30.01.2024 Views

2023_11_24_Géopolitique_CR long

Create successful ePaper yourself

Turn your PDF publications into a flip-book with our unique Google optimized e-Paper software.

Égypte-Turquie, les deux portes du Moyen-Orient,<br />

à l’aune de leurs mutations socio-politiques et juridiques les plus récentes,<br />

dans un contexte stratégique international renouvelé<br />

Les intervenants :<br />

Ahmet Insel, professeur honoraire, Université Galatasaray<br />

Hicham Mourad, directeur du master de relations internationales, Université française d’Égypte<br />

La coordination :<br />

Imad Khillo, maître de conférences, Sciences Po Grenoble ; chercheur associé à l’IREMMO<br />

Jean Marcou, professeur à Sciences Po Grenoble ; chercheur associé à l’IFEA, Istanbul<br />

___________________________________________<br />

Présentation des intervenants par le Pr. Marcou<br />

Pr Hicham Mourad, en direct du Caire, est l’un des plus fins connaisseurs de la diplomatie<br />

égyptienne, et également dans le Golfe, en Afrique et au MO, Professeur à l’Université du Caire<br />

dans la filière francophone et Professeur à l’Université française d’Égypte, chroniqueur et<br />

éditorialiste. Il coopère dans le Master MO de Grenoble où il enseigne en particulier sur les<br />

régimes politiques africains. Il va particulièrement insister dans cette séance sur les relations du<br />

pouvoir égyptien avec l’institution d’Al Azhar.<br />

Pr Ahmet Insel, professeur émérite de Paris I dont il a été vice-Président. Il s’est consacré à<br />

l’évolution du régime politique turc et à la définition des régimes hybrides, dans la comparaison<br />

du régime turc à d’autres évolutions de pays similaires. Il a été l’un des fondateurs de l’Université<br />

Galatasaray, dont il est également professeur honoraire.<br />

Le thème de la session consiste en une approche comparée du statut des religions en Égypte et<br />

Turquie, qui sont les 2 portes du PO. L’Égypte a été du 16e au début du 20e siècle sous<br />

domination ottomane, mais en même temps, elle s’est dressée en rivale et héritière de l’Empire<br />

arabe (épopée des Khédives contre l’Empire ottoman qui l’a bien menacé). La séance va<br />

chercher à comprendre pourquoi l’Égypte et la Turquie rivalisent et se retrouvent en concurrence<br />

religieuse dans la région du MO dans un contexte dense et porteur.<br />

Introduction et sujets des interventions<br />

L’Égypte et la Turquie sont souvent présentées comme les deux portes du Moyen-Orient, au sud<br />

et au nord de la Méditerranée orientale. Ayant été ottomanes pendant plusieurs siècles, et<br />

chevauchant chacune deux continents, sur le canal de Suez et le détroit du Bosphore, elles ont<br />

beaucoup en commun historiquement, géographiquement et stratégiquement. Elles présentent<br />

Collège des Bernardins - 20 rue de Poissy - 75005 Paris<br />

www.collegedesbernardins.fr


toutefois de notables différences politiques, juridiques et religieuses ; ce qui n’empêche pas leur<br />

comparaison de s’annoncer pertinente et fructueuse, notamment eu égard à leurs évolutions<br />

récentes.<br />

Sous l’effet d’un développement économique rapide, la société turque s’est urbanisée et<br />

structurée autour de nouvelles classes sociales, toujours sensibles au respect des traditions<br />

religieuses de leurs origines, mais marquées aussi par leur accession à une modernité qui, par<br />

la force des choses, incite à la sécularisation. Pour sa part, la société égyptienne est restée plus<br />

segmentée et très influencée par un conservatisme religieux tenace, en dépit des ouvertures<br />

favorisées par le développement économique et la révolution du 25 janvier 20<strong>11</strong>. Régime<br />

politique hybride plus nationaliste qu’à proprement parler islamiste où les élections et un certain<br />

respect du droit conservent un sens, en dépit de l’autoritarisme ambiant, la Turquie aspire à jouer<br />

un rôle stratégique global dépassant les seuls enjeux régionaux. Quant à l’Égypte, après<br />

l’esquisse d’une libéralisation générée par les printemps arabes, elle a de nouveau sombré dans<br />

un autoritarisme conforté par une tutelle militaire prégnante, et tente de retrouver son statut de<br />

centre de gravité du monde arabe, voire de redevenir un acteur diplomatique influent.<br />

Ces évolutions contrastées ont conduit ces deux pays à entrer dans un rapport de rivalité très<br />

conflictuel au cours de la dernière décennie, avant de tenter, ces derniers mois, de normaliser<br />

leurs relations, sans véritablement y être parvenu jusqu’à présent…<br />

Ahmet Insel<br />

Le sentier sinueux de l’erdoganisme : la construction d’une autocratie islamonationaliste<br />

L’erdoganisme parachève, en l’inversant, le projet des militaires qui avaient pris le pouvoir par un<br />

coup d’État en 1980. Ce projet autoritaire et national-conservateur cherchait à réaliser une<br />

synthèse entre l’identité turque et l’identité musulmane, et à placer l’islam politique sous le<br />

patronage du nationalisme turc pour faire barrage aux mouvements sociaux de gauche et<br />

neutraliser le mouvement politique kurde.<br />

Tayyip Erdogan est arrivé au pouvoir vingt ans après avec la promesse de faire entrer la Turquie<br />

dans l’UE, réaliser une démocratisation conservatrice et une politique économique néolibérale.<br />

Mais après avoir réussi à écarter le rôle de tutelle de l’armée sur le pouvoir exécutif à la fin des<br />

années 2000, il s’est approprié le projet de « synthèse islamo-turc » avec plus de vigueur à partir<br />

des années 2010 mais, cette fois, en mettant le nationalisme sous le patronage de l’islam sunnite.<br />

Cette idéologie est renforcée par le clientélisme, l’affairisme et le népotisme de l’AKP.<br />

L’erdoganisme s’est institué par la dissolution progressive des institutions et des pratiques de<br />

l’Etat de droit et après l’instauration du régime hyper-présidentiel en 2017 par la délégalisation,<br />

la désinstitutionalisation et la déconstitutionnalisation.<br />

La formation du Parti-État et la transformation du Parti en entreprise personnelle d’Erdoğan ont<br />

permis de changer les instruments de la politique sociale en dons octroyés par le chef de l’État<br />

et l’AKP. Avec onze millions d’adhérents, ce parti fonctionne comme une puissante pompe à<br />

réseaux clientélistes. Les couches populaires qui en bénéficient craignent ainsi leur remise en<br />

cause en cas de changement du pouvoir.<br />

Cette idéologie islamo-nationaliste se nourrit aussi, aux yeux d’une large partie de la population<br />

d’un ressentiment envers les puissances occidentales, qu’Erdoğan et ses porte-paroles<br />

entretiennent savamment en glorifiant le passé impérial et les exploits diplomatico-militaires<br />

actuels, qu’ils soient réels ou inventés.<br />

L’erdoganisme est un cas typique des autocraties électives qui fleurissent dans le monde, y<br />

compris au sein de l’UE. Les élections formellement pluralistes et libres se déroulent dans un<br />

contexte non démocratique et continuent à fournir la principale source de légitimité du pouvoir<br />

dans une société profondément divisée, polarisée au sujet de la figure d’Erdogan. Mais en même<br />

temps, la société turque est en revanche très largement unie quand il s’agit de défendre la<br />

suprématie de l’identité ethno-nationaliste turque face aux revendications de reconnaissance des<br />

minorités, principalement kurde. Aujourd’hui l’erdoganisme s’appuie à une coalition formée par le<br />

parti AKP, par le parti d’extrême droite nationaliste MHP et par une bureaucratie civile et militaire<br />

souverainiste-nationaliste antioccidentale.<br />

Collège des Bernardins - 20 rue de Poissy - 75005 Paris<br />

www.collegedesbernardins.fr


Hicham Mourad<br />

Egypte : chasse aux islamistes<br />

La société égyptienne demeure très conservatrice sur le plan religieux. Ce qui en fait un terreau<br />

favorable à l’islamisme. Cet état de fait pose un problème au régime politique actuel, arrivé au<br />

pouvoir après avoir renversé celui des Frères musulmans en 2013. Il s’emploie à éradiquer l’islam<br />

politique par la répression politique et sécuritaire, ainsi que sur le front religieux en s’appuyant<br />

sur l’institution religieuse officielle d’Al-Azhar. Ce qui n’est toutefois pas une tâche facile, car celleci,<br />

dominée par le courant conservateur de l’islam, oppose de la résistance à la volonté de<br />

moderniser, selon les souhaits du pouvoir politique, son discours religieux. Une telle<br />

modernisation, estime-t-elle, serait considérée comme de l’abandon des constantes de la charia<br />

et des préceptes de l’islam. Dans sa stratégie de contrer l’islam politique, le régime fait cause<br />

commune avec l’importante minorité chrétienne copte qui compte quelque 10% de la population.<br />

D’un côté, le gouvernement mène une politique de rapprochement à travers la simplification des<br />

démarches relatives à la construction et la légalisation des lieux de cultes des coptes. En retour,<br />

l’Eglise, qui ne veut plus revivre l’expérience du règne de la confrérie, assure son soutien et celui<br />

de sa communauté au régime.<br />

Sur le plan régional, Le Caire poursuit sa politique hostile aux forces islamistes. Ceci est évident<br />

dans sa politique envers la Libye voisine, où il cherche à affaiblir la mouvance islamiste au sein<br />

du gouvernement de Tripoli et noue alliance avec le maréchal anti-islamiste Khalifa Haftar. Ceci<br />

est également à l’œuvre à l’égard des Territoires palestiniens, où il favorise l’Autorité<br />

palestinienne au détriment du mouvement islamiste du Hamas. La même politique est en place<br />

vis-à-vis de la rébellion des Houthis au Yémen, alliée de la République islamique d’Iran et envers<br />

le Hezbollah au Liban, également allié de Téhéran. La même orientation explique son hostilité et<br />

sa rupture pendant une décennie avec la Turquie d’Erdogan, avant qu’il ne renoue avec elle en<br />

<strong>2023</strong>, après qu’elle ait cessé de soutenir les Frères égyptiens. Dans le même cadre de sa<br />

politique hostile à l’islam politique, l’Egypte fait alliance avec les puissances régionales antiislamistes,<br />

nommément les Emirats arabes unis et l’Arabie saoudite.<br />

_______________________________________________<br />

RÉSUMÉ DES INTERVENTIONS<br />

Par Blandine Chélini-Pont<br />

L’Égypte - Rapport État-religion-population sous le régime de Sissi<br />

Hicham Mourad, Université du Caire et Université française d’Égypte<br />

La société égyptienne est religieusement très conservatrice. Elle n’a pas fait opposition<br />

au régime politique de courte durée qui est arrivé au pouvoir entre 2012 et 2013, issu<br />

des Frères musulmans, régime renversé en juillet 2013. La société égyptienne a été un<br />

terreau favorable à l’islam politique, face à un pouvoir qui a cherché à l’éradiquer par<br />

réflexe sécuritaire (islam politique interdit sous Nasser et Moubarak, expression soufie<br />

autorisée). Pour autant le pouvoir égyptien a toujours cherché à s’appuyer, sur le plan<br />

religieux, sur Al Azhar, grande institution sunnite qui a plus de 1000 ans. Mais cela n’a<br />

jamais été une formalité que d’inviter Al Azhar à jouer ce rôle, en lui demandant en plus<br />

Collège des Bernardins - 20 rue de Poissy - 75005 Paris<br />

www.collegedesbernardins.fr


d’assumer la modernisation du discours religieux, ce qui n’a pas été du goût d’Al Azhar.<br />

La modernisation religieuse est comme une question qui ne se pose pas ou dans des<br />

mesures très limitées, avec l’idée qu’elle serait une sorte d’abandon des fondements des<br />

préceptes de la charia, si jamais Al Azhar se modernisait. Al Azhar résiste donc aux<br />

tentatives du régime de délégitimer l’Islam politique. En même temps, la population<br />

respecte et écoute Al Azhar. Forme de quadrature du cercle.<br />

La société égyptienne est assez réceptive à l’idée de donner à l’Islam un rôle politique,<br />

ce qui a favorisé l’islamisme. De l’autre côté, cette société n’est pas entièrement<br />

musulmane. Il y a aussi une communauté chrétienne copte-orthodoxe, qui représente<br />

10% de la population. Et le pouvoir en place depuis 2013 cherche à faire cause<br />

commune avec cette communauté religieuse. Il y a eu un rapprochement notable entre<br />

les 2 parties à travers plusieurs mesures comme celle de simplifier les démarches de<br />

construction des lieux de culte et de légalisation des lieux de prière. Ce rapprochement<br />

existait déjà sous l’ancien président Moubarak. Récemment, le rapprochement a été<br />

symbolisé au sein de la nouvelle capitale administrative, par la construction de la plus<br />

grande cathédrale du MO. La communauté copte est comme un allié naturel contre<br />

l’islam politique. La communauté copte ne veut pas revivre l’expérience du<br />

gouvernement des Frères ; Elle soutient donc le régime en place. C’est une communauté<br />

profondément religieuse derrière son chef spirituel (les instructions de l’Église sont<br />

suivies par ses membres) et elle fait acte d’allégeance au pouvoir de Sissi comme son<br />

protecteur.<br />

Des relations interarabes corrélées au rejet de l’islamisme et à la question<br />

palestinienne<br />

Sur le plan régional, on retrouve la même stratégie contre l’Islam politique face à deux<br />

menaces immédiates des deux côtés de la frontière. Cette politique est très claire en<br />

Libye voisine en proie à guerre civile. L’Égypte s’y oppose au gouvernement de Tripoli<br />

qu’elle estime sous la coupe des Frères. Elle a fait alliance avec le général Khalifa Haftar<br />

viscéralement anti-islamiste. Le discours est à peu près celui-là : « on a eu des<br />

infiltrations islamistes à travers les frontières, il faut écarter ou éliminer cette éventualité<br />

de domination islamiste en Libye ». De l’autre côté oriental des frontières, la bande de<br />

Gaza, gouvernée par le Hamas est aussi un sujet d’inquiétude constante. L’Égypte<br />

favorise l’Autorité palestinienne, qui gouverne la Cisjordanie, au détriment du Hamas.<br />

Elle voudrait que l’Autorité palestinienne supplante le Hamas à Gaza. Le régime perçoit<br />

la présence du Hamas comme une menace sécuritaire et politique et soupçonne que<br />

cette milice traficote avec les islamistes du Sinaï (trafic d’armes, échanges de planques,<br />

solidarité). Pour l’Égypte, c’est l’établissement d’un Etat palestinien qui résoudrait la<br />

question à condition que ce ne soit pas les islamistes qui tiennent le pouvoir. Elle<br />

souhaite le règlement définitif de la question palestinienne (réfugiés, frontières poreuses)<br />

afin de mettre fin à cette bombe à retardement de la bande de Gaza. Son raisonnement<br />

est que l’absence d’État palestinien favorise les islamistes.<br />

Pour l’Égypte, la Jordanie est un indispensable partenaire pour la question palestinienne,<br />

notamment en ce qui concerne la Cisjordanie. La coopération entre les deux pays est<br />

très étroite, car la crainte est la même qu’Israël soit tenté de repousser les Palestiniens<br />

vers la Jordanie et l’Égypte. Le souvenir de la violence inouïe en 1948 du déplacement<br />

des populations palestiniennes demeure ; L’Égypte rejette toute évacuation de Gaza<br />

comme de Cisjordanie. La possibilité d’une émigration palestinienne forcée est une<br />

menace existentielle pour les voisins d’Israël, avec des islamistes en plus en son sein.<br />

Quant aux relations avec la Syrie, elles sont finalement très réduites. Il y a d’autres<br />

acteurs qui sont beaucoup plus impliqués comme la Russie ou l’Iran. L’Égypte n’a pas<br />

eu les moyens de peser dans la guerre civile. Son idée générale est bien de faire<br />

contrepoids à l’Iran, de ne pas laisser Téhéran jouer seul en Syrie, qu’il y ait un<br />

contrepoids arabe, mais elle n’exerce pas d’influence sensible auprès du régime de<br />

Damas.<br />

Autre menace, la révolte houthiste au Yémen – avec des rebelles très proches de l’Iran<br />

qui les arme. L’Égypte participe à la tentative d’étouffement de cette rébellion au Yémen<br />

et à la sécurisation du détroit de Bab El Mandeb en mer Rouge, qui constitue l’entrée<br />

Collège des Bernardins - 20 rue de Poissy - 75005 Paris<br />

www.collegedesbernardins.fr


sud du Canal de Suez. Plus loin, elle considère que le Hezbollah au Liban est sous la<br />

coupe de l’Iran.<br />

L’hostilité aux Frères a fait que logiquement l’Égypte fait alliance avec toutes les<br />

puissances anti-islamistes dans la région, notamment les Émirats arabes unis et l’Arabie<br />

Saoudite. Les Émirats sont très hostiles à l’islam politique et se sont en prime de très<br />

bons partenaires économiques. L’Arabie saoudite est également hostile à l’islam<br />

politique, comme celui pratiqué en Iran où la tenue d’élections régulières permet une<br />

alternance de façade au niveau politique. Ce type d'islam politique « républicain »<br />

constitue une menace aux monarchies héréditaires de la région du Golfe.<br />

Défiance mais pragmatisme économique- Le projet de libre-échange avec la Turquie<br />

islamiste<br />

L’Égypte de Sissi a manifesté son hostilité depuis 2013 et jusqu’à tout récemment<br />

envers la Turquie. Pendant la dizaine d’année précédente, le soutien de la Turquie aux<br />

Frères musulmans, la présence turque en Libye avec le soutien au gouvernement de<br />

Tripoli ont été une préoccupation constante pour l’Égypte, au point de faire une alliance<br />

politique et militaire avec les ennemis jurés d’Erdogan, la Grèce et Chypre. Cette alliance<br />

s’est matérialisée par des manœuvres communes tenues tous les ans en Méditerranée<br />

orientale, pour protéger les gisements de gaz naturel découverts récemment.<br />

Cette hostilité a laissé pourtant place à une détente avec la Turquie en <strong>2023</strong>, avec le<br />

retour mutuel des ambassadeurs en juillet. Malgré l’échange de récriminations durant<br />

toute une décennie, les deux pays ont fait preuve d’un réalisme économique exemplaire,<br />

vu les bénéfices réciproques qu’ils en tirent. La « guerre froide » entre eux n’a jamais<br />

empêché la croissance des échanges économiques et commerciaux. Leur coopération<br />

a été bénéfique pour les deux. En 2022, les échanges bilatéraux faisaient 7,7 milliards<br />

de dollars, soit une augmentation de 32% par rapport à 2021. En termes d’importation,<br />

la Turquie est la 3e source des importations égyptiennes. Les investissements turcs en<br />

Égypte ont également augmenté de 30% entre 2021 et 2022. Au bénéfice de la détente,<br />

les deux pays envisagent un renforcement de leurs relations économiques. Ils négocient<br />

actuellement un accord de libre-échange. L’Égypte veut à ce propos porter le commerce<br />

bilatéral à 15 milliards d’ici 5 ans. Tentative de rapprochement aussi de la Turquie, qui<br />

souhaite bien ce doublement – Donc réalisme économique de tout temps.<br />

Une politique régionale qui manque de moyens<br />

Reste le problème soudanais à la frontière sud. Il y a des centaines de milliers de<br />

Soudanais qui ont migré en Égypte depuis l’éclatement de la guerre civile en avril <strong>2023</strong>,<br />

ce qui a obligé l’Égypte à mettre des restrictions aux frontières. Outre la pression sur les<br />

infrastructures, elle craint des infiltrations islamistes parmi les réfugiés, d’autant plus qu’il<br />

est difficile de surveiller et sécuriser la frontière Sud, désertique en grande partie.<br />

L’Égypte ne contrôle pas le produit final du conflit en cours au Soudan. Sa crainte est<br />

que cela ramène les islamistes au pouvoir. Le gouvernement garde donc le contact<br />

essentiellement avec l’armée régulière et avec le général Abdel Fatah Al-Burhan, chef<br />

du Conseil de souveraineté.<br />

Donc dans l’activisme régional de l’Égypte, contrer l’activité islamiste est un ressort<br />

essentiel. Son action extérieure reste limitée aux menaces immédiates perçues aux<br />

frontières. Cette limitation s'explique certes par les intérêts plus importants qui sont en<br />

jeu dans les pays voisins, mais également par la crise économique très aigüe que<br />

traverse le pays et qui limite les ressources nécessaires qu’elle pourrait consacrer à<br />

l’activité étrangère. La dette extérieure a plus que quadruplé depuis 20<strong>11</strong>. Elle est<br />

passée de 35 à 165 milliards de dollars.<br />

L’État de Turquie<br />

Ahmet Insel, Université de Paris I<br />

Laïcité gallicane<br />

Il faut comprendre les dynamiques particulières de la Turquie dans son rapport à<br />

l’islamité. C’est un pays dont l’histoire récente n’a pas évacué l’Islam, où l’islam est resté<br />

très présent, lié dès l’origine à la dynamique laïque, ce qui a engendré des résultats<br />

Collège des Bernardins - 20 rue de Poissy - 75005 Paris<br />

www.collegedesbernardins.fr


irréversibles (forte présence de l’Islam) mais aussi des résistances (forte culture laïque)<br />

dont on voit la traduction dans la coupure politique quasi binaire d’aujourd’hui entre deux<br />

camps qui font le même poids. Avec un amendement porté en 1937 à la Constitution<br />

de 19<strong>24</strong>, la Turquie est un État laïc et républicain. Le caractère laïc de l’État figure parmi<br />

les articles constitutionnels non-modifiables. Le régime des relations aux cultes<br />

cependant ne ressemble pas à ce qu’a produit la loi française de séparation de 1905. Il<br />

ressemble plutôt à du gallicanisme, un gallicanisme beaucoup plus napoléonien<br />

qu’Ancien régime. Il a procédé d’une volonté absolue de prendre sous contrôle de l’État<br />

la religion dominante, afin de la rendre nationale, épurée de ses attaches non turques,<br />

c’est-à-dire et en même temps la désarabiser, la dépersaniser dans ses pratiques, sa<br />

culture et ses institutions qui deviennent exclusivement turques.<br />

Nationalisme turc et nationalisation de l’Islam<br />

Le résultat connexe a été légalement la modification de l’alphabet arabe au profit de<br />

l’alphabet latin et ’interdiction de l’apprentissage de l’arabe et de l’usage de l’alphabet<br />

arabe dans l’édition des journaux, la purification de la langue turque et surtout l’abolition<br />

du califat. Mustapha Kemal, par sa formation de l’académie militaire, connaît le bras de<br />

fer de Napoléon avec le pape à l’époque dans la reconstitution mais aussi la<br />

subordination politique de l’Église catholique en France. Quelques mois après la<br />

proclamation de la République le Califat est aboli et le Calife expulsé. Depuis, le monde<br />

musulman n’a plus de Calife. Et en remplacement du califat, il y a eu la mise en place<br />

de la direction de Diyanet, une administration publique centrale chargée d’organiser le<br />

culte musulman. Le service religieux majoritaire est donc sous contrôle de L’État.<br />

L’alphabet arabe (tout comme l’apprentissage de la langue arabe) a été remplacé par<br />

l’alphabet latin. Un même programme scolaire a été appliqué dans toutes les écoles<br />

publiques ou privées sans exception et quelques écoles publiques ‘professionnelles’<br />

sont ouvertes pour former les imams et les prédicateurs sunnites. En 1926, le code civil<br />

suisse est adopté. Il n’y a plus de différence entre hommes et femmes dans le droit civil.<br />

L’interdiction de porter le fez et le tchador, l’interdiction de sortir avec l’habit religieux<br />

pour les religieux complète ce panorama de la dés-arabisation de la nouvelle Turquie,<br />

qui forge son identité nationale en nationalisant l’Islam et ses manifestations sociales.<br />

Ainsi, toute pratique cultuelle est interdite à l’extérieur des lieux de culte. Par le Traité de<br />

Lausanne, la Turquie reconnaît aussi l’autonomie des minorités religieuses (dont leurs<br />

bâtiments de culte et leurs écoles, mais de facto il ne reste plus qu’une petite poignée<br />

d’Arméniens et de Grecs, les Syriaques ne sont pas reconnus comme minorités<br />

officiellement et encore moins les Alévis). Les seuls qui paraissent relativement protégés<br />

sont les Juifs, dont la plupart sont des descendants des juifs d’Espagne chassés par les<br />

rois catholiques au XVe siècle. Finalement ce qu’on appelle la laïcité en Turquie, c’est<br />

le fait d’avoir supprimé en 1928 la référence à toute religion d’État.<br />

Cette idée était ancienne. Elle avait été véhiculée chez les Jeunes Turcs, avec la volonté<br />

de se libérer du poids de l’Islam ‘arabe’, accusé de l’arriération de l’état de la société.<br />

Comme autre raison, il y avait le fait que la laïcité était alors pensée comme le bon levier<br />

pour créer une nation avec plusieurs communautés religieuses, une nation ottomane, à<br />

la suite des réformes du milieu du XIXe siècle, les réformes de Tanzimat qui proclament<br />

l’égalité des citoyens et la fin de la dhimmitude dans l’Empire. Les Jeunes Turcs<br />

intégraient donc les populations non musulmanes et non turques des Balkans, d’Asie<br />

Mineure et du Caucase dans leur projet national. Mais la révolte de la nation albanaise<br />

de 1912, poursuivi par les deux guerres balkaniques a provoqué un ressentiment et un<br />

virage ethnique. Il fallait construire une nation turque purifiée, d’où la déportation des<br />

Arméniens « traîtres » soupçonnés de pactiser avec l’Empire russe au moment de la<br />

première guerre mondiale (une manière aussi de venger, accuser les Arméniens de la<br />

terrible déconvenue militaire d’Enver Pacha). En 1914, 30% de la population de l’Empire,<br />

dans les territoires qui forment la Turquie d’aujourd’hui) était non musulmane : En 19<strong>24</strong>,<br />

après le génocide arménien, après les pogroms grecs et l’arrivée des musulmans<br />

Collège des Bernardins - 20 rue de Poissy - 75005 Paris<br />

www.collegedesbernardins.fr


turcophones des Balkans, la Turquie n’est plus multiethnique1 et la part de la population<br />

non musulmane a chuté à 1 ou 2%. Le pluralisme ottoman perd son sens<br />

démographique : la nation turque peut donc nationaliser l’islam sunnite. Au début des<br />

années 1930, le Coran est traduit en turc. Entre 1932 et 1950, l’appel à la prière est en<br />

turc et l’appellation de Dieu Allah est turquisée en Tanri (Tengri des turchophones<br />

polythéistes). La désarabisation est moins liée à une logique d’occidentalisation que de<br />

turquisation. La Turquie a été après-guerre le premier État à population musulmane à<br />

reconnaitre Israël, alors qu’il n’a pas voté en faveur de l’Algérie à l’ONU en 1958. En<br />

1980, le coup d’État militaire officialise une idéologie qui s’éloigne du kémalisme original,<br />

et adopte une politique qui veut réaliser une synthèse entre la turcité et l’islam, dont<br />

Erdogan inversera les pôles au profit de l’islam.<br />

Conservatisme islamique (population et partis)<br />

Par rapport à ces transformations laïques-nationalistes, d’une manière souterraine, la<br />

population sunnite turque continue de pratiquer une religion traditionnelle. Sa réaction<br />

par rapport à cette laïcisation forcée et à cet autoritarisme élitaire est passive. D’autre<br />

part, du point de vue politique, la volonté d’occidentalisation des institutions va favoriser<br />

l’avènement du multipartisme, et des partis politiques conservateurs vont s’approprier<br />

cette résistance souterraine d’une grande partie de la population, qui veut continuer le<br />

culte « de toujours ». Avec l’assouplissement qui s’opère pendant la guerre froide, l’islam<br />

politique va s’approprier cette volonté de retrouver l’autonomie de l’islam sunnite, avec<br />

cette facilité parce que les institutions de la laïcité à la turque permettent avec son armée<br />

d’imams fonctionnaires (120 000) le renforcement de l’islam politique une fois arrivée au<br />

pouvoir par les urnes,. Le grand paradoxe, la grande ruse de l’histoire est que ce qui a<br />

été utilisé pour contrôler la religion va servir à dynamiser le réveil islamiste. Dans les<br />

années 1960 il y a eu une discussion pour sortir le Diyanet de la fonction publique ou de<br />

le fermer. A l’époque c’était surtout les kémalistes qui étaient hostiles à cette idée.<br />

La Turquie islamiste d’Erdogan et sa pluralité ethnoreligieuse<br />

La Turquie a connu un cycle de despotisme éclairé sécularisant, avec un Islam sous<br />

contrôle. Sous ce despotisme éclairé mais très nationaliste des minorités religieuses non<br />

musulmanes ont quasiment disparus. Du coup le différend religieux des Sunnites au<br />

pouvoir, comme Tayyip Erdogan, ne porte pas tant contre les non-musulmans mais<br />

contre les sunnites sécularisés et contre les Alévis. Ces derniers représentent environ<br />

12% de la population. Ils se considèrent comme des musulmans hétérodoxes, une<br />

branche anatoliennne d’un schiisme syncrétique ? Les Alévis et la tolérance envers les<br />

alévis avant Erdogan ont été comme le rempart antimusulman des kémalistes. Mais<br />

l’immense majorité de la population a toujours perçu la revendication de reconnaissance<br />

des Alévis pour leur lieu de culte comme une division schismatique. C’est aussi la<br />

position d’Erdogan. Une partie des alévis demandent à rentrer dans les compétences du<br />

Diyanet qui ne serait plus un organisme religieux public exclusif des pratiques sunnites.<br />

D’autres revendiquent une autonomie totale avec reconnaissance officielle. Aujourd’hui<br />

des courants minoritaires parmi les Alévis revendiquent d’être reconnus comme une<br />

religion à part, notamment en Allemagne. Cela irrite énormément les organisations<br />

sunnites turques et a fortiori les cadres du Parti de Justice et Développement avec à sa<br />

tête tayyip Erdogan. Ils ont une réaction épidermique, violente. Il y deux questions en<br />

Turquie qui déchaînent les fureurs islamo-nationalistes : les revendications alévies et les<br />

revendications kurdes. Il y a eu d’énormes pogroms et massacres contre les Alévis<br />

considérés comme la cinquième colonne iranienne durant l’Empire ottoman jusqu’à<br />

XVIIIe siècle. Les Alevis kurdes (très minoritaires), qui sont nombreux notamment à<br />

Dersim, sont par voie de conséquence les plus discriminés des discriminés. Ils ont subi<br />

une campagne de massacre et de déportation organisée par l’armée turque en 1938.<br />

1<br />

On reconsidère aujourd’hui la population d’origine arménienne qui vivrait en Turquie, autour d’1M de personnes,<br />

descendant de familles enracinées et survivantes, ayant oblitéré/caché/oublié leur appartenance après les grandes<br />

déportations de la première guerre mondiale.<br />

Collège des Bernardins - 20 rue de Poissy - 75005 Paris<br />

www.collegedesbernardins.fr


Politique religieuse régionale<br />

Dans un premier temps, au début de son « règne », Erdogan a utilisé la carte d’une<br />

religion majoritaire anti-élitaire mais très tournée vers l’Europe. Son slogan de « devenir<br />

le premier pays musulman membre de l’UR » a été très attractif et populaire au début<br />

des années 2000. En effet la Turquie est le « pays du Sud » le plus intégré dans le Nord<br />

occidental (membre de l’OTAN, de l’OCDE, du Conseil de l’Europe, et signataire en 1995<br />

d’un accord d’union douanière avec l’UE). Mais, après l’échec de cette politique<br />

européenne, après que l’Europe (Sarkozy, Merkel) a fermé la porte à la Turquie malgré<br />

le début des négociations en vue d’adhésion, Erdogan a opéré un changement de<br />

stratégie au tournant des années 2005-2010, en direction du Moyen-Orient ; ce<br />

revirement a été en partie soutenu par les puissances occidentales, notamment jusqu’en<br />

20<strong>11</strong> par les Etats-Unis. La Turquie était alors toujours considérée comme le modèle de<br />

la démocratie musulmane et comme une étoile montante dans le Proche-Orient,<br />

notamment dans les premiers mois des Printemps arabes.<br />

Erdogan va s’engager dans le renforcement des liens avec les pays du Moyen-Orient.<br />

La possibilité d’une union douanière avec l’Égypte est un mouvement de fond. En 2007<br />

se constitue un accord de libre-circulation avec la Syrie. En même temps la Turquie<br />

maintient une très étroite collaboration avec Israël jusqu’en 2009. L’ouverture avec les<br />

pays arabes est réelle, mais elle reste tendue avec l’Égypte, car cette dernière par son<br />

histoire est un obstacle à l’influence turque dans la région.<br />

A partir des années 2010, le gouvernement Erdogan s’engage massivement et<br />

publiquement dans l’appui aux Frères musulmans. Au moment des printemps arabes,<br />

Erdogan soutient les Frères musulmans en Tunisie, en Égypte et en Syrie, etc… Lors<br />

de sa visite en Égypte de Morsi en septembre 20<strong>11</strong>, il est accueilli très chaleureusement<br />

par les Frères musulmans, mais touche froide quand il parle de la Constitution laïque<br />

turque comme exemple réussi de démocrate et islamisme, comme exemple de ce que<br />

la démocratie peut marcher dans un pays musulman. Erdogan a envoyé beaucoup de<br />

cadres pour conseillers Morsi, pour l’aider à préparer la nouvelle Constitution. Les<br />

conseillers turcs ont été accusés d’avoir conduit les Frères musulmans à leur rigidité, ce<br />

qui a conduit au coup d’État de Sissi. Erdogan a aussi parlé à la Ligue arabe. Il voulait<br />

aller à Gaza, il faisait le forcing. Erreurs stratégiques, qui ont fait se retourner les<br />

Égyptiens contre lui, notamment les chrétiens coptes.<br />

Le gouvernement d’Erdogan s’est engagé aussi assez massivement dans la guerre civile<br />

syrienne à partir de 2012. Actuellement environ 15 000 soldats sont mobilisés dans le<br />

territoire syrien, dans deux zones frontalières qui sont sous administration turque, dans<br />

lesquelles les Kurdes sont chassés et les Syriens sunnites ramenés, de sorte qu’elles<br />

sont désormais des régions non kurdes et non chiites. En Lybie, La France a pris position<br />

contre la décision reconnue par l’ONU du côté du général Haftar (avec la Russie), alors<br />

que la Turquie a investi dans le gouvernement de Tripoli reconnu par l’ONU, car la<br />

Turquie a de grands intérêts économiques en Lybie (chantiers où 22.000 Turcs ont été<br />

expatriés en urgence en 20<strong>11</strong>). Erdogan a été choqué que le coup d’État de Sissi soit<br />

soutenu en 2013 par les Etats-Unis et l’Arabie saoudite en même temps. Très choqué,<br />

au point de croire que le prochain coup d’État serait contre lui. Il bascule alors dans un<br />

autoritarisme rampant par réflexe de survie et par tempérament naturel, et s’appuyer sur<br />

la moitié conservatrice de la société turque, en lançant un défi à l’Occident et en<br />

évoquant le souvenir de la grandeur de l’Empire ottoman. Il cherche à développer la<br />

présence militaire turque à l’extérieur notamment en Afrique, avec la négociation d’une<br />

base militaire en Somalie et le maintien d’une base au Soudan, ouverte sous Omar Al<br />

Bachir son grand allié. La Turquie a des bases militaires en Irak du Nord depuis 2007,<br />

en combat quotidien contre les Kurdes. La Turquie dispose de 50 à 60.000 soldats à<br />

l’extérieur de son territoire, 20.000 en Syrie et Irak, 30-35.000 à Chypre, 3-4.000 en<br />

Lybie, en Somalie, au Qatar. En Azerbaïdjan, l’armée azérie est formée par des officiers<br />

turcs. Il y a aussi des militaires turcs dans quelques opérations de paix de l’ONU.<br />

Collège des Bernardins - 20 rue de Poissy - 75005 Paris<br />

www.collegedesbernardins.fr


2e terrain extérieur régional, le Golfe. Erdogan va pratiquer une alliance avec le Qatar,<br />

ce qui va favoriser les investissements qataris en Turquie. Et ceci en pratiquant un quasigel<br />

des relations avec l’Arabie Saoudite jusqu’à récemment. Le Hamas est hébergé et<br />

protégé en Turquie comme au Qatar où vivent ses chefs. Il a rompu ses relations avec<br />

Israël en 2010 mais il était en train de retisser les liens avec Israël, un mouvement que l<br />

l’attaque massive d’Israël contre la bande de Gaza a de nouveau gelé. En Azerbaïdjan,<br />

le slogan de « Deux États, une seule nation » (turcophone) date de la période bien avant<br />

l’accès au pouvoir de l’AKP. Mais Erdogan a encore plus renforcé les liens entre les<br />

directions de ces deux pays. La Turquie aide l’armée azérie à se former. Elle lui fournit<br />

des drones. L’Azerbaïdjan est un grand investisseur en Turquie.<br />

En Méditerranée, les conflits avec la Grèce ont repris, toujours autour du partage des<br />

zones maritimes, d’autant qu’il y a désormais des champs gaziers et pétrolifères<br />

considérables qui ont été découverts. Il faudrait un arbitrage international sur ces<br />

frontières maritimes, car la menace de guerre est permanente, même s’il y a une<br />

accalmie actuelle entre la Grèce et la Turquie. Il n’y a aucune solution en vue à<br />

l’occupation turque du nord de Chypre.<br />

Paradoxalement, Erdogan qui se présente comme le bouclier des musulmans, est<br />

complétement silencieux face aux Ouigours persécutés en Chine et pourtant<br />

turcophones. Il adopte une position tactique. Le lendemain du 7 octobre, il avait pendant<br />

quelques jours des velléités de médiateur entre Hamas et Israël, mais a perdu cette<br />

capacité en se mettant ouvertement du côté du Hamas par la suite. Quelles raisons l’ont<br />

poussé à être aussi « réactif » ? La population turque est pro-Hamas, propalestinienne<br />

et massivement antisémite. En mars 20<strong>24</strong>, il va y avoir des élections municipales et<br />

Erdogan veut retrouver les grandes villes (Istanbul, Ankara).<br />

Polarisation politique interne<br />

Quand on fait l’analyse géostratégique de la Turquie, il faut en effet toujours chercher<br />

l’intérêt électoral de Recep Tayyip Erdogan. Son régime est basé sur les victoires<br />

électorales et les élections ne sont pas gagnés d’avance. Erdogan gagne toujours au fil<br />

du rasoir. Ce qui explique pourquoi l’islamo-ethno-nationalisme interne est extrêmement<br />

important pour comprendre la politique extérieure. C’est lui qui imprime la politique<br />

extérieure. La logique de la raison d’État domine dans les relations extérieures de la<br />

Turquie mais avec la prégnance de la politique intérieure. C’est une particularité de cette<br />

autocratie électorale.<br />

Contrairement à l’Égypte, la société turque est sur-politisée, au moins en surface. Les<br />

adhésions partisanes sont massives et ne changent pas. Aux élections législatives et<br />

présidentielles, le taux de participation a été de 87% (avec 100% des électeurs inscrits)<br />

et les campagnes électorales sont des sortes de guerre civile transposée, comme si la<br />

victoire de l’adversaire était une question de vie et de mort. Les adhésions partisanes<br />

sont rigides. Erdogan a été élu en 2014 président avec 52% des voix, mais depuis 2016<br />

il a besoin du soutien de l’extrême droite nationaliste pour gagner. Les recompositions<br />

partisanes se font au sein des blocs et très peu entre les deux blocs pro et anti-Erdogan.<br />

Il existe une recomposition interne également face à Erdogan.<br />

En ce qui concerne les relations avec les pays arabo-musulmans, il faut noter que depuis<br />

la dés-arabisation historique de la Turquie, il subsiste un racisme souterrain anti-arabe.<br />

Dans la mémoire issue de la première guerre mondiale, pour les nationalistes turcs, les<br />

Arabes sont aussi ceux qui ont poignardé l’Empire ottoman dans le dos et collaborés<br />

avec les puissances impérialistes anglaises et françaises. L’inimitié anti-arabe est donc<br />

un pan du nationalisme laïc turc. Aujourd’hui avec environ quatre millions de réfugiés<br />

syriens, ce sentiment anti-arabe a pris une autre tournure. Il est beaucoup moins fort<br />

envers les Égyptiens. Cette inimitié historique crée un tiraillement interne en Turquie.<br />

Une partie importante de la population va assimiler la poussée islamiste à une politique<br />

de ré-arabisation et par conséquent, contre cette poussée islamiste une réaction<br />

nationaliste- ethnique se développe et se superpose à la défense de la laïcité.<br />

Collège des Bernardins - 20 rue de Poissy - 75005 Paris<br />

www.collegedesbernardins.fr


En Turquie, 60% se définissent comme conservateurs musulmans, et 30% comme des<br />

musulmans mais non pratiquants. Mais, même si la pression religieuse se fait sentir<br />

(cours de religion dans l’enseignement public, missions du Diyanet pour l’éducation<br />

morale de la jeunesse, projet de formation d’une jeunesse pieuse). Mais le<br />

conservatisme religieux n’a pas réussi à réaliser l’hégémonie culturelle. Il y a un<br />

Kulturkampf en Turquie, avec une résistance laïque très forte aussi. La dynamique<br />

politique laïque-séculière se maintien, même si elle s’érode sous les coups d’une<br />

répression de plus en plus massive. L’opposition continue à prendre le risque, ce qui<br />

explique aussi l’augmentation de la répression, les Kurdes continuent à se mobiliser, les<br />

laïcs libéraux sont mobilisés, des organisations de gauche sont actives mais très<br />

minoritaires… Il y a une utilisation massive des moyens du conservatisme religieux, mais<br />

également une réaction antireligieuse qui y répond et l’on voit qu’en Turquie (comme<br />

aux Etats-Unis), ce qui commence à augmenter c’est la non-religion. L’opposition au<br />

pouvoir devient une lutte pour la non-religion, pour un État qui arrête de « régenter »<br />

religieusement la société. Cette tension se fait aussi dans une logique anti-arabe.<br />

Le dénominateur commun extérieur entre les laïcs anti-religieux, les conservateurs et<br />

les islamistes turcs c’est le nationalisme. 80% de la population est d’accord pour envoyer<br />

des troupes en Azerbaïdjan ou en Syrie ou, théoriquement, sur une île grecque proche<br />

des côtes de la Turquie. Il y a un nationalisme religieux et anti-religieux.<br />

Si on regarde sur le <strong>long</strong> terme, on peut dire qu’il y a eu au début de la République une<br />

période de domination d’un autoritarisme éclairé despotique, qui a été suivi par un<br />

autoritarisme conservateur-libéral et enfin par l’autoritarisme islamo-nationaliste. Et,<br />

malgré tous ces changements de pouvoir, on constate une double permanence, un<br />

autoritarisme par le haut (du nationalisme kémaliste élitaire) et par le bas (de l’islamonationalisme).<br />

Le dénominateur commun des Turcs c’est l’autoritarisme et le<br />

nationalisme, c’est l’alliance des deux qui fabriquent une majorité électorale.<br />

Conflit avec le Gülen ? La communauté Gülen est un réseau islamique élitaire alors<br />

qu’Erdogan, est d’abord un homme politique populiste au sens premier de ce terme, un<br />

homme de parti issu du peuple, au franc-parler, qui dit ce qu’il fait et inversement. Il<br />

arrive au pouvoir avec en 2002, grâce aux lois mises en place par les militaires après le<br />

coup d’État de 1980 qui impose un seuil des 10% des voix au niveau national pour avoir<br />

des députés). Le parti d’Erdogan a obtenu en 2002 36% des voix mais une majorité<br />

parlementaire dépassant les deux tiers grâce à ce seuil national qui a éliminé plusieurs<br />

partis. Il arrive au pouvoir mais n’a pas suffisamment de cadres compétents pour<br />

gouverner. Gülen lui fournira des cadres formés par son système de recrutement et de<br />

formation élitistes. Ils en ont profité pour « dégommer » les militaires (procès truqués).<br />

Mais les gülenistes en 2012, ont été très opposés aux tentatives d’Erdogan de régler le<br />

problème kurde par des pourparlers secrets en Suède. La lutte entre deux camps va<br />

aller crescendo à partir de cette date et va aboutir à la tentative de coup d’Etat de juillet<br />

2016 organisé en partie par des officiers et des cadres gülenistes<br />

Conclusion<br />

Erdogan est le maître des alliances conflictuelles, comme avec la Russie : coopération<br />

contre l’Occident d’une part mais de l’autre opposition, voire affrontement comme en<br />

Syrie et en Lybie, et où jusqu’à récemment en Arménie. Si maintenant la Syrie est<br />

revenue dans la Ligue arabe, la Turquie va combattre Bachar Al Assad. Il pourra quand<br />

même se rapprocher de l’Égypte parce qu’il a brûlé ses vaisseaux avec Israël (gel de<br />

tous les projets pétroliers à cause de ses prises de position pro-Hamas). Erdogan joue<br />

la carte économique pour jouer des positions sur des échiquiers conflictuels. Il soutient<br />

massivement Hamas et accuse violemment Israël mais le commerce extérieur entre ces<br />

deux pays continue notamment les exportations des holdings proches d’Erdogan. Il y a<br />

maintenant un projet de de libre-échange avec l’Égypte, susceptibles de donner aux<br />

produits égyptiens transformés en Turquie d’accéder librement au marché européen. La<br />

politique extérieure de la Turquie sous le régime autocratique de l’erdoganisme est<br />

Collège des Bernardins - 20 rue de Poissy - 75005 Paris<br />

www.collegedesbernardins.fr


idéologiquement marquée par un islamo-nationalisme antioccidental mais soumis à une<br />

forte contrainte de maintenir une économie ouverte arrimée à l’Occident.<br />

Collège des Bernardins - 20 rue de Poissy - 75005 Paris<br />

www.collegedesbernardins.fr

Hooray! Your file is uploaded and ready to be published.

Saved successfully!

Ooh no, something went wrong!