

faire Lacrosse avant de prendre la décision de mâter la rébellion de la garnison

du Port La Liberté. Car avant de se mettre en mouvement offensif contre la ville

insurgée et battre la campagne jusqu’à Capesterre, Lacrosse au petit jour ce

dimanche 22 octobre, s’assurera que ses arrières militaires en Basse – Terre

étaient relativement sous contrôle. Il avait pris soin de mettre en captivité de

turbulents révolutionnaires sur certains navires mouillant dans la rade du chef –

lieu.

Les causes et déroulement de la rébellion

a) Les causes immédiates

Le 20 octobre avisé par un repenti transfuge, le lieutenant Augier, d’un

complot ourdi par un soi – disant groupe d’officiers dits de couleur, le chef d’état

– major Souliers prend la décision de procéder « préventivement » à

l’arrestation des meneurs dont les principaux auraient été des officiers tels

Joseph Ignace, Gédéon, Lecoeur, Caillou, Escadrillon, Lebreton, Danois,

Montoux, Villette, Crougier et Troquereau. Le 21 dès 9 heures il opère

l’arrestation de Gédéon, mais ne peut se saisir de la personne de Joseph


Ignace. Ce dernier officier, prévenu qu’il est recherché, ameute la troupe quant

à la traque dont il serait l’objet. Il s’active à obtenir l’appui des officiers dits de

couleur de la garnison pointoise. Et, à son tour, il se met en oeuvre d’arrêter

ceux qui le poursuivaient. La ville marchande et militaire, ce samedi 21 octobre,

est bondée de vendeurs de toutes les contrées, de cultivateurs et autres

citoyens venus s’y approvisionner ou s’enquérir des dernières nouvelles

administratives promulguées par le récent capitaine - général. Bientôt toute la

multitude pointoise prend fait et cause pour les insurgés. Curieusement le

commandant militaire de l’arrondissement de la Grande – Terre Magloire

Pélage, ignorant totalement semble – t – il les tenants et aboutissants des

menées subversives en cours mettant en émoi la ville, en prend la mesure

seulement quand le chef d’état – major Souliers, lui ayant demandé de se

rendre chez lui pour concertation, l’en informe. Le chef d’état – major pense

qu’il est de mèche avec les instigateurs ci – dessus désignés. Il tente de

l’arrêter sur le champ. Mais, faisant valoir sa fonction de supérieur hiérarchique,

tout en méprisant les velléités de Souliers de procéder à son arrestation,

Magloire Pélage dès cet instant va prendre conscience de l’imminence de

l’explosion meurtrière que s’apprête à connaître la ville. Il décide

courageusement de s’interposer en pacificateur entre les factions rivales et

s’emploie à « éviter le bain de sang », dit – il. Car, l’affrontement entre soldats

noirs de la garnison et troupe blanche de la garde nationale était à deux doigts,

ce 21 octobre, d’éclater. Cependant, il ne peut empêcher les insurgés de

prendre le dessus, d’arrêter le chef d’état – major Souliers, le commissaire du

gouvernement Régis Leblanc et le lieutenant de justice et police Bourée. Déjà

le Fort de la Victoire était devenu le lieu de séquestration pour les blancs

surpris par les émeutiers dans les rues de la ville. La tension ira en s’amplifiant

après le saccage de la résidence du lieutenant de justice et police, et la saisie

de documents émanant du capitaine – général Lacrosse révélant sa décision

de déporter les proscrits en exil à Madagascar. L’effervescence vint à s’apaiser

vers la fin de l’après – midi. Magloire Pélage, payant de sa personne, parvint à

obtenir que la troupe regagnât ses quartiers. Mais, au regard de tous,

laudateurs comme détracteurs, il avait pris une part active à la maîtrise du

soulèvement. A son initiative s’était tenue une assemblée de 240 notables de la

ville, à la maison commune sur les 17 heures, à l’issue de laquelle fut désigné

un Conseil de Sages composé de citoyens Frasans avoué, Danois et Courtois

négociants, Delort docteur – médecin et Pénicaut notaire. Ces deux derniers

nommés faisant fonction de secrétaires. Magloire Pélage avait en charge de


diriger ce conseil. Son premier acte d’autorité assumée réside dans la

proclamation publiée le 21 octobre. Les deux premiers paragraphes de cette

proclamation ne permettent pas de douter qu’il s’élevait avec force contre

l’arbitraire de Lacrosse et justifiait l’arrestation des chefs « chargés d’exécuter

des ordres injustes ».

b) Le déroulement de la rébellion

De toute évidence cette première journée d’émeute s’était soldée

par une sérieuse entaille faite à l’autorité de Lacrosse. Il l’avait bien

comprise et sa décision de briser la révolte dans l’oeuf ne souffrait aucune

ambiguïté de sa part. Mais, les informations qu’il reçut le 22 à Capesterre, alors

qu’il forçait le pas pour fondre sur Port la Liberté devenue cité rebelle et

expliquant autrement le rôle pacificateur joué par Pélage à l’occasion du

soulèvement, l’amenèrent à retarder l’attaque brutale projetée pour mettre au

pas la garnison subversive. Se donnant un temps de réflexion à Petit – Bourg,

il intime à Pélage l’ordre de venir en ce lieu conférer avec lui seul, lui

reconnaissant sa qualité de commandant de l’arrondissement de la Grande –

Terre. Méconnaissant volontairement les rôles dévolus aux commissaires civils

nommés le 21, il leur fit simplement savoir sa décision de rencontrer le chef de

brigade Pélage, dans son campement installé à Petit – Bourg en vue de

préciser les moyens de ramener l’ordre dans la colonie.

Mais, l’entretien prévu à Petit – Bourg le 22 n’a pas lieu. L’unique

raison de cette annulation s’explique par l’opposition que les chefs des

insurgés du 21 signifièrent au conseil des commissaires et à Pélage, car

hostiles à tout accommodement avec Lacrosse. Pélage se résolut à différer

sa rencontre avec le chef de la colonie en lui proposant de la tenir au passage

de la Gabare. A l’issue de cette dernière, Pélage, confiant de concourir à un

apaisement des esprits en prise à l’excitation, invitait Lacrosse à se rendre

ensemble à Port la Liberté. Le capitaine – général, de nouveau acquiesça à la

demande du chef de brigade et fixe le rendez – vous pour le 23 à 10 heures.

L’entrevue Pélage – Lacrosse pour la deuxième fois devait être reportée car les

chefs insurrectionnels n’entendaient point permettre à Lacrosse de reprendre

l’initiative et d’imposer son diktat. Pélage leur apparaissait le maillon faible dans

l’enchaînement des étapes de sape de l’autorité du capitaine - général. Pour le

contraindre à mieux faire cause commune avec eux ce 23 octobre avant qu’il

puisse se rendre au rendez – vous de la gabarre, ils lui imposèrent de prendre

le titre de général en chef de l’armée de la Guadeloupe. En outre, ils exigèrent


dorénavant de le voir résider au Fort de la Victoire parmi les militaires. Puis,

pour que tout équivoque soit levé les insurgés annoncèrent sans ambages qu’il

devenait impérieux de se saisir de la personne de Lacrosse afin de l’expulser

de la colonie. Alors ils investissent Pélage de la mission de conduire les troupes

pour attaquer le camp de Petit – Bourg. Il s’y résolut malgré lui à conduire les

opérations contre le chef de la colonie. En usant d’une ruse tactique de marche

et contre – marche plus déroutante pour les insurgés impatients d’en découdre

avec Lacrosse exposé dans sa position ouverte de Petit – Bourg, Pélage

parvint à se laisser surprendre par la tombée de la nuit sans en inquiéter outre

– mesure le petit détachement dont disposait le capitane - général. Et même, il

l’informa ne pas être en mesure de se rendre à leur point de rendez –

vous au passage de la Gabare. Il reporta néanmoins cette rencontre pour le

lendemain 24 en pleine mer dans le Petit Cul de Sac Marin. Lacrosse encore

une fois accepta cette proposition fort peu alléchante. Difficile de comprendre

pourquoi Lacrosse s’accrochait à l’idée d’échanger avec Pélage. Encore plus

déroutant de le voir accepter une entrevue en pleine mer ce mardi 24 sans

avoir la garantie que la partie adverse y serait présente. Quoiqu’il en soit le

déroulement des événements qui eurent cours dans le Petit Cul de Sac Marin,

mettant en présence ce mardi 24 octobre 1801,

- le chef de la colonie, le contre – amiral Lacrosse, assistée de

ses aides de camp dont Louis Delgrès ;

- une délégation de 14 députés qui s’était dispensée de la présence de

Magloire Pélage, à dessein d’afficher toute son autorité, renseigne parfaitement

sur le rapport de force qui est manifestement en faveur des insurgés mobilisés

pour faire entendre raison au contre – amiral Lacrosse.

Car, comment comprendre que ce dernier ait pu accepter de traiter

avec la délégation en l’absence de Magloire Pélage ?

Aussi, édifiants sont les points d’accord qui en résultèrent. En effet, le

chef de la colonie accepte, à l’issue de l’entrevue, de se rendre sans escorte

dans la cité rebelle. Et pourtant l’atmosphère de la rencontre fut houleuse et par

moment heurtée, discourtoise voire cinglante à l’encontre de l’ancien

conventionnel de 1792. On pourrait mieux comprendre l’ambiance et les

conclusions de ces pourparlers en se rappelant le comportement du


conventionnel, loué et adulé à Pointe-à-Pitre en 1793, ses motivations, les

relations qu’il noua alors parmi les activistes du Parti de la Régénération, d’une

part ; et aussi, en faisant la comparaison avec ce même Lacrosse revenu en

1801 en tant que capitaine – général, sa politique menée depuis quatre mois,

sans aucun ménagement, ligne politique doublée d’une volonté de réprimer

toutes les formes d’hostilité contre son autorité, d’autre part. Il en récolta des

récriminations, des inimitiés et enfin de compte la déchéance : son

renversement comme chef de la colonie et son expulsion le 6 novembre

1801.

Lacrosse a – t – il fait preuve d’imprudence en se rendant à la maison

commune ce mardi 24 octobre accompagné de Magloire Pélage, des

commissaires du Conseil Provisoire de gouvernement ? S’était – il trompé sur

la détermination des insurgés à lui ravir autorité et prestige en le jetant dans la

geôle du Fort de la Victoire ce 24 octobre 1801 ? Personnage ambigu, déjà en

1793 face à la menace anglaise imminente, n’avait - il pas argué qu’il n’avait

aucune compétence pour livrer un combat terrestre parce que seulement marin

et qu’il lui paraissait opportun de laisser à Collot la charge de gouverner pour

affronter l’invasion anglaise ?

Conséquences et portée

Deux événements particuliers doivent retenir notre attention après la réception

musclée et agitée que connut Lacrosse à la Maison Commune du Port La

Liberté. Il s’agit,

1°) De l’arrestation et de l’emprisonnement du capitaine – général au Fort la

Victoire vers 16 heures par le chef de bataillon Joseph Ignace.

2°) Du ralliement au même instant de l’aide de camp Louis Delgrès à la cause

de la rébellion.

Ces deux faits remarquables ne manqueront point d’être à l’origine des

querelles intestines qui mirent à mal la stratégie du mouvement insurrectionnel

et la stabilisation de l’autorité politique nouvelle supplantant le pouvoir colonial

dès le 24 octobre 1801 ;

Entre l’instant heureux (après le 6 novembre 1801) qui permit à Lacrosse

déchu d’échapper à la mort et de trouver asile en Dominique, d’une part, et


d’autre part, l’éviction (au mois de février 1802) du commandant de la Place de

Basse – Terre, l’officier métis amérindien Massoteau, ardent partisan de

l’Indépendance, il y a beaucoup de décisions prises et nombre de

comportements ou faits ambigus des nouveaux chefs du gouvernement

Guadeloupéen à passer au crible.

Cette analyse s’avère nécessaire pour tenter de comprendre le cours néfaste

que la Révolution politique et militaire du 21 au 24 octobre 1801 eut à subir.

L’assassinat du nègre Alexis, un des acteurs authentiques du

mouvement insurrectionnel, exécuté de sang – froid par Magloire Pélage lui –

même, en février 1802 à Ducharmoy, après avoir essuyé le refus de Massoteau

d’exécuter son ordre, nous conduit à nous interroger sur les intentions réelles

de Pélage.

Ainsi dès la fin du premier trimestre de 1802, le nouveau pouvoir

détenu par Pélage assumant la conduite des affaires du Péyi Gwadloup, était

en pleine déviance idéologique, stratégique et tactique. Pélage ne cessait de

montrer toute sa fidélité et sa disponibilité pour servir l’autorité militaire

française. Il lui quémande conseils et décisions. Visiblement, il cherche à

rassurer le colonisateur et Bonaparte en personne, sur ses intentions de se

ranger sous sa discipline, et de se courber devant l’autorité qu’il désignera pour

faire régner l’ordre en Guadeloupe. La chronologie des événements qui

ébranlèrent le pouvoir colonial entre le 21 et 24 octobre 1801 est sans conteste

exceptionnelle, unique dans les annales de la Guadeloupe et de la Caraïbe. La

prise du pouvoir qui en résulta par les hommes dits de couleur civils et

militaires associés, l’adhésion spontanée de la population aux changements

politique, militaire, administratif et judiciaire survenus, imprimèrent une

dimension toute nouvelle à l’autorité politique exercée en Guadeloupe.

Cette autorité politique nouvelle, conceptualisée dans le soulèvement du 21 au

24 octobre 1801, est assumée par les femmes et les fils surgis de son sol, dans

l’enfer esclavagiste, en moins d’une décennie (1792 – 1801). C’est de haute

lutte, dans une salutaire conscience et dans la pratique du marronnage, du

refus de la domination édictée par le Code Noir de mars 1685 que cette

nouvelle génération de Guadeloupéens réussit cet audacieux mouvement

insurrectionnel, anti – colonialiste du 21 octobre 1801. C’est parce qu’il furent

preuve d’audace, de courage et de détermination qu’ils parvinrent à doter le

Péyi Gwadloup du premier et authentique gouvernement, en rupture avec

l’ordre colonial établi depuis 1635, suite au massacre du peuple amérindien,

notre prédécesseur sur le sol guadeloupéen.


La suite directe du 21 octobre nous mène six à sept mois plus tard, aux

mois d’avril et mai 1802, lorsque deux expéditions militaires dans la Caraïbe

abordent pour l’une, les côtes de la colonie de Saint – Domingue et pour l’autre

les côtes de la Guadeloupe. Le 6 mai 1802, le général Richepanse envoyé de

Bonaparte était accueilli au Port La Liberté par la volonté du chef du

gouvernement provisoire de la Guadeloupe. Les événements qui se sont

produits ce 6 mai nous ramènent aux divergences qui ont petit à petit minées

les forces guadeloupéennes incapables quelques mois après octobre 1801 de

faire front commun face à l’envahisseur colonialiste. Il y a lieu de retenir qu’il ne

s’agit pas d’une malédiction guadeloupéenne ou nègre comme nombre d’entre

nous ont été habitués à dire aujourd’hui, mais plutôt du résultat de nos divisions

en trois forces ou courants :

à savoir,

1 – Un courant légitimiste, avec à sa tête Magloire Pélage, désireux de remettre

le plus rapidement possible le pouvoir en des « mains légitimes » ; un peu à la

manière des larbins qui se mettent en action non point pour eux – mêmes mais

par délégation assurant le bien de leur maître esclavagiste. Il s’agit d’une

mentalité née avec l’esclavage qui consiste à faire perdurer la soumission. Elle

réalise un principe mis au point par le maître esclavagiste : le nègre est né pour

être un esclave. S’en défaire ! Telle doit être notre action première.

2 – Un courant idéaliste dit humaniste, qui a fait du mot d’ordre « La liberté ou

la mort ! » un adage. Il est anti – esclavagiste, pour la liberté quelque soit la

couleur de la peau. L’homme qui le caractérise le mieux apparaît sans conteste

aucun le colonel Louis Delgrès. Il est prêt au sacrifice suprême face à tout

retour à l’ordre antérieur à 1794. C’est en quelque sorte le radicalisme

républicain avant la lettre. Un tel courant croit en la magnanimité du pouvoir

colonial et espère convaincre uniquement par la diffusion des idées justes.

3 – Enfin, un courant patriotique, indépendantiste. Sa représentation semble

bien assurée par plusieurs patriotes tels Massoteau et Ignace, en premier lieu,

mais aussi Palerme, Codou, Edouard, Solitude, Marthe – Rose et bien d’autres.

Massoteau apparaît sans conteste comme celui dont les vues stratégiques

étaient fondées. Ses propositions consistaient entre autres à doter la

Guadeloupe d’une armée de 10.000 hommes à laquelle il faudrait adjoindre


une véritable milice de 10.000 personnes capables de faire face aux troupes

coloniales qui ne manqueraient pas de nous attaquer, disait – il. Ignace se

signale à plusieurs reprises (le 24 octobre 1801, c’est lui qui pousse Lacrosse

dans la geôle) ; c’est encore lui qui convainc l’aide de camp Louis Delgrès de

faire cause commune avec les initiateurs du soulèvement. Le 6 mai 1802, il est

à la tête des hommes qui quittent Pointe-à+Pitre (afin de rejoindre Basse–

Terre). Il apparaît clairement tel un homme d’action, un meneur d’hommes.

***

Ce rapide coup d’oeil concernant l’émergence d’une autorité politique

proprement guadeloupéenne nous amène à considérer la question de la remise

en cause du système esclavagiste moderne à la fin du XVIII ème siècle dans la

Caraïbe sous un angle nouveau.

En effet, allons – nous continuer à répéter comme des japlod que le

principe de la liberté ne fut posé que par les Européens (en Angleterre au XVIIe

siècle, en Amérique du nord en 1776 et en France en 1789) ? Non !

Notre courte expérience historique nous autorise à observer que la

Guadeloupe est partie intégrante des terres caribéennes libérées des fers de

l’esclavage (1794), des terres sur lesquelles pour la première fois dans l’histoire

de l’humanité le principe de la liberté était posée non pas d’un point de vue

discriminatoire (pour le Blanc) mais pour l’homme tout court dans sa diversité

d’origine ethnique et culturelle.

C’est précisément sur cet aspect que le 21 octobre 1801 n’a pas de

précurseur, de modèle qui le précède. C’est un événement novateur dans

l’histoire du monde. L’exercice du pouvoir politique colonial mis en lumière sous

l’autorité du capitaine - général Lacrosse fait ressortir la contradiction principale

qu’il importe aux patriotes Guadeloupéens d’analyser et de prendre en compte

pour faire avancer le combat libérateur. Ignace, Massoteau et compagnons en

octobre 1801 nous ont montré la voie à prendre pour mettre fin à l’ordre

colonial dans notre pays. L’important c’est de renverser l’autorité coloniale en

détruisant, d’une part son pouvoir démagogique, mystificateur faisant miroiter

l’idée d’un régime démocratique, s’inspirant des concepts d’égalité, de liberté et

fraternité, d’autre part des dispositifs d’assistanat et de décérébration du

Peuple Guadeloupéen. S’il est un enseignement de premier ordre à retenir et à

mettre en pratique, c’est bien celui de faire surgir coûte que coûte le concept

d’une autorité politique guadeloupéenne.


Sans cette émergence essentielle le plus impérativement possible, le Peuple

du Péyi Gwadloup ne pourra se défaire de l’emprise colonialiste française pour

parvenir à l’émancipation totale.

Que tous les combattants patriotes Guadeloupéens se décident, osent et nous

construirons notre avenir !

POU-W FÈ NONM

FO-W VLÈ NONM



Asi

chimen

...

On météanzyé

a

Makalidé-péyi

Luk GAMA, grafis (2011-2015)

*

1 – Komansman

Nou pwan labitid di kilti Gwadloup sé kilti « anbouch », kon ta tout péyi

yo kriyé péyi « a nèg ». E dèyè sa, nou vlé kwè é di kilti – annou pa ka bokanté

épi lidé « maké ». Byen souvan, si noumenm répété biten lasa sé padavwa nou

kwè kilti a moun-a-pofonsé yenki « anbouch ». Men, dèyè sa, nou kwè osi «

maké » fò pasé « palé ». Nou ka rété an larèl a mouvman a lidé an péyi

éwopéyen, dèpi nanni – nannan. Moun-ka-chèché ja montré pli gwo mòso a kilti

a sé péyi lasa, kon yo yé la jòdijou, parèt adan on gran bokantaj épi mèt-a-lidé

a Léjipt a lansyen tan (avan Jézikri té fèt). Moun-ka-chèché ja montré osi sé

moun lasa sété moun-a-po-fonsé. Men moun-ka-chèché osi ja vwè kilti a pèp

ka pasé jénérasyon an jénérasyon dapwé mannyè moun ka viv, la i « parèt ». «

Kalité » oben « fòs » a kilti – lasa lyanné, kon lyanné fèt, asi la i vwè jou é

dékatman oben chanjman a moun ki la.

Ja ka fè on bon dizenn lanné, omwens, an ka touné – viré gadé,

poubon, lidé ki kalé an péyi an mwen é mouvman a – yo. An pa ka palé yenki di

lidé ki maké an jounal-papyé, oben ki ka pasé laradyo épi latélé oben si


entèwnèt. An ka palé di lidé ka vanté é ka tijé an mouvman « natirèl » a pèp –

la : ki si mawché, ki an swaré léwòz, ki an kout-tanbou, men osi ki si plaj, ki an

rivyè, ki an fanmi, ki an grèv, ki an gran magazen, ki an tout lawonn – kozé ka

ouvè chak fwa moun ka jwenn an péyi – la.

Iswta a vi anmwen lyanné kò anmwen adan désen, penti é dòt tèknik

pou maké lidé. Kifè, sé la an pati.

Chouk a pwojé lasa sé Pòlwi i yé. I komansé pwan rasin andidan mwen

èvè on manifèstasyon ki té ka pasé owa kaz a fanmi an mwen, asi marina a

komin – la : sé « Mémowyal Chaben ». On séri jenn moun – Pòlwi té désidé

onoré mémwa a gran chantè véyé – la dèpi lanné 1989, dé lanné apré mò a –

y. Sété dènyé gran chantè véyé a réjyon Nògranntè ki té fè dis é ki ka vann

toujou (!). An frékanté asosyasyon lasa é moun a – y natirèlman, davwa on bon

pati adan yo sété moun a kawtyé – la é moun a tanbou. Sé konsa, an 1995 é

1996, yo fè mwen rantré an lawonn a yo é yo mandé mwen fè afich a

mémowyal – la. Fò mwen té touvé on mannyè pou « maké » épi imaj an mwen

on kréyasyon piblik an larèl a tradisyon a péyi – la. Rasin – la komansé fouyé

kè an mwen o séryé a moman lasa…

Ni on dòt moman a vi an mwen ki ka ban mwen on dirèksyon pli klè ki

avan. Sé lè – w vwè an fè lékòl an mwen Matinik, antrè 1995 é 1998. Pou an té

pasé diplòm a lékòl – la4, an mété mwen ka travay asi kont – péyi. Yo kriyé sa «

contes créoles ». Domenn lasa, ki sé on bèl gwo mòso a kilti an nou, an léta a

on mèb an bwa plen poulbwa. I la… Men pli sa kalé mwens i ka viv. Kon onlo

dòt biten a péyi an nou, moun mété – y an liv, kon ou ka mété biten an

konjélatè. Sinon, sa ki ka fèt aprézan, sé yonn – dé manifèstasyon pou timoun

é granmoun vin vwè kon nenpòt ki dòt ispèktak. An létid an fè asi kont – péyi, ni

plizyè biten an mété douvan. Men sa ki mawké mwen plis, sé mannyè lidé,

pawòl é son ka bokanté adan kont tradisyonnèl – la. Davwa, sé sa ki ka

disparèt plis an jan sé kont – la yé alèkilé. Sé la an wouvwè fòm - la an té ja ka

vwè la an dòt koté kon an « Mémowyal Chaben », adan kouttanbou oben adan

swaré léwòz.

An 1999, an rantré Gwadloup. é dèpi sa, an ka travay, an mak-é-zimaj,

pou moun oben pou mwen menm.


2 – Dékatman

Adan tousa an zyété, an rivé touvé on fòm ki ka travèsé istwa a

Gwadloup. E sé – y an chwazi pwan pou sèvi mwen adan sa an té ka – y fè : sé

WON – la.

Apa on fòm ki tan nou « plis » ki ta dòt pèp. Awa. Men, sèl biten, o péyi, an fil a

WON – la, nou tini mannyè an nou ki tan nou pou nou kréyé épi – y. I anlè tèt

an nou, oben anba fès an nou. I douvan zyé an nou oben i ka – y an fal an

nou. An tout jan, i an tout kò an nou.

Asi chimen, an jwenn vyé biten menm. Men, an jwenn osi tèlman

bèlté. Sa pa ni non. An touvé mwen an hat5 a tandézon a moun – Gwadloup,

adan on savann lidé. Mizi–an–mizi, an vansé, menm lè – w vwè an té ka

tchoulé. WON – lasa, i òbò lari, i an kaz, i an lakou. An palé dè – y épi moun,

an kouté – y aka vyé moun é an gadé – y asi jenn moun. An kouté mwen osi é

an gadé mwen. An mété mwen ka pozé lidé ki rézonné pou mwen an fil a tout

lawonn o péyi. An chèché, an ki mannyè an pé « maké » sa an « vwè » épi

zorèy oben sa an tandé épi « zyé ». Alòs, an kyouyi lidé oben an ranmasé yo.

An bokanté onlo osi (lè – w ka ba – y, ou ka pwan, lè – w ou ka pwan, ou ka ba

– y). An sak an mwen, an rété gadé sa ki té ni. E èvè sa, an chwazi montré on

pati adan sa ki pasé dèyè koko – zyé an mwen.

Asi chimen, é an larèl a mounisi (avan éwopéyen, afriken, zendyen é

arab té rivé), an mété mwen ka maké ti lidé an té jwenn. An pwan si mwen pou

kriyé sa « makatilidé ». Sé sa yo kriyé « pictographe » o « pictogramme » an

fwansé. Asi chimen, an pwan on ti kanpo é an désidé mété-an-zyé a moun sa

men an mwen fè ban mwen, ki sé si òwdinatè, ki sé si papyé, ki sé si bèl «vyé»

mòso planch an té touvé.

Pa konpwann – di zò ké vwè won – la a tout fòs. I pé la antyè kon pa

mòso. Sé pou sa zò péké vwè onlo lign dwèt. Men zò ké vwè tras a zouti ki té

an men an mwen ; zouti ki lofé é ki fè lantou, ki soté é ki maté, ki touné é ki viré.

Sa ki sèten, zò ké vwè on séri makatildé épi imaj an fè asi baz a lawonn a

tandézon a moun Gwadloup. Sé tousa ki tini adan météanzyé lasa. Sa an

chèché é sa an touvé délè. An ka bouré douvan sa ki kléré an zyé an mwen

kon « bèl » lidé.

An lannuit a lidé a – w, ou pé sonjé suiv sé ti klendenden – lasa, davwa

sé dèyè chimen ki ni chimen…


3 – Mouvman

Antrè 2011 é 2012, an fè on séri istand épi « mété-an-zyé » plizyè koté

an péyi-la, si granntè kon si Anba (Kòtsoulvan é Kòtovan). Sé on pasaj ki

pèwmèt fè moun vwè imaj ki té sòti an dwèt an mwen. Épi sé té on mannyè

mwen tandé sa moun ka vwè é vwè sa moun ka tandé...

An 2015, an Juiyé-Out, an montré final a pwojé-la an médyatèk

minisipal Pòlwi é an palé di tousa an radyo.

Lespwisavann ka-y mété déwò on liv konplé épi non é sans a sé

makalidé-la. Mi on agouba, avan-lè, a yonn-dé makalidé pou zòt pasé dèyè tèt

a zòt..

Lasantral


4mo

Tètzé

VètèNOU

Yonn-a-lòt


Noéfa

Sé la

La moun ki di yo blan kalé, apa chimen an mwen

La moun ki di yo nèg bout, sé komansman an mwen

La moun ki di yo kréyòl déviré apa sans an mwen

La moun-tout-koulè pé fann–kann

Wi, sé dèyè la an tini tras an mwen

Pas’ sé la an pisimé yé

Pas’ sé la nou té simé yè

Luk… (20/04/2008)



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s/c Raymond B. Gama

97117 Port - Louis (Guadeloupe, F.W.I)

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Revue Online - ISSN : 1634 - 0507

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