BOXOFFICE - N° 02 / Juin-juillet 2024
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Numéro <strong>02</strong> <strong>02</strong> / / <strong>Juin</strong>-Juillet 2<strong>02</strong>4<br />
DIRECTEUR DE LA PUBLICATION : SOUFIANE SBITI<br />
Le cinéma au Maroc a enfin son magazine<br />
MAROC<br />
<strong>N°</strong><strong>02</strong> / <strong>Juin</strong>-Juillet 2<strong>02</strong>4 . 25DH<br />
LE 22 ÈME<br />
FICAM: SES<br />
MOMENTS<br />
FORTS<br />
LES DEUX<br />
VIES DU CINÉ<br />
ALCAZAR<br />
HICHAM<br />
LASRI<br />
LA<br />
COMÈTE<br />
PUNK
EDITO<br />
MAROC<br />
Directeur de la publication<br />
et de la rédaction<br />
Soufiane Sbiti<br />
Conseiller de la rédaction<br />
Yacine Kaouti<br />
L’ESPOIR DE<br />
FAIRE MIEUX<br />
PAR SOUFIANE SBITI<br />
«Ne pas désespérer ». « Oser<br />
faire des films ». C’est ce<br />
qu’on pourrait retenir de deux<br />
interviews de ce numéro accordées par<br />
des figures incontournables du cinéma au<br />
Maroc : Faouzi Bensaidi et Hicham Lasri.<br />
Un duo, au ton et à la cinématique qui diffèrent,<br />
mais qui se rejoint dans ce que nous<br />
pouvons encore faire dans ce pays : faire<br />
preuve d’un peu plus d’audace dans son<br />
art, tête froide et sur les épaules, se dire<br />
qu’on peut quand<br />
même faire mieux.<br />
Le choix de la facilité<br />
est pour d’aucuns toujours<br />
évident : autant<br />
faire dans le simple, le<br />
sans ambages ni ambition,<br />
qui convient<br />
autant aux partisans du moindre effort<br />
qu’aux critères d’un succès commercial<br />
assuré.<br />
À Bensaidi et Lasri, on doit ce contre-courant<br />
qui rassure : deux cinéastes de leur<br />
temps qui veulent aller plus loin, essayer<br />
autre chose, et peut-être, pourquoi pas,<br />
changer les choses. Le premier vous dira<br />
qu’il le fait pour que ses compatriotes aient<br />
« cet amour pour la beauté », le second<br />
IL Y AURA<br />
TOUJOURS CETTE<br />
VOLONTÉ D’ALLER<br />
PLUS LOIN<br />
vous expliquera qu’il veut que les spectateurs<br />
se questionnent sur le monde qui les<br />
entoure.<br />
C’est que dans un pays, mu par sa diversité<br />
et dont les habitants tâtonnent encore<br />
pour trouver des terrains d’entente, il y<br />
aura toujours cette volonté d’aller plus loin,<br />
de vouloir, non pas que briser des tabous,<br />
mais ouvrir de nouvelles brèches.<br />
L’ouverture de brèches ne devrait à aucun<br />
moment être perçue<br />
comme étant une fragilité<br />
: elle est là pour<br />
nous rassurer qu’un<br />
autre avenir est possible,<br />
que de nouveaux<br />
horizons pourront toujours<br />
être présentés,<br />
aussi bien à nous qu’à<br />
ceux qui viendront après.<br />
Oser faire mieux, c’est vouloir libérer le<br />
Marocain en considérant qu’il méritera toujours<br />
ce qu’il y a de mieux. Un bon film qui<br />
le provoque, le pousse dans ses derniers<br />
retranchements et l’interpelle, vaudra toujours<br />
mieux qu’un film qui ne sera là que<br />
pour faire passer un bon moment. Autrement<br />
dit, cinéastes, osez faire du bruit. Du<br />
vacarme naîtra forcément quelque chose.●<br />
Rédaction<br />
Salma Hamri<br />
Reda K. Houdaïfa<br />
Chronique<br />
Aïcha Akalay<br />
Photos<br />
Alexandre Chaplier<br />
MAP<br />
Maquette<br />
Pulse Media<br />
Directeur artistique<br />
Mohamed Mhannaoui<br />
Maquettistes<br />
Ezzoubair Elharchaoui<br />
Zineb Azeddine<br />
Direction générale<br />
Fatima Zahra Lqadiri<br />
fz@storyandbrands.com<br />
Régie publicitaire<br />
Story & Brands<br />
Impression<br />
Les imprimeries du Matin<br />
Distribution<br />
Sapress<br />
Remerciements<br />
American Art Center<br />
FICAM<br />
FICIC<br />
Les cinémas Mégarama<br />
La cinémathèque de Tanger<br />
Mauritania de Tanger<br />
Le Colisée de Marrakech<br />
<strong>BOXOFFICE</strong> MAROC<br />
est édité par<br />
Pulse Media<br />
sous licence<br />
The Boxoffice Company<br />
de Global Cinema Maroc<br />
Capital Business Office,<br />
B 127, 6ème étage,<br />
Bd Abdelmoumen,<br />
Casablanca, Maroc<br />
Site web :<br />
www.boxoffice.com<br />
Dépôt légal<br />
10/2<strong>02</strong>4<br />
ISSN : 2<strong>02</strong>4PE0<strong>02</strong>6<br />
<strong>Juin</strong>-Juillet 2<strong>02</strong>4 / Maroc<br />
3
SOMMAIRE<br />
18<br />
26<br />
42<br />
06<br />
׀ SNAPSHOT La mer au loin une vague d’émotions et de raï<br />
08<br />
׀ LA PÉPITE DU MOIS Sofia El Khyari L’effet papillon<br />
12<br />
׀ LA RENCONTRE Faouzi Bensaidi Déserts, ce tiers manquant<br />
qui crée tout le mystère<br />
18<br />
׀ LA COUV’ Hicham Lasri L’artiste rebelle à l’assaut<br />
des normes non-belles<br />
Interview « J’ai une profonde affection<br />
pour les loosers »<br />
Moroccan Badass Girl A tout cœur<br />
34<br />
׀ EN SALLES Voyage dans les chemins troubles du Désert<br />
Le Deuxième Acte Derrière le rideau<br />
Taxi Bied 2 : Le convoi des rires manqués<br />
Furiosa : a Mad Max saga<br />
La fureur de vivre<br />
42<br />
׀ DOSSIER L’animation en éclats :<br />
Highlights du 22ème FICAM<br />
52<br />
׀ ACTU-CINÉ De la censure au rayonnement<br />
Coup de projecteur sur le cinéma saoudien<br />
Leos Carax : Une leçon de cinéma<br />
« C’est la caméra qui crée une histoire d’amour<br />
ou rend les choses réelles »<br />
60<br />
׀ ZOOM SUR UNE SALLE Cinéma Colisée : Décors anciens pour des films<br />
modernes<br />
66<br />
׀ INTERVIEW PRO Hammadi Gueroum<br />
Le Festival International du Cinéma<br />
Indépendant de Casablanca, une aventure<br />
cinématographique unique<br />
Malika Chaghal<br />
Au début, Il fallait développer tout un travail de<br />
médiation culturelle qui était quasi inexistant<br />
74<br />
׀ REPORTAGE CinéAtlas Mauritania de Tanger<br />
Revivre le passé aux couleurs modernes
74<br />
60<br />
84<br />
96<br />
78<br />
׀ INTERVIEW Matthew Grady, le nouveau monsieur cinéma club<br />
82<br />
׀ GUIDE DES SORTIES 84<br />
׀ DOSSIER PRO La relation tumultueuse entre cinéastes<br />
et critiques<br />
90<br />
׀ UNE SALLE, UNE HISTOIRE Les deux vies du Ciné Alcazar<br />
92<br />
׀ STREAMING/VOD The Bear saison 3 aux fourneaux de Disney+<br />
La Chronique des Bridgerton, saison 3, partie 2<br />
House of the Dragon, du grand spectacle sur<br />
Max depuis le 17 juin<br />
94<br />
׀ LIRE, VOIR ET ÉCOUTER Spectacle « Nostalgia tour »<br />
Livre: L’anatomie du scénario, nouvelle édition<br />
Podcast : Salam Cinéma<br />
96<br />
׀ FINAL CUT Ali Rguigue<br />
98<br />
׀ LE CLAP DE AICHA AKALAY<br />
De haut en bas, la fable de l’eau
SNAPSHOT<br />
LA MER AU LOIN<br />
UNE VAGUE<br />
D’ÉMOTIONS<br />
ET DE RAÏ<br />
La mer au loin, deuxième long métrage du réalisateur<br />
franco-marocain Saïd Hamich Benlarbi,<br />
a été présenté le 17 mai en séance spéciale à<br />
la Semaine de la Critique au Festival de Cannes.<br />
Sur instagram, plusieurs images immortalisent<br />
la fin de séance, au moment où les lumières<br />
se rallument dans la salle après la projection.<br />
On y voit l’acteur principal, Ayoub Gretaa, ému<br />
devant un public charmé et un réalisateur fier.<br />
Tourné entre Marseille et Casablanca, le film<br />
suit dix ans de la vie de Nour, campé par l’acteur<br />
Ayoub Gretaa, un jeune de 27 ans qui est<br />
arrivé clandestinement à Marseille où il va<br />
mener une vie marginale et festive.<br />
Sur fond de musique raï, de 1990 à 2000, le<br />
spectateur évolue avec le personnage principal,<br />
ses découvertes, ses déboires et frissons<br />
amoureux.<br />
« L’humanité touche dans chaque scène, et<br />
l’ampleur romanesque emporte », confient les<br />
responsables de la Semaine de la critique au<br />
sujet du film.●<br />
PAR SALMA HAMRI / CRÉDIT : JULIA HERVOUIN / INSTAGRAM<br />
6 Maroc / <strong>Juin</strong>-Juillet 2<strong>02</strong>4
LA PÉPITE DU MOIS<br />
8 Maroc / <strong>Juin</strong>-Juillet 2<strong>02</strong>4
Sofia<br />
El Khyari<br />
L’EFFET PAPILLON<br />
Au cœur du quartier du Habous à Casablanca, Sofia El<br />
Khyari nous ouvre les portes de son riad familial pour se<br />
raconter. Avec quatre courts métrages d’animation à son actif<br />
et une approche unique mêlant rêve et réalité, tradition et<br />
modernité, elle se lance désormais dans son prochain grand<br />
défi en se préparant à réaliser son premier long métrage.<br />
Rencontre avec une artiste passionnante et passionnée.<br />
PAR YACINE KAOUTI - CRÉDIT PHOTO : ALEXANDRE CHAPLIER - <strong>BOXOFFICE</strong> MAROC<br />
C<br />
hez Sofia El Khyari, le cinéma coule dans les<br />
veines. La grande collection d’affiches de films<br />
qui nous accueille dès l’entrée de son riad en est<br />
la preuve. Son grand-père travaillait pour le cinéma Sherazade,<br />
un lieu presque sacré pour la famille. «Ma famille<br />
allait tout le temps à ce cinéma, c’était leur deuxième maison»<br />
raconte-t-elle. Dès l’enfance, Sofia savait qu’elle voulait<br />
faire de l’animation, mais convaincre ses parents fut<br />
un long parcours. «Ce qui a été long, c’est le chemin pour<br />
convaincre mes parents. À l’époque, l’animation au Maroc,<br />
c’était un peu lunaire » dit-elle, en souriant.<br />
Déterminée, elle a suivi cinq années d’études de commerce<br />
pour rassurer ses parents avant de se diriger vers<br />
le cinéma. « Après mon master, j’ai intégré une prépa<br />
en art à Paris » raconte-t-elle. Durant cette période, elle<br />
réalise Le grain de ta peau, un film hybride combinant<br />
diverses techniques, explorant le sentiment amoureux<br />
et le travail sur le corps à travers la métaphore d’une<br />
femme fleur.<br />
Son second court métrage Ayam, est né d’un casting<br />
peu conventionnel et d’une inspiration familiale. « Je<br />
voulais trouver une actrice d’un certain âge, et Amina<br />
Rachid m’est venue immédiatement à l’esprit. Sa façon<br />
de parler ressemblait beaucoup à celle de ma grandmère<br />
» se remémore Sofia.<br />
Pour la contacter, elle se tourne vers les réseaux sociaux.<br />
« Je me suis rappelé que j’avais aperçu sa petite-fille à<br />
l’école primaire. Je lui ai envoyé un message sur Facebook<br />
avec le projet, et elle a transmis à sa grand-mère<br />
qui a beaucoup aimé ». Le film a pris forme avec des<br />
voix non professionnelles, dont celles de l’architecte et<br />
<strong>Juin</strong>-Juillet 2<strong>02</strong>4 / Maroc<br />
9
LA PÉPITE DU MOIS<br />
FILMO DE<br />
SOFIA<br />
2015<br />
Le grain de ta peau<br />
2017<br />
Ayam<br />
2018<br />
Le corps poreux<br />
2<strong>02</strong>2<br />
L’ombre des<br />
papillons<br />
CRÉDIT : SOFIA EL KHYARI<br />
L’ombre des papillons, 2<strong>02</strong>2.<br />
CRÉDIT : ALEXANDRE CHAPLIER - <strong>BOXOFFICE</strong> MAROC<br />
artiste Sarah Addouh et de la mère de Sofia, créant une<br />
ambiance intime et authentique. « C’était vraiment super<br />
parce qu’elles se sont trouvées toutes les trois », raconte<br />
Sofia, avec une pointe de nostalgie.<br />
Avec Le Corps Poreux, son troisième court métrage, Sofia<br />
El Khyari explore la nostalgie et la mélancolie « C’est un film<br />
né d’une émotion, pas d’un fait ou d’une histoire. J’ai un rapport<br />
fort avec la nostalgie, un sentiment que je ressors souvent<br />
» explique-t-elle. « Je voulais capturer ce mélange de<br />
tristesse et de beauté, un peu comme un poète maudit ».<br />
Sofia refuse de se laisser enfermer dans une seule technique.<br />
Si la peinture animée reste une constante dans<br />
son travail, elle s’aventure aussi dans l’animation en<br />
volume, ou encore la pixilation. « La technique est au<br />
service de ce qu’on raconte. Je n’ai pas envie de me<br />
restreindre », affirme-t-elle.<br />
Consciente des défis que rencontre l’animation au Maroc,<br />
et bien que des initiatives comme le Festival International<br />
de Cinéma d’Animation de Meknès (FICAM) existent, l’écosystème<br />
reste encore fragile et incomplet. « Il y a encore<br />
du travail pour qu’on arrive vraiment à un écosystème qui<br />
fonctionne tout seul dans l’animation », admet-elle.<br />
Pour y remédier, elle a créé sa propre société de production<br />
et milite pour un soutien accru du Centre Cinématographique<br />
Marocain aux projets d’animation. «Je<br />
suis en discussion avec le ministère de la Culture depuis<br />
CE FILM A CONFIRMÉ SON<br />
TALENT POUR RACONTER DES<br />
HISTOIRES UNIVERSELLES À<br />
TRAVERS UNE LENTILLE<br />
INTIMEMENT PERSONNELLE.<br />
10 Maroc / <strong>Juin</strong>-Juillet 2<strong>02</strong>4
CRÉDIT : SOFIA EL KHYARI<br />
Ayam, 2017.<br />
des années pour qu’ils ouvrent l’aide du CCM aux projets<br />
d’animation. Pour le moment, je suis la seule depuis<br />
les années 80 à avoir la carte professionnelle de réalisatrice<br />
de films d’animation» souligne-t-elle.<br />
« Un festival comme le FICAM permet de diffuser des films<br />
et de donner une vitrine aux réalisateurs locaux, mais cela<br />
ne suffit pas. Il faut des structures de formation et des moyens<br />
financiers pour soutenir les créateurs » ajoute-t-elle.<br />
Il y a quelques semaines se cloturait une exposition à<br />
l’institut du monde arabe à Paris pour découvir l’envers<br />
du décor de ses films. « Quand tu fais de l’animation traditionnelle,<br />
tu te retrouves avec tellement de matière<br />
chez toi, des milliers de dessins, de carnets de recherche.<br />
L’exposition permet de montrer le travail derrière les films<br />
et de donner une autre lecture » explique-t-elle. Une<br />
exposition qu’elle apportera dans ses bagages dans<br />
quelques mois à Casablanca.<br />
Lorsqu’on la questionne sur l’impact de l’intelligence artificielle<br />
sur le monde de l’animation, la cinéaste ne botte<br />
pas en touche. «Peut-être que l’IA va me faire gagner un<br />
temps fou en calculant automatiquement des images intermédiaires.<br />
Cela rendrait mon processus plus rapide, tout<br />
en conservant la magie de l’animation artisanale », dit-elle.<br />
L’Ombre des Papillons, son dernier court métrage, est<br />
une œuvre profondément introspective et poétique. Ce<br />
film est né d’une émotion brute, une technique chère à<br />
Sofia qui aime plonger dans ses souvenirs pour en extraire<br />
des images et des sentiments. L’idée centrale du film est<br />
venue de la métaphore du papillon, une image forte et<br />
évocatrice pour Sofia. « La première image que j’avais<br />
eue, c’était le papillon qui sortait de la bouche. Je voulais<br />
capturer cette émotion complexe, un mélange de tristesse<br />
et de beauté » dit-elle.<br />
Le résultat est un film qui touche quelque chose de profond<br />
et de subconscient chez le spectateur. « On ne peut<br />
pas toujours mettre des mots dessus, mais on ressent<br />
quelque chose, que ce soit par la couleur, le son, le texte<br />
ou la composition de l’image » explique-t-elle.<br />
Présenté à des festivals prestigieux tels que Toronto,<br />
Locarno et Annecy, ce film a confirmé son talent pour<br />
raconter des histoires universelles à travers une lentille<br />
intimement personnelle.<br />
Son prochain défi ? Un premier long métrage, mêlant prise<br />
de vue réelle et animation, pour mieux immerger les spectateurs<br />
dans son univers unique. « J’ai envie de partager<br />
mon travail avec le plus grand nombre possible. Le long<br />
métrage permet de plonger les spectateurs dans mon<br />
œuvre et de susciter des émotions profondes sur une plus<br />
longue durée, » déclare-t-elle.<br />
Avec son futur long métrage, Sofia El Khyari continuera<br />
d’explorer les recoins de l’âme humaine et de la mémoire,<br />
offrant des œuvres qui résonnent profondément avec ceux<br />
qui les regardent. » L’animation, c’est presque un métier<br />
d’artisan. Le temps passé, la patience, et la magie finale<br />
quand tu vois ton dessin prendre vie, c’est ça qui me<br />
motive, » conclut-elle.●<br />
<strong>Juin</strong>-Juillet 2<strong>02</strong>4 / Maroc<br />
11
LA RENCONTRE<br />
FAOUZI<br />
BENSAIDI<br />
DÉSERTS,<br />
CE TIERS<br />
MANQUANT<br />
QUI CRÉE<br />
TOUT LE<br />
MYSTÈRE<br />
A quelques heures de l’avant-première à Casablanca,<br />
Faouzi est plus qu’enthousiaste à l’idée de rencontrer son public.<br />
12 Maroc / <strong>Juin</strong>-Juillet 2<strong>02</strong>4
Faouzi Bensaidi, metteur en scène de théâtre, scénariste et réalisateur.<br />
Faouzi Bensaidi, metteur en scène de théâtre, scénariste<br />
et réalisateur de plusieurs courts et longs-métrages, signe<br />
« Déserts » sa sixième expérience cinématographique dans la<br />
catégorie des longs-métrages. Dans une ambiance intimiste d’une<br />
salle de cinéma, le réalisateur a traversé les thèmes de son<br />
dernier film à quelques heures de l’avant première marocaine.<br />
INTERVIEW MENÉE PAR SALMA HAMRI - CRÉDIT : ALEXANDRE CHAPLIER - <strong>BOXOFFICE</strong> MAROC<br />
Comment vous est venue l’idée du film<br />
Déserts ?<br />
L’idée de tous mes films nait à travers des<br />
scènes de vie quotidiennes. J’étais dans un<br />
hôtel à Marrakech et au petit déjeuner, il y<br />
avait deux hommes qui prenaient leur petit<br />
déjeuner en costume cravate et mallette. Il<br />
y avait entre eux une certaine complicité<br />
flagrante et donc tout est parti de là. J’ai<br />
commencé à imaginer leur vie mais je n’avais<br />
pas leur métier en tête. L’idée n’est donc<br />
pas tout de suite sortie de mon carnet de<br />
notes ; et puis un jour à Casablanca j’ai vu<br />
une publicité d’une agence de recouvrement<br />
de crédit, puis j’ai connecté cela avec<br />
une envie très lointaine de western.<br />
Le structure du film est particulière. On a<br />
l’impression de voir un film en deux<br />
parties qui brouillent les pistes du genre.<br />
Je n’aime pas dire qu’il y a deux parties dans<br />
le film mais c’est plus simple à expliquer. Le<br />
film s’ouvre sur le duo Hamid et Mehdi, tous<br />
deux employés dans une société de recouvrement<br />
qui vont sillonner des zones rurales et<br />
arides du sud du Maroc en costume cravate<br />
pour tenter de récupérer les dettes auprès<br />
des villageois. Dans cette première partie la<br />
satire prédomine. Puis, à partir du moment<br />
où le duo va rencontrer le voleur en fuite, le<br />
film va basculer vers quelque chose de mystique<br />
et poétique où fable métaphysique, tragique<br />
et abstrait s’entremêlent.<br />
Parlez-nous du duo Mehdi et Hamid<br />
Le film était écrit en pensant à Fehd Benchemsi<br />
et Abdelhadi Talbi. J’ai quand même<br />
fait un casting même si j’étais sûr de les avoir<br />
parce que j’aime tout remettre en doute. J’ai<br />
pensé à eux dès le départ et je croyais fortement<br />
à cette intuition, l’idée s’est confirmée<br />
par la suite au fil des castings.<br />
Si certains réalisateurs ont des acteurs<br />
fétiches, vous avez plutôt une troupe<br />
fétiche que vous embarquez dans vos<br />
différents projets.<br />
Cela me vient du théâtre. J’aime bien cet<br />
esprit de troupe. Elle s’est constituée petit<br />
à petit autour de moi au fil des projets.<br />
<strong>Juin</strong>-Juillet 2<strong>02</strong>4 / Maroc<br />
13
LA RENCONTRE<br />
Déserts, son cinquième long métrage traverse plusieurs thématiques.<br />
Quand je parle de troupe, il ne s’agit pas<br />
uniquement de comédiens mais de techniciens<br />
aussi. J’aime travailler avec les gens<br />
avec qui je suis ami, ils me nourrissent, et<br />
cette complicité et entente qu’on a développé<br />
au fur et à mesure nous permettent<br />
d’aller plus loin.<br />
Faouzi raconte son film, à la croisée de la satire sociale et du western.<br />
Vous avez parlé d’une envie lointaine de<br />
western. Est-ce que cela a orienté votre<br />
choix du désert comme décor principal ?<br />
Le film a appelé les grands espaces comme<br />
il a appelé les grands sentiments, parce qu’il<br />
y a cette dimension mystique qui prend le<br />
dessus dans l’histoire. Les deux personnages<br />
principaux font une traversée mystique<br />
du désert qui les change à jamais pour<br />
qu’ils deviennent plus sensibles au monde<br />
qui les entoure. J’aime beaucoup l’espace,<br />
j’aime le filmer, et j’aime qu’il raconte aussi<br />
14 Maroc / <strong>Juin</strong>-Juillet 2<strong>02</strong>4
CRÉDIT : MONT FLEURI PRODUCTION<br />
De gauche à droite, Abdelhadi Taleb et Fehd Benchemsi dans le film Déserts de Faouzi Bensaidi.<br />
le film. Ça ne m’intéresse pas d’être réaliste<br />
et de jouer avec les espaces comme s’ils<br />
étaient simplement des points de départ,<br />
d’arrivée ou de transition. Je cherche toujours<br />
une cohérence émotionnelle des<br />
espaces, plus qu’une cohérence géographique.<br />
Dans mon court métrage La falaise<br />
, on est à Meknès mais c’est un Meknès<br />
avec la mer. Un même espace peut donc<br />
être tendre, violent, mélancolique, romantique…<br />
tout ce qu’on veut. Cela dépend du<br />
regard que porte le cinéaste sur le lieu,<br />
encore faut-il qu’il y ait un regard du cinéaste,<br />
parce que malheureusement, le cinéma est<br />
souvent réduit à des plans informatifs.<br />
La forte présence de plans séquences<br />
s’est imposée à vous dans ce décor ?<br />
Les plans séquences pour moi sont avant<br />
tout très intuitifs. C’est comme une écriture<br />
musicale, une mélodie. Ce n’est qu’après<br />
que j’y met du sens, mais j’ai l’impression<br />
que sur cette partie-là je suis plus dans l’intuition<br />
que dans la construction. Il y a des<br />
moments où je sens que le plan séquence<br />
va apporter quelque chose au rythme du<br />
film. Dès que j’ai aimé le cinéma, mon amour<br />
pour le plan séquence s’est directement<br />
imposé à moi. Je me souviens qu’à l’âge de<br />
14 ans déjà j’aimais de manière intuitive et<br />
inconsciente les plans séquences et les<br />
cinéastes qui en faisaient beaucoup dans<br />
leurs films. Cela est dû au fait que je déteste<br />
ce langage très simple et classique dans les<br />
films. Le plan séquence c’est de la poésie et<br />
ce qui est autour c’est de la prose. C’est aussi<br />
une chorégraphie, chaque mouvement est<br />
travaillé. Le cinéma permet des choses formidables<br />
pour celui ou celle qui veut explorer<br />
ce genre de choses.<br />
Vous avez choisi de titrer votre film<br />
Déserts au pluriel. Cette pluralité se<br />
manifeste sur plusieurs plans, notamment<br />
les genres qui s’entremêlent dans<br />
votre long métrage, mais aussi sur le<br />
plan géographique et émotionnel, entre<br />
autres.<br />
Le titre au pluriel est arrivé très vite. Le film<br />
est principalement tourné dans un désert et<br />
sur le coup la notion de désert est partie plus<br />
loin, du désert affectif des personnages principaux<br />
au désert économique. Le désert fait<br />
également référence à cette dimension mystique<br />
et cosmique. Au niveau du genre, il y a<br />
quelque chose de pluriel aussi dans le film<br />
qui est une comédie burlesque, un western,<br />
une histoire de vengeance et d’amour et une<br />
quête existentielle des protagonistes. Talt al<br />
khali, le titre marocain parle plus aux Marocains.<br />
C’est ce tiers manquant qui crée tout<br />
LE FILM A APPELÉ LES GRANDS<br />
ESPACES COMME IL A APPELÉ LES<br />
GRANDS SENTIMENTS, PARCE QU’IL Y A<br />
CETTE DIMENSION MYSTIQUE QUI<br />
PREND LE DESSUS DANS L’HISTOIRE<br />
<strong>Juin</strong>-Juillet 2<strong>02</strong>4 / Maroc<br />
15
LA RENCONTRE<br />
le mystère autour de beaucoup de choses<br />
auxquelles le film n’apporte pas de réponse.<br />
Votre sixième long-métrage, sélectionné<br />
à la Quinzaine des Cinéastes et doublement<br />
primé à la Mostra de Valence<br />
(meilleurs acteurs/meilleur réalisateur),<br />
arrive en salles marocaines à partir du 15<br />
mai. A quelques heures de l’avant-première<br />
à Casablanca, quelles sont vos<br />
impressions à chaud ?<br />
J’ai beaucoup d’attentes quant à la réaction<br />
du public marocain face à l’humour développé<br />
dans ce film. J’ai la conviction qu’il y a un imaginaire<br />
intéressant dans l’humour marocain<br />
qui est à mon sens un humour quasi surréaliste,<br />
parfois assez noir. Cet humour n’a pas<br />
été assez exploité au Maroc, il est resté en<br />
surface. La comédie au Maroc est une comédie<br />
de dialogues et de blagues, et on est rarement<br />
allé sur un humour de situation plus<br />
décalé ou sur du burlesque. Dans ce film, on<br />
a fait un travail très précis sur les dialogues<br />
et je m’attends à ce que les nuances (qui n’empêchent<br />
pas la compréhension du film, s’il<br />
elles ne sont pas assimilées) soient captées<br />
par le public marocain, plus que le public<br />
étranger. Il y a donc cette attente qui m’accompagne,<br />
je m’attends à ce que le public<br />
marocain réagisse bien à l’humour proprement<br />
marocain qui se dégage du film.<br />
Vous pensez que le public marocain est<br />
beaucoup plus réceptif aux gags qu’à un<br />
humour fin de situation ?<br />
Je pense qu’il faudrait habituer le public à<br />
se dire que ce sont des films pour lui aussi.<br />
L’humour reste très présent des films de Faouzi Bensaidi.<br />
J’AIME BEAUCOUP LES ESPACES, ET<br />
J’AIME QU’ILS RACONTENT LE FILM.<br />
D’AILLEURS, JE LEUR CHERCHE TOUJOURS<br />
UNE COHÉRENCE ÉMOTIONNELLE, PLUS<br />
QU’UNE COHÉRENCE GÉOGRAPHIQUE<br />
Il y a une espèce de séparation que je ressens<br />
entre les comédies marocaines et les<br />
films de genre qui recèlent de l’humour. C’est<br />
comme si ces films pour lesquels on a un<br />
peu plus d’ambition et qui peuvent nous parler<br />
à nous et au monde sont des films que<br />
peut être une partie du public ne considère<br />
pas pour lui. Il va donc plus vers des films<br />
directs, plus accessibles et finit par se dire<br />
que peut-être il n’y a que ça qui existe.<br />
Il faut permettre à ce même public d’aller<br />
vers des films qui proposent à la fois une<br />
comédie et un accès à la poésie, parce que<br />
la comédie est une poésie aussi. Aucune<br />
personne au monde n’est insensible à la<br />
beauté même les gens qui viennent voir la<br />
comédie lourdingue. Il faut donc réveiller<br />
en eux cet amour pour la beauté par le grand<br />
art, en faisant un travail d’éducation et de<br />
médiation, tout en gardant en tête qu’il ne<br />
faut pas désespérer s’ils ne réagissent pas<br />
tout de suite.●<br />
16 Maroc / <strong>Juin</strong>-Juillet 2<strong>02</strong>4
LA COUV’<br />
HICHAM LASRI<br />
L’ARTISTE<br />
À L'ASSAUT DES NORMES<br />
Hicham Lasri, né à Casablanca en 1977, est un artiste inclassable<br />
qui refuse de se plier aux genres et aux conventions. Son travail<br />
traverse la littérature, la bande dessinée, le cinéma, la musique et le<br />
théâtre, créant des passerelles entre les disciplines. Il n'hésite pas à<br />
recourir à la provocation et au sarcasme pour faire réfléchir son<br />
public et questionner les normes sociales. Rencontre.<br />
DOSSIER RÉALISÉ PAR REDA K. HOUDAÏFA - CRÉDIT PHOTOS : ALEXANDRE CHAPLIER - <strong>BOXOFFICE</strong> MAROC<br />
18 Maroc / <strong>Juin</strong>-Juillet 2<strong>02</strong>4
Hicham Lasri, le 29<br />
avril 2<strong>02</strong>4, chez lui<br />
à Casablanca.<br />
<strong>Juin</strong>-Juillet 2<strong>02</strong>4 / Maroc<br />
19
LA COUV’<br />
Ce film nous entraîne dans une rêverie urbaine, guidée<br />
par un personnage énigmatique.<br />
Au cœur de Casablanca, se niche le repaire<br />
d'Hicham Lasri. Un havre de création où<br />
s'amoncellent papiers, livres et CD, témoins<br />
d'une passion dévorante. Son regard vif et<br />
perçant se pose sur ces trésors, dévoilant un<br />
attachement viscéral à son art. So punk et<br />
intransigeant, Lasri s'affranchit des diktats de<br />
la modernité. Facebook, TikTok et Instagram<br />
n'ont pas leur place dans son univers. Les<br />
visites sont rares et précieuses, car pour lui,<br />
l'art est le centre de sa vie, sa raison d'être.<br />
En réalisateur, Lasri a signé de nombreux<br />
courts et longs métrages qui ont marqué le<br />
paysage cinématographique marocain. Parmi<br />
ses œuvres les plus marquantes, citons The<br />
Sea is Behind 2014, Affame ton chien 2016,<br />
Jahilya 2018, Nayda? 2019 et la trilogie Marroc<br />
2<strong>02</strong>0. Son long métrage, False Drama<br />
(Haysh Maysh) 2<strong>02</strong>2, confirme son talent et<br />
sa vision unique. Son cinéma, souvent<br />
empreint d'humour noir et d'une esthétique<br />
singulière, explore des thématiques universelles<br />
avec audace et sensibilité.<br />
« Mon cinéma est une ode aux marginaux,<br />
aux oubliés, à ceux qui ne rentrent pas dans<br />
les cases (...) C'est une invitation à explorer<br />
l'inconnu, à remettre en question nos certitudes,<br />
à rêver d'autres mondes possibles »,<br />
confie Lasri. Son engagement se manifeste<br />
à travers des œuvres qui donnent voix aux<br />
opprimés et dénoncent les injustices sociales.<br />
« Les gens ont peur de voir des choses négatives<br />
sur eux-mêmes, mais il est important de<br />
ne pas se voiler la face. Le cinéma n'est pas<br />
un outil de propagande, il doit montrer la réalité,<br />
même quand elle est dure », dit-il. Son<br />
art ne cherche pas à flatter. Il met en lumière<br />
les aspects sombres de la société pour encourager<br />
la réflexion et le changement.<br />
« Je fais un cinéma sans message, mais<br />
avec des émotions et des débats. Je veux<br />
que mes films provoquent, dérangent et<br />
fassent réfléchir. Je crois que le cinéma a<br />
le pouvoir de changer le monde », déclare<br />
Lasri. Il n'a pas peur de secouer son public.<br />
Son objectif est de susciter le débat et<br />
d'amener les gens à réfléchir sur le monde<br />
qui les entoure.<br />
Le parcours artistique de Lasri est un témoignage<br />
de sa curiosité insatiable et de son<br />
dévouement indéfectible à son art. C'est un<br />
véritable touche-à-tout qui défie toute catégorisation,<br />
repoussant les limites de la narration<br />
et remettant en question les normes<br />
sociétales. A travers ses œuvres diverses, il<br />
nous invite à affronter des vérités dérangeantes,<br />
à célébrer les marginalisés et à rêver<br />
d'un monde plus juste et plus équitable.<br />
JE FAIS UN CINÉMA SANS MESSAGE,<br />
MAIS AVEC DES ÉMOTIONS ET DES DÉBATS.<br />
JE VEUX QUE MES FILMS PROVOQUENT,<br />
DÉRANGENT ET FASSENT RÉFLÉCHIR<br />
20 Maroc / <strong>Juin</strong>-Juillet 2<strong>02</strong>4
Marroc, une satire mordante de notre société.<br />
« Je ne fais pas de films pour attaquer les<br />
gens, mais plutôt pour les regarder avec intelligence<br />
et sarcasme. Mon approche est ironique,<br />
mais elle est empreinte de tendresse.<br />
Je ne juge pas mes personnages, je les aime<br />
et je les filme avec amour ». Son engagement<br />
est teinté d'humanité et de compassion.<br />
Il cherche à comprendre la société et<br />
ses maux, non pas à la condamner.<br />
Un miroir satirique de la société marocaine<br />
Hicham Lasri s'est imposé comme un précurseur<br />
des web-séries au Maroc, bousculant<br />
les conventions et explorant des thé-<br />
La vie d'un flic bascule dans une aventure tragicomique où<br />
rires et larmes se confondent.<br />
<strong>Juin</strong>-Juillet 2<strong>02</strong>4 / Maroc<br />
21
LA COUV’<br />
Kathy, jeune femme célibataire en quête<br />
d'un mari, partage ses réflexions sur la<br />
société dans Bissara Overdose (2017) ; un<br />
moudjahine autoproclamé, reclus dans une<br />
cave au Pakistan, livre sa vision du monde<br />
dans le faux vlog No-vaseline Fatwa<br />
(2017-2018) ; une campagne<br />
électorale absurde du<br />
parti Gamila, dont le<br />
président promet<br />
monts et merveilles<br />
pour gagner des voix, dans No-Vaseline<br />
Politic 2017-2018; Zoubida lance un<br />
appel public pour recenser une nouvelle<br />
espèce humaine, les Caca-Mind 2017; des<br />
Casablancais livrent leur opinion sur ce qu'ils<br />
changeraient au Maroc dans des interviews<br />
spontanées dans K7el Rass - Les Basanés<br />
2017; Ta ana Bnadem Wellah 2018 dénonce<br />
les clichés sexistes avec humour et absurdité,<br />
mettant en lumière les inégalités<br />
hommes-femmes au Maroc ; depuis ses toilettes,<br />
Camarade Khikhi, chômeur accro au<br />
hash, partage sa vision du monde dans le<br />
faux vlog décalé Rafik Khikhi 2017.<br />
Ces web-séries, empreintes d'un humour<br />
noir et d'une satire acerbe, abordent des<br />
thèmes variés tels que la religion, la politique,<br />
les relations hommes-femmes,<br />
les inégalités sociales et la vie quotidienne<br />
au Maroc.<br />
Tba3sis BlFrançais 2018-2019,<br />
elle, se distingue par son<br />
approche éducative et divertissante.<br />
Dans cette web-série,<br />
Hicham Lasri explique des mots<br />
soutenus en darija, accompagné d'un<br />
invité différent à chaque épisode, s'attaquant<br />
à la fracture linguistique et promouvant<br />
la valorisation de la langue arabe<br />
marocaine.<br />
« Marroc n’est pas le peuple mais la mentalité<br />
de certains en mode ‘Khoroto’, niveau expert<br />
tendance ‘caca mind’ », ironise Hicham Lasri.<br />
matiques sociales avec une<br />
verve satirique et un humour mordant.<br />
Ses créations, souvent provocatrices<br />
et décalées, offrent un regard unique sur<br />
la vie quotidienne au Maroc et les questions<br />
qui préoccupent la société.<br />
L'ensemble des web-séries d'Hicham<br />
Lasri témoigne de son talent créatif, de<br />
son sens de l'observation et de son<br />
engagement infaillible. Elles ont<br />
contribué à faire évoluer le paysage<br />
audiovisuel marocain et à<br />
ouvrir la voie à une nouvelle génération<br />
de créateurs audacieux et<br />
iconoclastes. Lasri s'affirme ainsi comme<br />
un maître de la satire, un observateur perspicace<br />
de la société marocaine et un véritable<br />
pionnier dans l'univers des web-séries.<br />
Ce mec cool et déjanté refuse de se répéter<br />
: « Malgré mes thématiques récurrentes,<br />
je m'attache à renouveler mon approche à<br />
chaque projet ». Il explore constamment de<br />
nouvelles formes d'expression pour transmettre<br />
son message.<br />
La provocation et le regard critique<br />
« Après plusieurs années consacrées à des<br />
tournages intenses, j'ai ressenti le besoin de<br />
me retirer, de me reconnecter à mon essence<br />
créatrice », confie-t-il. Ce « hiatus » de quatre<br />
années fut une pause salutaire, un retour<br />
aux sources de son inspiration : l'écriture.<br />
22<br />
Maroc / <strong>Juin</strong>-Juillet 2<strong>02</strong>4
LA COUV’<br />
Lasri ne s'arrête de réaliser que pour se plonger<br />
aussitôt dans l'écriture d'un livre,<br />
sa seconde passion dévorante. Il s'y adonne<br />
avec une frénésie insatiable, passant des<br />
nouvelles aux romans.<br />
« Pour moi, l'écriture est plus qu'un simple<br />
métier, c'est une passion viscérale, une quête<br />
de sens », avoue-t-il. Le livre, objet tangible<br />
et symbole de savoir, occupe une place centrale<br />
dans son univers. Il se remémore son<br />
enfance bercée par le bruissement des<br />
pages tournées et l'odeur rassurante des<br />
JE NE FAIS PAS DE FILMS POUR<br />
ATTAQUER LES GENS, MAIS PLUTÔT<br />
POUR LES REGARDER AVEC<br />
INTELLIGENCE ET SARCASME<br />
vieux papiers. Cette fascination pour le livre<br />
le pousse à réfléchir à son rôle dans la<br />
société moderne, à une époque où l'écran<br />
semble régner en maître. Ainsi, Lasri ne voit<br />
pas l'écriture comme un simple travail, mais<br />
comme une force vitale qui le pousse à explorer<br />
les recoins de l'âme humaine.<br />
Pêle-mêle<br />
Sous le pseudonyme de Daddy Desdenova,<br />
Lasri se révèle être un romancier aux verbes<br />
acérés. Ses œuvres, telles que Stati © 2009,<br />
Sainte Rita 2015 et L'Effet Lucifer 2<strong>02</strong>1,<br />
plongent le lecteur dans des réflexions profondes<br />
sur la société marocaine, l'identité,<br />
la religion et les mutations technologiques.<br />
Son roman, Big Data Djihad (2<strong>02</strong>3), se présente<br />
comme une critique acerbe de notre<br />
monde numérique, mêlant science-fiction<br />
et frictions digitales.<br />
« J'envisage le livre comme un agent infiltré<br />
dans la société, un vecteur de culture et<br />
d'imaginaire », déclare-t-il. Lasri se bat pour<br />
redonner au livre ses lettres de noblesse à<br />
l'ère du numérique. Il imagine des stratégies<br />
pour le rendre accessible à tous et lutter<br />
contre l'uniformisation de la pensée.<br />
« Je prône une ‘glamourisation’ de la lecture,<br />
une mise en valeur de l'objet, livre, qui<br />
en appelle à l'émotion et à l'esthétique (…)<br />
Un film présenté sous forme d'un found footage, sorti en 2013.<br />
Le cinéma de Lasri est imprégné de folie. Une folie qui reflète<br />
les errements étranges, énigmatiques, inquiétants de Marocains.<br />
24 Maroc / <strong>Juin</strong>-Juillet 2<strong>02</strong>4
Entiché de Céline, nous<br />
avons trouvé cette plaque<br />
accrochée sur l'un des<br />
murs de son atelier-maison.<br />
La lecture et la culture sont essentielles pour<br />
comprendre le monde et pour développer<br />
son esprit critique. Elles nous permettent de<br />
voir au-delà des clichés et des préjugés ».<br />
Lasri ne se cantonne pas au roman. En tant<br />
que dramaturge au verbe tranchant, il livre<br />
avec Arab Lives Matter 2<strong>02</strong>3 une pièce poignante<br />
sur l'invisibilité sociale, mettant en<br />
scène quatre personnages coincés dans un<br />
hall d'immeuble, confrontés à leurs angoisses<br />
et peurs. Son théâtre engagé questionne<br />
les injustices sociales et invite à une réflexion<br />
collective sur les défis du monde contemporain.<br />
Maîtrisant également le neuvième art, Lasri<br />
a signé plusieurs bandes dessinées à succès,<br />
dont Vaudou 2015, Fawda 2017, Tijuana<br />
Bible 2017 et Marroc 2019. Ses illustrations,<br />
empreintes d'un style unique et humoristique,<br />
dépeignent la vie quotidienne au<br />
Maroc avec finesse et acuité, offrant un<br />
regard original sur les réalités sociales du<br />
pays.<br />
Et, en artiste au groove rebelle, Lasri s’est<br />
également aventuré, en 2019, dans le monde<br />
de la musique avec son groupe ChicShocs.<br />
Leur chanson L'B3abe3 est une expérience<br />
sociale audacieuse, où l'artiste « insulte tout<br />
le monde » pour observer la réaction du public.<br />
Une performance artistique qui interroge les<br />
conventions et les limites de l'expression.<br />
Par son audace, sa créativité et son engagement,<br />
Hicham Lasri ne cesse de nous<br />
surprendre et de nous interpeller. Il anticipe<br />
les mutations de la société et explore<br />
les complexités de la société marocaine et<br />
les questions qui taraudent le monde<br />
contemporain. Son regard acéré et son<br />
sens de la satire nous invitent à une réflexion<br />
critique et à une remise en question permanente,<br />
à s'exprimer librement et à défier<br />
le statu quo, surtout.●<br />
Hicham est un artiste soucieux de l'équilibre entre didactique et création. Il cherche à<br />
partager ses connaissances et ses réflexions tout en respectant l'intelligence et la<br />
sensibilité du spectateur.<br />
<strong>Juin</strong>-Juillet 2<strong>02</strong>4 / Maroc<br />
25
LA COUV’<br />
Hicham Lasri<br />
« J'AI UNE<br />
PROFONDE<br />
AFFECTION<br />
POUR LES<br />
LOOSERS »<br />
Hicham Lasri, réalisateur,<br />
scénariste, romancier et<br />
dessinateur marocain, dépasse<br />
les frontières de la simple<br />
représentation du réel pour<br />
explorer des univers mentaux<br />
profonds, remettre en question<br />
les normes sociales et inviter le<br />
public à la réflexion. Son œuvre<br />
se distingue par son exploration<br />
courageuse de certaines sujets, la<br />
richesse de ses personnages et<br />
son esthétique artistique. Nous<br />
l’avons rencontré chez lui à<br />
Casablanca.<br />
26 Maroc / <strong>Juin</strong>-Juillet 2<strong>02</strong>4
Le cinéma, pour vous, va au-delà de la<br />
simple reproduction du réel. Comment<br />
définissez-vous votre approche de la<br />
création cinématographique ?<br />
Je conçois le cinéma comme un moyen de<br />
créer des univers mentaux uniques, d'explorer<br />
les zones grises de la société et de questionner<br />
les normes établies. Je ne m'intéresse<br />
pas aux gens « normaux », à ceux qui se<br />
fondent dans la masse. Ce qui m'attire, c'est<br />
ce qui est différent, ce qui dérange, ce qui<br />
nous invite à réfléchir.<br />
Vous abordez souvent la thématique des<br />
« loosers » dans vos films. Qu'est-ce qui vous<br />
attire chez ces personnages marginalisés ?<br />
J'ai une profonde affection pour<br />
les « loosers », ces personnages souvent fragiles<br />
et imparfaits. Ils m'inspirent des histoires<br />
fortes et complexes, loin des clichés et des<br />
conventions. Je suis fasciné par leur capacité<br />
à survivre et à s'adapter dans un monde qui<br />
ne leur fait pas toujours de cadeaux.<br />
Quelle est votre approche de la narration<br />
cinématographique en ce qui concerne la<br />
vérité et la stimulation intellectuelle du<br />
public ?<br />
Je ne cherche pas à délivrer une vérité absolue<br />
dans mes films. Je préfère montrer, susciter<br />
des émotions et des réflexions chez le<br />
spectateur. Le cinéma est un art de la dialectique,<br />
il doit permettre le débat et la confrontation<br />
d'idées différentes.<br />
cultivé pourra lire une histoire à plusieurs<br />
niveaux, tandis qu'un spectateur moins éduqué<br />
la recevra au premier degré.<br />
Vos films remettent en question le statu quo<br />
et défient les attentes du public. Vous créez<br />
des personnages à la fois nuancés et porteurs<br />
d'espoir…<br />
Je refuse de faire un cinéma misérabiliste qui<br />
montre uniquement les problèmes de la<br />
société. Je préfère créer des personnages<br />
complexes et nuancés, qui se battent pour<br />
survivre et pour réaliser leurs rêves. L'espoir<br />
est un élément fondamental de l'existence<br />
humaine, et il doit être présent dans mes films.<br />
Moroccan Badass Girl se démarque par son<br />
ton audacieux et son esthétique unique…<br />
(rires)… C'est un film frais et audacieux qui<br />
se démarque de la production cinématographique<br />
marocaine traditionnelle. Il s'adresse<br />
à un public large et invite à la réflexion tout<br />
en divertissant.<br />
Votre figure féminine dans ce film est forte<br />
et multidimensionnelle…<br />
Le premier défi était de créer un personnage<br />
féminin principal qui échappe aux clichés habituels.<br />
Fadoua Taleb, dans ce film, n'est ni une<br />
victime ni une héroïne idéalisée, mais une<br />
femme imparfaite et attachante, avec ses<br />
défauts et ses contradictions.<br />
Pourquoi utilisez-vous l'humour noir, le<br />
rythme soutenu et les situations cocasses ?<br />
Le cinéma n'est pas une question de jugement<br />
moral. Derrière l'humour noir et l'aspect<br />
divertissant du film, se cache une réflexion sur<br />
la société marocaine et ses travers. J'utilise<br />
des personnages archétypaux et des situations<br />
cocasses pour aborder des sujets sensibles.<br />
En outre, j'aime casser les clichés et<br />
JE DÉFIE RÉGULIÈREMENT LES<br />
REPRÉSENTATIONS STÉRÉOTYPÉES ET<br />
SIMPLISTES DU MONDE ARABE DANS<br />
MES FILMS<br />
Vous défiez régulièrement les représentations<br />
stéréotypées et simplistes du monde<br />
arabe dans vos films…<br />
Il y a une sorte d'orientalisme à deux sous qui<br />
veut que les films du monde arabe ne parlent<br />
que de problèmes et de souffrance. Je combats<br />
cette vision en faisant des films de plus<br />
en plus fous et originaux.<br />
Mais, vous y abordez des sujets<br />
tabous et controversés…<br />
On a encore peur des films au Maroc.<br />
Il faut dépasser cette peur et oser faire<br />
des films qui remettent en question<br />
les idées reçues.<br />
Comment le cinéma peut-il<br />
être un moyen puissant pour<br />
sensibiliser et influencer le<br />
public sur des questions<br />
importantes ?<br />
Le cinéma n'est pas une<br />
question d'éducation,<br />
mais d'expérience.<br />
Un spectateur<br />
Hicham Lasri : « Dans une société où tout le monde filme tout le temps, je m'interroge<br />
sur le sens et l'impact de ces images. Je critique l'utilisation superficielle des<br />
caméras et encourage à les utiliser de manière plus créative et réfléchie. »<br />
<strong>Juin</strong>-Juillet 2<strong>02</strong>4 / Maroc<br />
27
LA COUV’<br />
proposer des personnages et des situations<br />
qui sortent de l'ordinaire. Moroccan Badass<br />
Girl évite la contemplation et offre un rythme<br />
soutenu, presque frénétique. Il s'agit d'une<br />
journée infernale pour Fedoua Taleb, ponctuée<br />
d'événements drôles, déjantés et parfois<br />
même un peu fous.<br />
Vous y présentez Casablanca d'une<br />
manière unique. Comment avez-vous voulu<br />
dépeindre la ville ?<br />
Je n'aimerais pas montrer une vision clichée<br />
de Casablanca. Je choisis plutôt de mettre en<br />
avant la ville moyennant une perspective poétique<br />
et personnelle. Mon film propose une<br />
réflexion sur les Casaouis d'aujourd'hui. Il s'agit<br />
d'une population en pleine évolution, pleine<br />
de contradictions et de richesses. Je ne cherche<br />
pas à faire de la critique facile, mais plutôt à<br />
proposer une expérience cinématographique<br />
qui invite à la réflexion et au dialogue.<br />
Comment transformez-vous vos expériences<br />
personnelles et vos observations de la société<br />
en récits cinématographiques ?<br />
J'aime poser des questions, explorer des pistes<br />
inattendues… : « Et si le gardien de parking<br />
était un personnage fascinant ? Et si le directeur<br />
de banque cachait une part d'ombre ? ».<br />
Le surréalisme et la déformation de la réalité<br />
nous permettent de révéler des vérités<br />
cachées, de porter un regard neuf sur la société.<br />
Mon style d'écriture cinématographique est à<br />
l'image de ma personnalité : vif, direct, parfois<br />
provocateur. J'utilise un langage riche et imagé,<br />
ponctué d'anecdotes et d'humour.<br />
Comment équilibrez-vous votre intégrité<br />
artistique avec les exigences commerciales<br />
de l'industrie cinématographique ?<br />
Je fais des films parce que j'ai des histoires à<br />
raconter. Et je les raconte avec sincérité et<br />
conviction, sans me soucier des modes et des<br />
tendances. Le succès commercial est important,<br />
mais il ne doit pas se faire au détriment<br />
de la qualité artistique.<br />
par la main et qu'il puisse se faire sa propre<br />
opinion sur les personnages et les événements.<br />
Le cinéma doit être une source de<br />
réflexion ainsi que d'interrogation, et non un<br />
simple divertissement. En évitant la contemplation<br />
et en offrant un rythme soutenu, on<br />
peut amener le spectateur à réfléchir sur des<br />
questions importantes. Je ne crains pas d'aborder<br />
des sujets sensibles dans mes films. J’essaye<br />
d’interroger la société, bousculer les<br />
idées reçues et inviter à la réflexion. Au cœur<br />
de mon dernier film se trouve la question de<br />
l'énergie individuelle, souvent gaspillée ou<br />
mal canalisée dans une société contraignante.<br />
Comment envisagez-vous le rôle du spectateur<br />
dans vos films Moroccan Badass Girl ?<br />
Le personnage principal s'adresse directement<br />
à la caméra, ce qui renforce encore le<br />
lien entre le film et le spectateur. J’utilise cette<br />
technique pour questionner la place de la<br />
caméra et notre rapport à l'image. J'aime jouer<br />
avec les codes du cinéma et briser le quatrième<br />
mur. Cela permet de créer une relation<br />
directe avec le spectateur et de le rendre<br />
acteur de l'histoire.<br />
Quelle importance accordez-vous à la technique<br />
cinématographique dans votre processus<br />
créatif ?<br />
La caméra n'est pas un simple outil de capture<br />
d'images, mais un véritable outil d'expression.<br />
Je l'utilise comme un stylo, pour transcrire des<br />
émotions et des idées précises. La caméra<br />
n'est pas seulement un outil, mais aussi un partenaire<br />
de création. Dans Moroccan Badass<br />
Girl, je ne me contente pas de filmer de loin.<br />
Je suis souvent au cœur de l'action, portant la<br />
caméra moi-même et interagissant avec mes<br />
acteurs. Cela permet de créer une certaine<br />
énergie et une spontanéité. Je joue également<br />
avec les distances, les angles et les mouvements<br />
pour créer des émotions et des sensations<br />
chez le spectateur.<br />
Vos principales caractéristiques du style<br />
cinématographique ?<br />
Le son joue, chez moi, un rôle essentiel dans<br />
l'expérience cinématographique. Il peut créer<br />
une atmosphère, susciter des émotions et<br />
même influencer l'interprétation du film. J'utilise<br />
des références culturelles subtiles pour<br />
enrichir mon travail et créer un lien avec mon<br />
public. Je m'inspire de la pop culture locale et<br />
internationale, tout en veillant à ce que ses<br />
références soient accessibles à tous.<br />
Un mot pour finir ?<br />
J'ai toujours plein de nouvelles histoires en<br />
tête, des personnages à creuser et des univers<br />
à explorer. Je ne veux pas me limiter.<br />
Mon objectif principal est de continuer à faire<br />
des films qui divertissent, qui font réfléchir et<br />
qui marquent les esprits.●<br />
Loin de la propagande et la simplification<br />
excessive des problèmes, comment les<br />
cinéastes peuvent-ils utiliser leur art pour promouvoir<br />
le changement social et politique ?<br />
Le cinéma peut être un outil formidable pour<br />
le changement social. Mes films ne sont pas<br />
des pamphlets politiques, mais ils invitent le<br />
spectateur à réfléchir et à se questionner sur<br />
le monde qui l'entoure. Je crois au pouvoir du<br />
divertissement intelligent pour faire passer<br />
des messages forts. J'aime les films qui laissent<br />
place à l'ambiguïté et à l'interprétation. Il est<br />
important que le spectateur ne soit pas guidé<br />
Intellectuellement engagé, Hicham Lasri jette à la face de la société ses<br />
défaillances. Tout ce qui fondrait un monde insatiable. Et stimulant ?!<br />
28 Maroc / <strong>Juin</strong>-Juillet 2<strong>02</strong>4
LA COUV’<br />
CRÉDIT : HICHAM LASRI<br />
« Moroccan Badass Girl » marque une étape importante<br />
dans l'évolution cinématographique de Hicham Lasri.<br />
MOROCCAN BADASS GIRL<br />
A TOUT CŒUR<br />
Le dernier film de Hicham Lasri, « Moroccan Badass Girl »,<br />
débarque enfin sur les écrans nationaux. Après une première<br />
nationale remarquée au Festival International du Film de<br />
Marrakech, ce long métrage de 83 minutes de punch,<br />
d’énergie féroce et d’humour cinglant, nous plonge dans le<br />
quotidien tumultueux de Kathy, une jeune femme marocaine<br />
en quête d'émancipation.<br />
30 Maroc / <strong>Juin</strong>-Juillet 2<strong>02</strong>4
CRÉDIT : HICHAM LASRI<br />
Hicham lasri : « Nous vivons une époque de violence éthique<br />
terrible, où l'on nous dicte ce qu'il faut penser et ressentir. »<br />
Fadoua Taleb incarne avec brio Khadija,<br />
alias Kathy, une trentenaire Casablancaise<br />
qui se bat contre les injustices<br />
sociales et les conventions étouffantes. Lassée<br />
d'être exploitée par son entourage, elle<br />
décide de prendre son destin en main, quitte<br />
à bouleverser les codes établis.<br />
Mêlant avec brio comédie et satire, Moroccan<br />
Badass Girl dresse le portrait d'une<br />
société en pleine mutation, où les rêves se<br />
heurtent aux réalités parfois cruelles. Hicham<br />
Lasri ne recule devant rien pour dénoncer<br />
les travers de notre société, et rendre hommage<br />
à la résilience ainsi qu’à la combativité<br />
des femmes marocaines.<br />
« J'ai réalisé ce film pour critiquer la société<br />
de consommation et ses dérives, tout en<br />
m'amusant avec les conventions du genre de<br />
la comédie noire », explique Hicham Lasri.<br />
Il s'agit là d'une célébration de l'esprit combatif<br />
de la femme marocaine, « qui n'est pas soumise<br />
ou victimisée comme on l'imagine souvent,<br />
mais plutôt une pionnière qui se bat,<br />
trébuche et se relève ».<br />
CRÉDIT : HICHAM LASRI<br />
« Moroccan Badass Girl » : Un film audacieux et original qui<br />
explore la « hard life » de Kathy, incarnée par Fadoua Taleb<br />
avec une sensibilité et une créativité indéniables.<br />
La vie en pose<br />
Cependant, malgré le manque d'informations<br />
sur leur vie personnelle, leurs passions et<br />
leurs goûts, tous les personnages nous<br />
intriguent et nous touchent par leurs interactions<br />
et leurs réactions face aux situations<br />
qu'ils traversent. Loin d'être définis par des<br />
étiquettes ou des caractéristiques superficielles,<br />
ils se révèlent à travers leurs actes et<br />
leurs relations avec les autres.<br />
J'AI RÉALISÉ CE FILM POUR<br />
CRITIQUER LA SOCIÉTÉ DE<br />
CONSOMMATION ET SES DÉRIVES,<br />
TOUT EN M'AMUSANT AVEC LES<br />
CONVENTIONS DU GENRE DE LA<br />
COMÉDIE NOIRE<br />
<strong>Juin</strong>-Juillet 2<strong>02</strong>4 / Maroc<br />
31
LA COUV’<br />
CRÉDIT : HICHAM LASRI<br />
Une scène du film.<br />
Au fil du film, une connexion profonde se tisse<br />
entre le spectateur et ces protagonistes énigmatiques.<br />
On s'immisce dans leurs pensées<br />
et leurs émotions, ressentant leurs joies, leurs<br />
peines, leurs doutes et leurs aspirations. Bien<br />
que leur passé et leurs motivations restent en<br />
partie flous, leur humanité et leur complexité<br />
transparaissent, nous amenant à les comprendre<br />
et à les aimer, même si on ne les<br />
connaît pas entièrement.<br />
C'est là la magie de ce film : il parvient à créer<br />
des personnages fascinants et attachants, tout<br />
en préservant une part de mystère qui renforce<br />
leur authenticité et leur profondeur.<br />
Une comédie noire corrosive pour briser les<br />
carcans<br />
Soit ! Conscient que l'attention du public<br />
peut parfois être détournée par l'image,<br />
Hicham Lasri accorde une importance particulière<br />
à la concision et à l'impact de ses<br />
dialogues. Il privilégie des échanges brefs<br />
et directs.<br />
Plutôt que de longues tirades explicatives,<br />
Hicham Lasri opte pour des phrases courtes<br />
et percutantes qui font mouche. Les dialogues<br />
deviennent ainsi une mélodie rythmée<br />
qui accompagne l'image et renforce l'impact<br />
émotionnel du film.<br />
De gauche à droite : Salah Bensalah, Youssef Rami,<br />
Al Kayssar Amine, Moulay Idriss Fatemi.<br />
Ce choix stylistique n'est pas pour autant<br />
synonyme de superficialité. Au contraire, la<br />
concision des dialogues permet de concentrer<br />
l'attention sur l'essentiel et de révéler<br />
la profondeur des personnages et de leurs<br />
interactions. Les mots choisis avec soin<br />
portent en eux une charge émotionnelle<br />
forte, transmettant les sentiments et les<br />
intentions des protagonistes avec justesse<br />
et efficacité.<br />
LASRI PARVIENT À CRÉER DES<br />
PERSONNAGES FASCINANTS ET<br />
ATTACHANTS, TOUT EN PRÉSERVANT<br />
UNE PART DE MYSTÈRE QUI RENFORCE<br />
LEUR AUTHENTICITÉ ET LEUR<br />
PROFONDEUR<br />
CRÉDIT : HICHAM LASRI<br />
32 Maroc / <strong>Juin</strong>-Juillet 2<strong>02</strong>4
Long cours d’alchimie<br />
Autour de Fadoua, un casting exceptionnel<br />
réunit Saleh Ben Saleh, Ayoub Abou Nasr,<br />
Malek Akhmiss et Mounia Lmkimel.<br />
Ensemble, ils composent une galerie de<br />
personnages hauts en couleur, cabossés<br />
par la vie mais jamais résignés.<br />
Le choix des acteurs est une étape cruciale<br />
dans la réalisation d'un film, et Hicham Lasri<br />
en est parfaitement conscient. Il sélectionne<br />
ses interprètes avec soin et précision, s'assurant<br />
qu'ils correspondent parfaitement aux<br />
personnages qu'ils incarneront. Une fois sur<br />
le plateau, Hicham guide ses acteurs avec<br />
finesse et précision, leur insufflant la vie et<br />
l'âme que l'histoire requiert.<br />
Loin d'imposer une direction rigide, Hicham<br />
crée un espace de liberté créative où ses<br />
acteurs peuvent s'exprimer pleinement. Il<br />
leur donne confiance et les encourage à<br />
explorer leurs personnages en profondeur,<br />
à apporter leur propre sensibilité et leur<br />
propre vision à l'œuvre. Cette collaboration<br />
étroite entre le réalisateur et ses interprètes<br />
donne naissance à des performances authentiques<br />
et touchantes, qui contribuent grandement<br />
à la réussite du film.<br />
Le talent des acteurs, combiné à la vision créative<br />
de Hicham Lasri, donne vie à des personnages<br />
qui nous transportent dans l'univers du<br />
film et nous font vivre leurs émotions comme<br />
si elles étaient les nôtres.<br />
« Pour incarner mes personnages marginaux,<br />
j'ai le privilège de travailler avec mes acteurs<br />
de toujours… Leurs physiques atypiques et<br />
leur talent brut de décoffrage font d'eux des<br />
interprètes hors du commun. Ils sont capables<br />
d'exprimer une multitude d'émotions et de<br />
nuances, donnant vie à des personnages à la<br />
fois touchants et dérangeants (…) Notre collaboration<br />
est une aventure créative permanente.<br />
Ensemble, nous déconstruisons les clichés<br />
et reconstruisons des personnages<br />
complexes et multidimensionnels. Nous nous<br />
amusons à jouer avec les genres et les conventions,<br />
à explorer les limites de l'acceptable »,<br />
confie Hicham Lasri.<br />
Caméra au point<br />
Hicham Lasri adopte parfois une approche<br />
immersive, plaçant souvent la caméra en<br />
position d'observateur externe aux personnages.<br />
Ce choix délibéré permet de créer<br />
une distance objective et de capter la réalité<br />
de manière brute, sans interférence<br />
subjective.<br />
Le spectateur devient ainsi un témoin privilégié<br />
des événements qui se déroulent à<br />
l'écran, comme s'il y était présent. Cette<br />
démarche permet de plonger le public au<br />
cœur de l'action et de ressentir les émotions<br />
des personnages avec plus d'intensité.<br />
En évitant de s'identifier à un point de vue<br />
particulier, la caméra de Hicham Lasri offre<br />
une vision globale de la situation, capturant<br />
les interactions entre les personnages et leur<br />
environnement. Ce choix permet de mettre<br />
en lumière les dynamiques sociales et les<br />
rapports de force qui sous-tendent l'histoire.<br />
Après, Moroccan Badass Girl est un film<br />
audacieux qui ne manquera pas de susciter<br />
des réactions et de provoquer le débat.<br />
« Mon film ne plaira peut-être pas à tout le<br />
monde, et c'est tout à fait normal. Je ne<br />
cherche pas à faire l'unanimité, mais plutôt<br />
à susciter des réactions et à provoquer la<br />
réflexion. Le cinéma doit être un art vivant<br />
et audacieux qui ne laisse pas indifférent »,<br />
affirme ce réalisateur qui n'a pas peur de<br />
bousculer les convenances et de questionner<br />
les normes établies. Le cinéma de Hicham<br />
Lasri est une invitation à la réflexion et à la<br />
remise en question, un hymne à la liberté<br />
individuelle et à l'affirmation de soi.●<br />
Maroc<br />
4 / 5<br />
TITRE : Moroccan Badass Girl<br />
PAYS : Maroc<br />
RÉALISATEUR : Hicham Lasri<br />
GENRE : Comédie<br />
DURÉE : 83 minutes<br />
ANNÉE : 2<strong>02</strong>3<br />
<strong>Juin</strong>-Juillet 2<strong>02</strong>4 / Maroc<br />
33
EN SALLES<br />
Mehdi et Hamid, deux agents de recouvrement<br />
désorientés en plein désert.<br />
M<br />
ehdi et Hamid, deux agents qui<br />
travaillent pour le compte d’une<br />
société de recouvrement, se<br />
retrouvent au milieu de nul part, dans un<br />
Maroc rural et aride, à devoir faire payer<br />
les paysans surendettés qui n’ont pas remboursé<br />
leur prêt. Ironie du sort: la carte du<br />
Sud du Maroc qu’ils scrutaient au départ<br />
finit par s’envoler, désorientant encore plus<br />
nos protagonistes préalablement paumés.<br />
C’est avec cet imprévu chargé de sens<br />
que Faouzi Bensaidi orchestre l’ouverture<br />
de son film. Le périple de Mehdi et Hamid<br />
commence ainsi par une désorientation<br />
totale face aux lignes géographiques et à<br />
la vie elle-même, marquant le début d’un<br />
voyage à la fois physique et métaphysique<br />
où la recherche de soi devient centrale.<br />
Cette désorientation on la ressent également<br />
en tant que spectateur face à la transition<br />
abrupte mais surprenante d’un genre<br />
à un autre et d’une trame narrative à une<br />
autre. Ce qui commence comme une exploration<br />
légère et humoristique des fractures<br />
sociales à travers le prisme de la satire et du<br />
burlesque, se métamorphose en un voyage<br />
introspectif et mystique des deux protagonistes.<br />
Cette bifurcation initie un ballet d’émotions<br />
et de réflexions chez le spectateur,<br />
34 Maroc / <strong>Juin</strong>-Juillet 2<strong>02</strong>4
VOYAGE DANS LES<br />
CHEMINS TROUBLES<br />
DU DÉSERT<br />
Sélectionnée à la Quinzaine des Cinéastes lors du Festival de<br />
Cannes 2<strong>02</strong>3 et primée à la Mostra de Valence, la dernière<br />
œuvre du cinéaste Faouzi Bensaidi, « Déserts » plonge les<br />
spectateurs, du sable plein les yeux, dans un monde où se mêlent<br />
déserts géographiques et affectifs, western, absurde et onirisme.<br />
PAR SALMA HAMRI<br />
CRÉDIT : DULAC DISTRIBUTION<br />
CRÉDIT : DULAC DISTRIBUTION<br />
CE QUI COMMENCE COMME UNE<br />
EXPLORATION LÉGÈRE ET<br />
HUMORISTIQUE DES FRACTURES<br />
SOCIALES À TRAVERS LE PRISME DE<br />
LA SATIRE ET DU BURLESQUE<br />
dérouté devant les multiples interprétations<br />
et questions sans réponses.<br />
Le désert, personnage à part entière dans<br />
ce film, se mue en théâtre à ciel ouvert. Au<br />
milieu de paysages immenses, Mehdi et<br />
Hamid vadrouillent au volant d’une guimbarde,<br />
dévalent et remontent les pentes dans<br />
des mouvements presque chorégraphiés, à<br />
la recherche du moindre sou.<br />
<strong>Juin</strong>-Juillet 2<strong>02</strong>4 / Maroc<br />
35
EN SALLES<br />
LE FILM<br />
DU MOIS<br />
prendre une deuxième épouse. Ils s’emparent<br />
aussi du seul tapis que possède une<br />
famille qui s’est endettée pour payer le<br />
mariage du frère, et emmènent trois<br />
chèvres d’une autre.<br />
Ils croisent également un coiffeur<br />
alcoolique qui n’ouvre plus boutique,<br />
un épicier à la boutique désertée par<br />
l’exode et un couple de vieux dont le fils<br />
est parti tenter sa chance de l’autre côté de<br />
la Méditerranée, tous incapables de rembourser<br />
leurs dettes. Une suite de gags à<br />
l’arrière fond mélancolique et une mise en<br />
scène à travers laquelle se profile la passion<br />
du réalisateur pour le théâtre.<br />
Ensuite, le choix de Bensaidi de filmer en<br />
longs plans-séquences contribue à l’immersion<br />
dans cet univers aride et poignant, et<br />
enrichit ainsi la narration avec une dimension<br />
presque métaphysique. Les paysages<br />
du désert marocain sont magnifiés par les<br />
plans larges, offrant un contraste avec la<br />
petite échelle humaine des protagonistes<br />
qui, tout comme la carte du Sud du Maroc,<br />
sont susceptibles d’être balayés par les<br />
vents du destin.<br />
Les vastes étendues désertiques servent<br />
non seulement de toile de fond mais aussi<br />
de catalyseur émotionnel pour Hamid et<br />
Mehdi ainsi que le spectateur, notamment<br />
dans la deuxième partie du film lorsque le<br />
récit prend un tournant onirique et contemplatif.<br />
Une seconde partie faite d’errances,<br />
de confessions de moments de silence forts<br />
en émotions.<br />
CRÉDIT : DULAC DISTRIBUTION<br />
Dans l’ensemble, Déserts est un film qui<br />
brille par son humour absurde, intrigue et<br />
éveille les sens, laissant une grande place<br />
à l’imagination du spectateur. Si la misère<br />
et la fracture sociale sont au centre de récit,<br />
de l’amour et de la tendresse rôdent discrètement<br />
dans ce désert économique, émotionnel<br />
et géographique.●<br />
A chaque discussion avec les villageois, une<br />
nouvelle petite histoire alliant le tragique et<br />
le ridicule se dévoile. En effet, le fil débute<br />
comme un film à sketches. Faute de soutirer<br />
de l’argent aux villageois endettés, Mehdi<br />
et Hamid embarquent une camionnette en<br />
piteux état d’un villageois que sa femme a<br />
mis à la porte, parce qu’il a décidé de<br />
Maroc<br />
3 / 5<br />
TITRE : Déserts<br />
PAYS : Maroc<br />
RÉALISATEUR : Faouzi Bensaidi<br />
GENRE : Comédie/Drame<br />
DURÉE : 120 minutes<br />
ANNÉE : 2<strong>02</strong>4<br />
36 Maroc / <strong>Juin</strong>-Juillet 2<strong>02</strong>4
EN SALLES<br />
TAXI BIED 2 :<br />
LE CONVOI DES<br />
RIRES MANQUÉS<br />
Un chauffeur de taxi bavard, intrusif et maladroit, un baron de la drogue qui a<br />
soif de vengeance, une course poursuite et une série de situations qui se veulent<br />
comiques. Voilà ce qu’il faut retenir du deuxième volet du long métrage Taxi<br />
Bied, réalisé par Moncef Malzi, et actuellement en salles de cinéma.<br />
PAR SALMA HAMRI<br />
Dans la première partie de Taxi Bied, Allal<br />
Lbahraoui, interprété par Mohamed<br />
khiari, un chauffeur de taxi blanc typique,<br />
se retrouve au cœur d’une mésaventure<br />
lorsqu’il entre en collision avec le véhicule de<br />
Bouaouina, un grand trafiquant de drogue<br />
campé par Mohcine Malzi, alors qu’il prenait en<br />
charge des passagers d’El Jadida à Casablanca.<br />
CRÉDIT : SCREENSHOT BANDE ANNONCE<br />
S’ensuit alors une course poursuite pour sauver<br />
la vie des passagers pris en otages. Celle-<br />
-ci se conclut sur l’arrestation du baron de la<br />
drogue, grâce à la collaboration du chauffeur<br />
de taxi avec la police. Ce dénouement ouvre<br />
la voie à Taxi Bied 2 : Le Convoi, où l’histoire<br />
prend un nouveau tournant cinq ans après les<br />
événements initiaux.<br />
Bouaouina, le baron de la drogue assoiffé de vengeance.<br />
Le film s’ouvre sur la nouvelle vie de Allal qui,<br />
ayant touché une importante somme d’assurance,<br />
se reconvertit dans le transport touristique<br />
et VIP. Il a pour mission de récupérer une<br />
certaine Roxana et ses amies de l’aéroport,<br />
avant de découvrir qu’il s’agit d’un piège orchestré<br />
par Bouaouina pour l’obliger encore une<br />
fois à transporter sa marchandise.<br />
Dans cette deuxième partie, les dialogues souffrent<br />
d’une redondance que le spectateur remarque<br />
dès l’ouverture du film. Les personnages<br />
s’enlisent dans des monologues interminables,<br />
ponctués d’un enchainement de proverbes<br />
marocains qui alourdissent le rythme du film et<br />
créent dès les dix premières minutes une lassitude<br />
chez le spectateur.<br />
Taxi Bied 2 réunit une brochette d’acteurs talentueux<br />
: Mohamed Khiari, Mouhssine Malzi,<br />
Mohamed Choubi, Abdelkabir Rgagna, Mansour<br />
Badri, Ilham Karaoui, Maryam El Garaa…<br />
Pourtant, les performances des acteurs n’ont<br />
pas pu sauver le film de son scénario médiocre,<br />
même le talent comique de Mohamed Khiari<br />
n’a pas réussi à relever le niveau du film dont<br />
le scénario est paresseux et se contente de<br />
recycler des blagues déjà vues et entendues.<br />
LES GAGS RÉCURRENTS, BIEN<br />
QU’ANCRÉS DANS LA RÉALITÉ SOCIALE<br />
MAROCAINE, MANQUENT DE FRAÎCHEUR ET<br />
DE SUBTILITÉ ET TABLENT SUR UN<br />
HUMOUR VULGAIRE<br />
Les situations comiques censées alléger la tension<br />
tombent souvent à plat. Les gags récurrents<br />
et les tentatives d’humour, bien qu’ancrés dans<br />
la réalité sociale marocaine, manquent de fraîcheur<br />
et de subtilité et tablent sur un humour vulgaire<br />
qui réussit à réveiller par moment les spectateurs<br />
assommés dès le début de la projection.<br />
Loin de la comédie ratée, les scènes d’action<br />
et de combat sont très peu convaincantes. En<br />
plus des costumes ridicules, les chorégraphies<br />
de combat manquent de dynamisme et sont si<br />
maladroites et mal exécutées qu’elles paraissent<br />
presque parodiques.●<br />
Maroc<br />
1 / 5<br />
TITRE : Le convoi-taxi bied 2<br />
PAYS : Maroc<br />
RÉALISATEUR : Moncef Malz<br />
GENRE : Action, Comédie<br />
DURÉE : 103 minutes<br />
ANNÉE : 2<strong>02</strong>4<br />
38 Maroc / <strong>Juin</strong>-Juillet 2<strong>02</strong>4
EN SALLES<br />
CRÉDIT : CHI-FOU-MI PRODUCTIONS<br />
Léa Seydoux, Vincent Lindon, Louis Garrel et Raphaël Quenard sont excellents dans leurs rôles<br />
respectifs ; ils campent avec brio des personnages excentriques et attachants.<br />
LE DEUXIÈME ACTE<br />
DERRIÈRE LE RIDEAU<br />
Le cinéaste Quentin Dupieux revient sur le grand écran avec «Le Deuxième Acte»,<br />
une comédie noire qui ne manquera pas de diviser, comme souvent chez lui.<br />
PAR REDA K. HOUDAÏFA<br />
Le Deuxième Acte suit les mésaventures<br />
de Florence, une jeune femme qui<br />
décide de présenter son petit ami David<br />
à son père Guillaume, un célèbre réalisateur.<br />
Mais David, qui n’est pas amoureux de Florence,<br />
met au point un plan pour la faire tomber<br />
amoureuse de son ami Willy.<br />
Le film se déroule presque entièrement dans<br />
un restaurant isolé, où les quatre personnages<br />
se retrouvent piégés. Cette situation<br />
donne lieu à des dialogues percutants et des<br />
situations absurdes, typiques de l’univers de<br />
Dupieux. Le réalisateur utilise le procédé de<br />
la mise en abyme, ce qui lui permet de jouer<br />
avec les niveaux de réalité et de fiction.<br />
LE DEUXIÈME ACTE MONTRE LES<br />
COULISSES DU MÉTIER D’ACTEUR, AVEC<br />
SES VANITÉS ET SES HYPOCRISIES.<br />
DUPIEUX N’ÉPARGNE PERSONNE...<br />
Quentin Dupieux nous invite à une réflexion<br />
profonde sur la vie réelle et la nature de<br />
l’illusion cinématographique. Il explore les<br />
thèmes de la comédie, du mensonge, du<br />
stress, du trac, de l’oubli, du succès, de<br />
l’échec, du rire, si proche des larmes et<br />
des drames.<br />
D’autres regretteront que Dupieux ne développe<br />
pas davantage ses personnages.<br />
Par ailleurs, pour souligner l’univers décalé<br />
du film, la bande-son est composée de<br />
musiques originales signées Thomas Bangalter<br />
(Daft Punk). ●<br />
Ce long métrage est aussi l’occasion pour<br />
Dupieux de livrer une réflexion sur le monde<br />
du cinéma. Le film montre les coulisses du<br />
métier d’acteur, avec ses vanités et ses hypocrisies.<br />
Dupieux n’épargne personne, et son<br />
regard est souvent acerbe.<br />
Le Deuxième Acte met en scène des acteurs,<br />
exaspérés par leur métier, mais acculés à<br />
vivre de ce jeu permanent. Ils ne savent faire<br />
que ça, et nous manipulent avec brio, pour<br />
notre plus grand plaisir.<br />
Le réalisateur utilise la métaphore du travelling<br />
pour illustrer la vie des acteurs, un long<br />
et interminable voyage où tout est joué, où<br />
rien n’est vrai. Il laisse ensuite le spectateur<br />
libre de choisir s’il veut se laisser emporter<br />
par le jeu des acteurs ou non.<br />
Cette approche plaira à ses fans et à tous<br />
ceux qui aiment les films originaux et audacieux.<br />
Cependant, le film n’est pas exempt<br />
de défauts : certains spectateurs pourront<br />
trouver le film trop long ou trop bavard.<br />
Maroc<br />
3 / 5<br />
TITRE : Le Deuxième Acte<br />
PAYS : France<br />
RÉALISATEUR : Quentin Dupieux<br />
GENRE : Comédie<br />
DURÉE : 80 minutes<br />
ANNÉE : 2<strong>02</strong>4<br />
40 Maroc / <strong>Juin</strong>-Juillet 2<strong>02</strong>4
FURIOSA : A MAD MAX SAGA<br />
LA FUREUR DE VIVRE<br />
À 79 ans, George Miller prouve qu’il n’a rien perdu de sa verve<br />
créatrice en nous offrant un prequel aussi audacieux que captivant.<br />
PAR YACINE KAOUTI<br />
Anya Taylor dans le rôle de Furiosa.<br />
Depuis le premier Mad Max en 1979,<br />
George Miller a su imposer sa vision<br />
unique du cinéma d’action post-apocalyptique.<br />
Dans Furiosa, il revient à ses premiers<br />
amours avec une histoire qui se penche<br />
sur l’enfance de Furiosa, incarnée ici par Anya<br />
Taylor-Joy. Si nous avions eu peur de l’épisode<br />
de trop, ce prequel explore de nouveaux<br />
territoires narratifs tout en restant fidèle à l’esthétique<br />
chaotique et viscérale qui a fait la<br />
renommée de la saga.<br />
Furiosa a la fureur de vivre, et cela se voit à<br />
l’écran tout au long des 2h28 du film. Arrachée<br />
des siens à sa terre verte et abondante par<br />
des motards menés par le redoutable Dementius<br />
(Chris Hemsworth), Furiosa n’a qu’une<br />
obsession : retrouver son foyer et se venger.<br />
Le film, couvrant plusieurs années de la vie<br />
de Furiosa, alterne entre scènes d’action frénétiques<br />
et moments introspectifs. Construit<br />
en plusieurs actes, les séquences de flashbacks,<br />
loin d’alourdir le récit, viennent éclairer<br />
les motivations de Furiosa et rendre son<br />
parcours encore plus poignant.<br />
Si Furiosa est moins frénétique que Fury Road,<br />
il n’en reste pas moins spectaculaire. Ce dernier<br />
opus rentre dans la catégorie des films<br />
d’actions maitrisés. Ceux ou les scènes d’actions<br />
ne sont jamais de trop et ou l’intensité<br />
de l’histoire et au service du dévellopement<br />
SI FURIOSA EST MOINS FRÉNÉTIQUE QUE<br />
FURY ROAD, IL N’EN RESTE PAS MOINS<br />
SPECTACULAIRE ET RENTRE DANS LA<br />
CATÉGORIE DES FILMS D’ACTIONS MAITRISÉS<br />
du scénario. Les poursuites en véhicules customisés,<br />
signature de la saga, sont toujours<br />
aussi impressionnantes et magnifiquement<br />
chorégraphiées. Le film réussit à maintenir un<br />
équilibre subtil entre action pure et narration,<br />
permettant aux spectateurs de s’immerger<br />
complètement dans cet univers déjanté.<br />
Anya Taylor-Joy incarne une Furiosa à la fois<br />
déterminée et vulnérable, offrant une performance<br />
d’une intensité rare. Que dire alors de<br />
Chris Hemsworth, qui incarne Dementius avec<br />
une brutalité magnétique.<br />
Avec Mad Max: Furiosa, George Miller signe<br />
un retour en force dans l’univers qu’il a créé,<br />
prouvant qu’il est toujours un maître incontesté<br />
du genre. Ce prequel est à la fois un<br />
hommage aux racines de la saga et une<br />
œuvre ficelée, grâce à une réalisation impeccable<br />
et des performances d’acteurs<br />
époustouflantes. Courez le voir, enfin un bon<br />
blockbuster cette année.●<br />
Maroc<br />
4 / 5<br />
TITRE : Furiosa : A Mad Max Saga<br />
PAYS : États-Unis<br />
RÉALISATEUR : George Miller<br />
GENRE : Action, Science-fiction<br />
DURÉE : 148 minutes<br />
ANNÉE : 2<strong>02</strong>4<br />
<strong>Juin</strong>-Juillet 2<strong>02</strong>4 / Maroc<br />
41
DOSSIER<br />
L’ANIMATION EN ÉCLATS :<br />
HIGHLIGHTS DU<br />
22 ÈME FICAM<br />
Le Festival International du Cinéma d’Animation de Meknès<br />
(FICAM) a connu une 22ème édition exceptionnelle, qui s’est<br />
déroulée du 10 au 15 mai 2<strong>02</strong>4. Des projections captivantes, des<br />
débats stimulants, des ateliers enrichissants et des rencontres<br />
animées ont ponctué cette semaine dédiée à l’animation.<br />
DOSSIER RÉALISÉ PAR REDA K. HOUDAÏFA<br />
Au soir du mercredi 15 mai, baisser<br />
de rideau de la 22ème édition du<br />
Festival International du Cinéma<br />
d’Animation de Meknès (FICAM), en apothéose<br />
au Théâtre Mohammed El Mennouni..<br />
« Quelle édition extraordinaire ! La présence<br />
remarquable de nos invités et l’affluence<br />
record du public témoignent de l’engouement<br />
suscité par cet événement. Six jours<br />
d’activités intenses, de projections inédites,<br />
de débats stimulants, d’ateliers enrichissants<br />
et de rencontres animées (…) Le Forum des<br />
métiers du film d’animation a également<br />
connu un franc succès, réunissant des talents<br />
venus de toute la région. Plus de 10 000 spectateurs<br />
et festivaliers ont assisté aux projections,<br />
rencontres et ateliers, et 6 000 enfants<br />
ont pu découvrir les films en avant-première<br />
lors de projections scolaires », a commenté<br />
le président de la Fondation Aïcha, Mardochée<br />
Devico. L’éloge, formulé sans emphase,<br />
est allé droit au cœur de la direction du FICAM.<br />
Dessein animé<br />
Vendredi 10 mai. Les alentours du cinéma<br />
Caméra prennent un air de fête. Les gens du<br />
cinéma d’animation arborent tous une mine<br />
réjouie qui fait plaisir à voir. L’engouement<br />
du public pour ce genre cinématographique<br />
lors de ce festival insuffle une nouvelle motivation<br />
aux acteurs, même si ce genre n’est<br />
pas toujours reconnu à sa juste valeur.<br />
« Dans le paysage cinématographique italien,<br />
l’animation peine à trouver sa place. Les<br />
financements sont rares, la couverture médiatique<br />
quasi inexistante et les opportunités de<br />
diffusion limitées. Cette marginalisation est<br />
d’autant plus regrettable que l’Italie, berceau<br />
d’une riche culture artistique, semble négliger<br />
le potentiel du cinéma d’animation. Les<br />
réalisateurs qui ne font pas du cartoon pour<br />
enfants doivent lutter pour survivre. J’ai compris<br />
cette situation dès mes débuts, et pourtant<br />
j’ai continué à réaliser des films d’animation<br />
», fait savoir le réalisateur Simone Massi.<br />
« L’animation est souvent reléguée au<br />
domaine du divertissement pour enfants,<br />
considérée comme une forme d’art mineure<br />
par rapport aux beaux-arts traditionnels…<br />
C’est le paradoxe de l’Italie (Rires) », reconnait<br />
Christian De Vita, d’abord story-boarder<br />
avant de devenir scénariste et réalisateur,<br />
auteur du long-métrage Gus en 2015 et participant<br />
au développement de la série à succès<br />
PJ Masks de Disney Junior.<br />
À nos deux réalisateurs qui incarnent la ténacité<br />
et la passion des créateurs d’animation,<br />
nous voulions dire qu’en Italie comme ailleurs,<br />
la réalisation de films d’animation<br />
s’avère d’une complexité redoutable. Cette<br />
difficulté est d’autant plus accrue que cet art<br />
est souvent cantonné dans l’ornière jeune<br />
public, limitant ainsi son audience et son<br />
potentiel d’expression.<br />
Ceux de l’animation marocaine ont été<br />
conviés en nombre, aussi. Hamid Semlali faisait<br />
partie de ces privilégiés et n’a pas manqué<br />
d’exprimer sa fierté, allant jusqu’à louer<br />
les mérites de l’équipe du FICAM.<br />
Peu après 19 heures, sous les regards d’une<br />
foule nombreuse, les officiels ont fait leur<br />
apparition. Crépitements de flashs, mitraillages<br />
photographiques en règle et lazzi des<br />
paparazzi ont accompagné leur arrivée.<br />
« Je l’ai vu, de mes propres yeux vus ; vous<br />
l’avez sûrement remarqué aussi, tant il ne<br />
passait pas inaperçu. Mehdi Bensaid, notre<br />
très visible ministre de la culture, est présent<br />
pour l’ouverture du FICAM, rayonnant,<br />
jubilant et avenant », s’écria une jeune femme<br />
à côté de nous. Pendant ce temps, les<br />
cinéastes et réalisateurs, parés de leurs plus<br />
beaux atours pour l’occasion, se voyaient<br />
contraints d’emprunter une entrée discrète,<br />
loin des projecteurs.<br />
Une ouverture en fanfare<br />
La cérémonie d’ouverture du 22ème FICAM<br />
s’est déroulée dans une ambiance festive<br />
et conviviale, empreinte de grâce et de faste.<br />
Mohamed Beyoud, directeur artistique du<br />
FICAM et maître de cérémonie, brillait de<br />
L’ANIMATION EST SOUVENT RELÉGUÉE<br />
AU DOMAINE DU DIVERTISSEMENT POUR<br />
ENFANTS, CONSIDÉRÉE COMME UNE<br />
FORME D’ART MINEURE<br />
42 Maroc / <strong>Juin</strong>-Juillet 2<strong>02</strong>4
CRÉDIT : FICAM<br />
Le FICAM, c’est avant tout une semaine riche et intense, ponctuée de<br />
projections exceptionnelles, de débats animés, d’ateliers de formation<br />
captivants et de rencontres avec les maîtres du cinéma d’animation.<br />
mille feux, tandis que les fleurs de rhétorique<br />
de Mardochée Devico, président de<br />
la Fondation Aïcha, étaient accueillies avec<br />
enthousiasme.<br />
Après le discours d’Agnès Humruzian, directrice<br />
générale de l’Institut Français du Maroc<br />
et un bref rappel de l’édition précédente,<br />
Mohamed Mehdi Bensaid a remis un trophée<br />
d’honneur à Hamid Semlali, précurseur du<br />
cinéma d’animation au Maroc. Ce fut ensuite<br />
au tour d’Abdelghani Sebbar, gouverneur de<br />
la province de Meknès, de rendre hommage<br />
à Bill Plympton, figure emblématique de l’animation<br />
américaine indépendante, en lui décernant<br />
un trophée d’honneur. Les facéties du<br />
premier et les pitreries du second ont déridé<br />
l’assistance. Cerise sur gâteau ? Des épisodes<br />
de La linea d’Osvaldo Cavandoli ont<br />
ponctué cette cérémonie.<br />
Le Grand Prix Aïcha de l’Animation 2<strong>02</strong>4 a<br />
été décerné à Nouhayla El Hassani pour son<br />
court-métrage d’animation L’éléphant du<br />
Cheikh. Remis par Jaouad Bahaji, président<br />
de la commune de Meknès, et Mardochée<br />
Devico, ce prix récompense non seulement<br />
le talent de la lauréate mais lui offre également<br />
les moyens de concrétiser son projet,<br />
« l’encourageant ainsi à poursuivre son rêve<br />
dans le monde professionnel », rappelle Mardochée<br />
Devico. Dotée de 50 000 dirhams,<br />
la récompense s’accompagne d’une bourse<br />
de l’ambassade de France et d’une résidence<br />
artistique d’un mois à l’Abbaye de<br />
Fontevraud en France.<br />
La journée s’est achevée par le lancement<br />
des projections scolaires Trop classe le ciné<br />
et la présentation en avant-première du film<br />
norvégien Super Lion, par la distributrice Mounia<br />
Layadi avant sa sortie nationale. En guise<br />
de finir la journée en beauté, le public a pu<br />
découvrir le long-métrage Linda veut du poulet<br />
!, César 2<strong>02</strong>4, réalisé par Sébastien Laudenbach,<br />
animateur, illustrateur et réalisateur.<br />
Qui plus est, sous le signe de la légèreté<br />
et de la bonne humeur, le film Super Mario<br />
<strong>Juin</strong>-Juillet 2<strong>02</strong>4 / Maroc<br />
43
DOSSIER<br />
CRÉDIT : <strong>BOXOFFICE</strong> MAROC<br />
CRÉDIT : <strong>BOXOFFICE</strong> MAROC<br />
Précurseur du genre au Maroc, Hamid Semlali a marqué l’histoire de la publicité<br />
au Maroc avec la célèbre sardine dansant avec une rondelle de citron.<br />
Bros, projeté en plein air sur la Place l’Agora<br />
a joui d’un grand enthousiasme auprès du<br />
jeune public Meknassi. Ces projections grand<br />
public en plein air tous les soirs ont permis<br />
au plus grand nombre d’accéder à la programmation<br />
du festival. Alléchant !<br />
Le FICAM fait un carto(o)n<br />
La 22ème édition possédait des arguments<br />
éblouissants. Au premier chef, une constellation<br />
d’étoiles indécrochables. Et, ils étaient<br />
pour beaucoup très abordables. Car, ils se<br />
promenaient avec nous dans les jardins de<br />
l’Institut Français.<br />
En n’isolant pas les « gens de l’animation »<br />
étrangers et en favorisant délibérément leurs<br />
rencontres avec nos créateurs, le FICAM ne<br />
faillit pas à l’une de ses missions, celle d’établir<br />
des ponts entre notre animation et la leur.<br />
« Tout festival consiste en un espace où les<br />
acteurs provenant de divers horizons<br />
confrontent leurs expériences afin de s’enrichir<br />
mutuellement », estime Michel Ocelot.<br />
La plupart formulent les mêmes superlatifs à<br />
l’égard de l’équipe, qui fait plus d’égards.<br />
Personne n’est mécontent, personne n’a fait<br />
de la figuration ou n’est sorti du champ en<br />
se sentant hors-jeu.<br />
Nous n’y avons constaté aucune imperfection.<br />
Mieux encore, cette édition a non seulement<br />
répondu aux attentes, mais elle les a<br />
surpassées, notamment avec la sélection des<br />
films en compétition. Comme à l’accoutumée,<br />
la sélection s’est avérée homogène dans le<br />
haut de gamme, donnant à découvrir tant<br />
d’œuvres denses et originales. Exigeantes<br />
mais ouvertes vers le public. Signées d’auteurs<br />
qui ont un univers personnel riche mais<br />
ne cèdent pas aux tics d’un « auteurisme »<br />
autoproclamé. Et quand on sait que ces films<br />
ont été réalisés souvent dans des conditions<br />
aléatoires, cela ne fait qu’ajouter à leur mérite.<br />
Les films inscrits en compétition sont un régal<br />
pour les yeux et les sens. À tel point que le<br />
jury, bien avant la proclamation du palmarès,<br />
n’arrivait pas à les départager, malgré leurs<br />
préférences. « J’ai regardé les courts-métrages<br />
en compétition, et la sélection est vraiment<br />
très forte. Nous avons beaucoup apprécié<br />
la qualité des films présentés. C’était<br />
difficile de choisir les gagnants, car tous méritaient<br />
d’être récompensés. Malheureusement,<br />
nous ne pouvons attribuer que deux prix et<br />
une mention spéciale », explique le président<br />
du jury, Theodore Ushev.<br />
Un second hommage a été rendu à Bill Plypmton, légende vivante du cinéma<br />
d’animation, dessinateur de presse et réalisateur indépendant américain.<br />
LA 22ÈME ÉDITION POSSÉDAIT DES<br />
ARGUMENTS ÉBLOUISSANTS. AU<br />
PREMIER CHEF, UNE CONSTELLATION<br />
D’ÉTOILES INDÉCROCHABLES<br />
Enchantements<br />
Le court-métrage Swimming with Wings de<br />
Daphna Awadish Golan a reçu le Prix du Jury<br />
au festival, et pour cause. Ce film poignant<br />
explore le destin d’une jeune fille fragile, Lyri,<br />
confrontée aux bouleversements de la migration<br />
et à la recherche de son identité. Le déracinement<br />
et le sentiment d’être étranger dans<br />
un nouvel environnement sont des épreuves<br />
que beaucoup connaissent. La force du film<br />
réside également dans sa combinaison<br />
unique de techniques d’animation. L’utilisation<br />
de l’aquarelle, du collage et de l’animation<br />
traditionnelle crée un univers visuel à la<br />
fois poétique et poignant. Les images douces<br />
et oniriques reflètent la sensibilité de Lyri et<br />
l’intériorité de ses émotions. La reconnaissance<br />
du jury pour Swimming with Wings est<br />
amplement méritée. Ce court-métrage va<br />
bien au-delà d’un simple récit de migration.<br />
Il s’agit d’une exploration profonde de l’identité,<br />
de la perte et du sentiment d’appartenance.<br />
Le film nous interroge sur la notion<br />
de « chez-soi » et sur la complexité des liens<br />
que nous entretenons avec nos racines.Nous<br />
44 Maroc / <strong>Juin</strong>-Juillet 2<strong>02</strong>4
DOSSIER<br />
Pierre-Luc Granjon<br />
Réalisateur, scénariste<br />
et animateur Français.<br />
CRÉDIT : FICAM<br />
et aquatintes de l’époque. La couleur rouge,<br />
omniprésente, évoque l’atmosphère sensuelle<br />
et mystérieuse du bar, tout en distinguant<br />
clairement le monde intérieur du bar<br />
du monde extérieur.<br />
Nous avons également remarqué La Notte<br />
de Martina Generali, Simone Pratola et<br />
Francesca Sofia Rosso, un conte dont on<br />
garde longtemps la douce musique comme<br />
une trace fuligineuse. Ce court-métrage se<br />
distingue par la qualité de son animation,<br />
alliant une architecture vénitienne réaliste à<br />
une utilisation experte des couleurs. Le dessin<br />
simple des personnages et le rythme soutenu,<br />
dicté par la musique de Vivaldi, contribuent<br />
à une composition chromatique de<br />
plus en plus kaléidoscopique. Le film parvient<br />
à capturer une atmosphère onirique, transformant<br />
le rêve de richesse en cauchemar<br />
grâce à l’usage des couleurs et des perspectives<br />
inquiétantes.<br />
On regrettera que pas le moindre accessit<br />
n’ait attiré l’attention sur le poignant Via<br />
Dolorosa de Rachel Gutgarts, qui suit une<br />
cinéaste cherchant sa jeunesse perdue en<br />
errant dans les rues de Jérusalem entre toxicomanie,<br />
premières découvertes de la sexualité<br />
et état de guerre permanent, ou sur le<br />
sidérant Été 96, dans lequel les crayons de<br />
Mathilde Bédouet croquent, en douze<br />
minutes, magnifiquement l’enfance.<br />
Malgré les défis persistants, le FICAM a su briller par son engagement à promouvoir le cinéma<br />
d’animation, offrant une plateforme à des talents émergents et confirmés, tout en contribuant à son<br />
évolution et à sa reconnaissance, souvent sous-estimé.<br />
AU MAROC, IL Y A DE NOMBREUX<br />
TALENTS DÉSIREUX DE CRÉER, MAIS IL<br />
MANQUE D’INFRASTRUCTURES ET DE<br />
SOUTIEN INSTITUTIONNEL<br />
avons été frappés par la réalisation de Margarethe<br />
89 de Lucas Malbrun, un film se<br />
déroulant à la fin des années 80 en RDA, qui<br />
suit une punk internée. Malbrun utilise un<br />
style naïf et coloré pour illustrer les effets du<br />
régime sur les citoyens et les patientes en<br />
psychiatrie. L’animation, influencée par l’art<br />
brut et l’école de Leipzig, crée un contraste<br />
avec l’univers sombre de la scène punk, un<br />
monde où la réalité frôle le surnaturel, explorant<br />
les répressions de la RDA de manière<br />
personnelle et imaginative.<br />
Bobette, une drag queen de Tom Prezman<br />
et Tzor Edery, bien sûr. Maurice’s Bar,<br />
d’abord. Il y a de l’audace à lancer dans le<br />
bain meknassi un film court, confidentiel,<br />
qui échappe encore au moule formules<br />
conventionnelles et reste fidèle à un style<br />
personnel malgré les tendances Disneyennes.<br />
L’audace s’est révélée payante.<br />
Maurice’s Bar est un film hypnotique dont<br />
on sort grisé, et pas seulement parce qu’il<br />
nous propose une tournée dans l’un des<br />
premiers bars queer de Paris. Le style visuel<br />
du film, basé sur des compositions plates,<br />
utilise une technique conférant au film une<br />
texture rappelant l’esthétique des gravures<br />
Ensuite, les films longs ont tenu toutes leurs<br />
promesses, et même un peu au-delà. Duel<br />
à Monte-Carlo del Norte, du célèbre cinéaste<br />
d’animation indépendant américain Bill<br />
Plympton, était notre favori. Cette fresque<br />
picturale donne à voir brillamment un western<br />
aussi drôle que déjanté. C’est la combinaison<br />
d’une chanson de Hank Williams,<br />
d’un dessin animé des frères Fleischer et<br />
des souvenirs d’enfance de Plympton dans<br />
l’Oregon. Le personnage principal, Slide, est<br />
un cowboy silencieux inspiré de Clint<br />
Eastwood. Il évolue dans des paysages forestiers<br />
grandioses, un univers cher à Plympton.<br />
Le film est également un hommage aux<br />
bûcherons et aux westerns que le réalisateur<br />
regardait étant enfant.<br />
Sans oublier Invelle de Simone Massi, un récit<br />
émouvant sur la résilience, l’espoir et la transmission<br />
des valeurs à travers les générations,<br />
où Zelinda (1918), Assunta (1943) et Icaro (1978)<br />
luttent contre leur destin défavorable : Zelinda,<br />
confrontée à la guerre, assume les responsabilités<br />
du foyer dès son plus jeune âge et<br />
utilise son imagination fertile pour s’évader<br />
46 Maroc / <strong>Juin</strong>-Juillet 2<strong>02</strong>4
Le FICAM est un lieu de rencontres entre petits et grands, professionnels et<br />
amateurs, grands noms du cinéma d’animation et jeunes diplômé.<br />
CRÉDIT : FICAM<br />
d’un quotidien difficile ; Assunta, avec son<br />
esprit rebelle, refuse de se laisser abattre par<br />
les séquelles de la guerre et vit sa vie avec<br />
passion et insouciance ; Icaro, héritier des<br />
rêves de ses ancêtres, est déterminé à briser<br />
le cycle de la pauvreté et à offrir un avenir<br />
meilleur à sa famille.<br />
Voici donc, en substance, l’argument de<br />
quelques œuvres de la plus belle eau, qui<br />
font voler en éclats les fondements de la<br />
société de consommation séduit par leur tendresse.<br />
On s’émeut de trois fois rien, on<br />
découvre des abîmes d’humanité cachée, on<br />
est subjugué par les personnages… Mais que<br />
les jury aient décerné la Mention spéciale du<br />
jury, coup de cœur de cette édition, à Nicolas<br />
Piret pour son court-métrage Silent Panorama<br />
et le prix du Meilleur film étudiant, visant<br />
à encourager la nouvelle génération, à Lina<br />
Saïdani pour D’Oran à Alméria, relève de l’intuition<br />
la plus heureuse. Tout comme Beurk!<br />
de Loïc Espuche, qui a remporté le Prix du<br />
jury junior, toutes ces œuvres, aussi dissemblables<br />
que splendides, ont affirmé des points<br />
de vue radicaux.<br />
Les films toontastiques<br />
Pour sa 10e édition, côté Long Compet’, le<br />
Jury Junior* a attribué le Prix du Meilleur<br />
long-métrage d’animation, doté de 2000 €,<br />
au film La Sirène de Sepideh Farsi.<br />
Le Prix Jeune public Court’ compèt, composé<br />
des élèves des cours de langue de l’Institut<br />
français de Meknès, a été octroyé à Dance<br />
with the Seashells! de Théo Carme, Julie Fournier,<br />
Alessandra Rosmarino et Anaëlle Saba.<br />
Le Prix du public, quant à lui, exprimant le<br />
choix des spectateurs après chaque séance,<br />
a été décerné ex-aequo à Papillon de Florence<br />
Miailhe et Box Cutters de Naomi Van<br />
Niekerk pour les courts-métrages. Le Prix du<br />
public pour le long-métrage a été remporté<br />
par Saleem de Cynthia Madanat Sharaiha.<br />
Pour sa première édition, la compétition internationale<br />
du film d’animation VR a décerné deux<br />
prix. Drifting in the Void of Nonsense, réalisé<br />
par Badr Benfanich, a reçu le coup de cœur du<br />
jury, tandis que le Grand Prix du Jury a été attribué<br />
à celui que nous avions élu bien avant la<br />
clôture : Madame Pirate: Code of Conduct de<br />
Morgan Ommer et Dan-Chi Huang.<br />
On se gardera, en revanche, de verser un<br />
soupçon de larme sur l’absence du film marocain.<br />
Seulement deux films figuraient dans la<br />
compétition du court : Dyscalculia, de Kawtar<br />
Waddi et Modifs d’Anas Belgazar. Ce qui donne<br />
la mesure de l’état du cinéma d’animation<br />
marocain. « Il est à construire (…) Au Maroc, il<br />
y a de nombreux talents désireux de créer,<br />
mais il manque d’infrastructures et de soutien<br />
institutionnel. Les artistes, l’État et les chaînes<br />
de télévision font des efforts, mais il est nécessaire<br />
d’avoir des structures professionnelles<br />
pour soutenir cette industrie », estime Lahcen<br />
Bahji, un producteur marocain basé en France.<br />
Pour cela, il importe qu’il se confronte à des<br />
cinématographies plus attrayantes. Le FICAM,<br />
jusqu’ici, lui en offre toujours cette occasion.●<br />
* Encadré par Delphine Harmand,<br />
documentaliste au Lycée Paul Valéry, et<br />
Bousselham Daif, metteur en scène, le Jury<br />
Junior est composé des élèves de la<br />
spécialité Cinéma du Lycée Paul Valéry et<br />
des adhérents du Théâtre des Chamates.<br />
<strong>Juin</strong>-Juillet 2<strong>02</strong>4 / Maroc<br />
47
DOSSIER<br />
MICHEL OCELOT,<br />
LE PÈRE DE KIRIKOU<br />
Au FICAM, on dirait que Michel Ocelot est comme chez lui.<br />
Il semble tout heureux lorsque nous l’avions rencontré.<br />
Tout d’abord, que pensez-vous du festival<br />
cette année ?<br />
Le FICAM est né de la volonté d’un jeune<br />
homme ( Mohamed Beyoud ) de faire découvrir<br />
des œuvres souvent méconnues ou inaccessibles.<br />
C’est l’essence même des festivals,<br />
nous permettant de voir des films que nous<br />
n’aurions pas l’occasion d’apprécier autrement.<br />
Chaque année, je vois une croissance, mais<br />
sans perdre son essence. Le FICAM continue<br />
de croître harmonieusement tout en préservant<br />
son caractère authentique. Et, je suis également<br />
heureux de voir des habitués, des<br />
fidèles du festival, qui continuent à venir chaque<br />
année. C’est un signe positif de la pérennité<br />
et de la popularité de l’événement.<br />
Vous avez une approche unique des mythes<br />
dans votre travail…<br />
Absolument, pas ! Je suis particulièrement<br />
attiré par les contes... Dans mon prochain film,<br />
je vais présenter quinze contes dans un format<br />
d’une heure. Je trouve que cette durée<br />
permet une expérience enrichissante sans<br />
être trop longue. Cela permet également de<br />
maintenir l’attention et de transmettre efficacement<br />
le message.<br />
Pourquoi se concentrer sur des contes destinés<br />
aux adultes ?<br />
Je trouve que les contes pour adultes offrent<br />
une richesse et une profondeur narratives souvent<br />
négligées. Ils abordent l’amour, la mort,<br />
la quête de soi, de manière poétique et symbolique.<br />
Ce sont des récits intemporels qui<br />
résonnent avec les expériences et les préoccupations<br />
humaines les plus profondes.<br />
Pouvez-vous nous en dire plus sur votre<br />
approche qui consiste à combiner le théâtre<br />
d’ombres avec le cinéma d’animation ?<br />
J’ai été inspiré par Lotte Reiniger et son utilisation<br />
ingénieuse du théâtre d’ombres dans<br />
le cinéma d’animation. Cette technique m’a<br />
fasciné et j’ai décidé de l’adopter dans mon<br />
propre travail… J’ai découvert, par ailleurs, le<br />
potentiel du papier découpé en animant des<br />
ateliers avec des enfants, et j’ai réalisé que<br />
c’était une méthode idéale pour créer des<br />
CRÉDIT : <strong>BOXOFFICE</strong> MAROC<br />
Michel Ocelot, lors de notre interview à Meknès.<br />
films d’animation, même avec un budget limité.<br />
Depuis, j’ai exploré les possibilités de cette<br />
technique et je reviens régulièrement à cette<br />
esthétique, car elle me permet de créer des<br />
univers visuellement uniques.<br />
Quels avantages trouvez-vous à utiliser cette<br />
technique ?<br />
Le théâtre d’ombres offre une esthétique distincte<br />
et évocatrice qui enrichit mes films. Les<br />
ombres et les silhouettes permettent de suggérer<br />
plus que de montrer, laissant place à l’imagination<br />
du spectateur. De plus, cette technique<br />
permet une grande liberté créative et une flexibilité<br />
dans la narration, ce qui me permet d’explorer<br />
une variété de styles et d’esthétiques.<br />
Kirikou a eu un impact énorme et continue<br />
de captiver les spectateurs à travers les<br />
générations…<br />
Kirikou a été une expérience transformative<br />
pour moi. Sa création a été le résultat d’une<br />
lutte acharnée pour réaliser quelque chose de<br />
sincère et authentique. Bien que certaines personnes<br />
puissent penser que je dois me lasser<br />
de parler de Kirikou, je suis reconnaissant de<br />
l’impact qu’il a eu sur ma vie et sur les spectateurs<br />
du monde entier. Le fait que les enfants<br />
qui l’ont vu à sa sortie soient maintenant adultes<br />
et veuillent encore discuter de Kirikou avec<br />
moi est une source de fierté et de satisfaction.<br />
Kirikou a été particulièrement remarquable<br />
pour ses choix audacieux en matière de<br />
représentation des corps…<br />
La représentation des corps dans Kirikou était<br />
une expression de la beauté naturelle que<br />
j’avais observée en Afrique, où j’ai passé une<br />
partie de mon enfance. J’ai été frappé par la<br />
pureté et la simplicité des corps humains tels<br />
qu’ils sont, sans artifices ni jugements. J’ai<br />
voulu capturer cette essence dans le film, en<br />
montrant les personnages tels qu’ils sont, sans<br />
censure ni honte. C’était une façon de célébrer<br />
la diversité et la beauté du corps humain<br />
dans sa forme la plus authentique.<br />
Vous avez bifurqué vers l’utilisation de la<br />
3D informatique dans vos films…<br />
La transition vers la 3D informatique a été motivée<br />
par la nécessité d’explorer de nouvelles<br />
possibilités créatives et de relever de nouveaux<br />
défis artistiques. Bien que j’aie apprécié<br />
le processus artisanal du papier découpé,<br />
j’ai trouvé dans la 3D informatique une commodité<br />
et une flexibilité qui m’ont permis d’exprimer<br />
ma vision artistique de manière plus<br />
efficace. Cela dit, j’essaie toujours de conserver<br />
une esthétique distincte et un aspect légèrement<br />
artificiel dans mes films en 3D, afin de<br />
préserver l’essence de mon style artistique.<br />
Comment cette transition a-t-elle affecté<br />
votre processus créatif ?<br />
La 3D informatique m’a permis de repousser<br />
les limites de ma créativité en me donnant<br />
accès à des outils et des techniques que je<br />
n’aurais pas pu utiliser auparavant. Cependant,<br />
cela a également introduit de nouveaux<br />
défis, notamment en termes de complexité<br />
technique et de temps de production. Malgré<br />
ces défis, je trouve que la 3D informatique<br />
offre une souplesse et une précision qui enrichissent<br />
mon processus créatif et me permettent<br />
d’explorer de nouvelles idées et de<br />
nouvelles esthétiques.●<br />
48 Maroc / <strong>Juin</strong>-Juillet 2<strong>02</strong>4
VR ET CINÉMA<br />
D’ANIMATION :<br />
CRÉDIT : <strong>BOXOFFICE</strong> MAROC<br />
MORGAN OMMER<br />
REPOUSSE LES<br />
LIMITES DE LA<br />
NARRATION<br />
Morgan Ommer a remporté le Grand Prix du jury de<br />
la compétition internationale du film d’animation VR.<br />
Morgan Ommer, co-réalisateur de « Madame Pirate », dont<br />
le deuxième épisode a été primé meilleure film d’animation<br />
VR au FICAM, est un réalisateur de films d’animation<br />
passionné par les nouvelles technologies et l’innovation. Son<br />
parcours, initialement lié à la photographie, l’a amené à<br />
explorer le cinéma graphe, une technique hybride mêlant<br />
photographie et vidéo, pour donner vie à ses histoires.<br />
Racontez-nous votre parcours dans le<br />
domaine du film d’animation. Qu’est-ce<br />
qui vous a amené à vous intéresser à cette<br />
forme d’art ?<br />
À l’origine, je suis photographe. C’est en découvrant<br />
l’histoire de Madame Pirate, incarnée<br />
par Jenny Sam, que j’ai eu envie de la porter<br />
à l’écran. Attiré par les nouvelles technologies<br />
et l’innovation, j’ai décidé de raconter son histoire<br />
à travers le cinéma. J’ai exploré le cinéma<br />
graphe, une technique fusionnant la photographie<br />
et la vidéo, où des éléments vidéo sont<br />
intégrés à une image fixe, créant ainsi une<br />
expérience visuelle hypnotique et immersive.<br />
J’ai présenté le projet de Madame Pirate à travers<br />
le monde et ai réussi à obtenir le financement<br />
nécessaire, notamment de Taïwan, qui a<br />
insisté pour que le film soit réalisé en réalité<br />
virtuelle (VR), en raison des coûts élevés de<br />
production d’un film de pirate traditionnel. Dans<br />
l’épisode un, nous avons utilisé une combinaison<br />
de vidéo et de dessin en VR, tandis que<br />
dans l’épisode deux, nous avons intégré la<br />
capture volumétrique pour donner plus de<br />
cohérence à l’histoire.<br />
Combien de temps a-t-il fallu pour réaliser<br />
chaque épisode de Madame Pirate ? Une<br />
fourchette du budget ?<br />
Enfin, en ce qui concerne les délais de production,<br />
les deux épisodes de Madame Pirate<br />
ont chacun pris environ deux ans, avec un budget<br />
compris entre 200 000 et 300 000 euros<br />
LES PROGRÈS DANS CE DOMAINE<br />
BÉNÉFICIENT À L’ENSEMBLE DE<br />
L’INDUSTRIE DE L’ANIMATION, DES JEUX<br />
VIDÉO À LA RÉALITÉ VIRTUELLE<br />
pour une durée totale de quinze minutes.<br />
Votre processus de création ?<br />
Tout commence par une bonne histoire. Ensuite,<br />
beaucoup de temps est consacré à l’écriture<br />
du scénario, ce qui diffère en VR où le réalisateur<br />
a moins de contrôle sur les plans et doit<br />
trouver des moyens subtils d’orienter l’attention<br />
du spectateur pour susciter l’émotion.<br />
Le paysage du cinéma d’animation a beaucoup<br />
évolué…<br />
L’évolution du paysage du cinéma d’animation,<br />
notamment avec l’avènement des technologies<br />
numériques, a été significative. Bien<br />
que la VR offre des possibilités uniques, la distribution<br />
reste un défi majeur. Cependant, les<br />
progrès dans ce domaine bénéficient à l’ensemble<br />
de l’industrie de l’animation, des jeux<br />
vidéo à la réalité virtuelle.<br />
Quant à l’image du cinéma d’animation, elle<br />
évolue également, touchant un public de plus<br />
en plus large grâce à des histoires captivantes<br />
et universelles. Des studios comme Ghibli ont<br />
prouvé que de belles histoires peuvent transcender<br />
les frontières d’âge.<br />
Pouvez-vous nous parler de vos projets futurs ?<br />
Je travaille sur un troisième épisode de<br />
Madame Pirate, cette fois-ci en réalité mixte,<br />
offrant une expérience interactive avec un<br />
casque moins imposant, permettant une interaction<br />
avec l’environnement.●<br />
<strong>Juin</strong>-Juillet 2<strong>02</strong>4 / Maroc<br />
49
DOSSIER<br />
ALEXIS HUNOT :<br />
DE LA PASSION À<br />
LA TRANSMISSION<br />
Alexis Hunot, spécialiste en cinéma d’animation, a débuté<br />
sa carrière comme journaliste pour plusieurs magazines<br />
spécialisés. Son parcours l’a ensuite amené à donner de<br />
nombreuses conférences et à participer à des festivals en tant<br />
que membre de jury ou de comité de sélection. Lors de ces<br />
événements, il excelle dans l’animation de séances, la<br />
conduite d’interviews et la participation à des tables rondes.<br />
Sa présence au FICAM, où il a modéré plusieurs rencontres,<br />
en est un parfait exemple.<br />
Vous êtes professeur d’histoire du cinéma<br />
d’animation, journaliste et conférencier…<br />
J’adore parler d’animation et de cinéma<br />
d’animation. Dès que j’en ai l’opportunité,<br />
je le fais. C’est un domaine qui me passionne<br />
énormément.<br />
J’enseigne principalement l’histoire du<br />
cinéma d’animation. Mais je me suis rendu<br />
compte que beaucoup de gens dans le<br />
domaine de l’animation connaissent peu<br />
l’histoire du cinéma en général. Donc, pour<br />
le métier que je fais, je me concentre sur<br />
l’histoire du cinéma d’animation tout en<br />
essayant de l’enrichir avec des éléments de<br />
l’histoire du cinéma traditionnel.<br />
La transmission est essentielle pour moi. En<br />
tant que passionné de cinéma, mon objectif<br />
est de partager cette passion avec mes étudiants.<br />
Je ne me concentre pas tant sur les<br />
dates ou les événements historiques, car j’ai<br />
moi-même été un mauvais élève en ce qui<br />
concerne la mémorisation de ces éléments.<br />
Au lieu de cela, je souhaite que mes étudiants<br />
comprennent la richesse et la diversité du<br />
cinéma d’animation. Je les encourage à développer<br />
leur propre compréhension et leur<br />
propre appréciation de cet art.<br />
Je donne aussi des conférences, et j’interviewe<br />
des réalisateurs et des réalisatrices.<br />
Quand je retourne en classe, j’essaie de transmettre<br />
ce que j’ai appris de ces rencontres.<br />
L’histoire est importante, mais il est également<br />
crucial de rester connecté à l’actualité et aux<br />
travaux contemporains des créateurs.<br />
Vous parlez de l’importance de la discussion<br />
et du dialogue dans la promotion du<br />
cinéma d’animation. Pouvez-vous développer<br />
ce point ?<br />
Je crois fermement que la discussion est<br />
essentielle pour élargir les horizons et promouvoir<br />
une compréhension mutuelle. Plutôt<br />
que de catégoriser les films d’animation<br />
comme destinés uniquement à un public<br />
jeune, il est important de reconnaître la diversité<br />
des publics et des thèmes abordés dans<br />
ce genre cinématographique. Les films d’animation<br />
peuvent toucher des sujets adultes<br />
tout en captivant un public de tous âges.<br />
Notre rôle en tant que professionnels est de<br />
créer un espace où les différentes perspectives<br />
peuvent être explorées et discutées,<br />
sans préjugés ni limitations.<br />
Le terme « cinéma d’animation » est souvent<br />
mal compris. Pouvez-vous nous éclairer<br />
à ce sujet ?<br />
C’est en effet un sujet complexe, même pour<br />
ceux qui connaissent bien le cinéma d’animation.<br />
À la base, le terme vient du latin « animare<br />
» qui signifie « donner une âme à quelque<br />
chose ». Par exemple, prenons cette bouteille;<br />
l’idée des animateurs et animatrices est de<br />
faire bouger cette bouteille de manière à ce<br />
qu’on ait l’impression qu’elle est vivante. On<br />
a ensuite ajouté la notion de l’image par image,<br />
où chaque image est créée une à une. Le dessin<br />
animé est la forme la plus connue, mais<br />
cela peut aussi inclure des marionnettes et<br />
d’autres techniques. Certaines personnes,<br />
comme moi, considèrent que l’animation ne<br />
se limite pas à l’image par image. Par exemple,<br />
si vous manipulez une marionnette, c’est aussi<br />
de l’animation car vous donnez du mouvement<br />
à quelque chose qui n’en a pas. En bref,<br />
l’animation implique de mettre en mouvement<br />
quelque chose qui, a priori, n’est pas vivant.<br />
De nos jours, le cinéma d’animation est souvent<br />
perçu comme étant destiné aux enfants.<br />
Comment changer cette perception ?<br />
Cela prendra du temps, et il y a un problème<br />
économique en jeu. Par exemple, produire un<br />
long métrage d’animation en Europe peut coûter<br />
entre 3 et 10 millions d’euros. Pour rentabiliser<br />
un tel investissement, il faut viser un<br />
public large, ce qui oriente souvent les productions<br />
vers un public familial ou enfantin.<br />
Cependant, chaque génération évolue. Ma<br />
génération est la première à avoir grandi avec<br />
les jeux vidéo, ce qui nous rend plus réceptifs<br />
à l’animation en tant qu’adultes. La génération<br />
actuelle, qui a grandi avec des jeux<br />
LE CINÉMA D’ANIMATION ENTRETIENT<br />
DES LIENS ÉTROITS AVEC D’AUTRES<br />
FORMES D’ART, TELS QUE LA MUSIQUE,<br />
LA PEINTURE ET LA SCULPTURE<br />
50 Maroc / <strong>Juin</strong>-Juillet 2<strong>02</strong>4
vidéo plus immersifs, pourrait dans 10 ou 15<br />
ans, être plus ouverte aux films d’animation<br />
pour adultes.<br />
CRÉDIT : FICAM<br />
Cinéma et animation…<br />
Pour moi, l’animation fait partie intégrante du<br />
cinéma. Plutôt que de les considérer comme<br />
deux entités distinctes, je pense qu’elles<br />
devraient être envisagées comme un seul et<br />
même ensemble. Lorsque j’ai découvert le<br />
cinéma d’animation, j’ai réalisé que c’était une<br />
fusion de deux mondes qui me passionnaient:<br />
le cinéma et l’art visuel. Je ne fais pas de distinction<br />
entre un grand cinéaste comme Tarkovski<br />
et un réalisateur d’animation réputé.<br />
Quelle est votre vision du lien entre le cinéma<br />
d’animation et les autres formes d’art ?<br />
Le cinéma d’animation entretient des liens<br />
étroits avec d’autres formes d’art, tels que la<br />
musique, la peinture et la sculpture. Les réalisateurs<br />
puisent souvent leur inspiration dans<br />
ces différentes disciplines, ce qui se reflète<br />
dans leurs œuvres. Par exemple, la musique<br />
peut jouer un rôle crucial dans la création de<br />
l’atmosphère et de l’émotion d’un film d’animation,<br />
tandis que la peinture et la sculpture<br />
peuvent influencer le style visuel et la composition<br />
des images animées. Cette interdisciplinarité<br />
contribue à enrichir l’expérience cinématographique<br />
et à créer des œuvres d’une<br />
grande profondeur artistique.<br />
Alexis Hunot est un passionné et un activiste du cinéma d’animation.<br />
Vous semblez avoir des liens étroits avec<br />
d’autres formes artistiques, comme la peinture<br />
et la musique. Comment ces influences<br />
se manifestent-elles dans les films d’animation<br />
contemporains ?<br />
En effet, la musique et d’autres formes d’art<br />
jouent un rôle crucial dans les films d’animation<br />
contemporains. Les cinéastes d’animation<br />
d’aujourd’hui ne se limitent plus à une<br />
seule discipline. Par exemple, certains réalisateurs<br />
intègrent des éléments de musique<br />
contemporaine dans leurs œuvres. Ils explorent<br />
également des techniques artistiques variées,<br />
telles que la peinture et la sculpture, pour créer<br />
des expériences visuelles riches et complexes.<br />
L’animation contemporaine est donc le reflet<br />
de cette diversité d’influences artistiques.<br />
Pouvez-vous nous parler de certains défis<br />
auxquels sont confrontés les réalisateurs<br />
de films d’animation, en particulier dans les<br />
pays où ce genre n’est pas aussi largement<br />
reconnu ?<br />
Dans de nombreux pays, l’animation rencontre<br />
encore des défis en termes de reconnaissance<br />
et de soutien. Même dans des<br />
pays riches en histoire artistique comme<br />
l’Italie, l’animation n’est pas toujours pleinement<br />
reconnue. Les réalisateurs doivent<br />
souvent faire face à un manque de ressources<br />
et de soutien institutionnel. De plus,<br />
ils doivent surmonter le défi de convaincre<br />
les institutions et les financiers de l’importance<br />
et du potentiel de l’animation en tant<br />
qu’art cinématographique. Il est crucial que<br />
les réalisateurs bénéficient d’un soutien<br />
adéquat pour pouvoir exprimer pleinement<br />
leur créativité.<br />
Les réalisateurs de films d’animation sont<br />
confrontés à divers défis, en particulier dans<br />
les pays où ce genre n’est pas pleinement<br />
reconnu. Ils doivent souvent lutter pour<br />
obtenir des ressources financières et institutionnelles<br />
pour leurs projets. De plus,<br />
avec l’émergence de nouvelles technologies,<br />
il y a une pression croissante pour<br />
produire des œuvres à moindre coût et<br />
dans des délais plus courts. Cependant,<br />
malgré ces défis, de nombreux cinéastes<br />
d’animation continuent de créer des œuvres<br />
innovantes et inspirantes, démontrant ainsi<br />
la résilience et la créativité de cette communauté<br />
artistique.<br />
Comment voyez-vous l’avenir du cinéma<br />
d’animation<br />
Avec les avancées technologiques, de plus en<br />
plus de personnes ont accès aux outils nécessaires<br />
pour créer des films d’animation. Cela<br />
ouvre la voie à une plus grande diversité de voix<br />
et d’histoires dans le domaine de l’animation.<br />
Cependant, il est essentiel de garantir que ces<br />
voix puissent être entendues et que les artistes<br />
bénéficient du soutien nécessaire pour réaliser<br />
leurs projets. De plus, il est important de reconnaître<br />
l’animation comme un art à part entière,<br />
capable de rivaliser avec la prise de vue réelle<br />
dans son impact et sa portée. En fin de compte,<br />
je crois que l’animation continuera à évoluer et<br />
à nous surprendre, offrant des expériences cinématographiques<br />
uniques et stimulantes.<br />
Quel est votre sentiment sur l’avenir de l’animation,<br />
notamment en Afrique ?<br />
L’animation en Afrique connaît un essor remarquable,<br />
et je suis convaincu que son potentiel<br />
est immense. Les artistes du continent ont une<br />
richesse culturelle et une créativité exceptionnelles<br />
qui ne demandent qu’à être explorées et<br />
valorisées. Je suis optimiste quant à l’avenir de<br />
l’animation africaine.●<br />
<strong>Juin</strong>-Juillet 2<strong>02</strong>4 / Maroc<br />
51
ACTU-CINÉ<br />
CRÉDIT : CONCEPT MENA<br />
L’ouverture des «Nuits du film saoudien» au Mégarama de Casablanca.<br />
DE LA CENSURE AU RAYONNEMENT<br />
COUP DE PROJECTEUR<br />
SUR LE CINÉMA SAOUDIEN<br />
Longtemps isolé du monde du cinéma, l’Arabie Saoudite connaît<br />
aujourd’hui un véritable renouveau cinématographique. Depuis la levée de<br />
l’interdiction des cinémas en 2018, le pays assiste à une expansion rapide de<br />
son industrie cinématographique, soutenue par des investissements nationaux,<br />
des festivals internationaux et l’adoption des plateformes de streaming.<br />
PAR SALMA HAMRI<br />
52 Maroc / <strong>Juin</strong>-Juillet 2<strong>02</strong>4
Il y a quelques années, les secteurs de la<br />
production et de la distribution de films<br />
étaient peu développés en Arabie Saoudite,<br />
un pays qui a attendu 2018 pour lever<br />
l’interdiction de projeter des films dans des<br />
salles de cinéma, une restriction en vigueur<br />
depuis 1970.<br />
Depuis les premières réouvertures des salles<br />
obscures, le cinéma saoudien connaît un<br />
développement exponentiel et l’émergence<br />
d’une industrie du film, appuyée également<br />
par la prolifération des services de streaming<br />
comme Netflix et Shahid VIP, son équivalent<br />
dans le Golfe<br />
Selon la Commission générale des médias audiovisuels<br />
chargée de règlementer et de gérer les<br />
cinémas du pays, ce dernier comptera 2600<br />
écrans de cinéma d’ici 2030, pour une industrie<br />
qui pèse environ 1,2 milliard de dollars.<br />
Aujourd’hui, le marché saoudien comptabilise<br />
65 cinémas, 593 écrans et 62 000 sièges<br />
répartis dans 20 villes et exploités par 6<br />
opérateurs (AMC, Empire, Muvi, Vox, Cinépolis<br />
Cinemas et Imax Cinema).<br />
Côté création, Riyad brille avec plusieurs<br />
films saoudiens, des films comme Le Photographe<br />
d’Arabie (2<strong>02</strong>0) et Scales<br />
(2<strong>02</strong>0), qui a été sélectionné pour représenter<br />
l’Arabie Saoudite aux Oscars,<br />
illustrent le potentiel et la diversité du<br />
cinéma saoudie. Sattar de Abdullah<br />
Al-Arak, une comédie d’action réalisée<br />
en 2<strong>02</strong>2, est pour sa part restée en tête<br />
du box-office saoudien pendant plus de<br />
deux mois, avec plus de 900 000 entrées,<br />
générant près de 24 millions de dollars<br />
de recettes dans le royaume, auxquels<br />
s’ajoutent 8,5 millions de dollars supplémentaires<br />
engrangés au Royaume-Uni.<br />
AUJOURD’HUI, LE MARCHÉ SAOUDIEN<br />
COMPTABILISE 65 CINÉMAS, 593 ÉCRANS<br />
ET 62 000 SIÈGES RÉPARTIS DANS 20<br />
VILLES ET EXPLOITÉS PAR 6 OPÉRATEURS<br />
CRÉDIT : DR<br />
Première édition du Festival international du film de la mer Rouge qui<br />
s’est déroulé à Djeddah du 6 au 15 décembre 2<strong>02</strong>1.<br />
<strong>Juin</strong>-Juillet 2<strong>02</strong>4 / Maroc<br />
53
ACTU-CINÉ<br />
La floraison du cinéma saoudien<br />
Dans un entretien accordé à Boxoffice Maroc, Abdulelah Al Qurashi,<br />
le réalisateur de Al Hamour H.A, premier film projeté dans le cadre des<br />
Nuits du Film Saoudien, nous parle de son expérience de réalisateur<br />
dans un pays où l’industrie cinématographique est en plein essor.<br />
Al Hamour H.A est le premier film<br />
saoudien à être projeté au Maroc,<br />
quelles sont vos impressions à chaud<br />
alors que nous venons d’assister à sa<br />
projection, à l’occasion de l’ouverture<br />
des Nuits du film Saoudien ?<br />
Honnêtement c’était surprenant. La salle était<br />
comble et le public avait l’air de passer un bon<br />
moment. Je dirais même que c’est une de<br />
mes meilleures projections. Il y avait un peu<br />
d’appréhension et de stress au début mai<br />
aussi une grande excitation à l’idée de rencontrer<br />
le public marocain. Ce qui m’a d’ailleurs<br />
surpris c’est que le dialecte saoudien<br />
n’a pas été un obstacle durant la projection.<br />
De plus, j’ai appris que les Marocains et les<br />
Saoudiens ont quelque chose de fort en commun<br />
: la sensibilité au sarcasme et à la comédie<br />
noire. Durant la projection, l’audience a ri<br />
de presque toutes les blagues que je pensais<br />
être difficilement compréhensible pour les<br />
non Saoudiens. Les Marocains ont cette faim<br />
de compréhension, ils ont envie de comprendre<br />
ce que les personnages pensent et<br />
pourquoi les personnages agissent ainsi. En<br />
Europe, par contre, le public s’obstine à comprendre<br />
une société dans son ensemble à travers<br />
le film et son histoire seulement, et cela<br />
m’agace un peu. Ce n’est pas la bonne<br />
démarche à adopter parce que ni mon film ni<br />
les films en général ne peuvent représenter<br />
la société à 100 %, mais plutôt un aspect de<br />
la société ou un petit groupe de la population.<br />
C’est un film qui tente de briser un certain<br />
nombre de tabous que partagent les pays<br />
arabes, il est aussi le premier film sudien<br />
à être interdit pour les moins de 18 ans,<br />
quelle a été la réaction du public saoudien<br />
lorsque le film est sorti en salles ?<br />
Je m’attendais au pire, mais j’ai été agréablement<br />
surpris par la bonne énergie qui régnait<br />
dans les salles pendant et après chaque projection<br />
dans mon pays. Mon but principal n’est<br />
pas de choquer ou déranger mais surtout<br />
d’être à l’origine de discussions et de débats<br />
afin de remettre en question les conventions<br />
sociales qui limitent souvent notre liberté d’expression.<br />
Le public s’est identifié au personnage<br />
principal et à ses tribulations d’esprit,<br />
d’autant plus que mon film est inspiré d’une<br />
histoire vraie d’escroquerie qui avait secoué<br />
l’Arabie Saoudite au début des années 2000.<br />
Cette histoire d’ascension et de chute que<br />
développe mon film dans un registre burlesque<br />
a fédéré un public saoudien qui se sentait souvent<br />
déconnecté des films proposés dans les<br />
cinémas et avait surtout soif d’identification.<br />
Depuis la réouverture des salles de<br />
cinéma en Arabie saoudite, l’industrie<br />
cinématographique a connu une<br />
croissance exponentielle. Comment<br />
avez-vous vécu cette évolution en tant<br />
que réalisateur saoudien ?<br />
J’ai commencé à écrire mon premier long<br />
métrage Roll’em en 2017, à une époque où<br />
les salles de cinéma étaient toujours fermées.<br />
Il n’y avait pas non plus de Commission<br />
Saoudienne du Film, et par conséquent pas<br />
de fonds d’aide ni de soutien. J’ai dû donc<br />
produire et financer moi-même mon premier<br />
projet de long métrage dont la sortie a<br />
coïncidé avec la réouverture des salles de<br />
cinéma. Celle-ci s’est déroulée dans une<br />
seule salle à Riyad, la seule du pays. La<br />
réalisation de Alhamour H.A s’est faite dans<br />
un tout autre contexte dans lequel l’État<br />
encourage les réalisateurs saoudiens en<br />
finançant leurs projets et travaille activement<br />
à faire rayonner son cinéma à l’échelle<br />
mondiale à travers des partenariats et des<br />
festivals. Aujourd’hui, il est indéniable que<br />
l’industrie cinématographie avance et évolue<br />
à pas de géants, et je pense aussi que la<br />
grande diversité de genres de films proposés<br />
par nos réalisateurs fait notre force.●<br />
Pour soutenir cette croissance, l’Arabie Saoudite<br />
a encouragé les réalisateurs saoudiens<br />
en finançant leurs projets. Le pays a également<br />
investi dans la formation et l’éducation,<br />
et des partenariats ont été établis avec<br />
des institutions étrangères pour former les<br />
jeunes talents saoudiens dans divers aspects<br />
de la production cinématographique.<br />
Le retour du cinéma en Arabie saoudite a même<br />
inspiré la création de nouveaux festivals pour<br />
promouvoir et célébrer le 7ème art saoudien à<br />
l’international, et mettre en lumière les talents<br />
locaux et internationaux, notamment le Festival<br />
international du film de la mer Rouge, les Saudi<br />
Cinema Nights « Nuits du cinéma saoudien »,<br />
tenues à l’Institut du monde arabe, à Paris ou<br />
encore les « Nuits du film saoudien » au Maroc.<br />
Si l’avenir du cinéma saoudien semble prometteur,<br />
avec de nombreux projets en développement<br />
et une volonté manifeste de conquérir le<br />
marché international du film, l’industrie cinématographique<br />
saoudienne continue de faire face<br />
à certains défis en ce qui concerne la censure<br />
et la liberté d’expression.<br />
A sa deuxième édition cette année, le festival<br />
« Nuits du Film Saoudien », organisé par la Commission<br />
Saoudienne du Film du 23 au 26 avril,<br />
a permis au public marocain une immersion dans<br />
l’univers du cinéma saoudien. L’évènement a<br />
par ailleurs mis en lumière l’industrie cinématographique<br />
saoudienne, son potentiel et les<br />
talents émergents de la région. Le premier film<br />
projeté Al Hamour H.A, de son réalisateur<br />
Abdulelah Al Qurashi, avait été choisi comme<br />
entrée officielle du pays dans la compétition des<br />
longs métrages internationaux aux Oscars.<br />
Les cinéphiles marocains ont ensuite découvert<br />
Hajjan, un autre long métrage saoudien<br />
réalisé par Abu Bakr Shawky, ainsi que trois<br />
courts métrages: Me and Aydarous de Sara Balghonaim,<br />
Old Phone Number de Ali Saeed et<br />
VHS Tape Replaced de Maha Al-Saati.●<br />
54 Maroc / <strong>Juin</strong>-Juillet 2<strong>02</strong>4
ACTU-CINÉ<br />
LEOS CARAX : UNE LEÇON DE CINÉMA<br />
« C’EST LA CAMÉRA QUI CRÉE UNE<br />
HISTOIRE D’AMOUR OU REND LES<br />
CHOSES RÉELLES »<br />
Audacieux et espiègle, évoquant les errances nocturnes dans les ruelles<br />
urbaines à la recherche de la poésie quotidienne, Leos Carax se fait<br />
entendre d’une voix calme, mesurée et douce. C’est dans le cadre d’une<br />
master class au Festival International du Cinéma Indépendant de Casablanca<br />
(FICIC) que ses réflexions se déploient, invitant à la contemplation et à la<br />
découverte de son univers cinématographique singulier.<br />
PAR REDA K. HOUDAÏFA<br />
CRÉDIT : OMAR EL AGAL / COURTESY FICIC<br />
Leos Carax à la rencontre du public à l’American Arts Center dans le cadre du FICIC 2<strong>02</strong>4.<br />
Né Alex Christophe Dupont en 1960, Leos<br />
Carax se passionne pour le cinéma dès<br />
son plus jeune âge. Adolescent, il<br />
s’adonne à la critique cinématographique et fréquente<br />
les cercles intellectuels parisiens. C’est<br />
à cette époque qu’il adopte son pseudonyme,<br />
inspiré des noms des poètes grecs Léos et Carax.<br />
Leos Carax, le réalisateur de Boy Meets Girl,<br />
Holy Motors ou encore Annette entre autres<br />
œuvres de la plus belle eau, a donné « une leçon<br />
de cinéma » au Festival International du Cinéma<br />
Indépendant de Casablanca (FICIC). L’occasion<br />
pour le cinéaste français de revenir sur ses obsessions,<br />
sa pratique cinématographique et son<br />
rapport à l’art.<br />
LEOS CARAX A EXPLIQUÉ QUE<br />
LORSQU’IL TOURNE, IL NE SAIT PAS<br />
TOUJOURS CE QU’IL VA FILMER, MAIS<br />
LA CAMÉRA LE GUIDE ET L’AIDE À<br />
DÉCOUVRIR SON HISTOIRE.<br />
56 Maroc / <strong>Juin</strong>-Juillet 2<strong>02</strong>4
CRÉDIT : OMAR EL AGAL / COURTESY FICIC<br />
Moments de partage et de bonne humeur.<br />
Le bluff !<br />
Leos Carax, l’enfant terrible du cinéma français,<br />
a raconté ses débuts dans le cinéma.<br />
A l’âge de 16 ans, il achète une caméra et<br />
envisage de réaliser son premier film. Il a<br />
évoqué le fait qu’à cette époque, il bluffait<br />
beaucoup car il n’avait aucune expérience<br />
concrète dans le domaine du cinéma.<br />
Un cinéaste en quête d’absolu et<br />
d’expériences sensorielles<br />
CRÉDIT : OMAR EL AGAL / COURTESY FICIC<br />
Arrivé à Paris depuis la banlieue alors qu’il<br />
était jeune et timide, il a utilisé ce bluff pour<br />
convaincre les gens de son talent, bien qu’il<br />
n’ait pas encore réalisé de film à l’époque.<br />
Il a souligné la chance qu’il a eue de rencontrer<br />
des personnes qui ont cru en lui<br />
malgré le manque de preuves tangibles.<br />
En 1984, à l’âge de 24 ans, Carax signe son<br />
premier long-métrage, Boy Meets Girl, une<br />
œuvre poétique et audacieuse qui le propulse<br />
sur le devant de la scène cinématographique.<br />
Coup d’essai, coup de maître.<br />
Le film, porté par la performance magnétique<br />
de Denis Lavant et Juliette Binoche,<br />
explore les thèmes de l’amour, de la solitude<br />
et de la quête d’identité avec une sensibilité<br />
rare et une mise en scène inventive.<br />
Lors de sa leçon de cinéma au FICIC, Leos<br />
Carax a souligné que parfois, c’est la caméra<br />
qui crée une histoire d’amour ou rend les<br />
choses réelles, et non l’inverse. Il a expliqué<br />
que lorsqu’il tourne, il ne sait pas toujours<br />
Leos Carax s’émerveille devant les œuvres de Daoud Aoulad Syad exposées<br />
à l’American Arts Center dans le cadre du FICIC 2<strong>02</strong>4.<br />
La filmographie de Leos Carax est jalonnée<br />
de films uniques, tels que Les Amants<br />
du Pont-Neuf (1991), une fresque romantique<br />
d’une ambition folle, Pola X (1999),<br />
une plongée vertigineuse dans l’univers<br />
d’une femme fatale, et Holy Motors (2012),<br />
une symphonie visuelle et sonore qui<br />
repousse les limites du genre.<br />
Carax est un cinéaste viscéral, obsédé par<br />
la beauté et la fragilité de l’existence. Ses<br />
films, souvent empreints de mélancolie et<br />
de romantisme noir, explorent les zones<br />
grises de l’âme humaine et invitent le spectateur<br />
à une expérience sensorielle.<br />
Le cinéaste français ne cesse de se réinventer<br />
et de défier les conventions. Son<br />
style, en constante évolution, est caractérisé<br />
par une utilisation audacieuse de la<br />
lumière, de la musique et du son. Carax<br />
est un véritable créateur d’univers qui ne<br />
laisse personne indifférent.<br />
Sa dernière œuvre en date, Annette (2<strong>02</strong>1),<br />
un drame musical réalisé en collaboration<br />
avec le groupe Sparks, est une nouvelle<br />
preuve de son génie créatif. Le film, porté<br />
par les performances exceptionnelles<br />
d’Adam Driver et Marion Cotillard, explore<br />
les thèmes de l’amour, de la célébrité et<br />
<strong>Juin</strong>-Juillet 2<strong>02</strong>4 / Maroc<br />
57
ACTU-CINÉ<br />
de la paternité avec une poésie et une originalité<br />
saisissantes.<br />
40 ans après Boy Meets Girl, Leos Carax<br />
lève le voile sur son prochain film<br />
A l’occasion du 40ème anniversaire de<br />
son premier long-métrage, Boy Meets Girl,<br />
Leos Carax a donné quelques informations<br />
sur son nouveau projet. Il s’agit d’un<br />
autoportrait commandé par un musée parisien,<br />
qui prendra la forme d’un moyen-métrage.<br />
Initialement prévu pour durer entre 10 et<br />
15 minutes, le film a finalement évolué vers<br />
un format plus long, avoisinant les 40<br />
minutes. Cette évolution s’explique en partie<br />
par le fait que Carax a choisi de monter<br />
le film lui-même, une première pour lui<br />
sans sa collaboratrice habituelle, Nelly<br />
Quettier.<br />
Une scène de Boy Meets Gril.<br />
Le réalisateur décrit l’expérience comme<br />
« tellement intéressante de travailler seul ».<br />
Le film alterne entre des scènes tournées<br />
récemment avec Denis Lavant et des<br />
images d’archives tirées de ses projets<br />
précédents, ainsi que des vidéos personnelles<br />
filmées avec son iPhone.<br />
Actuellement en post-production, le film<br />
est réalisé avec la complicité de Charles<br />
Gillibert et Les Films Du Losange, comme<br />
pour la plupart de ses œuvres.<br />
Ce moyen-métrage, encore untitled, s’annonce<br />
comme une pièce intime et introspective,<br />
offrant un regard unique sur l’univers<br />
et la carrière de Leos Carax.●<br />
CRÉDIT : OMAR EL AGAL / COURTESY FICIC<br />
ce qu’il va filmer, mais que la caméra le guide<br />
et l’aide à découvrir son histoire. Carax a<br />
également exprimé sa difficulté à faire des<br />
auditions ou à répéter sans la présence de<br />
la caméra, expliquant qu’il se sentait mal à<br />
l’aise et incapable dans ces situations.<br />
Plus chaotique que ça, tu meurs!<br />
Leos Carax a partagé une réflexion personnelle<br />
sur la valeur du cinéma dans sa vie. Il<br />
a exprimé que le cinéma a été salvateur pour<br />
lui, surtout lorsqu’il sentait que l’école ne lui<br />
apportait rien. Il a souligné que le cinéma<br />
était une alternative valable à l’éducation traditionnelle.<br />
Sur la question de l’art comme moyen de<br />
survie, Leos Carax a souligné que l’art est<br />
fait pour partager des expériences, pour vivre<br />
intensément, même si cela peut parfois être<br />
explosif. Il a expliqué que le cinéma lui permet<br />
d’exprimer ses émotions et ses sentiments<br />
de manière brute et directe.<br />
En ce qui concerne sa vision du cinéma et<br />
de son processus créatif, Leos Carax rejette<br />
l’idée de suivre des intrigues bien définies<br />
dans ses films, préférant aborder le cinéma<br />
comme s’il composait de la musique. Il a souligné<br />
qu’il n’était pas un conteur traditionnel,<br />
mais qu’il attachait de l’importance au storytelling.<br />
Carax aime créer des films qui sont<br />
à la fois visuels et sonores, et qui invitent le<br />
spectateur à faire son propre interprétation.<br />
Leos Carax, un orateur captivant.<br />
Fidèle à son chaos intérieur, Leos Carax<br />
avoue ne pas avoir d’autre choix que de<br />
suivre son instinct créatif, même s’il admet<br />
ne pas toujours comprendre les motivations<br />
qui le poussent à agir ainsi. Il explique que<br />
ses films sont le reflet de sa personnalité et<br />
de ses expériences, et qu’il ne cherche pas<br />
à plaire à tout le monde.●<br />
58 Maroc / <strong>Juin</strong>-Juillet 2<strong>02</strong>4
ZOOM SUR UNE SALLE<br />
CINÉMA COLISÉE :<br />
DÉCORS ANCIENS<br />
POUR DES FILMS<br />
MODERNES<br />
Conçu par un architecte français en 1953, le cinéma<br />
Colisée à Marrakech a su au fil des temps résister à la<br />
concurrence à travers les nombreuses rénovations qui<br />
conservent son charme d’antan tout en s’adaptant aux<br />
exigences modernes du cinéma. Racheté par la famille<br />
Layadi, le cinéma est aujourd’hui une salle de cinéma mais<br />
aussi une boite de distribution de films marocains et<br />
internationaux. Zoom sur le cinéma Colisée.<br />
PAR SALMA HAMRI - CRÉDIT PHOTO : <strong>BOXOFFICE</strong> MAROC<br />
60 Maroc / <strong>Juin</strong>-Juillet 2<strong>02</strong>4
<strong>Juin</strong>-Juillet 2<strong>02</strong>4 / Maroc<br />
61
ZOOM SUR UNE SALLE<br />
S<br />
itué au cœur du quartier de<br />
Guéliz à Marrakech, le cinéma<br />
Colisée est une institution<br />
emblématique de la ville,<br />
depuis son ouverture en 1953.<br />
Il a été onçu par l’architecte français<br />
Georges Peynet, qui a signé avec son<br />
équipe plus de 600 cinémas à travers le<br />
monde, dont les salles parisiennes Le Max<br />
Linder, Le Vendôme-Opéra, et Le Paramount-Elysées.<br />
Racheté en 1972 par Said Layadi, le Colisée<br />
est toujours une affaire familiale pilotée<br />
par Mounia Layadi, la seule femme à<br />
la tête d’un cinéma au Maroc. Avec une<br />
capacité initiale de 475 places, réparties<br />
entre orchestre et balcon, le cinéma a été<br />
rénové plusieurs fois pour offrir une qualité<br />
de son et de projection à la pointe de<br />
la technologie.<br />
La salle était entièrement recouverte de<br />
tenture jaune en amiante jusqu’à sa<br />
rénovation en 1994 où tout l’intérieur a<br />
été refait à neuf. Sa structure originale<br />
a été préservée et enrichie au fil des<br />
ans, notamment par l’ajout de trois nouvelles<br />
salles. Le cinéma est aujourd’hui<br />
équipé d’une projection et d’une sonorisation<br />
numériques. Il est par ailleurs<br />
doté d’un toit ouvrant et a une capacité<br />
d’accueil de 750 places reparties sur<br />
deux niveaux.<br />
« Nous avons pris le pari risqué de garder la<br />
salle dans son aspect original, malgré la tentation<br />
forte de la diviser et d’en créer plusieurs<br />
salles forcément plus rentables. Nous<br />
estimons quelque part que cette salle ne<br />
nous appartient pas, qu’elle appartient plutôt<br />
aux générations de Marrakchis qui l’ont<br />
fréquentée et qui ont vibré au son des<br />
musiques de films et partagé tellement d’émotions<br />
dans ce lieu mythique », nous explique<br />
Mounia Layadi, exploitante du Colisée.<br />
La salle est maintenant parée d’équipements<br />
modernes. Au total 750 fauteuils sont<br />
mis à disposition des spectateurs qui<br />
regardent les films projetés avec un projecteur<br />
Laser NEC K et 4K, et un système audio<br />
5.1. et 7.1. Le cinéma est par ailleurs doté<br />
d’un toit ouvrant dessiné en couronne. « Le<br />
Colisée fait partie des rares salles de cinéma<br />
ayant un toit ouvrant, on compte une dizaine<br />
dans le monde entier. Pour l’anecdote en<br />
1953, les deux seuls endroits climatisés à<br />
Marrakech étaient La Mamounia et Le Colisée<br />
! », précise notre interlocutrice.<br />
Le Colisée n’est pas seulement un cinéma,<br />
c’est aussi un centre culturel vibrant qui<br />
œuvre pour l’éducation par l’image destinée<br />
au jeune public. La salle accueille le<br />
Festival International du Film de Marrakech<br />
depuis sa création et a même été salle officielle<br />
lors de la première édition en 2001.<br />
Elle accueille également Les Semaines du<br />
Film Européen et d’autres manifestations<br />
culturelles comme des pièces de théâtre<br />
ou des concerts.<br />
Quant à la programmation, celle-ci est très<br />
diversifiée et va des plus gros blockbusters<br />
aux films d’auteurs les plus pointus en<br />
fonction des sorties mondiales. « Nous<br />
accordons une attention particulière aux<br />
films marocains, notre public aime beaucoup<br />
se reconnaître à l’écran et passe un<br />
bon moment devant une comédie familiale<br />
», souligne Mounia Layadi.<br />
« Les films marocains en plus d’exploser<br />
le box-office, ont l’avantage de nous permettre<br />
d’organiser des séances en présence<br />
des équipes de films, l’occasion pour<br />
le public de débattre avec les réalisateurs<br />
et les acteurs », ajoute-t-elle.<br />
Le cinéma Colisée s’est également lancé<br />
dans la distribution depuis 2001. « C’était<br />
une évolution naturelle et une réponse à<br />
la demande grandissante en films avec<br />
l’arrivée des multiplexes Mégarama au<br />
Maroc », selon Layadi. Les premiers films<br />
distribués par Le Colisée étaient Yamakasi<br />
de Ariel Zeitoun et Le Fabuleux destin<br />
d’Amélie Poulin de Jean-Pierre Jeunet,<br />
tous deux sortis en 2001. Le Colisée est<br />
aujourd’hui le 2ème distributeur au Maroc<br />
avec 20,80 % de part de marché et 45<br />
films distribués en 2<strong>02</strong>3.●<br />
62 Maroc / <strong>Juin</strong>-Juillet 2<strong>02</strong>4
???????????.<br />
Nombre de fauteuils<br />
750<br />
Taille de l’écran<br />
12 M<br />
Ratio de l’écran<br />
1,85<br />
Marque du<br />
projecteur<br />
NEC<br />
Résolution<br />
du projecteur<br />
2K ET 4K<br />
Son<br />
5.1 ET 7.1<br />
COLISÉE<br />
<strong>Juin</strong>-Juillet 2<strong>02</strong>4 / Maroc<br />
63
ZOOM SUR UNE SALLE<br />
Le guichet du cinéma Colisée à l’entrée avec des affiches<br />
et livres sur le cinéma exposés.<br />
Projecteur numérique dans la salle de projection du cinéma Colisée.<br />
64 Maroc / <strong>Juin</strong>-Juillet 2<strong>02</strong>4
INTERVIEW PRO<br />
CRÉDIT : MAP<br />
HAMMADI GUEROUM<br />
LE FESTIVAL<br />
INTERNATIONAL DU<br />
CINÉMA INDÉPENDANT<br />
DE CASABLANCA,<br />
UNE AVENTURE<br />
CINÉMATOGRAPHIQUE<br />
UNIQUE<br />
Hammadi Gueroum, président du Festival<br />
International du Cinéma Indépendant de<br />
Casablanca (FICIC), nous a accordé une<br />
interview pour parler de la 3ème édition du<br />
festival, qui s’est tenue du 19 au 25 avril. Ce<br />
fervent défenseur du cinéma y explore les<br />
motivations derrière la création du festival,<br />
sa sélection de films, les prix décernés et les<br />
nouveautés pour la prochaine édition.<br />
INTERVIEW MENÉE PAR REDA K. HOUDAÏFA<br />
CRÉDIT : ALEXANDRE CHAPLIER - <strong>BOXOFFICE</strong> MAROC<br />
Comment l’idée de lancer une manifestation<br />
dédiée au cinéma indépendant vous<br />
était-elle venue ?<br />
Je me souviens d’un ami qui me questionnait<br />
sur mes accomplissements, me poussant<br />
à réfléchir à mes réalisations. Cette<br />
réflexion m’a amené à reconnaitre ma capacité<br />
à rassembler et à fédérer, comme je<br />
l’ai démontré en organisant le Festival international<br />
du cinéma d’auteur de Rabat en<br />
1995. Cet événement a réuni des participants<br />
des cinq continents, contribuant ainsi<br />
à sa pérennité. Fort de cette expérience,<br />
j’ai souhaité créer un festival qui rende hommage<br />
à la ville de Casa et à sa jeunesse.<br />
L’idée d’un festival de cinéma indépendant<br />
s’est imposée, incarnant un esprit dynamique<br />
et novateur.<br />
La jeunesse est essentielle pour insuffler<br />
une énergie nouvelle et dépasser les obstacles.<br />
À Casa, comme ailleurs, la vitalité des<br />
jeunes est indispensable pour surmonter les<br />
difficultés et faire avancer les choses. C’est<br />
pourquoi ce festival s’adresse en particulier<br />
aux jeunes cinéastes et à un public jeune.<br />
Le Festival de Cinéma Indépendant de Casa<br />
s’inspire de l’esprit dudit Festival de Rabat, en<br />
reprenant son dynamisme et sa capacité à rassembler.<br />
Il vise à promouvoir la création cinématographique<br />
indépendante et à offrir une<br />
plateforme d’expression aux jeunes talents.<br />
Dans la gamme des films, vous avez<br />
privilégié celles dites « Indépendant ».<br />
A quoi était lié ce choix ?<br />
Les films indépendants, souvent produits<br />
en dehors des grands studios et des<br />
circuits commerciaux traditionnels,<br />
66 Maroc / <strong>Juin</strong>-Juillet 2<strong>02</strong>4
Hammadi Gueroum, spécialiste du discours narratif, enseignant à l’Université<br />
Hassan II de Casablanca, au Doha Film Institute du Qatar, directeur-fondateur du<br />
Festival de Films d’Auteur de Rabat, directeur du Forum International Cinéma et<br />
Droits de l’Homme, auteur de plusieurs essais, parmi bien d’autres interventions<br />
sur la scène cinématographique internationale….<br />
représentent une voix alternative dans le<br />
paysage cinématographique. Ils offrent une<br />
liberté de création et d’expression plus<br />
grande aux cinéastes, leur permettant<br />
d’explorer des thématiques originales, de<br />
développer des styles narratifs innovants<br />
et de mettre en avant des perspectives et<br />
des expériences souvent marginalisées par<br />
le cinéma grand public.<br />
En soutenant ces films, les festivals<br />
contribuent à la diversité des voix et des<br />
représentations à l’écran, enrichissant ainsi<br />
le panorama cinématographique et<br />
nourrissant la réflexion du public.<br />
Ensuite, les films indépendants se<br />
caractérisent souvent par leur audace et<br />
leur esprit expérimental. Ils explorent des<br />
formes narratives innovantes, s’affranchissent<br />
des conventions du cinéma grand<br />
LE FESTIVAL ENCOURAGE LA PRISE DE<br />
RISQUE ARTISTIQUE ET PERMET AU PUBLIC<br />
DE DÉCOUVRIR DE NOUVELLES FORMES<br />
D’EXPRESSION CINÉMATOGRAPHIQUE<br />
public et abordent des sujets parfois<br />
tabous ou controversés. En mettant en<br />
avant ces films, le festival encourage la<br />
prise de risque artistique et permet au<br />
public de découvrir de nouvelles formes<br />
d’expression cinématographique.<br />
En soutenant et en diffusant ces films, le<br />
FICIC joue un rôle essentiel dans la<br />
démocratisation de l’accès à la culture et<br />
dans la promotion d’un cinéma audacieux,<br />
engagé et porteur de sens.<br />
On utilise souvent l’expression « Cinéma<br />
d’auteur » sans savoir ce qu’elle recouvre<br />
exactement. Pourriez-vous éclairer notre<br />
lanterne sur ce point ?<br />
André Bazin, Jean-Luc Godard, ou encore<br />
Agnès Varda, étaient contre le cinéma français<br />
traditionnel, symbolisé par le « téléphone<br />
blanc ». Ils prônaient une libération<br />
de la caméra, la sortant du studio pour la<br />
confronter à la réalité de la rue. Ils privilégiaient<br />
la légèreté et l’improvisation, lais-<br />
<strong>Juin</strong>-Juillet 2<strong>02</strong>4 / Maroc<br />
67
INTERVIEW PRO<br />
CRÉDIT : MAP<br />
Hammadi Gueroum posant devant une œuvre du photographe,<br />
réalisateur et scénariste, Daoud Aoulad-Syad, à l’American Arts Center.<br />
sant libre cours à leurs idées et à leurs<br />
bêtises. C’est ainsi que le cinéma d’auteur<br />
a pris naissance.<br />
Il est primordial de ne pas effacer l’auteur du<br />
processus créatif. Le cinéma d’auteur doit se<br />
démarquer des productions commerciales et<br />
mettre en avant la voix et la vision de l’artiste.<br />
C’est l’auteur qui nous interpelle, qui nous<br />
transmet ses idées et ses émotions.<br />
Même au sein d’une société de production, l’auteur<br />
doit conserver une place centrale. C’est lui<br />
qui insuffle l’innovation et la créativité au sein<br />
du collectif. Il est le moteur du projet cinématographique<br />
et le garant de son identité unique.<br />
CREDIT : DR<br />
Prenez- vous des risques dans le choix des<br />
films qui font partie de la sélection du<br />
festival ?<br />
Je prends des risques assumés dans la sélection<br />
des films. Je ne me contente pas de programmer<br />
des œuvres qui ont déjà fait leurs<br />
preuves dans d’autres festivals prestigieux<br />
comme Cannes ou Berlin. Je recherche des<br />
films qui me touchent personnellement et qui<br />
correspondent à la sensibilité du festival.<br />
Je privilégie les festivals qui se déroulent<br />
en Asie, en Afrique et en Amérique latine,<br />
des régions du monde où le cinéma est souvent<br />
moins visible et moins soutenu. Je suis<br />
particulièrement attentif aux films qui<br />
explorent des thématiques universelles et<br />
qui se connectent avec des publics du<br />
monde entier.<br />
Je suis conscient que certains films, en particulier<br />
ceux issus de cinématographies<br />
moins connues, ont besoin d’un accompagnement<br />
particulier pour toucher un large<br />
public. C’est pourquoi nous organisons des<br />
débats, des rencontres avec les réalisateurs<br />
et des projections spéciales pour mettre en<br />
lumière ces œuvres et les rendre accessibles<br />
à tous.<br />
Mon rôle en tant que président du festival<br />
ne se limite pas à la sélection des films. Je<br />
suis également un médiateur entre les<br />
œuvres et le public. Je m’efforce de créer<br />
un contexte favorable à la réception des films<br />
et à la découverte de nouveaux talents.<br />
Le 25 avril, le FICIC a clôturé sa 3ème<br />
édition. C’est le temps du bilan ! De fait,<br />
pour nominer les films, le jury procède-t-il<br />
selon des critères objectifs, précis,<br />
connus ? Y a-t-il une part de subjectivité ?<br />
Le jury du FICIC s’appuie sur des critères précis<br />
pour nominer les films. Ces critères<br />
concernent différents aspects du film, tels que<br />
le scénario, la mise en scène, la photographie,<br />
le jeu d’acteur et le montage.<br />
Afin de garantir une certaine objectivité, le jury<br />
En 2019, Hammadi Gueroum a rejoint les<br />
Ambassadeurs des Rimbaud du Cinéma.<br />
est composé de personnalités aux profils variés,<br />
tels que des réalisateurs, des scénaristes, des<br />
acteurs, des directeurs de la photographie,<br />
des critiques de cinéma, etc. Chaque membre<br />
du jury apporte son expertise et son regard<br />
singulier sur les films.<br />
Malgré des critères objectifs et une diversité<br />
de regards, il est impossible d’éliminer totalement<br />
la subjectivité dans le processus de sélection.<br />
En effet, chaque membre du jury possède<br />
ses propres goûts et sa propre sensibilité, qui<br />
influencent inévitablement son jugement.<br />
Le cinéma est un art qui touche à l’émotion et<br />
à l’interprétation. Il est donc naturel que les<br />
membres du jury soient sensibles à l’impact<br />
émotionnel des films et à leur capacité à les<br />
interpeller personnellement.<br />
L’objectivité n’est pas une réalité absolue, mais<br />
plutôt une projection de nos propres critères<br />
et de notre propre subjectivité. Le jury du FICIC<br />
68 Maroc / <strong>Juin</strong>-Juillet 2<strong>02</strong>4
s’efforce d’être le plus objectif possible, tout<br />
en étant conscient de la part inévitable de subjectivité<br />
dans son jugement.<br />
Pourquoi le film Winners a-t-il été choisi<br />
comme récipiendaire du Grand Prix dans<br />
la catégorie Long Métrage? Quels aspects<br />
du film ont particulièrement impressionné<br />
le jury?<br />
Un récit captivant et émouvant qui plonge<br />
le public dans l’univers des rêves et des aspirations<br />
d’un jeune garçon iranien, Yahya, face<br />
aux dures réalités de la vie quotidienne ; une<br />
cinématographie exceptionnelle qui capture<br />
la beauté et la rudesse du paysage iranien,<br />
contribuant à l’immersion du public dans<br />
l’histoire ; des performances puissantes des<br />
jeunes acteurs, en particulier Yahya et Leyla,<br />
qui incarnent avec brio la résilience et la<br />
détermination de leurs personnages ; l’exploration<br />
de thèmes universels tels que l’amitié,<br />
les rêves, la poursuite de la passion et<br />
le pouvoir transformateur du cinéma, qui ont<br />
profondément touché le jury ; une célébration<br />
du cinéma comme source d’espoir,<br />
d’imagination et d’inspiration, soulignant son<br />
importance dans la formation des vies et<br />
des perspectives.<br />
Winners s’est distingué par sa qualité artistique,<br />
son impact émotionnel et sa contribution<br />
à la promotion des valeurs universelles<br />
du cinéma, ce qui en a fait un choix unanime<br />
du jury pour le Grand Prix.<br />
Quels éléments ont conduit à la sélection<br />
de Les Meutes pour recevoir le Prix du<br />
Jury parmi les longs métrages en<br />
compétition?<br />
Au cœur de ce film se trouve une exploration<br />
captivante de la nature humaine, plongeant<br />
dans les profondeurs de notre capacité à la fois<br />
à la sauvagerie et à l’empathie. Le protagoniste<br />
du film, un jeune garçon, incarne cette dualité,<br />
ses actions reflétant un esprit brut et indompté<br />
qui vacille au bord du précipice de la violence.<br />
La décision du jury d’honorer Les Meutes par<br />
le Prix du Jury souligne leur profonde admiration<br />
pour la capacité du film à affronter des<br />
thèmes complexes et inquiétants avec une<br />
honnêteté sans faille. L’exploration de la violence<br />
par le film, non pas comme un spectacle,<br />
mais comme un phénomène profondément<br />
humain, a profondément marqué le<br />
jury, remettant en question ses perceptions<br />
et invitant à la réflexion.<br />
En quoi la réalisation de Gondola a-t-elle<br />
été considérée comme méritoire, au point<br />
de remporter le Prix de la Réalisation?<br />
L’utilisation créative et technique de procédés<br />
cinématographiques non conventionnels,<br />
notamment le « circuit fermé » et l’incorporation<br />
d’éléments inattendus, pour créer un style<br />
visuel unique et captivant.<br />
Une mise en scène efficace qui plonge le<br />
public dans l’univers du protagoniste, créant<br />
une atmosphère immersive et captivante, et<br />
suscitant des sentiments de tension, de suspense<br />
et d’anticipation.<br />
L’exploration de la répétition, la monotonie et<br />
la recherche de sens, ajoutant de la profondeur<br />
et de la résonance au récit.<br />
Pourquoi Inchaallah un fils a-t-il été<br />
distingué par le Prix du Scénario?<br />
Qu’est-ce qui a rendu son scénario<br />
remarquable aux yeux du jury?<br />
Dans le monde du cinéma, les scénarios exceptionnels<br />
constituent l’épine dorsale des récits<br />
captivants, insufflant la vie à des personnages<br />
LE JURY S’EFFORCE D’ÊTRE LE PLUS<br />
OBJECTIF POSSIBLE, TOUT EN ÉTANT<br />
CONSCIENT DE LA PART INÉVITABLE DE<br />
SUBJECTIVITÉ DANS SON JUGEMENT<br />
Pendant 25 ans, Hamadi Gueroum a été le directeur<br />
artistique du Festival du cinéma d’auteur de Rabat.<br />
et des histoires qui captivent le public.<br />
L’intrigue bien structurée du scénario, avec<br />
ses arcs narratifs soigneusement conçus et<br />
les parcours des personnages, a été un facteur<br />
déterminant dans sa sélection. Le jury a<br />
été particulièrement impressionné par la capacité<br />
du scénario à équilibrer les moments<br />
d’humour, de drame et de suspense, créant<br />
une histoire captivante et engageante.<br />
Le jury a reconnu la capacité du scénario à<br />
transporter le public dans le monde des personnages<br />
et à l’immerger dans le récit.<br />
Les dialogues étaient à la fois authentiques<br />
et captivants, reflétant la personnalité, le<br />
contexte et les émotions des personnages.<br />
Le jury a apprécié la capacité du scénariste à<br />
créer des personnages crédibles et auxquels<br />
on peut s’identifier à travers leurs dialogues.<br />
Quelles performances d’Assia Zara dans<br />
Excursion ont conduit à sa victoire dans<br />
la catégorie Interprétation Féminine?<br />
La performance de Zara a été saluée pour<br />
son authenticité et sa capacité à capturer l’essence<br />
de son personnage. Le jury a été particulièrement<br />
impressionné par sa capacité à<br />
transmettre la complexité des émotions, des<br />
motivations et des luttes de son personnage.<br />
Sa performance a présenté une palette émotionnelle<br />
remarquable, allant de moments de<br />
vulnérabilité et de tendresse à des explosions<br />
de colère et de frustration. Le jury a reconnu<br />
sa capacité à connecter avec le public à un<br />
niveau profondément émotionnel. Puis, sa<br />
présence physique et la présence captivante<br />
de cette actrice à l’écran étaient indéniables.<br />
Son authenticité, sa palette émotionnelle, sa<br />
présence captivante à l’écran et sa contribu-<br />
<strong>Juin</strong>-Juillet 2<strong>02</strong>4 / Maroc<br />
69
tion significative à la narration du film l’ont<br />
solidifiée comme meilleure actrice féminine<br />
du FICIC 2<strong>02</strong>4.<br />
Qu’est-ce qui a distingué Abdellatif<br />
Mestouri dans Les Meutes, lui permettant<br />
de remporter le Prix de l’Interprétation<br />
Masculine?<br />
Mestouri a donné vie à un personnage complexe,<br />
tiraillé entre ses instincts primaires et<br />
ses aspirations humaines. Le jury a été particulièrement<br />
impressionné par sa capacité à<br />
naviguer dans les nuances de la psychologie<br />
de son personnage, révélant à la fois sa vulnérabilité<br />
et sa force intérieure.<br />
Sa gestuelle, ses expressions faciales et son<br />
langage corporel étaient parfaitement synchronisés<br />
avec les émotions et les motivations<br />
de son personnage.<br />
Le jury a reconnu sa capacité à se fondre dans<br />
la peau de son personnage, créant une illusion<br />
de réalité qui a profondément touché le public.<br />
La victoire d’Abdellatif dans le Prix de l’Interprétation<br />
Masculine pour son rôle dans Les<br />
Meutes n’est pas une simple coïncidence. Sa<br />
performance exceptionnelle, caractérisée par<br />
sa capacité à incarner une complexité psychologique,<br />
sa présence physique captivante,<br />
son authenticité crédible, sa contribution à la<br />
narration et son impact durable, a consolidé<br />
sa position d’acteur talentueux.<br />
Pourquoi le film Three a-t-il reçu une<br />
Mention Spéciale dans la catégorie Long<br />
Métrage?<br />
Three a captivé le jury par sa narration captivante<br />
et émouvante. L’histoire, habilement développée<br />
et rythmée, a su transporter le public<br />
dans l’univers du film, le touchant profondément<br />
par son authenticité et sa sensibilité.<br />
Les performances d’acteurs ont été saluées<br />
pour leur authenticité et leur profondeur. Le<br />
jury a été particulièrement impressionné par<br />
la capacité des acteurs à incarner leurs personnages<br />
avec nuance et émotion, contribuant<br />
à la crédibilité et à l’impact de l’histoire.<br />
Ensuite, nous étions charmé par la direction<br />
artistique du film, sa palette de couleurs, sa<br />
composition visuelle et son utilisation de la<br />
lumière, contribuant à l’expérience cinématographique<br />
globale.<br />
Rappelez-nous, en substance, l’argument<br />
des courts-métrages nominés ?<br />
Closer (Grand Prix dans la catégorie Court<br />
Métrage) : Bernardas et Silvija, divorcés mais<br />
vivant dans le même appartement, partagent<br />
des espaces communs selon un horaire<br />
convenu. Lorsqu’un jeune homme arrive à<br />
la recherche de Silvija, Bernardas se remémore<br />
leur première rencontre dans une<br />
chambre d’hôtel grâce à une annonce dans<br />
un journal. Leur interaction démarre maladroitement,<br />
mais finalement, malgré leur différences,<br />
ils découvrent un espoir commun<br />
pour l’avenir.<br />
L’ombre de mon père (Prix de la Réalisation<br />
dans la catégorie Court Métrage) : Une femme<br />
arrive devant le ministère de la justice et réussi<br />
à rentrer dans le bureau de l’assistante sociale.<br />
Très occupée, cette dernière en lui prête aucune<br />
attention alors qu’elle voulait raconter une<br />
longue histoire, un secret qu’elle a dû garder<br />
pendant des années.<br />
Boussa (Mention Spéciale dans la catégorie<br />
Court Métrage) : Meriem et Réda sont deux<br />
jeunes algériens amoureux. Ils n’ont pas le<br />
droit de s’embrasser pudiquement et aucun<br />
droit où se retrouver dans l’intimité. Ce simple<br />
bisou va se transformer en un véritable parcours<br />
du combattant. Une question subsiste :<br />
vont-ils y parvenir ?<br />
Envisagez-vous des nouveautés pour la<br />
prochaine édition ?<br />
Écoutez, il y a l’eau et le ravin. Le ravin reste<br />
immuable, tandis que l’eau, elle, coule et se<br />
renouvelle. De même, le festival ne cesse de<br />
se réinventer ; il y aura toujours de nouveaux<br />
films et de nouveaux talents.<br />
En 2017, il est membre du jury Longs métrages à la 6e édition<br />
du Festival du film africain de Louxor (LAFF, Egypte).<br />
C’est dans cet esprit de renouveau que le FICIC<br />
s’apprête à explorer les richesses cinématographiques<br />
de l’Europe de l’Est. La Géorgie,<br />
en particulier, possède un cinéma d’une grande<br />
qualité que j’apprécie particulièrement…<br />
Parmi les grands noms que le festival espère<br />
accueillir l’année prochaine figure Šarūnas<br />
Bartas, cinéaste lituanien reconnu pour son<br />
style poétique et contemplatif. Lors de la<br />
première édition digitale du FICIC, il nous<br />
a fait l’honneur de partager son film, alors<br />
qu’il se trouvais au Mexique. Sa présence<br />
et son talent seraient un atout précieux<br />
pour le festival.<br />
Un autre invité de marque pourrait être Abdellatif<br />
Abdelhamid, réalisateur syrien à qui l’on<br />
doit le film poignant Layali Ibn Awa (1989). Ce<br />
serait une occasion formidable de lui rendre<br />
hommage et de mettre en lumière son cinéma<br />
engagé et percutant.<br />
Un troisième invité devrait également enrichir<br />
la programmation du festival. En plus de ces<br />
hommages et découvertes, le FICIC réserve<br />
encore bien des surprises pour sa prochaine<br />
édition. Nous travaillons d’ores et déjà sur de<br />
nouvelles initiatives et collaborations qui permettront<br />
de faire vivre une expérience cinématographique<br />
unique aux festivaliers. Rendez-vous<br />
l’année prochaine pour découvrir un<br />
programme riche et prometteur ! ●<br />
70 Maroc / <strong>Juin</strong>-Juillet 2<strong>02</strong>4
INTERVIEW PRO<br />
C’est au café de la<br />
Cinémathèque de Tanger<br />
que son infatigable viceprésidente<br />
Malika Chaghal,<br />
dont la carrière est marquée<br />
par un engagement profond<br />
pour l’éducation à l’image,<br />
nous accueille. Entre le<br />
cliquetis des tasses et les<br />
discussions enchevêtrées des<br />
clients et visiteurs, Malika nous<br />
parle de son parcours, des<br />
métiers d’exploitation et de<br />
distribution au Maroc et de la<br />
plus-value de ce cinéma<br />
emblématique dans le paysage<br />
cinématographique marocain.<br />
INTERVIEW MENÉE PAR SALMA HAMRI<br />
CRÉDIT PHOTO : ALEXANDRE CHAPLI - <strong>BOXOFFICE</strong> MAROC<br />
Au début, Il fallait<br />
développer tout un<br />
travail de médiation<br />
culturelle qui était<br />
quasi inexistant<br />
Malika Chaghal, vice-présidente de la Cinémathèque de Tanger<br />
72 Maroc / <strong>Juin</strong>-Juillet 2<strong>02</strong>4
Parlez-nous de votre parcours.<br />
J’ai fait des études de lettres<br />
modernes en France avant de<br />
démarrer ma carrière dans le<br />
domaine culturel, dans la<br />
musique, Je suis arrivée un peu par<br />
hasard dans le cinéma au début des années<br />
2000. J’ai été directrice de deux cinémas<br />
en région Île-de-France, Galilée à Argenteuil<br />
(un complexe de 4 salles) et L’Etoile à<br />
la Courneuve. J’ai ensuite vu qu’en 2012 la<br />
cinémathèque de Tanger recrutait un(e)<br />
délégué(e) général(e). J’ai postulé et c’est<br />
comme ça que j’ai traversé la Méditerranée<br />
pour venir m’installer à Tanger et assurer<br />
la gestion de la cinémathèque, qui a<br />
comme particularité le fait d’être une association<br />
à but non lucratif qui ne reçoit aucune<br />
aide étatique, et se finance par ses propres<br />
ressources, à savoir la billetterie, le café et<br />
la privatisation de l’espace pour des évènements.<br />
J’ai toujours travaillé dans des<br />
cinéma Art et Essai, qui mettent en avant<br />
le cinéma d’auteur et font du travail d’éducation<br />
à l’image et d’animation culturelle,<br />
et mon travail au sein de la cinémathèque<br />
va dans ce sens. Au début, Il fallait développer<br />
tout un travail de médiation culturelle<br />
qui était quasi inexistant.<br />
En quoi consiste la gestion de la<br />
cinémathèque de Tanger ?<br />
C’est d’abord avoir une ligne éditoriale précise<br />
pour offrir une programmation riche et<br />
singulière, et fournir une éducation par<br />
l’image. On travaille beaucoup avec les<br />
écoles, les universités et les associations.<br />
Nous allons souvent chercher les publics<br />
éloignés de la culture, dans les quartiers<br />
excentrés, et nous les ramenons au cinéma<br />
pour qu’ils découvrent des films de tous<br />
genres et toutes nationalité. Ce travail de<br />
médiation est primordial.<br />
L’offre cinéma au Maroc est essentiellement<br />
axée sur les films commerciaux et blockbusters,<br />
en d’autres termes, les films qui<br />
ramènent de l’argent. A la cinémathèque,<br />
c’est un travail différent qu’on fait. On montre<br />
des films des quatre coins du monde en version<br />
originale. On peut passer du documentaire,<br />
au drame, aux films d’animation et films<br />
de répertoire, et on fait également un travail<br />
de collecte, de conservation et de valorisation<br />
de films.<br />
Mon travail consiste aussi à aller chercher<br />
de l’argent pour pouvoir financer les films<br />
que je veux projeter, d’ailleurs le modèle<br />
économique de la cinémathèque repose en<br />
grande partie sur les partenariats que nous<br />
mettons en place avec les distributeurs de<br />
IL Y A UN INTÉRÊT GRANDISSANT<br />
POUR LES FILMS D’AUTEUR QUI SONT<br />
D’AILLEURS DE PLUS EN PLUS<br />
PROJETÉS DANS LES GRANDES<br />
SALLES DE CINÉMA, ET C’EST<br />
RÉCONFORTANT.<br />
films ou les organismes comme l’Institut français,<br />
Cervantes, Le Goethe-Institut …<br />
Comment fonctionne le processus de<br />
programmation des films à la<br />
cinémathèque de Tanger ?<br />
En France, la programmation est hyper simple.<br />
Tu as une liste de toutes les sorties (et au<br />
moins 20 films sortent par semaine) et il faut<br />
ensuite juste voir qui distribue le film puis<br />
appeler le distributeur puis programmer le<br />
film, après une simple négociation en fonction<br />
du nombre de séances… Au Maroc, ca<br />
diffère dépendamment du lieu de distribution<br />
du film. Quand le film est distribué au Maroc,<br />
j’appelle directement son distributeur au<br />
Maroc pour négocier. Par exemple, pour le<br />
film Back to Black, qui est actuellement dans<br />
les salles de cinéma au Maroc, c’est Megarama<br />
qui fait sa distribution. Je l’appelle donc<br />
pour programmer le film à la Cinémathèque.<br />
Dans ce cas, on fait un partage de recette.<br />
Chez moi tu vas payer la place à 40 dirhams.<br />
La première semaine de programmation ça<br />
sera du 50/50 entre le distributeur (Megarama)<br />
et l’exploitant (La Cinémathèque), donc<br />
20 dirhams chacun. C’est ensuite dégressif,<br />
la deuxième semaine je vais donner 55 % des<br />
recettes au distributeur et garder 45 % etc...<br />
Il y a ensuite ce qu’on appelle les bordereaux<br />
de recette. Toutes les caisses des salles de<br />
cinéma sont normalement numérisées en lien<br />
avec le Centre cinématographique marocain<br />
(CCM). Toutes les fins de journée le CCM sait<br />
combien de place ont été vendues, à quel<br />
prix et pour quel film, et à la fin de chaque<br />
semaine cinématographique tu dois donner<br />
les bordereaux de recette au distributeur. Et<br />
là-dessus il fait le partage avant de t’envoyer<br />
la facture.<br />
Comment ça se passe quand le<br />
distributeur n’est pas au Maroc ?<br />
Dans ce cas, il faut chercher les ayants droit.<br />
Ce sont généralement les producteurs. Une<br />
fois trouvés, tu négocies avec eux pour qu’ils<br />
te vendent le film. Typiquement il y a eu une<br />
remasterisation du film culte La cité de Dieu.<br />
J’ai acheté le film auprès des ayants droits<br />
et que je vais le projeter au mois de mai, six<br />
séances au total. Pour le film Parasite qu’il<br />
fallait absolument que projette, j’ai dû appeler<br />
l’ambassade de Corée au Maroc pour<br />
qu’ils m’aident à trouver les ayants droits.<br />
J’ai ensuite réussi à négocier avec un distributeur<br />
français. Un autre exemple : les<br />
droits du film français Little Girl Blue avaient<br />
été achetés par l’Institut français, ce qui<br />
nous a donc facilité la tâche. C’est au cas<br />
par cas, mais c’est souvent super compliqué.<br />
Pour les recettes il n’y a pas de partage,<br />
tout me revient mais souvent je paye<br />
cher les films et les recettes ne sont pas<br />
équivalentes à ce que j’ai payé projeter le<br />
film chez moi. Ça peut aller de 300/ 500<br />
euros la séance jusqu’à 1000 euros. C’est<br />
horriblement cher.<br />
Vous avez distribué le film de Asmae<br />
El Moudir, La Mère de tous les<br />
mensonges. Comment avez-vous atterri<br />
dans la distribution ?<br />
Il y a plusieurs années, je voulais projeter<br />
un film palestinien pour enfants à la Cinémathèque.<br />
J’ai donc contacté les distributeurs<br />
Pyramide Films qui m’avaient proposé<br />
1800 euros pour une dizaine de séances.<br />
J’ai répondu « non à ce prix-là j’achète le<br />
film et je le garde toute l’année et je le distribue<br />
au Maroc ». C’est ce que j’ai fini par<br />
faire et c’est comme ça que je me suis lancée<br />
dans la distribution, sauf que quand je<br />
m’y suis mise, les films que je distribuais<br />
(principalement des films d’auteurs) n’intéressaient<br />
pas les autres salles de cinéma.<br />
J’ai donc arrêté car je distribuais souvent à<br />
perte. J’ai repris depuis peu la distribution,<br />
parce que les salles s’ouvrent maintenant<br />
à plusieurs types de programmations, et<br />
c’est réconfortant. Il y a un intérêt grandissant<br />
pour les films d’auteur qui sont d’ailleurs<br />
de plus en plus projetés dans les<br />
grandes salles de cinéma, je parle notamment<br />
du film de Asmae El Moudir La Mère<br />
de tous les Mensonges, ou encore d’Anatomie<br />
d’une Chute de Justine Triet, etc... ●<br />
<strong>Juin</strong>-Juillet 2<strong>02</strong>4 / Maroc<br />
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REPORTAGE<br />
En rénovation, la façade chargée d’histoire du cinéma<br />
Atlas a été recouverte d’une peinture blanche.<br />
74 Maroc / <strong>Juin</strong>-Juillet 2<strong>02</strong>4
CINÉATLAS MAURITANIA DE TANGER<br />
REVIVRE LE PASSÉ AUX<br />
COULEURS MODERNES<br />
Situé au carrefour des cinémas Goya, Roxy et Le<br />
Paris à Tanger, le cinéma Mauritania a ouvert ses<br />
portes dans les années 40. Un joyau architectural<br />
qui fera bientôt peau neuve grâce à l’intervention de<br />
CinéAtlas qui s’est proposé de raviver son âme.<br />
Rencontre avec Pierre-François Bernet, directeur de<br />
groupe CinéAtlas qui nous a accompagné pour la<br />
visite du chantier, dont les travaux de rénovation<br />
entrent dans leur phase finale.<br />
PAR SALMA HAMRI - CRÉDIT : ALEXANDRE CHAPLIER - <strong>BOXOFFICE</strong> MAROC<br />
<strong>Juin</strong>-Juillet 2<strong>02</strong>4 / Maroc<br />
75
REPORTAGE<br />
Le logo du CinéAtlas marqué au sol du hall d’entrée du cinéma.<br />
Au cœur de Tanger, les murs chargés d’histoire<br />
du cinéma Mauritania se parent<br />
d’un nouveau visage. La façade dont le<br />
design est resté intact, est recouverte<br />
d’une peinture blanche donnant un<br />
aspect propre mais inachevé à l’édifice.<br />
L’enseigne métallique iconique est toujours visible en<br />
lettres cursives latines au-dessus de l’entrée principale.<br />
Pierre-François Bernet a décidé de garder cette inscription<br />
au côté du nouveau nom du cinéma « CinéAtlas Tanger<br />
» pour conserver le lien des habitués du cinéma avec<br />
son passé historique. Par ailleurs, le mur emblématique<br />
du cinéma avec l’inscription « Mauritania cinéma » en<br />
rouge ne sera pas changé mais accompagné du logo<br />
de CinéAtlas, assure Bernet.<br />
Chaque aspect de la rénovation est pensé pour allier<br />
modernité et tradition. « Nous avons pris grand soin de<br />
préserver chaque détail qui confère à ce lieu son caractère<br />
unique, y compris le marbre et les arcadres en<br />
briques, et maintenant, nous y ajoutons des installations<br />
modernes pour assurer sa pérennité d’une part mais<br />
aussi le confort des spectateurs ».<br />
La grande salle du cinéma s’est métamorphosée en 5<br />
salles de différentes tailles sur trois étages, avec 59 fauteuils<br />
pour les petites salles et 220 pour la grande. « Le<br />
cinéma est aujourd’hui une offre variée avec un taux de<br />
remplissage assez faible donc il vaut mieux avoir des<br />
petites salles avec une seule grande pour les films porteurs<br />
».<br />
Concernant l’intérieur des salles, « on refait à l’identique<br />
et tous les signes anciens vont rester sur place ». L’aménagement<br />
des salles est à son étape finale, « il ne reste<br />
plus qu’à installer les fauteuils, importés de l’étranger,<br />
ainsi que les vidéoprojecteurs et les équipements son<br />
qu’on va louer ».<br />
Cinéma et espace de vie<br />
Le Weston Jazz Club, un club de Jazz qui tient son nom<br />
du Jazzman Randy Weston est prévu au troisième et dernier<br />
étage du complexe, à la place de la cabine de projection.<br />
Randy Weston gérait durant les années 1970<br />
l’African Rhythms Clubs, premier club de jazz africain qui<br />
était situé au premier étage du cinéma Mauritania.<br />
L’UNIQUE SALLE DU CINÉMA<br />
S’EST MÉTAMORPHOSÉE EN 5<br />
SALLES SUR TROIS ÉTAGES, AVEC<br />
59 FAUTEUILS POUR LES PETITES<br />
SALLES ET 220 POUR LA GRANDE<br />
76 Maroc / <strong>Juin</strong>-Juillet 2<strong>02</strong>4
Zoom sur le cinéma<br />
Mauritania<br />
Le cinéma Mauritania est l’œuvre de l’architecte<br />
rbati Jean-François Robert qui avait déjà signé<br />
une dizaine d’années plus tôt le cinéma Empire<br />
à Fès. Lancée en 1939, la construction du<br />
Mauritania est tout comme celle du Rex<br />
(Cinémathèque de Tanger actuellement) ralentie<br />
par la guerre.<br />
Finalement inauguré en 1945, le cinéma affichait<br />
une programmation très internationale. Il a<br />
d’ailleurs accueilli le premier club de jazz africain,<br />
l’African Rhythms Club, créé pendant les années<br />
1970 par le compositeur et pianiste américain<br />
de jazz Randy Weston.<br />
Une des 5 salles du Ciné Atlas de Tanger en chantier.<br />
Le club de Jazz était situé au premier étage du<br />
cinéma, juste en dessous du balcon et attirait<br />
des musiciens de renommée internationale dont<br />
Dexter Gordon, Ahmed Abdul-Malik, Marvin<br />
Gaye, Billy Harper, James Brown, Stevie Wonder<br />
et Cecil Bridgewater.●<br />
La façade emblématique du cinéma Mauritania restera intacte suite<br />
aux rénovations. Le logo de Ciné Atlas s’y rajoutera seulement.<br />
Cinéma Mauritania avant rénovations.<br />
En plus du club de Jazz, le propriétaire de CinéAtlas prévoit<br />
également un « restaurant gastronomique style vintage<br />
avec un chef français », dévoile Bernet. « Il y avait<br />
ici un bâtiment ancien, rajouté il y a quelques années<br />
avant la fermeture du cinéma Mauritania. On a tout rasé<br />
et reconstruit ».<br />
Engagés depuis septembre dernier, les travaux de rénovation<br />
transforment ce joyau du patrimoine cinématographique<br />
marocain en un complexe ultramoderne, tout en préservant<br />
son âme artistique et son architecture emblématique. Il s’agit<br />
pour Pierre-François Bernet, de « reproduire la transformation<br />
réussie que nous avions menée au Colisée de Rabat,<br />
pour rendre au Mauritania sa gloire d’antan ».<br />
Si le permis de construire avait été délivré en décembre<br />
2<strong>02</strong>1, les travaux ont été interrompus suite à la crise<br />
sanitaire de la Covid-19. Le chantier a ensuite redémarré<br />
en septembre 2<strong>02</strong>3, pour une ouverture prévue<br />
à la fin de l’été 2<strong>02</strong>4.<br />
Les rénovations du Mauritania sont financés entre<br />
fonds propres, crédit auprès d’une banque française,<br />
et des subventions du Centre cinématographique<br />
marocain, à hauteur de 2,8 millions de dirhams. Le<br />
budget total des travaux de rénovation s’élève à 14<br />
millions de dirhams. « Il faut également prévoir 2 millions<br />
de dirhams pour la location de l’équipement »,<br />
précise Bernet.●<br />
<strong>Juin</strong>-Juillet 2<strong>02</strong>4 / Maroc<br />
77
INTERVIEW<br />
MATTHEW<br />
GRADY<br />
LE NOUVEAU<br />
MONSIEUR<br />
CINÉMA<br />
CLUB<br />
Je souhaite que l’on<br />
devienne un rendezvous<br />
incontournable<br />
pour les réalisateurs<br />
émergents de cette<br />
génération<br />
78 Maroc / <strong>Juin</strong>-Juillet 2<strong>02</strong>4
CRÉDIT : AAC<br />
Le réalisateur Hakim Belabbas en discussion à l’American Art Center.<br />
CRÉDIT : AAC<br />
Maryam Touzani en discussion après la projection de son film Le bleu du Caftan.<br />
Il maîtrise la darija à la<br />
perfection depuis son passage<br />
comme volontaire pendant<br />
deux ans dans la petite ville<br />
de Outat El Haj. Passionné de<br />
cinéma et d’art visuel, il devient<br />
professeur au Centre<br />
Américain de Casablanca<br />
avant de rejoindre le American<br />
Art Center en 2<strong>02</strong>2, en tant que<br />
responsable du département<br />
des arts visuels. Un parcours<br />
atypique pour celui qui<br />
participe à faire de ce nouveau<br />
centre culturel, un espace<br />
incontournable à Casablanca.<br />
Rencontre avec le nouveau<br />
monsieur cinéma club.<br />
INTERVIEW MENÉE PAR YACINE KAOUTI<br />
CRÉDIT PHOTOS : ALEXANDRE CHAPLIER - <strong>BOXOFFICE</strong> MAROC<br />
Vous êtes à l’American Art Center<br />
depuis ses débuts en 2<strong>02</strong>1. Comment<br />
avez-vous rejoint le ACC et comment se<br />
sont passés les débuts ?<br />
Le ACC a été lancé en mars 2<strong>02</strong>2. Il était en<br />
phase de planification depuis cinq ans. C’est<br />
Ricky Martin, l’actuel directeur du Centre Américain<br />
à Casablanca, qui a porté le projet dès<br />
ses débuts. L’ouverture a connu certains retards<br />
dus au Covid-19. Au tout début, nous étions très<br />
peu dans l’aventure et nous ne savions pas vraiment<br />
quoi faire de ce bel espace. Mais, je pense<br />
que la plus belle chose que Ricky ait pu faire<br />
pour a été de nous donner carte blanche pour<br />
faire ce qui nous passionne.<br />
J’ai fait des études de cinéma, et cela a toujours<br />
été ma passion. C’est ainsi que j’ai pu contribuer<br />
au lancement d’un programme de cinéma.<br />
Nous avons pu le faire pour la première fois<br />
avec Nouredine Lakhmari, qui est venu présenter<br />
ses films à notre audience. Plusieurs autres<br />
réalisateurs lui ont emboîté le pas juste après.<br />
Le American Art Center est devenu un<br />
espace culturel incontournable à<br />
Casablanca. Quelles sont les principales<br />
activités que vous avez couvertes ?<br />
Parlez-nous de cette communauté et de<br />
ce que vous avez appris de tout cela.<br />
Pendant plus de quatre ans, je me suis<br />
occupé d’animer les activités du club de<br />
photo de l’American Language Center, donc<br />
j’avais déjà une communauté qui nous suivait<br />
et qui adhérait à ce que nous faisions.<br />
Cela a donc été plus simple pour moi de<br />
créer un club de cinéma lors de l’ouverture<br />
du American Art Center. Pour la première<br />
projection, nous avions choisi le film City of<br />
God, et nous n’étions que dix personnes.<br />
Mais grâce à notre groupe WhatsApp et au<br />
bouche à oreille, notre communauté s’est<br />
agrandie et nous sommes aujourd’hui plus<br />
de 1200 personnes.<br />
Nous avons commencé par les séries Filmmakers<br />
Spotlight et le cinéma Club, puis nous<br />
<strong>Juin</strong>-Juillet 2<strong>02</strong>4 / Maroc<br />
79
INTERVIEW<br />
J’avais peur de partager certains des classiques<br />
avec eux. J’étais très surpris par leur<br />
réaction. Que ce soit un classique du cinéma<br />
ou des films plus récents, nous avons réussi<br />
à créer un espace d’échange enrichissant.<br />
Je pense également que ce qui fait qu’aujourd’hui<br />
ce genre d’espace existe de moins<br />
en moins, c’est cette réticence de certaines<br />
personnes à penser qu’il faut être un grand<br />
cinéphile ou un érudit pour assister à ce genre<br />
de projection. Notre ciné-club n’existe pas<br />
que pour cette catégorie de personnes, mais<br />
notre objectif est de réunir tous ceux qui sont<br />
curieux et souhaitent passer un bon moment.<br />
Certains films sont présentés en<br />
avant-première chez vous. Qu’est-ce qui<br />
fait que certains cinéastes choisissent<br />
le American Art Center pour présenter<br />
leur film ?<br />
En effet, nous sommes devenus un espace<br />
qui accueille plusieurs cinéastes pour leurs<br />
projections en avant-première. Je ne sais<br />
pas si c’est à cause de notre flexibilité ou<br />
de notre ouverture à tous les cinéastes.<br />
Aujourd’hui, certains réalisateurs viennent<br />
même tester leurs films bien avant leur finalisation<br />
chez nous. Par exemple, Hicham<br />
Lasri est venu à deux reprises projeter deux<br />
de ses films auprès de notre public pour<br />
tester les différentes réactions.<br />
Les cinéastes ont rapidement compris que<br />
le American Art Center était également leur<br />
espace et que les échanges avec notre<br />
public sont importants et enrichissants pour<br />
eux. Certains réalisateurs comme Noureddine<br />
Lakhmari et Hicham Lasri peuvent rester<br />
jusqu’à 1h30 à discuter avec le public.<br />
JE RÊVE DE POUVOIR RÉITÉRER CES<br />
EXPÉRIENCES EN DEHORS DES MURS<br />
DE L’AMERICAN ART CENTER<br />
avons commencé à présenter des films et des<br />
documentaires en avant-première. Leos Carax<br />
est par exemple venu en marge du festival<br />
du film indépendant de Casablanca et a<br />
accepté de se prêter au jeu et de participer<br />
à une rencontre.<br />
Les ciné-clubs au Maroc ont eu une<br />
importance majeure dans les années 70<br />
et 80, forgeant une génération de<br />
cinéphiles. Avec le temps, ce<br />
mouvement a disparu. À votre façon,<br />
vous réitérez cette expérience, mais<br />
avec un public différent. Quels ont été<br />
pour vous les moments forts ?<br />
Les discussions sont toujours un moment fort<br />
pour nous. Je me souviens d’une projection<br />
avec le réalisateur Hakim Belabbas, qui est<br />
venu me voir juste après pour me dire : «Mais<br />
qui sont ces gens ? C’est la première fois que<br />
je vois des personnes au Maroc parler de<br />
films de cette façon et en anglais.» Je ne pourrais<br />
pas dire que les ciné-clubs des années<br />
70 et 80 sont mon inspiration, mais je remarque<br />
que, lorsque notre jeune public discute des<br />
films, leur intérêt augmente.<br />
À l’heure de faire un premier bilan<br />
après deux ans d’existence, quelle est<br />
votre plus grande fierté et quels sont<br />
vos objectifs futurs ?<br />
Les Short Film Showcase sont probablement<br />
ma plus grande fierté. Le public y est<br />
nombreux et les échanges sont particulièrement<br />
riches. Je souhaite que nous devenions<br />
un rendez-vous incontournable pour<br />
les réalisateurs émergents de cette génération,<br />
afin qu’ils puissent montrer leurs premiers<br />
films. Nous démarrons bientôt un programme<br />
autour des acteurs et actrices, qui<br />
viendront nous parler de leurs rôles majeurs.<br />
Aujourd’hui, je rêve de pouvoir réitérer ces<br />
expériences en dehors des murs de l’American<br />
Art Center et de rencontrer de jeunes<br />
amoureux du cinéma aux quatre coins du<br />
royaume.●<br />
80 Maroc / <strong>Juin</strong>-Juillet 2<strong>02</strong>4
GUIDE DES SORTIES<br />
DEPUIS LE 17 AVRIL 2<strong>02</strong>4 DEPUIS LE 22 MAI 2<strong>02</strong>4<br />
DEPUIS LE 05 JUIN 2<strong>02</strong>4<br />
PAYS : France<br />
PROJECTIONS :<br />
Casablanca : Mégarama, Pathé<br />
Californie, Ciné-théâtre Lutetia<br />
Rabat : Mégarama<br />
Marrakech : Mégarama<br />
Tanger : Mégarama<br />
NOM DU FILM : Ce qui se passe<br />
à Marrakech reste à Marrakech<br />
DURÉE : 90 minutes<br />
GENRE : Comédie<br />
RÉALISATEUR : Said Khallaf<br />
PAYS : Maroc<br />
PROJECTIONS :<br />
Casablanca : Mégarama, Pathé<br />
Californie<br />
Marrakech : Megarama<br />
Rabat : Megarama, CinéAtlas<br />
Fès : Mégarama<br />
Tanger : Megarama<br />
El Jadida : CinéAtlas<br />
DEPUIS LE 22 MAI 2<strong>02</strong>4<br />
NOM DU FILM : Furiosa<br />
DURÉE : 140 minutes<br />
GENRE : DAction, Science-Fiction,<br />
Thriller<br />
RÉALISATEUR : George Miller<br />
PAYS : États-Unis<br />
PROJECTIONS :<br />
Casablanca : Mégarama, Pathé<br />
Californie<br />
Rabat : Mégarama<br />
Marrakech : Mégarama, Le Colisée<br />
Tanger : Mégarama,<br />
Fès : Mégarama<br />
NOM DU FILM : Mystère sur la<br />
colline aux gâteaux<br />
DURÉE : 70 minutes<br />
GENRE : Animation, Familial,<br />
Mystère, Aventure, Comédie<br />
RÉALISATEUR : Will Ashurst<br />
PAYS : Norvège<br />
PROJECTIONS :<br />
Casablanca : Mégarama<br />
Marrakech : Mégarama, Le Colisée<br />
Rabat : Mégarama, CinéAtlas<br />
Tanger : Mégarama<br />
DEPUIS LE 1 ER JUIN 2<strong>02</strong>4<br />
NOM DU FILM : Les guetteurs<br />
DURÉE : 1<strong>02</strong> minutes<br />
GENRE : Horreur, Mystère, Thriller<br />
RÉALISATRICE : Ishana Night<br />
Shyamalan<br />
PAYS : États-Unis<br />
PROJECTIONS :<br />
Casablanca : Mégarama<br />
Marrakech : Mégarama<br />
Rabat : Mégarama, CinéAtlas<br />
Tanger : Mégarama<br />
Fès : Mégarama<br />
NOM DU FILM : Bad Boys:<br />
Ride or Die<br />
DURÉE : 110 minutes<br />
GENRE : Action, Thriller, Crime<br />
RÉALISATEURS : Matt Bettinelli-<br />
Olpin, Tyler Gillett<br />
PAYS : États-Unis<br />
PROJECTIONS :<br />
Casablanca : Mégarama<br />
Marrakech : Mégarama<br />
Rabat : Mégarama, CinéAtlas<br />
Tanger : Mégarama<br />
Fès : Mégarama<br />
DEPUIS LE 05 JUIN 2<strong>02</strong>4<br />
DEPUIS LE 12 JUIN 2<strong>02</strong>4<br />
NOM DU FILM : Hiding saddam<br />
hussein<br />
DURÉE : 96 minutes<br />
GENRE : Documentaire<br />
RÉALISATEUR : Halkawt Mustafa<br />
PAYS : Norvège<br />
PROJECTIONS :<br />
Casablanca : Mégarama<br />
Rabat : Mégarama<br />
Marrakech : Mégarama<br />
Tanger : Mégarama<br />
NOM DU FILM : Taxi Bied 2<br />
DURÉE : 103 minutes<br />
GENRE : Comédie, Action<br />
RÉALISATEUR : Moncef Malzi<br />
PAYS : Maroc<br />
PROJECTIONS :<br />
Casablanca : Mégarama<br />
Marrakech : Mégarama, Le Colisée<br />
Rabat : Mégarama<br />
Tanger : Mégarama<br />
El Jadida : CinéAtlas<br />
DEPUIS LE 05 JUIN 2<strong>02</strong>4<br />
NOM DU FILM : Le deuxième acte<br />
DURÉE : 80 minutes<br />
GENRE : Comédie<br />
RÉALISATEUR : Quentin Dupieux<br />
DEPUIS LE 13 JUIN 2<strong>02</strong>4<br />
NOM DU FILM : Vice-versa 2<br />
DURÉE : 96 minutes<br />
GENRE : Animation, Familial,<br />
Drame, Aventure, Fantastique<br />
RÉALISATEUR : Kelsey Mann<br />
PAYS : États-Unis<br />
PROJECTIONS :<br />
Casablanca : Mégarama<br />
Marrakech : Mégarama, Le Colisée<br />
Rabat : Mégarama, CinéAtlas<br />
Tanger : Mégarama<br />
Fès : Mégarama<br />
El Jadida : CinéAtlas<br />
82 Maroc / <strong>Juin</strong>-Juillet 2<strong>02</strong>4
DEPUIS LE 13 JUIN 2<strong>02</strong>4<br />
RÉALISATEUR : Michael Sarnoski<br />
PAYS : États-Unis<br />
PROJECTIONS :<br />
Casablanca : Mégarama<br />
Marrakech : Mégarama<br />
Rabat : Mégarama<br />
Tanger : Mégarama<br />
Fès : Mégarama<br />
Casablanca : Mégarama<br />
Marrakech : Mégarama<br />
Rabat : Mégarama<br />
Tanger : Mégarama<br />
Fès : Mégarama<br />
El Jadida : CinéAtlas<br />
Rabat : Mégarama<br />
Tanger : Mégarama<br />
Fès : Mégarama<br />
INFOS PRATIQUES<br />
NOM DU FILM : Welad Rizk 3<br />
DURÉE : 120 minutes<br />
GENRE : Comédie, Action<br />
RÉALISATEUR : Tareq El Erya<br />
PAYS : Egypte<br />
PROJECTIONS :<br />
Casablanca : Mégarama<br />
Marrakech : Mégarama<br />
Rabat : Mégarama<br />
Tanger : Mégarama<br />
Fès : Mégarama<br />
DEPUIS LE 28 JUIN 2<strong>02</strong>4<br />
DÈS LE 17 JUILLET 2<strong>02</strong>4<br />
DEPUIS LE 19 JUIN 2<strong>02</strong>4<br />
NOM DU FILM : The bikeriders<br />
DURÉE : 116 minutes<br />
GENRE : Crime, Drame<br />
RÉALISATEUR : Jeff Nichols<br />
PAYS : États-Unis<br />
PROJECTIONS :<br />
Casablanca : Mégarama<br />
Marrakech : Mégarama<br />
Rabat : Mégarama, CinéAtlas<br />
Tanger : Mégarama<br />
Fès : Mégarama<br />
El Jadida : CinéAtlas<br />
DEPUIS LE 26 JUIN 2<strong>02</strong>4<br />
NOM DU FILM : Sans un bruit :<br />
jour 1<br />
DURÉE : 99 minutes<br />
GENRE : Horreur, Science-Fiction,<br />
Thriller<br />
NOM DU FILM : Le comte de<br />
Monte-Cristo<br />
DURÉE : 173 minutes<br />
GENRE : Aventure, Histoire<br />
RÉALISATEURS : Alexandre de<br />
La Patellière, Matthieu Delaporte<br />
PAYS : France<br />
PROJECTIONS :<br />
Casablanca : Mégarama<br />
Marrakech : Mégarama<br />
Rabat : Mégarama,<br />
Tanger : Mégarama<br />
Fès : Mégarama<br />
DÈS LE 03 JUILLET 2<strong>02</strong>4<br />
NOM DU FILM : Moi, moche et<br />
méchant 4<br />
DURÉE : 94 minutes<br />
GENRE : Animation, Familial,<br />
Comédie, Aventure<br />
RÉALISATEUR : Chris Renaud<br />
PAYS : États-Unis<br />
PROJECTIONS :<br />
NOM DU FILM : Twisters<br />
DURÉE : 122 minutes<br />
GENRE : Action, Aventure, Drame<br />
RÉALISATEUR : Lee Isaac Chung<br />
PAYS : États-Unis<br />
PROJECTIONS :<br />
Casablanca : Mégarama<br />
Marrakech : Mégarama<br />
Rabat : Mégarama<br />
Tanger : Mégarama<br />
Fès : Mégarama<br />
DÈS LE 17 JUILLET 2<strong>02</strong>4<br />
NOM DU FILM : Garfield, héros<br />
malgré lui<br />
DURÉE : 101 minutes<br />
GENRE : Animation, Comédie,<br />
Familia<br />
RÉALISATEUR : Mark Dindal<br />
PAYS : États-Unis<br />
PROJECTIONS :<br />
Casablanca : Mégarama<br />
Marrakech : Mégarama<br />
<strong>Juin</strong>-Juillet 2<strong>02</strong>4 / Maroc<br />
83
DOSSIER PRO<br />
LA RELATION<br />
TUMULTUEUSE<br />
ENTRE CINÉASTES<br />
ET CRITIQUES<br />
La plupart des cinéastes répondent immédiatement<br />
que les critiques de cinéma sont indispensables.<br />
Mais quand on les presse d’approfondir leur<br />
appréciation, des qualificatifs désobligeants surgissent.<br />
Les critiques de cinéma seraient incultes, désinvoltes,<br />
malveillants, intéressés...<br />
DOSSIER RÉALISÉ PAR REDA K. HOUDAÏFA<br />
CRÉDIT : <strong>BOXOFFICE</strong> MAROC<br />
Une critique se présente comme une analyse aiguisée, un<br />
jugement éclairé porté sur une œuvre. Elle permet de<br />
cerner les points forts et les points faibles d’un film.<br />
84 Maroc / <strong>Juin</strong>-Juillet 2<strong>02</strong>4
CRÉDIT : <strong>BOXOFFICE</strong><br />
Lieu de jonction entre l’information, supposée<br />
objective, et l’opinion, intrinsèquement<br />
subjective, la critique s’applique<br />
à remplir cette double fonction :<br />
inspirer aux lecteurs le désir de voir un film,<br />
leur éviter de voir tel autre, tout en les renseignant.<br />
Immense responsabilité que les<br />
critiques entendent assumer pleinement,<br />
librement, fermement.<br />
Pendant que les créateurs mettent en<br />
avant une conception distincte. Toute<br />
bonne critique, clament-ils, est descriptive,<br />
parce que le rôle du critique est exclusivement<br />
un rôle d’information. S’il s’aventure<br />
hors de ce territoire, il s’engage dans<br />
un terrain glissant où il risque de laisser<br />
des plumes.<br />
Un critique, nous disait un réalisateur en<br />
vue, doit être un metteur en lumière, jamais<br />
un metteur en ombre. Et de nous citer Jean-<br />
Louis Bory, qui possédait ce don inestimable<br />
de s’enthousiasmer et de savoir faire partager<br />
ses passions. Rares sont nos critiques,<br />
ajoute notre interlocuteur, qui sont à même<br />
d’aimer et de défendre ce qu’ils aiment. La<br />
plupart s’enferrent dans le dénigrement<br />
systématique, la démolition obstinée, la formule<br />
manière incendiaire. En bref, la critique<br />
s’exerce surtout de manière négative.<br />
Le critique ne se contente pas de partager son ressenti. Il<br />
étaye son opinion par une analyse fouillée, s’appuyant sur des<br />
éléments concrets et des outils d’analyse rigoureux.<br />
Un mauvais accueil critique influerait-il sur<br />
la carrière d’un film ? Sur ce point essentiel,<br />
les cinéastes s’accordent à penser<br />
que non. La critique n’aurait, selon eux,<br />
aucun effet ni positif ni négatif sur le destin<br />
d’une œuvre. L’unanimité ne suffit pas<br />
à faire marcher un film si celui-ci ne bénéficie<br />
pas d’un lancement publicitaire, la<br />
diatribe ne saurait desservir un film efficacement<br />
mis en place.<br />
Une interrogation affleure : « Pourquoi les réalisateurs<br />
sont-ils tant sensibles à la presse ? ».<br />
Par narcissisme, tout d’abord. En choisissant<br />
de révéler sa création, alors que personne ne<br />
l’y a contraint, le créateur se soumet à l’opinion<br />
d’autrui. Celle-ci lui importe grandement,<br />
question d’égo.<br />
EN CHOISISSANT DE RÉVÉLER SA<br />
CRÉATION, ALORS QUE PERSONNE NE L’Y<br />
A CONTRAINT, LE CRÉATEUR SE SOUMET<br />
À L’OPINION D’AUTRUI<br />
<strong>Juin</strong>-Juillet 2<strong>02</strong>4 / Maroc<br />
85
DOSSIER PRO<br />
CRÉDIT : FICAM<br />
Si l’expression d’une opinion sur un film est accessible à tous, le<br />
métier de critique requiert des compétences et un savoir-faire<br />
spécifiques. Il ne suffit pas d’apprécier ou de ne pas apprécier une<br />
œuvre pour en proposer une analyse critique de qualité.<br />
Narcissisme, mais surtout enjeu. L’image du<br />
metteur en scène, celle qu’en donne la critique,<br />
demeure auprès des guichets de<br />
financement hyperdéterminante pour la suite<br />
d’une carrière. Certes, les critiques ne contribuent<br />
nullement au succès d’un film, il n’en<br />
demeure pas moins qu’ils apportent leur<br />
pierre à la notoriété d’un auteur. Ce qui n’est<br />
pas négligeable.<br />
Un fossé entre critiques et spectateurs<br />
Une certitude acquise : les goûts des critiques<br />
diffèrent radicalement de ceux des<br />
spectateurs. Les uns, engoncés dans les<br />
préjugés théoriques et les querelles d’école,<br />
ne jurent que par des « œuvres », les autres<br />
se précipitent sur un cinéma qui parle d’eux,<br />
se gavent d’images qui ne sont pas coupées<br />
de leur vie, se délectent de mots qui<br />
sont les leurs. Les premiers vitupèrent « ce<br />
terrible appel vers le bas que constitue le<br />
goût du public », lequel fait bon marché de<br />
leurs jugement et s’en va applaudir des deux<br />
mains ce qu’ils ont descendu en flammes.<br />
De là à conclure que la critique ne sert à<br />
rien, ou comme se plaît à dire un critique,<br />
reprenant le mot d’André Bazin, que l’essentiel<br />
du plaisir que lui procure la critique<br />
provient justement de l’inutilité de cette pratique,<br />
il n’y a qu’un pas que nous nous garderons<br />
de franchir. Poser péremptoirement<br />
leur inutilité reviendrait à prétendre que le<br />
langage cinématographique est si limpide<br />
qu’il pourrait faire l’économie d’un décryptage.<br />
Cela signifierait également que le<br />
cinéma marocain, longtemps mis sous l’éteignoir,<br />
aurait eu sa place au soleil sans l’action<br />
généreuse et militante de la critique<br />
dans les années soixante et soixante-dix.<br />
Des auteurs comme Tazi, Noury, Lagtaa,<br />
Chraibi.... aujourd’hui reconnus, auraient-ils<br />
émergé de l’anonymat dans lequel ont les<br />
confinait, sans la contribution de la presse ?<br />
Des distributeurs se seraient-ils intéressés<br />
à des jeunes comme Nabil Ayouch, Nour-Eddine<br />
Lakhmari, Faouzi Bensaïdi... tous créateurs<br />
d’œuvres qui n’appartiennent pas au<br />
courant dominant, si les critiques n’avaient<br />
pas attiré l’attention sur eux ?●<br />
86 Maroc / <strong>Juin</strong>-Juillet 2<strong>02</strong>4
SAID EL MAZOUARI :<br />
"LA CRITIQUE PEUT<br />
FACILITER L’ACCÈS<br />
DU FILM AU PUBLIC"<br />
Contrairement aux apparences, le rôle du critique cinématographique est<br />
plus essentiel que jamais. Comme le souligne le réalisateur et scénariste Saâd<br />
Chraibi : « La critique cinématographique se nourrit du cinéma autant que le cinéma<br />
se nourrit de la critique ». Tel est aussi notre avis, et nous nous interrogeons sur le<br />
point de vue des critiques eux-mêmes. De fait, nous avons choisi de mettre en avant<br />
l’analyse de Said El Mazouari, critique de cinéma, pour l’intérêt qu’elle présente.<br />
Quel est le rôle du critique ?<br />
La critique cinématographique joue un rôle<br />
essentiel et tridimensionnel : Primo, informer<br />
le public : La critique a pour mission première<br />
de tenir le spectateur informé sur l’actualité<br />
cinématographique. Cela inclut les<br />
sorties de films, la programmation des salles,<br />
des informations sur le casting et la fiche<br />
technique, ainsi que la couverture des festivals.<br />
Ce travail contribue à maintenir le<br />
cinéma vivant dans la vie des spectateurs<br />
et à leur fournir les outils nécessaires pour<br />
choisir les films qu’ils souhaitent voir.<br />
CRÉDIT : MUSTAPHA RAZI / <strong>BOXOFFICE</strong> MAROC<br />
Secundo, prescrire et guider : Le second<br />
rôle de la critique est de prescrire, c’est-àdire<br />
de donner son avis sur les films. Il s’agit<br />
soit de recommander un film au spectateur,<br />
en argumentant son choix, soit de le déconseiller,<br />
toujours en justifiant son opinion.<br />
Cette prescription éclairée permet au spectateur<br />
de se forger son propre jugement et<br />
de faire ses choix en connaissance de cause.<br />
La critique devient ainsi un guide précieux<br />
dans le vaste paysage cinématographique.<br />
Tertio, analyser et décrypter : Enfin, la critique<br />
a pour vocation d’analyser, c’est-à-dire<br />
d’aller au-delà des simples opinions pour<br />
décrypter les films en profondeur. Il s’agit<br />
d’examiner le discours des films, leurs enjeux,<br />
leurs propos et les intentions du réalisateur.<br />
Cette analyse approfondie permet d’éclairer<br />
les tenants et les aboutissants d’une<br />
œuvre et d’en comprendre les impacts sur<br />
le spectateur. C’est généralement l’apanage<br />
Said El Mazouari animant une rencontre au dernier Festival international de<br />
cinéma d’animation de Meknès (FICAM).<br />
<strong>Juin</strong>-Juillet 2<strong>02</strong>4 / Maroc<br />
87
DOSSIER PRO<br />
des médias spécialisés, tels que les revues<br />
cinématographiques ou les suppléments<br />
dédiés au cinéma, car elle nécessite un<br />
espace d’expression conséquent.<br />
Comment voyez-vous l’interaction entre<br />
les critiques de cinéma et les cinéastes ?<br />
La relation entre critiques et cinéastes au<br />
Maroc est souvent complexe et tendue. Les<br />
torts sont partagés des deux côtés. D’un<br />
côté, certains critiques dépassent parfois<br />
leur rôle en adoptant un ton moralisateur visà-vis<br />
des cinéastes. Ils oublient que leur rôle<br />
premier est d’informer et d’analyser, et non<br />
de dicter des leçons. De l’autre côté, certains<br />
cinéastes ne comprennent pas toujours<br />
le rôle de la critique. Ils prennent les critiques<br />
négatives trop personnellement et refusent<br />
de les accepter comme une opportunité de<br />
réflexion et d’amélioration.<br />
Il est pourtant essentiel que critiques et<br />
UN DIALOGUE OUVERT ET RESPECTUEUX<br />
ENTRE CRITIQUES ET CINÉASTES EST<br />
INDISPENSABLE POUR LE DÉVELOPPEMENT<br />
DU CINÉMA MAROCAIN<br />
cinéastes puissent établir un dialogue<br />
constructif autour des films. Chacun a le droit<br />
d’exprimer son opinion, à condition qu’elle<br />
soit argumentée et respectueuse.<br />
J’aime parler de critique argumentée plutôt<br />
que de critique constructive. En effet, la<br />
notion de cette dernière est souvent floue<br />
et peut être utilisée pour justifier des propos<br />
blessants ou dénués de sens. Une critique<br />
argumentée est une critique qui s’adresse à<br />
l’œuvre et non à la personne. Elle doit être<br />
étayée par des arguments précis et ne doit<br />
pas tomber dans l’attaque personnelle.<br />
Un dialogue ouvert et respectueux entre critiques<br />
et cinéastes est indispensable pour le<br />
développement du cinéma marocain. En<br />
acceptant la critique et en en tirant des leçons,<br />
les cinéastes peuvent améliorer leurs œuvres<br />
et proposer un cinéma de qualité au public.<br />
Certains critiques sont capables d’apprécier<br />
et de soutenir ce qu’ils aiment, mais<br />
parfois ils adoptent une approche de dénigrement<br />
et de démolition. La critique est<br />
parfois exercée de manière négative…<br />
Comme je l’ai mentionné précédemment,<br />
certains critiques adoptent une approche<br />
Entouré d’artistes passionnés, Said El Mazouari dirigeait avec<br />
enthousiasme un des « cafés à la menthe » du FICAM 2<strong>02</strong>4.<br />
88 Maroc / <strong>Juin</strong>-Juillet 2<strong>02</strong>4
Said El Mazouari est aussi le Directeur Général de la Commission Saoudienne du film.<br />
basée sur le dénigrement et l’attaque personnelle.<br />
Ils formulent des jugements non<br />
argumentés souvent pour masquer leur<br />
manque d’arguments. De plus, leurs textes<br />
manquent de profondeur et d’analyse.<br />
Ce type de critique, souvent virulent et gratuit,<br />
vise à décrédibiliser le film plutôt qu’à<br />
l’analyser de manière constructive. Il est<br />
important de souligner que ce type de comportement<br />
est nuisible à la fois pour la critique<br />
et pour la création cinématographique.<br />
A l’inverse, certains réalisateurs refusent<br />
catégoriquement toute critique négative,<br />
même si elle est constructive, argumentée<br />
et étayée par des exemples concrets. Ils qualifient<br />
toute critique négative de leur film de<br />
dénigrement ou de critique frustrée.<br />
Cette attitude d’intolérance à la critique est<br />
un frein au progrès car elle empêche les<br />
cinéastes de prendre du recul sur leur travail<br />
et de l’améliorer.<br />
Il est indispensable que critiques et cinéastes<br />
adoptent une approche constructive basée<br />
sur le dialogue, le respect et l’honnêteté.<br />
Cela implique une humilité de la part des<br />
deux parties, permettant de trouver un terrain<br />
d’entente et d’engager un dialogue<br />
fructueux.<br />
L’entretien peut être un outil précieux pour<br />
favoriser ce dialogue. En effet, il permet aux<br />
critiques et aux cinéastes de défendre leurs<br />
points de vue de manière argumentée et<br />
respectueuse, tout en écoutant attentivement<br />
les arguments de l’autre.<br />
Ce type d’échange peut parfois aboutir à<br />
une troisième vérité qui n’est ni celle du critique<br />
ni celle du cinéaste, mais se situe entre<br />
les deux. Cela permet à chaque partie de<br />
grandir et de progresser grâce à la confrontation<br />
d’idées différentes.<br />
Malheureusement, le Maroc a connu un<br />
rétrécissement considérable de l’espace<br />
dédié à la critique cinématographique ces<br />
dernières années. Cet espace, autrefois<br />
essentiel pour l’information, la prescription<br />
et l’analyse, s’est réduit comme peau de<br />
chagrin. Depuis les années 90, les suppléments<br />
cinéma dans les journaux et les<br />
revues ont progressivement disparu, privant<br />
le public d’une analyse approfondie et<br />
éclairée des films.<br />
Si l’information reste relativement accessible,<br />
la prescription et l’analyse sont devenues<br />
rares, voire inexistantes. Cette situation est<br />
regrettable car elle prive le public d’un outil<br />
précieux pour naviguer dans le monde du<br />
cinéma et faire des choix éclairés.<br />
Un mauvais accueil critique influerait-il<br />
sur la carrière d’un film ?<br />
L’influence de la critique sur le destin d’un<br />
film est un sujet souvent débattu. Si l’on<br />
entend par « influencer » le pouvoir de faire<br />
basculer la carrière d’un film, il est vrai que<br />
cela est devenu beaucoup plus difficile,<br />
voire impossible, dans le monde actuel.<br />
En Occident, où la tradition de la critique<br />
cinématographique est plus ancrée et les<br />
salles de cinéma plus développées, l’impact<br />
d’un critique sur le succès commercial d’un<br />
film grand public est généralement limité.<br />
Cela s’explique par la multitude de sources<br />
d’information et d’avis auxquels les spectateurs<br />
ont accès, réduisant ainsi l’influence<br />
d’un seul critique.<br />
Cependant, la critique peut encore jouer un<br />
rôle important dans la réception d’un film<br />
d’auteur. En effet, le succès de ces films<br />
repose souvent plus sur l’estime critique<br />
que sur le nombre d’entrées en salles.<br />
Une critique positive d’un film d’auteur, surtout<br />
si elle émane d’un critique influant dans<br />
le milieu cinématographique, peut attirer<br />
l’attention sur un cinéaste débutant.<br />
Ainsi, la critique peut faciliter l’accès du film<br />
au public et contribuer à son succès.●<br />
<strong>Juin</strong>-Juillet 2<strong>02</strong>4 / Maroc<br />
89
UNE SALLE, UNE HISTOIRE<br />
LES DEUX VIES<br />
DU CINÉ ALCAZAR<br />
Initialement inauguré comme théâtre, le cinéma Alcazar a brillé de toute sa<br />
splendeur à Tanger, avant de connaitre une période sombre qui l’a condamnée à fermer<br />
ses portes. Le cinéma dont la façade a figuré sur le film « The Sheltering Sky » de Bernardo<br />
Bertolucci, renait de ses cendres en 2<strong>02</strong>2 pour redevenir un havre de paix pour les<br />
cinéphiles. Retour sur les deux vies d’une salle emblématique de la ville du Détroit.<br />
PAR SALMA HAMRI - CRÉDIT PHOTOS : ALEXANDRE CHAPLIER - <strong>BOXOFFICE</strong> MAROC<br />
Érigé au cœur de Tanger, entre le jardin<br />
de la Mendoubia et la tombe d’Ibn<br />
Battuta, le ciné Alcazar a été fondé en<br />
1913 par un commerçant juif d’origine andalouse<br />
qui envisageait cet espace comme un<br />
centre de divertissement pour les habitants<br />
du centre-ville. Le Cinéma Alcazar (initialement<br />
Teatro Alcazar) a d’abord été un théâtre<br />
avant de devenir une des premières salles<br />
de cinéma au Maroc.<br />
La salle a d’ailleurs accueilli<br />
de nombreuses troupes<br />
de théâtre mais aussi<br />
des chanteurs de<br />
renom. En 1917, afin de concurrencer deux<br />
salles de cinéma qui avaient ouvert leurs<br />
portes à quelques mètres du Teatro Alcazar<br />
(le Capitol et l’American Cinéma), les propriétaires<br />
décident de transformer cet<br />
espace en cinéma. Le Teatro Alcazar devint<br />
ainsi le Ciné Alcazar.<br />
Doté de deux entrées distinctes, l’une permettant<br />
d’accéder aux loges et au balcon<br />
et l’autre à l’orchestre, le cinéma pouvait<br />
accueillir jusqu’à 700 spectateurs. On y<br />
projetait dans un premier temps des films<br />
muets et les images étaient accompagnées<br />
par la musique d’un pianiste qui jouait derrière<br />
l’écran.<br />
Des pellicules inédites y étaient montrées,<br />
ainsi que certaines premières images cinématographiques<br />
en couleurs dans les<br />
années 1930, relatent des habitués<br />
du cinéma. Les années suivantes,<br />
le ciné Alcazar<br />
s’est distingué par sa<br />
programmation<br />
éclectique, attirant<br />
des films internationaux de tous genres.<br />
« Cette petite salle, malgré sa capacité limitée,<br />
était devenue un lieu incontournable<br />
de la vie artistique tangéroise, offrant aux<br />
jeunes un précieux accès au cinéma mondial<br />
et une initiation aux principes de base<br />
du septième art », nous assure Aïcha Msaidi,<br />
la vice-présidente de l’Association TanjAflam,<br />
qui assure actuellement la gestion du cinéma<br />
Alcazar,<br />
Dans les années 30, malgré l’avènement de<br />
cinémas offrant une capacité plus importante,<br />
notamment le Rex (Cinéma Rif), le<br />
Roxy, le Goya et le Mauritania, la popularité<br />
du Ciné Alcazar resta intacte. Il fut même le<br />
cinéma le plus populaire de la ville, « réputé<br />
pour la qualité de ses projections,<br />
toutes en langue espagnole.<br />
« Le ticket d’entrée coûtait<br />
60 centimes,<br />
90 Maroc / <strong>Juin</strong>-Juillet 2<strong>02</strong>4
et il y avait toujours des vendeurs de limonades<br />
et un agent de police dans la salle »,<br />
précisent avec nostalgie les habitués de<br />
cette salle de cinéma à l’époque.<br />
En 1945 le bâtiment fut racheté par Mimoune<br />
Cohen, un homme d’affaires tangérois qui<br />
y a effectué des travaux pour améliorer l’intérieur<br />
et en faire l’une des salles les plus<br />
importantes dans la zone sous administration<br />
espagnole. Toutefois, dans les années<br />
80, le ciné Alcazar commence malgré lui à<br />
perdre de son éclat. Progressivement délaissée,<br />
la salle a été contrainte de fermer ses<br />
portes en 1993, plongeant ainsi dans une<br />
longue période d’oubli.<br />
une deuxième vie pour le ciné Alczar, où l’ancien et le nouveau se complètent harmonieusement.<br />
En 2010, lors de la 11e édition du Festival<br />
National du Film de Tanger, « une lueur d’espoir<br />
surgit lorsque Nour Eddine Saïl, à<br />
l’époque directeur du Centre Cinématographique<br />
Marocain (CCM) et autrefois spectateur<br />
assidu de l’Alcazar, dévoila un projet<br />
de restauration ambitieux », explique la<br />
vice-présidente de l’Association TanjAflam.<br />
Grâce à un investissement de huit millions<br />
de dirhams, soutenu par la Wilaya de la<br />
région Tanger-Tétouan Al-Hoceima, le Ministère<br />
de la Jeunesse et de la Culture, ainsi<br />
que l’Agence pour le Développement des<br />
Provinces du Nord, le cinéma a été entièrement<br />
rénové avec comme ligne directrice<br />
: « moderniser les installations, tout en préservant<br />
le style architectural mauresque distinctif<br />
du bâtiment ».<br />
Le 26 mars 2<strong>02</strong>2, le ciné Alcazar entame<br />
Ancien projecteur à bobines, conservé à l'entrée du cinéma.<br />
AVEC UNE CAPACITÉ DE 1 500<br />
PLACES, IL RIVALISAIT EN CONCEPTION<br />
ET EN CONFORT AVEC LES PLUS<br />
GRANDS CINÉMAS DU MONDE<br />
une deuxième vie où l’ancien et le nouveau<br />
se complètent harmonieusement. A l’entrée<br />
de la salle de cinéma, un projecteur de film<br />
classique est exposé avec de vieilles affiches<br />
de film, qui servent de rappel nostalgique<br />
de l’histoire du cinéma. De nouveaux sièges<br />
élégants avec un tissu bleu et des accoudoirs<br />
en bois clair ont été installés créant<br />
une atmosphère moderne au côté du mur<br />
de pierre conservé qui ajoute un aspect rustique<br />
et historique à l’espace.<br />
Désormais, le cinéma Alcazar héberge un<br />
projet éducatif et culturel visant principalement<br />
à développer la sensibilité des enfants<br />
et des jeunes à l’image. « Ce projet, géré<br />
avec passion par l’association Tanja Films,<br />
permet au Cinéma Alcazar de continuer à<br />
briller comme un joyau historique, veillant<br />
méticuleusement à son rayonnement culturel<br />
», conclut notre interlocutrice.●<br />
<strong>Juin</strong>-Juillet 2<strong>02</strong>4 / Maroc<br />
91
STREAMING/VOD<br />
THE BEAR<br />
UNE SAISON 3 AUX FOURNEAUX DE DISNEY+<br />
LA CHRONIQUE<br />
DES BRIDGERTON,<br />
SAISON 3, PARTIE 2<br />
Autre temps fort du mois de juin, la suite tant<br />
attendue de La Chronique des Bridgerton. Après<br />
quatre premiers épisodes dévoilés au mois de<br />
mai, la suite de la saison 3 de La Chronique des<br />
Bridgerton sera disponible à partir du 13 juin sur<br />
Netflix, pour une partie 2 très attendue.<br />
La première partie de la troisième saison a<br />
enregistré 45,1 millions de vues lors de ses 4<br />
premiers jours de diffusion. C’est en effet l’une<br />
des séries les plus vues de l’histoire de Netflix,<br />
et en quelques semaines de la diffusion de sa<br />
première saison, la série adaptée des romans<br />
de l’Américaine Julia Quinn et produite par<br />
Shonda Rhimes (à qui l’on doit notamment<br />
Grey’s Anatomy et Scandal) est devenue<br />
un phénomène.●<br />
Forte d’un succès critique et commercial,<br />
The Bear, fait son retour pour une troisième<br />
saison de huit épisodes qui sera<br />
diffusée à partir du 17 <strong>juillet</strong> sur Disney+.<br />
Une saison 4 a déjà été confirmée et<br />
est en cours de tournage.<br />
Cette nouvelle saison continuera de<br />
suivre les péripéties de Carmy, un jeune<br />
chef cuisinier issu du monde de la gastronomie<br />
qui rentre à Chicago pour gérer<br />
la sandwicherie familiale après le suicide<br />
de son frère.<br />
La saison 2 s’achevait sur l’ouverture<br />
du nouveau restaurant de Carmy et son<br />
équipe, Dans The Bear saison 3, Carmy,<br />
Sydney (Ayo Edebiri) et Richie (Ebon<br />
Moss-Bachrach) ont un seul objectif,<br />
celui de hisser leur restaurant gastronomique<br />
au sommet de la scène culinaire<br />
tout en affrontant leurs propres démons.<br />
Christopher Storer reste le showrunner<br />
du show pour cette troisième saison. Il<br />
réalisera lui-même plusieurs épisodes,<br />
aux côtés de l’actrice Ayo Edebiri qui<br />
s’essayera à la réalisation sur quelques<br />
épisodes, avait déclaré Storer.<br />
The Bear est une des séries phénomène<br />
de ces dernières années et celle qui<br />
engrange chaque année de multiples<br />
récompenses lors des cérémonies de<br />
remise de prix, aux Golden Globes, aux<br />
Critic Choices et aux Emmy Awards.●<br />
HOUSE OF THE DRAGON,<br />
DU GRAND SPECTACLE<br />
SUR MAX DEPUIS LE<br />
17 JUIN<br />
House of the Dragon, la première<br />
série dérivée de Game of Thrones,<br />
a débarqué sur Max (anciennement<br />
HBO Max) le 17 juin, avec une saison<br />
2 événement. Lancée le 1 er août 2<strong>02</strong>2<br />
aux Etats-Unis, la série s’intéresse à<br />
l’histoire de la dynastie Targaryen.<br />
Ce spin-off avait battu des records<br />
d’audiences dès la sortie de son<br />
premier épisode, ce qui a conforté<br />
la plateforme de streaming à<br />
commander une saison 2 dès le mois<br />
d’août 2<strong>02</strong>2. La saison 2 de House<br />
of the Dragon s’est dévoilée avec<br />
une première bande-annonce mise<br />
en ligne en mai.<br />
Maintenant que la série a raconté<br />
les origines du conflit qui oppose les<br />
clans Targaryen et Hightower, cette<br />
nouvelle saison évolue autour d’un<br />
jeu de pouvoir entre les Verts et les<br />
Noirs. Le créateur de la série confie<br />
d’ailleurs avoir concocté du grand<br />
spectacle, promettant deux des plus<br />
grosses batailles de l’histoire de<br />
la franchise.●<br />
92 Maroc / <strong>Juin</strong>-Juillet 2<strong>02</strong>4
LIRE, VOIR ET ÉCOUTER<br />
SPECTACLE<br />
“NOSTALGIA TOUR”<br />
LIVRE<br />
L’ANATOMIE DU<br />
SCÉNARIO, NOUVELLE<br />
ÉDITION<br />
Ecrire un scénario qui tient la route, et qui<br />
aura peut être la chance de se transformer<br />
en film ne s’improvise pas. Dans L’anatomie<br />
du scénario John Truby nous présente sa<br />
bible pour réussir son scénario. Sa méthode<br />
unique nous fait entrer dans les secrets de<br />
fabrication de ce qui constitue la condition<br />
première de la réussite d’un film : une bonne<br />
histoire, et nous guide pas à pas dans la<br />
construction des personnages, de l’intrigue,<br />
de l’univers du récit et des dialogues.●<br />
* Disponible en précommande chez Livremoi.ma.<br />
Les génériques de Dragon Ball, Pokémon,<br />
ou encore Captain Majid, n’ont aucun<br />
secret pour vous? Le temps d’une soirée,<br />
revivez les plus belles musiques de dessins<br />
animés et de films qui ont bercé votre<br />
enfance. Interprété par Rasha Rizk et le<br />
compositeur Tarek alarabi tourgane, le<br />
PODCAST<br />
SALAM CINÉMA<br />
tout joué en compagnie de l’Orchestre<br />
interculturel du Maroc sous la direction<br />
du chef Hamza Amazgar et un chœur<br />
dirigé par le chef Idriss Lamarti. À Casablanca<br />
le 28 <strong>Juin</strong>, à El Jadida le 6 Juillet<br />
et à Marrakech le 13 Juillet.●<br />
* Plus d’informations sur Guichet.ma.<br />
Dans Salam Cinéma, Mohamed Tarik El Hajjam, se livre sur les films qui l’ont marqués le<br />
plus. On y découvre des critiques aussi juste que profonde de Perfect Days le dernier Wim<br />
Wenders, ou encore le La La Land de Damien Chazelle. Chaque épisode est une invitation<br />
à redécouvrir les films sous un nouvel angle, enrichi par des anecdotes personnelles et<br />
des analyses poussées. Sur Spotify, le podcast se vit différemment, car Tarik y invite à<br />
chaque épisode un proche pour parler du film qui l’a marqué le plus. Les discussions sont<br />
souvent empreintes de nostalgie, mais aussi remplies de messages inspirants qui résonnent<br />
longtemps après l’écoute.●<br />
* Salam Cinéma sur Instagram et Spotify.<br />
94 Maroc / <strong>Juin</strong>-Juillet 2<strong>02</strong>4
FINAL<br />
CUT<br />
ALI RGUIGUE<br />
Ali Rguigue, Directeur Général des studios Artcoustic<br />
spécialisés dans la 2D, joue un rôle central dans la<br />
production, la promotion et la formation dans le domaine<br />
de l’animation au Maroc. Nous l’avons rencontré au FICAM.<br />
INTERVIEW MENÉE PAR REDA K. HOUDAÏFA<br />
CRÉDIT PHOTO : ALEXANDRE CHAPLIER - <strong>BOXOFFICE</strong> MAROC<br />
Pitch nous ton dernier projet ...<br />
La réalisation de Hikayat wa 3ibar s’est avérée<br />
être une entreprise particulièrement ardue<br />
pour plusieurs raisons. Tout d’abord, l’équipe<br />
n’avait pas encore finalisé le concept de la<br />
série animée. Ils travaillaient simultanément<br />
sur trois courts métrages distincts : Jenb<br />
Al Hayt, un projet axé sur les influenceurs,<br />
et 3ibra, une série éducative pour les<br />
enfants. C’est ce dernier projet qui a servi<br />
d’inspiration pour Hikayat wa 3ibar.<br />
L’un des principaux<br />
obstacles rencontrés<br />
par l’équipe ...<br />
La scénarisation.<br />
Chaque épisode, distinct<br />
et mettant en<br />
scène des personnages<br />
différents, devait<br />
être soigneusement élaboré.<br />
De plus, les processus<br />
d’animation, bien plus<br />
complexes et différents de<br />
ceux du live-action, imposaient<br />
des contraintes supplémentaires.<br />
La complexité du pitch, l’inexpérience<br />
de l’équipe en matière de production télévisuelle,<br />
la composition entièrement marocaine<br />
de l’équipe, la diversité des chartes<br />
graphiques et des univers, l’obligation de<br />
rédiger 30 épisodes dans un délai serré et<br />
avec un budget limité, tous ces facteurs ont<br />
fait de Hikayat wa 3ibar un projet particulièrement<br />
ambitieux.<br />
Ton plus grand défi ?<br />
Lors de la création d’un documentaire animé<br />
sur l’histoire du Maroc pour la plateforme<br />
#AJITFHAM, nous nous sommes confrontés<br />
à un défi particulier : l’absence de portraits<br />
des personnages historiques que nous souhaitions<br />
mettre en lumière. Face à ce manque<br />
d’informations visuelles, nous avons dû adopter<br />
une approche créative et rigoureuse pour<br />
reconstituer leur apparence.<br />
Notre quête nous a menés à explorer diverses<br />
sources, allant des sculptures et des récits<br />
anciens aux descriptions écrites par des<br />
contemporains de ces figures historiques. En<br />
nous basant sur ces témoignages, nous avons<br />
minutieusement reconstitué les traits de ces<br />
personnages, cherchant à capturer leur essence<br />
et à les ramener à la vie pour notre public.<br />
Le dernier film que tu as vu ?<br />
Moroccan Badass Girl, de Hicham Lasri, est<br />
un film qui m’a profondément marqué. En<br />
effet, Hicham a toujours eu cette capacité<br />
à sortir des sentiers battus, tant au niveau<br />
des scénarios que des personnages, proposant<br />
une vision unique et percutante de<br />
la société marocaine.<br />
La dernière fois que tu as pleuré devant<br />
un film ?<br />
Si je n’ai pas ressenti le besoin de pleurer,<br />
ce n’est pas par manque d’émotion, mais<br />
plutôt parce que l’expérience que j’ai vécue<br />
était plus profonde et complexe qu’une<br />
simple tristesse. L’intrigue et le twist final de<br />
Usual Suspects m’ont tellement marqué que<br />
je me suis retrouvé submergé par une vague<br />
d’émotions.<br />
La dernière fois que tu as été déçu<br />
d’un film ?<br />
Je parle du tout dernier film de La Planète<br />
des Singes. J’ai été particulièrement impressionné<br />
par la performance des acteurs…<br />
Cependant, j’ai trouvé l’histoire un peu décevante.<br />
Elle suit une structure assez classique<br />
avec un méchant bien défini et une résolution<br />
prévisible.<br />
La dernière que tu as ri au cinéma ?<br />
C’était en regardant le dernier film de<br />
Hicham Lasri. Ce qui m’a fait rire, ce n’est<br />
pas tant le jeu de Fadoua Taleb, mais<br />
plutôt la façon dont elle était mise en<br />
scène. Il y avait des situations tellement<br />
cocasses et inattendues que je ne<br />
pouvais m’empêcher de rire.<br />
Ta dernière collaboration ?<br />
Pour l’animation, je ne travaille pas directement<br />
avec des acteurs au sens traditionnel<br />
du terme. Or, nous collaborons étroitement<br />
avec des comédiens pour le doublage, afin<br />
qu’ils prêtent leur voix aux personnages et<br />
interprètent leurs dialogues.<br />
Parmi les comédiens avec lesquels j’ai eu le<br />
plaisir de travailler, je peux citer Hamid Choukri<br />
et Sanaa Aassif. J’ai également eu l’occasion<br />
de collaborer avec des comédiens de théâtre<br />
qui ont apporté leur expérience et leur sensibilité<br />
à leurs personnages.●<br />
96 Maroc / <strong>Juin</strong>-Juillet 2<strong>02</strong>4
LE CLAP DE AICHA AKALAY<br />
DE HAUT EN BAS,<br />
LA FABLE DE L’EAU<br />
Qu’est-ce que les gens d’en haut<br />
doivent aux gens d’en bas ? Question<br />
fondamentale qui traverse<br />
l’époque du triomphe du petit entre-soi,<br />
où les valeurs se déclament, mais ne s’incarnent<br />
plus, et où le préjudice le plus<br />
fort est toujours ressenti du même côté,<br />
celui des plus faibles. Le mouvement de<br />
l’eau vient y répondre, de manière implacable,<br />
comme de tout temps. L’eau<br />
s’écoule du haut vers le bas. Des gens<br />
d’en haut, il est attendu une conduite<br />
exemplaire, ce devoir leur incombe pour<br />
prémunir les gens d’en bas des conflits.<br />
Sur les enfants comme sur les adultes,<br />
les fables ont une efficacité redoutable<br />
pour amener à la réflexion, à la prise<br />
de conscience, voire à l’action. La fable<br />
racontée dans le film « Le mal n’existe<br />
pas » du réalisateur japonais Ryūsuke<br />
Hamaguchi, est un enseignement. Elle<br />
est celle de notre époque, donne à<br />
voir le précipice dans lequel l’humanité<br />
se jette et guide vers les ressorts<br />
de notre salut.<br />
D’abord le précipice. Au milieu des majestueux<br />
mélèzes du Japon, dans un îlot de<br />
forêts, Takumi porte sa fille Hana sur le<br />
dos, lui fait deviner les noms d’arbres,<br />
ils hument l’air pur des montagnes et se<br />
laissent apprivoiser par la nature. Venus<br />
de la ville, des communicants rassemblent<br />
les villageois de cet îlot pour<br />
SUR LES ENFANTS COMME SUR<br />
LES ADULTES, LES FABLES ONT UNE<br />
EFFICACITÉ REDOUTABLE<br />
leur présenter un projet de camping glamour<br />
pour citadins en mal de vie sauvage.<br />
La mise en scène est celle d’un<br />
atelier d’écoute et de partage entre les<br />
porteurs d’un projet lucratif et les<br />
modestes gens de cette région reculée.<br />
D’un côté l’acuité et la pertinence des<br />
villageois : « La fosse septique telle que<br />
prévue dans votre projet va contaminer<br />
l’eau du village, le gout de notre soupe<br />
aux nouilles va changer, la capacité de<br />
traitement des eaux usées est prévue<br />
pour un remplissage du camping à 80%<br />
et si le camping est complet, comment<br />
l’eau sera traitée ? Le camping prévu est<br />
sur le passage des cerfs, vos clients<br />
risquent d’être en danger de mort si une<br />
biche est accompagnée de ses faons…<br />
». De l’autre, des communicants ignorants<br />
mais ébranlés, rappelés à l’ordre<br />
par leur employeur et homme d’affaires<br />
aguerri. Cette consultation des villageois<br />
est un exercice de façade, elle a deux<br />
finalités : montrer aux autorités que le<br />
Capital est à l’écoute des gens, et permettre<br />
à ces derniers d’exprimer leur<br />
frustration. Peut-on imaginer d’adapter<br />
ce projet de camping glamour à la lumière<br />
de cette consultation, projet auquel<br />
aucun villageois ne s’oppose franchement<br />
? Non, car derrière ce camping, il<br />
y a une subvention de l’État. Dernier<br />
échelon de ce système qui tourne dans<br />
le vide : censé réguler, protéger, développer,<br />
l’État voit en fait ses leviers d’incitations<br />
renforcer les puissants.<br />
Enfin notre salut. Retrouver le sens de<br />
la vie, qui n’est pas celui de l’argent, en<br />
se souvenant du mouvement de l’eau,<br />
qui s’écoulera toujours de haut en bas,<br />
tant qu’il y en a.●<br />
98 Maroc / <strong>Juin</strong>-Juillet 2<strong>02</strong>4