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Sainte Catherine

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Nicolas MIGNARD (Troyes, 1606 – Paris, 1668)<br />

<strong>Sainte</strong> <strong>Catherine</strong> d’Alexandrie<br />

1654<br />

Huile sur toile, H. 166 ; L. 128cm<br />

Inscription en lettres capitales sur le socle, en bas à gauche : N.<br />

MIGNARD / INVENIT ET PINX / AVENIONE 1654<br />

Paris, collections diocésaines<br />

HISTORIQUE<br />

Placée dans la chapelle de l’Infirmerie Marie-Thérèse entre 1819 et 1838, date à laquelle les époux<br />

Chateaubriand cèdent la direction et la propriété de l’Infirmerie à l’Archevêché de Paris.<br />

Déposée avant 1974 dans les collections diocésaines<br />

Tenant d’une main la palme du martyre, l’autre posée sur son cœur, la sainte lève son regard à<br />

l’écoute d’une voix céleste. La couronne qu’elle porte rappelle qu’elle est de sang royal et les deux<br />

instruments de son supplice sont discrètement posés à son côté : on distingue dans l’ombre la roue<br />

dentée qui devait la déchirer mais qui a éclaté en morceaux, tuant ses bourreaux, auprès de l’épée qui<br />

achèvera son martyre. S’y ajoute un livre ouvert sur lequel repose sa main droite. Il s’agit certainement<br />

de l’Evangile dont la présence est attestée de longue date dans certaines représentations de la sainte<br />

mais reste rare, sans doute parce qu’elle gauchit l’image de <strong>Catherine</strong> forgée par la Légende dorée :<br />

celle d’une jeune fille « en qui parle l’Esprit de Dieu » et qui n’a pas besoin de lectures pour confondre<br />

(et convertir) une assemblée de doctes empêtrés dans leur culture païenne. Dans le fond de paysage,<br />

des édifices pourraient évoquer la ville d’Alexandrie ou plus vraisemblablement, selon une suggestion<br />

du Père Jean-Jacques Launay, le clocher à grande baie cintrée qui surplombe encore aujourd’hui<br />

l’église Notre-Dame-des-Anges, à l’Isle-sur-la-Sorgue.<br />

Ce tableau inédit est une découverte toute récente (2022) de la Commission diocésaine d’art<br />

sacré. Son histoire reste presque entièrement à reconstituer. Cependant les deux étiquettes placées<br />

au dos de son cadre et de son châssis - « Inf. M.T. » (pour « Infirmerie Marie-Thérèse ») et « Famille de<br />

Chateaubriand » - montrent au moins que la peinture a appartenu à l’institution charitable fondée en<br />

1819 rue d’Enfer par Céleste de Chateaubriand et son mari, l’illustre auteur des Martyrs et du Génie<br />

du Christianisme. On ignore dans quelles circonstances la toile était entrée en possession des<br />

Chateaubriand. Elle n’apparaît dans aucun document connu mais le très vague souvenir qui en<br />

subsistait a permis au chanoine Maurice Baurit, dans son étude sur la Maison Marie-Thérèse publiée<br />

en 1974, de rappeler son existence :<br />

Il y avait aussi, dit-on, un tableau peint par Mignard, représentant sainte<br />

<strong>Catherine</strong>. Qu’est-il devenu ?... Peut-être a-t-il disparu lors du pillage de la<br />

maison, durant la Révolution de 1830 car, déjà à cette époque, il représentait<br />

une certaine valeur… Est-ce le tableau de l’Annonciation, dont il vient d’être<br />

parlé qui l’a remplacé ?


Nicolas Mignard a pris soin de signer ostensiblement sa <strong>Sainte</strong> <strong>Catherine</strong>, en indiquant qu’il l’avait<br />

conçue et peinte à Avignon en 1654. Dans sa simplicité apparente, l’oeuvre relève d’un art savant. Le<br />

peintre avait sans doute pu voir à Rome, où il se trouvait en 1635-1636, en même temps que son jeune<br />

frère Pierre, la magistrale et iconique <strong>Sainte</strong> <strong>Catherine</strong> (Fig. 1) de Raphaël (aujourd’hui à la National<br />

Gallery de Londres) dont la présence dans une collection romaine est bien attestée au début des<br />

années 1630. Les figures féminines drapées et accoudées à un support ne sont pas rares dans la<br />

sculpture antique et Raphaël pourrait s’être inspiré ici d’une figure de muse de sarcophage.<br />

À cette chaîne généalogique, en elle-même prestigieuse, on peut ajouter un maillon plus récent : la<br />

grande toile d’une <strong>Sainte</strong> Marguerite (Fig.2) qui n’a pas quitté l’autel de l’église romaine de Santa<br />

Caterina dei Funari où elle fut installée autour de 1600. Si son caractère pleinement autographe est<br />

parfois discuté, son style est clairement carrachesque. On y reconnaît, très agrandie, la petite sainte<br />

<strong>Catherine</strong> peinte vers 1599 par Annibal Carrache sur L’apparition de la Vierge à saint Luc et à <strong>Sainte</strong><br />

<strong>Catherine</strong>, un grand retable aujourd’hui au Louvre, qui était destiné à la cathédrale de Reggio Emilia.<br />

Ce tableau de Santa Caterina dei Funari semble avoir suscité à Rome un vif intérêt dans un certain<br />

milieu. À côté de plusieurs copies peintes, on le trouve en effet gravé par les Hollandais Reinier van<br />

Persyn et Cornelis Bloemaert. Le premier se trouvait à Rome en 1635 mais son estampe fut gravée et<br />

publiée à Paris. Quant au second, après avoir séjourné à Paris de 1630 à 1633, il était en 1635<br />

définitivement établi à Rome mais restait proche des Français, à telle enseigne que sa gravure, publiée<br />

avant 1650, est munie comme bien d’autres d’un privilège royal. Un troisième graveur, enfin, reste<br />

anonyme mais était sans doute français puisque la lettre de son estampe est en langue française. La<br />

représentation de la sainte qui se décline ainsi depuis le retable du Duomo de Reggio Emilia jusqu’aux<br />

planches des graveurs offrait une formule d’une souplesse bien attirante : un simple changement<br />

d’attributs permet de passer de <strong>Catherine</strong> à Marguerite, et le socle auquel la figure s’accoude dégage<br />

un espace où peuvent facilement s’inscrire, selon les cas, aussi bien quelques mots d’une formule<br />

pieuse qu’un texte plus développé, une dédicace ou une signature.<br />

Rome fut sans doute pour Nicolas Mignard le lieu d’un éblouissement : la découverte sur place<br />

des grandes créations d’Annibal Carrache. Dès son retour en Avignon, il s’était empressé de graver et<br />

de publier plusieurs estampes reproduisant des œuvres de ce dernier, notamment la suite de ses<br />

décors du Camerino du palais Farnèse. Et la triple leçon de l’antique, de Raphaël et du Carrache n’allait<br />

plus s’effacer. Dans les années 1650, le peintre semble avoir multiplié les tableaux où l’on retrouve, en<br />

guise de signatures, des inscriptions analogues à celle de sa <strong>Sainte</strong> <strong>Catherine</strong>. Nous croyons que toute<br />

une part de sa production était alors destinée à une clientèle étrangère à la Provence où il vivait :<br />

Avignon terre papale, lieu de passage et de contact entre la France, certains pays du Nord et l’Italie…<br />

Il s’agissait de rappeler à des amateurs lointains et à leur entourage d’où provenaient les si belles toiles<br />

dont ils étaient destinataires. La présence, dans notre peinture, d’une église de l’Isle-sur-la-Sorgue<br />

renforce cet ancrage provençal : c’est à un couvent de cette ville que Nicolas Mignard envoya en 1665<br />

une grande Présentation au Temple qui est la dernière œuvre religieuse importante qu’on connaisse<br />

de lui. Le peintre était établi à Paris depuis 1660 et l’historien Félibien nous apprend, dans ses<br />

Entretiens sur les peintres (1685-1688), qu’il se trouvait accablé, « contre son inclination », de<br />

demandes de portraits :<br />

« Aussi ne laissoit-il pas de travailler de temps en temps à des Tableaux d’Autel, & à quelques autres<br />

qu’on luy demandoit pour envoyer en Provence ».<br />

La restauration menée à bien à l’occasion de l’exposition rend à notre <strong>Sainte</strong> <strong>Catherine</strong> sa<br />

profondeur atmosphérique. Elle nous restitue sa splendeur première. Le nettoyage de la couche


picturale et l’enlèvement des repeints du XIXe siècle ont révélé que la robe de la sainte martyre a été<br />

peinte avec du lapis lazuli, pigment extrêmement coûteux qu’on réservait généralement aux<br />

vêtements de la Vierge et du Christ. Un tel usage suggère une commande prestigieuse. La laque rose<br />

du manteau est en parfait état, les plis de la chemise ont retrouvé souplesse et légèreté. La fraîcheur<br />

des carnations et la délicatesse du modelé sont à nouveau perceptibles.<br />

Par sa taille et sa composition, la toile se démarque des œuvres aux dimensions plus réduites dans<br />

lesquelles Nicolas Mignard, dans les mêmes années, installait au premier plan une Vierge à l’Enfant<br />

détachée sur un fond à peu près uniformément opaque. La peinture brillante et raffinée qui nous est<br />

aujourd’hui révélée est sans doute un des chefs-d’œuvre de cette période. Elle est bien digne de porter<br />

au loin le renom de son créateur. Le visiteur de l’exposition va découvrir le tableau qui a retenu<br />

l’attention de M. et Mme de Chateaubriand. Il va pouvoir apprécier la subtilité d’un art qui sait casser<br />

sur l’arête d’un marbre l’ombre portée d’une palme.<br />

Jean-Claude Boyer<br />

Figure 1 : Raphaël, <strong>Sainte</strong> <strong>Catherine</strong> d’Alexandrie, Londres,<br />

National Gallery


Figure 2 : Attribué à Annibal<br />

Carrache, <strong>Sainte</strong> Marguerite, Rome,<br />

Santa Caterina dei Funari

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