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Groupe de recherche sur l’œuvre de Louis Bouyer<br />
Année <strong>2023</strong>-2024<br />
Le « Mystère d’iniquité » dans la théologie Louis Bouyer<br />
La présence du mal envisagée au triple plan personnel, social et cosmique.<br />
Compte rendu de la <strong>séance</strong> du <strong>27</strong> novembre <strong>2023</strong><br />
Dimension anthropologique et Approche liturgique du mystère d’iniquité<br />
Gn 3 : « Que l’homme, fier de cette collaboration, s’enorgueillisse, se sépare de Dieu, se fonde tant soit peu sur luimême<br />
au lieu de se fonder sur Dieu, et il ne fera plus que consommer sa propre malédiction. »<br />
L. BOUYER, La Bible et l’Évangile, p. 50.<br />
Présents : Mme Ysabel de Andia ; P. P-A d’Arthuys ; P. Christian-Noël Bouwé ; Mgr Guillaume Bruté de Rémur ; P.<br />
Philippe Cazala ; Robert Churlaud ; P. Nicolas Derrey ; M. Jacques Ducamp ; M. Jean Duchesne ; Mme Marie-<br />
Hélène Grintchenko ; P. Bertrand Lesoing ; Mme Frédérique Poulet ; Frère Giovanni Battista Roberto Novelli ; P.<br />
Julien-Paul Sobas : P. Tanneguy Viellard.<br />
Intervention de Mme Frédérique Poulet<br />
F. Poulet a introduit son propos par une brève présentation de son parcours qui intéresse notre sujet. Sa thèse de<br />
doctorat est intitulée « Au cœur du mystère d’iniquité, le sens de l’action eucharistique. Penser la théodicée sur<br />
un mode sacramentel. » (Le titre de l’éditeur est « Célébrer l’Eucharistie après Auschwitz »). La question du<br />
mystère d’iniquité est restée présente dans sa recherche théologique.<br />
Les apologistes chrétiens rangent couramment le problème du mal dans les problèmes philosophiques ne<br />
nécessitant pas le recours à la foi pour être identifiés et résolus. Bouyer souligne l’insuffisance de cette proposition<br />
et d’une approche strictement philosophique. Il manifeste ainsi la modernité de son questionnement théologique.<br />
Son article « Le problème du mal dans l’antiquité chrétienne » paraît en 1948 dans la revue Dieu vivant, juste après<br />
la deuxième guerre mondiale. Il pointe l’inadéquation du concept de non-substantialité du mal pour rendre<br />
compte de l’expérience du mal vécu.<br />
Bouyer oppose donc l’approche philosophique à l’approche existentielle telle que les premiers chrétiens ont pu<br />
l’exprimer à la lumière de la Révélation. En effet l’approche philosophique est tributaire de l’influence néoplatonicienne<br />
et de la réponse que la tradition chrétienne a donné au manichéisme. Mais Bouyer fait valoir<br />
cependant qu’avant d’être abordé en termes philosophiques, comme un « problème » le mal l’a été en termes<br />
religieux, comme un « fait » vécu et un mystère. L’avantage d’une telle approche est d’adopter un chemin objectif<br />
qui rejoint l’expérience du mal bien plus justement que le chemin spéculatif, et peut englober le mal moral comme<br />
le mal physique et jusqu’au mal présent dans le cosmos.<br />
F. Poulet montre que notre auteur n’hésite pas à affirmer que seule l’approche religieuse peut répondre au<br />
scandale mal, qui redouble pour la conscience chrétienne avec l’affirmation de la bonté du monde créé par Dieu.<br />
Derrière les manifestations du mal, la foi perçoit la malice d’une créature, le Malin, dont la Bible explicite la révolte<br />
originelle contre Dieu. Ainsi dans la traduction de la prière du Notre Père, la substitution de la formule « Délivrenous<br />
du mal » à la demande traditionnelle « Délivre-nous du Malin » manifeste un déplacement dommageable de<br />
l’expérience spirituelle concrète à la conception philosophique du mal.<br />
Le mal est pour le chrétien le règne de Satan, un « mystère d’iniquité ». F. Poulet interroge cette notion<br />
théologique de « mystère d’iniquité » en se demandant si elle n’est pas de nature à déresponsabiliser l’homme en<br />
atténuant sa collaboration au mal, révélée en Gn 3. Mais avec Bouyer elle montre que cette notion théologique<br />
éclaire toute l’économie du salut. C’est par la volonté de la première des créatures qui a refusé de reconnaître son<br />
Créateur et a voulu se substituer à Dieu que le monde se trouve enfermé dans un esclavage. L’identification du<br />
« dieu de ce monde », selon l’appellation de saint Paul, permet de comprendre dans quel esclavage le mal tient<br />
l’homme. Le chemin de la libération ne pourra donc qu’être spirituel. La notion de « mystère d’iniquité » permet<br />
en outre une prise de conscience du combat à mener. Bouyer rappelle que l’envoi du Christ au désert après son<br />
baptême pour combattre Satan, manifeste que l’avènement du règne du Christ correspond à l’éviction du règne<br />
de Satan.<br />
1
F. Poulet souligne que le rite de l’exorcisme a été maintenu dans la liturgie du baptême des petits-enfants. La<br />
vocation chrétienne est de poursuivre ce combat spirituel que le Christ a remporté contre Satan. Ainsi la notion<br />
théologique du « mystère d’iniquité » ne peut être suspectée de déresponsabiliser ou de rendre indifférent au<br />
mal. Dans Le Mystère pascal, Bouyer rappelle qu’à l’heure des ténèbres, l’expérience du mal est dépassée par la<br />
Croix. Toute la souffrance humaine est prise en charge par le Christ. Le chant des impropères est significatif : « estil<br />
une douleur semblable à ma douleur ? » La Croix révèle que le mal est à la fois douleur de Dieu et douleur de<br />
l’homme. C’est le sens de la liturgie où l’amour de Dieu prend en charge le mystère d’iniquité et lui oppose la<br />
résistance de l’Agapè victorieuse.<br />
Questions et débat<br />
- Comment parler de la question du mal avec les non croyants ?<br />
F. Poulet : Il faut se situer au niveau de l’expérience. Dans les impropères il y a une réponse magnifique.<br />
L’expérience du mal déshumanise. Il y a un rôle particulier que le chrétien doit assumer. Dieu est parfaitement<br />
étranger au mystère d’iniquité. Pour nous, il y a une connivence avec le péché. Dans le baptême et dans<br />
l’eucharistie, l’homme est appelé à devenir étranger au mal. La vocation du chrétien est de choisir.<br />
G. Bruté de Rémur : On peut dire aussi que le chrétien prend sur lui le mal. Dans la communion au Mystère pascal,<br />
il y a une manière de porter le péché du monde avec le Christ.<br />
F. Poulet : Bouyer propose de passer d’un dualisme métaphysique, contre lequel le christianisme s’est élevé<br />
notamment en réfutant le manichéisme, à un dualisme historique.<br />
- Y a-t-il d’autres auteurs qui abordent la question du mal de cette façon ?<br />
Isabelle de Andia : Jean Nabert a beaucoup réfléchi sur le mal [cf. J. NABERT, Essai sur le mal (1955 1 ), Pars, Cerf,<br />
1997].<br />
Jacques Ducamp : P. Ricoeur sur la question du mal dit qu’il n’y a pas de réponse théorique au mal, il n’y a que<br />
l’engagement pratique contre le mal.<br />
Frédérique Poulet : Autres auteurs : J.-M. Garrigues, A. Gesché, J. Moltmann, J.-B. Metz, B. Vergely, G. Greshake,<br />
Y. Lacoste. Les approches de la question du mal se modifient à la suite des événements traumatiques, elle s’est<br />
déplacée après la Covid.<br />
- La question d’une double économie est-elle toujours reçue aujourd’hui par le magistère ?<br />
M.-H. Grintchenko : Si le concile Vatican II est discret sur la question du Mal, elle n’est pas absente. Plusieurs<br />
numéros évoquent la soumission du monde au Malin, à Satan, au Démon et la libération accomplie par le Christ<br />
inaugurant son Royaume. [cf. GS 2 §2, GS 13, GS 17, GS 22 §3, GS 37 §2, LG 16, LG 35 (citant Ep 6,12), LG 55, SC 6,<br />
AG 3, AG 9…] Louis Bouyer fonde sa réflexion sur des sources bibliques et patristiques, et réinsère dans la pensée<br />
catholique des intuitions de Martin Luther et de Serge Boulgakov. Pour bien comprendre la formule de Bouyer, il<br />
faut la replacer dans la cohérence de l’unique Mystère qui fonde et éclaire toute l’histoire. Dans Cosmos il décrit<br />
le Christ comme « l’Agneau immolé dès avant la création du monde 1 » rapprochant audacieusement 1P 1,19-20<br />
de la figure de l’Agneau d’Ap 5,6.12.13. La croix du Christ révèle la « lutte à mort » entre Dieu et Satan qui constitue<br />
« la trame de toute l’histoire du peuple de Dieu » et « le fond de toute la révélation biblique », une « guerre<br />
sacrée qui s’étend aux dimensions du monde entier, de toute son histoire, et qui finalement la déborde. 2 » Le<br />
Christ libère au-delà de toute espérance l’humanité asservie par Satan : « Dieu, à la croix, a tourné contre eux<br />
l’arme suprême grâce à laquelle le Prince de ce monde opprimait les hommes : la mort. 3 » Désormais « le Christ<br />
règne 4 » mais la présence du « mystère d’iniquité » demeure, impliquant la vie de l’Église, comme l’explique<br />
Marie-David Weill : « Le démon conserve malgré tout une certaine emprise sur le cœur de l’homme et sur le<br />
monde, ce n’est qu’une emprise limitée, temporairement permise par Dieu et qui désigne du même coup la<br />
mission qui est celle de l’Église. 5 » La victoire contre Satan représente l’aspect le plus profond de la mission du<br />
Christ comme le montre l’intensité de la présence des démons autour de lui dans les Évangiles. À ce combat dont<br />
il sort définitivement victorieux sur la croix, il a expressément associé les Apôtres et l’Église naissante au matin de<br />
Pâques. À la suite du Christ et en son nom, l’action liturgique et sacramentelle de l’Église et la prière des saints<br />
impliquent une participation à ce combat contre le démon, déjà vaincu mais luttant encore pour son empire. Pour<br />
1<br />
Cosmos, Le monde et la gloire de Dieu, Paris, Cerf, 1982, p. 178.<br />
2<br />
Gnôsis. La connaissance de Dieu dans l’Écriture, Paris, Cerf, coll. « Théologies », 1988, p. 125-132.<br />
3<br />
Le Mystère pascal, Méditation sur la liturgie des trois derniers jours de la semaine sainte (1945 1 ) Paris, Cerf, 2009, p.<br />
171.<br />
4<br />
Le Mystère pascal, p. 319.<br />
5<br />
M.-D. WEILL, L’humanisme eschatologique, De Marie, Trône de la Sagesse, à l’Église, Épouse de l’Agneau, Paris, Cerf,<br />
coll. « Patrimoines », 2016, p. 296.<br />
2
Bouyer : « Aujourd’hui même l’Église ne fait rien d’autre dans sa liturgie que ce que les apôtres firent dès leur<br />
première mission. Quel que soit l’être ou l’élément qu’elle veut bénir, elle commence par manifester qu’elle les<br />
considère comme siège du démon jusque-là et qu’elle croit devoir avant tout les lui reprendre et l’en chasser. […]<br />
Par là elle nous indique que son œuvre ici-bas de continuatrice du Christ, d’accomplissement du Christ, est<br />
foncièrement une reprise, un transfert de propriété obtenu de haute lutte pour aboutir à une expulsion. 6 »<br />
Intervention du Mgr. Guillaume Bruté de Rémur<br />
Guillaume Bruté de Rémur a fait sa thèse de doctorat sur La théologie trinitaire de Louis Bouyer, et construit cette<br />
année un cours d’anthropologie en recourant à la pensée que notre auteur développe notamment dans La Vie de<br />
S. Antoine. En effet le cours s’appuie sur le livre de Luis F. Ladaria, Mystère de Dieu, Mystère de l’homme, synthèse<br />
du cours d’anthropologie qu’il donnait à la Grégorienne, mais qui n’aborde pas la question du démon. Ainsi les<br />
pages de Bouyer sur « Les deux économies du gouvernement divin » permettent de compléter la perspective. Du<br />
fait que l’homme a contracté une connaturalité avec le péché, la question de la délivrance se pose. Dans son<br />
expérience du chemin néo-catéchuménal, l’intervenant sait que l’exorcisme est fait pour aider le chrétien à entrer<br />
dans le combat. Pour Bouyer, la question du mal s’origine dans une cosmologie où la création est une création<br />
d’esprits libres. Parce que la première et la plus haute de créature, le chef de chœur de cette création, se fait le<br />
« dieu de ce monde » et que l’homme succombe à son tour à sa tentation, la création entière est sous l’esclavage<br />
de Satan. L’approche du péché originel se doit de prendre en compte le lien avec la création. Les Orientaux<br />
reprochent beaucoup aux Occidentaux leur conception du péché originel. Eux ont en vue la divinisation.<br />
L’intervenant trouve que chez Bouyer il y a un équilibre qui est trouvé dans une prise en compte de la réalité du<br />
mal, et en même temps de la récapitulation. En effet, la solidarité des consciences dans l’humanité éternelle du<br />
Verbe incarnée ouvre une voie pour penser à la fois la chute et le relèvement des créatures. Bouyer a l’intuition<br />
que la matière que nous sommes est déjà spirituelle.<br />
Débat et questions :<br />
Christian-Noël Bouwé : Il serait possible d’enrichir le cours en y intégrant la théologie du masculin et du féminin<br />
que Bouyer développe au travers de toute sa théologie.<br />
Quelles sont les réticences de Ladaria à la théologie de Bouyer ? À celle de Teilhard de Chardin ?<br />
Jean Duchesne : Ladaria a plutôt du mal avec les racines orthodoxes de la sophiologie bouyerienne (Boulgakov).<br />
La trilogie économique de Bouyer associe anthropologie, ecclésiologie et cosmologie. Mais Bouyer tout en<br />
admirant Teilhard (et en étant critique avec ses disciples) reste à distance de Teilhard pour des raisons<br />
scientifiques. Teilhard est paléontologue, Bouyer fréquentait beaucoup Costa de Beauregard. Dans ses romans,<br />
notamment « Prélude à l’apocalypse », une clef est donnée, le mal n’est pas d’abord une question de concepts,<br />
mais une histoire de personnes.<br />
P.-A. D’ARTHUYS<br />
SEANCE D’HIVER<br />
DIMENSION COSMIQUE ET APPROCHE BIBLIQUE DU MYSTERE D’INIQUITE<br />
Intervention : Père Ph. CAZALA, bibliste, professeur à la Faculté Notre-Dame (Paris)<br />
Lundi 26 février 2024 de 14h à 17h30 au Collège des Bernardins salle G<br />
Et présentation des pistes de recherche de P. Julien-Paul SOBAS sur « La double économie chez Louis Bouyer »<br />
Gn 6 : La chute des anges perturbe la création : « On peut dire que le mal s’est introduit dans le monde à partir de ce premier péché<br />
qu’a été le mensonge originel par lequel le Prince de ce monde a voulu s’en faire le Dieu. » L. BOUYER, Cosmos, p. 339.<br />
SEANCE DE PRINTEMPS<br />
DIMENSION SOCIALE ET APPROCHE ECCLESIOLOGIQUE DU MYSTERE D’INIQUITE<br />
Intervention : Père B.-D. de LA SOUJEOLE, op., professeur émérite de la faculté de théologie de Fribourg (Suisse)<br />
Lundi 22 avril 2024 de 14h à 17h30 au Collège des Bernardins salle G<br />
Et présentation du travail de licence canonique du P. Tanneguy VIELLARD<br />
Gn <strong>11</strong> : La chute possède une dimension sociale et le salut, à l’œuvre dans et par l’Eglise, comporte pour tout baptisé, l’« acceptation<br />
de la croix à porter à la suite du Christ. » L. BOUYER, Sir Thomas More, p. 103.<br />
Pour nous joindre, s’inscrire à la journée d’étude ou au groupe : groupe.louisbouyer@collegedesbernardins.fr<br />
Et pour plus de renseignements : https://www.collegedesbernardins.fr/groupe-louis-bouyer<br />
P. Bertrand Lesoing – Marie-Hélène Grintchenko – P. Pierre-Alain d’Arthuys<br />
6<br />
Le Mystère pascal, p. 174.<br />
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