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« L’Esprit et l’Épouse disent : Viens » - La dimension eschatologique de la vie chrétienne<br />

Session de travail à l’abbaye de <strong>Saint</strong>-<strong>Wandrille</strong> les 14-16 mai 2022<br />

GUILLAUME BRUTÉ DE RÉMUR<br />

LA VIE SPIRITUELLE COMME LIEU THÉOLOGIQUE<br />

Lors de ma découverte des écrits de Louis Bouyer durant mes études théologiques et particulièrement<br />

durant l’écriture de ma thèse, j’ai été littéralement fasciné de par l’originalité de sa démarche théologique<br />

dans le contexte de la pensée catholique du XX e siècle. Il ne cherchait pas à construire un système. Il<br />

proposait plutôt une vision, aux accents épiques, comme une invitation à le suivre dans un voyage bien<br />

plus qu’intellectuelle. Il se dégageait de ses écrits comme une respiration au rythme de laquelle se<br />

calquait naturellement la mienne.<br />

En approfondissant sa pensée pour en cueillir l’intention, j’ai pu identifier deux « partis pris » de Bouyer<br />

dans son mode d’affronter les questions théologiques. Ceux-ci révèlent l’intention sous-jacente de toute<br />

son œuvre.<br />

1) il se refuse d’élaborer un système théologique classique dans lequel chaque traité ait une place<br />

définie, car, dit-il :<br />

Plus nous approchons de la déité dans sa source, le Père, et plus toute prétention à donner un<br />

système de la théologie est dérisoire<br />

Le Père invisible, 375<br />

Pour lui il n’y a pas un point de vue, vis-à-vis du mystère chrétien, qui soit fondamental en rapport à<br />

tous les autres dans la mesure où ce serait, au fond, le point de vue de Dieu lui-même.<br />

2) il comprend que construire un édifice clos sur lui-même qui soit valide pour son époque, le condamne<br />

à rester irrémédiablement liés à celle-ci. Pour lui, les œuvres qui sont les plus susceptibles d’offrir<br />

une contribution durable sont celles qui ne se présentent pas comme un système statique,<br />

impersonnel, mais qui, poursuivies à la trace, peuvent nous guider dans nos propres détours, non pas<br />

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Session de travail à l’abbaye de <strong>Saint</strong>-<strong>Wandrille</strong> les 14-16 mai 2022<br />

à la façon d’une carte, mais d’un limier (cf. Actualité de Newman et de sa conversion [1844-1945],<br />

VieI 10 [1945], 7).<br />

À partir de ces deux fondements, il propose deux critères fondamentaux qui caractérisent une théologie<br />

vraiment moderne et utile.<br />

1) Elle ne doit pas remplacer la mystique qui seule anticipe l’eschatologie, mais à lui frayer les voies<br />

(Le Père invisible, 364). Bouyer s’interdit une théologie qui ait perdu son lien fondamental avec la<br />

vie spirituelle et la dimension salvifique de toute pensée sur le Dieu de la révélation biblique. Ses<br />

écrits sur la spiritualité comme le sens de la vie monastique sont des sources fondamentales pour<br />

comprendre sa dogmatique et le sens de toute sa démarche théologique.<br />

2) Le deuxième critère que Bouyer met en évidence touche l’insertion de la pensée théologique dans<br />

l’époque où elle est produite.<br />

Il est certaines données positives de l’intelligence contemporaine dont on ne voit pas<br />

comment on pourrait éviter de tenir compte, dans n’importe quel essai théologique que ce soit.<br />

Le Père invisible, 366<br />

Selon lui, il existe trois éléments de la pensée moderne dont on doit absolument tenir compte, car ils<br />

caractérisent, d’une certaine manière, l’avancée de la pensée humaine que notre époque a accouché.<br />

1. La tentative de Hegel. Ce dernier a mis en évidence la considération historique de la vie humaine<br />

et de la pensée (Le Père invisible, 367). Bouyer prend sérieusement conscience du risque<br />

hégélien de l’a priori historique. Pour cela il propose de faire non pas une théologie de l’histoire,<br />

mais bien une théologie historique dégagée a posteriori qui prenne en compte la dimension tant<br />

de l’histoire individuelle que celle collective, interpersonnelle.<br />

2. La phénoménologie de Husserl. Pour ce dernier, l’activité de l’intelligence demeure<br />

incompréhensible et reste profondément mutilée si l’on abstrait l’intentionnalité qui la<br />

meut. Bouyer explique que pour ne pas tomber dans le supersubjectivisme il faut trouver dans<br />

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Session de travail à l’abbaye de <strong>Saint</strong>-<strong>Wandrille</strong> les 14-16 mai 2022<br />

les travaux et l’expérience d’Édith Stein les bases pour une réflexion scientifique profonde sur le<br />

mystère de Dieu.<br />

3. La réflexion produite par Wittgenstein sur le langage et de l’analyse critique de la pensée<br />

scientifique moderne. Ce dernier à mis en évidence que tous nos systèmes de pensée ne sont<br />

que des jeux linguistiques qui, tous et chacun, ont leur sens, pourvu qu’on en reconnaisse et<br />

qu’on en respecte la logique propre (Le Père invisible, 369). Il est donc impossible d’édifier la<br />

théologie comme une science au sens où on l’entend généralement.<br />

Bouyer élabore donc une phénoménologie de l’Esprit divin, une théologie qui soit entre ce qu’on pourrait<br />

appeler une phénoménologie de l’Esprit saint, de l’Esprit de Dieu en tant que communiqué à l’homme et<br />

une phénoménologie de cet esprit du monde racheté qu’est la Sagesse divine. Au long de son parcours<br />

phénoménologique, Bouyer met en évidence le critère principal pour évaluer toute pensée théologique.<br />

Ça n’est pas la philosophie utilisée pour construire la pensée théologique, mais bien la relation dans<br />

laquelle s’établissent ces deux disciplines. Il met en évidence combien la gnose, l’arianisme, les autres<br />

hérésies et jusqu’aux dégénérescences de la scolastique ou de l’augustinisme sont nés de la domination<br />

des systèmes philosophiques sur la pensée théologique.<br />

Quand ce n’est plus le Dieu biblique, le Dieu de la Parole, le Dieu de Jésus Christ qui est l’objet de la<br />

quête et de la connaissance ultime, mais que la pensée est envahie par l’ivresse de la domination<br />

intellectuelle du sujet sur l’objet, alors les systèmes se sclérosent et deviennent hérétiques, prenant la<br />

partie pour le tout, cette partie même qui réussit seule à entrer dans l’étroitesse de la raison<br />

Le critère pour examiner la validité d’une pensée théologique et donc la révélation entendue non pas<br />

comme un réservoir de données, laissé par la divinité au bon plaisir de celui qui l’étudie pour les besoins<br />

de ses investigations savantes, mais bien comme une histoire de dialogue, de paroles et d’événements<br />

dans laquelle l’homme fait l’expérience concrète de la relation avec Celui qui lui adresse sa Parole.<br />

Dieu se révèle au cœur de ce dialogue. Pour Bouyer, c’est donc toute l’expérience de cette Vie, de la<br />

vie spirituelle de l’Église tout au long de l’histoire qui est le lieu théologique par excellence. C’est<br />

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beaucoup plus qu’un choix méthodologique. Pour lui, la théologie doit servir à vivre, mais pas n’importe<br />

quelle vie. C’est de la vie chrétienne, ce phénomène complexe, mais réel, qu’il veut s’occuper. Le travail<br />

du théologien est un service envers la foi de l’Église, pour que celle-ci puisse prendre conscience,<br />

toujours plus profondément, de la pensée du Christ qui l’habite et qui, par elle, se révèle au monde comme<br />

une pensée sur le Christ, Fils éternel du Père invisible en qui l’humanité est destinée à recevoir le don du<br />

Consolateur.<br />

L’œuvre du vrai théologien doit nous permettre de connaître non pas la pensée de ce théologien<br />

dans ce qu’elle d’individuel, de particulier, mais le Noûs Christou, cette pensée du Christ que la<br />

mens Ecclesia, c’est-à-dire la pensée de l’Église, seule, nous transmet et qu’elle garde vivante<br />

pour nous.<br />

Le métier de théologien. Entretiens avec Georges Daix, Genève 2005 2 , 232<br />

Pour Louis Bouyer, il n’existe qu’une seule science dans l’expérience chrétienne : la gnose, la<br />

connaissance de Dieu, Père, Fils et Esprit-<strong>Saint</strong> qui n’est autre que la vie chrétienne elle-même, la vie de<br />

grâce, la mystique. Bouyer veut donc redonner le primat à la mystique, perçue comme l’expression la<br />

plus accomplie de la gnose, connaissance salvifique.<br />

Durant sa vie, Bouyer a été fidèle à ce principe, en témoigne le travail de toute sa vie autour dans le<br />

domaine de la spiritualité. On parle souvent de ses trois trilogies de nature plus dogmatique et on oublie<br />

souvent celle sur les états de vie dans l’Église.<br />

Il consacra ses dernières forces à un traité de la vie conjugale et familiale. L’âge et la maladie<br />

l’empêchèrent de mener ce projet à son terme. Ce dernier livre eût complété ce que nous avons<br />

nommé sa quatrième trilogie, avec des études consacrées aux trois états de vie dans l’Église :<br />

monastique, sacerdotal et baptismal – le troisième état faisant lui-même l’objet de trois<br />

publication : L’initiation chrétienne, Humain ou chrétien ? et donc l’ouvrage qui ne put être<br />

achevé.<br />

J. DUSCHENE, « Lecture à plusieurs voix d’une œuvre toujours actuelle »<br />

Com (F) 4 (2006) 14<br />

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En plus des ouvrages nommément cités, Jean Duschene se réfère aux deux autres : Le sens de la vie<br />

monastique, Tradition Monastique 2, Tournai-Paris 1950, 1962 2 , Paris 2008 2 et Le sens de la vie<br />

sacerdotale. Tournai 1960, Paris 2008 2 .<br />

Daniélou disait justement que dans le Le sens de la vie monastique le Père Bouyer avait donné le fond<br />

même de sa vision théologique, comme l’embryon de la théologie trinitaire qu’il a exposée dans sa trilogie.<br />

Nous ne croyons pas nous tromper en disant que le Père Bouyer a été amené à écrire des livres de<br />

théologie comme conséquence de son désir d’élucider, le plus profondément possible, le sens de la vie<br />

chrétienne en général.<br />

La spiritualité chrétienne se distingue de la dogmatique parce qu’au lieu d’étudier ou de décrire<br />

immédiatement et comme dans l’abstrait les objets de la croyance, elle étudiera les réactions que<br />

ceux-ci suscitent dans la conscience religieuse. Mais, justement, elle n’entretient pas ce préjugé<br />

pseudoscientifique, et en fait tout à fait extravagant, que la connaissance des objets qui polarisent<br />

la conscience religieuse serait étrangère en son fond à la connaissance de celle-ci. Au contraire,<br />

elle ne l’étudiera que dans sa relation vivante avec eux, dans son appréhension réelle, comme<br />

disait Newman, de ce qu’elle croit. La théologie dogmatique sera donc toujours supposée<br />

derrière la théologie spirituelle, bien que celle-ci n’en saisisse les données que sous le rapport<br />

qu’elles entretiennent avec la conscience religieuse.<br />

La spiritualité du Nouveau Testament et des Pères. Paris 1960, 10-11<br />

La théologie positive, que Bouyer propose dans une dimension phénoménologique, prend ici tout son<br />

sens. Il ne peut y avoir de réflexion théologique qui se placerait dans une dimension a-historique ou<br />

supra-historique dans la mesure où cela impliquerait qu’elle soit, de ce fait, hors de la relation homme-<br />

Dieu qui, par sa nature même, est historique. Prétendre produire une telle théologie équivaudrait à se<br />

placer du point de vue de Dieu (Le métier de théologien, 215-216).<br />

Dans cette tentative d’établir une phénoménologie de l’Esprit agissant dans la création par la Parole,<br />

Bouyer comprend que l’expérience mystique est la pleine réalisation de cette œuvre de l’Esprit, le lieu<br />

où le phénomène est le plus évident, donc le plus facilement accessible.<br />

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La mystique ne se réduit pas pour lui<br />

aux manifestations qui l’accompagnent parfois, et qui sont,<br />

le plus souvent, considérées comme dangereuses, voire déviantes, pour ceux qui les éprouvent, mais<br />

elle n’est que la pleine floraison de la grâce du baptême, préparée par une méditation dans la foi<br />

vive de l’Évangile, nourrie par la pratique sacramentelle, et développée par toute une vie livrée<br />

aux exigences de la charité divine répandue dans nos cœurs par l’Esprit.<br />

« Mystique et mysticisme » in Dictionnaire théologique, 235<br />

Dans un chapitre du Consolateur où il expose la relation de la troisième personne de la Trinité avec les<br />

trois vertus théologales (Le Consolateur, 355-364 et Introduction à la vie spirituelle, 261-264), Bouyer<br />

il décrit les étapes de l’itinéraire de l’âme progressant dans ces trois vertus qui, elles-mêmes,<br />

s’engendrent et se prolongent l’une l’autre (Le Consolateur, 355). C’est au terme de cette progression<br />

que s’établit la gnose ou connaissance mystique en rapport étroit avec la foi, bien que distincte de celleci.<br />

Dans sa vie de grâce, chaque âme chrétienne progresse dans les vertus théologales.<br />

L’apparition de la foi marque le début de ce processus. Elle est la réponse de l’homme à la Parole de<br />

Dieu.<br />

La venue à la foi est la reconnaissance, l’épignosis au sens de saint Paul, des signes par lesquels,<br />

dans notre expérience de la vie dans le monde qui est le nôtre, nous prenons conscience de ce<br />

que Dieu s’adresse à nous, et nous commençons ainsi à épeler ce qu’il nous dit.<br />

Le Consolateur, 357<br />

Elle est donc le fruit de l’intervention de la Parole de Dieu dans le monde concret. Ce monde, créé par<br />

Dieu comme un langage destiné à communiquer son amour, mais rendu opaque par le péché, redevient<br />

transparent à cette présence aimante de Dieu par l’intervention de la Parole. Elle va supposer, pour celui<br />

qui y répond par la foi, un détachement des sécurités que lui offre ce monde opacifié, afin qu’il puisse<br />

s’appuyer sur cette Parole le guidant dans l’obscurité. L’action de la Parole est accompagnée par celle de<br />

l’Esprit qui suscite la réponse de foi par son action au fond de l’âme.<br />

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Encore faut-il que la sollicite de se réveiller, dans ce fond de notre être où si Dieu cessait de nous<br />

être plus intime que nous ne le sommes à nous-mêmes nous cesserions d’être tout simplement,<br />

l’Esprit qui est comme le souffle de sa propre vie. C’est dans la mesure où nous commençons à<br />

céder à sa pulsion, si discrète, si voilée, mais si exactement sympathique, compréhensive de la<br />

misère où nous sommes jetés, que nous-mêmes nous récupérons quelque chose de cette sympathie<br />

réciproque sans laquelle nous ne saurions rien comprendre de ces signes que la Parole divine,<br />

la voix de l’amour divin contristé multiplie dans le monde où nous nous sommes perdus en<br />

voulant le conquérir.<br />

Le Consolateur, 359<br />

Cette foi, ainsi suscitée, ne s’arrête pas en elle-même, mais suscite, au contraire, le désir de progresser<br />

dans cet abandon vers la reconnaissance de celui qui l’a suscitée dans l’âme en se prolongeant dans<br />

l’espérance manifestée dans la prière.<br />

C’est-à-dire que sa prière, la prière de la foi, dans laquelle, par laquelle cette foi se prolonge en<br />

espérance, ne serait être qu’un abandon progressant<br />

Le Consolateur, 360<br />

Ainsi, cette pression de l’Esprit la pousse de l’intérieur à s’abandonner à la Parole qui, de l’extérieur,<br />

dépasse la foi, et l’invite à un abandon toujours plus parfait, portant à un détachement de soi-même<br />

toujours plus radical.<br />

Ainsi, dans la mesure où l’Esprit répandra effectivement l’amour de Dieu, cet amour divin dans<br />

nos cœurs, nous arriverons vraiment à une expérience, seulement encore commençante, mais<br />

déjà bien réelle, de l’union avec Dieu, de l’adhésion à la Parole où il s’exprime lui-même en<br />

nous exprimant son dessein sur nous, qui est de nous adopter en son Fils, si bien que ce ne soit<br />

plus nous qui vivions, mais ce Fils en nous. C’est par là et pour autant que nous approchons ce<br />

que Guillaume de <strong>Saint</strong>-Thierry appelait l’unité de l’Esprit, cette unité de nous avec Dieu dans<br />

le Christ, et de Dieu avec nous en Lui, où l’Esprit lui-même se révèle finalement comme l’unité<br />

même de Dieu, l’unité par laquelle, en laquelle le Père et le Fils sont un dans la récapitulation<br />

de toute la Trinité dans le Père par l’Esprit où elle s’achève, comme tout entière elle était et<br />

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demeure une fondamentalement dans l’unicité, dans la monarchie du Père « de qui procède toute<br />

paternité, dans le ciel comme sur la terre.<br />

Le Consolateur, 361<br />

Dans cette formule, la vision de Bouyer sur la vie trinitaire est parfaitement expliquée dans le contexte<br />

de la vie de grâce qui s’exprime suprêmement dans la mystique. Il ne fait pas de doute, ici, qu’elle découle<br />

tout simplement de l’analyse du progrès spirituel suscité par les vertus théologales. Bouyer montre<br />

comment elles ne sont<br />

que trois moments organiquement liés du développement en nous de la troisième, qui seule<br />

subsistera dans l’éternité<br />

Le Consolateur, 361.<br />

De fait, la charité n’est autre que l’entrée de notre être, par toute sa liberté et par tout son agir, dans le<br />

partage de la vie divine, par la plénitude du don de l’Esprit dans lequel Dieu se donne comme agapè. Cet<br />

amour rend l’homme peu à peu connaturel à l’objet unique et total de la foi et de l’espérance. C’est ce<br />

qui peut s’appeler la gnose, ou scientia, dans laquelle toutes les activités naturelles étant, par la foi et<br />

l’espérance, pénétrées par la charité, elles se retrouvent dans une relation d’authentique connaissance<br />

avec Dieu.<br />

Mais, chez les âmes qui se livrent à Dieu, à l’Esprit qui les meut, à l’amour qui les envahit, avec<br />

une générosité particulière, il semble qu’il arrive, dès ici-bas, d’après le témoignage des saints,<br />

un moment où l’union au Fils, l’unité de l’Esprit, sans être encore totale, entre cependant dans<br />

une phase de véritable consommation. Alors, c’est une liberté nouvelle qui est la nôtre : comme<br />

un transfert de notre vie dans celle de la Trinité, fluant du Père vers le Fils et remontant au Père,<br />

avec le Fils, par l’Esprit, où nous sommes consciemment emportés. C’est ainsi que nous passons<br />

aux états qu’on appelle plus proprement mystiques, où le mystère qui est l’objet de notre foi, non<br />

seulement nous domine, mais nous enlève.<br />

Le Consolateur, 363<br />

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Nous avons ici la définition claire de ce que Bouyer appelle la mystique ; elle permet de comprendre<br />

pourquoi il considère qu’elle soit si fondamentale pour fonder la dogmatique. Il ne peut y avoir de source<br />

plus authentiquement orthodoxe dans la mesure où cette expérience spirituelle est bien le fruit de l’action<br />

de la Parole et de l’Esprit, en droite ligne avec la révélation biblique.<br />

Dans Le sens de la vie monastique, nous trouvons, à la fin de la partie théorique, une magnifique<br />

illustration de la façon que Bouyer a de percevoir la vie spirituelle comme lieu de la révélation trinitaire.<br />

En voici les quelques citations commentées.<br />

In Spiritu<br />

La vie dans l’Esprit est<br />

la respiration d’une atmosphère nouvelle… Son intelligence (du moine) est désormais remplie de<br />

la propre connaissance de Dieu et son cœur aime ce que Dieu aime, du propre amour dont il<br />

aime.<br />

Le sens de la vie monastique, 124.125<br />

Le don de l’Esprit permet à l’homme spirituel de comprendre le monde non plus comme séparé de Dieu,<br />

mais bien comme le monde de la Sagesse divine. Dans ce monde, la fracture du péché est dépassée dans<br />

la mesure où il est cette réalité eschatologique du Règne de Dieu, où les libertés sont libérées. Le moine<br />

ne perçoit plus le monde à travers le voile du monde réel, mais dans la contemplation où cette réalité, qui<br />

semble autre, lui apparaît comme le monde ayant retrouvé son sens. Or cette connaissance se révèle à<br />

lui, car l’Esprit lui fait vivre une vie nouvelle, la vie de l’amour-agapè que seul l’Esprit peut donner, car<br />

il est<br />

l’âme de cette Sagesse qui était cachée en Dieu de toute éternité et dont l’Église constitue la<br />

révélation multiforme… Et l’αγαπη est précisément l’amour sacrificiel, l’amour qui réalise<br />

l’unité entre Dieu et nous, parce qu’il est proprement divin : amour créateur et rédempteur… En<br />

Dieu, l’Esprit est exactement ce Don, en qui le fond de la vie divine, de l’être divin, se découvre,<br />

comme tout autre que l’être figé de la créature arrêtée sur elle-même.<br />

Le sens de la vie monastique, 127-128<br />

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C’est la révélation du Mystère du Christ et de sa croix.<br />

… l’abîme divin qu’est l’αγαπη et que l’Esprit seul peut sonder. C’est la Croix remplissant le<br />

monde, consommant son histoire et la précipitant du temps décomposé du péché dans l’éternel<br />

présent de la rédemption.<br />

Le sens de la vie monastique, 129<br />

La vie spirituelle apparait comme la révélation de la pensée de Dieu sur l’homme et le cosmos.<br />

Avoir l’Esprit en soi, c’est, tout en restant personnellement distinct du Christ, ne plus exister<br />

pourtant en dehors de Lui… nous coïncidons enfin avec l’idée que Dieu avait sur nous, telle<br />

qu’elle est en lui-même.<br />

Le sens de la vie monastique, 133<br />

Cette assimilation ne se réalise que dans la mesure où nous avons en nous l’Esprit saint, Esprit<br />

du Père, Esprit du Fils, par qui le Père et le Fils sont un dans leur distinction même… le moine<br />

parfait, c’est-à-dire le moine devenu dans toute la force du terme « l’homme de l’Esprit » est<br />

donc bien l’homme eschatologique, l’homme des derniers temps, en qui l’éternité promise à<br />

l’homme se trouve présagée, inaugurée dès ici-bas.<br />

Le sens de la vie monastique, 134<br />

L’Esprit est le lien vivant de l’appartenance de l’homme à la <strong>Saint</strong>e Trinité.<br />

la vie de la <strong>Saint</strong>e Trinité a comme son âme dans la personne de l’Esprit, parce que l’Esprit, en<br />

un sens encore bien plus profond que celui où nous l’avons pris jusqu’ici, est le Don par<br />

excellence, cependant que la vie trinitaire est toute réciprocité dans le don mutuel.<br />

Le sens de la vie monastique, 135<br />

Car le propre de la vie divine, tel qu’elle est vécue dans la Trinité, par la Trinité elle-même, c’est<br />

d’être ouverture et don de soi. Et dans la Trinité, le propre de l’Esprit c’est d’être le lien de cette<br />

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union, cette unité sui generis de l’être divin où l’on est pleinement soi-même qu’en étant relation<br />

aimante. Ce qu’il est dans la Trinité, il le demeure en nous, et c’est ainsi qu’il fait, de nos<br />

personnes créées elles aussi, que nous soyons pleinement créés en n’étant plus que référence<br />

aimante au Père, par le Fils dans le <strong>Saint</strong>-Esprit. […] Il est le don de l’amour du Père par lequel<br />

nous l’aimons lui-même dans le Fils, par lequel nous devenons pleinement nous-mêmes en<br />

devenant fils, c’est-à-dire en retournant librement à notre source, à la source, le Père.<br />

Le sens de la vie monastique, 138-139<br />

Per Filium<br />

La vie chrétienne est une imitation du Christ et il ne s’agit pas d’une imitation extérieure qui se transforme<br />

bien souvent en une caricature, mais d’une imitation réelle,<br />

celle de l’être qui procède effectivement de celui qu’il imite, au lieu de s’être ajusté à lui<br />

artificiellement.<br />

Le sens de la vie monastique, 142<br />

Bouyer note que la théologie paulinienne du Second Adam suppose que l’homme devient, par le baptême,<br />

un organe du corps de ce dernier par notre récapitulation en sa personne. C’est ainsi qu’il faut comprendre<br />

la théologie du Corps du Christ et celle du Mystère de l’Apôtre des gentils. Il n’y a pas deux corps du<br />

Christ, l’un, physique, présent dans le pain eucharistique, et l’autre, mystique, identifié à l’Église.<br />

Il n’y a qu’un corps du Christ, son humanité ressuscitée.<br />

Le sens de la vie monastique, 149<br />

Le mystère se révèle être le dessein éternel de récapituler toute chose en Christ par la croix par<br />

l’association sacramentelle et réelle de l’homme à la mort et à la résurrection de Jésus. L’insertion de<br />

l’homme en Dieu dans le Corps du Christ ne se fait plus seulement par sa participation à la vie du Christ<br />

par l’Esprit, mais par notre insertion dans la personne du Fils, la plénitude de l’aimable et de l’aimé,<br />

répondant parfaitement à la plénitude de l’amour paternel (Le sens de la vie monastique, 153), en qui<br />

nous sommes dits par le Père. Le monde créé par lui n’ajoute rien de plus aimable en Lui<br />

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car il n’est pas seulement ce tout infini que suppose l’idée d’un monde éternel et divin. À vrai<br />

dire, ce monde, il l’embrasse en lui-même.<br />

Le sens de la vie monastique, 154<br />

Bouyer explique que l’incorporation au Corps du Christ n’implique pas l’abolition du moi, mais que c’en<br />

est, à l’inverse, l’accomplissement.<br />

La mort même du moi, elle conduit à la libération et à la floraison définitive de la personne : de<br />

nos personnes, et de la création tout entière comme de la personne ultime dont l’éclosion finale<br />

doit fournir, au contraire, son sens à l’histoire.<br />

Le sens de la vie monastique, 156<br />

Le retour de l’humanité au Christ dans l’Église signifie, à cette lumière, non une fin et une<br />

cessation de l’être créé, de l’être distinct, mais un achèvement, une perfection qui l’éternise. À<br />

l’être limité, clos, se substitue pour nous un être vraiment à l’image de Dieu, parce qu’à notre<br />

vie se substitue une vie comme celle de Dieu, qui est donation mutuelle, et, en quelque manière,<br />

tout comme celle des personnes de la Trinité, relation subsistante. Dans l’être créé qui a renoncé<br />

à la néfaste autonomie du péché, c’est la personnalité véritable qui, loin de s’abîmer, ne fait<br />

qu’apparaître au moment où se consomme l’union avec le Christ. Chaque âme devient enfant de<br />

Dieu, portant vraiment chacune son image, et l’humanité entière devient Fille de Dieu dans le<br />

Fils.<br />

Le sens de la vie monastique, 159<br />

C’est donc en cessant de se vouloir pour soi-même que l’homme trouve enfin sa véritable réalisation.<br />

L’Église-Épouse n’est pas une personnalité collective qui résulterait de la fusion des personnes qui la<br />

composent, au même titre que la Trinité n’est pas la fusion des trois personnes. Être chacun dans le Christ<br />

signifie donc être chacun dans l’Église dans une unité où chacun existe parce qu’uni à l’autre. C’est dans<br />

la réponse de chaque âme au Christ que l’Église se crée, mais c’est aussi elle qui permet que chaque âme<br />

réponde au Christ et vive pour lui. Toute cette dynamique conjointe de l’Esprit et du Fils, entre eux et à<br />

l’égard de l’âme, a pour finalité la reconnaissance de Dieu comme Père.<br />

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« L’Esprit et l’Épouse disent : Viens » - La dimension eschatologique de la vie chrétienne<br />

Session de travail à l’abbaye de <strong>Saint</strong>-<strong>Wandrille</strong> les 14-16 mai 2022<br />

Ad Patrem<br />

Pour Bouyer autant la création est une diffusion de l’agapè paternelle, autant la rédemption est une<br />

redécouverte, une reconnaissance de cette paternité éternellement présente en Dieu le Père. Bouyer le<br />

présente comme la source, la personne fondamentale de qui tout procède et à qui tout retourne aussi bien<br />

sur le plan de la vie divine que sur le plan de l’œuvre unique de création-salut.<br />

Ce qui se passe dans le monde n’est que l’image et comme la projection de ce qui se passe en<br />

Dieu<br />

Le sens de la vie monastique, 166<br />

Bouyer présente sa cosmologie comme une pulsation de l’univers, aussi bien sensible qu’invisible, dans<br />

le flux et le reflux d’une louange perpétuelle au rythme de la pulsation de la vie divine. Dans leur<br />

rébellion, les anges avaient tenté d’arrêter ce flux pour l’immobiliser à leur service. Une première<br />

tentative de ramener l’univers sensible à cette pulsation éternelle a consisté dans la création, à partir de<br />

la matière, de l’homme lui-même, animé de la ruah divine. Le péché d’Adam a mis en échec cette<br />

tentative, mais est alors intervenue l’incarnation pour libérer l’homme, esprit né de la chair, tombé dans<br />

les séductions sataniques. Comme le Père génère le Fils de toute éternité, il l’envoie dans le monde pour<br />

rassembler l’humanité déchue. Comme l’Esprit se donne en tant qu’union du Père et du Fils, il est, lui<br />

aussi, envoyé pour que cette œuvre du Fils se complète dans l’union avec Lui par le retour au Père.<br />

Toute vie, toute lumière n’est donc que la lumière de cette gloire personnelle du Père qu’est son<br />

Fils et la vie de cet Amour personnel du Père et du Fils qu’est l’Esprit<br />

Le sens de la vie monastique, 169<br />

Le christianisme n’est pas un jésuanisme, car en Christ, que nous adorons et dont l’humanité est l’objet<br />

de notre amour, c’est le Père que nous visons.<br />

« Adorer le Père », tel est le sens dernier de ce culte en Esprit et en Vérité que celui qui est la<br />

Vérité même de Dieu est venu établir sur la terre<br />

Le sens de la vie monastique, 170<br />

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« L’Esprit et l’Épouse disent : Viens » - La dimension eschatologique de la vie chrétienne<br />

Session de travail à l’abbaye de <strong>Saint</strong>-<strong>Wandrille</strong> les 14-16 mai 2022<br />

Quand nous disons que Dieu est Père, nous sommes trop enclins à penser seulement qu’il est<br />

grand-père. C’est-à-dire que nous ne voulons retenir de lui que la bonté, croyant agrandir celleci<br />

en la vidant de toute exigence. Mais, déjà au plan humain, le véritable amour, l’amour vraiment<br />

viril et créateur, ce n’est pas celui qui consent à tout, mais bien celui qui exige autant qu’il donne.<br />

C’est l’amour du père parce qu’il élève, et non celui du grand-père, qui ne fait que gâter.<br />

Le sens de la vie monastique, 174<br />

Là est proprement le mystère. Il consiste dans l’identification parfaite, que nous ne pouvons<br />

comprendre, mais qu’il faut croire avant de la contempler éternellement au sein de la gloire<br />

divine, entre l’Absolu et l’Amour. La Réalité qui dépasse toute qualification, et la générosité sans<br />

borne de l’Αγαπη, laquelle en vient à nous prendre nous-mêmes, notre néant, pour objet, dans le<br />

Christ : adorer Dieu comme Père c’est découvrir dans une vivante intuition que ce ne sont pas<br />

deux choses, mais une même chose, ou plutôt quelqu’un, Yahvé, le Dieu vivant, le Père du Christ,<br />

notre Père ! On n’a saisi le centre et le nœud vital de la foi que lorsqu’on a saisi cela. Car, pas<br />

plus qu’on n’a compris quelque chose à Dieu aussi longtemps qu’on n’a pas compris qu’il est<br />

amour, on n’a rien compris à l’amour divin que nous révèle l’évangile aussi longtemps qu’on<br />

n’a pas perçu, dans le clair-obscur de la foi, que cet amour est un avec la grandeur, la pureté, la<br />

sainteté terrible de Yahvé. Et cela, c’est précisément la révélation du Père : l’Absolu vivifié par<br />

l’Amour, l’Amour magnifié par l’Absolu.<br />

Le sens de la vie monastique, 172-173<br />

L’amour répandu dans nos cœurs n’est donc pas un amour qui abaisse le Père. C’est au contraire un<br />

amour qui nous élève.<br />

On perçoit bien à la lumière de ces textes combien Bouyer considère l’expérience chrétienne dans sa<br />

réalité, son historicité tant sur le plan personnel que celui de l’humanité et du cosmos, comme la source<br />

de toute pensée théologique, pensée qui ne trouve sa raison d’être que dans son retour vers ce qui est<br />

essentiel, la vie chrétienne justement.<br />

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Session de travail à l’abbaye de <strong>Saint</strong>-<strong>Wandrille</strong> les 14-16 mai 2022<br />

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