Saint-Wandrille 3 - B
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« L’Esprit et l’Épouse disent : Viens » La dimension eschatologique de la vie chrétienne<br />
Session de travail à l’abbaye de <strong>Saint</strong>-<strong>Wandrille</strong> les 14-16 mai 2022<br />
BERTRAND LESOING<br />
MARIE ET LE MOINE, FIGURES DU CHRÉTIEN ACCOMPLI<br />
Permettez-moi de commencer cette intervention sur Louis Bouyer par quelques lignes de son<br />
grand ami Hans Urs von Balthasar, extraites de Herrlichkeit, sur la notion de figure (Gestalt).<br />
On notera au passage que le titre du premier volume de la nouvelle traduction française (ou<br />
reprise de traduction) de Herrlichkeit réintroduit très heureusement cette notion de figure. La<br />
gloire et la croix. I Apparition est devenu Gloire. Une esthétique théologique. Voir la figure<br />
L’être chrétien est figure […]. L’image de l’existence est irradiée par l’archétype qu’est le Christ<br />
et travaillée par le libre pouvoir de l’Esprit créateur, avec la supériorité de celui qui n’a pas<br />
besoin, pour atteindre son but surnaturel, de détruire quoi que ce soit de naturel. C’est pourquoi<br />
aussi il est clair que le chrétien ne remplit sa mission – de tout temps et spécialement dans le<br />
nôtre – que s’il devient vraiment cette figure voulue et fondée par le Christ, dans laquelle<br />
l’extérieur exprime et reflète, d’une manière digne de foi pour le monde, un intérieur, tandis que<br />
celui-ci, par la manifestation extérieure, est prouvé et justifié dans sa vérité, et rendu digne<br />
d’amour dans sa beauté rayonnante. La figure réussie du chrétien est ce qu’il peut y avoir de<br />
plus beau dans le domaine humain ; le simple chrétien le sait bien, lui qui aime ses saints, et les<br />
aime justement parce que l’image rayonnante de leur vie est si aimable et attirante […]. C’est à<br />
partir de là qu’il faut envisager le degré suprême : la figure de la révélation divine dans l’histoire<br />
du salut, avec le Christ comme principe et comme fin 1 .<br />
Ces lignes de Balthasar permettent probablement d’éclairer la démarche théologique de Louis<br />
Bouyer. On ne trouvera pas chez l’oratorien de développement sur cette notion de figure. Il est<br />
clair toutefois que ces grandes figures chrétiennes, ces figures de sainteté jalonnent l’ensemble<br />
de son œuvre, depuis sa Vita Antonii, La vie de saint Antoine. Essai sur la spiritualité du<br />
monachisme primitif, un ouvrage publié en 1950, aux éditions de Fontenelle, mais qui est la<br />
reprise d’un travail plus ancien, sa thèse de doctorat soutenue à l’Institut Catholique de Paris,<br />
jusqu’à son avant dernier écrit, Figures mystiques féminines publié en 1989. Si elle n’a pas<br />
l’ampleur de celle de Balthasar, l’œuvre de Bouyer permet de croiser bien des figures : Antoine,<br />
le père des moines, Guillaume de saint Thierry, Hadewijch d’Anvers, Philippe Néri, Thomas<br />
1<br />
H.U. VON BALTHASAR, Gloire. Une esthétique théologique. Voir la figure, Johannes Verlag, p. 26-27.<br />
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« L’Esprit et l’Épouse disent : Viens » La dimension eschatologique de la vie chrétienne<br />
Session de travail à l’abbaye de <strong>Saint</strong>-<strong>Wandrille</strong> les 14-16 mai 2022<br />
More, Newman ou encore sainte Thérèse de l’Enfant Jésus. De toutes ces figures, féminines<br />
comme masculines, on peut dire d’elles ce que Bouyer disait à propos des figures mystiques<br />
féminines de l’époque moderne : « C’est spécialement leur lignée qui a ramené les chrétiens<br />
modernes de spéculations en l’air à la réalité de l’expérience chrétienne, dans sa pureté<br />
inséparable de sa fécondité 2 . »<br />
Parmi ces figures, deux rayonnent d’un éclat particulier : la figure de Marie et la figure du<br />
moine. Il semblerait qu’il y ait quelque artifice à rapprocher ainsi ces deux figures aussi<br />
différentes. D’un côté, une femme, qui tient une place unique dans l’histoire du salut et assume<br />
pour l’ensemble de l’humanité rachetée, une maternité de grâce ; de l’autre une forme de vie<br />
embrassée par des milliers d’hommes et de femmes qui ont fait de la sequela Chrsiti le tout de<br />
leur vie.<br />
En Marie, comme dans la figure du moine, nous contemplons, avec des accents différents, une<br />
anticipation de la vie à venir. Dans cette course vers la pleine consommation des noces, ils ne<br />
sont évidemment pas parvenus au même point, mais ils sont sur la même route, qui est aussi<br />
celle de l’humanité tout entière. L’une et l’autre sont en quelque sorte les premiers de cordées,<br />
ils sont ceux qui se sont laissé totalement saisir par l’appel de Dieu. Paraphrasant ce qu’écrit la<br />
constitution Lumen Gentium à propos du rapport entre sacerdoce commun des fidèles et<br />
sacerdoce ministériel qui diffèrent d’essence et non seulement de degré « essentia et non gradu<br />
tantum », on pourrait dire que Marie, le moine et l’ensemble des fidèles chrétiens diffèrent, eux,<br />
« gradu tantum et non essentia ».<br />
Repartir de la fin<br />
L’un des accents de l’œuvre théologique de Louis Bouyer – cela a été maintes fois souligné, et<br />
à juste titre – est l’orientation eschatologique de toute sa théologie. Il suffit, pour s’en<br />
convaincre, de relire les « finales » – qui n’en sont pas – des ouvrages de la double trilogie qui<br />
tous s’ouvrent sur ce mystère eschatologique, de la plénitude, des noces, de l’agneau.<br />
Le trône de la Sagesse :<br />
Si le mot de Pascal est vrai, si le Christ, même ressuscité, monté au ciel, reste « en agonie jusqu’à<br />
la fin du monde » pour les pécheurs, sa Mère, unie à sa gloire, ne reste-t-elle pas dans les<br />
2<br />
L. BOUYER, Figures mystiques féminines, Le Cerf, p. 12.<br />
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Session de travail à l’abbaye de <strong>Saint</strong>-<strong>Wandrille</strong> les 14-16 mai 2022<br />
douleurs de l’enfantement, jusqu’à ce que les noces de l’Agneau soient consommées, le dernier<br />
élu étant né de la Croix à la gloire ?<br />
L’auteur achève ensuite son ouvrage par les versets de l’Ap qui servent de fil conducteur à notre<br />
session :<br />
« Et l’Esprit et l’Épouse disent : Viens ! Que celui qui écoute dise : Viens ! Et que l’homme<br />
assoiffé s’approche, que l’homme de désir reçoive l’eau de la vie gratuitement. »<br />
Le Fils éternel :<br />
À Celui qui est assis sur le trône et à l’agneau immolé prédestiné avant la création du monde, la<br />
bénédiction, l’honneur, la gloire et la puissance aux siècles des siècles. Amen.<br />
Le Consolateur :<br />
Dans l’eucharistie, par laquelle toute la création, toute l’histoire du salut remonte, dans le Fils,<br />
avec le Fils, en action de grâce, en reconnaissance vers le Père reconnaissance de cet amour qui<br />
nous a connus et aimés dès avant la création du monde dans l’unique Bien-aimé, c’est ce que<br />
l’Esprit <strong>Saint</strong> accomplit en Dieu de toute éternité qui s’accomplit, qu’il accomplit en nous, en<br />
précipitant le temps de notre histoire vers les cataractes éternelles du retour à sa source de tout<br />
l’amour qui fait la vie même de Dieu, Père, Fils et <strong>Saint</strong>-Esprit, trinité consubstantielle et<br />
indivisible.<br />
Cosmos s’achève sur l’attente de l’éternel Sabbat :<br />
Puissions-nous, dans cette attente, à la clarté vespérale de la foi, reconnaître déjà, dans<br />
l’expérience de l’amour versé en nos cœurs par l’Esprit qui nous a été donné, la lumière sans<br />
soir du jour éternel, pour nous préparer à la nuit qui viendra bientôt, mais où nous attire<br />
l’espérance.<br />
Et se conclut par une prière doxologique :<br />
Lumière joyeuse de la sainte gloire du Père éternel : céleste, saint et bienheureux Jésus-Christ,<br />
arrivés au couchant du soleil et contemplant la lumière du soir, nous te chantons, ô Dieu, Père,<br />
Fils et <strong>Saint</strong>-Esprit. Tu es digne en tous les temps d’être chanté par des voix saintes, ô Fils de<br />
Dieu qui donnes la vie, aussi le monde te glorifie.<br />
Ces ouvertures manifestent à la fois le caractère scripturaire et l’orientation profondément<br />
liturgique de toute la théologie de Louis Bouyer.<br />
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« L’Esprit et l’Épouse disent : Viens » La dimension eschatologique de la vie chrétienne<br />
Session de travail à l’abbaye de <strong>Saint</strong>-<strong>Wandrille</strong> les 14-16 mai 2022<br />
Mais au fond, qui cherche à percer un peu plus ce mystère des noces vers lequel converge<br />
l’ensemble de son œuvre risque finalement d’être déçu. C’est là tout le paradoxe de Bouyer :<br />
une orientation profondément eschatologique de toute son œuvre et un sentiment<br />
d’inachèvement. Paradoxe qui au fond n’est qu’apparent. L’auteur lui-même s’en explique dans<br />
Le métier de théologien à propos de sa double trilogie (p. 215) :<br />
Se dégage finalement de l’ensemble, non pas une vision unilinéaire et logique – ce qui est<br />
absolument impossible – ni même une perspective véritablement fondamentale par rapport à<br />
toutes les autres, que seul Dieu pourrait avoir, mais une entrevision de la richesse et de la vérité<br />
du mystère chrétien qui doit nous acheminer vers cette vision de Dieu qui dépassera toute<br />
intellection discursive dans la vie qu’il nous communiquera.<br />
À l’encontre de tout esprit de système, la démarche théologique, d’après Louis Bouyer, ne peut<br />
aboutir qu’à une entrevision du mystère. Dieu n’est pas un être abstrait, Celui que nul ne peut<br />
voir sans mourir se donne déjà à voir à travers un certain nombre de créatures qu’il a attirées à<br />
lui.<br />
Ce qui est au point de départ de la vision que j’ai essayé de d’encourager, comme beaucoup<br />
d’autres avec moi et avant moi, c’est la conviction que la vérité de la foi chrétienne est une vérité<br />
de vie et que cette vérité ne meut être conservée dans son authenticité que là où cette vie d’union<br />
à Dieu, cette vie dans l’amour de Dieu, se développe 3 .<br />
Nous sommes là au cœur de ce que Louis Bouyer, à la suite de son ami Clément Lialine, moine<br />
de Chevetogne, nomme l’« Humanisme eschatologique ».<br />
Marie<br />
Marie est le modèle de l’homme, la première de cordée, celle qui tire toute l’humanité. En ce<br />
sens, Le Trône de la Sagesse représente bien « une anthropologie surnaturelle : la théologie de<br />
l’homme et de sa destinée devant Dieu » (p. 11). En Marie, nous pouvons « découvrir en elle,<br />
et en elle seule, tout ce que la grâce pouvait faire de la créature, de l’humanité, en la laissant<br />
pourtant à son ordre créé » (p. 10).<br />
Louis Bouyer y insiste : ce qu’une certaine théologie baroque avait appelé les gloires ou<br />
privilèges de Marie – contribuant ainsi à la couper de l’humanité – n’est que le plein<br />
3<br />
L. BOUYER, Le métier de théologien, Ad Solem, p. 149.<br />
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accomplissement de la vocation commune de cette humanité. Ces privilèges, en particulier ceux<br />
qui sont le plus soulignés, la maternité virginale et l’Immaculée Conception, sont au fond la<br />
manifestation la plus excellente de notre vocation humaine.<br />
À propos de la maternité virginale :<br />
Bouyer y revient dans les chapitres IV (La Vierge Mère), V (Mariage et virginité à la lumière<br />
de la maternité virginale : maternité virginale de Marie éclaire la dimension eschatologique du<br />
mariage et de la virginité consacrée) VI (La maternité virginale, fécondité de l’agapè dans la<br />
crucifixion de l’Eros) et VIII (L’Incarnation et Marie Mère de Dieu).<br />
Dans la maternité virginale, nous découvrons les deux pôles du mystère marial : la virginité et<br />
la maternité divine. Nous découvrons surtout jusqu’où peut aller l’œuvre de la grâce. Ainsi, la<br />
maternité divine est l’expression et l’aboutissement de la condescendance divine (sugkataasis),<br />
de cette kénose, cet insondable anéantissement de lui-même que Dieu a consenti dans son Fils<br />
pour nous faire tous fils en lui : « Marie est mystère de la grâce : le mystère du don de Dieu,<br />
don gratuit, don d’une générosité sans borne, où Dieu nous donne non seulement tout ce qu’il<br />
a, mais ce qu’il est : sa vie même pour qu’elle soit la nôtre 4 . »<br />
Sa maternité de grâce à l’égard de toute l’humanité n’est finalement que le rayonnement de<br />
cette maternité divine, elle-même expression de sa parfaite livraison entre les mains du Père :<br />
« Marie est Mère précisément par la plénitude d’une virginité consacrée dans l’humilité de la<br />
foi. Cependant, elle est mère d’une telle plénitude aussi qu’enfantant le Fils même du Père, c’est<br />
toute l’humanité qu’elle enfantera enfin à la vie filiale et sponsale, à la vie de fille dans le Fils<br />
unique 5 . »<br />
À propos de l’Immaculée Conception :<br />
Il s’agit de porter un autre regard sur Marie qui « permet de replacer Marie dans l’histoire<br />
humaine pour discerner la relation entre toute l’histoire sacrée de l’humanité et son histoire<br />
personnelle 6 ». L’expression est intéressante : Marie en sa destinée personnelle représente<br />
comme un miroir pour l’ensemble de l’humanité.<br />
4<br />
L. BOUYER, Le Trône de la Sagesse, Le Cerf, p. 194.<br />
5<br />
Ibid., p. 215.<br />
6<br />
Ibid., p. 151.<br />
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Louis Bouyer commence par rattacher l’Immaculée Conception à toutes les grâces de l’Ancien<br />
Testament. L’Immaculée Conception « n’est que » le plein achèvement, la floraison suprême<br />
des grâces reçues au sein du peuple élu pour préparer la venue du Sauveur.<br />
Simplement, dans le cas de Marie, la grâce divine qui cherchait l’humanité depuis la chute, et<br />
qui avait déjà sanctifié tant de justes de l’Ancienne Alliance, et certains déjà, comme Jérémie<br />
ou le Baptiste, dès le sein de leur mère, s’est manifestée avec une promptitude et une plénitude<br />
inégalée.<br />
Après avoir rattaché l’Immaculée Conception à l’AT, il la relie aux perspectives ultimes du<br />
Nouveau (p. 187s) :<br />
La Vierge immaculée, si elle est la suprême réalisation de l’Ancienne Alliance est par le fait<br />
même la première anticipation des réalités ultimes de la Nouvelle. Marie nous apparaît,<br />
immaculée, au terme d’un processus où une collectivité corrompue s’est fractionnée sous la<br />
pression de la grâce et, à la faveur de cette rupture, décantée, épurée, pour aboutir à un être<br />
individuel intact. Mais elle est aussi ua principe d’un autre processus : de réintégration des<br />
éléments épars de la masse souillée, qui arriveront finalement à se rejoindre et à se recomposer<br />
dans une collectivité nouvelle, pure tout entière de la pureté que Marie présentait seule à<br />
l’origine.<br />
Terme du peuple de Dieu sous l’Ancienne Alliance, Marie est également au principe du peuple<br />
de Dieu, sous l’économie définitive de la Nouvelle et éternelle Alliance. Sous ce double aspect,<br />
elle annonce, préfigure, réalise à l’avance, dans un individu incomparable, toute la sainteté qui<br />
sera réalisée eschatologiquement par l’Église parvenue à sa propre perfection. La « Vierge sans<br />
tache ni ride » qui doit être présentée au Christ à la fin des temps, c’est l’Église. Mais Marie à<br />
l’origine des temps nouveaux, est déjà cette vierge sans tache ni ride.<br />
Un peu plus loin, Louis Bouyer, glosant le texte de l’Apocalypse, contemple Marie introduite<br />
dans le sanctuaire (p. 194), « la créature humaine, non seulement sauvée, non seulement<br />
purifiée, non seulement glorifiée, mais faite fille de Dieu dans le Fils unique »<br />
Le moine<br />
Le sens de la vie monastique est probablement l’un des maîtres livres de Louis Bouyer,<br />
contenant certaines de ses affirmations les plus contestables et fragiles comme certaines de ses<br />
meilleures fulgurances, la frontière entre les unes et les autres étant souvent ténue. Il ne faut pas<br />
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« L’Esprit et l’Épouse disent : Viens » La dimension eschatologique de la vie chrétienne<br />
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s’arrêter à la platitude du plan de la table des matières, avec sa division entre théorie et pratique<br />
pour d’emblée se plonger dans les pages de l’ouvrage.<br />
Fait assez rare, qu’on retrouve néanmoins dans Le Trône de la Sagesse, Louis Bouyer expose,<br />
dès la préface, la thèse qu’il va défendre tout au long de son ouvrage : Le sens de la vie<br />
monastique n’est pas traité réservé à petite élite ; la vocation et la vie monastiques ne sont pas<br />
une vocation et une vie à part :<br />
Le présent livre s’adresse d’abord aux moines. Il voudrait simplement leur montrer que leur<br />
vocation dans l’Église n’est pas, n’a jamais été une vocation particulière. La vocation du moine,<br />
c’est et ce n’est que la vocation du baptisé. Mais c’est la vocation du baptisé parvenue, diraisje,<br />
au maximum d’urgence… 7<br />
Comme pour Marie, on traite de la vie chrétienne, et même plus que cela, de la théologie, de<br />
l’histoire du salut, des réalités ultimes, à partir de leur retentissement dans la vie de témoins<br />
privilégiés chez qui, ce qui demeure souvent inchoatif chez beaucoup de chrétiens, tend à<br />
devenir le tout de leur existence. Louis Bouyer y revient dans Le métier de théologien :<br />
Le moine apparaît dans l’Église comme le perpétuel témoin de ce qui doit caractériser toute vie<br />
chrétienne. Il est le pilote, l’entraîneur qui ne fait que porter à son maximum d’urgence et de<br />
pureté cette vie. Il accomplit ce que l’auteur de l’Ap décrivait sous le nom de martyr, qui est le<br />
témoignage par excellence : suivre le Christ partout où il va, le suivre délibérément en acceptant<br />
consciemment sa croix pour être à même d’entrer en participation de sa résurrection, dès<br />
maintenant, et à plus forte raison dans l’éternité. D’où l’importance d’une étude de la vie<br />
monastique pour dégager, en quelque sorte, le noyau incandescent de toute vie chrétienne<br />
véritable qui laisse apercevoir dès à présent, là où la croix du Christ a été acceptée avec le<br />
maximum de générosité, toute sa fécondité 8 .<br />
Du Sens de la vie monastique, je retiendrai deux sommets.<br />
Le premier, sur lequel nous aurons à revenir lundi est la vaste fresque cosmologique et<br />
anthropologique brossée dans le chapitre II consacré à la vie angélique. Y est énoncée, la thèse<br />
grandiose, affirmée parfois de manière assez péremptoire, de l’homme comme ange de<br />
remplacement. Tout homme, ange de remplacement, n’accomplira son existence qu’en<br />
réintégrant sa place dans le chœur où tous les esprits créés offrent leur louange au Créateur.<br />
7<br />
L. BOUYER, Le sens de la vie monastique, p. 7.<br />
8<br />
L. BOUYER, Le métier de théologien, Ad Solem, p. 188-189.<br />
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Dans un tel contexte, le monastère apparaît comme la pointe avancée de l’Église qui, sur terre,<br />
indique sans cesse à l’homme sa vocation angélique : c’est pourquoi il est essentiellement un<br />
chœur d’adoration, une société liturgique.<br />
Le second sur lequel je souhaiterais m’attarder ce matin est constitué par l’ensemble des<br />
chapitres V, VI, VII In Spiritu, Per Filium, Ad Patrem. Dans l’Esprit, par le Fils, vers le Père :<br />
Bouyer procède dans l’ordre inverse aux processions et missions trinitaires. Comme toujours<br />
chez lui, le mouvement part de l’économie pour aller vers la théologie, ou du moins pour<br />
affleurer la théologie. Ces trois chapitres ne sont qu’une glose de cette doxologie. Théologie<br />
qui nait de la prière et conduit à la prière. Invocation trinitaire au cœur de l'ouvrage. Sans doute<br />
un des grands apports de Louis Bouyer à la théologie trinitaire, une entrevision de la théologie<br />
depuis l’économie. Chez lui, le primat de Dieu n’est jamais abordé dans une perspective<br />
abstraite.<br />
La tension eschatologique marque d’emblée les toutes premières lignes du chapitre V :<br />
La contemplation, la vision crépusculaire, possible dès cette vie, de la lumière thaborique, voilà<br />
comme le cœur de la vie monastique. Mais ce cœur, c’est l’Esprit divin seul qui peut le faire<br />
battre. De fait, le moine est, doit être dans l’Église le « Spirituel », le pneumatokos par<br />
excellence.<br />
On pourra noter, au passage, les développements sur cette notion – aujourd’hui parfois<br />
contestée – de la paternité spirituelle, entendue ici dans un sens très fort :<br />
Le moine accompli, pour les anciens, c’est toujours le pater pneumatikos, le Père spirituel. Il<br />
faut prendre le terme dans son sens le plus littéral, le plus fort. C’est-à-dire qu’ils sont, du moins<br />
on le croit, réellement capables d’un engendrement spirituel, d’une paternité dans cette vie de<br />
l’Esprit qui est la vraie vie chrétienne, pleine et entière. D’où le mot d’« abbé » par lequel on<br />
les désigne, tiré d’ « abbas », cad « père ». L’usage monastique primitif ne réservait pas ce titre<br />
aux supérieurs de communautés. Il en faisait l’apanage de tout moine parvenu au sommet de la<br />
vie monastique et devenu capable par là même de communiquer l’Esprit 9 .<br />
Bouyer esquisse le grand mouvement de retour vers le Père :<br />
9<br />
L. BOUYER, Le sens de la vie monastique, p. 123-124.<br />
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La grande œuvre de l’Esprit, c’est de nous transporter dans le Christ, Sagesse de Dieu. Avoir<br />
l’Esprit en soi, c’est, tout en restant personnellement distinct du Christ, ne plus exister pourtant<br />
en dehors de Lui. C’est ne plus vivre dans l’autonomie néfaste par laquelle le péché a accusé la<br />
distinction mise par la création entre nous et Dieu, au lieu que la foi devait prendre appui sur<br />
cette distinction même pour revenir à l’unité libre et féconde de l’agapè […]. L’Esprit, nous<br />
insérant au Christ, nous fait vivre et nous fait être comme Dieu nous pense éternellement en son<br />
Verbe. C’est-à-dire qu’il nous replace dans la totalité de la pensée divine sur l’humanité et le<br />
monde 10 .<br />
Ce mouvement de retour vers le Père est toujours vu à partir de sa réalisation concrète dans le<br />
moine, c’est-à-dire dans le chrétien accompli :<br />
Le moine parfait, cad le moine devenu dans toute la force du terme « l’homme de l’Esprit », est<br />
donc bien l’homme eschatologique, l’homme des derniers temps, en qui l’éternité promise à<br />
l’homme se trouve présagée, inaugurée dès ici-bas 5 (…) 11 .<br />
En lui (le moine), Dieu commence d’être tout en tous. Désormais, il échappe à la terre. Il monte<br />
de ses profondeurs obscures vers les profondeurs radieuses desquelles l’oiseau de flamme était<br />
descendu jusqu’à nous. Il ne contemple plus simplement du dehors le buisson de feu. Il brûle<br />
lui-même sans se consumer dans les lampes de l’Esprit, autour de l’agneau immolé auprès du<br />
trône 12 .<br />
Au fil de ces pages, effleure le grand mystère, duquel Bouyer ne s’approche qu’avec un grand<br />
respect, le mystère trinitaire 13 . Nous sommes très loin de l’entreprise théologique de saint<br />
Thomas, qui ouvre sa Somme de théologie par les deux massifs traités De Deo Uno et De Deo<br />
Trino.<br />
Conclusion<br />
Entre ces deux ouvrages, entre ces deux vocations, le parallèle n’a rien d’évident, et il n’est pas<br />
certain qu’il y ait effectivement parallèle. Mais il existe certainement des points de contact, et<br />
plus que des points de contact, des perspectives convergentes. Ces deux êtres habituellement<br />
10<br />
Ibid., p. 133.<br />
11<br />
Ibid., p. 134.<br />
12<br />
Ibid., p. 140.<br />
13<br />
Cf. en particulier p. 154 : « Notre monde ne sera jamais qu’une réfraction à travers le néant de quelques rais de<br />
cette splendeur infinie. »<br />
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considérés comme étant « à part » sont en réalité un miroir de ce à quoi est appelée toute<br />
l’humanité.<br />
10