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2024 - Février

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Repenser la durabilité de la mode<br />

Les intervenants :<br />

Grégory Quenet, historien de l’environnement, Université Paris-Saclay ; titulaire de la chaire<br />

« Laudato si’. Pour une nouvelle exploration de la Terre » du Collège des Bernardins<br />

Nicole Pellegrin, historienne, chargée de recherche honoraire au CNRS<br />

Grégory Quenet, auteur d’Histoire de la pensée écologique (À paraître aux PUF, <strong>2024</strong>) propose une<br />

reformulation conceptuelle à partir de l’histoire de la pensée écologique. Pour ce faire, il souhaite<br />

« temporaliser » l’écologie originellement construite sur un modèle spatial. Sa récente collaboration<br />

avec des architectes (entre autres à la Défense) lui ont en effet révélé deux voies sans issue : Le<br />

démantèlement : tout abattre (par ex. raser les bureaux) ; L’éco-modernisme : écologiser la<br />

modernité (fabriquer des voiture vertes).<br />

Or, ces deux solutions supposent une telle dépense d’énergie que cela s’avère « insoutenable ». Une<br />

troisième voie (qui vaudrait aussi pour le vêtement) consisterait à habiter autrement les formes<br />

matérielles, à utiliser les potentialités de la forme (par ex. exploiter le potentiel en matériaux d’un<br />

fort militaire recouvert de végétation et voué à la démolition). Il faudrait que l’écologie soit pensée<br />

en termes de durée et non plus d’espace. Son manque d’historicité fait que l’écologie n’a jamais pu<br />

s’imposer comme idéologie (n’a jamais pu s’agréger une classe sociale). L’écologie a manqué<br />

l’écologisme (le suffixe isme < ismus : mouvement, projection dans le temps).<br />

L’écologie refuserait-elle le progrès ? L’écologie est née à la fin du XIXe siècle, à une époque où tout<br />

le monde croyait au progrès, où le futur polarisait le présent. François Hartog, s’inspirant de<br />

Reinhart Koselleck, pointe la disjonction entre champ de l’expérience et horizon d’attente. D’où le<br />

refus de la réalisation dans le temps. Les origines spatiales de l’écologie remontent d’ailleurs à une<br />

matrice nord-américaine. Aux États-Unis des voix qui alertent constituent un mouvement unifié,<br />

construisent des parcs naturels. La création des États-Unis par les puritains de Nouvelle-Angleterre<br />

ont converti le sauvage et la nature comme hypostase du mal en hypostase du bien. La raison en<br />

est théologique : tous les acteurs et partisans de la nature sont issus d’un même moule calviniste :<br />

Bernard Palissy (le philosophe du jardin), Henry David Thoreau, etc. Cette matrice reste fondatrice<br />

: l’écologie serait née d’une volonté de rachat (libéré du péché) du paradis perdu dont l’homme a<br />

été expulsé. Dès lors que la parousie a échoué dans le temps, l’eschatologie se spatialise et la<br />

Jérusalem céleste est à recréer ici-bas. Aussi les parcs naturels qui valorisent la nature pour ellemême<br />

deviennent-ils les cathédrales de la nature (s’inspirant du Psaume 148 : toute la création<br />

doit louanger Dieu).<br />

Quenet constate toutefois que cette matrice spatiale a créé les antinomies du prophétisme politique<br />

: si l’écologie, en tant que science des relations entre organismes vivants remonte depuis Ernst<br />

Haeckel au modèle de la maison (οἶκος), et que le souci pour la nature vienne de la relation avec ce<br />

qu’il y a autour : l’environnement (en ancien français : barrières autour de la maison, deux<br />

paradoxes se font jour :<br />

Collège des Bernardins - 20 rue de Poissy - 75005 Paris<br />

www.collegedesbernardins.fr


À quel titre prendre soin de cette réalité que l’homme n’a pas créée (la nature) ?<br />

On ne défend que ce qui est déjà détruit (ce sont les mêmes qui détruisent et qui défendent).<br />

Tout remonte au mythe de la nature vierge, wilderness : comme les Indiens ne travaillaient pas, les<br />

puritains se jugent légitimes de capter leur nature pour la transformer en jardin, l’irriguer et non<br />

l’artificialiser. Ce mythe serait à l’origine de la Reclamation Act (fin XIXe siècle), l’acte de récupération<br />

« reclaim » des terres arides dans l’Ouest américain pour les irriguer et les aménager. C’est finalement<br />

une mise sous cloche de l’environnement cachant une course aux profits. L’écologie pêche en<br />

tout cas par présentisme, omet de penser les interdépendances, la multiplicité des temps, le profus<br />

en quoi consiste la durée.<br />

Des exemples empiriques illustrent enfin le propos et attestent du fait que la durabilité n’est pas la<br />

durée. On oublie que les batteries pour les véhicules électriques sont externalisées, on refoule<br />

l’absurdité qui veut qu’une voiture soit écologique à condition de beaucoup rouler. En outre,<br />

l’obsolescence programmée n’est pas remise en cause. Pour chaque produit, il faudrait retracer le<br />

parcours depuis l’extraction jusqu’au recyclage et dès lors réintroduire la processualité, l’usage, l’usure.<br />

Quenet invite finalement à habiter autrement, à utiliser les potentialités de la forme sans pour autant<br />

patrimonialiser.<br />

Nicole Pellegrin se présente comme « historienne des chiffons », pointe quelques éléments saillants<br />

de son article « Chemises et chiffons. Le vieux et le neuf en Poitou et Limousin XVIIIe-XIXe siècles<br />

» (Ethnologie française, 16/3, 1986, p. 283-294) : la durabilité du vêtement, la sobriété, les vertus de<br />

l’usé, les vertus de l’aiguille.<br />

Ayant enseigné dans les années 1970-80 en Afrique de l’Ouest, elle peut témoigner du savoir-faire,<br />

des techniques de rapetassage des mêmes personnes qui de nos jours tentent de tirer le meilleur de<br />

ballots de vêtements (au Kenya, par ex.). Elle rappelle aussi la mode rétro qui voyait les jeunes filles<br />

chiner dans les garde-robes des grand-mères. Aussi l’histoire des chiffons est-elle indissociable de<br />

l’histoire des femmes/du genre. Pellegrin cite volontiers son maître Daniel Roche qui, dans son<br />

histoire culturelle matérielle, exploitait déjà les sources notariées afin de sonder le destin des vêtures.<br />

Dans le contexte de cette longue durée textile, Pellegrin perçoit une homologation entre habillement<br />

de cour et habillement prolétaire. Les mêmes techniques sont utilisées jusque dans les élites. Plutôt<br />

que de s’intéresser à Rose Bertin, « ministre des Modes » de Marie-Antoinette, il convient d’ausculter<br />

la circulation verticale, la durée de vie de la robe :<br />

Vers le haut (bottom up) : Marie-Antoinette s’inspire de bergères, laitières, modèles prolétaires.<br />

Vers le bas (trickle down ou ruissellement) : un habit de cour cédé à la dame d’atour, ensuite à la<br />

servante, puis à la fermière avec, pour transformation ultime, le papier.<br />

L’usé avait donc ses vertus propres : pouvait servir de couches pour le nourrisson ou de linge intime<br />

féminin. Des traités médicaux vantaient d’ailleurs les vertus de la charpie (lambeaux de tissu) pour en<br />

faire des pansements. Tout un corps de métiers concernait le circuit de recyclage : fripier, papetier,<br />

voire « dégalonneur » : lors des révolutions, des vêtements liturgiques pillés dans les sacristies étaient<br />

réutilisés, les chapes ou chasubles dépecées mais d’abord dégalonnées (enlever les orfrois, broderies<br />

en or)<br />

Tout textile devient ainsi une relique et le chiffon se voit doté d’une dimension sacrée par les<br />

praticiens de l’usé ou les manuels d’économie domestique.<br />

Collège des Bernardins - 20 rue de Poissy - 75005 Paris<br />

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Le débat s’est porté à la fois sur la durée comme mouvement (Aristote), voire comme au-delà du temps<br />

chez Thomas d’Aquin ou sur la Jérusalem céleste qui s’oppose à la pensée de la modernité (Kant ou<br />

Hegel). Thorstein Veblen est également convoqué car la « consommation par procuration » suscitée<br />

par la classe des loisirs (leisure class) pousse des classes inférieures à imiter les privilégiés en dépit<br />

de toute considération écologique. La différence entre Umgebung (environnement) et Umwelt<br />

(milieu) de Jakob von Uexkull avancé demeure aux yeux de Quenet une différence entre un espace<br />

perçu et un environnement que les humains n’ont pas créé. Un rappel d’un colloque sur les « Guenilles<br />

» auquel une partie de l’équipe a participé oriente la discussion vers le goût du rapiéçage, ses excès, et<br />

la sacralisation des déchets. Quelques mises au point terminologiques ont clôturé la discussion.<br />

L’anglais sustainable connote l’espace, tandis que le durable français connote le temps.<br />

Le terme galvaudé de « lisière » a une origine textile : bordure limitant de chaque côté une pièce<br />

d’étoffe mais aussi superposition de deux étoffes qui n’ont pas la même lourdeur tissées en même temps<br />

ou « tenir en lisière » les enfants qui apprennent à marcher (les soutenir), voire relire des textes. Le<br />

concept de « dissipation » concerne ce qui est impossible à recycler, le plastique végan inclus. Il faudrait<br />

davantage d’indicateurs, « indices de réparabilité ». Certaines enseignes comme Refashion accordent<br />

une valeur économique au déchet.<br />

Ce que l’on retient de cette journée, c’est la nécessité de conférer une profondeur historique aux<br />

problèmes qui se posent, aux pratiques et usages. Les deux interventions, pour éloignées qu’elles<br />

semblent à première vue, convergent finalement vers une éthique du soin de l’homme, de la matière<br />

et du bien commun, vers le souci du vivant et des artefacts conçus par l’homme. Tout comme la<br />

précédente, cette séance a suscité des réflexions théologiques sur la finitude, le périssable (la relation<br />

avec la mort), la sobriété, les « vertus » au sens de qualité, de conduite ou de force morale.<br />

Collège des Bernardins - 20 rue de Poissy - 75005 Paris<br />

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