20.09.2024 Vues

BOXOFFICE - N° 02 / Juin-juillet 2024

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Numéro <strong>02</strong> <strong>02</strong> / / <strong>Juin</strong>-Juillet 2<strong>02</strong>4<br />

DIRECTEUR DE LA PUBLICATION : SOUFIANE SBITI<br />

Le cinéma au Maroc a enfin son magazine<br />

MAROC<br />

<strong>N°</strong><strong>02</strong> / <strong>Juin</strong>-Juillet 2<strong>02</strong>4 . 25DH<br />

LE 22 ÈME<br />

FICAM: SES<br />

MOMENTS<br />

FORTS<br />

LES DEUX<br />

VIES DU CINÉ<br />

ALCAZAR<br />

HICHAM<br />

LASRI<br />

LA<br />

COMÈTE<br />

PUNK


EDITO<br />

MAROC<br />

Directeur de la publication<br />

et de la rédaction<br />

Soufiane Sbiti<br />

Conseiller de la rédaction<br />

Yacine Kaouti<br />

L’ESPOIR DE<br />

FAIRE MIEUX<br />

PAR SOUFIANE SBITI<br />

«Ne pas désespérer ». « Oser<br />

faire des films ». C’est ce<br />

qu’on pourrait retenir de deux<br />

interviews de ce numéro accordées par<br />

des figures incontournables du cinéma au<br />

Maroc : Faouzi Bensaidi et Hicham Lasri.<br />

Un duo, au ton et à la cinématique qui diffèrent,<br />

mais qui se rejoint dans ce que nous<br />

pouvons encore faire dans ce pays : faire<br />

preuve d’un peu plus d’audace dans son<br />

art, tête froide et sur les épaules, se dire<br />

qu’on peut quand<br />

même faire mieux.<br />

Le choix de la facilité<br />

est pour d’aucuns toujours<br />

évident : autant<br />

faire dans le simple, le<br />

sans ambages ni ambition,<br />

qui convient<br />

autant aux partisans du moindre effort<br />

qu’aux critères d’un succès commercial<br />

assuré.<br />

À Bensaidi et Lasri, on doit ce contre-courant<br />

qui rassure : deux cinéastes de leur<br />

temps qui veulent aller plus loin, essayer<br />

autre chose, et peut-être, pourquoi pas,<br />

changer les choses. Le premier vous dira<br />

qu’il le fait pour que ses compatriotes aient<br />

« cet amour pour la beauté », le second<br />

IL Y AURA<br />

TOUJOURS CETTE<br />

VOLONTÉ D’ALLER<br />

PLUS LOIN<br />

vous expliquera qu’il veut que les spectateurs<br />

se questionnent sur le monde qui les<br />

entoure.<br />

C’est que dans un pays, mu par sa diversité<br />

et dont les habitants tâtonnent encore<br />

pour trouver des terrains d’entente, il y<br />

aura toujours cette volonté d’aller plus loin,<br />

de vouloir, non pas que briser des tabous,<br />

mais ouvrir de nouvelles brèches.<br />

L’ouverture de brèches ne devrait à aucun<br />

moment être perçue<br />

comme étant une fragilité<br />

: elle est là pour<br />

nous rassurer qu’un<br />

autre avenir est possible,<br />

que de nouveaux<br />

horizons pourront toujours<br />

être présentés,<br />

aussi bien à nous qu’à<br />

ceux qui viendront après.<br />

Oser faire mieux, c’est vouloir libérer le<br />

Marocain en considérant qu’il méritera toujours<br />

ce qu’il y a de mieux. Un bon film qui<br />

le provoque, le pousse dans ses derniers<br />

retranchements et l’interpelle, vaudra toujours<br />

mieux qu’un film qui ne sera là que<br />

pour faire passer un bon moment. Autrement<br />

dit, cinéastes, osez faire du bruit. Du<br />

vacarme naîtra forcément quelque chose.●<br />

Rédaction<br />

Salma Hamri<br />

Reda K. Houdaïfa<br />

Chronique<br />

Aïcha Akalay<br />

Photos<br />

Alexandre Chaplier<br />

MAP<br />

Maquette<br />

Pulse Media<br />

Directeur artistique<br />

Mohamed Mhannaoui<br />

Maquettistes<br />

Ezzoubair Elharchaoui<br />

Zineb Azeddine<br />

Direction générale<br />

Fatima Zahra Lqadiri<br />

fz@storyandbrands.com<br />

Régie publicitaire<br />

Story & Brands<br />

Impression<br />

Les imprimeries du Matin<br />

Distribution<br />

Sapress<br />

Remerciements<br />

American Art Center<br />

FICAM<br />

FICIC<br />

Les cinémas Mégarama<br />

La cinémathèque de Tanger<br />

Mauritania de Tanger<br />

Le Colisée de Marrakech<br />

<strong>BOXOFFICE</strong> MAROC<br />

est édité par<br />

Pulse Media<br />

sous licence<br />

The Boxoffice Company<br />

de Global Cinema Maroc<br />

Capital Business Office,<br />

B 127, 6ème étage,<br />

Bd Abdelmoumen,<br />

Casablanca, Maroc<br />

Site web :<br />

www.boxoffice.com<br />

Dépôt légal<br />

10/2<strong>02</strong>4<br />

ISSN : 2<strong>02</strong>4PE0<strong>02</strong>6<br />

<strong>Juin</strong>-Juillet 2<strong>02</strong>4 / Maroc<br />

3


SOMMAIRE<br />

18<br />

26<br />

42<br />

06<br />

׀ SNAPSHOT La mer au loin une vague d’émotions et de raï<br />

08<br />

׀ LA PÉPITE DU MOIS Sofia El Khyari L’effet papillon<br />

12<br />

׀ LA RENCONTRE Faouzi Bensaidi Déserts, ce tiers manquant<br />

qui crée tout le mystère<br />

18<br />

׀ LA COUV’ Hicham Lasri L’artiste rebelle à l’assaut<br />

des normes non-belles<br />

Interview « J’ai une profonde affection<br />

pour les loosers »<br />

Moroccan Badass Girl A tout cœur<br />

34<br />

׀ EN SALLES Voyage dans les chemins troubles du Désert<br />

Le Deuxième Acte Derrière le rideau<br />

Taxi Bied 2 : Le convoi des rires manqués<br />

Furiosa : a Mad Max saga<br />

La fureur de vivre<br />

42<br />

׀ DOSSIER L’animation en éclats :<br />

Highlights du 22ème FICAM<br />

52<br />

׀ ACTU-CINÉ De la censure au rayonnement<br />

Coup de projecteur sur le cinéma saoudien<br />

Leos Carax : Une leçon de cinéma<br />

« C’est la caméra qui crée une histoire d’amour<br />

ou rend les choses réelles »<br />

60<br />

׀ ZOOM SUR UNE SALLE Cinéma Colisée : Décors anciens pour des films<br />

modernes<br />

66<br />

׀ INTERVIEW PRO Hammadi Gueroum<br />

Le Festival International du Cinéma<br />

Indépendant de Casablanca, une aventure<br />

cinématographique unique<br />

Malika Chaghal<br />

Au début, Il fallait développer tout un travail de<br />

médiation culturelle qui était quasi inexistant<br />

74<br />

׀ REPORTAGE CinéAtlas Mauritania de Tanger<br />

Revivre le passé aux couleurs modernes


74<br />

60<br />

84<br />

96<br />

78<br />

׀ INTERVIEW Matthew Grady, le nouveau monsieur cinéma club<br />

82<br />

׀ GUIDE DES SORTIES 84<br />

׀ DOSSIER PRO La relation tumultueuse entre cinéastes<br />

et critiques<br />

90<br />

׀ UNE SALLE, UNE HISTOIRE Les deux vies du Ciné Alcazar<br />

92<br />

׀ STREAMING/VOD The Bear saison 3 aux fourneaux de Disney+<br />

La Chronique des Bridgerton, saison 3, partie 2<br />

House of the Dragon, du grand spectacle sur<br />

Max depuis le 17 juin<br />

94<br />

׀ LIRE, VOIR ET ÉCOUTER Spectacle « Nostalgia tour »<br />

Livre: L’anatomie du scénario, nouvelle édition<br />

Podcast : Salam Cinéma<br />

96<br />

׀ FINAL CUT Ali Rguigue<br />

98<br />

׀ LE CLAP DE AICHA AKALAY<br />

De haut en bas, la fable de l’eau


SNAPSHOT<br />

LA MER AU LOIN<br />

UNE VAGUE<br />

D’ÉMOTIONS<br />

ET DE RAÏ<br />

La mer au loin, deuxième long métrage du réalisateur<br />

franco-marocain Saïd Hamich Benlarbi,<br />

a été présenté le 17 mai en séance spéciale à<br />

la Semaine de la Critique au Festival de Cannes.<br />

Sur instagram, plusieurs images immortalisent<br />

la fin de séance, au moment où les lumières<br />

se rallument dans la salle après la projection.<br />

On y voit l’acteur principal, Ayoub Gretaa, ému<br />

devant un public charmé et un réalisateur fier.<br />

Tourné entre Marseille et Casablanca, le film<br />

suit dix ans de la vie de Nour, campé par l’acteur<br />

Ayoub Gretaa, un jeune de 27 ans qui est<br />

arrivé clandestinement à Marseille où il va<br />

mener une vie marginale et festive.<br />

Sur fond de musique raï, de 1990 à 2000, le<br />

spectateur évolue avec le personnage principal,<br />

ses découvertes, ses déboires et frissons<br />

amoureux.<br />

« L’humanité touche dans chaque scène, et<br />

l’ampleur romanesque emporte », confient les<br />

responsables de la Semaine de la critique au<br />

sujet du film.●<br />

PAR SALMA HAMRI / CRÉDIT : JULIA HERVOUIN / INSTAGRAM<br />

6 Maroc / <strong>Juin</strong>-Juillet 2<strong>02</strong>4


LA PÉPITE DU MOIS<br />

8 Maroc / <strong>Juin</strong>-Juillet 2<strong>02</strong>4


Sofia<br />

El Khyari<br />

L’EFFET PAPILLON<br />

Au cœur du quartier du Habous à Casablanca, Sofia El<br />

Khyari nous ouvre les portes de son riad familial pour se<br />

raconter. Avec quatre courts métrages d’animation à son actif<br />

et une approche unique mêlant rêve et réalité, tradition et<br />

modernité, elle se lance désormais dans son prochain grand<br />

défi en se préparant à réaliser son premier long métrage.<br />

Rencontre avec une artiste passionnante et passionnée.<br />

PAR YACINE KAOUTI - CRÉDIT PHOTO : ALEXANDRE CHAPLIER - <strong>BOXOFFICE</strong> MAROC<br />

C<br />

hez Sofia El Khyari, le cinéma coule dans les<br />

veines. La grande collection d’affiches de films<br />

qui nous accueille dès l’entrée de son riad en est<br />

la preuve. Son grand-père travaillait pour le cinéma Sherazade,<br />

un lieu presque sacré pour la famille. «Ma famille<br />

allait tout le temps à ce cinéma, c’était leur deuxième maison»<br />

raconte-t-elle. Dès l’enfance, Sofia savait qu’elle voulait<br />

faire de l’animation, mais convaincre ses parents fut<br />

un long parcours. «Ce qui a été long, c’est le chemin pour<br />

convaincre mes parents. À l’époque, l’animation au Maroc,<br />

c’était un peu lunaire » dit-elle, en souriant.<br />

Déterminée, elle a suivi cinq années d’études de commerce<br />

pour rassurer ses parents avant de se diriger vers<br />

le cinéma. « Après mon master, j’ai intégré une prépa<br />

en art à Paris » raconte-t-elle. Durant cette période, elle<br />

réalise Le grain de ta peau, un film hybride combinant<br />

diverses techniques, explorant le sentiment amoureux<br />

et le travail sur le corps à travers la métaphore d’une<br />

femme fleur.<br />

Son second court métrage Ayam, est né d’un casting<br />

peu conventionnel et d’une inspiration familiale. « Je<br />

voulais trouver une actrice d’un certain âge, et Amina<br />

Rachid m’est venue immédiatement à l’esprit. Sa façon<br />

de parler ressemblait beaucoup à celle de ma grandmère<br />

» se remémore Sofia.<br />

Pour la contacter, elle se tourne vers les réseaux sociaux.<br />

« Je me suis rappelé que j’avais aperçu sa petite-fille à<br />

l’école primaire. Je lui ai envoyé un message sur Facebook<br />

avec le projet, et elle a transmis à sa grand-mère<br />

qui a beaucoup aimé ». Le film a pris forme avec des<br />

voix non professionnelles, dont celles de l’architecte et<br />

<strong>Juin</strong>-Juillet 2<strong>02</strong>4 / Maroc<br />

9


LA PÉPITE DU MOIS<br />

FILMO DE<br />

SOFIA<br />

2015<br />

Le grain de ta peau<br />

2017<br />

Ayam<br />

2018<br />

Le corps poreux<br />

2<strong>02</strong>2<br />

L’ombre des<br />

papillons<br />

CRÉDIT : SOFIA EL KHYARI<br />

L’ombre des papillons, 2<strong>02</strong>2.<br />

CRÉDIT : ALEXANDRE CHAPLIER - <strong>BOXOFFICE</strong> MAROC<br />

artiste Sarah Addouh et de la mère de Sofia, créant une<br />

ambiance intime et authentique. « C’était vraiment super<br />

parce qu’elles se sont trouvées toutes les trois », raconte<br />

Sofia, avec une pointe de nostalgie.<br />

Avec Le Corps Poreux, son troisième court métrage, Sofia<br />

El Khyari explore la nostalgie et la mélancolie « C’est un film<br />

né d’une émotion, pas d’un fait ou d’une histoire. J’ai un rapport<br />

fort avec la nostalgie, un sentiment que je ressors souvent<br />

» explique-t-elle. « Je voulais capturer ce mélange de<br />

tristesse et de beauté, un peu comme un poète maudit ».<br />

Sofia refuse de se laisser enfermer dans une seule technique.<br />

Si la peinture animée reste une constante dans<br />

son travail, elle s’aventure aussi dans l’animation en<br />

volume, ou encore la pixilation. « La technique est au<br />

service de ce qu’on raconte. Je n’ai pas envie de me<br />

restreindre », affirme-t-elle.<br />

Consciente des défis que rencontre l’animation au Maroc,<br />

et bien que des initiatives comme le Festival International<br />

de Cinéma d’Animation de Meknès (FICAM) existent, l’écosystème<br />

reste encore fragile et incomplet. « Il y a encore<br />

du travail pour qu’on arrive vraiment à un écosystème qui<br />

fonctionne tout seul dans l’animation », admet-elle.<br />

Pour y remédier, elle a créé sa propre société de production<br />

et milite pour un soutien accru du Centre Cinématographique<br />

Marocain aux projets d’animation. «Je<br />

suis en discussion avec le ministère de la Culture depuis<br />

CE FILM A CONFIRMÉ SON<br />

TALENT POUR RACONTER DES<br />

HISTOIRES UNIVERSELLES À<br />

TRAVERS UNE LENTILLE<br />

INTIMEMENT PERSONNELLE.<br />

10 Maroc / <strong>Juin</strong>-Juillet 2<strong>02</strong>4


CRÉDIT : SOFIA EL KHYARI<br />

Ayam, 2017.<br />

des années pour qu’ils ouvrent l’aide du CCM aux projets<br />

d’animation. Pour le moment, je suis la seule depuis<br />

les années 80 à avoir la carte professionnelle de réalisatrice<br />

de films d’animation» souligne-t-elle.<br />

« Un festival comme le FICAM permet de diffuser des films<br />

et de donner une vitrine aux réalisateurs locaux, mais cela<br />

ne suffit pas. Il faut des structures de formation et des moyens<br />

financiers pour soutenir les créateurs » ajoute-t-elle.<br />

Il y a quelques semaines se cloturait une exposition à<br />

l’institut du monde arabe à Paris pour découvir l’envers<br />

du décor de ses films. « Quand tu fais de l’animation traditionnelle,<br />

tu te retrouves avec tellement de matière<br />

chez toi, des milliers de dessins, de carnets de recherche.<br />

L’exposition permet de montrer le travail derrière les films<br />

et de donner une autre lecture » explique-t-elle. Une<br />

exposition qu’elle apportera dans ses bagages dans<br />

quelques mois à Casablanca.<br />

Lorsqu’on la questionne sur l’impact de l’intelligence artificielle<br />

sur le monde de l’animation, la cinéaste ne botte<br />

pas en touche. «Peut-être que l’IA va me faire gagner un<br />

temps fou en calculant automatiquement des images intermédiaires.<br />

Cela rendrait mon processus plus rapide, tout<br />

en conservant la magie de l’animation artisanale », dit-elle.<br />

L’Ombre des Papillons, son dernier court métrage, est<br />

une œuvre profondément introspective et poétique. Ce<br />

film est né d’une émotion brute, une technique chère à<br />

Sofia qui aime plonger dans ses souvenirs pour en extraire<br />

des images et des sentiments. L’idée centrale du film est<br />

venue de la métaphore du papillon, une image forte et<br />

évocatrice pour Sofia. « La première image que j’avais<br />

eue, c’était le papillon qui sortait de la bouche. Je voulais<br />

capturer cette émotion complexe, un mélange de tristesse<br />

et de beauté » dit-elle.<br />

Le résultat est un film qui touche quelque chose de profond<br />

et de subconscient chez le spectateur. « On ne peut<br />

pas toujours mettre des mots dessus, mais on ressent<br />

quelque chose, que ce soit par la couleur, le son, le texte<br />

ou la composition de l’image » explique-t-elle.<br />

Présenté à des festivals prestigieux tels que Toronto,<br />

Locarno et Annecy, ce film a confirmé son talent pour<br />

raconter des histoires universelles à travers une lentille<br />

intimement personnelle.<br />

Son prochain défi ? Un premier long métrage, mêlant prise<br />

de vue réelle et animation, pour mieux immerger les spectateurs<br />

dans son univers unique. « J’ai envie de partager<br />

mon travail avec le plus grand nombre possible. Le long<br />

métrage permet de plonger les spectateurs dans mon<br />

œuvre et de susciter des émotions profondes sur une plus<br />

longue durée, » déclare-t-elle.<br />

Avec son futur long métrage, Sofia El Khyari continuera<br />

d’explorer les recoins de l’âme humaine et de la mémoire,<br />

offrant des œuvres qui résonnent profondément avec ceux<br />

qui les regardent. » L’animation, c’est presque un métier<br />

d’artisan. Le temps passé, la patience, et la magie finale<br />

quand tu vois ton dessin prendre vie, c’est ça qui me<br />

motive, » conclut-elle.●<br />

<strong>Juin</strong>-Juillet 2<strong>02</strong>4 / Maroc<br />

11


LA RENCONTRE<br />

FAOUZI<br />

BENSAIDI<br />

DÉSERTS,<br />

CE TIERS<br />

MANQUANT<br />

QUI CRÉE<br />

TOUT LE<br />

MYSTÈRE<br />

A quelques heures de l’avant-première à Casablanca,<br />

Faouzi est plus qu’enthousiaste à l’idée de rencontrer son public.<br />

12 Maroc / <strong>Juin</strong>-Juillet 2<strong>02</strong>4


Faouzi Bensaidi, metteur en scène de théâtre, scénariste et réalisateur.<br />

Faouzi Bensaidi, metteur en scène de théâtre, scénariste<br />

et réalisateur de plusieurs courts et longs-métrages, signe<br />

« Déserts » sa sixième expérience cinématographique dans la<br />

catégorie des longs-métrages. Dans une ambiance intimiste d’une<br />

salle de cinéma, le réalisateur a traversé les thèmes de son<br />

dernier film à quelques heures de l’avant première marocaine.<br />

INTERVIEW MENÉE PAR SALMA HAMRI - CRÉDIT : ALEXANDRE CHAPLIER - <strong>BOXOFFICE</strong> MAROC<br />

Comment vous est venue l’idée du film<br />

Déserts ?<br />

L’idée de tous mes films nait à travers des<br />

scènes de vie quotidiennes. J’étais dans un<br />

hôtel à Marrakech et au petit déjeuner, il y<br />

avait deux hommes qui prenaient leur petit<br />

déjeuner en costume cravate et mallette. Il<br />

y avait entre eux une certaine complicité<br />

flagrante et donc tout est parti de là. J’ai<br />

commencé à imaginer leur vie mais je n’avais<br />

pas leur métier en tête. L’idée n’est donc<br />

pas tout de suite sortie de mon carnet de<br />

notes ; et puis un jour à Casablanca j’ai vu<br />

une publicité d’une agence de recouvrement<br />

de crédit, puis j’ai connecté cela avec<br />

une envie très lointaine de western.<br />

Le structure du film est particulière. On a<br />

l’impression de voir un film en deux<br />

parties qui brouillent les pistes du genre.<br />

Je n’aime pas dire qu’il y a deux parties dans<br />

le film mais c’est plus simple à expliquer. Le<br />

film s’ouvre sur le duo Hamid et Mehdi, tous<br />

deux employés dans une société de recouvrement<br />

qui vont sillonner des zones rurales et<br />

arides du sud du Maroc en costume cravate<br />

pour tenter de récupérer les dettes auprès<br />

des villageois. Dans cette première partie la<br />

satire prédomine. Puis, à partir du moment<br />

où le duo va rencontrer le voleur en fuite, le<br />

film va basculer vers quelque chose de mystique<br />

et poétique où fable métaphysique, tragique<br />

et abstrait s’entremêlent.<br />

Parlez-nous du duo Mehdi et Hamid<br />

Le film était écrit en pensant à Fehd Benchemsi<br />

et Abdelhadi Talbi. J’ai quand même<br />

fait un casting même si j’étais sûr de les avoir<br />

parce que j’aime tout remettre en doute. J’ai<br />

pensé à eux dès le départ et je croyais fortement<br />

à cette intuition, l’idée s’est confirmée<br />

par la suite au fil des castings.<br />

Si certains réalisateurs ont des acteurs<br />

fétiches, vous avez plutôt une troupe<br />

fétiche que vous embarquez dans vos<br />

différents projets.<br />

Cela me vient du théâtre. J’aime bien cet<br />

esprit de troupe. Elle s’est constituée petit<br />

à petit autour de moi au fil des projets.<br />

<strong>Juin</strong>-Juillet 2<strong>02</strong>4 / Maroc<br />

13


LA RENCONTRE<br />

Déserts, son cinquième long métrage traverse plusieurs thématiques.<br />

Quand je parle de troupe, il ne s’agit pas<br />

uniquement de comédiens mais de techniciens<br />

aussi. J’aime travailler avec les gens<br />

avec qui je suis ami, ils me nourrissent, et<br />

cette complicité et entente qu’on a développé<br />

au fur et à mesure nous permettent<br />

d’aller plus loin.<br />

Faouzi raconte son film, à la croisée de la satire sociale et du western.<br />

Vous avez parlé d’une envie lointaine de<br />

western. Est-ce que cela a orienté votre<br />

choix du désert comme décor principal ?<br />

Le film a appelé les grands espaces comme<br />

il a appelé les grands sentiments, parce qu’il<br />

y a cette dimension mystique qui prend le<br />

dessus dans l’histoire. Les deux personnages<br />

principaux font une traversée mystique<br />

du désert qui les change à jamais pour<br />

qu’ils deviennent plus sensibles au monde<br />

qui les entoure. J’aime beaucoup l’espace,<br />

j’aime le filmer, et j’aime qu’il raconte aussi<br />

14 Maroc / <strong>Juin</strong>-Juillet 2<strong>02</strong>4


CRÉDIT : MONT FLEURI PRODUCTION<br />

De gauche à droite, Abdelhadi Taleb et Fehd Benchemsi dans le film Déserts de Faouzi Bensaidi.<br />

le film. Ça ne m’intéresse pas d’être réaliste<br />

et de jouer avec les espaces comme s’ils<br />

étaient simplement des points de départ,<br />

d’arrivée ou de transition. Je cherche toujours<br />

une cohérence émotionnelle des<br />

espaces, plus qu’une cohérence géographique.<br />

Dans mon court métrage La falaise<br />

, on est à Meknès mais c’est un Meknès<br />

avec la mer. Un même espace peut donc<br />

être tendre, violent, mélancolique, romantique…<br />

tout ce qu’on veut. Cela dépend du<br />

regard que porte le cinéaste sur le lieu,<br />

encore faut-il qu’il y ait un regard du cinéaste,<br />

parce que malheureusement, le cinéma est<br />

souvent réduit à des plans informatifs.<br />

La forte présence de plans séquences<br />

s’est imposée à vous dans ce décor ?<br />

Les plans séquences pour moi sont avant<br />

tout très intuitifs. C’est comme une écriture<br />

musicale, une mélodie. Ce n’est qu’après<br />

que j’y met du sens, mais j’ai l’impression<br />

que sur cette partie-là je suis plus dans l’intuition<br />

que dans la construction. Il y a des<br />

moments où je sens que le plan séquence<br />

va apporter quelque chose au rythme du<br />

film. Dès que j’ai aimé le cinéma, mon amour<br />

pour le plan séquence s’est directement<br />

imposé à moi. Je me souviens qu’à l’âge de<br />

14 ans déjà j’aimais de manière intuitive et<br />

inconsciente les plans séquences et les<br />

cinéastes qui en faisaient beaucoup dans<br />

leurs films. Cela est dû au fait que je déteste<br />

ce langage très simple et classique dans les<br />

films. Le plan séquence c’est de la poésie et<br />

ce qui est autour c’est de la prose. C’est aussi<br />

une chorégraphie, chaque mouvement est<br />

travaillé. Le cinéma permet des choses formidables<br />

pour celui ou celle qui veut explorer<br />

ce genre de choses.<br />

Vous avez choisi de titrer votre film<br />

Déserts au pluriel. Cette pluralité se<br />

manifeste sur plusieurs plans, notamment<br />

les genres qui s’entremêlent dans<br />

votre long métrage, mais aussi sur le<br />

plan géographique et émotionnel, entre<br />

autres.<br />

Le titre au pluriel est arrivé très vite. Le film<br />

est principalement tourné dans un désert et<br />

sur le coup la notion de désert est partie plus<br />

loin, du désert affectif des personnages principaux<br />

au désert économique. Le désert fait<br />

également référence à cette dimension mystique<br />

et cosmique. Au niveau du genre, il y a<br />

quelque chose de pluriel aussi dans le film<br />

qui est une comédie burlesque, un western,<br />

une histoire de vengeance et d’amour et une<br />

quête existentielle des protagonistes. Talt al<br />

khali, le titre marocain parle plus aux Marocains.<br />

C’est ce tiers manquant qui crée tout<br />

LE FILM A APPELÉ LES GRANDS<br />

ESPACES COMME IL A APPELÉ LES<br />

GRANDS SENTIMENTS, PARCE QU’IL Y A<br />

CETTE DIMENSION MYSTIQUE QUI<br />

PREND LE DESSUS DANS L’HISTOIRE<br />

<strong>Juin</strong>-Juillet 2<strong>02</strong>4 / Maroc<br />

15


LA RENCONTRE<br />

le mystère autour de beaucoup de choses<br />

auxquelles le film n’apporte pas de réponse.<br />

Votre sixième long-métrage, sélectionné<br />

à la Quinzaine des Cinéastes et doublement<br />

primé à la Mostra de Valence<br />

(meilleurs acteurs/meilleur réalisateur),<br />

arrive en salles marocaines à partir du 15<br />

mai. A quelques heures de l’avant-première<br />

à Casablanca, quelles sont vos<br />

impressions à chaud ?<br />

J’ai beaucoup d’attentes quant à la réaction<br />

du public marocain face à l’humour développé<br />

dans ce film. J’ai la conviction qu’il y a un imaginaire<br />

intéressant dans l’humour marocain<br />

qui est à mon sens un humour quasi surréaliste,<br />

parfois assez noir. Cet humour n’a pas<br />

été assez exploité au Maroc, il est resté en<br />

surface. La comédie au Maroc est une comédie<br />

de dialogues et de blagues, et on est rarement<br />

allé sur un humour de situation plus<br />

décalé ou sur du burlesque. Dans ce film, on<br />

a fait un travail très précis sur les dialogues<br />

et je m’attends à ce que les nuances (qui n’empêchent<br />

pas la compréhension du film, s’il<br />

elles ne sont pas assimilées) soient captées<br />

par le public marocain, plus que le public<br />

étranger. Il y a donc cette attente qui m’accompagne,<br />

je m’attends à ce que le public<br />

marocain réagisse bien à l’humour proprement<br />

marocain qui se dégage du film.<br />

Vous pensez que le public marocain est<br />

beaucoup plus réceptif aux gags qu’à un<br />

humour fin de situation ?<br />

Je pense qu’il faudrait habituer le public à<br />

se dire que ce sont des films pour lui aussi.<br />

L’humour reste très présent des films de Faouzi Bensaidi.<br />

J’AIME BEAUCOUP LES ESPACES, ET<br />

J’AIME QU’ILS RACONTENT LE FILM.<br />

D’AILLEURS, JE LEUR CHERCHE TOUJOURS<br />

UNE COHÉRENCE ÉMOTIONNELLE, PLUS<br />

QU’UNE COHÉRENCE GÉOGRAPHIQUE<br />

Il y a une espèce de séparation que je ressens<br />

entre les comédies marocaines et les<br />

films de genre qui recèlent de l’humour. C’est<br />

comme si ces films pour lesquels on a un<br />

peu plus d’ambition et qui peuvent nous parler<br />

à nous et au monde sont des films que<br />

peut être une partie du public ne considère<br />

pas pour lui. Il va donc plus vers des films<br />

directs, plus accessibles et finit par se dire<br />

que peut-être il n’y a que ça qui existe.<br />

Il faut permettre à ce même public d’aller<br />

vers des films qui proposent à la fois une<br />

comédie et un accès à la poésie, parce que<br />

la comédie est une poésie aussi. Aucune<br />

personne au monde n’est insensible à la<br />

beauté même les gens qui viennent voir la<br />

comédie lourdingue. Il faut donc réveiller<br />

en eux cet amour pour la beauté par le grand<br />

art, en faisant un travail d’éducation et de<br />

médiation, tout en gardant en tête qu’il ne<br />

faut pas désespérer s’ils ne réagissent pas<br />

tout de suite.●<br />

16 Maroc / <strong>Juin</strong>-Juillet 2<strong>02</strong>4


LA COUV’<br />

HICHAM LASRI<br />

L’ARTISTE<br />

À L'ASSAUT DES NORMES<br />

Hicham Lasri, né à Casablanca en 1977, est un artiste inclassable<br />

qui refuse de se plier aux genres et aux conventions. Son travail<br />

traverse la littérature, la bande dessinée, le cinéma, la musique et le<br />

théâtre, créant des passerelles entre les disciplines. Il n'hésite pas à<br />

recourir à la provocation et au sarcasme pour faire réfléchir son<br />

public et questionner les normes sociales. Rencontre.<br />

DOSSIER RÉALISÉ PAR REDA K. HOUDAÏFA - CRÉDIT PHOTOS : ALEXANDRE CHAPLIER - <strong>BOXOFFICE</strong> MAROC<br />

18 Maroc / <strong>Juin</strong>-Juillet 2<strong>02</strong>4


Hicham Lasri, le 29<br />

avril 2<strong>02</strong>4, chez lui<br />

à Casablanca.<br />

<strong>Juin</strong>-Juillet 2<strong>02</strong>4 / Maroc<br />

19


LA COUV’<br />

Ce film nous entraîne dans une rêverie urbaine, guidée<br />

par un personnage énigmatique.<br />

Au cœur de Casablanca, se niche le repaire<br />

d'Hicham Lasri. Un havre de création où<br />

s'amoncellent papiers, livres et CD, témoins<br />

d'une passion dévorante. Son regard vif et<br />

perçant se pose sur ces trésors, dévoilant un<br />

attachement viscéral à son art. So punk et<br />

intransigeant, Lasri s'affranchit des diktats de<br />

la modernité. Facebook, TikTok et Instagram<br />

n'ont pas leur place dans son univers. Les<br />

visites sont rares et précieuses, car pour lui,<br />

l'art est le centre de sa vie, sa raison d'être.<br />

En réalisateur, Lasri a signé de nombreux<br />

courts et longs métrages qui ont marqué le<br />

paysage cinématographique marocain. Parmi<br />

ses œuvres les plus marquantes, citons The<br />

Sea is Behind 2014, Affame ton chien 2016,<br />

Jahilya 2018, Nayda? 2019 et la trilogie Marroc<br />

2<strong>02</strong>0. Son long métrage, False Drama<br />

(Haysh Maysh) 2<strong>02</strong>2, confirme son talent et<br />

sa vision unique. Son cinéma, souvent<br />

empreint d'humour noir et d'une esthétique<br />

singulière, explore des thématiques universelles<br />

avec audace et sensibilité.<br />

« Mon cinéma est une ode aux marginaux,<br />

aux oubliés, à ceux qui ne rentrent pas dans<br />

les cases (...) C'est une invitation à explorer<br />

l'inconnu, à remettre en question nos certitudes,<br />

à rêver d'autres mondes possibles »,<br />

confie Lasri. Son engagement se manifeste<br />

à travers des œuvres qui donnent voix aux<br />

opprimés et dénoncent les injustices sociales.<br />

« Les gens ont peur de voir des choses négatives<br />

sur eux-mêmes, mais il est important de<br />

ne pas se voiler la face. Le cinéma n'est pas<br />

un outil de propagande, il doit montrer la réalité,<br />

même quand elle est dure », dit-il. Son<br />

art ne cherche pas à flatter. Il met en lumière<br />

les aspects sombres de la société pour encourager<br />

la réflexion et le changement.<br />

« Je fais un cinéma sans message, mais<br />

avec des émotions et des débats. Je veux<br />

que mes films provoquent, dérangent et<br />

fassent réfléchir. Je crois que le cinéma a<br />

le pouvoir de changer le monde », déclare<br />

Lasri. Il n'a pas peur de secouer son public.<br />

Son objectif est de susciter le débat et<br />

d'amener les gens à réfléchir sur le monde<br />

qui les entoure.<br />

Le parcours artistique de Lasri est un témoignage<br />

de sa curiosité insatiable et de son<br />

dévouement indéfectible à son art. C'est un<br />

véritable touche-à-tout qui défie toute catégorisation,<br />

repoussant les limites de la narration<br />

et remettant en question les normes<br />

sociétales. A travers ses œuvres diverses, il<br />

nous invite à affronter des vérités dérangeantes,<br />

à célébrer les marginalisés et à rêver<br />

d'un monde plus juste et plus équitable.<br />

JE FAIS UN CINÉMA SANS MESSAGE,<br />

MAIS AVEC DES ÉMOTIONS ET DES DÉBATS.<br />

JE VEUX QUE MES FILMS PROVOQUENT,<br />

DÉRANGENT ET FASSENT RÉFLÉCHIR<br />

20 Maroc / <strong>Juin</strong>-Juillet 2<strong>02</strong>4


Marroc, une satire mordante de notre société.<br />

« Je ne fais pas de films pour attaquer les<br />

gens, mais plutôt pour les regarder avec intelligence<br />

et sarcasme. Mon approche est ironique,<br />

mais elle est empreinte de tendresse.<br />

Je ne juge pas mes personnages, je les aime<br />

et je les filme avec amour ». Son engagement<br />

est teinté d'humanité et de compassion.<br />

Il cherche à comprendre la société et<br />

ses maux, non pas à la condamner.<br />

Un miroir satirique de la société marocaine<br />

Hicham Lasri s'est imposé comme un précurseur<br />

des web-séries au Maroc, bousculant<br />

les conventions et explorant des thé-<br />

La vie d'un flic bascule dans une aventure tragicomique où<br />

rires et larmes se confondent.<br />

<strong>Juin</strong>-Juillet 2<strong>02</strong>4 / Maroc<br />

21


LA COUV’<br />

Kathy, jeune femme célibataire en quête<br />

d'un mari, partage ses réflexions sur la<br />

société dans Bissara Overdose (2017) ; un<br />

moudjahine autoproclamé, reclus dans une<br />

cave au Pakistan, livre sa vision du monde<br />

dans le faux vlog No-vaseline Fatwa<br />

(2017-2018) ; une campagne<br />

électorale absurde du<br />

parti Gamila, dont le<br />

président promet<br />

monts et merveilles<br />

pour gagner des voix, dans No-Vaseline<br />

Politic 2017-2018; Zoubida lance un<br />

appel public pour recenser une nouvelle<br />

espèce humaine, les Caca-Mind 2017; des<br />

Casablancais livrent leur opinion sur ce qu'ils<br />

changeraient au Maroc dans des interviews<br />

spontanées dans K7el Rass - Les Basanés<br />

2017; Ta ana Bnadem Wellah 2018 dénonce<br />

les clichés sexistes avec humour et absurdité,<br />

mettant en lumière les inégalités<br />

hommes-femmes au Maroc ; depuis ses toilettes,<br />

Camarade Khikhi, chômeur accro au<br />

hash, partage sa vision du monde dans le<br />

faux vlog décalé Rafik Khikhi 2017.<br />

Ces web-séries, empreintes d'un humour<br />

noir et d'une satire acerbe, abordent des<br />

thèmes variés tels que la religion, la politique,<br />

les relations hommes-femmes,<br />

les inégalités sociales et la vie quotidienne<br />

au Maroc.<br />

Tba3sis BlFrançais 2018-2019,<br />

elle, se distingue par son<br />

approche éducative et divertissante.<br />

Dans cette web-série,<br />

Hicham Lasri explique des mots<br />

soutenus en darija, accompagné d'un<br />

invité différent à chaque épisode, s'attaquant<br />

à la fracture linguistique et promouvant<br />

la valorisation de la langue arabe<br />

marocaine.<br />

« Marroc n’est pas le peuple mais la mentalité<br />

de certains en mode ‘Khoroto’, niveau expert<br />

tendance ‘caca mind’ », ironise Hicham Lasri.<br />

matiques sociales avec une<br />

verve satirique et un humour mordant.<br />

Ses créations, souvent provocatrices<br />

et décalées, offrent un regard unique sur<br />

la vie quotidienne au Maroc et les questions<br />

qui préoccupent la société.<br />

L'ensemble des web-séries d'Hicham<br />

Lasri témoigne de son talent créatif, de<br />

son sens de l'observation et de son<br />

engagement infaillible. Elles ont<br />

contribué à faire évoluer le paysage<br />

audiovisuel marocain et à<br />

ouvrir la voie à une nouvelle génération<br />

de créateurs audacieux et<br />

iconoclastes. Lasri s'affirme ainsi comme<br />

un maître de la satire, un observateur perspicace<br />

de la société marocaine et un véritable<br />

pionnier dans l'univers des web-séries.<br />

Ce mec cool et déjanté refuse de se répéter<br />

: « Malgré mes thématiques récurrentes,<br />

je m'attache à renouveler mon approche à<br />

chaque projet ». Il explore constamment de<br />

nouvelles formes d'expression pour transmettre<br />

son message.<br />

La provocation et le regard critique<br />

« Après plusieurs années consacrées à des<br />

tournages intenses, j'ai ressenti le besoin de<br />

me retirer, de me reconnecter à mon essence<br />

créatrice », confie-t-il. Ce « hiatus » de quatre<br />

années fut une pause salutaire, un retour<br />

aux sources de son inspiration : l'écriture.<br />

22<br />

Maroc / <strong>Juin</strong>-Juillet 2<strong>02</strong>4


LA COUV’<br />

Lasri ne s'arrête de réaliser que pour se plonger<br />

aussitôt dans l'écriture d'un livre,<br />

sa seconde passion dévorante. Il s'y adonne<br />

avec une frénésie insatiable, passant des<br />

nouvelles aux romans.<br />

« Pour moi, l'écriture est plus qu'un simple<br />

métier, c'est une passion viscérale, une quête<br />

de sens », avoue-t-il. Le livre, objet tangible<br />

et symbole de savoir, occupe une place centrale<br />

dans son univers. Il se remémore son<br />

enfance bercée par le bruissement des<br />

pages tournées et l'odeur rassurante des<br />

JE NE FAIS PAS DE FILMS POUR<br />

ATTAQUER LES GENS, MAIS PLUTÔT<br />

POUR LES REGARDER AVEC<br />

INTELLIGENCE ET SARCASME<br />

vieux papiers. Cette fascination pour le livre<br />

le pousse à réfléchir à son rôle dans la<br />

société moderne, à une époque où l'écran<br />

semble régner en maître. Ainsi, Lasri ne voit<br />

pas l'écriture comme un simple travail, mais<br />

comme une force vitale qui le pousse à explorer<br />

les recoins de l'âme humaine.<br />

Pêle-mêle<br />

Sous le pseudonyme de Daddy Desdenova,<br />

Lasri se révèle être un romancier aux verbes<br />

acérés. Ses œuvres, telles que Stati © 2009,<br />

Sainte Rita 2015 et L'Effet Lucifer 2<strong>02</strong>1,<br />

plongent le lecteur dans des réflexions profondes<br />

sur la société marocaine, l'identité,<br />

la religion et les mutations technologiques.<br />

Son roman, Big Data Djihad (2<strong>02</strong>3), se présente<br />

comme une critique acerbe de notre<br />

monde numérique, mêlant science-fiction<br />

et frictions digitales.<br />

« J'envisage le livre comme un agent infiltré<br />

dans la société, un vecteur de culture et<br />

d'imaginaire », déclare-t-il. Lasri se bat pour<br />

redonner au livre ses lettres de noblesse à<br />

l'ère du numérique. Il imagine des stratégies<br />

pour le rendre accessible à tous et lutter<br />

contre l'uniformisation de la pensée.<br />

« Je prône une ‘glamourisation’ de la lecture,<br />

une mise en valeur de l'objet, livre, qui<br />

en appelle à l'émotion et à l'esthétique (…)<br />

Un film présenté sous forme d'un found footage, sorti en 2013.<br />

Le cinéma de Lasri est imprégné de folie. Une folie qui reflète<br />

les errements étranges, énigmatiques, inquiétants de Marocains.<br />

24 Maroc / <strong>Juin</strong>-Juillet 2<strong>02</strong>4


Entiché de Céline, nous<br />

avons trouvé cette plaque<br />

accrochée sur l'un des<br />

murs de son atelier-maison.<br />

La lecture et la culture sont essentielles pour<br />

comprendre le monde et pour développer<br />

son esprit critique. Elles nous permettent de<br />

voir au-delà des clichés et des préjugés ».<br />

Lasri ne se cantonne pas au roman. En tant<br />

que dramaturge au verbe tranchant, il livre<br />

avec Arab Lives Matter 2<strong>02</strong>3 une pièce poignante<br />

sur l'invisibilité sociale, mettant en<br />

scène quatre personnages coincés dans un<br />

hall d'immeuble, confrontés à leurs angoisses<br />

et peurs. Son théâtre engagé questionne<br />

les injustices sociales et invite à une réflexion<br />

collective sur les défis du monde contemporain.<br />

Maîtrisant également le neuvième art, Lasri<br />

a signé plusieurs bandes dessinées à succès,<br />

dont Vaudou 2015, Fawda 2017, Tijuana<br />

Bible 2017 et Marroc 2019. Ses illustrations,<br />

empreintes d'un style unique et humoristique,<br />

dépeignent la vie quotidienne au<br />

Maroc avec finesse et acuité, offrant un<br />

regard original sur les réalités sociales du<br />

pays.<br />

Et, en artiste au groove rebelle, Lasri s’est<br />

également aventuré, en 2019, dans le monde<br />

de la musique avec son groupe ChicShocs.<br />

Leur chanson L'B3abe3 est une expérience<br />

sociale audacieuse, où l'artiste « insulte tout<br />

le monde » pour observer la réaction du public.<br />

Une performance artistique qui interroge les<br />

conventions et les limites de l'expression.<br />

Par son audace, sa créativité et son engagement,<br />

Hicham Lasri ne cesse de nous<br />

surprendre et de nous interpeller. Il anticipe<br />

les mutations de la société et explore<br />

les complexités de la société marocaine et<br />

les questions qui taraudent le monde<br />

contemporain. Son regard acéré et son<br />

sens de la satire nous invitent à une réflexion<br />

critique et à une remise en question permanente,<br />

à s'exprimer librement et à défier<br />

le statu quo, surtout.●<br />

Hicham est un artiste soucieux de l'équilibre entre didactique et création. Il cherche à<br />

partager ses connaissances et ses réflexions tout en respectant l'intelligence et la<br />

sensibilité du spectateur.<br />

<strong>Juin</strong>-Juillet 2<strong>02</strong>4 / Maroc<br />

25


LA COUV’<br />

Hicham Lasri<br />

« J'AI UNE<br />

PROFONDE<br />

AFFECTION<br />

POUR LES<br />

LOOSERS »<br />

Hicham Lasri, réalisateur,<br />

scénariste, romancier et<br />

dessinateur marocain, dépasse<br />

les frontières de la simple<br />

représentation du réel pour<br />

explorer des univers mentaux<br />

profonds, remettre en question<br />

les normes sociales et inviter le<br />

public à la réflexion. Son œuvre<br />

se distingue par son exploration<br />

courageuse de certaines sujets, la<br />

richesse de ses personnages et<br />

son esthétique artistique. Nous<br />

l’avons rencontré chez lui à<br />

Casablanca.<br />

26 Maroc / <strong>Juin</strong>-Juillet 2<strong>02</strong>4


Le cinéma, pour vous, va au-delà de la<br />

simple reproduction du réel. Comment<br />

définissez-vous votre approche de la<br />

création cinématographique ?<br />

Je conçois le cinéma comme un moyen de<br />

créer des univers mentaux uniques, d'explorer<br />

les zones grises de la société et de questionner<br />

les normes établies. Je ne m'intéresse<br />

pas aux gens « normaux », à ceux qui se<br />

fondent dans la masse. Ce qui m'attire, c'est<br />

ce qui est différent, ce qui dérange, ce qui<br />

nous invite à réfléchir.<br />

Vous abordez souvent la thématique des<br />

« loosers » dans vos films. Qu'est-ce qui vous<br />

attire chez ces personnages marginalisés ?<br />

J'ai une profonde affection pour<br />

les « loosers », ces personnages souvent fragiles<br />

et imparfaits. Ils m'inspirent des histoires<br />

fortes et complexes, loin des clichés et des<br />

conventions. Je suis fasciné par leur capacité<br />

à survivre et à s'adapter dans un monde qui<br />

ne leur fait pas toujours de cadeaux.<br />

Quelle est votre approche de la narration<br />

cinématographique en ce qui concerne la<br />

vérité et la stimulation intellectuelle du<br />

public ?<br />

Je ne cherche pas à délivrer une vérité absolue<br />

dans mes films. Je préfère montrer, susciter<br />

des émotions et des réflexions chez le<br />

spectateur. Le cinéma est un art de la dialectique,<br />

il doit permettre le débat et la confrontation<br />

d'idées différentes.<br />

cultivé pourra lire une histoire à plusieurs<br />

niveaux, tandis qu'un spectateur moins éduqué<br />

la recevra au premier degré.<br />

Vos films remettent en question le statu quo<br />

et défient les attentes du public. Vous créez<br />

des personnages à la fois nuancés et porteurs<br />

d'espoir…<br />

Je refuse de faire un cinéma misérabiliste qui<br />

montre uniquement les problèmes de la<br />

société. Je préfère créer des personnages<br />

complexes et nuancés, qui se battent pour<br />

survivre et pour réaliser leurs rêves. L'espoir<br />

est un élément fondamental de l'existence<br />

humaine, et il doit être présent dans mes films.<br />

Moroccan Badass Girl se démarque par son<br />

ton audacieux et son esthétique unique…<br />

(rires)… C'est un film frais et audacieux qui<br />

se démarque de la production cinématographique<br />

marocaine traditionnelle. Il s'adresse<br />

à un public large et invite à la réflexion tout<br />

en divertissant.<br />

Votre figure féminine dans ce film est forte<br />

et multidimensionnelle…<br />

Le premier défi était de créer un personnage<br />

féminin principal qui échappe aux clichés habituels.<br />

Fadoua Taleb, dans ce film, n'est ni une<br />

victime ni une héroïne idéalisée, mais une<br />

femme imparfaite et attachante, avec ses<br />

défauts et ses contradictions.<br />

Pourquoi utilisez-vous l'humour noir, le<br />

rythme soutenu et les situations cocasses ?<br />

Le cinéma n'est pas une question de jugement<br />

moral. Derrière l'humour noir et l'aspect<br />

divertissant du film, se cache une réflexion sur<br />

la société marocaine et ses travers. J'utilise<br />

des personnages archétypaux et des situations<br />

cocasses pour aborder des sujets sensibles.<br />

En outre, j'aime casser les clichés et<br />

JE DÉFIE RÉGULIÈREMENT LES<br />

REPRÉSENTATIONS STÉRÉOTYPÉES ET<br />

SIMPLISTES DU MONDE ARABE DANS<br />

MES FILMS<br />

Vous défiez régulièrement les représentations<br />

stéréotypées et simplistes du monde<br />

arabe dans vos films…<br />

Il y a une sorte d'orientalisme à deux sous qui<br />

veut que les films du monde arabe ne parlent<br />

que de problèmes et de souffrance. Je combats<br />

cette vision en faisant des films de plus<br />

en plus fous et originaux.<br />

Mais, vous y abordez des sujets<br />

tabous et controversés…<br />

On a encore peur des films au Maroc.<br />

Il faut dépasser cette peur et oser faire<br />

des films qui remettent en question<br />

les idées reçues.<br />

Comment le cinéma peut-il<br />

être un moyen puissant pour<br />

sensibiliser et influencer le<br />

public sur des questions<br />

importantes ?<br />

Le cinéma n'est pas une<br />

question d'éducation,<br />

mais d'expérience.<br />

Un spectateur<br />

Hicham Lasri : « Dans une société où tout le monde filme tout le temps, je m'interroge<br />

sur le sens et l'impact de ces images. Je critique l'utilisation superficielle des<br />

caméras et encourage à les utiliser de manière plus créative et réfléchie. »<br />

<strong>Juin</strong>-Juillet 2<strong>02</strong>4 / Maroc<br />

27


LA COUV’<br />

proposer des personnages et des situations<br />

qui sortent de l'ordinaire. Moroccan Badass<br />

Girl évite la contemplation et offre un rythme<br />

soutenu, presque frénétique. Il s'agit d'une<br />

journée infernale pour Fedoua Taleb, ponctuée<br />

d'événements drôles, déjantés et parfois<br />

même un peu fous.<br />

Vous y présentez Casablanca d'une<br />

manière unique. Comment avez-vous voulu<br />

dépeindre la ville ?<br />

Je n'aimerais pas montrer une vision clichée<br />

de Casablanca. Je choisis plutôt de mettre en<br />

avant la ville moyennant une perspective poétique<br />

et personnelle. Mon film propose une<br />

réflexion sur les Casaouis d'aujourd'hui. Il s'agit<br />

d'une population en pleine évolution, pleine<br />

de contradictions et de richesses. Je ne cherche<br />

pas à faire de la critique facile, mais plutôt à<br />

proposer une expérience cinématographique<br />

qui invite à la réflexion et au dialogue.<br />

Comment transformez-vous vos expériences<br />

personnelles et vos observations de la société<br />

en récits cinématographiques ?<br />

J'aime poser des questions, explorer des pistes<br />

inattendues… : « Et si le gardien de parking<br />

était un personnage fascinant ? Et si le directeur<br />

de banque cachait une part d'ombre ? ».<br />

Le surréalisme et la déformation de la réalité<br />

nous permettent de révéler des vérités<br />

cachées, de porter un regard neuf sur la société.<br />

Mon style d'écriture cinématographique est à<br />

l'image de ma personnalité : vif, direct, parfois<br />

provocateur. J'utilise un langage riche et imagé,<br />

ponctué d'anecdotes et d'humour.<br />

Comment équilibrez-vous votre intégrité<br />

artistique avec les exigences commerciales<br />

de l'industrie cinématographique ?<br />

Je fais des films parce que j'ai des histoires à<br />

raconter. Et je les raconte avec sincérité et<br />

conviction, sans me soucier des modes et des<br />

tendances. Le succès commercial est important,<br />

mais il ne doit pas se faire au détriment<br />

de la qualité artistique.<br />

par la main et qu'il puisse se faire sa propre<br />

opinion sur les personnages et les événements.<br />

Le cinéma doit être une source de<br />

réflexion ainsi que d'interrogation, et non un<br />

simple divertissement. En évitant la contemplation<br />

et en offrant un rythme soutenu, on<br />

peut amener le spectateur à réfléchir sur des<br />

questions importantes. Je ne crains pas d'aborder<br />

des sujets sensibles dans mes films. J’essaye<br />

d’interroger la société, bousculer les<br />

idées reçues et inviter à la réflexion. Au cœur<br />

de mon dernier film se trouve la question de<br />

l'énergie individuelle, souvent gaspillée ou<br />

mal canalisée dans une société contraignante.<br />

Comment envisagez-vous le rôle du spectateur<br />

dans vos films Moroccan Badass Girl ?<br />

Le personnage principal s'adresse directement<br />

à la caméra, ce qui renforce encore le<br />

lien entre le film et le spectateur. J’utilise cette<br />

technique pour questionner la place de la<br />

caméra et notre rapport à l'image. J'aime jouer<br />

avec les codes du cinéma et briser le quatrième<br />

mur. Cela permet de créer une relation<br />

directe avec le spectateur et de le rendre<br />

acteur de l'histoire.<br />

Quelle importance accordez-vous à la technique<br />

cinématographique dans votre processus<br />

créatif ?<br />

La caméra n'est pas un simple outil de capture<br />

d'images, mais un véritable outil d'expression.<br />

Je l'utilise comme un stylo, pour transcrire des<br />

émotions et des idées précises. La caméra<br />

n'est pas seulement un outil, mais aussi un partenaire<br />

de création. Dans Moroccan Badass<br />

Girl, je ne me contente pas de filmer de loin.<br />

Je suis souvent au cœur de l'action, portant la<br />

caméra moi-même et interagissant avec mes<br />

acteurs. Cela permet de créer une certaine<br />

énergie et une spontanéité. Je joue également<br />

avec les distances, les angles et les mouvements<br />

pour créer des émotions et des sensations<br />

chez le spectateur.<br />

Vos principales caractéristiques du style<br />

cinématographique ?<br />

Le son joue, chez moi, un rôle essentiel dans<br />

l'expérience cinématographique. Il peut créer<br />

une atmosphère, susciter des émotions et<br />

même influencer l'interprétation du film. J'utilise<br />

des références culturelles subtiles pour<br />

enrichir mon travail et créer un lien avec mon<br />

public. Je m'inspire de la pop culture locale et<br />

internationale, tout en veillant à ce que ses<br />

références soient accessibles à tous.<br />

Un mot pour finir ?<br />

J'ai toujours plein de nouvelles histoires en<br />

tête, des personnages à creuser et des univers<br />

à explorer. Je ne veux pas me limiter.<br />

Mon objectif principal est de continuer à faire<br />

des films qui divertissent, qui font réfléchir et<br />

qui marquent les esprits.●<br />

Loin de la propagande et la simplification<br />

excessive des problèmes, comment les<br />

cinéastes peuvent-ils utiliser leur art pour promouvoir<br />

le changement social et politique ?<br />

Le cinéma peut être un outil formidable pour<br />

le changement social. Mes films ne sont pas<br />

des pamphlets politiques, mais ils invitent le<br />

spectateur à réfléchir et à se questionner sur<br />

le monde qui l'entoure. Je crois au pouvoir du<br />

divertissement intelligent pour faire passer<br />

des messages forts. J'aime les films qui laissent<br />

place à l'ambiguïté et à l'interprétation. Il est<br />

important que le spectateur ne soit pas guidé<br />

Intellectuellement engagé, Hicham Lasri jette à la face de la société ses<br />

défaillances. Tout ce qui fondrait un monde insatiable. Et stimulant ?!<br />

28 Maroc / <strong>Juin</strong>-Juillet 2<strong>02</strong>4


LA COUV’<br />

CRÉDIT : HICHAM LASRI<br />

« Moroccan Badass Girl » marque une étape importante<br />

dans l'évolution cinématographique de Hicham Lasri.<br />

MOROCCAN BADASS GIRL<br />

A TOUT CŒUR<br />

Le dernier film de Hicham Lasri, « Moroccan Badass Girl »,<br />

débarque enfin sur les écrans nationaux. Après une première<br />

nationale remarquée au Festival International du Film de<br />

Marrakech, ce long métrage de 83 minutes de punch,<br />

d’énergie féroce et d’humour cinglant, nous plonge dans le<br />

quotidien tumultueux de Kathy, une jeune femme marocaine<br />

en quête d'émancipation.<br />

30 Maroc / <strong>Juin</strong>-Juillet 2<strong>02</strong>4


CRÉDIT : HICHAM LASRI<br />

Hicham lasri : « Nous vivons une époque de violence éthique<br />

terrible, où l'on nous dicte ce qu'il faut penser et ressentir. »<br />

Fadoua Taleb incarne avec brio Khadija,<br />

alias Kathy, une trentenaire Casablancaise<br />

qui se bat contre les injustices<br />

sociales et les conventions étouffantes. Lassée<br />

d'être exploitée par son entourage, elle<br />

décide de prendre son destin en main, quitte<br />

à bouleverser les codes établis.<br />

Mêlant avec brio comédie et satire, Moroccan<br />

Badass Girl dresse le portrait d'une<br />

société en pleine mutation, où les rêves se<br />

heurtent aux réalités parfois cruelles. Hicham<br />

Lasri ne recule devant rien pour dénoncer<br />

les travers de notre société, et rendre hommage<br />

à la résilience ainsi qu’à la combativité<br />

des femmes marocaines.<br />

« J'ai réalisé ce film pour critiquer la société<br />

de consommation et ses dérives, tout en<br />

m'amusant avec les conventions du genre de<br />

la comédie noire », explique Hicham Lasri.<br />

Il s'agit là d'une célébration de l'esprit combatif<br />

de la femme marocaine, « qui n'est pas soumise<br />

ou victimisée comme on l'imagine souvent,<br />

mais plutôt une pionnière qui se bat,<br />

trébuche et se relève ».<br />

CRÉDIT : HICHAM LASRI<br />

« Moroccan Badass Girl » : Un film audacieux et original qui<br />

explore la « hard life » de Kathy, incarnée par Fadoua Taleb<br />

avec une sensibilité et une créativité indéniables.<br />

La vie en pose<br />

Cependant, malgré le manque d'informations<br />

sur leur vie personnelle, leurs passions et<br />

leurs goûts, tous les personnages nous<br />

intriguent et nous touchent par leurs interactions<br />

et leurs réactions face aux situations<br />

qu'ils traversent. Loin d'être définis par des<br />

étiquettes ou des caractéristiques superficielles,<br />

ils se révèlent à travers leurs actes et<br />

leurs relations avec les autres.<br />

J'AI RÉALISÉ CE FILM POUR<br />

CRITIQUER LA SOCIÉTÉ DE<br />

CONSOMMATION ET SES DÉRIVES,<br />

TOUT EN M'AMUSANT AVEC LES<br />

CONVENTIONS DU GENRE DE LA<br />

COMÉDIE NOIRE<br />

<strong>Juin</strong>-Juillet 2<strong>02</strong>4 / Maroc<br />

31


LA COUV’<br />

CRÉDIT : HICHAM LASRI<br />

Une scène du film.<br />

Au fil du film, une connexion profonde se tisse<br />

entre le spectateur et ces protagonistes énigmatiques.<br />

On s'immisce dans leurs pensées<br />

et leurs émotions, ressentant leurs joies, leurs<br />

peines, leurs doutes et leurs aspirations. Bien<br />

que leur passé et leurs motivations restent en<br />

partie flous, leur humanité et leur complexité<br />

transparaissent, nous amenant à les comprendre<br />

et à les aimer, même si on ne les<br />

connaît pas entièrement.<br />

C'est là la magie de ce film : il parvient à créer<br />

des personnages fascinants et attachants, tout<br />

en préservant une part de mystère qui renforce<br />

leur authenticité et leur profondeur.<br />

Une comédie noire corrosive pour briser les<br />

carcans<br />

Soit ! Conscient que l'attention du public<br />

peut parfois être détournée par l'image,<br />

Hicham Lasri accorde une importance particulière<br />

à la concision et à l'impact de ses<br />

dialogues. Il privilégie des échanges brefs<br />

et directs.<br />

Plutôt que de longues tirades explicatives,<br />

Hicham Lasri opte pour des phrases courtes<br />

et percutantes qui font mouche. Les dialogues<br />

deviennent ainsi une mélodie rythmée<br />

qui accompagne l'image et renforce l'impact<br />

émotionnel du film.<br />

De gauche à droite : Salah Bensalah, Youssef Rami,<br />

Al Kayssar Amine, Moulay Idriss Fatemi.<br />

Ce choix stylistique n'est pas pour autant<br />

synonyme de superficialité. Au contraire, la<br />

concision des dialogues permet de concentrer<br />

l'attention sur l'essentiel et de révéler<br />

la profondeur des personnages et de leurs<br />

interactions. Les mots choisis avec soin<br />

portent en eux une charge émotionnelle<br />

forte, transmettant les sentiments et les<br />

intentions des protagonistes avec justesse<br />

et efficacité.<br />

LASRI PARVIENT À CRÉER DES<br />

PERSONNAGES FASCINANTS ET<br />

ATTACHANTS, TOUT EN PRÉSERVANT<br />

UNE PART DE MYSTÈRE QUI RENFORCE<br />

LEUR AUTHENTICITÉ ET LEUR<br />

PROFONDEUR<br />

CRÉDIT : HICHAM LASRI<br />

32 Maroc / <strong>Juin</strong>-Juillet 2<strong>02</strong>4


Long cours d’alchimie<br />

Autour de Fadoua, un casting exceptionnel<br />

réunit Saleh Ben Saleh, Ayoub Abou Nasr,<br />

Malek Akhmiss et Mounia Lmkimel.<br />

Ensemble, ils composent une galerie de<br />

personnages hauts en couleur, cabossés<br />

par la vie mais jamais résignés.<br />

Le choix des acteurs est une étape cruciale<br />

dans la réalisation d'un film, et Hicham Lasri<br />

en est parfaitement conscient. Il sélectionne<br />

ses interprètes avec soin et précision, s'assurant<br />

qu'ils correspondent parfaitement aux<br />

personnages qu'ils incarneront. Une fois sur<br />

le plateau, Hicham guide ses acteurs avec<br />

finesse et précision, leur insufflant la vie et<br />

l'âme que l'histoire requiert.<br />

Loin d'imposer une direction rigide, Hicham<br />

crée un espace de liberté créative où ses<br />

acteurs peuvent s'exprimer pleinement. Il<br />

leur donne confiance et les encourage à<br />

explorer leurs personnages en profondeur,<br />

à apporter leur propre sensibilité et leur<br />

propre vision à l'œuvre. Cette collaboration<br />

étroite entre le réalisateur et ses interprètes<br />

donne naissance à des performances authentiques<br />

et touchantes, qui contribuent grandement<br />

à la réussite du film.<br />

Le talent des acteurs, combiné à la vision créative<br />

de Hicham Lasri, donne vie à des personnages<br />

qui nous transportent dans l'univers du<br />

film et nous font vivre leurs émotions comme<br />

si elles étaient les nôtres.<br />

« Pour incarner mes personnages marginaux,<br />

j'ai le privilège de travailler avec mes acteurs<br />

de toujours… Leurs physiques atypiques et<br />

leur talent brut de décoffrage font d'eux des<br />

interprètes hors du commun. Ils sont capables<br />

d'exprimer une multitude d'émotions et de<br />

nuances, donnant vie à des personnages à la<br />

fois touchants et dérangeants (…) Notre collaboration<br />

est une aventure créative permanente.<br />

Ensemble, nous déconstruisons les clichés<br />

et reconstruisons des personnages<br />

complexes et multidimensionnels. Nous nous<br />

amusons à jouer avec les genres et les conventions,<br />

à explorer les limites de l'acceptable »,<br />

confie Hicham Lasri.<br />

Caméra au point<br />

Hicham Lasri adopte parfois une approche<br />

immersive, plaçant souvent la caméra en<br />

position d'observateur externe aux personnages.<br />

Ce choix délibéré permet de créer<br />

une distance objective et de capter la réalité<br />

de manière brute, sans interférence<br />

subjective.<br />

Le spectateur devient ainsi un témoin privilégié<br />

des événements qui se déroulent à<br />

l'écran, comme s'il y était présent. Cette<br />

démarche permet de plonger le public au<br />

cœur de l'action et de ressentir les émotions<br />

des personnages avec plus d'intensité.<br />

En évitant de s'identifier à un point de vue<br />

particulier, la caméra de Hicham Lasri offre<br />

une vision globale de la situation, capturant<br />

les interactions entre les personnages et leur<br />

environnement. Ce choix permet de mettre<br />

en lumière les dynamiques sociales et les<br />

rapports de force qui sous-tendent l'histoire.<br />

Après, Moroccan Badass Girl est un film<br />

audacieux qui ne manquera pas de susciter<br />

des réactions et de provoquer le débat.<br />

« Mon film ne plaira peut-être pas à tout le<br />

monde, et c'est tout à fait normal. Je ne<br />

cherche pas à faire l'unanimité, mais plutôt<br />

à susciter des réactions et à provoquer la<br />

réflexion. Le cinéma doit être un art vivant<br />

et audacieux qui ne laisse pas indifférent »,<br />

affirme ce réalisateur qui n'a pas peur de<br />

bousculer les convenances et de questionner<br />

les normes établies. Le cinéma de Hicham<br />

Lasri est une invitation à la réflexion et à la<br />

remise en question, un hymne à la liberté<br />

individuelle et à l'affirmation de soi.●<br />

Maroc<br />

4 / 5<br />

TITRE : Moroccan Badass Girl<br />

PAYS : Maroc<br />

RÉALISATEUR : Hicham Lasri<br />

GENRE : Comédie<br />

DURÉE : 83 minutes<br />

ANNÉE : 2<strong>02</strong>3<br />

<strong>Juin</strong>-Juillet 2<strong>02</strong>4 / Maroc<br />

33


EN SALLES<br />

Mehdi et Hamid, deux agents de recouvrement<br />

désorientés en plein désert.<br />

M<br />

ehdi et Hamid, deux agents qui<br />

travaillent pour le compte d’une<br />

société de recouvrement, se<br />

retrouvent au milieu de nul part, dans un<br />

Maroc rural et aride, à devoir faire payer<br />

les paysans surendettés qui n’ont pas remboursé<br />

leur prêt. Ironie du sort: la carte du<br />

Sud du Maroc qu’ils scrutaient au départ<br />

finit par s’envoler, désorientant encore plus<br />

nos protagonistes préalablement paumés.<br />

C’est avec cet imprévu chargé de sens<br />

que Faouzi Bensaidi orchestre l’ouverture<br />

de son film. Le périple de Mehdi et Hamid<br />

commence ainsi par une désorientation<br />

totale face aux lignes géographiques et à<br />

la vie elle-même, marquant le début d’un<br />

voyage à la fois physique et métaphysique<br />

où la recherche de soi devient centrale.<br />

Cette désorientation on la ressent également<br />

en tant que spectateur face à la transition<br />

abrupte mais surprenante d’un genre<br />

à un autre et d’une trame narrative à une<br />

autre. Ce qui commence comme une exploration<br />

légère et humoristique des fractures<br />

sociales à travers le prisme de la satire et du<br />

burlesque, se métamorphose en un voyage<br />

introspectif et mystique des deux protagonistes.<br />

Cette bifurcation initie un ballet d’émotions<br />

et de réflexions chez le spectateur,<br />

34 Maroc / <strong>Juin</strong>-Juillet 2<strong>02</strong>4


VOYAGE DANS LES<br />

CHEMINS TROUBLES<br />

DU DÉSERT<br />

Sélectionnée à la Quinzaine des Cinéastes lors du Festival de<br />

Cannes 2<strong>02</strong>3 et primée à la Mostra de Valence, la dernière<br />

œuvre du cinéaste Faouzi Bensaidi, « Déserts » plonge les<br />

spectateurs, du sable plein les yeux, dans un monde où se mêlent<br />

déserts géographiques et affectifs, western, absurde et onirisme.<br />

PAR SALMA HAMRI<br />

CRÉDIT : DULAC DISTRIBUTION<br />

CRÉDIT : DULAC DISTRIBUTION<br />

CE QUI COMMENCE COMME UNE<br />

EXPLORATION LÉGÈRE ET<br />

HUMORISTIQUE DES FRACTURES<br />

SOCIALES À TRAVERS LE PRISME DE<br />

LA SATIRE ET DU BURLESQUE<br />

dérouté devant les multiples interprétations<br />

et questions sans réponses.<br />

Le désert, personnage à part entière dans<br />

ce film, se mue en théâtre à ciel ouvert. Au<br />

milieu de paysages immenses, Mehdi et<br />

Hamid vadrouillent au volant d’une guimbarde,<br />

dévalent et remontent les pentes dans<br />

des mouvements presque chorégraphiés, à<br />

la recherche du moindre sou.<br />

<strong>Juin</strong>-Juillet 2<strong>02</strong>4 / Maroc<br />

35


EN SALLES<br />

LE FILM<br />

DU MOIS<br />

prendre une deuxième épouse. Ils s’emparent<br />

aussi du seul tapis que possède une<br />

famille qui s’est endettée pour payer le<br />

mariage du frère, et emmènent trois<br />

chèvres d’une autre.<br />

Ils croisent également un coiffeur<br />

alcoolique qui n’ouvre plus boutique,<br />

un épicier à la boutique désertée par<br />

l’exode et un couple de vieux dont le fils<br />

est parti tenter sa chance de l’autre côté de<br />

la Méditerranée, tous incapables de rembourser<br />

leurs dettes. Une suite de gags à<br />

l’arrière fond mélancolique et une mise en<br />

scène à travers laquelle se profile la passion<br />

du réalisateur pour le théâtre.<br />

Ensuite, le choix de Bensaidi de filmer en<br />

longs plans-séquences contribue à l’immersion<br />

dans cet univers aride et poignant, et<br />

enrichit ainsi la narration avec une dimension<br />

presque métaphysique. Les paysages<br />

du désert marocain sont magnifiés par les<br />

plans larges, offrant un contraste avec la<br />

petite échelle humaine des protagonistes<br />

qui, tout comme la carte du Sud du Maroc,<br />

sont susceptibles d’être balayés par les<br />

vents du destin.<br />

Les vastes étendues désertiques servent<br />

non seulement de toile de fond mais aussi<br />

de catalyseur émotionnel pour Hamid et<br />

Mehdi ainsi que le spectateur, notamment<br />

dans la deuxième partie du film lorsque le<br />

récit prend un tournant onirique et contemplatif.<br />

Une seconde partie faite d’errances,<br />

de confessions de moments de silence forts<br />

en émotions.<br />

CRÉDIT : DULAC DISTRIBUTION<br />

Dans l’ensemble, Déserts est un film qui<br />

brille par son humour absurde, intrigue et<br />

éveille les sens, laissant une grande place<br />

à l’imagination du spectateur. Si la misère<br />

et la fracture sociale sont au centre de récit,<br />

de l’amour et de la tendresse rôdent discrètement<br />

dans ce désert économique, émotionnel<br />

et géographique.●<br />

A chaque discussion avec les villageois, une<br />

nouvelle petite histoire alliant le tragique et<br />

le ridicule se dévoile. En effet, le fil débute<br />

comme un film à sketches. Faute de soutirer<br />

de l’argent aux villageois endettés, Mehdi<br />

et Hamid embarquent une camionnette en<br />

piteux état d’un villageois que sa femme a<br />

mis à la porte, parce qu’il a décidé de<br />

Maroc<br />

3 / 5<br />

TITRE : Déserts<br />

PAYS : Maroc<br />

RÉALISATEUR : Faouzi Bensaidi<br />

GENRE : Comédie/Drame<br />

DURÉE : 120 minutes<br />

ANNÉE : 2<strong>02</strong>4<br />

36 Maroc / <strong>Juin</strong>-Juillet 2<strong>02</strong>4


EN SALLES<br />

TAXI BIED 2 :<br />

LE CONVOI DES<br />

RIRES MANQUÉS<br />

Un chauffeur de taxi bavard, intrusif et maladroit, un baron de la drogue qui a<br />

soif de vengeance, une course poursuite et une série de situations qui se veulent<br />

comiques. Voilà ce qu’il faut retenir du deuxième volet du long métrage Taxi<br />

Bied, réalisé par Moncef Malzi, et actuellement en salles de cinéma.<br />

PAR SALMA HAMRI<br />

Dans la première partie de Taxi Bied, Allal<br />

Lbahraoui, interprété par Mohamed<br />

khiari, un chauffeur de taxi blanc typique,<br />

se retrouve au cœur d’une mésaventure<br />

lorsqu’il entre en collision avec le véhicule de<br />

Bouaouina, un grand trafiquant de drogue<br />

campé par Mohcine Malzi, alors qu’il prenait en<br />

charge des passagers d’El Jadida à Casablanca.<br />

CRÉDIT : SCREENSHOT BANDE ANNONCE<br />

S’ensuit alors une course poursuite pour sauver<br />

la vie des passagers pris en otages. Celle-<br />

-ci se conclut sur l’arrestation du baron de la<br />

drogue, grâce à la collaboration du chauffeur<br />

de taxi avec la police. Ce dénouement ouvre<br />

la voie à Taxi Bied 2 : Le Convoi, où l’histoire<br />

prend un nouveau tournant cinq ans après les<br />

événements initiaux.<br />

Bouaouina, le baron de la drogue assoiffé de vengeance.<br />

Le film s’ouvre sur la nouvelle vie de Allal qui,<br />

ayant touché une importante somme d’assurance,<br />

se reconvertit dans le transport touristique<br />

et VIP. Il a pour mission de récupérer une<br />

certaine Roxana et ses amies de l’aéroport,<br />

avant de découvrir qu’il s’agit d’un piège orchestré<br />

par Bouaouina pour l’obliger encore une<br />

fois à transporter sa marchandise.<br />

Dans cette deuxième partie, les dialogues souffrent<br />

d’une redondance que le spectateur remarque<br />

dès l’ouverture du film. Les personnages<br />

s’enlisent dans des monologues interminables,<br />

ponctués d’un enchainement de proverbes<br />

marocains qui alourdissent le rythme du film et<br />

créent dès les dix premières minutes une lassitude<br />

chez le spectateur.<br />

Taxi Bied 2 réunit une brochette d’acteurs talentueux<br />

: Mohamed Khiari, Mouhssine Malzi,<br />

Mohamed Choubi, Abdelkabir Rgagna, Mansour<br />

Badri, Ilham Karaoui, Maryam El Garaa…<br />

Pourtant, les performances des acteurs n’ont<br />

pas pu sauver le film de son scénario médiocre,<br />

même le talent comique de Mohamed Khiari<br />

n’a pas réussi à relever le niveau du film dont<br />

le scénario est paresseux et se contente de<br />

recycler des blagues déjà vues et entendues.<br />

LES GAGS RÉCURRENTS, BIEN<br />

QU’ANCRÉS DANS LA RÉALITÉ SOCIALE<br />

MAROCAINE, MANQUENT DE FRAÎCHEUR ET<br />

DE SUBTILITÉ ET TABLENT SUR UN<br />

HUMOUR VULGAIRE<br />

Les situations comiques censées alléger la tension<br />

tombent souvent à plat. Les gags récurrents<br />

et les tentatives d’humour, bien qu’ancrés dans<br />

la réalité sociale marocaine, manquent de fraîcheur<br />

et de subtilité et tablent sur un humour vulgaire<br />

qui réussit à réveiller par moment les spectateurs<br />

assommés dès le début de la projection.<br />

Loin de la comédie ratée, les scènes d’action<br />

et de combat sont très peu convaincantes. En<br />

plus des costumes ridicules, les chorégraphies<br />

de combat manquent de dynamisme et sont si<br />

maladroites et mal exécutées qu’elles paraissent<br />

presque parodiques.●<br />

Maroc<br />

1 / 5<br />

TITRE : Le convoi-taxi bied 2<br />

PAYS : Maroc<br />

RÉALISATEUR : Moncef Malz<br />

GENRE : Action, Comédie<br />

DURÉE : 103 minutes<br />

ANNÉE : 2<strong>02</strong>4<br />

38 Maroc / <strong>Juin</strong>-Juillet 2<strong>02</strong>4


EN SALLES<br />

CRÉDIT : CHI-FOU-MI PRODUCTIONS<br />

Léa Seydoux, Vincent Lindon, Louis Garrel et Raphaël Quenard sont excellents dans leurs rôles<br />

respectifs ; ils campent avec brio des personnages excentriques et attachants.<br />

LE DEUXIÈME ACTE<br />

DERRIÈRE LE RIDEAU<br />

Le cinéaste Quentin Dupieux revient sur le grand écran avec «Le Deuxième Acte»,<br />

une comédie noire qui ne manquera pas de diviser, comme souvent chez lui.<br />

PAR REDA K. HOUDAÏFA<br />

Le Deuxième Acte suit les mésaventures<br />

de Florence, une jeune femme qui<br />

décide de présenter son petit ami David<br />

à son père Guillaume, un célèbre réalisateur.<br />

Mais David, qui n’est pas amoureux de Florence,<br />

met au point un plan pour la faire tomber<br />

amoureuse de son ami Willy.<br />

Le film se déroule presque entièrement dans<br />

un restaurant isolé, où les quatre personnages<br />

se retrouvent piégés. Cette situation<br />

donne lieu à des dialogues percutants et des<br />

situations absurdes, typiques de l’univers de<br />

Dupieux. Le réalisateur utilise le procédé de<br />

la mise en abyme, ce qui lui permet de jouer<br />

avec les niveaux de réalité et de fiction.<br />

LE DEUXIÈME ACTE MONTRE LES<br />

COULISSES DU MÉTIER D’ACTEUR, AVEC<br />

SES VANITÉS ET SES HYPOCRISIES.<br />

DUPIEUX N’ÉPARGNE PERSONNE...<br />

Quentin Dupieux nous invite à une réflexion<br />

profonde sur la vie réelle et la nature de<br />

l’illusion cinématographique. Il explore les<br />

thèmes de la comédie, du mensonge, du<br />

stress, du trac, de l’oubli, du succès, de<br />

l’échec, du rire, si proche des larmes et<br />

des drames.<br />

D’autres regretteront que Dupieux ne développe<br />

pas davantage ses personnages.<br />

Par ailleurs, pour souligner l’univers décalé<br />

du film, la bande-son est composée de<br />

musiques originales signées Thomas Bangalter<br />

(Daft Punk). ●<br />

Ce long métrage est aussi l’occasion pour<br />

Dupieux de livrer une réflexion sur le monde<br />

du cinéma. Le film montre les coulisses du<br />

métier d’acteur, avec ses vanités et ses hypocrisies.<br />

Dupieux n’épargne personne, et son<br />

regard est souvent acerbe.<br />

Le Deuxième Acte met en scène des acteurs,<br />

exaspérés par leur métier, mais acculés à<br />

vivre de ce jeu permanent. Ils ne savent faire<br />

que ça, et nous manipulent avec brio, pour<br />

notre plus grand plaisir.<br />

Le réalisateur utilise la métaphore du travelling<br />

pour illustrer la vie des acteurs, un long<br />

et interminable voyage où tout est joué, où<br />

rien n’est vrai. Il laisse ensuite le spectateur<br />

libre de choisir s’il veut se laisser emporter<br />

par le jeu des acteurs ou non.<br />

Cette approche plaira à ses fans et à tous<br />

ceux qui aiment les films originaux et audacieux.<br />

Cependant, le film n’est pas exempt<br />

de défauts : certains spectateurs pourront<br />

trouver le film trop long ou trop bavard.<br />

Maroc<br />

3 / 5<br />

TITRE : Le Deuxième Acte<br />

PAYS : France<br />

RÉALISATEUR : Quentin Dupieux<br />

GENRE : Comédie<br />

DURÉE : 80 minutes<br />

ANNÉE : 2<strong>02</strong>4<br />

40 Maroc / <strong>Juin</strong>-Juillet 2<strong>02</strong>4


FURIOSA : A MAD MAX SAGA<br />

LA FUREUR DE VIVRE<br />

À 79 ans, George Miller prouve qu’il n’a rien perdu de sa verve<br />

créatrice en nous offrant un prequel aussi audacieux que captivant.<br />

PAR YACINE KAOUTI<br />

Anya Taylor dans le rôle de Furiosa.<br />

Depuis le premier Mad Max en 1979,<br />

George Miller a su imposer sa vision<br />

unique du cinéma d’action post-apocalyptique.<br />

Dans Furiosa, il revient à ses premiers<br />

amours avec une histoire qui se penche<br />

sur l’enfance de Furiosa, incarnée ici par Anya<br />

Taylor-Joy. Si nous avions eu peur de l’épisode<br />

de trop, ce prequel explore de nouveaux<br />

territoires narratifs tout en restant fidèle à l’esthétique<br />

chaotique et viscérale qui a fait la<br />

renommée de la saga.<br />

Furiosa a la fureur de vivre, et cela se voit à<br />

l’écran tout au long des 2h28 du film. Arrachée<br />

des siens à sa terre verte et abondante par<br />

des motards menés par le redoutable Dementius<br />

(Chris Hemsworth), Furiosa n’a qu’une<br />

obsession : retrouver son foyer et se venger.<br />

Le film, couvrant plusieurs années de la vie<br />

de Furiosa, alterne entre scènes d’action frénétiques<br />

et moments introspectifs. Construit<br />

en plusieurs actes, les séquences de flashbacks,<br />

loin d’alourdir le récit, viennent éclairer<br />

les motivations de Furiosa et rendre son<br />

parcours encore plus poignant.<br />

Si Furiosa est moins frénétique que Fury Road,<br />

il n’en reste pas moins spectaculaire. Ce dernier<br />

opus rentre dans la catégorie des films<br />

d’actions maitrisés. Ceux ou les scènes d’actions<br />

ne sont jamais de trop et ou l’intensité<br />

de l’histoire et au service du dévellopement<br />

SI FURIOSA EST MOINS FRÉNÉTIQUE QUE<br />

FURY ROAD, IL N’EN RESTE PAS MOINS<br />

SPECTACULAIRE ET RENTRE DANS LA<br />

CATÉGORIE DES FILMS D’ACTIONS MAITRISÉS<br />

du scénario. Les poursuites en véhicules customisés,<br />

signature de la saga, sont toujours<br />

aussi impressionnantes et magnifiquement<br />

chorégraphiées. Le film réussit à maintenir un<br />

équilibre subtil entre action pure et narration,<br />

permettant aux spectateurs de s’immerger<br />

complètement dans cet univers déjanté.<br />

Anya Taylor-Joy incarne une Furiosa à la fois<br />

déterminée et vulnérable, offrant une performance<br />

d’une intensité rare. Que dire alors de<br />

Chris Hemsworth, qui incarne Dementius avec<br />

une brutalité magnétique.<br />

Avec Mad Max: Furiosa, George Miller signe<br />

un retour en force dans l’univers qu’il a créé,<br />

prouvant qu’il est toujours un maître incontesté<br />

du genre. Ce prequel est à la fois un<br />

hommage aux racines de la saga et une<br />

œuvre ficelée, grâce à une réalisation impeccable<br />

et des performances d’acteurs<br />

époustouflantes. Courez le voir, enfin un bon<br />

blockbuster cette année.●<br />

Maroc<br />

4 / 5<br />

TITRE : Furiosa : A Mad Max Saga<br />

PAYS : États-Unis<br />

RÉALISATEUR : George Miller<br />

GENRE : Action, Science-fiction<br />

DURÉE : 148 minutes<br />

ANNÉE : 2<strong>02</strong>4<br />

<strong>Juin</strong>-Juillet 2<strong>02</strong>4 / Maroc<br />

41


DOSSIER<br />

L’ANIMATION EN ÉCLATS :<br />

HIGHLIGHTS DU<br />

22 ÈME FICAM<br />

Le Festival International du Cinéma d’Animation de Meknès<br />

(FICAM) a connu une 22ème édition exceptionnelle, qui s’est<br />

déroulée du 10 au 15 mai 2<strong>02</strong>4. Des projections captivantes, des<br />

débats stimulants, des ateliers enrichissants et des rencontres<br />

animées ont ponctué cette semaine dédiée à l’animation.<br />

DOSSIER RÉALISÉ PAR REDA K. HOUDAÏFA<br />

Au soir du mercredi 15 mai, baisser<br />

de rideau de la 22ème édition du<br />

Festival International du Cinéma<br />

d’Animation de Meknès (FICAM), en apothéose<br />

au Théâtre Mohammed El Mennouni..<br />

« Quelle édition extraordinaire ! La présence<br />

remarquable de nos invités et l’affluence<br />

record du public témoignent de l’engouement<br />

suscité par cet événement. Six jours<br />

d’activités intenses, de projections inédites,<br />

de débats stimulants, d’ateliers enrichissants<br />

et de rencontres animées (…) Le Forum des<br />

métiers du film d’animation a également<br />

connu un franc succès, réunissant des talents<br />

venus de toute la région. Plus de 10 000 spectateurs<br />

et festivaliers ont assisté aux projections,<br />

rencontres et ateliers, et 6 000 enfants<br />

ont pu découvrir les films en avant-première<br />

lors de projections scolaires », a commenté<br />

le président de la Fondation Aïcha, Mardochée<br />

Devico. L’éloge, formulé sans emphase,<br />

est allé droit au cœur de la direction du FICAM.<br />

Dessein animé<br />

Vendredi 10 mai. Les alentours du cinéma<br />

Caméra prennent un air de fête. Les gens du<br />

cinéma d’animation arborent tous une mine<br />

réjouie qui fait plaisir à voir. L’engouement<br />

du public pour ce genre cinématographique<br />

lors de ce festival insuffle une nouvelle motivation<br />

aux acteurs, même si ce genre n’est<br />

pas toujours reconnu à sa juste valeur.<br />

« Dans le paysage cinématographique italien,<br />

l’animation peine à trouver sa place. Les<br />

financements sont rares, la couverture médiatique<br />

quasi inexistante et les opportunités de<br />

diffusion limitées. Cette marginalisation est<br />

d’autant plus regrettable que l’Italie, berceau<br />

d’une riche culture artistique, semble négliger<br />

le potentiel du cinéma d’animation. Les<br />

réalisateurs qui ne font pas du cartoon pour<br />

enfants doivent lutter pour survivre. J’ai compris<br />

cette situation dès mes débuts, et pourtant<br />

j’ai continué à réaliser des films d’animation<br />

», fait savoir le réalisateur Simone Massi.<br />

« L’animation est souvent reléguée au<br />

domaine du divertissement pour enfants,<br />

considérée comme une forme d’art mineure<br />

par rapport aux beaux-arts traditionnels…<br />

C’est le paradoxe de l’Italie (Rires) », reconnait<br />

Christian De Vita, d’abord story-boarder<br />

avant de devenir scénariste et réalisateur,<br />

auteur du long-métrage Gus en 2015 et participant<br />

au développement de la série à succès<br />

PJ Masks de Disney Junior.<br />

À nos deux réalisateurs qui incarnent la ténacité<br />

et la passion des créateurs d’animation,<br />

nous voulions dire qu’en Italie comme ailleurs,<br />

la réalisation de films d’animation<br />

s’avère d’une complexité redoutable. Cette<br />

difficulté est d’autant plus accrue que cet art<br />

est souvent cantonné dans l’ornière jeune<br />

public, limitant ainsi son audience et son<br />

potentiel d’expression.<br />

Ceux de l’animation marocaine ont été<br />

conviés en nombre, aussi. Hamid Semlali faisait<br />

partie de ces privilégiés et n’a pas manqué<br />

d’exprimer sa fierté, allant jusqu’à louer<br />

les mérites de l’équipe du FICAM.<br />

Peu après 19 heures, sous les regards d’une<br />

foule nombreuse, les officiels ont fait leur<br />

apparition. Crépitements de flashs, mitraillages<br />

photographiques en règle et lazzi des<br />

paparazzi ont accompagné leur arrivée.<br />

« Je l’ai vu, de mes propres yeux vus ; vous<br />

l’avez sûrement remarqué aussi, tant il ne<br />

passait pas inaperçu. Mehdi Bensaid, notre<br />

très visible ministre de la culture, est présent<br />

pour l’ouverture du FICAM, rayonnant,<br />

jubilant et avenant », s’écria une jeune femme<br />

à côté de nous. Pendant ce temps, les<br />

cinéastes et réalisateurs, parés de leurs plus<br />

beaux atours pour l’occasion, se voyaient<br />

contraints d’emprunter une entrée discrète,<br />

loin des projecteurs.<br />

Une ouverture en fanfare<br />

La cérémonie d’ouverture du 22ème FICAM<br />

s’est déroulée dans une ambiance festive<br />

et conviviale, empreinte de grâce et de faste.<br />

Mohamed Beyoud, directeur artistique du<br />

FICAM et maître de cérémonie, brillait de<br />

L’ANIMATION EST SOUVENT RELÉGUÉE<br />

AU DOMAINE DU DIVERTISSEMENT POUR<br />

ENFANTS, CONSIDÉRÉE COMME UNE<br />

FORME D’ART MINEURE<br />

42 Maroc / <strong>Juin</strong>-Juillet 2<strong>02</strong>4


CRÉDIT : FICAM<br />

Le FICAM, c’est avant tout une semaine riche et intense, ponctuée de<br />

projections exceptionnelles, de débats animés, d’ateliers de formation<br />

captivants et de rencontres avec les maîtres du cinéma d’animation.<br />

mille feux, tandis que les fleurs de rhétorique<br />

de Mardochée Devico, président de<br />

la Fondation Aïcha, étaient accueillies avec<br />

enthousiasme.<br />

Après le discours d’Agnès Humruzian, directrice<br />

générale de l’Institut Français du Maroc<br />

et un bref rappel de l’édition précédente,<br />

Mohamed Mehdi Bensaid a remis un trophée<br />

d’honneur à Hamid Semlali, précurseur du<br />

cinéma d’animation au Maroc. Ce fut ensuite<br />

au tour d’Abdelghani Sebbar, gouverneur de<br />

la province de Meknès, de rendre hommage<br />

à Bill Plympton, figure emblématique de l’animation<br />

américaine indépendante, en lui décernant<br />

un trophée d’honneur. Les facéties du<br />

premier et les pitreries du second ont déridé<br />

l’assistance. Cerise sur gâteau ? Des épisodes<br />

de La linea d’Osvaldo Cavandoli ont<br />

ponctué cette cérémonie.<br />

Le Grand Prix Aïcha de l’Animation 2<strong>02</strong>4 a<br />

été décerné à Nouhayla El Hassani pour son<br />

court-métrage d’animation L’éléphant du<br />

Cheikh. Remis par Jaouad Bahaji, président<br />

de la commune de Meknès, et Mardochée<br />

Devico, ce prix récompense non seulement<br />

le talent de la lauréate mais lui offre également<br />

les moyens de concrétiser son projet,<br />

« l’encourageant ainsi à poursuivre son rêve<br />

dans le monde professionnel », rappelle Mardochée<br />

Devico. Dotée de 50 000 dirhams,<br />

la récompense s’accompagne d’une bourse<br />

de l’ambassade de France et d’une résidence<br />

artistique d’un mois à l’Abbaye de<br />

Fontevraud en France.<br />

La journée s’est achevée par le lancement<br />

des projections scolaires Trop classe le ciné<br />

et la présentation en avant-première du film<br />

norvégien Super Lion, par la distributrice Mounia<br />

Layadi avant sa sortie nationale. En guise<br />

de finir la journée en beauté, le public a pu<br />

découvrir le long-métrage Linda veut du poulet<br />

!, César 2<strong>02</strong>4, réalisé par Sébastien Laudenbach,<br />

animateur, illustrateur et réalisateur.<br />

Qui plus est, sous le signe de la légèreté<br />

et de la bonne humeur, le film Super Mario<br />

<strong>Juin</strong>-Juillet 2<strong>02</strong>4 / Maroc<br />

43


DOSSIER<br />

CRÉDIT : <strong>BOXOFFICE</strong> MAROC<br />

CRÉDIT : <strong>BOXOFFICE</strong> MAROC<br />

Précurseur du genre au Maroc, Hamid Semlali a marqué l’histoire de la publicité<br />

au Maroc avec la célèbre sardine dansant avec une rondelle de citron.<br />

Bros, projeté en plein air sur la Place l’Agora<br />

a joui d’un grand enthousiasme auprès du<br />

jeune public Meknassi. Ces projections grand<br />

public en plein air tous les soirs ont permis<br />

au plus grand nombre d’accéder à la programmation<br />

du festival. Alléchant !<br />

Le FICAM fait un carto(o)n<br />

La 22ème édition possédait des arguments<br />

éblouissants. Au premier chef, une constellation<br />

d’étoiles indécrochables. Et, ils étaient<br />

pour beaucoup très abordables. Car, ils se<br />

promenaient avec nous dans les jardins de<br />

l’Institut Français.<br />

En n’isolant pas les « gens de l’animation »<br />

étrangers et en favorisant délibérément leurs<br />

rencontres avec nos créateurs, le FICAM ne<br />

faillit pas à l’une de ses missions, celle d’établir<br />

des ponts entre notre animation et la leur.<br />

« Tout festival consiste en un espace où les<br />

acteurs provenant de divers horizons<br />

confrontent leurs expériences afin de s’enrichir<br />

mutuellement », estime Michel Ocelot.<br />

La plupart formulent les mêmes superlatifs à<br />

l’égard de l’équipe, qui fait plus d’égards.<br />

Personne n’est mécontent, personne n’a fait<br />

de la figuration ou n’est sorti du champ en<br />

se sentant hors-jeu.<br />

Nous n’y avons constaté aucune imperfection.<br />

Mieux encore, cette édition a non seulement<br />

répondu aux attentes, mais elle les a<br />

surpassées, notamment avec la sélection des<br />

films en compétition. Comme à l’accoutumée,<br />

la sélection s’est avérée homogène dans le<br />

haut de gamme, donnant à découvrir tant<br />

d’œuvres denses et originales. Exigeantes<br />

mais ouvertes vers le public. Signées d’auteurs<br />

qui ont un univers personnel riche mais<br />

ne cèdent pas aux tics d’un « auteurisme »<br />

autoproclamé. Et quand on sait que ces films<br />

ont été réalisés souvent dans des conditions<br />

aléatoires, cela ne fait qu’ajouter à leur mérite.<br />

Les films inscrits en compétition sont un régal<br />

pour les yeux et les sens. À tel point que le<br />

jury, bien avant la proclamation du palmarès,<br />

n’arrivait pas à les départager, malgré leurs<br />

préférences. « J’ai regardé les courts-métrages<br />

en compétition, et la sélection est vraiment<br />

très forte. Nous avons beaucoup apprécié<br />

la qualité des films présentés. C’était<br />

difficile de choisir les gagnants, car tous méritaient<br />

d’être récompensés. Malheureusement,<br />

nous ne pouvons attribuer que deux prix et<br />

une mention spéciale », explique le président<br />

du jury, Theodore Ushev.<br />

Un second hommage a été rendu à Bill Plypmton, légende vivante du cinéma<br />

d’animation, dessinateur de presse et réalisateur indépendant américain.<br />

LA 22ÈME ÉDITION POSSÉDAIT DES<br />

ARGUMENTS ÉBLOUISSANTS. AU<br />

PREMIER CHEF, UNE CONSTELLATION<br />

D’ÉTOILES INDÉCROCHABLES<br />

Enchantements<br />

Le court-métrage Swimming with Wings de<br />

Daphna Awadish Golan a reçu le Prix du Jury<br />

au festival, et pour cause. Ce film poignant<br />

explore le destin d’une jeune fille fragile, Lyri,<br />

confrontée aux bouleversements de la migration<br />

et à la recherche de son identité. Le déracinement<br />

et le sentiment d’être étranger dans<br />

un nouvel environnement sont des épreuves<br />

que beaucoup connaissent. La force du film<br />

réside également dans sa combinaison<br />

unique de techniques d’animation. L’utilisation<br />

de l’aquarelle, du collage et de l’animation<br />

traditionnelle crée un univers visuel à la<br />

fois poétique et poignant. Les images douces<br />

et oniriques reflètent la sensibilité de Lyri et<br />

l’intériorité de ses émotions. La reconnaissance<br />

du jury pour Swimming with Wings est<br />

amplement méritée. Ce court-métrage va<br />

bien au-delà d’un simple récit de migration.<br />

Il s’agit d’une exploration profonde de l’identité,<br />

de la perte et du sentiment d’appartenance.<br />

Le film nous interroge sur la notion<br />

de « chez-soi » et sur la complexité des liens<br />

que nous entretenons avec nos racines.Nous<br />

44 Maroc / <strong>Juin</strong>-Juillet 2<strong>02</strong>4


DOSSIER<br />

Pierre-Luc Granjon<br />

Réalisateur, scénariste<br />

et animateur Français.<br />

CRÉDIT : FICAM<br />

et aquatintes de l’époque. La couleur rouge,<br />

omniprésente, évoque l’atmosphère sensuelle<br />

et mystérieuse du bar, tout en distinguant<br />

clairement le monde intérieur du bar<br />

du monde extérieur.<br />

Nous avons également remarqué La Notte<br />

de Martina Generali, Simone Pratola et<br />

Francesca Sofia Rosso, un conte dont on<br />

garde longtemps la douce musique comme<br />

une trace fuligineuse. Ce court-métrage se<br />

distingue par la qualité de son animation,<br />

alliant une architecture vénitienne réaliste à<br />

une utilisation experte des couleurs. Le dessin<br />

simple des personnages et le rythme soutenu,<br />

dicté par la musique de Vivaldi, contribuent<br />

à une composition chromatique de<br />

plus en plus kaléidoscopique. Le film parvient<br />

à capturer une atmosphère onirique, transformant<br />

le rêve de richesse en cauchemar<br />

grâce à l’usage des couleurs et des perspectives<br />

inquiétantes.<br />

On regrettera que pas le moindre accessit<br />

n’ait attiré l’attention sur le poignant Via<br />

Dolorosa de Rachel Gutgarts, qui suit une<br />

cinéaste cherchant sa jeunesse perdue en<br />

errant dans les rues de Jérusalem entre toxicomanie,<br />

premières découvertes de la sexualité<br />

et état de guerre permanent, ou sur le<br />

sidérant Été 96, dans lequel les crayons de<br />

Mathilde Bédouet croquent, en douze<br />

minutes, magnifiquement l’enfance.<br />

Malgré les défis persistants, le FICAM a su briller par son engagement à promouvoir le cinéma<br />

d’animation, offrant une plateforme à des talents émergents et confirmés, tout en contribuant à son<br />

évolution et à sa reconnaissance, souvent sous-estimé.<br />

AU MAROC, IL Y A DE NOMBREUX<br />

TALENTS DÉSIREUX DE CRÉER, MAIS IL<br />

MANQUE D’INFRASTRUCTURES ET DE<br />

SOUTIEN INSTITUTIONNEL<br />

avons été frappés par la réalisation de Margarethe<br />

89 de Lucas Malbrun, un film se<br />

déroulant à la fin des années 80 en RDA, qui<br />

suit une punk internée. Malbrun utilise un<br />

style naïf et coloré pour illustrer les effets du<br />

régime sur les citoyens et les patientes en<br />

psychiatrie. L’animation, influencée par l’art<br />

brut et l’école de Leipzig, crée un contraste<br />

avec l’univers sombre de la scène punk, un<br />

monde où la réalité frôle le surnaturel, explorant<br />

les répressions de la RDA de manière<br />

personnelle et imaginative.<br />

Bobette, une drag queen de Tom Prezman<br />

et Tzor Edery, bien sûr. Maurice’s Bar,<br />

d’abord. Il y a de l’audace à lancer dans le<br />

bain meknassi un film court, confidentiel,<br />

qui échappe encore au moule formules<br />

conventionnelles et reste fidèle à un style<br />

personnel malgré les tendances Disneyennes.<br />

L’audace s’est révélée payante.<br />

Maurice’s Bar est un film hypnotique dont<br />

on sort grisé, et pas seulement parce qu’il<br />

nous propose une tournée dans l’un des<br />

premiers bars queer de Paris. Le style visuel<br />

du film, basé sur des compositions plates,<br />

utilise une technique conférant au film une<br />

texture rappelant l’esthétique des gravures<br />

Ensuite, les films longs ont tenu toutes leurs<br />

promesses, et même un peu au-delà. Duel<br />

à Monte-Carlo del Norte, du célèbre cinéaste<br />

d’animation indépendant américain Bill<br />

Plympton, était notre favori. Cette fresque<br />

picturale donne à voir brillamment un western<br />

aussi drôle que déjanté. C’est la combinaison<br />

d’une chanson de Hank Williams,<br />

d’un dessin animé des frères Fleischer et<br />

des souvenirs d’enfance de Plympton dans<br />

l’Oregon. Le personnage principal, Slide, est<br />

un cowboy silencieux inspiré de Clint<br />

Eastwood. Il évolue dans des paysages forestiers<br />

grandioses, un univers cher à Plympton.<br />

Le film est également un hommage aux<br />

bûcherons et aux westerns que le réalisateur<br />

regardait étant enfant.<br />

Sans oublier Invelle de Simone Massi, un récit<br />

émouvant sur la résilience, l’espoir et la transmission<br />

des valeurs à travers les générations,<br />

où Zelinda (1918), Assunta (1943) et Icaro (1978)<br />

luttent contre leur destin défavorable : Zelinda,<br />

confrontée à la guerre, assume les responsabilités<br />

du foyer dès son plus jeune âge et<br />

utilise son imagination fertile pour s’évader<br />

46 Maroc / <strong>Juin</strong>-Juillet 2<strong>02</strong>4


Le FICAM est un lieu de rencontres entre petits et grands, professionnels et<br />

amateurs, grands noms du cinéma d’animation et jeunes diplômé.<br />

CRÉDIT : FICAM<br />

d’un quotidien difficile ; Assunta, avec son<br />

esprit rebelle, refuse de se laisser abattre par<br />

les séquelles de la guerre et vit sa vie avec<br />

passion et insouciance ; Icaro, héritier des<br />

rêves de ses ancêtres, est déterminé à briser<br />

le cycle de la pauvreté et à offrir un avenir<br />

meilleur à sa famille.<br />

Voici donc, en substance, l’argument de<br />

quelques œuvres de la plus belle eau, qui<br />

font voler en éclats les fondements de la<br />

société de consommation séduit par leur tendresse.<br />

On s’émeut de trois fois rien, on<br />

découvre des abîmes d’humanité cachée, on<br />

est subjugué par les personnages… Mais que<br />

les jury aient décerné la Mention spéciale du<br />

jury, coup de cœur de cette édition, à Nicolas<br />

Piret pour son court-métrage Silent Panorama<br />

et le prix du Meilleur film étudiant, visant<br />

à encourager la nouvelle génération, à Lina<br />

Saïdani pour D’Oran à Alméria, relève de l’intuition<br />

la plus heureuse. Tout comme Beurk!<br />

de Loïc Espuche, qui a remporté le Prix du<br />

jury junior, toutes ces œuvres, aussi dissemblables<br />

que splendides, ont affirmé des points<br />

de vue radicaux.<br />

Les films toontastiques<br />

Pour sa 10e édition, côté Long Compet’, le<br />

Jury Junior* a attribué le Prix du Meilleur<br />

long-métrage d’animation, doté de 2000 €,<br />

au film La Sirène de Sepideh Farsi.<br />

Le Prix Jeune public Court’ compèt, composé<br />

des élèves des cours de langue de l’Institut<br />

français de Meknès, a été octroyé à Dance<br />

with the Seashells! de Théo Carme, Julie Fournier,<br />

Alessandra Rosmarino et Anaëlle Saba.<br />

Le Prix du public, quant à lui, exprimant le<br />

choix des spectateurs après chaque séance,<br />

a été décerné ex-aequo à Papillon de Florence<br />

Miailhe et Box Cutters de Naomi Van<br />

Niekerk pour les courts-métrages. Le Prix du<br />

public pour le long-métrage a été remporté<br />

par Saleem de Cynthia Madanat Sharaiha.<br />

Pour sa première édition, la compétition internationale<br />

du film d’animation VR a décerné deux<br />

prix. Drifting in the Void of Nonsense, réalisé<br />

par Badr Benfanich, a reçu le coup de cœur du<br />

jury, tandis que le Grand Prix du Jury a été attribué<br />

à celui que nous avions élu bien avant la<br />

clôture : Madame Pirate: Code of Conduct de<br />

Morgan Ommer et Dan-Chi Huang.<br />

On se gardera, en revanche, de verser un<br />

soupçon de larme sur l’absence du film marocain.<br />

Seulement deux films figuraient dans la<br />

compétition du court : Dyscalculia, de Kawtar<br />

Waddi et Modifs d’Anas Belgazar. Ce qui donne<br />

la mesure de l’état du cinéma d’animation<br />

marocain. « Il est à construire (…) Au Maroc, il<br />

y a de nombreux talents désireux de créer,<br />

mais il manque d’infrastructures et de soutien<br />

institutionnel. Les artistes, l’État et les chaînes<br />

de télévision font des efforts, mais il est nécessaire<br />

d’avoir des structures professionnelles<br />

pour soutenir cette industrie », estime Lahcen<br />

Bahji, un producteur marocain basé en France.<br />

Pour cela, il importe qu’il se confronte à des<br />

cinématographies plus attrayantes. Le FICAM,<br />

jusqu’ici, lui en offre toujours cette occasion.●<br />

* Encadré par Delphine Harmand,<br />

documentaliste au Lycée Paul Valéry, et<br />

Bousselham Daif, metteur en scène, le Jury<br />

Junior est composé des élèves de la<br />

spécialité Cinéma du Lycée Paul Valéry et<br />

des adhérents du Théâtre des Chamates.<br />

<strong>Juin</strong>-Juillet 2<strong>02</strong>4 / Maroc<br />

47


DOSSIER<br />

MICHEL OCELOT,<br />

LE PÈRE DE KIRIKOU<br />

Au FICAM, on dirait que Michel Ocelot est comme chez lui.<br />

Il semble tout heureux lorsque nous l’avions rencontré.<br />

Tout d’abord, que pensez-vous du festival<br />

cette année ?<br />

Le FICAM est né de la volonté d’un jeune<br />

homme ( Mohamed Beyoud ) de faire découvrir<br />

des œuvres souvent méconnues ou inaccessibles.<br />

C’est l’essence même des festivals,<br />

nous permettant de voir des films que nous<br />

n’aurions pas l’occasion d’apprécier autrement.<br />

Chaque année, je vois une croissance, mais<br />

sans perdre son essence. Le FICAM continue<br />

de croître harmonieusement tout en préservant<br />

son caractère authentique. Et, je suis également<br />

heureux de voir des habitués, des<br />

fidèles du festival, qui continuent à venir chaque<br />

année. C’est un signe positif de la pérennité<br />

et de la popularité de l’événement.<br />

Vous avez une approche unique des mythes<br />

dans votre travail…<br />

Absolument, pas ! Je suis particulièrement<br />

attiré par les contes... Dans mon prochain film,<br />

je vais présenter quinze contes dans un format<br />

d’une heure. Je trouve que cette durée<br />

permet une expérience enrichissante sans<br />

être trop longue. Cela permet également de<br />

maintenir l’attention et de transmettre efficacement<br />

le message.<br />

Pourquoi se concentrer sur des contes destinés<br />

aux adultes ?<br />

Je trouve que les contes pour adultes offrent<br />

une richesse et une profondeur narratives souvent<br />

négligées. Ils abordent l’amour, la mort,<br />

la quête de soi, de manière poétique et symbolique.<br />

Ce sont des récits intemporels qui<br />

résonnent avec les expériences et les préoccupations<br />

humaines les plus profondes.<br />

Pouvez-vous nous en dire plus sur votre<br />

approche qui consiste à combiner le théâtre<br />

d’ombres avec le cinéma d’animation ?<br />

J’ai été inspiré par Lotte Reiniger et son utilisation<br />

ingénieuse du théâtre d’ombres dans<br />

le cinéma d’animation. Cette technique m’a<br />

fasciné et j’ai décidé de l’adopter dans mon<br />

propre travail… J’ai découvert, par ailleurs, le<br />

potentiel du papier découpé en animant des<br />

ateliers avec des enfants, et j’ai réalisé que<br />

c’était une méthode idéale pour créer des<br />

CRÉDIT : <strong>BOXOFFICE</strong> MAROC<br />

Michel Ocelot, lors de notre interview à Meknès.<br />

films d’animation, même avec un budget limité.<br />

Depuis, j’ai exploré les possibilités de cette<br />

technique et je reviens régulièrement à cette<br />

esthétique, car elle me permet de créer des<br />

univers visuellement uniques.<br />

Quels avantages trouvez-vous à utiliser cette<br />

technique ?<br />

Le théâtre d’ombres offre une esthétique distincte<br />

et évocatrice qui enrichit mes films. Les<br />

ombres et les silhouettes permettent de suggérer<br />

plus que de montrer, laissant place à l’imagination<br />

du spectateur. De plus, cette technique<br />

permet une grande liberté créative et une flexibilité<br />

dans la narration, ce qui me permet d’explorer<br />

une variété de styles et d’esthétiques.<br />

Kirikou a eu un impact énorme et continue<br />

de captiver les spectateurs à travers les<br />

générations…<br />

Kirikou a été une expérience transformative<br />

pour moi. Sa création a été le résultat d’une<br />

lutte acharnée pour réaliser quelque chose de<br />

sincère et authentique. Bien que certaines personnes<br />

puissent penser que je dois me lasser<br />

de parler de Kirikou, je suis reconnaissant de<br />

l’impact qu’il a eu sur ma vie et sur les spectateurs<br />

du monde entier. Le fait que les enfants<br />

qui l’ont vu à sa sortie soient maintenant adultes<br />

et veuillent encore discuter de Kirikou avec<br />

moi est une source de fierté et de satisfaction.<br />

Kirikou a été particulièrement remarquable<br />

pour ses choix audacieux en matière de<br />

représentation des corps…<br />

La représentation des corps dans Kirikou était<br />

une expression de la beauté naturelle que<br />

j’avais observée en Afrique, où j’ai passé une<br />

partie de mon enfance. J’ai été frappé par la<br />

pureté et la simplicité des corps humains tels<br />

qu’ils sont, sans artifices ni jugements. J’ai<br />

voulu capturer cette essence dans le film, en<br />

montrant les personnages tels qu’ils sont, sans<br />

censure ni honte. C’était une façon de célébrer<br />

la diversité et la beauté du corps humain<br />

dans sa forme la plus authentique.<br />

Vous avez bifurqué vers l’utilisation de la<br />

3D informatique dans vos films…<br />

La transition vers la 3D informatique a été motivée<br />

par la nécessité d’explorer de nouvelles<br />

possibilités créatives et de relever de nouveaux<br />

défis artistiques. Bien que j’aie apprécié<br />

le processus artisanal du papier découpé,<br />

j’ai trouvé dans la 3D informatique une commodité<br />

et une flexibilité qui m’ont permis d’exprimer<br />

ma vision artistique de manière plus<br />

efficace. Cela dit, j’essaie toujours de conserver<br />

une esthétique distincte et un aspect légèrement<br />

artificiel dans mes films en 3D, afin de<br />

préserver l’essence de mon style artistique.<br />

Comment cette transition a-t-elle affecté<br />

votre processus créatif ?<br />

La 3D informatique m’a permis de repousser<br />

les limites de ma créativité en me donnant<br />

accès à des outils et des techniques que je<br />

n’aurais pas pu utiliser auparavant. Cependant,<br />

cela a également introduit de nouveaux<br />

défis, notamment en termes de complexité<br />

technique et de temps de production. Malgré<br />

ces défis, je trouve que la 3D informatique<br />

offre une souplesse et une précision qui enrichissent<br />

mon processus créatif et me permettent<br />

d’explorer de nouvelles idées et de<br />

nouvelles esthétiques.●<br />

48 Maroc / <strong>Juin</strong>-Juillet 2<strong>02</strong>4


VR ET CINÉMA<br />

D’ANIMATION :<br />

CRÉDIT : <strong>BOXOFFICE</strong> MAROC<br />

MORGAN OMMER<br />

REPOUSSE LES<br />

LIMITES DE LA<br />

NARRATION<br />

Morgan Ommer a remporté le Grand Prix du jury de<br />

la compétition internationale du film d’animation VR.<br />

Morgan Ommer, co-réalisateur de « Madame Pirate », dont<br />

le deuxième épisode a été primé meilleure film d’animation<br />

VR au FICAM, est un réalisateur de films d’animation<br />

passionné par les nouvelles technologies et l’innovation. Son<br />

parcours, initialement lié à la photographie, l’a amené à<br />

explorer le cinéma graphe, une technique hybride mêlant<br />

photographie et vidéo, pour donner vie à ses histoires.<br />

Racontez-nous votre parcours dans le<br />

domaine du film d’animation. Qu’est-ce<br />

qui vous a amené à vous intéresser à cette<br />

forme d’art ?<br />

À l’origine, je suis photographe. C’est en découvrant<br />

l’histoire de Madame Pirate, incarnée<br />

par Jenny Sam, que j’ai eu envie de la porter<br />

à l’écran. Attiré par les nouvelles technologies<br />

et l’innovation, j’ai décidé de raconter son histoire<br />

à travers le cinéma. J’ai exploré le cinéma<br />

graphe, une technique fusionnant la photographie<br />

et la vidéo, où des éléments vidéo sont<br />

intégrés à une image fixe, créant ainsi une<br />

expérience visuelle hypnotique et immersive.<br />

J’ai présenté le projet de Madame Pirate à travers<br />

le monde et ai réussi à obtenir le financement<br />

nécessaire, notamment de Taïwan, qui a<br />

insisté pour que le film soit réalisé en réalité<br />

virtuelle (VR), en raison des coûts élevés de<br />

production d’un film de pirate traditionnel. Dans<br />

l’épisode un, nous avons utilisé une combinaison<br />

de vidéo et de dessin en VR, tandis que<br />

dans l’épisode deux, nous avons intégré la<br />

capture volumétrique pour donner plus de<br />

cohérence à l’histoire.<br />

Combien de temps a-t-il fallu pour réaliser<br />

chaque épisode de Madame Pirate ? Une<br />

fourchette du budget ?<br />

Enfin, en ce qui concerne les délais de production,<br />

les deux épisodes de Madame Pirate<br />

ont chacun pris environ deux ans, avec un budget<br />

compris entre 200 000 et 300 000 euros<br />

LES PROGRÈS DANS CE DOMAINE<br />

BÉNÉFICIENT À L’ENSEMBLE DE<br />

L’INDUSTRIE DE L’ANIMATION, DES JEUX<br />

VIDÉO À LA RÉALITÉ VIRTUELLE<br />

pour une durée totale de quinze minutes.<br />

Votre processus de création ?<br />

Tout commence par une bonne histoire. Ensuite,<br />

beaucoup de temps est consacré à l’écriture<br />

du scénario, ce qui diffère en VR où le réalisateur<br />

a moins de contrôle sur les plans et doit<br />

trouver des moyens subtils d’orienter l’attention<br />

du spectateur pour susciter l’émotion.<br />

Le paysage du cinéma d’animation a beaucoup<br />

évolué…<br />

L’évolution du paysage du cinéma d’animation,<br />

notamment avec l’avènement des technologies<br />

numériques, a été significative. Bien<br />

que la VR offre des possibilités uniques, la distribution<br />

reste un défi majeur. Cependant, les<br />

progrès dans ce domaine bénéficient à l’ensemble<br />

de l’industrie de l’animation, des jeux<br />

vidéo à la réalité virtuelle.<br />

Quant à l’image du cinéma d’animation, elle<br />

évolue également, touchant un public de plus<br />

en plus large grâce à des histoires captivantes<br />

et universelles. Des studios comme Ghibli ont<br />

prouvé que de belles histoires peuvent transcender<br />

les frontières d’âge.<br />

Pouvez-vous nous parler de vos projets futurs ?<br />

Je travaille sur un troisième épisode de<br />

Madame Pirate, cette fois-ci en réalité mixte,<br />

offrant une expérience interactive avec un<br />

casque moins imposant, permettant une interaction<br />

avec l’environnement.●<br />

<strong>Juin</strong>-Juillet 2<strong>02</strong>4 / Maroc<br />

49


DOSSIER<br />

ALEXIS HUNOT :<br />

DE LA PASSION À<br />

LA TRANSMISSION<br />

Alexis Hunot, spécialiste en cinéma d’animation, a débuté<br />

sa carrière comme journaliste pour plusieurs magazines<br />

spécialisés. Son parcours l’a ensuite amené à donner de<br />

nombreuses conférences et à participer à des festivals en tant<br />

que membre de jury ou de comité de sélection. Lors de ces<br />

événements, il excelle dans l’animation de séances, la<br />

conduite d’interviews et la participation à des tables rondes.<br />

Sa présence au FICAM, où il a modéré plusieurs rencontres,<br />

en est un parfait exemple.<br />

Vous êtes professeur d’histoire du cinéma<br />

d’animation, journaliste et conférencier…<br />

J’adore parler d’animation et de cinéma<br />

d’animation. Dès que j’en ai l’opportunité,<br />

je le fais. C’est un domaine qui me passionne<br />

énormément.<br />

J’enseigne principalement l’histoire du<br />

cinéma d’animation. Mais je me suis rendu<br />

compte que beaucoup de gens dans le<br />

domaine de l’animation connaissent peu<br />

l’histoire du cinéma en général. Donc, pour<br />

le métier que je fais, je me concentre sur<br />

l’histoire du cinéma d’animation tout en<br />

essayant de l’enrichir avec des éléments de<br />

l’histoire du cinéma traditionnel.<br />

La transmission est essentielle pour moi. En<br />

tant que passionné de cinéma, mon objectif<br />

est de partager cette passion avec mes étudiants.<br />

Je ne me concentre pas tant sur les<br />

dates ou les événements historiques, car j’ai<br />

moi-même été un mauvais élève en ce qui<br />

concerne la mémorisation de ces éléments.<br />

Au lieu de cela, je souhaite que mes étudiants<br />

comprennent la richesse et la diversité du<br />

cinéma d’animation. Je les encourage à développer<br />

leur propre compréhension et leur<br />

propre appréciation de cet art.<br />

Je donne aussi des conférences, et j’interviewe<br />

des réalisateurs et des réalisatrices.<br />

Quand je retourne en classe, j’essaie de transmettre<br />

ce que j’ai appris de ces rencontres.<br />

L’histoire est importante, mais il est également<br />

crucial de rester connecté à l’actualité et aux<br />

travaux contemporains des créateurs.<br />

Vous parlez de l’importance de la discussion<br />

et du dialogue dans la promotion du<br />

cinéma d’animation. Pouvez-vous développer<br />

ce point ?<br />

Je crois fermement que la discussion est<br />

essentielle pour élargir les horizons et promouvoir<br />

une compréhension mutuelle. Plutôt<br />

que de catégoriser les films d’animation<br />

comme destinés uniquement à un public<br />

jeune, il est important de reconnaître la diversité<br />

des publics et des thèmes abordés dans<br />

ce genre cinématographique. Les films d’animation<br />

peuvent toucher des sujets adultes<br />

tout en captivant un public de tous âges.<br />

Notre rôle en tant que professionnels est de<br />

créer un espace où les différentes perspectives<br />

peuvent être explorées et discutées,<br />

sans préjugés ni limitations.<br />

Le terme « cinéma d’animation » est souvent<br />

mal compris. Pouvez-vous nous éclairer<br />

à ce sujet ?<br />

C’est en effet un sujet complexe, même pour<br />

ceux qui connaissent bien le cinéma d’animation.<br />

À la base, le terme vient du latin « animare<br />

» qui signifie « donner une âme à quelque<br />

chose ». Par exemple, prenons cette bouteille;<br />

l’idée des animateurs et animatrices est de<br />

faire bouger cette bouteille de manière à ce<br />

qu’on ait l’impression qu’elle est vivante. On<br />

a ensuite ajouté la notion de l’image par image,<br />

où chaque image est créée une à une. Le dessin<br />

animé est la forme la plus connue, mais<br />

cela peut aussi inclure des marionnettes et<br />

d’autres techniques. Certaines personnes,<br />

comme moi, considèrent que l’animation ne<br />

se limite pas à l’image par image. Par exemple,<br />

si vous manipulez une marionnette, c’est aussi<br />

de l’animation car vous donnez du mouvement<br />

à quelque chose qui n’en a pas. En bref,<br />

l’animation implique de mettre en mouvement<br />

quelque chose qui, a priori, n’est pas vivant.<br />

De nos jours, le cinéma d’animation est souvent<br />

perçu comme étant destiné aux enfants.<br />

Comment changer cette perception ?<br />

Cela prendra du temps, et il y a un problème<br />

économique en jeu. Par exemple, produire un<br />

long métrage d’animation en Europe peut coûter<br />

entre 3 et 10 millions d’euros. Pour rentabiliser<br />

un tel investissement, il faut viser un<br />

public large, ce qui oriente souvent les productions<br />

vers un public familial ou enfantin.<br />

Cependant, chaque génération évolue. Ma<br />

génération est la première à avoir grandi avec<br />

les jeux vidéo, ce qui nous rend plus réceptifs<br />

à l’animation en tant qu’adultes. La génération<br />

actuelle, qui a grandi avec des jeux<br />

LE CINÉMA D’ANIMATION ENTRETIENT<br />

DES LIENS ÉTROITS AVEC D’AUTRES<br />

FORMES D’ART, TELS QUE LA MUSIQUE,<br />

LA PEINTURE ET LA SCULPTURE<br />

50 Maroc / <strong>Juin</strong>-Juillet 2<strong>02</strong>4


vidéo plus immersifs, pourrait dans 10 ou 15<br />

ans, être plus ouverte aux films d’animation<br />

pour adultes.<br />

CRÉDIT : FICAM<br />

Cinéma et animation…<br />

Pour moi, l’animation fait partie intégrante du<br />

cinéma. Plutôt que de les considérer comme<br />

deux entités distinctes, je pense qu’elles<br />

devraient être envisagées comme un seul et<br />

même ensemble. Lorsque j’ai découvert le<br />

cinéma d’animation, j’ai réalisé que c’était une<br />

fusion de deux mondes qui me passionnaient:<br />

le cinéma et l’art visuel. Je ne fais pas de distinction<br />

entre un grand cinéaste comme Tarkovski<br />

et un réalisateur d’animation réputé.<br />

Quelle est votre vision du lien entre le cinéma<br />

d’animation et les autres formes d’art ?<br />

Le cinéma d’animation entretient des liens<br />

étroits avec d’autres formes d’art, tels que la<br />

musique, la peinture et la sculpture. Les réalisateurs<br />

puisent souvent leur inspiration dans<br />

ces différentes disciplines, ce qui se reflète<br />

dans leurs œuvres. Par exemple, la musique<br />

peut jouer un rôle crucial dans la création de<br />

l’atmosphère et de l’émotion d’un film d’animation,<br />

tandis que la peinture et la sculpture<br />

peuvent influencer le style visuel et la composition<br />

des images animées. Cette interdisciplinarité<br />

contribue à enrichir l’expérience cinématographique<br />

et à créer des œuvres d’une<br />

grande profondeur artistique.<br />

Alexis Hunot est un passionné et un activiste du cinéma d’animation.<br />

Vous semblez avoir des liens étroits avec<br />

d’autres formes artistiques, comme la peinture<br />

et la musique. Comment ces influences<br />

se manifestent-elles dans les films d’animation<br />

contemporains ?<br />

En effet, la musique et d’autres formes d’art<br />

jouent un rôle crucial dans les films d’animation<br />

contemporains. Les cinéastes d’animation<br />

d’aujourd’hui ne se limitent plus à une<br />

seule discipline. Par exemple, certains réalisateurs<br />

intègrent des éléments de musique<br />

contemporaine dans leurs œuvres. Ils explorent<br />

également des techniques artistiques variées,<br />

telles que la peinture et la sculpture, pour créer<br />

des expériences visuelles riches et complexes.<br />

L’animation contemporaine est donc le reflet<br />

de cette diversité d’influences artistiques.<br />

Pouvez-vous nous parler de certains défis<br />

auxquels sont confrontés les réalisateurs<br />

de films d’animation, en particulier dans les<br />

pays où ce genre n’est pas aussi largement<br />

reconnu ?<br />

Dans de nombreux pays, l’animation rencontre<br />

encore des défis en termes de reconnaissance<br />

et de soutien. Même dans des<br />

pays riches en histoire artistique comme<br />

l’Italie, l’animation n’est pas toujours pleinement<br />

reconnue. Les réalisateurs doivent<br />

souvent faire face à un manque de ressources<br />

et de soutien institutionnel. De plus,<br />

ils doivent surmonter le défi de convaincre<br />

les institutions et les financiers de l’importance<br />

et du potentiel de l’animation en tant<br />

qu’art cinématographique. Il est crucial que<br />

les réalisateurs bénéficient d’un soutien<br />

adéquat pour pouvoir exprimer pleinement<br />

leur créativité.<br />

Les réalisateurs de films d’animation sont<br />

confrontés à divers défis, en particulier dans<br />

les pays où ce genre n’est pas pleinement<br />

reconnu. Ils doivent souvent lutter pour<br />

obtenir des ressources financières et institutionnelles<br />

pour leurs projets. De plus,<br />

avec l’émergence de nouvelles technologies,<br />

il y a une pression croissante pour<br />

produire des œuvres à moindre coût et<br />

dans des délais plus courts. Cependant,<br />

malgré ces défis, de nombreux cinéastes<br />

d’animation continuent de créer des œuvres<br />

innovantes et inspirantes, démontrant ainsi<br />

la résilience et la créativité de cette communauté<br />

artistique.<br />

Comment voyez-vous l’avenir du cinéma<br />

d’animation<br />

Avec les avancées technologiques, de plus en<br />

plus de personnes ont accès aux outils nécessaires<br />

pour créer des films d’animation. Cela<br />

ouvre la voie à une plus grande diversité de voix<br />

et d’histoires dans le domaine de l’animation.<br />

Cependant, il est essentiel de garantir que ces<br />

voix puissent être entendues et que les artistes<br />

bénéficient du soutien nécessaire pour réaliser<br />

leurs projets. De plus, il est important de reconnaître<br />

l’animation comme un art à part entière,<br />

capable de rivaliser avec la prise de vue réelle<br />

dans son impact et sa portée. En fin de compte,<br />

je crois que l’animation continuera à évoluer et<br />

à nous surprendre, offrant des expériences cinématographiques<br />

uniques et stimulantes.<br />

Quel est votre sentiment sur l’avenir de l’animation,<br />

notamment en Afrique ?<br />

L’animation en Afrique connaît un essor remarquable,<br />

et je suis convaincu que son potentiel<br />

est immense. Les artistes du continent ont une<br />

richesse culturelle et une créativité exceptionnelles<br />

qui ne demandent qu’à être explorées et<br />

valorisées. Je suis optimiste quant à l’avenir de<br />

l’animation africaine.●<br />

<strong>Juin</strong>-Juillet 2<strong>02</strong>4 / Maroc<br />

51


ACTU-CINÉ<br />

CRÉDIT : CONCEPT MENA<br />

L’ouverture des «Nuits du film saoudien» au Mégarama de Casablanca.<br />

DE LA CENSURE AU RAYONNEMENT<br />

COUP DE PROJECTEUR<br />

SUR LE CINÉMA SAOUDIEN<br />

Longtemps isolé du monde du cinéma, l’Arabie Saoudite connaît<br />

aujourd’hui un véritable renouveau cinématographique. Depuis la levée de<br />

l’interdiction des cinémas en 2018, le pays assiste à une expansion rapide de<br />

son industrie cinématographique, soutenue par des investissements nationaux,<br />

des festivals internationaux et l’adoption des plateformes de streaming.<br />

PAR SALMA HAMRI<br />

52 Maroc / <strong>Juin</strong>-Juillet 2<strong>02</strong>4


Il y a quelques années, les secteurs de la<br />

production et de la distribution de films<br />

étaient peu développés en Arabie Saoudite,<br />

un pays qui a attendu 2018 pour lever<br />

l’interdiction de projeter des films dans des<br />

salles de cinéma, une restriction en vigueur<br />

depuis 1970.<br />

Depuis les premières réouvertures des salles<br />

obscures, le cinéma saoudien connaît un<br />

développement exponentiel et l’émergence<br />

d’une industrie du film, appuyée également<br />

par la prolifération des services de streaming<br />

comme Netflix et Shahid VIP, son équivalent<br />

dans le Golfe<br />

Selon la Commission générale des médias audiovisuels<br />

chargée de règlementer et de gérer les<br />

cinémas du pays, ce dernier comptera 2600<br />

écrans de cinéma d’ici 2030, pour une industrie<br />

qui pèse environ 1,2 milliard de dollars.<br />

Aujourd’hui, le marché saoudien comptabilise<br />

65 cinémas, 593 écrans et 62 000 sièges<br />

répartis dans 20 villes et exploités par 6<br />

opérateurs (AMC, Empire, Muvi, Vox, Cinépolis<br />

Cinemas et Imax Cinema).<br />

Côté création, Riyad brille avec plusieurs<br />

films saoudiens, des films comme Le Photographe<br />

d’Arabie (2<strong>02</strong>0) et Scales<br />

(2<strong>02</strong>0), qui a été sélectionné pour représenter<br />

l’Arabie Saoudite aux Oscars,<br />

illustrent le potentiel et la diversité du<br />

cinéma saoudie. Sattar de Abdullah<br />

Al-Arak, une comédie d’action réalisée<br />

en 2<strong>02</strong>2, est pour sa part restée en tête<br />

du box-office saoudien pendant plus de<br />

deux mois, avec plus de 900 000 entrées,<br />

générant près de 24 millions de dollars<br />

de recettes dans le royaume, auxquels<br />

s’ajoutent 8,5 millions de dollars supplémentaires<br />

engrangés au Royaume-Uni.<br />

AUJOURD’HUI, LE MARCHÉ SAOUDIEN<br />

COMPTABILISE 65 CINÉMAS, 593 ÉCRANS<br />

ET 62 000 SIÈGES RÉPARTIS DANS 20<br />

VILLES ET EXPLOITÉS PAR 6 OPÉRATEURS<br />

CRÉDIT : DR<br />

Première édition du Festival international du film de la mer Rouge qui<br />

s’est déroulé à Djeddah du 6 au 15 décembre 2<strong>02</strong>1.<br />

<strong>Juin</strong>-Juillet 2<strong>02</strong>4 / Maroc<br />

53


ACTU-CINÉ<br />

La floraison du cinéma saoudien<br />

Dans un entretien accordé à Boxoffice Maroc, Abdulelah Al Qurashi,<br />

le réalisateur de Al Hamour H.A, premier film projeté dans le cadre des<br />

Nuits du Film Saoudien, nous parle de son expérience de réalisateur<br />

dans un pays où l’industrie cinématographique est en plein essor.<br />

Al Hamour H.A est le premier film<br />

saoudien à être projeté au Maroc,<br />

quelles sont vos impressions à chaud<br />

alors que nous venons d’assister à sa<br />

projection, à l’occasion de l’ouverture<br />

des Nuits du film Saoudien ?<br />

Honnêtement c’était surprenant. La salle était<br />

comble et le public avait l’air de passer un bon<br />

moment. Je dirais même que c’est une de<br />

mes meilleures projections. Il y avait un peu<br />

d’appréhension et de stress au début mai<br />

aussi une grande excitation à l’idée de rencontrer<br />

le public marocain. Ce qui m’a d’ailleurs<br />

surpris c’est que le dialecte saoudien<br />

n’a pas été un obstacle durant la projection.<br />

De plus, j’ai appris que les Marocains et les<br />

Saoudiens ont quelque chose de fort en commun<br />

: la sensibilité au sarcasme et à la comédie<br />

noire. Durant la projection, l’audience a ri<br />

de presque toutes les blagues que je pensais<br />

être difficilement compréhensible pour les<br />

non Saoudiens. Les Marocains ont cette faim<br />

de compréhension, ils ont envie de comprendre<br />

ce que les personnages pensent et<br />

pourquoi les personnages agissent ainsi. En<br />

Europe, par contre, le public s’obstine à comprendre<br />

une société dans son ensemble à travers<br />

le film et son histoire seulement, et cela<br />

m’agace un peu. Ce n’est pas la bonne<br />

démarche à adopter parce que ni mon film ni<br />

les films en général ne peuvent représenter<br />

la société à 100 %, mais plutôt un aspect de<br />

la société ou un petit groupe de la population.<br />

C’est un film qui tente de briser un certain<br />

nombre de tabous que partagent les pays<br />

arabes, il est aussi le premier film sudien<br />

à être interdit pour les moins de 18 ans,<br />

quelle a été la réaction du public saoudien<br />

lorsque le film est sorti en salles ?<br />

Je m’attendais au pire, mais j’ai été agréablement<br />

surpris par la bonne énergie qui régnait<br />

dans les salles pendant et après chaque projection<br />

dans mon pays. Mon but principal n’est<br />

pas de choquer ou déranger mais surtout<br />

d’être à l’origine de discussions et de débats<br />

afin de remettre en question les conventions<br />

sociales qui limitent souvent notre liberté d’expression.<br />

Le public s’est identifié au personnage<br />

principal et à ses tribulations d’esprit,<br />

d’autant plus que mon film est inspiré d’une<br />

histoire vraie d’escroquerie qui avait secoué<br />

l’Arabie Saoudite au début des années 2000.<br />

Cette histoire d’ascension et de chute que<br />

développe mon film dans un registre burlesque<br />

a fédéré un public saoudien qui se sentait souvent<br />

déconnecté des films proposés dans les<br />

cinémas et avait surtout soif d’identification.<br />

Depuis la réouverture des salles de<br />

cinéma en Arabie saoudite, l’industrie<br />

cinématographique a connu une<br />

croissance exponentielle. Comment<br />

avez-vous vécu cette évolution en tant<br />

que réalisateur saoudien ?<br />

J’ai commencé à écrire mon premier long<br />

métrage Roll’em en 2017, à une époque où<br />

les salles de cinéma étaient toujours fermées.<br />

Il n’y avait pas non plus de Commission<br />

Saoudienne du Film, et par conséquent pas<br />

de fonds d’aide ni de soutien. J’ai dû donc<br />

produire et financer moi-même mon premier<br />

projet de long métrage dont la sortie a<br />

coïncidé avec la réouverture des salles de<br />

cinéma. Celle-ci s’est déroulée dans une<br />

seule salle à Riyad, la seule du pays. La<br />

réalisation de Alhamour H.A s’est faite dans<br />

un tout autre contexte dans lequel l’État<br />

encourage les réalisateurs saoudiens en<br />

finançant leurs projets et travaille activement<br />

à faire rayonner son cinéma à l’échelle<br />

mondiale à travers des partenariats et des<br />

festivals. Aujourd’hui, il est indéniable que<br />

l’industrie cinématographie avance et évolue<br />

à pas de géants, et je pense aussi que la<br />

grande diversité de genres de films proposés<br />

par nos réalisateurs fait notre force.●<br />

Pour soutenir cette croissance, l’Arabie Saoudite<br />

a encouragé les réalisateurs saoudiens<br />

en finançant leurs projets. Le pays a également<br />

investi dans la formation et l’éducation,<br />

et des partenariats ont été établis avec<br />

des institutions étrangères pour former les<br />

jeunes talents saoudiens dans divers aspects<br />

de la production cinématographique.<br />

Le retour du cinéma en Arabie saoudite a même<br />

inspiré la création de nouveaux festivals pour<br />

promouvoir et célébrer le 7ème art saoudien à<br />

l’international, et mettre en lumière les talents<br />

locaux et internationaux, notamment le Festival<br />

international du film de la mer Rouge, les Saudi<br />

Cinema Nights « Nuits du cinéma saoudien »,<br />

tenues à l’Institut du monde arabe, à Paris ou<br />

encore les « Nuits du film saoudien » au Maroc.<br />

Si l’avenir du cinéma saoudien semble prometteur,<br />

avec de nombreux projets en développement<br />

et une volonté manifeste de conquérir le<br />

marché international du film, l’industrie cinématographique<br />

saoudienne continue de faire face<br />

à certains défis en ce qui concerne la censure<br />

et la liberté d’expression.<br />

A sa deuxième édition cette année, le festival<br />

« Nuits du Film Saoudien », organisé par la Commission<br />

Saoudienne du Film du 23 au 26 avril,<br />

a permis au public marocain une immersion dans<br />

l’univers du cinéma saoudien. L’évènement a<br />

par ailleurs mis en lumière l’industrie cinématographique<br />

saoudienne, son potentiel et les<br />

talents émergents de la région. Le premier film<br />

projeté Al Hamour H.A, de son réalisateur<br />

Abdulelah Al Qurashi, avait été choisi comme<br />

entrée officielle du pays dans la compétition des<br />

longs métrages internationaux aux Oscars.<br />

Les cinéphiles marocains ont ensuite découvert<br />

Hajjan, un autre long métrage saoudien<br />

réalisé par Abu Bakr Shawky, ainsi que trois<br />

courts métrages: Me and Aydarous de Sara Balghonaim,<br />

Old Phone Number de Ali Saeed et<br />

VHS Tape Replaced de Maha Al-Saati.●<br />

54 Maroc / <strong>Juin</strong>-Juillet 2<strong>02</strong>4


ACTU-CINÉ<br />

LEOS CARAX : UNE LEÇON DE CINÉMA<br />

« C’EST LA CAMÉRA QUI CRÉE UNE<br />

HISTOIRE D’AMOUR OU REND LES<br />

CHOSES RÉELLES »<br />

Audacieux et espiègle, évoquant les errances nocturnes dans les ruelles<br />

urbaines à la recherche de la poésie quotidienne, Leos Carax se fait<br />

entendre d’une voix calme, mesurée et douce. C’est dans le cadre d’une<br />

master class au Festival International du Cinéma Indépendant de Casablanca<br />

(FICIC) que ses réflexions se déploient, invitant à la contemplation et à la<br />

découverte de son univers cinématographique singulier.<br />

PAR REDA K. HOUDAÏFA<br />

CRÉDIT : OMAR EL AGAL / COURTESY FICIC<br />

Leos Carax à la rencontre du public à l’American Arts Center dans le cadre du FICIC 2<strong>02</strong>4.<br />

Né Alex Christophe Dupont en 1960, Leos<br />

Carax se passionne pour le cinéma dès<br />

son plus jeune âge. Adolescent, il<br />

s’adonne à la critique cinématographique et fréquente<br />

les cercles intellectuels parisiens. C’est<br />

à cette époque qu’il adopte son pseudonyme,<br />

inspiré des noms des poètes grecs Léos et Carax.<br />

Leos Carax, le réalisateur de Boy Meets Girl,<br />

Holy Motors ou encore Annette entre autres<br />

œuvres de la plus belle eau, a donné « une leçon<br />

de cinéma » au Festival International du Cinéma<br />

Indépendant de Casablanca (FICIC). L’occasion<br />

pour le cinéaste français de revenir sur ses obsessions,<br />

sa pratique cinématographique et son<br />

rapport à l’art.<br />

LEOS CARAX A EXPLIQUÉ QUE<br />

LORSQU’IL TOURNE, IL NE SAIT PAS<br />

TOUJOURS CE QU’IL VA FILMER, MAIS<br />

LA CAMÉRA LE GUIDE ET L’AIDE À<br />

DÉCOUVRIR SON HISTOIRE.<br />

56 Maroc / <strong>Juin</strong>-Juillet 2<strong>02</strong>4


CRÉDIT : OMAR EL AGAL / COURTESY FICIC<br />

Moments de partage et de bonne humeur.<br />

Le bluff !<br />

Leos Carax, l’enfant terrible du cinéma français,<br />

a raconté ses débuts dans le cinéma.<br />

A l’âge de 16 ans, il achète une caméra et<br />

envisage de réaliser son premier film. Il a<br />

évoqué le fait qu’à cette époque, il bluffait<br />

beaucoup car il n’avait aucune expérience<br />

concrète dans le domaine du cinéma.<br />

Un cinéaste en quête d’absolu et<br />

d’expériences sensorielles<br />

CRÉDIT : OMAR EL AGAL / COURTESY FICIC<br />

Arrivé à Paris depuis la banlieue alors qu’il<br />

était jeune et timide, il a utilisé ce bluff pour<br />

convaincre les gens de son talent, bien qu’il<br />

n’ait pas encore réalisé de film à l’époque.<br />

Il a souligné la chance qu’il a eue de rencontrer<br />

des personnes qui ont cru en lui<br />

malgré le manque de preuves tangibles.<br />

En 1984, à l’âge de 24 ans, Carax signe son<br />

premier long-métrage, Boy Meets Girl, une<br />

œuvre poétique et audacieuse qui le propulse<br />

sur le devant de la scène cinématographique.<br />

Coup d’essai, coup de maître.<br />

Le film, porté par la performance magnétique<br />

de Denis Lavant et Juliette Binoche,<br />

explore les thèmes de l’amour, de la solitude<br />

et de la quête d’identité avec une sensibilité<br />

rare et une mise en scène inventive.<br />

Lors de sa leçon de cinéma au FICIC, Leos<br />

Carax a souligné que parfois, c’est la caméra<br />

qui crée une histoire d’amour ou rend les<br />

choses réelles, et non l’inverse. Il a expliqué<br />

que lorsqu’il tourne, il ne sait pas toujours<br />

Leos Carax s’émerveille devant les œuvres de Daoud Aoulad Syad exposées<br />

à l’American Arts Center dans le cadre du FICIC 2<strong>02</strong>4.<br />

La filmographie de Leos Carax est jalonnée<br />

de films uniques, tels que Les Amants<br />

du Pont-Neuf (1991), une fresque romantique<br />

d’une ambition folle, Pola X (1999),<br />

une plongée vertigineuse dans l’univers<br />

d’une femme fatale, et Holy Motors (2012),<br />

une symphonie visuelle et sonore qui<br />

repousse les limites du genre.<br />

Carax est un cinéaste viscéral, obsédé par<br />

la beauté et la fragilité de l’existence. Ses<br />

films, souvent empreints de mélancolie et<br />

de romantisme noir, explorent les zones<br />

grises de l’âme humaine et invitent le spectateur<br />

à une expérience sensorielle.<br />

Le cinéaste français ne cesse de se réinventer<br />

et de défier les conventions. Son<br />

style, en constante évolution, est caractérisé<br />

par une utilisation audacieuse de la<br />

lumière, de la musique et du son. Carax<br />

est un véritable créateur d’univers qui ne<br />

laisse personne indifférent.<br />

Sa dernière œuvre en date, Annette (2<strong>02</strong>1),<br />

un drame musical réalisé en collaboration<br />

avec le groupe Sparks, est une nouvelle<br />

preuve de son génie créatif. Le film, porté<br />

par les performances exceptionnelles<br />

d’Adam Driver et Marion Cotillard, explore<br />

les thèmes de l’amour, de la célébrité et<br />

<strong>Juin</strong>-Juillet 2<strong>02</strong>4 / Maroc<br />

57


ACTU-CINÉ<br />

de la paternité avec une poésie et une originalité<br />

saisissantes.<br />

40 ans après Boy Meets Girl, Leos Carax<br />

lève le voile sur son prochain film<br />

A l’occasion du 40ème anniversaire de<br />

son premier long-métrage, Boy Meets Girl,<br />

Leos Carax a donné quelques informations<br />

sur son nouveau projet. Il s’agit d’un<br />

autoportrait commandé par un musée parisien,<br />

qui prendra la forme d’un moyen-métrage.<br />

Initialement prévu pour durer entre 10 et<br />

15 minutes, le film a finalement évolué vers<br />

un format plus long, avoisinant les 40<br />

minutes. Cette évolution s’explique en partie<br />

par le fait que Carax a choisi de monter<br />

le film lui-même, une première pour lui<br />

sans sa collaboratrice habituelle, Nelly<br />

Quettier.<br />

Une scène de Boy Meets Gril.<br />

Le réalisateur décrit l’expérience comme<br />

« tellement intéressante de travailler seul ».<br />

Le film alterne entre des scènes tournées<br />

récemment avec Denis Lavant et des<br />

images d’archives tirées de ses projets<br />

précédents, ainsi que des vidéos personnelles<br />

filmées avec son iPhone.<br />

Actuellement en post-production, le film<br />

est réalisé avec la complicité de Charles<br />

Gillibert et Les Films Du Losange, comme<br />

pour la plupart de ses œuvres.<br />

Ce moyen-métrage, encore untitled, s’annonce<br />

comme une pièce intime et introspective,<br />

offrant un regard unique sur l’univers<br />

et la carrière de Leos Carax.●<br />

CRÉDIT : OMAR EL AGAL / COURTESY FICIC<br />

ce qu’il va filmer, mais que la caméra le guide<br />

et l’aide à découvrir son histoire. Carax a<br />

également exprimé sa difficulté à faire des<br />

auditions ou à répéter sans la présence de<br />

la caméra, expliquant qu’il se sentait mal à<br />

l’aise et incapable dans ces situations.<br />

Plus chaotique que ça, tu meurs!<br />

Leos Carax a partagé une réflexion personnelle<br />

sur la valeur du cinéma dans sa vie. Il<br />

a exprimé que le cinéma a été salvateur pour<br />

lui, surtout lorsqu’il sentait que l’école ne lui<br />

apportait rien. Il a souligné que le cinéma<br />

était une alternative valable à l’éducation traditionnelle.<br />

Sur la question de l’art comme moyen de<br />

survie, Leos Carax a souligné que l’art est<br />

fait pour partager des expériences, pour vivre<br />

intensément, même si cela peut parfois être<br />

explosif. Il a expliqué que le cinéma lui permet<br />

d’exprimer ses émotions et ses sentiments<br />

de manière brute et directe.<br />

En ce qui concerne sa vision du cinéma et<br />

de son processus créatif, Leos Carax rejette<br />

l’idée de suivre des intrigues bien définies<br />

dans ses films, préférant aborder le cinéma<br />

comme s’il composait de la musique. Il a souligné<br />

qu’il n’était pas un conteur traditionnel,<br />

mais qu’il attachait de l’importance au storytelling.<br />

Carax aime créer des films qui sont<br />

à la fois visuels et sonores, et qui invitent le<br />

spectateur à faire son propre interprétation.<br />

Leos Carax, un orateur captivant.<br />

Fidèle à son chaos intérieur, Leos Carax<br />

avoue ne pas avoir d’autre choix que de<br />

suivre son instinct créatif, même s’il admet<br />

ne pas toujours comprendre les motivations<br />

qui le poussent à agir ainsi. Il explique que<br />

ses films sont le reflet de sa personnalité et<br />

de ses expériences, et qu’il ne cherche pas<br />

à plaire à tout le monde.●<br />

58 Maroc / <strong>Juin</strong>-Juillet 2<strong>02</strong>4


ZOOM SUR UNE SALLE<br />

CINÉMA COLISÉE :<br />

DÉCORS ANCIENS<br />

POUR DES FILMS<br />

MODERNES<br />

Conçu par un architecte français en 1953, le cinéma<br />

Colisée à Marrakech a su au fil des temps résister à la<br />

concurrence à travers les nombreuses rénovations qui<br />

conservent son charme d’antan tout en s’adaptant aux<br />

exigences modernes du cinéma. Racheté par la famille<br />

Layadi, le cinéma est aujourd’hui une salle de cinéma mais<br />

aussi une boite de distribution de films marocains et<br />

internationaux. Zoom sur le cinéma Colisée.<br />

PAR SALMA HAMRI - CRÉDIT PHOTO : <strong>BOXOFFICE</strong> MAROC<br />

60 Maroc / <strong>Juin</strong>-Juillet 2<strong>02</strong>4


<strong>Juin</strong>-Juillet 2<strong>02</strong>4 / Maroc<br />

61


ZOOM SUR UNE SALLE<br />

S<br />

itué au cœur du quartier de<br />

Guéliz à Marrakech, le cinéma<br />

Colisée est une institution<br />

emblématique de la ville,<br />

depuis son ouverture en 1953.<br />

Il a été onçu par l’architecte français<br />

Georges Peynet, qui a signé avec son<br />

équipe plus de 600 cinémas à travers le<br />

monde, dont les salles parisiennes Le Max<br />

Linder, Le Vendôme-Opéra, et Le Paramount-Elysées.<br />

Racheté en 1972 par Said Layadi, le Colisée<br />

est toujours une affaire familiale pilotée<br />

par Mounia Layadi, la seule femme à<br />

la tête d’un cinéma au Maroc. Avec une<br />

capacité initiale de 475 places, réparties<br />

entre orchestre et balcon, le cinéma a été<br />

rénové plusieurs fois pour offrir une qualité<br />

de son et de projection à la pointe de<br />

la technologie.<br />

La salle était entièrement recouverte de<br />

tenture jaune en amiante jusqu’à sa<br />

rénovation en 1994 où tout l’intérieur a<br />

été refait à neuf. Sa structure originale<br />

a été préservée et enrichie au fil des<br />

ans, notamment par l’ajout de trois nouvelles<br />

salles. Le cinéma est aujourd’hui<br />

équipé d’une projection et d’une sonorisation<br />

numériques. Il est par ailleurs<br />

doté d’un toit ouvrant et a une capacité<br />

d’accueil de 750 places reparties sur<br />

deux niveaux.<br />

« Nous avons pris le pari risqué de garder la<br />

salle dans son aspect original, malgré la tentation<br />

forte de la diviser et d’en créer plusieurs<br />

salles forcément plus rentables. Nous<br />

estimons quelque part que cette salle ne<br />

nous appartient pas, qu’elle appartient plutôt<br />

aux générations de Marrakchis qui l’ont<br />

fréquentée et qui ont vibré au son des<br />

musiques de films et partagé tellement d’émotions<br />

dans ce lieu mythique », nous explique<br />

Mounia Layadi, exploitante du Colisée.<br />

La salle est maintenant parée d’équipements<br />

modernes. Au total 750 fauteuils sont<br />

mis à disposition des spectateurs qui<br />

regardent les films projetés avec un projecteur<br />

Laser NEC K et 4K, et un système audio<br />

5.1. et 7.1. Le cinéma est par ailleurs doté<br />

d’un toit ouvrant dessiné en couronne. « Le<br />

Colisée fait partie des rares salles de cinéma<br />

ayant un toit ouvrant, on compte une dizaine<br />

dans le monde entier. Pour l’anecdote en<br />

1953, les deux seuls endroits climatisés à<br />

Marrakech étaient La Mamounia et Le Colisée<br />

! », précise notre interlocutrice.<br />

Le Colisée n’est pas seulement un cinéma,<br />

c’est aussi un centre culturel vibrant qui<br />

œuvre pour l’éducation par l’image destinée<br />

au jeune public. La salle accueille le<br />

Festival International du Film de Marrakech<br />

depuis sa création et a même été salle officielle<br />

lors de la première édition en 2001.<br />

Elle accueille également Les Semaines du<br />

Film Européen et d’autres manifestations<br />

culturelles comme des pièces de théâtre<br />

ou des concerts.<br />

Quant à la programmation, celle-ci est très<br />

diversifiée et va des plus gros blockbusters<br />

aux films d’auteurs les plus pointus en<br />

fonction des sorties mondiales. « Nous<br />

accordons une attention particulière aux<br />

films marocains, notre public aime beaucoup<br />

se reconnaître à l’écran et passe un<br />

bon moment devant une comédie familiale<br />

», souligne Mounia Layadi.<br />

« Les films marocains en plus d’exploser<br />

le box-office, ont l’avantage de nous permettre<br />

d’organiser des séances en présence<br />

des équipes de films, l’occasion pour<br />

le public de débattre avec les réalisateurs<br />

et les acteurs », ajoute-t-elle.<br />

Le cinéma Colisée s’est également lancé<br />

dans la distribution depuis 2001. « C’était<br />

une évolution naturelle et une réponse à<br />

la demande grandissante en films avec<br />

l’arrivée des multiplexes Mégarama au<br />

Maroc », selon Layadi. Les premiers films<br />

distribués par Le Colisée étaient Yamakasi<br />

de Ariel Zeitoun et Le Fabuleux destin<br />

d’Amélie Poulin de Jean-Pierre Jeunet,<br />

tous deux sortis en 2001. Le Colisée est<br />

aujourd’hui le 2ème distributeur au Maroc<br />

avec 20,80 % de part de marché et 45<br />

films distribués en 2<strong>02</strong>3.●<br />

62 Maroc / <strong>Juin</strong>-Juillet 2<strong>02</strong>4


???????????.<br />

Nombre de fauteuils<br />

750<br />

Taille de l’écran<br />

12 M<br />

Ratio de l’écran<br />

1,85<br />

Marque du<br />

projecteur<br />

NEC<br />

Résolution<br />

du projecteur<br />

2K ET 4K<br />

Son<br />

5.1 ET 7.1<br />

COLISÉE<br />

<strong>Juin</strong>-Juillet 2<strong>02</strong>4 / Maroc<br />

63


ZOOM SUR UNE SALLE<br />

Le guichet du cinéma Colisée à l’entrée avec des affiches<br />

et livres sur le cinéma exposés.<br />

Projecteur numérique dans la salle de projection du cinéma Colisée.<br />

64 Maroc / <strong>Juin</strong>-Juillet 2<strong>02</strong>4


INTERVIEW PRO<br />

CRÉDIT : MAP<br />

HAMMADI GUEROUM<br />

LE FESTIVAL<br />

INTERNATIONAL DU<br />

CINÉMA INDÉPENDANT<br />

DE CASABLANCA,<br />

UNE AVENTURE<br />

CINÉMATOGRAPHIQUE<br />

UNIQUE<br />

Hammadi Gueroum, président du Festival<br />

International du Cinéma Indépendant de<br />

Casablanca (FICIC), nous a accordé une<br />

interview pour parler de la 3ème édition du<br />

festival, qui s’est tenue du 19 au 25 avril. Ce<br />

fervent défenseur du cinéma y explore les<br />

motivations derrière la création du festival,<br />

sa sélection de films, les prix décernés et les<br />

nouveautés pour la prochaine édition.<br />

INTERVIEW MENÉE PAR REDA K. HOUDAÏFA<br />

CRÉDIT : ALEXANDRE CHAPLIER - <strong>BOXOFFICE</strong> MAROC<br />

Comment l’idée de lancer une manifestation<br />

dédiée au cinéma indépendant vous<br />

était-elle venue ?<br />

Je me souviens d’un ami qui me questionnait<br />

sur mes accomplissements, me poussant<br />

à réfléchir à mes réalisations. Cette<br />

réflexion m’a amené à reconnaitre ma capacité<br />

à rassembler et à fédérer, comme je<br />

l’ai démontré en organisant le Festival international<br />

du cinéma d’auteur de Rabat en<br />

1995. Cet événement a réuni des participants<br />

des cinq continents, contribuant ainsi<br />

à sa pérennité. Fort de cette expérience,<br />

j’ai souhaité créer un festival qui rende hommage<br />

à la ville de Casa et à sa jeunesse.<br />

L’idée d’un festival de cinéma indépendant<br />

s’est imposée, incarnant un esprit dynamique<br />

et novateur.<br />

La jeunesse est essentielle pour insuffler<br />

une énergie nouvelle et dépasser les obstacles.<br />

À Casa, comme ailleurs, la vitalité des<br />

jeunes est indispensable pour surmonter les<br />

difficultés et faire avancer les choses. C’est<br />

pourquoi ce festival s’adresse en particulier<br />

aux jeunes cinéastes et à un public jeune.<br />

Le Festival de Cinéma Indépendant de Casa<br />

s’inspire de l’esprit dudit Festival de Rabat, en<br />

reprenant son dynamisme et sa capacité à rassembler.<br />

Il vise à promouvoir la création cinématographique<br />

indépendante et à offrir une<br />

plateforme d’expression aux jeunes talents.<br />

Dans la gamme des films, vous avez<br />

privilégié celles dites « Indépendant ».<br />

A quoi était lié ce choix ?<br />

Les films indépendants, souvent produits<br />

en dehors des grands studios et des<br />

circuits commerciaux traditionnels,<br />

66 Maroc / <strong>Juin</strong>-Juillet 2<strong>02</strong>4


Hammadi Gueroum, spécialiste du discours narratif, enseignant à l’Université<br />

Hassan II de Casablanca, au Doha Film Institute du Qatar, directeur-fondateur du<br />

Festival de Films d’Auteur de Rabat, directeur du Forum International Cinéma et<br />

Droits de l’Homme, auteur de plusieurs essais, parmi bien d’autres interventions<br />

sur la scène cinématographique internationale….<br />

représentent une voix alternative dans le<br />

paysage cinématographique. Ils offrent une<br />

liberté de création et d’expression plus<br />

grande aux cinéastes, leur permettant<br />

d’explorer des thématiques originales, de<br />

développer des styles narratifs innovants<br />

et de mettre en avant des perspectives et<br />

des expériences souvent marginalisées par<br />

le cinéma grand public.<br />

En soutenant ces films, les festivals<br />

contribuent à la diversité des voix et des<br />

représentations à l’écran, enrichissant ainsi<br />

le panorama cinématographique et<br />

nourrissant la réflexion du public.<br />

Ensuite, les films indépendants se<br />

caractérisent souvent par leur audace et<br />

leur esprit expérimental. Ils explorent des<br />

formes narratives innovantes, s’affranchissent<br />

des conventions du cinéma grand<br />

LE FESTIVAL ENCOURAGE LA PRISE DE<br />

RISQUE ARTISTIQUE ET PERMET AU PUBLIC<br />

DE DÉCOUVRIR DE NOUVELLES FORMES<br />

D’EXPRESSION CINÉMATOGRAPHIQUE<br />

public et abordent des sujets parfois<br />

tabous ou controversés. En mettant en<br />

avant ces films, le festival encourage la<br />

prise de risque artistique et permet au<br />

public de découvrir de nouvelles formes<br />

d’expression cinématographique.<br />

En soutenant et en diffusant ces films, le<br />

FICIC joue un rôle essentiel dans la<br />

démocratisation de l’accès à la culture et<br />

dans la promotion d’un cinéma audacieux,<br />

engagé et porteur de sens.<br />

On utilise souvent l’expression « Cinéma<br />

d’auteur » sans savoir ce qu’elle recouvre<br />

exactement. Pourriez-vous éclairer notre<br />

lanterne sur ce point ?<br />

André Bazin, Jean-Luc Godard, ou encore<br />

Agnès Varda, étaient contre le cinéma français<br />

traditionnel, symbolisé par le « téléphone<br />

blanc ». Ils prônaient une libération<br />

de la caméra, la sortant du studio pour la<br />

confronter à la réalité de la rue. Ils privilégiaient<br />

la légèreté et l’improvisation, lais-<br />

<strong>Juin</strong>-Juillet 2<strong>02</strong>4 / Maroc<br />

67


INTERVIEW PRO<br />

CRÉDIT : MAP<br />

Hammadi Gueroum posant devant une œuvre du photographe,<br />

réalisateur et scénariste, Daoud Aoulad-Syad, à l’American Arts Center.<br />

sant libre cours à leurs idées et à leurs<br />

bêtises. C’est ainsi que le cinéma d’auteur<br />

a pris naissance.<br />

Il est primordial de ne pas effacer l’auteur du<br />

processus créatif. Le cinéma d’auteur doit se<br />

démarquer des productions commerciales et<br />

mettre en avant la voix et la vision de l’artiste.<br />

C’est l’auteur qui nous interpelle, qui nous<br />

transmet ses idées et ses émotions.<br />

Même au sein d’une société de production, l’auteur<br />

doit conserver une place centrale. C’est lui<br />

qui insuffle l’innovation et la créativité au sein<br />

du collectif. Il est le moteur du projet cinématographique<br />

et le garant de son identité unique.<br />

CREDIT : DR<br />

Prenez- vous des risques dans le choix des<br />

films qui font partie de la sélection du<br />

festival ?<br />

Je prends des risques assumés dans la sélection<br />

des films. Je ne me contente pas de programmer<br />

des œuvres qui ont déjà fait leurs<br />

preuves dans d’autres festivals prestigieux<br />

comme Cannes ou Berlin. Je recherche des<br />

films qui me touchent personnellement et qui<br />

correspondent à la sensibilité du festival.<br />

Je privilégie les festivals qui se déroulent<br />

en Asie, en Afrique et en Amérique latine,<br />

des régions du monde où le cinéma est souvent<br />

moins visible et moins soutenu. Je suis<br />

particulièrement attentif aux films qui<br />

explorent des thématiques universelles et<br />

qui se connectent avec des publics du<br />

monde entier.<br />

Je suis conscient que certains films, en particulier<br />

ceux issus de cinématographies<br />

moins connues, ont besoin d’un accompagnement<br />

particulier pour toucher un large<br />

public. C’est pourquoi nous organisons des<br />

débats, des rencontres avec les réalisateurs<br />

et des projections spéciales pour mettre en<br />

lumière ces œuvres et les rendre accessibles<br />

à tous.<br />

Mon rôle en tant que président du festival<br />

ne se limite pas à la sélection des films. Je<br />

suis également un médiateur entre les<br />

œuvres et le public. Je m’efforce de créer<br />

un contexte favorable à la réception des films<br />

et à la découverte de nouveaux talents.<br />

Le 25 avril, le FICIC a clôturé sa 3ème<br />

édition. C’est le temps du bilan ! De fait,<br />

pour nominer les films, le jury procède-t-il<br />

selon des critères objectifs, précis,<br />

connus ? Y a-t-il une part de subjectivité ?<br />

Le jury du FICIC s’appuie sur des critères précis<br />

pour nominer les films. Ces critères<br />

concernent différents aspects du film, tels que<br />

le scénario, la mise en scène, la photographie,<br />

le jeu d’acteur et le montage.<br />

Afin de garantir une certaine objectivité, le jury<br />

En 2019, Hammadi Gueroum a rejoint les<br />

Ambassadeurs des Rimbaud du Cinéma.<br />

est composé de personnalités aux profils variés,<br />

tels que des réalisateurs, des scénaristes, des<br />

acteurs, des directeurs de la photographie,<br />

des critiques de cinéma, etc. Chaque membre<br />

du jury apporte son expertise et son regard<br />

singulier sur les films.<br />

Malgré des critères objectifs et une diversité<br />

de regards, il est impossible d’éliminer totalement<br />

la subjectivité dans le processus de sélection.<br />

En effet, chaque membre du jury possède<br />

ses propres goûts et sa propre sensibilité, qui<br />

influencent inévitablement son jugement.<br />

Le cinéma est un art qui touche à l’émotion et<br />

à l’interprétation. Il est donc naturel que les<br />

membres du jury soient sensibles à l’impact<br />

émotionnel des films et à leur capacité à les<br />

interpeller personnellement.<br />

L’objectivité n’est pas une réalité absolue, mais<br />

plutôt une projection de nos propres critères<br />

et de notre propre subjectivité. Le jury du FICIC<br />

68 Maroc / <strong>Juin</strong>-Juillet 2<strong>02</strong>4


s’efforce d’être le plus objectif possible, tout<br />

en étant conscient de la part inévitable de subjectivité<br />

dans son jugement.<br />

Pourquoi le film Winners a-t-il été choisi<br />

comme récipiendaire du Grand Prix dans<br />

la catégorie Long Métrage? Quels aspects<br />

du film ont particulièrement impressionné<br />

le jury?<br />

Un récit captivant et émouvant qui plonge<br />

le public dans l’univers des rêves et des aspirations<br />

d’un jeune garçon iranien, Yahya, face<br />

aux dures réalités de la vie quotidienne ; une<br />

cinématographie exceptionnelle qui capture<br />

la beauté et la rudesse du paysage iranien,<br />

contribuant à l’immersion du public dans<br />

l’histoire ; des performances puissantes des<br />

jeunes acteurs, en particulier Yahya et Leyla,<br />

qui incarnent avec brio la résilience et la<br />

détermination de leurs personnages ; l’exploration<br />

de thèmes universels tels que l’amitié,<br />

les rêves, la poursuite de la passion et<br />

le pouvoir transformateur du cinéma, qui ont<br />

profondément touché le jury ; une célébration<br />

du cinéma comme source d’espoir,<br />

d’imagination et d’inspiration, soulignant son<br />

importance dans la formation des vies et<br />

des perspectives.<br />

Winners s’est distingué par sa qualité artistique,<br />

son impact émotionnel et sa contribution<br />

à la promotion des valeurs universelles<br />

du cinéma, ce qui en a fait un choix unanime<br />

du jury pour le Grand Prix.<br />

Quels éléments ont conduit à la sélection<br />

de Les Meutes pour recevoir le Prix du<br />

Jury parmi les longs métrages en<br />

compétition?<br />

Au cœur de ce film se trouve une exploration<br />

captivante de la nature humaine, plongeant<br />

dans les profondeurs de notre capacité à la fois<br />

à la sauvagerie et à l’empathie. Le protagoniste<br />

du film, un jeune garçon, incarne cette dualité,<br />

ses actions reflétant un esprit brut et indompté<br />

qui vacille au bord du précipice de la violence.<br />

La décision du jury d’honorer Les Meutes par<br />

le Prix du Jury souligne leur profonde admiration<br />

pour la capacité du film à affronter des<br />

thèmes complexes et inquiétants avec une<br />

honnêteté sans faille. L’exploration de la violence<br />

par le film, non pas comme un spectacle,<br />

mais comme un phénomène profondément<br />

humain, a profondément marqué le<br />

jury, remettant en question ses perceptions<br />

et invitant à la réflexion.<br />

En quoi la réalisation de Gondola a-t-elle<br />

été considérée comme méritoire, au point<br />

de remporter le Prix de la Réalisation?<br />

L’utilisation créative et technique de procédés<br />

cinématographiques non conventionnels,<br />

notamment le « circuit fermé » et l’incorporation<br />

d’éléments inattendus, pour créer un style<br />

visuel unique et captivant.<br />

Une mise en scène efficace qui plonge le<br />

public dans l’univers du protagoniste, créant<br />

une atmosphère immersive et captivante, et<br />

suscitant des sentiments de tension, de suspense<br />

et d’anticipation.<br />

L’exploration de la répétition, la monotonie et<br />

la recherche de sens, ajoutant de la profondeur<br />

et de la résonance au récit.<br />

Pourquoi Inchaallah un fils a-t-il été<br />

distingué par le Prix du Scénario?<br />

Qu’est-ce qui a rendu son scénario<br />

remarquable aux yeux du jury?<br />

Dans le monde du cinéma, les scénarios exceptionnels<br />

constituent l’épine dorsale des récits<br />

captivants, insufflant la vie à des personnages<br />

LE JURY S’EFFORCE D’ÊTRE LE PLUS<br />

OBJECTIF POSSIBLE, TOUT EN ÉTANT<br />

CONSCIENT DE LA PART INÉVITABLE DE<br />

SUBJECTIVITÉ DANS SON JUGEMENT<br />

Pendant 25 ans, Hamadi Gueroum a été le directeur<br />

artistique du Festival du cinéma d’auteur de Rabat.<br />

et des histoires qui captivent le public.<br />

L’intrigue bien structurée du scénario, avec<br />

ses arcs narratifs soigneusement conçus et<br />

les parcours des personnages, a été un facteur<br />

déterminant dans sa sélection. Le jury a<br />

été particulièrement impressionné par la capacité<br />

du scénario à équilibrer les moments<br />

d’humour, de drame et de suspense, créant<br />

une histoire captivante et engageante.<br />

Le jury a reconnu la capacité du scénario à<br />

transporter le public dans le monde des personnages<br />

et à l’immerger dans le récit.<br />

Les dialogues étaient à la fois authentiques<br />

et captivants, reflétant la personnalité, le<br />

contexte et les émotions des personnages.<br />

Le jury a apprécié la capacité du scénariste à<br />

créer des personnages crédibles et auxquels<br />

on peut s’identifier à travers leurs dialogues.<br />

Quelles performances d’Assia Zara dans<br />

Excursion ont conduit à sa victoire dans<br />

la catégorie Interprétation Féminine?<br />

La performance de Zara a été saluée pour<br />

son authenticité et sa capacité à capturer l’essence<br />

de son personnage. Le jury a été particulièrement<br />

impressionné par sa capacité à<br />

transmettre la complexité des émotions, des<br />

motivations et des luttes de son personnage.<br />

Sa performance a présenté une palette émotionnelle<br />

remarquable, allant de moments de<br />

vulnérabilité et de tendresse à des explosions<br />

de colère et de frustration. Le jury a reconnu<br />

sa capacité à connecter avec le public à un<br />

niveau profondément émotionnel. Puis, sa<br />

présence physique et la présence captivante<br />

de cette actrice à l’écran étaient indéniables.<br />

Son authenticité, sa palette émotionnelle, sa<br />

présence captivante à l’écran et sa contribu-<br />

<strong>Juin</strong>-Juillet 2<strong>02</strong>4 / Maroc<br />

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tion significative à la narration du film l’ont<br />

solidifiée comme meilleure actrice féminine<br />

du FICIC 2<strong>02</strong>4.<br />

Qu’est-ce qui a distingué Abdellatif<br />

Mestouri dans Les Meutes, lui permettant<br />

de remporter le Prix de l’Interprétation<br />

Masculine?<br />

Mestouri a donné vie à un personnage complexe,<br />

tiraillé entre ses instincts primaires et<br />

ses aspirations humaines. Le jury a été particulièrement<br />

impressionné par sa capacité à<br />

naviguer dans les nuances de la psychologie<br />

de son personnage, révélant à la fois sa vulnérabilité<br />

et sa force intérieure.<br />

Sa gestuelle, ses expressions faciales et son<br />

langage corporel étaient parfaitement synchronisés<br />

avec les émotions et les motivations<br />

de son personnage.<br />

Le jury a reconnu sa capacité à se fondre dans<br />

la peau de son personnage, créant une illusion<br />

de réalité qui a profondément touché le public.<br />

La victoire d’Abdellatif dans le Prix de l’Interprétation<br />

Masculine pour son rôle dans Les<br />

Meutes n’est pas une simple coïncidence. Sa<br />

performance exceptionnelle, caractérisée par<br />

sa capacité à incarner une complexité psychologique,<br />

sa présence physique captivante,<br />

son authenticité crédible, sa contribution à la<br />

narration et son impact durable, a consolidé<br />

sa position d’acteur talentueux.<br />

Pourquoi le film Three a-t-il reçu une<br />

Mention Spéciale dans la catégorie Long<br />

Métrage?<br />

Three a captivé le jury par sa narration captivante<br />

et émouvante. L’histoire, habilement développée<br />

et rythmée, a su transporter le public<br />

dans l’univers du film, le touchant profondément<br />

par son authenticité et sa sensibilité.<br />

Les performances d’acteurs ont été saluées<br />

pour leur authenticité et leur profondeur. Le<br />

jury a été particulièrement impressionné par<br />

la capacité des acteurs à incarner leurs personnages<br />

avec nuance et émotion, contribuant<br />

à la crédibilité et à l’impact de l’histoire.<br />

Ensuite, nous étions charmé par la direction<br />

artistique du film, sa palette de couleurs, sa<br />

composition visuelle et son utilisation de la<br />

lumière, contribuant à l’expérience cinématographique<br />

globale.<br />

Rappelez-nous, en substance, l’argument<br />

des courts-métrages nominés ?<br />

Closer (Grand Prix dans la catégorie Court<br />

Métrage) : Bernardas et Silvija, divorcés mais<br />

vivant dans le même appartement, partagent<br />

des espaces communs selon un horaire<br />

convenu. Lorsqu’un jeune homme arrive à<br />

la recherche de Silvija, Bernardas se remémore<br />

leur première rencontre dans une<br />

chambre d’hôtel grâce à une annonce dans<br />

un journal. Leur interaction démarre maladroitement,<br />

mais finalement, malgré leur différences,<br />

ils découvrent un espoir commun<br />

pour l’avenir.<br />

L’ombre de mon père (Prix de la Réalisation<br />

dans la catégorie Court Métrage) : Une femme<br />

arrive devant le ministère de la justice et réussi<br />

à rentrer dans le bureau de l’assistante sociale.<br />

Très occupée, cette dernière en lui prête aucune<br />

attention alors qu’elle voulait raconter une<br />

longue histoire, un secret qu’elle a dû garder<br />

pendant des années.<br />

Boussa (Mention Spéciale dans la catégorie<br />

Court Métrage) : Meriem et Réda sont deux<br />

jeunes algériens amoureux. Ils n’ont pas le<br />

droit de s’embrasser pudiquement et aucun<br />

droit où se retrouver dans l’intimité. Ce simple<br />

bisou va se transformer en un véritable parcours<br />

du combattant. Une question subsiste :<br />

vont-ils y parvenir ?<br />

Envisagez-vous des nouveautés pour la<br />

prochaine édition ?<br />

Écoutez, il y a l’eau et le ravin. Le ravin reste<br />

immuable, tandis que l’eau, elle, coule et se<br />

renouvelle. De même, le festival ne cesse de<br />

se réinventer ; il y aura toujours de nouveaux<br />

films et de nouveaux talents.<br />

En 2017, il est membre du jury Longs métrages à la 6e édition<br />

du Festival du film africain de Louxor (LAFF, Egypte).<br />

C’est dans cet esprit de renouveau que le FICIC<br />

s’apprête à explorer les richesses cinématographiques<br />

de l’Europe de l’Est. La Géorgie,<br />

en particulier, possède un cinéma d’une grande<br />

qualité que j’apprécie particulièrement…<br />

Parmi les grands noms que le festival espère<br />

accueillir l’année prochaine figure Šarūnas<br />

Bartas, cinéaste lituanien reconnu pour son<br />

style poétique et contemplatif. Lors de la<br />

première édition digitale du FICIC, il nous<br />

a fait l’honneur de partager son film, alors<br />

qu’il se trouvais au Mexique. Sa présence<br />

et son talent seraient un atout précieux<br />

pour le festival.<br />

Un autre invité de marque pourrait être Abdellatif<br />

Abdelhamid, réalisateur syrien à qui l’on<br />

doit le film poignant Layali Ibn Awa (1989). Ce<br />

serait une occasion formidable de lui rendre<br />

hommage et de mettre en lumière son cinéma<br />

engagé et percutant.<br />

Un troisième invité devrait également enrichir<br />

la programmation du festival. En plus de ces<br />

hommages et découvertes, le FICIC réserve<br />

encore bien des surprises pour sa prochaine<br />

édition. Nous travaillons d’ores et déjà sur de<br />

nouvelles initiatives et collaborations qui permettront<br />

de faire vivre une expérience cinématographique<br />

unique aux festivaliers. Rendez-vous<br />

l’année prochaine pour découvrir un<br />

programme riche et prometteur ! ●<br />

70 Maroc / <strong>Juin</strong>-Juillet 2<strong>02</strong>4


INTERVIEW PRO<br />

C’est au café de la<br />

Cinémathèque de Tanger<br />

que son infatigable viceprésidente<br />

Malika Chaghal,<br />

dont la carrière est marquée<br />

par un engagement profond<br />

pour l’éducation à l’image,<br />

nous accueille. Entre le<br />

cliquetis des tasses et les<br />

discussions enchevêtrées des<br />

clients et visiteurs, Malika nous<br />

parle de son parcours, des<br />

métiers d’exploitation et de<br />

distribution au Maroc et de la<br />

plus-value de ce cinéma<br />

emblématique dans le paysage<br />

cinématographique marocain.<br />

INTERVIEW MENÉE PAR SALMA HAMRI<br />

CRÉDIT PHOTO : ALEXANDRE CHAPLI - <strong>BOXOFFICE</strong> MAROC<br />

Au début, Il fallait<br />

développer tout un<br />

travail de médiation<br />

culturelle qui était<br />

quasi inexistant<br />

Malika Chaghal, vice-présidente de la Cinémathèque de Tanger<br />

72 Maroc / <strong>Juin</strong>-Juillet 2<strong>02</strong>4


Parlez-nous de votre parcours.<br />

J’ai fait des études de lettres<br />

modernes en France avant de<br />

démarrer ma carrière dans le<br />

domaine culturel, dans la<br />

musique, Je suis arrivée un peu par<br />

hasard dans le cinéma au début des années<br />

2000. J’ai été directrice de deux cinémas<br />

en région Île-de-France, Galilée à Argenteuil<br />

(un complexe de 4 salles) et L’Etoile à<br />

la Courneuve. J’ai ensuite vu qu’en 2012 la<br />

cinémathèque de Tanger recrutait un(e)<br />

délégué(e) général(e). J’ai postulé et c’est<br />

comme ça que j’ai traversé la Méditerranée<br />

pour venir m’installer à Tanger et assurer<br />

la gestion de la cinémathèque, qui a<br />

comme particularité le fait d’être une association<br />

à but non lucratif qui ne reçoit aucune<br />

aide étatique, et se finance par ses propres<br />

ressources, à savoir la billetterie, le café et<br />

la privatisation de l’espace pour des évènements.<br />

J’ai toujours travaillé dans des<br />

cinéma Art et Essai, qui mettent en avant<br />

le cinéma d’auteur et font du travail d’éducation<br />

à l’image et d’animation culturelle,<br />

et mon travail au sein de la cinémathèque<br />

va dans ce sens. Au début, Il fallait développer<br />

tout un travail de médiation culturelle<br />

qui était quasi inexistant.<br />

En quoi consiste la gestion de la<br />

cinémathèque de Tanger ?<br />

C’est d’abord avoir une ligne éditoriale précise<br />

pour offrir une programmation riche et<br />

singulière, et fournir une éducation par<br />

l’image. On travaille beaucoup avec les<br />

écoles, les universités et les associations.<br />

Nous allons souvent chercher les publics<br />

éloignés de la culture, dans les quartiers<br />

excentrés, et nous les ramenons au cinéma<br />

pour qu’ils découvrent des films de tous<br />

genres et toutes nationalité. Ce travail de<br />

médiation est primordial.<br />

L’offre cinéma au Maroc est essentiellement<br />

axée sur les films commerciaux et blockbusters,<br />

en d’autres termes, les films qui<br />

ramènent de l’argent. A la cinémathèque,<br />

c’est un travail différent qu’on fait. On montre<br />

des films des quatre coins du monde en version<br />

originale. On peut passer du documentaire,<br />

au drame, aux films d’animation et films<br />

de répertoire, et on fait également un travail<br />

de collecte, de conservation et de valorisation<br />

de films.<br />

Mon travail consiste aussi à aller chercher<br />

de l’argent pour pouvoir financer les films<br />

que je veux projeter, d’ailleurs le modèle<br />

économique de la cinémathèque repose en<br />

grande partie sur les partenariats que nous<br />

mettons en place avec les distributeurs de<br />

IL Y A UN INTÉRÊT GRANDISSANT<br />

POUR LES FILMS D’AUTEUR QUI SONT<br />

D’AILLEURS DE PLUS EN PLUS<br />

PROJETÉS DANS LES GRANDES<br />

SALLES DE CINÉMA, ET C’EST<br />

RÉCONFORTANT.<br />

films ou les organismes comme l’Institut français,<br />

Cervantes, Le Goethe-Institut …<br />

Comment fonctionne le processus de<br />

programmation des films à la<br />

cinémathèque de Tanger ?<br />

En France, la programmation est hyper simple.<br />

Tu as une liste de toutes les sorties (et au<br />

moins 20 films sortent par semaine) et il faut<br />

ensuite juste voir qui distribue le film puis<br />

appeler le distributeur puis programmer le<br />

film, après une simple négociation en fonction<br />

du nombre de séances… Au Maroc, ca<br />

diffère dépendamment du lieu de distribution<br />

du film. Quand le film est distribué au Maroc,<br />

j’appelle directement son distributeur au<br />

Maroc pour négocier. Par exemple, pour le<br />

film Back to Black, qui est actuellement dans<br />

les salles de cinéma au Maroc, c’est Megarama<br />

qui fait sa distribution. Je l’appelle donc<br />

pour programmer le film à la Cinémathèque.<br />

Dans ce cas, on fait un partage de recette.<br />

Chez moi tu vas payer la place à 40 dirhams.<br />

La première semaine de programmation ça<br />

sera du 50/50 entre le distributeur (Megarama)<br />

et l’exploitant (La Cinémathèque), donc<br />

20 dirhams chacun. C’est ensuite dégressif,<br />

la deuxième semaine je vais donner 55 % des<br />

recettes au distributeur et garder 45 % etc...<br />

Il y a ensuite ce qu’on appelle les bordereaux<br />

de recette. Toutes les caisses des salles de<br />

cinéma sont normalement numérisées en lien<br />

avec le Centre cinématographique marocain<br />

(CCM). Toutes les fins de journée le CCM sait<br />

combien de place ont été vendues, à quel<br />

prix et pour quel film, et à la fin de chaque<br />

semaine cinématographique tu dois donner<br />

les bordereaux de recette au distributeur. Et<br />

là-dessus il fait le partage avant de t’envoyer<br />

la facture.<br />

Comment ça se passe quand le<br />

distributeur n’est pas au Maroc ?<br />

Dans ce cas, il faut chercher les ayants droit.<br />

Ce sont généralement les producteurs. Une<br />

fois trouvés, tu négocies avec eux pour qu’ils<br />

te vendent le film. Typiquement il y a eu une<br />

remasterisation du film culte La cité de Dieu.<br />

J’ai acheté le film auprès des ayants droits<br />

et que je vais le projeter au mois de mai, six<br />

séances au total. Pour le film Parasite qu’il<br />

fallait absolument que projette, j’ai dû appeler<br />

l’ambassade de Corée au Maroc pour<br />

qu’ils m’aident à trouver les ayants droits.<br />

J’ai ensuite réussi à négocier avec un distributeur<br />

français. Un autre exemple : les<br />

droits du film français Little Girl Blue avaient<br />

été achetés par l’Institut français, ce qui<br />

nous a donc facilité la tâche. C’est au cas<br />

par cas, mais c’est souvent super compliqué.<br />

Pour les recettes il n’y a pas de partage,<br />

tout me revient mais souvent je paye<br />

cher les films et les recettes ne sont pas<br />

équivalentes à ce que j’ai payé projeter le<br />

film chez moi. Ça peut aller de 300/ 500<br />

euros la séance jusqu’à 1000 euros. C’est<br />

horriblement cher.<br />

Vous avez distribué le film de Asmae<br />

El Moudir, La Mère de tous les<br />

mensonges. Comment avez-vous atterri<br />

dans la distribution ?<br />

Il y a plusieurs années, je voulais projeter<br />

un film palestinien pour enfants à la Cinémathèque.<br />

J’ai donc contacté les distributeurs<br />

Pyramide Films qui m’avaient proposé<br />

1800 euros pour une dizaine de séances.<br />

J’ai répondu « non à ce prix-là j’achète le<br />

film et je le garde toute l’année et je le distribue<br />

au Maroc ». C’est ce que j’ai fini par<br />

faire et c’est comme ça que je me suis lancée<br />

dans la distribution, sauf que quand je<br />

m’y suis mise, les films que je distribuais<br />

(principalement des films d’auteurs) n’intéressaient<br />

pas les autres salles de cinéma.<br />

J’ai donc arrêté car je distribuais souvent à<br />

perte. J’ai repris depuis peu la distribution,<br />

parce que les salles s’ouvrent maintenant<br />

à plusieurs types de programmations, et<br />

c’est réconfortant. Il y a un intérêt grandissant<br />

pour les films d’auteur qui sont d’ailleurs<br />

de plus en plus projetés dans les<br />

grandes salles de cinéma, je parle notamment<br />

du film de Asmae El Moudir La Mère<br />

de tous les Mensonges, ou encore d’Anatomie<br />

d’une Chute de Justine Triet, etc... ●<br />

<strong>Juin</strong>-Juillet 2<strong>02</strong>4 / Maroc<br />

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REPORTAGE<br />

En rénovation, la façade chargée d’histoire du cinéma<br />

Atlas a été recouverte d’une peinture blanche.<br />

74 Maroc / <strong>Juin</strong>-Juillet 2<strong>02</strong>4


CINÉATLAS MAURITANIA DE TANGER<br />

REVIVRE LE PASSÉ AUX<br />

COULEURS MODERNES<br />

Situé au carrefour des cinémas Goya, Roxy et Le<br />

Paris à Tanger, le cinéma Mauritania a ouvert ses<br />

portes dans les années 40. Un joyau architectural<br />

qui fera bientôt peau neuve grâce à l’intervention de<br />

CinéAtlas qui s’est proposé de raviver son âme.<br />

Rencontre avec Pierre-François Bernet, directeur de<br />

groupe CinéAtlas qui nous a accompagné pour la<br />

visite du chantier, dont les travaux de rénovation<br />

entrent dans leur phase finale.<br />

PAR SALMA HAMRI - CRÉDIT : ALEXANDRE CHAPLIER - <strong>BOXOFFICE</strong> MAROC<br />

<strong>Juin</strong>-Juillet 2<strong>02</strong>4 / Maroc<br />

75


REPORTAGE<br />

Le logo du CinéAtlas marqué au sol du hall d’entrée du cinéma.<br />

Au cœur de Tanger, les murs chargés d’histoire<br />

du cinéma Mauritania se parent<br />

d’un nouveau visage. La façade dont le<br />

design est resté intact, est recouverte<br />

d’une peinture blanche donnant un<br />

aspect propre mais inachevé à l’édifice.<br />

L’enseigne métallique iconique est toujours visible en<br />

lettres cursives latines au-dessus de l’entrée principale.<br />

Pierre-François Bernet a décidé de garder cette inscription<br />

au côté du nouveau nom du cinéma « CinéAtlas Tanger<br />

» pour conserver le lien des habitués du cinéma avec<br />

son passé historique. Par ailleurs, le mur emblématique<br />

du cinéma avec l’inscription « Mauritania cinéma » en<br />

rouge ne sera pas changé mais accompagné du logo<br />

de CinéAtlas, assure Bernet.<br />

Chaque aspect de la rénovation est pensé pour allier<br />

modernité et tradition. « Nous avons pris grand soin de<br />

préserver chaque détail qui confère à ce lieu son caractère<br />

unique, y compris le marbre et les arcadres en<br />

briques, et maintenant, nous y ajoutons des installations<br />

modernes pour assurer sa pérennité d’une part mais<br />

aussi le confort des spectateurs ».<br />

La grande salle du cinéma s’est métamorphosée en 5<br />

salles de différentes tailles sur trois étages, avec 59 fauteuils<br />

pour les petites salles et 220 pour la grande. « Le<br />

cinéma est aujourd’hui une offre variée avec un taux de<br />

remplissage assez faible donc il vaut mieux avoir des<br />

petites salles avec une seule grande pour les films porteurs<br />

».<br />

Concernant l’intérieur des salles, « on refait à l’identique<br />

et tous les signes anciens vont rester sur place ». L’aménagement<br />

des salles est à son étape finale, « il ne reste<br />

plus qu’à installer les fauteuils, importés de l’étranger,<br />

ainsi que les vidéoprojecteurs et les équipements son<br />

qu’on va louer ».<br />

Cinéma et espace de vie<br />

Le Weston Jazz Club, un club de Jazz qui tient son nom<br />

du Jazzman Randy Weston est prévu au troisième et dernier<br />

étage du complexe, à la place de la cabine de projection.<br />

Randy Weston gérait durant les années 1970<br />

l’African Rhythms Clubs, premier club de jazz africain qui<br />

était situé au premier étage du cinéma Mauritania.<br />

L’UNIQUE SALLE DU CINÉMA<br />

S’EST MÉTAMORPHOSÉE EN 5<br />

SALLES SUR TROIS ÉTAGES, AVEC<br />

59 FAUTEUILS POUR LES PETITES<br />

SALLES ET 220 POUR LA GRANDE<br />

76 Maroc / <strong>Juin</strong>-Juillet 2<strong>02</strong>4


Zoom sur le cinéma<br />

Mauritania<br />

Le cinéma Mauritania est l’œuvre de l’architecte<br />

rbati Jean-François Robert qui avait déjà signé<br />

une dizaine d’années plus tôt le cinéma Empire<br />

à Fès. Lancée en 1939, la construction du<br />

Mauritania est tout comme celle du Rex<br />

(Cinémathèque de Tanger actuellement) ralentie<br />

par la guerre.<br />

Finalement inauguré en 1945, le cinéma affichait<br />

une programmation très internationale. Il a<br />

d’ailleurs accueilli le premier club de jazz africain,<br />

l’African Rhythms Club, créé pendant les années<br />

1970 par le compositeur et pianiste américain<br />

de jazz Randy Weston.<br />

Une des 5 salles du Ciné Atlas de Tanger en chantier.<br />

Le club de Jazz était situé au premier étage du<br />

cinéma, juste en dessous du balcon et attirait<br />

des musiciens de renommée internationale dont<br />

Dexter Gordon, Ahmed Abdul-Malik, Marvin<br />

Gaye, Billy Harper, James Brown, Stevie Wonder<br />

et Cecil Bridgewater.●<br />

La façade emblématique du cinéma Mauritania restera intacte suite<br />

aux rénovations. Le logo de Ciné Atlas s’y rajoutera seulement.<br />

Cinéma Mauritania avant rénovations.<br />

En plus du club de Jazz, le propriétaire de CinéAtlas prévoit<br />

également un « restaurant gastronomique style vintage<br />

avec un chef français », dévoile Bernet. « Il y avait<br />

ici un bâtiment ancien, rajouté il y a quelques années<br />

avant la fermeture du cinéma Mauritania. On a tout rasé<br />

et reconstruit ».<br />

Engagés depuis septembre dernier, les travaux de rénovation<br />

transforment ce joyau du patrimoine cinématographique<br />

marocain en un complexe ultramoderne, tout en préservant<br />

son âme artistique et son architecture emblématique. Il s’agit<br />

pour Pierre-François Bernet, de « reproduire la transformation<br />

réussie que nous avions menée au Colisée de Rabat,<br />

pour rendre au Mauritania sa gloire d’antan ».<br />

Si le permis de construire avait été délivré en décembre<br />

2<strong>02</strong>1, les travaux ont été interrompus suite à la crise<br />

sanitaire de la Covid-19. Le chantier a ensuite redémarré<br />

en septembre 2<strong>02</strong>3, pour une ouverture prévue<br />

à la fin de l’été 2<strong>02</strong>4.<br />

Les rénovations du Mauritania sont financés entre<br />

fonds propres, crédit auprès d’une banque française,<br />

et des subventions du Centre cinématographique<br />

marocain, à hauteur de 2,8 millions de dirhams. Le<br />

budget total des travaux de rénovation s’élève à 14<br />

millions de dirhams. « Il faut également prévoir 2 millions<br />

de dirhams pour la location de l’équipement »,<br />

précise Bernet.●<br />

<strong>Juin</strong>-Juillet 2<strong>02</strong>4 / Maroc<br />

77


INTERVIEW<br />

MATTHEW<br />

GRADY<br />

LE NOUVEAU<br />

MONSIEUR<br />

CINÉMA<br />

CLUB<br />

Je souhaite que l’on<br />

devienne un rendezvous<br />

incontournable<br />

pour les réalisateurs<br />

émergents de cette<br />

génération<br />

78 Maroc / <strong>Juin</strong>-Juillet 2<strong>02</strong>4


CRÉDIT : AAC<br />

Le réalisateur Hakim Belabbas en discussion à l’American Art Center.<br />

CRÉDIT : AAC<br />

Maryam Touzani en discussion après la projection de son film Le bleu du Caftan.<br />

Il maîtrise la darija à la<br />

perfection depuis son passage<br />

comme volontaire pendant<br />

deux ans dans la petite ville<br />

de Outat El Haj. Passionné de<br />

cinéma et d’art visuel, il devient<br />

professeur au Centre<br />

Américain de Casablanca<br />

avant de rejoindre le American<br />

Art Center en 2<strong>02</strong>2, en tant que<br />

responsable du département<br />

des arts visuels. Un parcours<br />

atypique pour celui qui<br />

participe à faire de ce nouveau<br />

centre culturel, un espace<br />

incontournable à Casablanca.<br />

Rencontre avec le nouveau<br />

monsieur cinéma club.<br />

INTERVIEW MENÉE PAR YACINE KAOUTI<br />

CRÉDIT PHOTOS : ALEXANDRE CHAPLIER - <strong>BOXOFFICE</strong> MAROC<br />

Vous êtes à l’American Art Center<br />

depuis ses débuts en 2<strong>02</strong>1. Comment<br />

avez-vous rejoint le ACC et comment se<br />

sont passés les débuts ?<br />

Le ACC a été lancé en mars 2<strong>02</strong>2. Il était en<br />

phase de planification depuis cinq ans. C’est<br />

Ricky Martin, l’actuel directeur du Centre Américain<br />

à Casablanca, qui a porté le projet dès<br />

ses débuts. L’ouverture a connu certains retards<br />

dus au Covid-19. Au tout début, nous étions très<br />

peu dans l’aventure et nous ne savions pas vraiment<br />

quoi faire de ce bel espace. Mais, je pense<br />

que la plus belle chose que Ricky ait pu faire<br />

pour a été de nous donner carte blanche pour<br />

faire ce qui nous passionne.<br />

J’ai fait des études de cinéma, et cela a toujours<br />

été ma passion. C’est ainsi que j’ai pu contribuer<br />

au lancement d’un programme de cinéma.<br />

Nous avons pu le faire pour la première fois<br />

avec Nouredine Lakhmari, qui est venu présenter<br />

ses films à notre audience. Plusieurs autres<br />

réalisateurs lui ont emboîté le pas juste après.<br />

Le American Art Center est devenu un<br />

espace culturel incontournable à<br />

Casablanca. Quelles sont les principales<br />

activités que vous avez couvertes ?<br />

Parlez-nous de cette communauté et de<br />

ce que vous avez appris de tout cela.<br />

Pendant plus de quatre ans, je me suis<br />

occupé d’animer les activités du club de<br />

photo de l’American Language Center, donc<br />

j’avais déjà une communauté qui nous suivait<br />

et qui adhérait à ce que nous faisions.<br />

Cela a donc été plus simple pour moi de<br />

créer un club de cinéma lors de l’ouverture<br />

du American Art Center. Pour la première<br />

projection, nous avions choisi le film City of<br />

God, et nous n’étions que dix personnes.<br />

Mais grâce à notre groupe WhatsApp et au<br />

bouche à oreille, notre communauté s’est<br />

agrandie et nous sommes aujourd’hui plus<br />

de 1200 personnes.<br />

Nous avons commencé par les séries Filmmakers<br />

Spotlight et le cinéma Club, puis nous<br />

<strong>Juin</strong>-Juillet 2<strong>02</strong>4 / Maroc<br />

79


INTERVIEW<br />

J’avais peur de partager certains des classiques<br />

avec eux. J’étais très surpris par leur<br />

réaction. Que ce soit un classique du cinéma<br />

ou des films plus récents, nous avons réussi<br />

à créer un espace d’échange enrichissant.<br />

Je pense également que ce qui fait qu’aujourd’hui<br />

ce genre d’espace existe de moins<br />

en moins, c’est cette réticence de certaines<br />

personnes à penser qu’il faut être un grand<br />

cinéphile ou un érudit pour assister à ce genre<br />

de projection. Notre ciné-club n’existe pas<br />

que pour cette catégorie de personnes, mais<br />

notre objectif est de réunir tous ceux qui sont<br />

curieux et souhaitent passer un bon moment.<br />

Certains films sont présentés en<br />

avant-première chez vous. Qu’est-ce qui<br />

fait que certains cinéastes choisissent<br />

le American Art Center pour présenter<br />

leur film ?<br />

En effet, nous sommes devenus un espace<br />

qui accueille plusieurs cinéastes pour leurs<br />

projections en avant-première. Je ne sais<br />

pas si c’est à cause de notre flexibilité ou<br />

de notre ouverture à tous les cinéastes.<br />

Aujourd’hui, certains réalisateurs viennent<br />

même tester leurs films bien avant leur finalisation<br />

chez nous. Par exemple, Hicham<br />

Lasri est venu à deux reprises projeter deux<br />

de ses films auprès de notre public pour<br />

tester les différentes réactions.<br />

Les cinéastes ont rapidement compris que<br />

le American Art Center était également leur<br />

espace et que les échanges avec notre<br />

public sont importants et enrichissants pour<br />

eux. Certains réalisateurs comme Noureddine<br />

Lakhmari et Hicham Lasri peuvent rester<br />

jusqu’à 1h30 à discuter avec le public.<br />

JE RÊVE DE POUVOIR RÉITÉRER CES<br />

EXPÉRIENCES EN DEHORS DES MURS<br />

DE L’AMERICAN ART CENTER<br />

avons commencé à présenter des films et des<br />

documentaires en avant-première. Leos Carax<br />

est par exemple venu en marge du festival<br />

du film indépendant de Casablanca et a<br />

accepté de se prêter au jeu et de participer<br />

à une rencontre.<br />

Les ciné-clubs au Maroc ont eu une<br />

importance majeure dans les années 70<br />

et 80, forgeant une génération de<br />

cinéphiles. Avec le temps, ce<br />

mouvement a disparu. À votre façon,<br />

vous réitérez cette expérience, mais<br />

avec un public différent. Quels ont été<br />

pour vous les moments forts ?<br />

Les discussions sont toujours un moment fort<br />

pour nous. Je me souviens d’une projection<br />

avec le réalisateur Hakim Belabbas, qui est<br />

venu me voir juste après pour me dire : «Mais<br />

qui sont ces gens ? C’est la première fois que<br />

je vois des personnes au Maroc parler de<br />

films de cette façon et en anglais.» Je ne pourrais<br />

pas dire que les ciné-clubs des années<br />

70 et 80 sont mon inspiration, mais je remarque<br />

que, lorsque notre jeune public discute des<br />

films, leur intérêt augmente.<br />

À l’heure de faire un premier bilan<br />

après deux ans d’existence, quelle est<br />

votre plus grande fierté et quels sont<br />

vos objectifs futurs ?<br />

Les Short Film Showcase sont probablement<br />

ma plus grande fierté. Le public y est<br />

nombreux et les échanges sont particulièrement<br />

riches. Je souhaite que nous devenions<br />

un rendez-vous incontournable pour<br />

les réalisateurs émergents de cette génération,<br />

afin qu’ils puissent montrer leurs premiers<br />

films. Nous démarrons bientôt un programme<br />

autour des acteurs et actrices, qui<br />

viendront nous parler de leurs rôles majeurs.<br />

Aujourd’hui, je rêve de pouvoir réitérer ces<br />

expériences en dehors des murs de l’American<br />

Art Center et de rencontrer de jeunes<br />

amoureux du cinéma aux quatre coins du<br />

royaume.●<br />

80 Maroc / <strong>Juin</strong>-Juillet 2<strong>02</strong>4


GUIDE DES SORTIES<br />

DEPUIS LE 17 AVRIL 2<strong>02</strong>4 DEPUIS LE 22 MAI 2<strong>02</strong>4<br />

DEPUIS LE 05 JUIN 2<strong>02</strong>4<br />

PAYS : France<br />

PROJECTIONS :<br />

Casablanca : Mégarama, Pathé<br />

Californie, Ciné-théâtre Lutetia<br />

Rabat : Mégarama<br />

Marrakech : Mégarama<br />

Tanger : Mégarama<br />

NOM DU FILM : Ce qui se passe<br />

à Marrakech reste à Marrakech<br />

DURÉE : 90 minutes<br />

GENRE : Comédie<br />

RÉALISATEUR : Said Khallaf<br />

PAYS : Maroc<br />

PROJECTIONS :<br />

Casablanca : Mégarama, Pathé<br />

Californie<br />

Marrakech : Megarama<br />

Rabat : Megarama, CinéAtlas<br />

Fès : Mégarama<br />

Tanger : Megarama<br />

El Jadida : CinéAtlas<br />

DEPUIS LE 22 MAI 2<strong>02</strong>4<br />

NOM DU FILM : Furiosa<br />

DURÉE : 140 minutes<br />

GENRE : DAction, Science-Fiction,<br />

Thriller<br />

RÉALISATEUR : George Miller<br />

PAYS : États-Unis<br />

PROJECTIONS :<br />

Casablanca : Mégarama, Pathé<br />

Californie<br />

Rabat : Mégarama<br />

Marrakech : Mégarama, Le Colisée<br />

Tanger : Mégarama,<br />

Fès : Mégarama<br />

NOM DU FILM : Mystère sur la<br />

colline aux gâteaux<br />

DURÉE : 70 minutes<br />

GENRE : Animation, Familial,<br />

Mystère, Aventure, Comédie<br />

RÉALISATEUR : Will Ashurst<br />

PAYS : Norvège<br />

PROJECTIONS :<br />

Casablanca : Mégarama<br />

Marrakech : Mégarama, Le Colisée<br />

Rabat : Mégarama, CinéAtlas<br />

Tanger : Mégarama<br />

DEPUIS LE 1 ER JUIN 2<strong>02</strong>4<br />

NOM DU FILM : Les guetteurs<br />

DURÉE : 1<strong>02</strong> minutes<br />

GENRE : Horreur, Mystère, Thriller<br />

RÉALISATRICE : Ishana Night<br />

Shyamalan<br />

PAYS : États-Unis<br />

PROJECTIONS :<br />

Casablanca : Mégarama<br />

Marrakech : Mégarama<br />

Rabat : Mégarama, CinéAtlas<br />

Tanger : Mégarama<br />

Fès : Mégarama<br />

NOM DU FILM : Bad Boys:<br />

Ride or Die<br />

DURÉE : 110 minutes<br />

GENRE : Action, Thriller, Crime<br />

RÉALISATEURS : Matt Bettinelli-<br />

Olpin, Tyler Gillett<br />

PAYS : États-Unis<br />

PROJECTIONS :<br />

Casablanca : Mégarama<br />

Marrakech : Mégarama<br />

Rabat : Mégarama, CinéAtlas<br />

Tanger : Mégarama<br />

Fès : Mégarama<br />

DEPUIS LE 05 JUIN 2<strong>02</strong>4<br />

DEPUIS LE 12 JUIN 2<strong>02</strong>4<br />

NOM DU FILM : Hiding saddam<br />

hussein<br />

DURÉE : 96 minutes<br />

GENRE : Documentaire<br />

RÉALISATEUR : Halkawt Mustafa<br />

PAYS : Norvège<br />

PROJECTIONS :<br />

Casablanca : Mégarama<br />

Rabat : Mégarama<br />

Marrakech : Mégarama<br />

Tanger : Mégarama<br />

NOM DU FILM : Taxi Bied 2<br />

DURÉE : 103 minutes<br />

GENRE : Comédie, Action<br />

RÉALISATEUR : Moncef Malzi<br />

PAYS : Maroc<br />

PROJECTIONS :<br />

Casablanca : Mégarama<br />

Marrakech : Mégarama, Le Colisée<br />

Rabat : Mégarama<br />

Tanger : Mégarama<br />

El Jadida : CinéAtlas<br />

DEPUIS LE 05 JUIN 2<strong>02</strong>4<br />

NOM DU FILM : Le deuxième acte<br />

DURÉE : 80 minutes<br />

GENRE : Comédie<br />

RÉALISATEUR : Quentin Dupieux<br />

DEPUIS LE 13 JUIN 2<strong>02</strong>4<br />

NOM DU FILM : Vice-versa 2<br />

DURÉE : 96 minutes<br />

GENRE : Animation, Familial,<br />

Drame, Aventure, Fantastique<br />

RÉALISATEUR : Kelsey Mann<br />

PAYS : États-Unis<br />

PROJECTIONS :<br />

Casablanca : Mégarama<br />

Marrakech : Mégarama, Le Colisée<br />

Rabat : Mégarama, CinéAtlas<br />

Tanger : Mégarama<br />

Fès : Mégarama<br />

El Jadida : CinéAtlas<br />

82 Maroc / <strong>Juin</strong>-Juillet 2<strong>02</strong>4


DEPUIS LE 13 JUIN 2<strong>02</strong>4<br />

RÉALISATEUR : Michael Sarnoski<br />

PAYS : États-Unis<br />

PROJECTIONS :<br />

Casablanca : Mégarama<br />

Marrakech : Mégarama<br />

Rabat : Mégarama<br />

Tanger : Mégarama<br />

Fès : Mégarama<br />

Casablanca : Mégarama<br />

Marrakech : Mégarama<br />

Rabat : Mégarama<br />

Tanger : Mégarama<br />

Fès : Mégarama<br />

El Jadida : CinéAtlas<br />

Rabat : Mégarama<br />

Tanger : Mégarama<br />

Fès : Mégarama<br />

INFOS PRATIQUES<br />

NOM DU FILM : Welad Rizk 3<br />

DURÉE : 120 minutes<br />

GENRE : Comédie, Action<br />

RÉALISATEUR : Tareq El Erya<br />

PAYS : Egypte<br />

PROJECTIONS :<br />

Casablanca : Mégarama<br />

Marrakech : Mégarama<br />

Rabat : Mégarama<br />

Tanger : Mégarama<br />

Fès : Mégarama<br />

DEPUIS LE 28 JUIN 2<strong>02</strong>4<br />

DÈS LE 17 JUILLET 2<strong>02</strong>4<br />

DEPUIS LE 19 JUIN 2<strong>02</strong>4<br />

NOM DU FILM : The bikeriders<br />

DURÉE : 116 minutes<br />

GENRE : Crime, Drame<br />

RÉALISATEUR : Jeff Nichols<br />

PAYS : États-Unis<br />

PROJECTIONS :<br />

Casablanca : Mégarama<br />

Marrakech : Mégarama<br />

Rabat : Mégarama, CinéAtlas<br />

Tanger : Mégarama<br />

Fès : Mégarama<br />

El Jadida : CinéAtlas<br />

DEPUIS LE 26 JUIN 2<strong>02</strong>4<br />

NOM DU FILM : Sans un bruit :<br />

jour 1<br />

DURÉE : 99 minutes<br />

GENRE : Horreur, Science-Fiction,<br />

Thriller<br />

NOM DU FILM : Le comte de<br />

Monte-Cristo<br />

DURÉE : 173 minutes<br />

GENRE : Aventure, Histoire<br />

RÉALISATEURS : Alexandre de<br />

La Patellière, Matthieu Delaporte<br />

PAYS : France<br />

PROJECTIONS :<br />

Casablanca : Mégarama<br />

Marrakech : Mégarama<br />

Rabat : Mégarama,<br />

Tanger : Mégarama<br />

Fès : Mégarama<br />

DÈS LE 03 JUILLET 2<strong>02</strong>4<br />

NOM DU FILM : Moi, moche et<br />

méchant 4<br />

DURÉE : 94 minutes<br />

GENRE : Animation, Familial,<br />

Comédie, Aventure<br />

RÉALISATEUR : Chris Renaud<br />

PAYS : États-Unis<br />

PROJECTIONS :<br />

NOM DU FILM : Twisters<br />

DURÉE : 122 minutes<br />

GENRE : Action, Aventure, Drame<br />

RÉALISATEUR : Lee Isaac Chung<br />

PAYS : États-Unis<br />

PROJECTIONS :<br />

Casablanca : Mégarama<br />

Marrakech : Mégarama<br />

Rabat : Mégarama<br />

Tanger : Mégarama<br />

Fès : Mégarama<br />

DÈS LE 17 JUILLET 2<strong>02</strong>4<br />

NOM DU FILM : Garfield, héros<br />

malgré lui<br />

DURÉE : 101 minutes<br />

GENRE : Animation, Comédie,<br />

Familia<br />

RÉALISATEUR : Mark Dindal<br />

PAYS : États-Unis<br />

PROJECTIONS :<br />

Casablanca : Mégarama<br />

Marrakech : Mégarama<br />

<strong>Juin</strong>-Juillet 2<strong>02</strong>4 / Maroc<br />

83


DOSSIER PRO<br />

LA RELATION<br />

TUMULTUEUSE<br />

ENTRE CINÉASTES<br />

ET CRITIQUES<br />

La plupart des cinéastes répondent immédiatement<br />

que les critiques de cinéma sont indispensables.<br />

Mais quand on les presse d’approfondir leur<br />

appréciation, des qualificatifs désobligeants surgissent.<br />

Les critiques de cinéma seraient incultes, désinvoltes,<br />

malveillants, intéressés...<br />

DOSSIER RÉALISÉ PAR REDA K. HOUDAÏFA<br />

CRÉDIT : <strong>BOXOFFICE</strong> MAROC<br />

Une critique se présente comme une analyse aiguisée, un<br />

jugement éclairé porté sur une œuvre. Elle permet de<br />

cerner les points forts et les points faibles d’un film.<br />

84 Maroc / <strong>Juin</strong>-Juillet 2<strong>02</strong>4


CRÉDIT : <strong>BOXOFFICE</strong><br />

Lieu de jonction entre l’information, supposée<br />

objective, et l’opinion, intrinsèquement<br />

subjective, la critique s’applique<br />

à remplir cette double fonction :<br />

inspirer aux lecteurs le désir de voir un film,<br />

leur éviter de voir tel autre, tout en les renseignant.<br />

Immense responsabilité que les<br />

critiques entendent assumer pleinement,<br />

librement, fermement.<br />

Pendant que les créateurs mettent en<br />

avant une conception distincte. Toute<br />

bonne critique, clament-ils, est descriptive,<br />

parce que le rôle du critique est exclusivement<br />

un rôle d’information. S’il s’aventure<br />

hors de ce territoire, il s’engage dans<br />

un terrain glissant où il risque de laisser<br />

des plumes.<br />

Un critique, nous disait un réalisateur en<br />

vue, doit être un metteur en lumière, jamais<br />

un metteur en ombre. Et de nous citer Jean-<br />

Louis Bory, qui possédait ce don inestimable<br />

de s’enthousiasmer et de savoir faire partager<br />

ses passions. Rares sont nos critiques,<br />

ajoute notre interlocuteur, qui sont à même<br />

d’aimer et de défendre ce qu’ils aiment. La<br />

plupart s’enferrent dans le dénigrement<br />

systématique, la démolition obstinée, la formule<br />

manière incendiaire. En bref, la critique<br />

s’exerce surtout de manière négative.<br />

Le critique ne se contente pas de partager son ressenti. Il<br />

étaye son opinion par une analyse fouillée, s’appuyant sur des<br />

éléments concrets et des outils d’analyse rigoureux.<br />

Un mauvais accueil critique influerait-il sur<br />

la carrière d’un film ? Sur ce point essentiel,<br />

les cinéastes s’accordent à penser<br />

que non. La critique n’aurait, selon eux,<br />

aucun effet ni positif ni négatif sur le destin<br />

d’une œuvre. L’unanimité ne suffit pas<br />

à faire marcher un film si celui-ci ne bénéficie<br />

pas d’un lancement publicitaire, la<br />

diatribe ne saurait desservir un film efficacement<br />

mis en place.<br />

Une interrogation affleure : « Pourquoi les réalisateurs<br />

sont-ils tant sensibles à la presse ? ».<br />

Par narcissisme, tout d’abord. En choisissant<br />

de révéler sa création, alors que personne ne<br />

l’y a contraint, le créateur se soumet à l’opinion<br />

d’autrui. Celle-ci lui importe grandement,<br />

question d’égo.<br />

EN CHOISISSANT DE RÉVÉLER SA<br />

CRÉATION, ALORS QUE PERSONNE NE L’Y<br />

A CONTRAINT, LE CRÉATEUR SE SOUMET<br />

À L’OPINION D’AUTRUI<br />

<strong>Juin</strong>-Juillet 2<strong>02</strong>4 / Maroc<br />

85


DOSSIER PRO<br />

CRÉDIT : FICAM<br />

Si l’expression d’une opinion sur un film est accessible à tous, le<br />

métier de critique requiert des compétences et un savoir-faire<br />

spécifiques. Il ne suffit pas d’apprécier ou de ne pas apprécier une<br />

œuvre pour en proposer une analyse critique de qualité.<br />

Narcissisme, mais surtout enjeu. L’image du<br />

metteur en scène, celle qu’en donne la critique,<br />

demeure auprès des guichets de<br />

financement hyperdéterminante pour la suite<br />

d’une carrière. Certes, les critiques ne contribuent<br />

nullement au succès d’un film, il n’en<br />

demeure pas moins qu’ils apportent leur<br />

pierre à la notoriété d’un auteur. Ce qui n’est<br />

pas négligeable.<br />

Un fossé entre critiques et spectateurs<br />

Une certitude acquise : les goûts des critiques<br />

diffèrent radicalement de ceux des<br />

spectateurs. Les uns, engoncés dans les<br />

préjugés théoriques et les querelles d’école,<br />

ne jurent que par des « œuvres », les autres<br />

se précipitent sur un cinéma qui parle d’eux,<br />

se gavent d’images qui ne sont pas coupées<br />

de leur vie, se délectent de mots qui<br />

sont les leurs. Les premiers vitupèrent « ce<br />

terrible appel vers le bas que constitue le<br />

goût du public », lequel fait bon marché de<br />

leurs jugement et s’en va applaudir des deux<br />

mains ce qu’ils ont descendu en flammes.<br />

De là à conclure que la critique ne sert à<br />

rien, ou comme se plaît à dire un critique,<br />

reprenant le mot d’André Bazin, que l’essentiel<br />

du plaisir que lui procure la critique<br />

provient justement de l’inutilité de cette pratique,<br />

il n’y a qu’un pas que nous nous garderons<br />

de franchir. Poser péremptoirement<br />

leur inutilité reviendrait à prétendre que le<br />

langage cinématographique est si limpide<br />

qu’il pourrait faire l’économie d’un décryptage.<br />

Cela signifierait également que le<br />

cinéma marocain, longtemps mis sous l’éteignoir,<br />

aurait eu sa place au soleil sans l’action<br />

généreuse et militante de la critique<br />

dans les années soixante et soixante-dix.<br />

Des auteurs comme Tazi, Noury, Lagtaa,<br />

Chraibi.... aujourd’hui reconnus, auraient-ils<br />

émergé de l’anonymat dans lequel ont les<br />

confinait, sans la contribution de la presse ?<br />

Des distributeurs se seraient-ils intéressés<br />

à des jeunes comme Nabil Ayouch, Nour-Eddine<br />

Lakhmari, Faouzi Bensaïdi... tous créateurs<br />

d’œuvres qui n’appartiennent pas au<br />

courant dominant, si les critiques n’avaient<br />

pas attiré l’attention sur eux ?●<br />

86 Maroc / <strong>Juin</strong>-Juillet 2<strong>02</strong>4


SAID EL MAZOUARI :<br />

"LA CRITIQUE PEUT<br />

FACILITER L’ACCÈS<br />

DU FILM AU PUBLIC"<br />

Contrairement aux apparences, le rôle du critique cinématographique est<br />

plus essentiel que jamais. Comme le souligne le réalisateur et scénariste Saâd<br />

Chraibi : « La critique cinématographique se nourrit du cinéma autant que le cinéma<br />

se nourrit de la critique ». Tel est aussi notre avis, et nous nous interrogeons sur le<br />

point de vue des critiques eux-mêmes. De fait, nous avons choisi de mettre en avant<br />

l’analyse de Said El Mazouari, critique de cinéma, pour l’intérêt qu’elle présente.<br />

Quel est le rôle du critique ?<br />

La critique cinématographique joue un rôle<br />

essentiel et tridimensionnel : Primo, informer<br />

le public : La critique a pour mission première<br />

de tenir le spectateur informé sur l’actualité<br />

cinématographique. Cela inclut les<br />

sorties de films, la programmation des salles,<br />

des informations sur le casting et la fiche<br />

technique, ainsi que la couverture des festivals.<br />

Ce travail contribue à maintenir le<br />

cinéma vivant dans la vie des spectateurs<br />

et à leur fournir les outils nécessaires pour<br />

choisir les films qu’ils souhaitent voir.<br />

CRÉDIT : MUSTAPHA RAZI / <strong>BOXOFFICE</strong> MAROC<br />

Secundo, prescrire et guider : Le second<br />

rôle de la critique est de prescrire, c’est-àdire<br />

de donner son avis sur les films. Il s’agit<br />

soit de recommander un film au spectateur,<br />

en argumentant son choix, soit de le déconseiller,<br />

toujours en justifiant son opinion.<br />

Cette prescription éclairée permet au spectateur<br />

de se forger son propre jugement et<br />

de faire ses choix en connaissance de cause.<br />

La critique devient ainsi un guide précieux<br />

dans le vaste paysage cinématographique.<br />

Tertio, analyser et décrypter : Enfin, la critique<br />

a pour vocation d’analyser, c’est-à-dire<br />

d’aller au-delà des simples opinions pour<br />

décrypter les films en profondeur. Il s’agit<br />

d’examiner le discours des films, leurs enjeux,<br />

leurs propos et les intentions du réalisateur.<br />

Cette analyse approfondie permet d’éclairer<br />

les tenants et les aboutissants d’une<br />

œuvre et d’en comprendre les impacts sur<br />

le spectateur. C’est généralement l’apanage<br />

Said El Mazouari animant une rencontre au dernier Festival international de<br />

cinéma d’animation de Meknès (FICAM).<br />

<strong>Juin</strong>-Juillet 2<strong>02</strong>4 / Maroc<br />

87


DOSSIER PRO<br />

des médias spécialisés, tels que les revues<br />

cinématographiques ou les suppléments<br />

dédiés au cinéma, car elle nécessite un<br />

espace d’expression conséquent.<br />

Comment voyez-vous l’interaction entre<br />

les critiques de cinéma et les cinéastes ?<br />

La relation entre critiques et cinéastes au<br />

Maroc est souvent complexe et tendue. Les<br />

torts sont partagés des deux côtés. D’un<br />

côté, certains critiques dépassent parfois<br />

leur rôle en adoptant un ton moralisateur visà-vis<br />

des cinéastes. Ils oublient que leur rôle<br />

premier est d’informer et d’analyser, et non<br />

de dicter des leçons. De l’autre côté, certains<br />

cinéastes ne comprennent pas toujours<br />

le rôle de la critique. Ils prennent les critiques<br />

négatives trop personnellement et refusent<br />

de les accepter comme une opportunité de<br />

réflexion et d’amélioration.<br />

Il est pourtant essentiel que critiques et<br />

UN DIALOGUE OUVERT ET RESPECTUEUX<br />

ENTRE CRITIQUES ET CINÉASTES EST<br />

INDISPENSABLE POUR LE DÉVELOPPEMENT<br />

DU CINÉMA MAROCAIN<br />

cinéastes puissent établir un dialogue<br />

constructif autour des films. Chacun a le droit<br />

d’exprimer son opinion, à condition qu’elle<br />

soit argumentée et respectueuse.<br />

J’aime parler de critique argumentée plutôt<br />

que de critique constructive. En effet, la<br />

notion de cette dernière est souvent floue<br />

et peut être utilisée pour justifier des propos<br />

blessants ou dénués de sens. Une critique<br />

argumentée est une critique qui s’adresse à<br />

l’œuvre et non à la personne. Elle doit être<br />

étayée par des arguments précis et ne doit<br />

pas tomber dans l’attaque personnelle.<br />

Un dialogue ouvert et respectueux entre critiques<br />

et cinéastes est indispensable pour le<br />

développement du cinéma marocain. En<br />

acceptant la critique et en en tirant des leçons,<br />

les cinéastes peuvent améliorer leurs œuvres<br />

et proposer un cinéma de qualité au public.<br />

Certains critiques sont capables d’apprécier<br />

et de soutenir ce qu’ils aiment, mais<br />

parfois ils adoptent une approche de dénigrement<br />

et de démolition. La critique est<br />

parfois exercée de manière négative…<br />

Comme je l’ai mentionné précédemment,<br />

certains critiques adoptent une approche<br />

Entouré d’artistes passionnés, Said El Mazouari dirigeait avec<br />

enthousiasme un des « cafés à la menthe » du FICAM 2<strong>02</strong>4.<br />

88 Maroc / <strong>Juin</strong>-Juillet 2<strong>02</strong>4


Said El Mazouari est aussi le Directeur Général de la Commission Saoudienne du film.<br />

basée sur le dénigrement et l’attaque personnelle.<br />

Ils formulent des jugements non<br />

argumentés souvent pour masquer leur<br />

manque d’arguments. De plus, leurs textes<br />

manquent de profondeur et d’analyse.<br />

Ce type de critique, souvent virulent et gratuit,<br />

vise à décrédibiliser le film plutôt qu’à<br />

l’analyser de manière constructive. Il est<br />

important de souligner que ce type de comportement<br />

est nuisible à la fois pour la critique<br />

et pour la création cinématographique.<br />

A l’inverse, certains réalisateurs refusent<br />

catégoriquement toute critique négative,<br />

même si elle est constructive, argumentée<br />

et étayée par des exemples concrets. Ils qualifient<br />

toute critique négative de leur film de<br />

dénigrement ou de critique frustrée.<br />

Cette attitude d’intolérance à la critique est<br />

un frein au progrès car elle empêche les<br />

cinéastes de prendre du recul sur leur travail<br />

et de l’améliorer.<br />

Il est indispensable que critiques et cinéastes<br />

adoptent une approche constructive basée<br />

sur le dialogue, le respect et l’honnêteté.<br />

Cela implique une humilité de la part des<br />

deux parties, permettant de trouver un terrain<br />

d’entente et d’engager un dialogue<br />

fructueux.<br />

L’entretien peut être un outil précieux pour<br />

favoriser ce dialogue. En effet, il permet aux<br />

critiques et aux cinéastes de défendre leurs<br />

points de vue de manière argumentée et<br />

respectueuse, tout en écoutant attentivement<br />

les arguments de l’autre.<br />

Ce type d’échange peut parfois aboutir à<br />

une troisième vérité qui n’est ni celle du critique<br />

ni celle du cinéaste, mais se situe entre<br />

les deux. Cela permet à chaque partie de<br />

grandir et de progresser grâce à la confrontation<br />

d’idées différentes.<br />

Malheureusement, le Maroc a connu un<br />

rétrécissement considérable de l’espace<br />

dédié à la critique cinématographique ces<br />

dernières années. Cet espace, autrefois<br />

essentiel pour l’information, la prescription<br />

et l’analyse, s’est réduit comme peau de<br />

chagrin. Depuis les années 90, les suppléments<br />

cinéma dans les journaux et les<br />

revues ont progressivement disparu, privant<br />

le public d’une analyse approfondie et<br />

éclairée des films.<br />

Si l’information reste relativement accessible,<br />

la prescription et l’analyse sont devenues<br />

rares, voire inexistantes. Cette situation est<br />

regrettable car elle prive le public d’un outil<br />

précieux pour naviguer dans le monde du<br />

cinéma et faire des choix éclairés.<br />

Un mauvais accueil critique influerait-il<br />

sur la carrière d’un film ?<br />

L’influence de la critique sur le destin d’un<br />

film est un sujet souvent débattu. Si l’on<br />

entend par « influencer » le pouvoir de faire<br />

basculer la carrière d’un film, il est vrai que<br />

cela est devenu beaucoup plus difficile,<br />

voire impossible, dans le monde actuel.<br />

En Occident, où la tradition de la critique<br />

cinématographique est plus ancrée et les<br />

salles de cinéma plus développées, l’impact<br />

d’un critique sur le succès commercial d’un<br />

film grand public est généralement limité.<br />

Cela s’explique par la multitude de sources<br />

d’information et d’avis auxquels les spectateurs<br />

ont accès, réduisant ainsi l’influence<br />

d’un seul critique.<br />

Cependant, la critique peut encore jouer un<br />

rôle important dans la réception d’un film<br />

d’auteur. En effet, le succès de ces films<br />

repose souvent plus sur l’estime critique<br />

que sur le nombre d’entrées en salles.<br />

Une critique positive d’un film d’auteur, surtout<br />

si elle émane d’un critique influant dans<br />

le milieu cinématographique, peut attirer<br />

l’attention sur un cinéaste débutant.<br />

Ainsi, la critique peut faciliter l’accès du film<br />

au public et contribuer à son succès.●<br />

<strong>Juin</strong>-Juillet 2<strong>02</strong>4 / Maroc<br />

89


UNE SALLE, UNE HISTOIRE<br />

LES DEUX VIES<br />

DU CINÉ ALCAZAR<br />

Initialement inauguré comme théâtre, le cinéma Alcazar a brillé de toute sa<br />

splendeur à Tanger, avant de connaitre une période sombre qui l’a condamnée à fermer<br />

ses portes. Le cinéma dont la façade a figuré sur le film « The Sheltering Sky » de Bernardo<br />

Bertolucci, renait de ses cendres en 2<strong>02</strong>2 pour redevenir un havre de paix pour les<br />

cinéphiles. Retour sur les deux vies d’une salle emblématique de la ville du Détroit.<br />

PAR SALMA HAMRI - CRÉDIT PHOTOS : ALEXANDRE CHAPLIER - <strong>BOXOFFICE</strong> MAROC<br />

Érigé au cœur de Tanger, entre le jardin<br />

de la Mendoubia et la tombe d’Ibn<br />

Battuta, le ciné Alcazar a été fondé en<br />

1913 par un commerçant juif d’origine andalouse<br />

qui envisageait cet espace comme un<br />

centre de divertissement pour les habitants<br />

du centre-ville. Le Cinéma Alcazar (initialement<br />

Teatro Alcazar) a d’abord été un théâtre<br />

avant de devenir une des premières salles<br />

de cinéma au Maroc.<br />

La salle a d’ailleurs accueilli<br />

de nombreuses troupes<br />

de théâtre mais aussi<br />

des chanteurs de<br />

renom. En 1917, afin de concurrencer deux<br />

salles de cinéma qui avaient ouvert leurs<br />

portes à quelques mètres du Teatro Alcazar<br />

(le Capitol et l’American Cinéma), les propriétaires<br />

décident de transformer cet<br />

espace en cinéma. Le Teatro Alcazar devint<br />

ainsi le Ciné Alcazar.<br />

Doté de deux entrées distinctes, l’une permettant<br />

d’accéder aux loges et au balcon<br />

et l’autre à l’orchestre, le cinéma pouvait<br />

accueillir jusqu’à 700 spectateurs. On y<br />

projetait dans un premier temps des films<br />

muets et les images étaient accompagnées<br />

par la musique d’un pianiste qui jouait derrière<br />

l’écran.<br />

Des pellicules inédites y étaient montrées,<br />

ainsi que certaines premières images cinématographiques<br />

en couleurs dans les<br />

années 1930, relatent des habitués<br />

du cinéma. Les années suivantes,<br />

le ciné Alcazar<br />

s’est distingué par sa<br />

programmation<br />

éclectique, attirant<br />

des films internationaux de tous genres.<br />

« Cette petite salle, malgré sa capacité limitée,<br />

était devenue un lieu incontournable<br />

de la vie artistique tangéroise, offrant aux<br />

jeunes un précieux accès au cinéma mondial<br />

et une initiation aux principes de base<br />

du septième art », nous assure Aïcha Msaidi,<br />

la vice-présidente de l’Association TanjAflam,<br />

qui assure actuellement la gestion du cinéma<br />

Alcazar,<br />

Dans les années 30, malgré l’avènement de<br />

cinémas offrant une capacité plus importante,<br />

notamment le Rex (Cinéma Rif), le<br />

Roxy, le Goya et le Mauritania, la popularité<br />

du Ciné Alcazar resta intacte. Il fut même le<br />

cinéma le plus populaire de la ville, « réputé<br />

pour la qualité de ses projections,<br />

toutes en langue espagnole.<br />

« Le ticket d’entrée coûtait<br />

60 centimes,<br />

90 Maroc / <strong>Juin</strong>-Juillet 2<strong>02</strong>4


et il y avait toujours des vendeurs de limonades<br />

et un agent de police dans la salle »,<br />

précisent avec nostalgie les habitués de<br />

cette salle de cinéma à l’époque.<br />

En 1945 le bâtiment fut racheté par Mimoune<br />

Cohen, un homme d’affaires tangérois qui<br />

y a effectué des travaux pour améliorer l’intérieur<br />

et en faire l’une des salles les plus<br />

importantes dans la zone sous administration<br />

espagnole. Toutefois, dans les années<br />

80, le ciné Alcazar commence malgré lui à<br />

perdre de son éclat. Progressivement délaissée,<br />

la salle a été contrainte de fermer ses<br />

portes en 1993, plongeant ainsi dans une<br />

longue période d’oubli.<br />

une deuxième vie pour le ciné Alczar, où l’ancien et le nouveau se complètent harmonieusement.<br />

En 2010, lors de la 11e édition du Festival<br />

National du Film de Tanger, « une lueur d’espoir<br />

surgit lorsque Nour Eddine Saïl, à<br />

l’époque directeur du Centre Cinématographique<br />

Marocain (CCM) et autrefois spectateur<br />

assidu de l’Alcazar, dévoila un projet<br />

de restauration ambitieux », explique la<br />

vice-présidente de l’Association TanjAflam.<br />

Grâce à un investissement de huit millions<br />

de dirhams, soutenu par la Wilaya de la<br />

région Tanger-Tétouan Al-Hoceima, le Ministère<br />

de la Jeunesse et de la Culture, ainsi<br />

que l’Agence pour le Développement des<br />

Provinces du Nord, le cinéma a été entièrement<br />

rénové avec comme ligne directrice<br />

: « moderniser les installations, tout en préservant<br />

le style architectural mauresque distinctif<br />

du bâtiment ».<br />

Le 26 mars 2<strong>02</strong>2, le ciné Alcazar entame<br />

Ancien projecteur à bobines, conservé à l'entrée du cinéma.<br />

AVEC UNE CAPACITÉ DE 1 500<br />

PLACES, IL RIVALISAIT EN CONCEPTION<br />

ET EN CONFORT AVEC LES PLUS<br />

GRANDS CINÉMAS DU MONDE<br />

une deuxième vie où l’ancien et le nouveau<br />

se complètent harmonieusement. A l’entrée<br />

de la salle de cinéma, un projecteur de film<br />

classique est exposé avec de vieilles affiches<br />

de film, qui servent de rappel nostalgique<br />

de l’histoire du cinéma. De nouveaux sièges<br />

élégants avec un tissu bleu et des accoudoirs<br />

en bois clair ont été installés créant<br />

une atmosphère moderne au côté du mur<br />

de pierre conservé qui ajoute un aspect rustique<br />

et historique à l’espace.<br />

Désormais, le cinéma Alcazar héberge un<br />

projet éducatif et culturel visant principalement<br />

à développer la sensibilité des enfants<br />

et des jeunes à l’image. « Ce projet, géré<br />

avec passion par l’association Tanja Films,<br />

permet au Cinéma Alcazar de continuer à<br />

briller comme un joyau historique, veillant<br />

méticuleusement à son rayonnement culturel<br />

», conclut notre interlocutrice.●<br />

<strong>Juin</strong>-Juillet 2<strong>02</strong>4 / Maroc<br />

91


STREAMING/VOD<br />

THE BEAR<br />

UNE SAISON 3 AUX FOURNEAUX DE DISNEY+<br />

LA CHRONIQUE<br />

DES BRIDGERTON,<br />

SAISON 3, PARTIE 2<br />

Autre temps fort du mois de juin, la suite tant<br />

attendue de La Chronique des Bridgerton. Après<br />

quatre premiers épisodes dévoilés au mois de<br />

mai, la suite de la saison 3 de La Chronique des<br />

Bridgerton sera disponible à partir du 13 juin sur<br />

Netflix, pour une partie 2 très attendue.<br />

La première partie de la troisième saison a<br />

enregistré 45,1 millions de vues lors de ses 4<br />

premiers jours de diffusion. C’est en effet l’une<br />

des séries les plus vues de l’histoire de Netflix,<br />

et en quelques semaines de la diffusion de sa<br />

première saison, la série adaptée des romans<br />

de l’Américaine Julia Quinn et produite par<br />

Shonda Rhimes (à qui l’on doit notamment<br />

Grey’s Anatomy et Scandal) est devenue<br />

un phénomène.●<br />

Forte d’un succès critique et commercial,<br />

The Bear, fait son retour pour une troisième<br />

saison de huit épisodes qui sera<br />

diffusée à partir du 17 <strong>juillet</strong> sur Disney+.<br />

Une saison 4 a déjà été confirmée et<br />

est en cours de tournage.<br />

Cette nouvelle saison continuera de<br />

suivre les péripéties de Carmy, un jeune<br />

chef cuisinier issu du monde de la gastronomie<br />

qui rentre à Chicago pour gérer<br />

la sandwicherie familiale après le suicide<br />

de son frère.<br />

La saison 2 s’achevait sur l’ouverture<br />

du nouveau restaurant de Carmy et son<br />

équipe, Dans The Bear saison 3, Carmy,<br />

Sydney (Ayo Edebiri) et Richie (Ebon<br />

Moss-Bachrach) ont un seul objectif,<br />

celui de hisser leur restaurant gastronomique<br />

au sommet de la scène culinaire<br />

tout en affrontant leurs propres démons.<br />

Christopher Storer reste le showrunner<br />

du show pour cette troisième saison. Il<br />

réalisera lui-même plusieurs épisodes,<br />

aux côtés de l’actrice Ayo Edebiri qui<br />

s’essayera à la réalisation sur quelques<br />

épisodes, avait déclaré Storer.<br />

The Bear est une des séries phénomène<br />

de ces dernières années et celle qui<br />

engrange chaque année de multiples<br />

récompenses lors des cérémonies de<br />

remise de prix, aux Golden Globes, aux<br />

Critic Choices et aux Emmy Awards.●<br />

HOUSE OF THE DRAGON,<br />

DU GRAND SPECTACLE<br />

SUR MAX DEPUIS LE<br />

17 JUIN<br />

House of the Dragon, la première<br />

série dérivée de Game of Thrones,<br />

a débarqué sur Max (anciennement<br />

HBO Max) le 17 juin, avec une saison<br />

2 événement. Lancée le 1 er août 2<strong>02</strong>2<br />

aux Etats-Unis, la série s’intéresse à<br />

l’histoire de la dynastie Targaryen.<br />

Ce spin-off avait battu des records<br />

d’audiences dès la sortie de son<br />

premier épisode, ce qui a conforté<br />

la plateforme de streaming à<br />

commander une saison 2 dès le mois<br />

d’août 2<strong>02</strong>2. La saison 2 de House<br />

of the Dragon s’est dévoilée avec<br />

une première bande-annonce mise<br />

en ligne en mai.<br />

Maintenant que la série a raconté<br />

les origines du conflit qui oppose les<br />

clans Targaryen et Hightower, cette<br />

nouvelle saison évolue autour d’un<br />

jeu de pouvoir entre les Verts et les<br />

Noirs. Le créateur de la série confie<br />

d’ailleurs avoir concocté du grand<br />

spectacle, promettant deux des plus<br />

grosses batailles de l’histoire de<br />

la franchise.●<br />

92 Maroc / <strong>Juin</strong>-Juillet 2<strong>02</strong>4


LIRE, VOIR ET ÉCOUTER<br />

SPECTACLE<br />

“NOSTALGIA TOUR”<br />

LIVRE<br />

L’ANATOMIE DU<br />

SCÉNARIO, NOUVELLE<br />

ÉDITION<br />

Ecrire un scénario qui tient la route, et qui<br />

aura peut être la chance de se transformer<br />

en film ne s’improvise pas. Dans L’anatomie<br />

du scénario John Truby nous présente sa<br />

bible pour réussir son scénario. Sa méthode<br />

unique nous fait entrer dans les secrets de<br />

fabrication de ce qui constitue la condition<br />

première de la réussite d’un film : une bonne<br />

histoire, et nous guide pas à pas dans la<br />

construction des personnages, de l’intrigue,<br />

de l’univers du récit et des dialogues.●<br />

* Disponible en précommande chez Livremoi.ma.<br />

Les génériques de Dragon Ball, Pokémon,<br />

ou encore Captain Majid, n’ont aucun<br />

secret pour vous? Le temps d’une soirée,<br />

revivez les plus belles musiques de dessins<br />

animés et de films qui ont bercé votre<br />

enfance. Interprété par Rasha Rizk et le<br />

compositeur Tarek alarabi tourgane, le<br />

PODCAST<br />

SALAM CINÉMA<br />

tout joué en compagnie de l’Orchestre<br />

interculturel du Maroc sous la direction<br />

du chef Hamza Amazgar et un chœur<br />

dirigé par le chef Idriss Lamarti. À Casablanca<br />

le 28 <strong>Juin</strong>, à El Jadida le 6 Juillet<br />

et à Marrakech le 13 Juillet.●<br />

* Plus d’informations sur Guichet.ma.<br />

Dans Salam Cinéma, Mohamed Tarik El Hajjam, se livre sur les films qui l’ont marqués le<br />

plus. On y découvre des critiques aussi juste que profonde de Perfect Days le dernier Wim<br />

Wenders, ou encore le La La Land de Damien Chazelle. Chaque épisode est une invitation<br />

à redécouvrir les films sous un nouvel angle, enrichi par des anecdotes personnelles et<br />

des analyses poussées. Sur Spotify, le podcast se vit différemment, car Tarik y invite à<br />

chaque épisode un proche pour parler du film qui l’a marqué le plus. Les discussions sont<br />

souvent empreintes de nostalgie, mais aussi remplies de messages inspirants qui résonnent<br />

longtemps après l’écoute.●<br />

* Salam Cinéma sur Instagram et Spotify.<br />

94 Maroc / <strong>Juin</strong>-Juillet 2<strong>02</strong>4


FINAL<br />

CUT<br />

ALI RGUIGUE<br />

Ali Rguigue, Directeur Général des studios Artcoustic<br />

spécialisés dans la 2D, joue un rôle central dans la<br />

production, la promotion et la formation dans le domaine<br />

de l’animation au Maroc. Nous l’avons rencontré au FICAM.<br />

INTERVIEW MENÉE PAR REDA K. HOUDAÏFA<br />

CRÉDIT PHOTO : ALEXANDRE CHAPLIER - <strong>BOXOFFICE</strong> MAROC<br />

Pitch nous ton dernier projet ...<br />

La réalisation de Hikayat wa 3ibar s’est avérée<br />

être une entreprise particulièrement ardue<br />

pour plusieurs raisons. Tout d’abord, l’équipe<br />

n’avait pas encore finalisé le concept de la<br />

série animée. Ils travaillaient simultanément<br />

sur trois courts métrages distincts : Jenb<br />

Al Hayt, un projet axé sur les influenceurs,<br />

et 3ibra, une série éducative pour les<br />

enfants. C’est ce dernier projet qui a servi<br />

d’inspiration pour Hikayat wa 3ibar.<br />

L’un des principaux<br />

obstacles rencontrés<br />

par l’équipe ...<br />

La scénarisation.<br />

Chaque épisode, distinct<br />

et mettant en<br />

scène des personnages<br />

différents, devait<br />

être soigneusement élaboré.<br />

De plus, les processus<br />

d’animation, bien plus<br />

complexes et différents de<br />

ceux du live-action, imposaient<br />

des contraintes supplémentaires.<br />

La complexité du pitch, l’inexpérience<br />

de l’équipe en matière de production télévisuelle,<br />

la composition entièrement marocaine<br />

de l’équipe, la diversité des chartes<br />

graphiques et des univers, l’obligation de<br />

rédiger 30 épisodes dans un délai serré et<br />

avec un budget limité, tous ces facteurs ont<br />

fait de Hikayat wa 3ibar un projet particulièrement<br />

ambitieux.<br />

Ton plus grand défi ?<br />

Lors de la création d’un documentaire animé<br />

sur l’histoire du Maroc pour la plateforme<br />

#AJITFHAM, nous nous sommes confrontés<br />

à un défi particulier : l’absence de portraits<br />

des personnages historiques que nous souhaitions<br />

mettre en lumière. Face à ce manque<br />

d’informations visuelles, nous avons dû adopter<br />

une approche créative et rigoureuse pour<br />

reconstituer leur apparence.<br />

Notre quête nous a menés à explorer diverses<br />

sources, allant des sculptures et des récits<br />

anciens aux descriptions écrites par des<br />

contemporains de ces figures historiques. En<br />

nous basant sur ces témoignages, nous avons<br />

minutieusement reconstitué les traits de ces<br />

personnages, cherchant à capturer leur essence<br />

et à les ramener à la vie pour notre public.<br />

Le dernier film que tu as vu ?<br />

Moroccan Badass Girl, de Hicham Lasri, est<br />

un film qui m’a profondément marqué. En<br />

effet, Hicham a toujours eu cette capacité<br />

à sortir des sentiers battus, tant au niveau<br />

des scénarios que des personnages, proposant<br />

une vision unique et percutante de<br />

la société marocaine.<br />

La dernière fois que tu as pleuré devant<br />

un film ?<br />

Si je n’ai pas ressenti le besoin de pleurer,<br />

ce n’est pas par manque d’émotion, mais<br />

plutôt parce que l’expérience que j’ai vécue<br />

était plus profonde et complexe qu’une<br />

simple tristesse. L’intrigue et le twist final de<br />

Usual Suspects m’ont tellement marqué que<br />

je me suis retrouvé submergé par une vague<br />

d’émotions.<br />

La dernière fois que tu as été déçu<br />

d’un film ?<br />

Je parle du tout dernier film de La Planète<br />

des Singes. J’ai été particulièrement impressionné<br />

par la performance des acteurs…<br />

Cependant, j’ai trouvé l’histoire un peu décevante.<br />

Elle suit une structure assez classique<br />

avec un méchant bien défini et une résolution<br />

prévisible.<br />

La dernière que tu as ri au cinéma ?<br />

C’était en regardant le dernier film de<br />

Hicham Lasri. Ce qui m’a fait rire, ce n’est<br />

pas tant le jeu de Fadoua Taleb, mais<br />

plutôt la façon dont elle était mise en<br />

scène. Il y avait des situations tellement<br />

cocasses et inattendues que je ne<br />

pouvais m’empêcher de rire.<br />

Ta dernière collaboration ?<br />

Pour l’animation, je ne travaille pas directement<br />

avec des acteurs au sens traditionnel<br />

du terme. Or, nous collaborons étroitement<br />

avec des comédiens pour le doublage, afin<br />

qu’ils prêtent leur voix aux personnages et<br />

interprètent leurs dialogues.<br />

Parmi les comédiens avec lesquels j’ai eu le<br />

plaisir de travailler, je peux citer Hamid Choukri<br />

et Sanaa Aassif. J’ai également eu l’occasion<br />

de collaborer avec des comédiens de théâtre<br />

qui ont apporté leur expérience et leur sensibilité<br />

à leurs personnages.●<br />

96 Maroc / <strong>Juin</strong>-Juillet 2<strong>02</strong>4


LE CLAP DE AICHA AKALAY<br />

DE HAUT EN BAS,<br />

LA FABLE DE L’EAU<br />

Qu’est-ce que les gens d’en haut<br />

doivent aux gens d’en bas ? Question<br />

fondamentale qui traverse<br />

l’époque du triomphe du petit entre-soi,<br />

où les valeurs se déclament, mais ne s’incarnent<br />

plus, et où le préjudice le plus<br />

fort est toujours ressenti du même côté,<br />

celui des plus faibles. Le mouvement de<br />

l’eau vient y répondre, de manière implacable,<br />

comme de tout temps. L’eau<br />

s’écoule du haut vers le bas. Des gens<br />

d’en haut, il est attendu une conduite<br />

exemplaire, ce devoir leur incombe pour<br />

prémunir les gens d’en bas des conflits.<br />

Sur les enfants comme sur les adultes,<br />

les fables ont une efficacité redoutable<br />

pour amener à la réflexion, à la prise<br />

de conscience, voire à l’action. La fable<br />

racontée dans le film « Le mal n’existe<br />

pas » du réalisateur japonais Ryūsuke<br />

Hamaguchi, est un enseignement. Elle<br />

est celle de notre époque, donne à<br />

voir le précipice dans lequel l’humanité<br />

se jette et guide vers les ressorts<br />

de notre salut.<br />

D’abord le précipice. Au milieu des majestueux<br />

mélèzes du Japon, dans un îlot de<br />

forêts, Takumi porte sa fille Hana sur le<br />

dos, lui fait deviner les noms d’arbres,<br />

ils hument l’air pur des montagnes et se<br />

laissent apprivoiser par la nature. Venus<br />

de la ville, des communicants rassemblent<br />

les villageois de cet îlot pour<br />

SUR LES ENFANTS COMME SUR<br />

LES ADULTES, LES FABLES ONT UNE<br />

EFFICACITÉ REDOUTABLE<br />

leur présenter un projet de camping glamour<br />

pour citadins en mal de vie sauvage.<br />

La mise en scène est celle d’un<br />

atelier d’écoute et de partage entre les<br />

porteurs d’un projet lucratif et les<br />

modestes gens de cette région reculée.<br />

D’un côté l’acuité et la pertinence des<br />

villageois : « La fosse septique telle que<br />

prévue dans votre projet va contaminer<br />

l’eau du village, le gout de notre soupe<br />

aux nouilles va changer, la capacité de<br />

traitement des eaux usées est prévue<br />

pour un remplissage du camping à 80%<br />

et si le camping est complet, comment<br />

l’eau sera traitée ? Le camping prévu est<br />

sur le passage des cerfs, vos clients<br />

risquent d’être en danger de mort si une<br />

biche est accompagnée de ses faons…<br />

». De l’autre, des communicants ignorants<br />

mais ébranlés, rappelés à l’ordre<br />

par leur employeur et homme d’affaires<br />

aguerri. Cette consultation des villageois<br />

est un exercice de façade, elle a deux<br />

finalités : montrer aux autorités que le<br />

Capital est à l’écoute des gens, et permettre<br />

à ces derniers d’exprimer leur<br />

frustration. Peut-on imaginer d’adapter<br />

ce projet de camping glamour à la lumière<br />

de cette consultation, projet auquel<br />

aucun villageois ne s’oppose franchement<br />

? Non, car derrière ce camping, il<br />

y a une subvention de l’État. Dernier<br />

échelon de ce système qui tourne dans<br />

le vide : censé réguler, protéger, développer,<br />

l’État voit en fait ses leviers d’incitations<br />

renforcer les puissants.<br />

Enfin notre salut. Retrouver le sens de<br />

la vie, qui n’est pas celui de l’argent, en<br />

se souvenant du mouvement de l’eau,<br />

qui s’écoulera toujours de haut en bas,<br />

tant qu’il y en a.●<br />

98 Maroc / <strong>Juin</strong>-Juillet 2<strong>02</strong>4

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