Anonyme valencien, John Duns Scotus
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<strong>Anonyme</strong> <strong>valencien</strong>, fin XVII e – début XVIII e siècle<br />
<strong>John</strong> <strong>Duns</strong> <strong>Scotus</strong><br />
Huile sur toile, H. 175 ; L. 135<br />
Paris, collections diocésaines<br />
INSCRIPTION<br />
Lodio Don Alonso Rocamora, Cabellero de la orden de Calatraba<br />
HISTORIQUE<br />
Donné en 1996 par Nenad Radonicic à l’Association Diocésaine de Paris<br />
Un franciscain – reconnaissable à son habit marron – assis à son étude relève la tête en<br />
direction d’une statue de la Vierge Marie. Quelques mots, transcrits sur un fin phylactère,<br />
s’échappent de sa bouche : « Dignare me laudare te, Virgosacrata;damihivirtutem contra<br />
hostestuos » (Daigne m’accorder de te louer, Vierge très sainte ; donne-moi la force contre tes<br />
ennemis) (Fig. 1), des paroles habituellement chantées à l’occasion de la fête de l’Assomption. Au<br />
premier plan une table avec un livre ouvert que le moine présente au spectateur et dont il est<br />
vraisemblablement l’auteur, comme semble l’indiquer la plume qu’il tient de sa main droite. Sur la<br />
première page nous pouvons lire « DIPUTATIO IIII. DE MISTERIO CONCEPTIONIS VIRGINIS ». Une coiffe<br />
universitaire est également posée sur l’un des angles du bureau, symbole que le personnage figuré<br />
est un homme de savoir.<br />
Ce tableau, véritable morceau de théologie mis en peinture, représente <strong>John</strong> <strong>Duns</strong> <strong>Scotus</strong>,<br />
franciscain, philosophe et théologien écossais du XIII e siècle. Bachelier sententiaire, <strong>John</strong> <strong>Duns</strong> <strong>Scotus</strong><br />
enseigna à Oxford, Cambridge, Paris et Cologne et est célèbre pour, lors de ses leçons, avoir défendu<br />
l’Immaculée Conception de la Vierge 1 . C’est-à-dire la croyance selon laquelle Marie, lors de sa<br />
conception, a été préservée du péché originel par un acte unique de la grâce de Dieu – un débat qui<br />
n’est clos que des siècles plus tard en 1854 lors de la proclamation du Dogme de l’Immaculée<br />
Conception par le pape Pie IX 2 .<br />
Dans l’angle inférieur gauche de la toile nous pouvons lire : Lodio Don Alonso Rocamora, Caballero de<br />
la orden de Calatraba (Fig. 2). L’œuvre fut offerte par Alonso Rocamora, chevalier de l’ordre militaire<br />
1<br />
Ces leçons ont été reprises dans les ouvrages de <strong>John</strong> <strong>Duns</strong> <strong>Scotus</strong> Lectura et Opus Oxoniense (=Ordinatio).<br />
Pour une étude des préceptes de <strong>John</strong> <strong>Duns</strong> <strong>Scotus</strong> voir notamment ZAVALLONI OFM R.et MARIANI<br />
OFM E. (dir.), La DottrinaMariologica di Giovanni <strong>Duns</strong> Scoto (SpicilegiumPontificiiAthenaeiAntoniani),<br />
Rome : EdizioniAntonianum, 1987; A.B. WOLTER OFM, A.B.et O’NEILL OFM B., <strong>John</strong> <strong>Duns</strong><br />
<strong>Scotus</strong>Mary’s Architect, Quincy, Illinois :FranciscanPress, Quincy University, 1993 ; CROSS Richard, <strong>Duns</strong><br />
<strong>Scotus</strong>, Oxford : Oxford UniversityPress, 1999.<br />
2<br />
Pour une vision plus globale du culte de la Vierge et du dogme de l’Immaculée Conception voir<br />
notamment LAMY Marielle, L’Immaculée Conception. Étapes et enjeux d’une controverse au Moyen Âge<br />
(XIIIe-XVe siècle), Paris, Institut d’Études Augustiniennes, 2000 ; BETHOUART Bruno et LOTTIN Alain<br />
(dir.), La dévotion mariale de l’an Mil à nos jours, Arras : Artois Presses Université, 2005 ; DE BOISSIEU<br />
Béatrice, BORDEYNE Philippe et MAGGIANI Silvano (dir.), Marie, l’Église et la théologie. Traité de<br />
mariologie, Paris : Desclée de Brouwer, 2007 ; Jean-Louis Benoit, « L’Immaculée Conception. Une affaire<br />
anglaise et un grand signe dans le ciel », Revue Théologique des Bernardins, 2014, pp.51-74.
de la Calatrava, seigneur et fondateur de Molins 3 , commune aujourd’hui annexée à la ville d’Orihuela<br />
(Valence). La trace de ce personnage se retrouve dans les archives espagnoles de la fin du XVII e siècle<br />
et jusque dans le premier tiers du XVIII e siècle 4 , en l’état actuel des recherches, il n’y a pour l’instant<br />
pas d’éléments complémentaires qui permettent de préciser le contexte de cette donation..<br />
Toutefois, l’une des possibilités serait qu’elle ait été adressée à la paroisse de Molins, pour donner<br />
suite à l’établissement de la seigneurie. Quoiqu’il en soit, cette inscription encourage à situer la<br />
réalisation de ce tableau à Valence, un royaume particulièrement investi au XVII e siècle dans la<br />
défense de l’Immaculée Conception 5 . Dans ce contexte, l’iconographie choisie représente tant une<br />
volonté théologique que politique : à l’instar de <strong>John</strong> <strong>Duns</strong> <strong>Scotus</strong>, Alonso Rocamora se positionne en<br />
véritable défenseur de cette doctrine.<br />
Le traitement naturaliste, empreint d’une certaine rigidité, semble indiquer un artiste de second plan<br />
; tout comme le recours à des modèles gravés pour les compositions, ainsi le placement de <strong>John</strong><br />
<strong>Duns</strong> <strong>Scotus</strong> assis à son étude, rédigeant sa Lectura, avec une fenêtre ouverte à l'arrière-plan sur un<br />
paysage, fait directement écho à l’œuvre de Cornelis Bloemaert 6 (1603-1692) (Fig. 3) ; une gravure qui<br />
connut un certain écho comme en témoigne la version réalisée par François de Liège pour l’ancien<br />
couvent des Récollets de Bourg-Saint-Andéol, au début du XVIII e siècle 7 . D’un point de vue stylistique,<br />
cette œuvre apparait éloignée de la manière colorée et contrastée des grands noms de la peinture<br />
baroque <strong>valencien</strong>ne que sont Jerónimo Jacinto de Espinosa et Vicente Salvador Gómez. L’art<br />
<strong>valencien</strong> de cette période compte de nombreux artistes connus grâce, seulement, aux documents<br />
d’archives et malheureusement, dissociés de toute production, si bien qu’il est difficile de déterminer<br />
l’autorité du tableau qui nous intéresse ici 8 .<br />
Cette œuvre a été donnée en 1996 à l’Association Diocésaine de Paris par le peintre Nenad<br />
Radonicic, né à Zagreb en 1928. Celui-ci le tenait de ses parents domicilités à Trieste.<br />
Elsa Espin<br />
3<br />
Le 23 octobre 1697, Alfonso de Rocamora y Molins, chevalier de Calatrava et résident d'Orihuela, signe<br />
un acte de concorde avec les premiers colons de la nouvelle localité appelée Molins de Rocamora cf.<br />
BERNABÉ GIL David, Tierra y sociedad en el Bajo Segura (1700-1750), Alicante : Universidad de Alicante,<br />
1982, pp. 206-216.<br />
4<br />
Archivo General Region de Murcia, NOT, 2476/8, 5 mars 1720 ; la décennie suivante c’est Eustaquio, fils<br />
d’Alfonso, qui est désormais seigneur de Moulins cf. Archivo General Region de Murcia, NOT 3497/25, 2<br />
février 1732.<br />
5<br />
Sur la question voir notamment GIMILIO SANZ David, « Valencia y la inmaculadaconcepción en el siglo<br />
XVII », dans GONZÁLEZ TORNEL Pablo (éd.), Intacta María. Política y religiosidad en la España barroca,<br />
Valence, Museo de BellasArtes de Valencia, 2017-2018, Valence : Generalitat Valenciana, 2017, pp. 99-109.<br />
6 Londres, National Portrait Gallery, D23983. Nous souhaitons ici remercier Maxime-Georges Metraux<br />
pour la mise en parallèle de cette gravure avec le tableau du Diocèse de Paris.<br />
7<br />
Œuvre conservée in situ.<br />
8<br />
Pour une vision complète de la production baroque <strong>valencien</strong>ne se référer à MARCO GARCÍA Víctor,<br />
Pinturabarroca en Valencia, 1600-1737, Madrid : Centros de Etudios Europa Hispanica, 2017.
Figure 1 : <strong>John</strong> <strong>Duns</strong> <strong>Scotus</strong> (détail), anonyme <strong>valencien</strong>, XVII e -XVIII e siècles, Paris, collections<br />
diocésaines ©Diocèse de Paris<br />
Figure 2 : <strong>John</strong> <strong>Duns</strong> <strong>Scotus</strong> (détail), anonyme <strong>valencien</strong>, XVII e -XVIII e siècles, Paris, collections<br />
diocésaines ©Diocèse de Paris
Figure 3 : <strong>John</strong> <strong>Duns</strong> <strong>Scotus</strong>, Cornelis Bloemaert, gravure, XVII siècle, Londres, National Gallery<br />
©National Portrait Gallery, London