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2023-05-15 - 1 - CR séance BL

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Groupe de recherche sur l’œuvre de Louis Bouyer<br />

Année 2022-<strong>2023</strong><br />

Penser, éprouver et exprimer l’invisible<br />

Louis Bouyer, théologien à l’écoute des philosophes, des psychologues et des poètes<br />

Compte rendu de la <strong>séance</strong> du <strong>15</strong> mai <strong>2023</strong><br />

Présents : M. Jean-Pierre Lemaire : M. Robert Churlaud : Mgr Jean-Pierre Batut ; Mme Ysabel de Andia ; Mme<br />

Marie-Hélène Grintchenko ; P. Bertrand Lesoing ; P. Tanneguy Viellard ; M. Jean Duchesne ; M. Bruno Martin ;<br />

P. Roland Varin.<br />

Intuition poétique et démarche théologique<br />

Introduction de Bertrand Lesoing<br />

Après avoir étudié l’influence de la philosophie puis celle de la psychologie dans l’œuvre de Louis Bouyer, nous<br />

achevons cette année par une <strong>séance</strong> consacrée au lien entre poésie et théologie. L’intérêt que l’Oratorien porte<br />

à la poésie ne relève pas de la simple curiosité intellectuelle. Pour lui, intuition poétique et démarche théologique<br />

présentent des affinités évidentes : « C’est dès les origines que l’approche qu’on peut dire poétique de la réalité a<br />

conduit l’homme à voir dans le monde l’œuvre et le signe permanent de la sagesse aimante de Dieu » note-t-il<br />

dans Cosmos (p. 265).<br />

Certes, chez Bouyer, la poésie n’occupe pas une place aussi déterminante que dans l’œuvre de son ami Hans Urs<br />

von Balthasar. Ce dernier dépasse littéralement la distinction entre théologie et poésie : dans le second volet de<br />

Herrlichkeit, intitulé « Styles », Dante et Péguy, habituellement considérés comme des poètes, côtoient Irénée,<br />

Augustin et Anselme, des théologiens, ou encore Jean de la Croix, théologien et poète.<br />

Il n’empêche, théologie et poésie ont partie liée. C’est bien l’intuition mythopoétique qui est à l’origine de la<br />

théologie. « Dans l’antiquité, la théologie est d’abord un hymne, où Dieu est glorifié plus qu’expliqué par l’esprit<br />

humain » explique Bouyer dans Le métier de théologien, « Ce sens reste très vif chez les Pères de l’Église, même<br />

ceux comme Origène qui feront le plus grand usage instrumental des notions empruntées à la philosophie<br />

grecque ». Et au terme de sa propre démarche théologique, c’est encore la poésie que nous retrouvons : le long<br />

parcours de théologie historique de Cosmos, le dernier ouvrage de la double trilogie, s’achève par un chapitre<br />

intitulé « Rénovation de l’expérience poétique et libération de l’esclavage technologique ». Théologie et poésie se<br />

frôlent, s’entrecroisent, parfois s’éloignent l’une de l’autre. Puisse cette <strong>séance</strong> contribuer bien modestement à<br />

leur rapprochement !<br />

Intervention de Jean-Pierre Lemaire, poète.<br />

Poésie et religion dans les expériences de la poésie moderne : discussion avec le P. Louis Bouyer<br />

(Ici quelques extraits, le texte complet a depuis été publié dans la NRT, n°146/1 Janvier-Mars 2024)<br />

Dans son texte « Poésie et religion » (repris dans le numéro de mars-avril 2021 de la revue Communio, en<br />

ouverture du dossier sur « la religion des poètes » présenté par Jean Duchesne), le P. Louis Bouyer souligne les<br />

affinités entre langage poétique et conscience religieuse : « l’intervention du rythme, essentielle à la poésie (…), la<br />

simple musicalité du langage, en-deçà comme au-delà de son pouvoir de signification, d’information immédiate,<br />

atteste qu’elle vise l’ineffable. Et tout ineffable (…) de soi-même est religieux (…) » (pp. 147-148). Le P. Bouyer n’a<br />

aucun mal à relever ces affinités dans la poésie d’époques « pour lesquelles la religion ne posait aucun problème »,<br />

où la poésie était « simplement, naturellement, mais pour autant implicitement religieuse dans son évocation soit<br />

du monde, soit de l’homme appelé à y vivre ». C’est le cas notamment dans la littérature grecque, en particulier<br />

dans des genres comme l’épopée ou la tragédie dont le fond est religieux par tradition. L’application de cette idée<br />

à la poésie moderne est plus problématique. Dans la mesure où les poètes de la modernité se disent eux-mêmes<br />

athées ou agnostiques, comme Valéry, que le P. Bouyer cite longuement, ou, de nos jours, Bonnefoy, il faudrait<br />

chercher dans leurs œuvres « Dieu rejeté ou Dieu caché » (p. <strong>15</strong>3). Le P. Bouyer attend même de cette moderne<br />

« religion des poètes » un « progrès inattendu » (p. <strong>15</strong>6) : non pas un simple retour en arrière, un « nouveau<br />

Moyen Age » qui serait juste une « restauration du passé » - restauration qu’il voit représentée par un Péguy ou<br />

1


un Claudel qui se seraient contentés « de produire quelque pastiche semi- ou tout pseudo-médiéval » (p. <strong>15</strong>6). Il<br />

attend de la poésie moderne un rejaillissement « inespéré de la foi au-delà du doute comme de la négation »<br />

(ibid.).<br />

Nous essaierons de confronter ces intuitions du P. Bouyer avec un éventail d’œuvres contemporaines, en<br />

relevant d’abord quelques convergences, autour du thème de la « Présence » (p. <strong>15</strong>0) ou de la « redécouverte du<br />

monde comme langage » (p. <strong>15</strong>3). Puis nous tenterons de justifier son espoir de voir « jaillir à l’improviste » un<br />

certain sens de Dieu à partir des trois formes d’expérience poétique qu’il discerne dans la modernité : « poésie du<br />

monde extérieur » (de la nature en particulier), poésie de la solitude (ou de l’intériorité), « poésie des relations<br />

interpersonnelles » (cf. pp. <strong>15</strong>5-<strong>15</strong>6). Enfin, nous esquisserons deux autres pistes où poésie contemporaine et<br />

religion pourraient se retrouver : l’accueil des signes, du mystère, et l’ouverture à une transcendance d’une part ;<br />

la recherche ou même la demande d’un salut d’autre part.<br />

« La musique des mots, et spécialement de certains assemblages de mots, s’ajoutant à leur sens, prise elle-même<br />

dans le rythme de la phrase poétique, semble libérer en nous une affinité native avec l’être tout unique, toujours<br />

présent, au-delà ou en-deçà du sens littéral des mots », écrit le P. Bouyer (p. 149). C’est en tout cas cette unité que<br />

nous formions avec la terre et les êtres proches que Baudelaire tente de retisser à l’aide des « correspondances »<br />

et qu’il chante comme « le vert paradis des amours enfantines », désormais plus loin de nous « que l’Inde et que<br />

la Chine » […] (Les Fleurs du mal, LXII).<br />

Yves Bonnefoy, lui, cherche cette unité primordiale du monde dans le présent, dans une relation immédiate,<br />

« antérieure » au langage, avec la réalité commune : l’accès à ce qu’il nomme le « vrai lieu » est une promesse,<br />

souvent une illusion, mais il revient au poète et à ses lecteurs de se tenir sur le « seuil » de ce pays en écartant les<br />

leurres créés par les images qui nous détournent sans cesse de cette réalité simple. Les mots eux-mêmes, tels<br />

qu’en use la poésie, sont des alliés pour accéder à la présence […] ils ont une épaisseur sensible qui nous rattache<br />

à l’univers des choses, nous rappelle à notre propre densité charnelle. [Cf. « Début et fin de la neige » expérience<br />

où l’émerveillement ravive aussi l’enfance en nous, Œuvres poétiques, Pléiade, p. 625). « La poésie, qui joue sur<br />

des images, est une créatrice invétérée d’idoles », écrit le P. Bouyer (p. <strong>15</strong>3). Bonnefoy souscrirait assurément à<br />

cet avertissement, et la création poétique s’accompagne chez lui d’une extrême vigilance critique. […] Chez les<br />

poètes les plus lucides, « le mensonge de la poésie s’avoue autant qu’il s’affirme », dit Bonnefoy, et cette confession<br />

sollicite du lecteur un aveu réciproque : « Hypocrite lecteur, mon semblable, mon frère », écrivait Baudelaire. […]<br />

Cependant le nom même de Dieu est pour Bonnefoy une de ces idoles qui nous écartent du réel en nous tournant<br />

vers un au-delà, une éternité, et en nous faisant trahir la finitude. Il avait confié à un ami dominicain, le P. Jean-<br />

Pierre Jossua, que le lieu religieux lui importait mais que c’était pour lui un « lieu vide ». (Cf. Ibid. , p. 594.) Peuton<br />

rapprocher ces propos de ce que le P. Bouyer appelle l’«apophase» (p. <strong>15</strong>1), la négation des images, où le<br />

théologien se déclare incapable d’énoncer ce que Dieu est, ne pouvant dire que ce qu’il n’est pas ?<br />

« L’expérience poétique (…) est l’expérience d’une redécouverte du monde comme langage (…) Et l’art poétique<br />

n’est que l’art de nous suggérer, de nous inspirer par les mots mêmes du langage humain, cette signification du<br />

langage cosmique », écrit le P. Bouyer (p. <strong>15</strong>3). Certes, ce langage cosmique est pour le P. Bouyer « le langage de<br />

l’Etre aux étants que nous sommes, où il nous révèle à nous-mêmes en nous parlant, en sa propre révélation. »<br />

(ibid.). Comme le chante le Psalmiste : « Les cieux racontent la gloire de Dieu ». Mais on peut aussi entendre dans<br />

ce langage cosmique encore informulé les gémissements de la Création en travail d’enfantement dont parle saint<br />

Paul (Rm 8, 22). [Jean-Pierre Lemaire nous propose plusieurs de ses poèmes extraits du recueil Les marges du jour<br />

pour] « faire entendre cette parole inchoative dans l’univers qui nous entoure » : L’aube si fatiguée / qu’elle sourit<br />

au lieu de parler / vient encore une fois d’accoucher du monde / sans un cri, presque gênée d’occuper tant de place<br />

/ dans l’indifférence quasi générale / excepté les oiseaux et les adolescents / qui la regardent longuement, le<br />

menton dans les mains / entre les pots de géranium et les peupliers / émus, rêvant qu’ils voient leur propre<br />

naissance / et déjà leur première paternité [(Cf. Jean-Pierre Lemaire, Les marges du jour, La Dogana, Genève, 1981,<br />

2 ème édition 2011).] Parfois, une parole de l’Ecriture, implicite ou explicite dans le poème, sous-tend le message<br />

silencieux des choses, des êtres, et lui donne une portée religieuse, qui peut être seulement suggérée. [Ainsi la<br />

Parabole du Semeur affleure dans un extrait d’un autre de ses poèmes, cf. Jean-Pierre Lemaire, Figure humaine,<br />

dans Le pays derrière les larmes, Poésie / Gallimard, 2016.] Dans le poème suivant de Paul de Roux, l’allusion<br />

évangélique éclairant le paysage matinal ne se trouve que dans le titre et un mot du poème : c’est le nom propre<br />

« Lazare » ; mais il transforme cet éveil à l’aube en expérience de résurrection [cf. « Samedi de Lazare », Paul de<br />

Roux, Poèmes de l’aube, Gallimard, 1990.]<br />

Cependant une telle vision où les êtres, des plus proches aux plus lointains, ont quelque chose à nous dire de la<br />

part de leur Créateur et attendent du poète qu’il formule leur langage implicite, cette vision implique une<br />

conception du monde encore religieuse, où subsiste une continuité entre Dieu et ses créatures ; un aperçu de<br />

2


l’univers « où tout soit en Dieu duquel nous provenons, avec notre monde, et qui, par quelque mystérieuse<br />

harmonie soudaine entre celui-ci et nous, semble comme nous rappeler à Lui. » (P. Louis Bouyer, p. <strong>15</strong>2). Qu’en<br />

est-il lorsque cette vision globale, cette continuité ont disparu, comme dans notre mentalité contemporaine ? Peuton<br />

encore retrouver Dieu, même « rejeté » ou « caché », dans les expériences que la poésie moderne fait de la<br />

nature, de la solitude ou des rapports humains ?<br />

Dans Cahier de verdure [Œuvres, Pléiade, p. 764.], Philippe Jaccottet s’adresse à Dieu pour lui demander des<br />

éclaircissements en réponse aux questions insolubles qui nous habitent (précisons que Jaccottet est agnostique,<br />

mais qu’il a reçu une éducation protestante) : « Explique-toi enfin, Maître évasif ! / Pour réponse, au bord du<br />

chemin : / séneçon, berce, chicorée. » […] Dans « A une heure du matin », Baudelaire récapitule une journée<br />

décevante (qui a trop ressemblé à toute sa vie), où il a perdu son temps au fil de rencontres avec des gens qu’il<br />

méprise, et il termine son récit par une prière : « Mécontent de tous et mécontent de moi, je voudrais bien me<br />

racheter et m’enorgueillir un peu dans le silence et la solitude de la nuit. Ames de ceux que j’ai aimés, âmes de ceux<br />

que j’ai chantés, fortifiez-moi, soutenez-moi, éloignez de moi les mensonges et les vapeurs corruptrices du monde,<br />

et vous, Seigneur mon Dieu ! accordez-moi la grâce de produire quelques beaux vers qui me prouvent à moi-même<br />

que je ne suis pas le dernier des hommes, que je ne suis pas inférieur à ceux que je méprise ! (Le Spleen de Paris, X)<br />

[…] Sous cet angle, sa prière apparaît aussi comme celle du publicain : elle mélange la bonne et la mauvaise<br />

conscience. Baudelaire se souvient de l’évangile de Luc, et s’en sert comme d’un miroir qui lui renvoie finalement<br />

une image assez juste de lui-même. C’est un tremplin pour un appel à Dieu dont nul lecteur n’a le droit de préjuger.<br />

[Dans un autre poème (Ibid. , XLVII) Baudelaire envisage sa conversion qui] l’amènerait à la foi en un Dieu dont il<br />

découvre à ce moment le nouveau visage : un « juge qui pardonne », un Dieu qui inspire la fraternité à l’égard des<br />

victimes. […]<br />

Faute d’être capable de nommer adéquatement l’être mystérieux, le poète ose parfois s’adresser à lui, au moins<br />

par le truchement du poème. Quand le Mystère est Dieu lui-même, le poème se fait alors prière, sans prétendre<br />

capturer dans ses filets celui dont le moine-poète Gilles Baudry dit : « Tu te révèles / en te voilant / et tu te caches<br />

/ en te manifestant (Gilles Baudry, Demeure le veilleur, Ad Solem, 2013) […] Et il arrive que Dieu réponde, non pas<br />

en prenant explicitement la parole, comme chez Hugo, mais quand le Verbe divin « descend » humblement se<br />

confondre avec les mots humains qui l’accueillent : « Viens-tu à passer dans ma nuit / vite je dresse / la lyre du<br />

poème vers le ciel / Je m’apprête à grimper / un à un / les degrés de mes vers / et c’est toi qui descends / mot à mot<br />

/ dans les miens (Ibid.) Dans cette perspective qui est celle, proprement chrétienne, de l’Incarnation, le poème<br />

n’est plus une échelle que l’on gravit pour s’élever jusqu’au mystère mais une échelle que le Mystère lui-même<br />

descend pour devenir parole, en une sorte d’ « annonciation » poétique : « Ma fenêtre s’ouvrit / à la bonne page /<br />

Toute chose donnait sur le mystère. » (Gilles Baudry, Nulle autre lampe que ta voix, Rougerie, 2006.)<br />

La Clarté Notre-Dame est le dernier recueil de Jaccottet (Gallimard, 2021). Il est paru quelques jours seulement<br />

après le décès du poète, début mars, en cet « avant-printemps » qui était sa saison préférée et où se place<br />

l’événement central autour duquel gravitent ces pages : l’écoute, sous un ciel gris, dans la campagne terne à la fin<br />

de l’hiver, de la « petite cloche des vêpres à la Clarté Notre-Dame ». Au long de cette quarantaine de pages, le<br />

poète oscille, titube, pour reprendre sa propre expression, entre deux versants de son expérience, « eux au moins<br />

indubitables » […] Entre la joie certaine apportée par les signes reçus au fil des jours et des promenades, avec le<br />

sens qu’ont su en dégager les poèmes, et l’expérience de l’horreur – celle du monde, qui a plutôt épargné le poète<br />

« abrité », et celle de sa propre fin qui s’annonce – le combat est « inégal ». Vouloir se protéger de la seconde en<br />

invoquant la première, ce serait comme si l’on croyait se mettre à l’abri de l’orage avec deux roseaux… « Et<br />

néanmoins » (pour reprendre le titre d’un recueil paru en 2001), c’est par une méditation sur les « signes » dont<br />

la vie a fait cadeau au poète que s’ouvre et se clôt le livre. Les plus constants d’entre eux émanent des eaux vives<br />

et des oiseaux. Ces impressions ont été ressenties dans la réalité mais elles servent aussi de comparaison pour<br />

approcher le mystère du tintement « cristallin » et « presque tendre » de la cloche de la Clarté Notre-Dame. Celleci<br />

résonne avec un souvenir d’enfance, celui de la clochette du portail d’un oncle chez lequel on allait fêter le<br />

Nouvel An, et avec la réminiscence d’un vers d’Hölderlin, le poète préféré de Jaccottet, qui évoque, là encore, une<br />

cloche « désaccordée, comme par la neige ». Ainsi se tisse une merveilleuse polyphonie où l’auteur a le sentiment<br />

de toucher « très exactement au centre de ce qui [l]’a fait écrire. » […] Un lecteur croyant ne peut-il y déceler les<br />

indices d’une autre fidélité, celle du donateur discret de ces signes, « toujours infimes, fragiles, à peine saisissables,<br />

évasifs mais non douteux, très intenses au contraire » ? […] Le poète s’aperçoit aujourd’hui que ces rencontres<br />

inespérées « étaient toutes orientées dans le même sens, ornées d’une sourde joie », et qu’elles le mènent « en<br />

direction de quelque chose qui indéniablement était la Clarté Notre-Dame. » Et le poète de s’exclamer : « Comme,<br />

maintenant, si tard dans ma vie, cela me devenait clair et profond ! » (Ces paroles ne rendent-elles pas un son<br />

proche de l’aveu de saint Augustin : « Tard je t’ai aimée, Beauté si ancienne et si nouvelle, tard je t’ai aimée ! » ?)<br />

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A cet « appel » ou ce « rappel » qu’il identifie de mieux en mieux, comment va-t-il répondre ? Par une demande,<br />

« une sorte de prière » dont il emprunte les mots à Hölderlin : « Donne-nous une eau innocente / Oh donne-nous<br />

des ailes… » […]<br />

La poésie moderne et le christianisme ne sont pas obligés de se rencontrer. Mais c’est l’ouverture au mystère<br />

des êtres et l’espérance d’un salut, pour soi et pour les autres, qui sont leurs meilleures chances de se retrouver,<br />

plus qu’une conception commune du monde. Tout poète honnête, qu’il soit croyant ou non, pourrait s’entendre<br />

dire, comme ce scribe qui avait fait à Jésus une réponse judicieuse : « Tu n’es pas loin du royaume de Dieu » (Mc<br />

12, 34).<br />

Intervention de Robert Churlaud, professeur de littérature au Collège des Bernardins<br />

Expérience spirituelle, expérience poétique<br />

(Cf. document sur le site https://www.collegedesbernardins.fr/groupe-louis-bouyer)<br />

Robert Churlaud, démontre à partir d’un florilège de poèmes combien la poésie exprime bien plus que les mots<br />

dont elle se sert. C’est une voix qui délivre une parole, portée par un rythme, porteuse d’une vibration qui résonne<br />

chez l’auditeur. L’évocation des sentiments les plus profonds passe par la description du corps, de la nature ou des<br />

éléments les plus concrets de l’existence (Victor Hugo, Demain dès l’aube…) où la réalité même des choses est<br />

perçue par des analogies et des symboles (René Char, Congé au vent). Mais il rappelle sous forme de boutade que<br />

Paul Valery disait que « La plupart des hommes ont de la poésie une idée si vague que ce vague même de leur idée<br />

est pour eux la définition même de la poésie. (Tel Quel) »<br />

Il cherche d’abord à cerner le rapport entre expérience poétique et spirituelle en citant Mallarmé : « La Poésie<br />

est l’expression par le langage humain ramené à son rythme essentiel du sens mystérieux des aspects de<br />

l’existence : elle doue ainsi d’authenticité notre séjour et constitue la seule tâche spirituelle. (Lettre du 7 juin<br />

1884) » Novalis parle de « mystère » du langage et du poète comme d’un « prophète […] il n’est d’écrivain<br />

qu’habité par la langue, inspiré par la parole. (Fragments) » Le poète dit quelque chose qui nous concerne, la<br />

poésie n’est pas seulement une esthétique du langage elle est mystère et révélation. Raymond Queneau le<br />

manifeste jusqu’à souligner l’impuissance des mots à transmettre ce qui doit être exprimé (Art poétique V ;<br />

L’instant fatal). Et il rejoint ce que disait Louis Bouyer : « Il est tout de même vrai, cependant, qu’une expérience<br />

qui fait sortir l’homme de lui-même et l’appelle à se dépasser provoque chez lui une crise, un déchirement. C’est<br />

de déchirement, précisément, qui peut être créateur comme cela se vérifie chez les génies intellectuels, artistiques<br />

ou poétiques qu’on ne peut assimiler à des malades même si leur expérience leur coûte. (Le métier de théologien,<br />

p. 131.) »<br />

Dans un deuxième temps Robert Churlaud explore chez les poètes cet élan vers l’Être à travers le Cosmos, que<br />

Louis Bouyer a souvent souligné dans la « poésie cosmique ». Il convoque à nouveau Paul Valéry (Tel Quel) ; René<br />

Char (La Parole en archipel) ; encore Paul Valéry dans Le cimetière marin ; Gérard de Nerval (Fantaisie) ; Antonin<br />

Artaud (Le Pèse-Nerfs) et les quelques vers de Guillevic « Si un jour tu vois / Qu’une pierre te sourit / / Iras-tu le<br />

dire ? (Terraqué) ». L’expérience poétique qui perçoit et exprime une part du mystère de l’Être et du monde estelle<br />

une expérience religieuse ? Il revient à Bouyer : « Tout revient à savoir ce qu’on entend par "religieux". Ce qu’il<br />

y a de valide et durablement acquis à travers les tâtonnements des psychologies des profondeurs se rencontre, en<br />

effet, avec ce à quoi l’évolution de l’histoire des religions comparées devait aboutir de son côté. Comme Mircea<br />

Eliade l’exposait naguère dans The Quest […], le "religieux", dont le sacré n’est qu’un signe repéré dans notre<br />

univers que nous disons matériel, le "religieux" donc apparaît comme la Vérité, le sens ultime du réel appréhendé<br />

par l’homme. Ce sens ressort d’une unité profonde, ressentie comme omniprésente, mais transcendante à tout<br />

étant particulier. C’est là ce qui confère à toute notre existence, c’est-à-dire non seulement une signification, mais<br />

un but : une finale orientation où se rejoint au terme aussi bien ce qui était à la source de tout. (« Poésie et<br />

religion », Communio)<br />

Poursuivant sa réflexion, Robert Churlaud passe à la poésie comme élan vers l’Autre absolu. Il s’appuie sur<br />

Arthur Rimbaud (Le Dormeur du val), Paul Éluard (« L’Amoureuse », Capitale de la Douleur) et cite Charles Péguy<br />

(Note conjointe sur M. Descartes) : « Silence de la prière et silence du vœu, silence du repos et silence du travail<br />

même, silence du septième jour mais silence des six jours mêmes ; la voix seule de Dieu ; silence de la peine et<br />

silence de la mort, silence de l’oraison, silence de la contemplation et de l’offrande ; silence de la méditation et du<br />

deuil ; silence de la solitude ; silence de la pauvreté ; silence de l’élévation et de la retombée. » Mais Robert<br />

Churlaud rappelle que si Bouyer souligne bien les similitudes entre expériences poétiques et spirituelle, il ne<br />

confond pas poésie et religion : « [Dire l’indicible] ne revient nullement à confondre ni tendre à mêler expérience<br />

4


poétique et expérience mystique. Mais c’est bien là le test indubitable que la suggestion poétique, si elle est<br />

quelque chose de positif est comme une disposition à reconnaître, dans l’expérience tout simplement du monde<br />

et de notre vie au monde, un écho, un appel ― nous serions tentés de dire quelque chose comme la réminiscence<br />

platonicienne d’un autre univers ― d’un univers non point panthéiste, mais " panenthéiste" (Dieu présent dans<br />

l’univers, mais non contenu dans l’univers), où tout soit en Dieu duquel nous provenons, avec notre monde, et qui,<br />

par quelque mystérieuse harmonie soudaine entre celui-ci et nous, semble comme nous rappeler à Lui. (« Poésie<br />

et religion », revue Communio).<br />

Enfin Robert Churlaud présente le poème, le poète et le lecteur comme des « microcosmes » au cœur d’un<br />

univers à la fois clos et ouvert, où à travers ses turbulences et son harmonie, il est possible de discerner la présence<br />

de Dieu. Nous lisons avec lui Hommage à la vie de Jules Supervielle, Le Bateau ivre d’Arthur Rimbaud et un extrait<br />

des Manuscrits autobiographiques de sainte Thérèse de Lisieux où la carmélite évoque une de ses expériences<br />

mystiques, et nous livre pour conclure son poème intitulé À mes frères et sœurs incroyants, athées, agnostiques…<br />

Nous le remercions chaleureusement pour ce moment de grâce, et nous vous conseillons la lecture de son livre :<br />

Robert CHURLAUD, Minutes intenses. Essai sur l’expérience poétique et spirituelle,<br />

Parole et Silence/Collège des Bernardins, mai 2022.<br />

Le mystère et la révélation, le proche et le lointain, le silence et l’absence, la parole et la présence, la prière et la<br />

lumière sont des moments intenses où l’expérience poétique comme l’expérience spirituelle peuvent se manifester,<br />

nous donner un éclairage sur une autre manière de lire la poésie, de la relier à notre vie. Des poètes comme<br />

Mallarmé, Bonnefoy, Hugo, dans leur expérience du silence, de l’absence, de la voix, du mystère, sont des guides<br />

dans ce cheminement à la fois littéraire et spirituel. J’ai besoin d’inconnu, mais puis-je rester dans le mystère, si<br />

enrichissant soit-il. La révélation m’aide à comprendre la création du monde et elle est réactivée dans chaque<br />

entreprise d’écriture. Les expériences spirituelles ne sont pas seulement religieuses, elles peuvent avoir lieu dans la<br />

campagne ou à la ville, dans une rencontre ou une attente, elles pourront trouver leur langage si celui qui les vit<br />

fait cet effort de style, s’il veut laisser une trace afin de partager ces moments intenses avec des lecteurs. Quand<br />

peut-on reconnaître ces moments intenses comme des expériences poétiques et/ou spirituelles ? Quand notre vie<br />

est remuée, quand l’aile de l’Esprit nous effleure, quand notre langage n’est plus seulement un outil de<br />

communication mais devient une part de notre Être.<br />

Programme <strong>2023</strong>-2024<br />

Le « Mystère d’iniquité » dans la théologie Louis Bouyer<br />

La présence du mal envisagée au triple plan personnel, social et cosmique<br />

SEANCE D’AUTOMNE<br />

DIMENSION ANTHROPOLOGIQUE ET APPROCHE LITURGIQUE DU MYSTERE D’INIQUITE<br />

Intervention : F. POULET, théologienne, directrice du cycle de doctorat à la Faculté Notre-Dame (Paris)<br />

Lundi 27 novembre <strong>2023</strong> de 14h à 17h30 au Collège des Bernardins salle G<br />

SEANCE D’HIVER<br />

DIMENSION COSMIQUE ET APPROCHE BI<strong>BL</strong>IQUE DU MYSTERE D’INIQUITE<br />

Intervention : Père Ph. CAZALA, bibliste, professeur à la Faculté Notre-Dame (Paris)<br />

Lundi 26 février 2024 de 14h à 17h30 au Collège des Bernardins salle G<br />

SEANCE DE PRINTEMPS<br />

DIMENSION SOCIALE ET APPROCHE ECCLESIOLOGIQUE DU MYSTERE D’INIQUITE<br />

Intervention : Père B.-D. de LA SOUJEOLE, op., professeur émérite de la faculté de théologie de Fribourg (Suisse)<br />

Lundi 22 avril 2024 de 14h à 17h30 au Collège des Bernardins salle G<br />

Pour nous joindre, s’inscrire à la journée d’étude ou au groupe : groupe.louisbouyer@collegedesbernardins.fr<br />

Et pour plus de renseignements : https://www.collegedesbernardins.fr/groupe-louis-bouyer<br />

P. Bertrand Lesoing – Marie-Hélène Grintchenko<br />

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