15.10.2024 Vues

Mémoire HMONP

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LES ARCHITECTES

ENGAGÉS

entre passion et responsabilités

Elsa Boudhina

Ecole Nationale Supérieure d’Architecture de Paris Val de Seine

Professeur référent : Astrid Hervieu

Structure d’accueil : Play Architecture

Sous la responsabilité de Marie Fétiveau

De septembre 2020 à juillet 2021

Mémoire d’habilitation à la maîtrise d’œuvre

en son nom propre soutenu en juin 2021

1



Face à l’horizon assombri

par les conséquences de l’agir humain,

tout le monde sait peu ou prou

ce qu’il lui reste à faire

pour que demain puisse encore exister.

(Goetz, Madec, Younès, 2009, p.34)

De quoi l’architecture est-elle en charge,

de tout temps et face au monde à venir ?

« Comment engages-tu le monde ? »

serait la question pertinente à poser

à l’auteur de toute architecture.

(Goetz, Madec, Younès, 2009, p.34)


REMERCIEMENTS

Je tiens à remercier Marie Fétiveau de m’avoir fait confiance pour

intégrer son agence et de m’avoir montré qu’il est possible de produire

une architecture avec de vraies valeurs. J’ai beaucoup appris

grâce à elle, je l’admire de parvenir à concilier sa vie personnelle

et professionnelle tout en restant toujours à l’écoute malgré ses

lourdes responsabilités.

Je remercie également Madame Astrid Hervieu pour avoir pris le

temps de corriger ce mémoire, de m’avoir encouragée à écrire sur

ce sujet qui me tenait à cœur et surtout merci pour son enthousiasme

à chacune des lectures.

Pour finir, je remercie ma maman pour son soutien sans faille et ses

encouragements permanents pour l’ensemble de mes projets.


MOTS-CLÉS

postmodernisme - culture populaire - engagement - transformation

environnement - enchantement - logement social - instituer - démocratie

participative - politique - concertation - réinsérer - convergence

- souveraineté communautaire - idéologie - traditions - architecture

militante - art de vivre ensemble - réseau - responsabilité

diversité - esthétique - morale - compromis - obstination - honnêteté

éthique - diagnostic - chantier - laboratoire - expérimenter

migrations exponentielles - projet social - inclinaison humanitaire

mission cachée - recherche créative - plaisir - interlocuteurs - dialogue

- efficience - urgence - approche phénoménologique - seuil

innovation - pluralité - vecteurs - inégalités sociales - développement

durable - principes humanistes - coopération - programme

sciences sociales - sciences humaines - savant - profane - contraintes

autonomie - professionnel «inachevé» - porteur de valeurs - interrogation

- déconstruire - recomposer - discipline - ouverture pluridisciplinarité

- utilitariste - stratégique - légitimer - sincère - revendiquer

- règles du jeu - modalité - collaboration - transdisciplinaire

interdisciplinaire - volontarisme - respectable - jugement - reflet

vision du monde - histoire sociale - correspondances - manifeste

corrélation - luttes urbaines - expression collective - compétences

habitantes - esthétique populaire - public de l’architecture - enquêter

- lieux dédiés - connaissance - culture architecturale - sondage

opinion - travaux pédagogie - participation - association - implication

- langage commun - interprétation - doctrine - mobilisation

rencontre - médiation - débat - expérience - découverte - savoirs

espace domestique - action publique - évolution - faire projet

transmission - processus de production - territoires - spécificité

compétences - créativité - reconnaissance - organisation collective

interactions - enjeux - durabilité - valeurs - mutation - hybridation

communication - coordonner - commanditaires - pression - tensions

confronter - métamorphose - convictions - réappropriation - fausse

contrainte - rigidités réglementaires - besoins - intérêt général - démarche

- décision politique - enthousiasme - audace décisionnaire

sens du terrain - risques - émergence - atelier public reprendre la

main - cadre de vie - cohérence - action - partisan - enthousiasme

permis de faire ...


. Sommaire


MON PARCOURS ...................................................................................... p.9

PRESENTATION DE L’AGENCE .......................................................... p.13

INTRODUCTION ..................................................................................... p.16

I - L’ENGAGEMENT

a -

b -

c -

d -

e -

Les architectes sont-ils inaccessibles ? ............................... p.18

Une nouvelle définition de l’architecture ........................... p.20

Entre responsabilités et engagements ............................... p.22

Croire en ses valeurs ................................................................ p.25

Une architecture militante ...................................................... p.27

II - LE SENS SOCIAL

a -

b -

c -

d -

e -

Sociologie de l’architecture .................................................. p.29

La production sociale ............................................................... p.30

Ce que nous mettons en place à l’agence ........................ p.32

Avoir un langage commun ..................................................... p.35

Les obstacles .............................................................................. p.37

III - LES OUTILS

a -

b -

c -

d -

Les savoirs d’usage ................................................................... p.41

La participation citoyenne ...................................................... p.42

La dimension politique ............................................................ p.45

La mise en œuvre ..................................................................... p.46

CONCLUSION : En quête de sens ............................................... p.49

ANNEXES :

1 -

2 -

Quelques exemples ................................................................. p.52

Les missions effectuées ........................................................... p.56

RESSOURCES ...................................................................................... p.58


. Mon

Parcours

8


Avant d’intégrer l’École d’Architecture de Paris Val de Seine, j’avais

une forte sensibilité artistique qui m’a conduite vers un bac Arts

Appliqués. Dès mon entrée en école d’architecte, mon objectif

était de devenir architecte de l’urgence pour intervenir sur des sites

post-catastrophes. J’ai, depuis cette époque, la volonté de faire

bouger les lignes par le biais d’un engagement personnel vis-àvis

des inégalités sociales. J’ai effectué un stage de deux mois en

collaboration avec le Laboratoire International pour l’Habitat Populaire

à Saint-Denis. J’ai également participé à la formation des

Architectes Sans Frontières à Paris et à la formation des Architectes

de l’urgence à Montpellier.

Pendant mes études, on m’a parfois reproché d’avoir une approche

trop sociologique dans mes projets et de travailler sur des échelles

conséquentes, plus proches d’un travail d’urbaniste que d’architecte.

Nous abordons la sociologie pendant notre formation, mais

de manière assez générale, pas en lien direct avec le projet. C’est

seulement à partir de la cinquième année et grâce à mon professeur

de mémoire (Vincent Laureau) et à ma tutrice de PFE (Marie-Luce

Bassil) que j’ai eu l’occasion d’approfondir ce sujet qui me

passionne, à travers l’écriture de mon mémoire de fin d’études :

les temporalités dans l’habitat informel : le cas d’un village de pêcheurs

au Togo.

Lors de mon voyage d’études, j’ai exploré les lieux, rencontré les

habitants, les autorités, j’ai choisi un pays francophone pour faciliter

la communication, établir un contact de confiance direct avec les

personnes que j’ai rencontrées. J’ai tenté d’absorber tout ce que

j’ai pu observer et essayé d’oublier les modes d’habiter « à l’occidentale

» les pratiques du projet comme on l’entend à l’école. J’ai

cherché un nouvel axe de pensée, plus en lien avec les habitants,

le site, ses caractéristiques, et l’implication de cet ensemble dans

le processus de conception créatif et structurel. Tout en respectant

les usages, les coutumes et les traditions locales, la réflexion a

été menée en vue d’aboutir à un projet le plus réaliste possible,

tant sur l’aspect financier que dans l’appropriation et l’acceptation

nécessaires des habitants concernant les propositions urbaines et

architecturales.

9


10

Aujourd’hui, l’objectif premier de ce mémoire est de prendre le

recul nécessaire à la poursuite de mon investissement dans la

construction d’une pratique architecturale tournée vers le social.

Je souhaite ainsi disposer de plus d’outils à la compréhension du

contexte, des démarches et de la posture à adopter dans ces réalisations

afin d’en comprendre les nombreux paramètres. Mais surtout

avoir l’occasion d’approfondir sur ce sujet qui me touche, par

la consultation de divers écrits afin de connaître les points de vue

de mes pairs. J’espère partager cet enthousiasme avec vous.


11


. Présentation

de l’agence

12


En sortant de l’école, je ne savais pas quelle architecte j’allais devenir,

je ne me posais même pas la question mais ce sujet est devenu

très prégnant lors de cette année d’habilitation à la maîtrise

d’œuvre. Pendant cinq années, on nous a appris à devenir catalyseur

pour faire émerger des possibilités, et ce champ des possibles,

de mon point de vue, passe nécessairement par une plus grande

prise en compte de « l’Homme » dans l’architecture. Notre posture

d’architecte doit changer, afin de répondre aux mieux aux enjeux

contemporains. Mon père en lisant le mémoire m’a demandé : « Si

on réintroduit l’humain dans le processus de conception et de fabrication,

alors à quoi servira l’architecte ? » C’est là, tout l’enjeu de

la nouvelle génération, notre manière d’appréhender le projet doit

évoluer, ne plus faire « pour » mais « avec » l’humain.

Après l’obtention de mon Master (Mention Bien et Mention Recherche)

à l’ENSAPVS, j’ai dispensé des cours particuliers pendant

un an (cours de dessin, cours d’architecture, préparation aux

concours, etc.) puis en septembre 2020 j’ai intégré Play Architecture,

une agence située à Lorient.

Marie Fétiveau (la gérante de Play Architecture) a fait ses études à

l’ENSA Nantes, elle est partie en Erasmus à Prague puis a obtenu

son HMONP à l’ENSA Rennes. Elle a ensuite intégré une agence

spécialisée en bâtiments éducatifs à Copenhague. La sensibilité

architecturale dans ce pays comme dans les pays nordiques est

différente de la nôtre, les architectes sont plus sensibles au bienêtre

des Hommes et des enfants. Puis elle est revenue en France,

a intégré une agence pendant quelques années, mais la vision et

les valeurs des gérants ne correspondaient pas à ses convictions

personnelles et professionnelles. Par conséquent, elle a pris la décision

de créer sa propre structure.

De 2016 à 2019 les bureaux de Play Architecture étaient situés à

Vannes, après la naissance de son bébé elle a déménagé à Lorient.

Nos bureaux sont actuellement dans un espace partagé « La Colloc

» où cohabitent des dizaines d’entreprises, nous avons chacun

nos bureaux, nous partageons une cuisine, des salles de réunion et

d’autres espaces de convivialité.

13


Parmi les entreprises, il y a d’autres architectes, de petites agences

comme nous, constituées d’une ou deux personnes, cela nous permet

d’échanger sur nos projets ou parfois d’avoir un avis extérieur

sur un problème particulier.

Marie est une architecte engagée dans son travail, mais également

dans sa vie personnelle, elle est spécialisée dans les lieux éducatifs

(crèches, écoles). Elle assume des engagements citoyens : pédagogie,

sensibilisation du grand public à l’architecture et à l’influence

de l’espace sur notre bien-être. Elle mène des actions citoyennes

au sein de la Jeune Chambre Économique de Lorient. Son leitmotiv

« Un espace de qualité pour une qualité de vie meilleure ». Elle est

certifiée concepteur européen passif, elle intègre des démarches

environnementales aux projets et également une démarche participative

pour une appropriation du projet par les usagers.

Marie a proposé que nous participions à des formations telles que

« construire en terre » et nous avons travaillé sur le projet d’une

école au Kenya en collaboration bénévole avec Architectes Sans

Frontières Suède « The Human School ». C’était une belle expérience,

si les financements du projet aboutissent nous pourrions

nous rendre au Kenya pour débuter les travaux.

14


. Introduction

15


Le processus de conception devrait devenir une expérience collective,

comme le processus de construction. Mais c’est un autre sujet

que je n’aborderai pas ici car nous dévierions sur des interrogations

concernant le chantier et ce n’est pas le propos de ce mémoire. Le

chantier participatif est un vaste sujet, passionnant, que j’aurai l’occasion

de traiter de manière plus poussée à l’occasion de l’écriture

de ma thèse.

Cette sociologie des usages de l’architecture met en avant la tension

existante entre les pratiques des concepteurs et les attentes

des destinataires de leurs réalisations ; ce qui préfigure une sociologie

s’intéressant aux manières de faire et de parler d’architecture

en société. Christophe Camus parle de «constructivisme social».

L’identité de notre profession est chahutée par un contexte en perpétuelle

mutation, le monde change très vite et nous devons évoluer

avec lui. Nous constatons que le rôle de l’architecte est remis

en cause car la société est perpétuellement en quête de sens. Aujourd’hui

nous traversons une crise mondiale à la fois sur un plan

sanitaire, économique, politique et climatique, il est de notre devoir

d’architecte de nous demander quel rôle nous voulons jouer

dans la construction du monde de demain.

Le mémoire se déroule de la manière suivante, nous commencerons

par analyser la définition de l’engagement de l’architecte afin

de préciser le sujet ainsi que le sens des mots usités. Ensuite, nous

aborderons l’objet de l’architecture sociale afin d’en comprendre

le processus de conception et enfin, nous verrons de façon plus

détaillée les différents outils permettant sa mise en place.

CADRE HMONP

ARCHITECTE

ENGAGE

CONCEPTION

AMONT DE LA REALISATION

MAITRISE D’OEUVRE

RESPONSABILITES

VALEURS

ENGAGEMENT SOCIAL

TECHNIQUE

SOCIALE

ETHIQUE

SOCIETALE

ENVIRONNEMENTALE

16


I.

L’engagement

17


a - Les architectes sont-ils inaccessibles ?

Historiquement dans notre société, l’architecte bénéficiait d’un statut

important, il était respecté, mais quelques « starchitectes » ont

donné une mauvaise image de la profession (les caprices architecturaux

de Bjarke Ingels dans le film Big Time) 1 inaccessible, ou

peut-être même inutile ? Un citoyen lambda, qui ne travaille ni en

mairie ni dans le domaine de la construction et qui n’a jamais voulu

(ou pu) faire construire de maison peut, dans sa vie, ne jamais

avoir eu à faire avec un architecte. Donc ce qu’il pense des architectes

appartient au domaine de la fiction, de l’imaginaire collectif

(des architectes avec un égo surdimensionné qui veulent toujours

construire plus haut et plus grand) ou une image issue de films,

reportages, vidéos ou expositions. Jusqu’en 1968 la formation des

architectes était liée aux Beaux Arts, c’est en partie pour cette raison

que le grand public nous perçoit comme des architectes artistes.

La société perçoit l’architecture comme une chose de riche,

pire, un truc d’architecte, voire une expression du pouvoir,

quand l’architecte refuse l’idée d’architecture sans architecte.

La société dénonce le geste gratuit, mais cher, de

l’architecte, qui besogne à seulement rendre le simple service

attendu de lui. Le prétendu fossé entre la culture populaire

et la culture dite savante des architectes a été inventé

de longue date par les tenants des deux cultures. (Goetz,

Madec, Younès, 2009, p.47-48)

Les habitants ne se rendent pas forcément compte de la réelle

plus-value des architectes sur un projet, pour eux avoir recours à

un architecte sera sans doute synonyme de devoir faire des concessions

sur certaines de leurs envies, et surtout cela représente

un coût d’honoraires élevé. Sachant cela, on peut se demander

pourquoi environ 60 % de la part de la construction est réalisée en

France sans recours aux services des architectes. 2

1

ASTRUP SCHRÖDER Kaspar, Big Time - Dans la tête de Bjarke Ingels, Sonntag

films, Good Company Pictures, 2017, 93 min

2

CHAMPY Florent, La production architecturale et ses acteurs 2001, [https://

www.cairn.info/sociologie-de-l-architecture--9782707134707-page-8.htm]

18


Mais alors les questions que je me pose sont les suivantes. Qui

construit aujourd’hui ? Qui dessine les projets ? Pourquoi les architectes

en sont-ils parfois écartés ? Est-ce à l’architecte de se remettre

en question sur sa façon de travailler ou est-ce aux autres de

comprendre à quel point notre rôle est fondamental et même primordial

dans l’acte de bâtir ? Ces projets, affranchis d’architectes,

ont-ils un impact sur la qualité des constructions ? Un impact sur le

ressenti de la population qui vit l’architecture au quotidien ? Albert

Laprade nous parle de la mission cachée des architectes :

Le vrai architecte arrivera à regrouper les éléments pour

obtenir, [...] un fonctionnement meilleur, une harmonie plus

agréable, une économie substantielle. Travail dont personne

ne se doute. Confiez-lui une masure infâme, un terrain sinistre

et revenez quelques mois plus tard. Tout est métamorphosé.

On ne connaît plus rien. Le hideux est devenu

ravissant. [...] Alors qu’un imbécile n’aurait rien entrevu, se

contentant de placer des éléments les uns à côté des autres,

sans esprit. (Chesneau, 2020, p. 183)

Nous avons parlé du grand public, mais qu’en est-il des acteurs

de la construction ? Il y a quelques temps à l’agence nous avons

été contactées par un ABF (Architecte des bâtiments de France)

pour intervenir sur un petit projet qui avait été dessiné par des

ingénieurs (Bureau d’Étude) qui voulaient déposer le permis sans

avoir consulté d’architecte. Dans ce type de cas, le plus difficile

est d’intervenir alors que l’équipe qui a conçu le bâtiment ne voit

pas d’intérêt à faire appel à un architecte. Donc il est en quelque

sorte forcé de collaborer avec nous. Dans ce cas-là, notre mission

est d’améliorer le projet tout en respectant le travail qui a été réalisé

au préalable et de tout mettre en œuvre pour que le Rectorat de

l’Académie de Nantes (le client) et l’ABF soient satisfaits du résultat.

Nous avons modifié l’intégralité de ce projet de sous-station.

Nous avons ajusté les pentes de toiture, proposé une autre teinte

pour le zinc, retravaillé les EP et calepiné les percements sur la

trame du zinc. Le but est bien que chacun apporte son savoir-faire

et soit capable de collaborer, mais sans qu’aucun ne se substitue

à un autre. Et pour que cela fonctionne, nous devons adopter un

langage commun, sujet sur lequel nous reviendrons.

19


Les compétences [que les architectes] mettent en œuvre

sont de moins en moins consensuelles et de plus en plus

difficiles à faire reconnaître : les architectes les plus en vue

revendiquent comme principale source de légitimité leur

créativité, mais celle-ci ne peut pas être la base d’une identité

professionnelle partagée et d’une reconnaissance officielle.

(Chadouin, 2021, p. 156)

Est-ce cela que nous recherchons ? La reconnaissance officielle ou

bien simplement le fait que notre travail soit respecté par tous.

Dans le livre sur Jean Prouvé L’architecte des jours meilleurs , un

passage m’a vraiment surprise, car nous le savons, durant toute sa

carrière (il ne faut pas oublier que Jean Prouvé n’était pas architecte

et qu’il ne s’est jamais considéré comme tel) il a travaillé avec

des architectes. Certaines collaborations ce sont-elles mal passées

ou bien est-ce juste qu’il n’appréciait pas son frère ? (lui-même architecte),

en tout cas, le portrait qu’il dresse est peu flatteur :

Il semble que Jean Prouvé tenait absolument – de manière

presque obsessionnelle – à se placer en opposition à l’architecture,

dont il décrivait si bien le détachement pathologique,

l’arrogance, l’obstination, le manque de vision, la

jalousie, la duplicité, la malhonnêteté, la vanité et la folie.

(Trétiack, Wigley, 2017, p.139)

b -Une nouvelle définition de l’architecture

Tout d’abord, il faut savoir qu’aujourd’hui nous n’avons pas réussi à

imposer une définition stable de notre profession. « Avec la fin du

modernisme et du postmodernisme, plus personne ne dit ce qu’est

l’architecture aujourd’hui pour demain. Aucune théorie ne guide

nos actions. Chacun y va de sa propre définition ».(Goetz, Madec,

Younès, 2009, p.33). Jean-Pierre Frey se demande si le problème

n’est pas que les architectes et notamment ceux du XXe siècle, se

sont mis à nier les conventions sociales pour imposer leurs vues aux

habitants. Et pourtant notre profession, d’intérêt public est bien de

faire au mieux pour le plus grand nombre sans étouffer

20


les traditions et les cultures sous prétexte de recherche esthétique

et formelle, car nous serions bien souvent déconnectés des lieux,

dans une «bulle hermétique».

Une nouvelle génération d’architectes s’inscrit dans une pratique

engagée. « La figure de l’architecte artiste, grand orchestrateur de

tous les bâtisseurs, finit de perdre son prestige ». (Chadouin, 2021,

quatrième de couverture). Patrick Bouchain parle de « l’architecture

Zorglub », quand il s’agit de mettre en avant un architecte et non

ses réalisations. Le travail que nous faisons est bien l’œuvre de notre

professionnalisme et non la représentation de notre personnalité,

nous ne devons en aucun cas faire ce qu’il nous plaît, mais bien

devenir des architectes de « souveraineté communautaire » et nous

mettre au service des humains. « Soucieux du temps, des gens, de

leurs désirs, de leurs projets, des situations particulières, souci nominaliste

du cas de figure spécifique, il ne met pas sa discipline au

service des intérêts idéologiques ». (Bouchain, 2006, p.132)

Notre travail est révélateur de modes de vie, de rapports sociaux,

de cadres de perception propres à une époque ou à une culture

particulière. Le cadre bâti n’a de sens que relié à des individus et à

un milieu. Nous nous devons d’approfondir nos connaissances sur

les relations entre architecture et environnement, de manière plus

générale, ses relations à l’humanité, de notre façon d’habiter la

terre, le lieu de notre être. Nous nous interrogeons sur la définition

de l’engagement, une chose est sûre, l’architecte « spécialiste de la

beauté » n’a plus sa place dans les nouvelles structures de production.

Il y a une nécessité d’une pratique responsable et engagée.

Tenter d’écrire ma propre définition de l’architecture serait bien

trop long, fastidieux et présomptueux, je vais donc me concentrer

sur une définition de l’architecture engagée. Une définition qui

trouve sa place entre responsabilités et engagements.

21


c - Entre responsabilités et engagements

Renzo Piano disait « Je voudrais ne faire aucun projet, ne rien

construire qui ne puisse être accompagné du message fort et clair

d’une responsabilité qui ne soit pas seulement esthétique, mais

aussi morale ». (Piano, 2009, p.106)

Notre métier fait partie des rares professions dans lesquelles les

futurs professionnels sont amenés à prononcer un serment, « Dans

le respect de l’intérêt public qui s’attache à la qualité architecturale,

je jure d’exercer ma profession avec conscience, probité et

responsabilité et d’observer les règles contenues dans la loi sur

l’architecture et dans le code de déontologie. » 3 Une grande partie

de notre profession est liée à nos responsabilités, mais nous

ne pouvons nous contenter d’appliquer notre serment et la loi de

1977, il faut aller bien au-delà. Par exemple, la loi n° 77-2 du 3

janvier 1977 sur l’architecture déclare « La création architecturale,

la qualité des constructions, leur insertion harmonieuse dans le milieu

environnant, le respect des paysages naturels ou urbains ainsi

que du patrimoine sont d’intérêt public ». 4 Cela semble logique et

évident, respecter cette loi c’est simplement faire son travail dans

le cadre des règles qui nous sont imposées, mais nous nous devons

d’en faire « plus ». De mon point de vue, un architecte engagé met

en œuvre des idées et des valeurs fortes.

Jean Nouvel dit que l’architecte français ne cesse de s’engager

pour des causes qui lui sont chères ! Mais qu’est-ce qui nous est

cher, notre engagement est à la fois propre à chacun de nous, mais

il est aussi lié aux enjeux contemporains de notre société.

3

Ordre des architectes, La Prestation de serment, [https://www.architectes.org/

la-prestation-de-serment]

4

Légifrance, Loi n° 77-2 du 3 janvier 1977 sur l’architecture, [https://www.legifrance.gouv.fr/loda/id/JORFTEXT000000522423/]

22


Commençons par nous demander quelle est la signification de

l’engagement ? « Qui prend position pour des problèmes politiques

ou sociaux. », « Acte par lequel on s’engage à accomplir

quelque chose ; promesse, convention ou contrat par lesquels on

se lie : Contracter un engagement. Faire honneur à ses engagements.

», « Fait de prendre parti sur les problèmes politiques ou

sociaux par son action et ses discours. » 5 L’engagement militaire est

à distinguer car il ne découle pas de valeurs mais d’une morale. Le

terme d’engagement est très lourd de sens, on y retrouve la prise

de position par nos actions, les promesses et l’honneur. Mais il faut

bien différencier passion et engagement, je pense qu’il ne peut y

avoir d’engagement sans passion, mais en revanche, on peut être

passionné par son travail sans être engagé dans une cause pour autant.

Est-ce que tous les architectes sont passionnés ? J’espère que

oui, car notre métier est si complexe et si difficile que sans passion

il ne reste que les contraintes.

« Alors que faire ? Construire de la façon la plus significative. Dans

90 % des cas, il faudra prendre des positions critiques, incitatrices,

dénonciatrices, interrogatives, ironiques. Chaque bâtiment doit

provoquer une question sur la nature de ce qu’il aurait dû, de ce

qu’il aurait pu être ». (Bouchain, 2016, p.9) Dénoncer des problématiques

qui nous tiennent à cœur, être un architecte activiste c’est

aussi dénoncer des choses. Donc on peut dire que c’est notre prise

de position qui est engagée. Patrick Bouchain disait, en parlant de

la commande publique, qu’elle est coupée de tout désir, qu’elle

manque de sens, d’implications personnelles . Il y a donc bien une

notion de désir de « faire » l’architecture. Tout à l’heure je parlais

de la distinction que nous devons faire entre notre personnalité le

nous « en tant qu’être humain » et notre travail « le nous architecte »,

mais peut-être que lorsqu’on est engagé ces deux aspects de notre

vie se croisent et se confondent.

5

https://www.larousse.fr

23


Renzo Piano disait,

Je crois que l’obstination est une des forces qui animent

mon travail. L’esprit d’aventure en est une autre. L’obstination

et la ténacité sont des forces d’une importance absolue,

tant sur le plan professionnel que culturel. Mon attitude

n’est ni arrogante ni moralisatrice ; pour moi, c’est une question

d’honnêteté intellectuelle. Je crois qu’en architecture il

existe une moralité, une éthique, si tu préfères, faite de cohérence

avec ses idées, ses principes, son engagement, sa

méthode. Le problème, s’il y en a un, est de savoir comment

pratiquer la moralité sans devenir moralisateur, comment

être obstiné sans devenir dogmatique. (Piano, 2009, p.145)

Il existe de nombreuses façons d’être engagé, mais nous allons

nous concentrer sur l’engagement social, pour moi fondamental.

Mon raisonnement est le suivant : si l’architecture est directement

liée à la société, et rappelons que notre métier est d’intérêt public,

que le public représente la société et que la société change, alors

notre profession évolue. Comme le dit si bien Guy Tapie, la compétence

originelle des architectes vivrait une « mutation » au sens

d’un enrichissement et d’une recomposition par « hybridation ».

(Chadouin, 2021, p.169)

Nous devons, non seulement, prendre en compte les besoins actuels,

mais également être capables d’anticiper les besoins futurs,

c’est pour cette raison que la prospective devrait être davantage

présente dans le processus de création, nous y reviendrons plus

tard. Si nous devions définir les trois grandes étapes de développement

d’un architecte engagé, elles seraient les suivantes. 1 - Avoir

de fortes convictions, des valeurs auxquelles on tient. 2 - Parvenir

à les mettre en œuvre grâce à des outils (que nous verrons en partie

III) et enfin, 3 - Convaincre les autres de la légitimité de notre

travail et être prêt à mener notre combat avec acharnement tout en

étant capable de se remettre en cause lorsque cela est nécessaire.

24


Vouloir convaincre les autres de notre engagement c’est également

vouloir enseigner aux futures générations de professionnels

ce qui nous semble juste, donc le plus efficace serait d’avoir une

démarche davantage pédagogique que provocatrice. Cela peut

prendre des formes très diverses, comme écrire un traité, déposer

un permis, faire de la politique, lancer un mouvement, mais dans

tous les cas le but est toujours le même : bousculer le discours architectural

conventionnel. Pour être en capacité de faire bouger les

choses il faut avoir des valeurs fortes auxquelles s’accrocher.

d - Croire en ses valeurs

Revenons à l’essence de l’architecte engagé qui est d’avoir de

fortes convictions et des valeurs auxquelles il tient et qu’il respecte.

La genèse provient, à la fois, de la réponse que nous donnons aux

enjeux actuels et aussi, des évènements qui nous ont touchés personnellement,

des expériences que nous avons vécues. Et c’est justement

parce que c’est intime que nous allons autant nous investir.

Parce que cela nous a touché « nous humain » et cela se retranscrit

dans notre travail de « nous architecte », nous ne sommes pas deux

entités séparées. « Un engagement responsable par rapport à une

rencontre avec le monde contingent et avec des valeurs. » (Goetz,

Madec, Younès, 2009, p.65)

En lisant des articles sur Yona Friedman j’ai relevé deux anecdotes

qui semblent parfaitement illustrer mon propos :

Pendant la Seconde Guerre mondiale, il s’engage dans la

résistance et est arrêté sur dénonciation dans la rue. C’est

dans le camp de réfugiés en Roumanie en 1945 qu’il met

au point la technique des “Panel Chains”, un système permettant

aux occupants de façonner leur espace grâce à des

panneaux pliants. L’idée de Yona Friedman était de trouver

un moyen de partager un espace limité. Sa technique : diviser

temporairement des espaces réduits dans un contexte

de survie.

25


En 1946, il atteint illégalement le port de Haïfa sur un navire,

grâce à une opération clandestine, Mossad LeAlyah

Bet, qui permit à 70 000 migrants de gagner le territoire.

Yona Friedman vit d’abord dans une communauté agricole,

au kibboutz Kfar Glikson. Dans ce type d’organisation destiné

à réaliser une forme d’utopie socialiste, il expérimente la

vie en communauté et le travail distribué quotidiennement

à partir de listes de participants. C’est dans cet environnement,

en soi expérimental, que germeront plusieurs de ses

théories et qu’il saisira notamment l’utilité de la mobilité et

des logements préfabriqués pour accueillir des populations

de façon décente. 6

Ce n’est qu’à travers ces expériences que Friedman a pris

conscience de son engouement pour l’architecture de survie, il y

a été confronté de manière frontale, et encore une fois, c’est notre

rôle de trouver des solutions concrètes aux enjeux contemporains.

Florent Champy parle d’interprétation du réel, tant spatial que social,

il s’agit donc de notre propre interprétation au monde et de

savoir quelles ressources nous allons mettre en œuvre.

Donc de manière générale, nous pouvons dire que les architectes

engagés appliquent leurs valeurs à leur travail. Lorsque celles-ci

sont transversales, on parle alors « d’alignement » des valeurs.

Yona Friedman a élaboré des théories sur l’habitat temporaire, puis

l’idée de temporalité s’est étendue à sa façon de voir le monde, en

effet, il envisageait le mariage, comme il envisage l’architecture,

de manière temporaire. Renzo Piano parlait de l’engagement et

du risque de tomber dans le dogmatisme, nos valeurs ne sont pas

des vérités fondamentales et ne sont pas incontestables. Il faut être

convaincu de ce que l’on fait, donner du sens à notre travail mais

sans être catégorique ni rejeter aucune idée (notion d’évolution

de façonnement). Il ne faut jamais oublier que l’on continue d’apprendre

tout au long de notre carrière, rien n’est défini, rien n’est

figé dans le temps et notre regard critique peut également évoluer.

26

6

BLOOM Chantal,10 choses à savoir sur Yona Friedman, 2020, [https://www.

admagazine.fr/architecture/actualite-architecture/diaporama/10-choses-a-savoir-sur-yona-friedman/60778]


Quelques exemples concrets, Jean Prouvé a passé toute sa vie à

chercher à associer la forme et la fonction, le matériau à l’usage,

le système à une technique. (Cinqualbre, 2016, p.54) Pour Patrick

Bouchain c’était le besoin de comprendre ce qui permet le passage

d’une idée à sa réalisation, de la conception ou de la décision

à la mise en œuvre effective. Il nous dit que cette question l’a toujours

passionné et qu’elle est en toile de fond de nombre de ses

convictions et de ses choix. (Bouchain, 2016, p.9) L’opinion qui n’a

jamais quitté Yona Friedman est que « L’usager est le grand oublié

de l’architecture ».

Ce qui semble essentiel aujourd’hui dans notre profession c’est

la volonté d’agir et d’introduire la question sociale dans le traitement

de l’aménagement de l’espace. Jack Lang considérait l’enthousiasme

d’un porteur de projet comme le meilleur garant de sa

réussite. La volonté d’agir peut parfois se transformer en combat.

e - Une architecture militante

Est-ce que les nouvelles idées, que les architectes engagés tentent

de mettre en œuvre sont si provocatrices qu’elles nous forcent à aller

contre le système mis en place ? Patrick Bouchain est convaincu

qu’il faut s’affranchir des normes et avoir le désir de s’emparer du

pouvoir de faire et il poursuit en disant « Vous allez voir, on va se

battre ». (Bouchain, 2016, p.75)

On peut dire que les architectes engagés sont des visionnaires,

capables d’anticiper ce qui est essentiel pour demain, de briser

les codes et d’innover. On dit de Jean Prouvé qu’il a « perturbé »

le discours architectural par le biais de ses convictions et de son

engagement. Jack Lang disait de Patrick Bouchain qu’il avait des

convictions peu conformistes et audacieuses, et c’est précisément

tout ce qui est nécessaire pour faire changer les choses. Roland

Castro a déclaré « Nous ne serons pas les hommes du capital ! [...]

Nous avons bien sûr brisé, déconstruit, mais pour recomposer : il y

eut une belle refonte de la pensée architecturale ». 7

7

CHADOIN Olivier, Le sociologue chez les architectes matériau pour une

sociologie de la sociologie en situation ancillaire, Presses de Sciences Po,

2009/3, n°75, p. 81-107, [https://www.cairn.info/load_pdf.php?ID_ARTICLE=-

SOCO_075_0081&download=1]

27


II.

Le sens social

28


a - Sociologie de l’architecture

« Le point de départ de notre réflexion nait du constat des impasses

du modernisme et du renouvellement des doctrines architecturales

avec, pour fond, la mobilisation des sciences sociales. » (Chadouin,

2021, p.98) Depuis 1967 avec la réforme dite « Malraux » les

sciences sociales et la sociologie ont été intégrées dans les programmes

d’enseignement. À partir de la fin des années soixante,

toute une génération d’architectes s’est empressée de suivre les

enseignements et lire les ouvrages de sciences sociales pour y trouver

les éléments d’une critique des tenants traditionnels du champ

architectural et les voies d’un renouvellement.

Bien qu’une majorité des professionnels se rende compte de la

nécessité de l’apprentissage des sciences sociales en architecture,

elles ne sont pour autant pas appliquées au projet. Pourquoi, dans

la présentation de mon projet au Togo, lorsque j’ai parlé des us

et coutumes du village de pêcheurs, certains enseignants disaient

que c’était hors de propos, alors que pour moi, il était nécessaire

de comprendre leurs traditions et modes pour vie avant d’aller plus

loin dans l’étude du projet ? L’apprentissage d’autres cultures permet

de bien mieux concevoir l’architecture, car il est essentiel d’introduire

les notions d’usage et d’usager dans nos modes de pensées.

Mais l’étude des usagers n’est pas nécessaire uniquement

lorsqu’on réalise un projet à l’étranger, dans un pays où nous ne

sommes pas familiers de la culture, mais également chez nous, en

France. Il est nécessaire de s’imprégner des usages, des besoins,

des exigences et de s’adapter quelques soient les usagers, les lieux

et les projets.

Henri Raymond est à la tête d’un mouvement de pensée lié à l’acquis

des sciences sociales dans l’architecture et il nous apprend

que l’information « humaine » est nécessaire à la conduite du projet

architectural et urbain.

29


Que ce recours aux sciences sociales soit utilitariste et stratégique,

qu’il vise à accompagner ou légitimer à postériori

des procédés architecturaux, qu’il soit sincère et procède

d’un engagement ou, dernière possibilité, qu’il soit rejeté

en bloc, ne change rien. Le constat reste le même : le propos

sociologique [...] est désormais inclus dans les règles du

jeu professionnel, et il fonctionne comme une modalité des

discours, de la pratique et de la critique de l’architecture.

(Chadouin, 2021, p.25)

Et cet acquis des sciences sociales nous permet ainsi d’aborder le

thème de la production sociale.

b - La production sociale

« Les plus grands produits de l’architecture sont moins des œuvres

individuelles que des œuvres sociales ; plutôt l’enfantement des

peuples en travail que le jet des hommes de génie. » (Goetz,

Madec, Younès, 2009, p.82) Nous allons commencer par nous demander

qui fait les lois de l’architecture, et bien c’est la raison humaine,

et cette posture écarte d’emblée la croyance en l’idée d’un

don naturel ou d’un « génie créatif » et réintroduit le social dans

l’architecture.

L’architecte retranscrit une vision du monde, (la vision d’une société,

d’un client, etc.) mais il ne retranscrit pas sa vision du monde. Il

y aura toujours une corrélation entre styles architecturaux et organisations

sociopolitiques, en allant un peu plus loin nous pourrions

même dire que l’architecture constitue un document de l’histoire

sociale. Mais ce regard que nous avons sur le monde est très personnel

et plein de jugements, c’est pour cela qu’une nouvelle fois,

il nous appartient de différencier la personne que l’on est et qui

juge les choses observées et l’architecte qui ne fait qu’observer

afin d’essayer de tout comprendre, tout voir et tout savoir. Nous

nous devons de garder l’esprit ouvert et tout observer, pour apprendre

de tout ce que l’on voit, de toutes les expériences que l’on

vit et des personnes que l’on rencontre.

30


C’est un métier qui nécessite d’être très curieux, de s’intéresser à la

fois aux différentes cultures, aux nouvelles structures familiales, aux

différentes façons de travailler dans les open-spaces, le télétravail,

de comprendre les besoins des étudiants, etc.

L’architecture c’est le langage de l’humanité, à travers le

temps et à travers le monde, c’est l’œuvre humaine qui engage

le plus l’avenir. L’architecture créée par une époque

résulte des dispositions morales de l’ensemble social [...] ;

elle en traduit le goût, les besoins. Réciproquement, l’architecture

impose son caractère personnel aux sociétés

qu’elle abrite et qu’elle encadre. Son emprise suggestive est

d’autant plus grande qu’elle agit sur l’être humain. (Goetz,

Madec, Younès, 2009, p.85)

Et comment connaître les enjeux contemporains si l’on reste enfermé

dans son bureau, avec des collaborateurs qui eux non plus

ne sortent pas. Il faut s’ouvrir au monde, vivre des expériences,

voyager, discuter, rencontrer pour comprendre les évolutions de

la société et pouvoir y répondre au mieux en proposant une architecture

plus juste. C’est pour cela que l’architecture devrait exister

aussi dans des bureaux ouverts, dans des ateliers publics, pour être

au plus proche des principaux intéressés : le public. Nous y reviendrons

en partie III.

Manuel Castells affirme qu’ « il y a toujours eu une forte corrélation

(à demi consciente) entre ce que disait la société (dans sa diversité)

et ce que voulaient dire les architectes ». (Chadouin, 2021, p.50)

Nous allons voir à présent quels outils nous avons mis en place à

l’agence.

31


c - Ce que nous mettons en place à l’agence

En créant Play Architecture Marie a fait de l’engagement social et

environnemental un des piliers de son travail à travers des outils

tels que la participation des acteurs du projet (usagers, gestionnaires,

etc) ainsi que la participation citoyenne. Nous sommes persuadées

que l’appropriation du projet par l’ensemble des habitants

est le gage d’un respect de l’opération et de la diffusion d’une

attitude responsable vis-à-vis de l’environnement à long terme. La

participation citoyenne est un outil pédagogique qui favorise l’appropriation

par les ateliers par exemple.

La participation peut s’organiser à plusieurs niveaux, en plusieurs

temps et à destination de plusieurs publics : Élus et suivi du projet

(interlocuteurs privilégiés, en première ligne pour prendre des

décisions) la population : explication des choix proposés au travers

d’expositions, de réunions en cours de projet, de visites de

chantier organisées pour les futurs usagers, travaux manuels sur les

matériaux, sensibilisation des espaces projetés (ambiance, vues,

lumière, couleurs). La maquette constitue un des outils d’appropriation

du projet. Les outils les plus simples à la communication

sont les outils graphiques, un plan, une maquette, un dessin, une

photographie, une perspective, car cela permet aux personnes qui

ne connaissent pas les codes de l’architecture de comprendre très

facilement le projet. C’est donc à la maîtrise d’œuvre de proposer

des rendus (pour les réunions) qui soient le plus clairs et le plus

lisibles possible. Les réunions de participation doivent être parfaitement

orchestrées, car sinon elles ne seront pas productives et

seraient une perte de temps. Notre rôle est alors de devenir le

facilitateur.

Par exemple sur le projet du pôle petite enfance à Baud, la maîtrise

d’ouvrage (la mairie) nous a proposé de faire une visite de deux

bâtiments existants dans le même secteur. Un pôle multi-accueil et

un pôle petite enfance. Lors de la visite, nous avions les plans des

deux projets afin de pouvoir noter au cours de la visite les différentes

remarques des membres de la future équipe pédagogique

qui sera présente sur le site.

32


Par exemple les espaces de change ne sont pas assez fonctionnels,

les pièces de rangements sont trop petites, etc., mais nous

avons également pu observer ce qui fonctionnait bien. Et cela nous

a permis d’adapter le programme ainsi que les surfaces et l’agencement

de la future maison de la petite enfance. Le fait d’avoir pu

visiter les lieux en journée nous a permis de voir les assistantes

maternelles in situ.

Ces deux visites nous ont permis de faire l’inventaire de tout ce

qui fonctionne et ce qui ne fonctionne pas. Et des problèmes liés

à l’usage quotidien des espaces dont nous ne nous serions jamais

doutés sans avoir eu ces échanges. (Les stores des espaces de

sommeil ne sont pas assez opaques, les escaliers mobiles (pour le

change) ne sont pas fonctionnels, il fait trop chaud dans certaines

salles, etc.) Et c’est l’ensemble de ces petits détails qui peuvent

faire que, malgré un plan parfaitement agencé, l’équipe pédagogique

ne se sente pas bien dans les nouveaux locaux. C’est pourquoi

il nous semblait essentiel de faire ces visites. C’était un point

très positif de connaître à l’avance l’équipe qui allait intégrer les

locaux du futur projet, mais cela aurait été également possible de

faire ces visites uniquement avec les membres déjà en place dans

les crèches. Car ils pratiquent les espaces aux quotidiens.

Le second projet dont j’aimerais vous parler est la réhabilitation de

la maison de Germaine Tillion à Plouhinec. Cette ethnologue était

très respectée et admirée (elle est enterrée au Panthéon), nous

nous devons donc d’honorer sa mémoire ainsi que la maison qu’elle

avait elle-même fait construire. Lors de la réunion de lancement du

projet, nous avons pris conscience de sa complexité de par la présence

de nombreux acteurs avec qui nous allions devoir collaborer.

Tout le monde était très enthousiaste que le projet démarre et nous

avons convenu d’une date commune afin de visiter les lieux tous

ensemble et de pouvoir échanger entre tous les acteurs. Puis, nous

avions prévu de pique-niquer ensemble dans les jardins de la maison

à la suite de la visite pour favoriser la cohésion des équipes. La

difficulté principale pour ce genre de réunion est de parvenir à fixer

une date ou chacun serait disponible, une douzaine de personnes

concernées, nous souhaitions que tous puissent participer.

33


Nous étions contents d’être présents, ensemble sur place et nous

avions tous la volonté de faire un beau projet. La maison est implantée

sur un site protégé, il y avait donc la présence des membres

de Natura 2000 et des membres du conservatoire du littoral (car la

propriété est accolée à la petite mer de Gâvres), il y avait également

une paysagiste ainsi qu’une scénographe, l’adjointe à la

culture, Madame la Maire, et plusieurs membres de l’association

Germaine Tillion, quelques anciens amis qui se sont regroupés en

association afin de faire entendre leur avis concernant le devenir

de sa maison. Inclure les membres de cette association au processus

de conception nous semblait essentiel pour nous apporter des

connaissances et des histoires personnelles sur des évènements

qu’ils ont vécus avec elle, sur sa pensée, mais également sur le

vécu de la maison, etc.

« C’est moi qui l’ai construite enfin j’ai pas mis les pierres, j’ai mis

d’abord les gens, ensuite les meubles autour des gens et ensuite

les murs autour des meubles. » 8

Au fur et à mesure de la visite, nous nous sommes rapidement

rendu compte que malgré l’enthousiasme général chacun avait ses

propres préoccupations et priorités. L’association demande avant

tout que l’on respecte la mémoire de Germaine Tillion, le conservatoire

du littoral ne veut pas que l’on dérange les oiseaux pendant

les travaux, l’adjointe à la culture attend que le site soit idéal pour

faire des activités avec les scolaires, la paysagiste désire replanter

les variétés que Germaine Tillion aimait, les services techniques espèrent

moins de végétation car cela demande trop d’entretien et la

Maire veille à ce que le budget soit respecté. Et nous, nous voulons

que tout le monde soit satisfait. Car malgré des objectifs distincts,

nous partageons tous le même but, que le projet aboutisse.

Comme nous le savons, de nombreux acteurs peuvent intervenir

sur un projet et nous allons voir de quelle manière il est possible de

créer un «dialogue» entre toutes ces personnes.

34

8

GAUDUCHEAU François, Les images oubliées de Germaine Tillion, Poischiche

Films et TV 10 Angers, 2001, 48 min


d - Avoir un langage commun

Raymonde Moulin, avançait qu’après la défaite du « système des

Beaux-Arts » les architectes avaient remplacé le dessin par le discours

(...) elle montre combien il est important pour les architectes

de « dire le faire ». Selon elle, le travail de communication que réalisent

les architectes autour de leurs projets n’est pas seulement

instrumental au sens où il leur permet de « coordonner consensuellement

leurs actions et leurs plans d’action avec les commanditaires

et partenaires de la maîtrise d’œuvre ». (Chadouin, 2021, p.172)

Dans notre métier, nous collaborons avec de nombreux acteurs

d’horizons très divers et, comme nous l’avons vu précédemment,

chacun à ses propres objectifs. Le seul moyen de garantir une collaboration

saine et fructueuse est d’avoir un langage commun. « L’architecte

dialogue avec des interlocuteurs si divers qu’il devrait être

polyglotte.» (Chesneau, 2020, p.192) Il ne faut pas oublier que la

plupart des gens ne savent pas lire un plan ou une coupe, il faut

donc passer par des images de références, des maquettes, des

dessins, etc.

Nous sommes le moteur du projet et le coordinateur de l’ensemble

des acteurs, notre capacité d’adaptation doit être l’une de nos plus

grandes forces. Isabelle Chesneau nous apprend que dans nos

collaborations professionnelles nous devons instaurer un climat de

confiance et que c’est uniquement en donnant sa confiance à notre

interlocuteur que nous en recevrons en retour. Car il ne faut jamais

perdre de vue que l’objectif principal est de créer des rapports

fructueux entre collaborateurs.

Même s’il existe des tensions, il faut rester courtois, professionnel

et respecter le travail des ouvriers en toute circonstance. Sur l’un

des chantiers où j’ai travaillé, un contrôleur technique m’a raconté

en être venu aux mains avec le responsable d’une entreprise, ils

étaient en désaccord et le ton était monté de semaine en semaine,

car le problème ne se réglait pas. Même si la bonne entente n’est

pas au rendez-vous nous sommes malgré tout obligés de travailler

ensemble, sinon c’est le bon déroulement du chantier qui en pâtit.

35


Même s’il existe des tensions, il faut rester courtois, professionnel

et respecter le travail des ouvriers en toute circonstance. Sur l’un

des chantiers où j’ai travaillé, un contrôleur technique m’a raconté

en être venu aux mains avec le responsable d’une entreprise, ils

étaient en désaccord et le ton était monté de semaine en semaine,

car le problème ne se réglait pas. Même si la bonne entente n’est

pas au rendez-vous nous sommes malgré tout obligé de travailler

ensemble, sinon c’est le bon déroulement du chantier qui en pâtit.

Quand la maîtrise d’ouvrage est publique, les rapports peuvent

aussi être complexifiés par des enjeux politiques. Même si l’équipe

en place est très enthousiaste et investie cela ne suffit pas toujours,

surtout s’ils n’ont pas un minimum de connaissance en architecture

et, de fait, aucune idée du processus de création d’un projet. Il est

souvent nécessaire de faire preuve de pédagogie, car malheureusement,

la maîtrise d’ouvrage ne s’entoure pas toujours d’un assistant

(AMO). Différents aléas peuvent venir entacher les relations

entre la maîtrise d’ouvrage et la maîtrise d’œuvre, un défaut de

paiement, par exemple, des menaces de pénalités de retard, etc.

À l’agence, nous sommes en conflit avec l’AMO sur l’un de nos

projets, car il est totalement obtus et ne cesse de s’opposer de manière

radicale à nos décisions, il est difficile d’avancer dans le dialogue

et le respect dans ce cas précis. Il remet en cause les règles

de calcul de structure, les coefficients de sécurité. Pour avancer

nous avons donc rappelé le cadre (règles, responsabilités, etc) tout

en essayant d’être le plus objectives possibles. Nous pouvons également

rencontrer des différents avec les services techniques (bureau

de contrôle et coordinateur SPS),

car ils appartiennent le plus souvent à un autre monde que

le nôtre, et nos sensibilités d’architectes n’ont pas toujours

un grand écho chez eux. L’un n’hésitera pas à briser un caprice

conceptuel que nous chérissons, l’autre à démolir une

organisation d’avancement des travaux pour faute à l’observance

de ces règles. Notre mission doit alors s’amplifier

d’une tactique subtile afin, non pas d’acheter leur complaisance,

mais de conquérir leur sympathie. Une seule solution

pour y arriver : le dialogue. (Chesneau, 2020, p.192)

36


Je me suis demandé si le fait d’être une femme risquait de nuire

à ma relation avec les entreprises, mais en en parlant avec Marie

et d’autres architectes ils m’ont expliqué qu’un ouvrier aura moins

tendance à hausser le ton avec une femme et qu’il restera plus

courtois. Ils m’assurent que tant que je resterai professionnelle et

courtoise il n’y avait pas de raison pour que les réunions de chantier

ne se déroulent pas convenablement. Isabelle Chesneau pense

même que les femmes réussissent mieux à construire le dialogue

nécessaire à l’architecte. Mais alors quels sont les véritables obstacles

que nous allons rencontrer ?

e - Les obstacles

Le plus grand obstacle à l’architecture engagée est probablement

le fait de ne pas réussir à convaincre de la légitimité de la cause

que nous défendons. Lorsque je discute avec des architectes j’aimerais

aborder sur le sujet de l’habitat informel, du travail essentiel

que nous devons fournir afin de palier à l’énorme problème que

représentent les bidonvilles dans le monde, mais souvent mes interlocuteurs

sont peu réceptifs à mes propos.

Une autre difficulté inévitable, est le temps qui passe, lorsqu’on est

jeune architecte on est plein de projets, d’ambition, d’espoirs et de

bonne volonté, mais il est possible que ce dur métier nous rende

moins enthousiastes et fougueux au fil des années et des écueils

rencontrés. « Les années 1970 ressemblent aux décennies précédentes,

mais sans la même intensité - la crise pétrolière est là -, ni

la même énergie - Prouvé porte le poids de son âge -, ni peut-être

la même conviction. » (Cinqualbre, 2016, p.54)

Nous abordions, plus en avant, la complexité de notre métier, en

effet nous devons être en capacité de concevoir aussi bien des

projets de grande échelle que des détails d’exécution. On exige

aujourd’hui de l’architecte qu’il soit un généraliste, mais aussi un

spécialiste. Nous avons tous conscience que ce métier est très chronophage,

exigeant et parfois même épuisant, c’est le prix à payer

pour pratiquer au quotidien un métier de passion, nous ne cessons

pas de penser à nos projets lorsque nous quittons le bureau.

37


La contrepartie, la récompense, est de faire un métier que nous

aimons et qui est d’intérêt public, car il ne faut certainement pas

s’attendre à recevoir une quelconque autre reconnaissance.

Lorsque la maîtrise d’ouvrage est privée, par exemple quand il s’agit

d’un couple qui souhaite faire construire une maison où concrétiser

un projet, il faut bien prendre conscience que pour eux, cela peut

représenter le projet de toute une vie, ils investissent beaucoup

d’argent et parfois leur stress et leur frustration se répercutent sur

nous. J’en viens à me poser la question suivante, jusqu’où peut

aller notre rôle de conseil ? Nous devons rassurer les clients sur la

faisabilité de leur projet ou au contraire revoir les exigences ou les

envies si leur budget n’est pas adapté ? En aucun cas, il ne faut se

transformer en médiateur pour un couple en désaccord.

Certains sociologues, à propos des architectes, ont deux positions

divergentes, la première « propose d’éclairer le renouveau

de leur compétence » et la seconde, à l’inverse, se concentre sur

« les trajectoires des architectes, la structuration de leur milieu et

la façon dont les contraintes économiques et politiques entravent

notre autonomie ». (Chadouin, 2021, p.14) Les sociologues parlent

de professionnel « inachevé » je pense que nous sommes plutôt

des professionnels « en devenir ». Notre formation ne nous prépare-t-elle

pas convenablement à la pratique de notre futur métier

ou est-ce à nous de nous saisir des outils qui nous ont été donnés

pour créer notre propre pratique de l’architecture ?

Pour autant, envisager la profession comme une construction permanente

permet de se démarquer d’une volonté – vaine ? – de

caractériser la « compétence » ou la « professionnalité » des architectes,

et de les voir autrement que comme menacés ou passivement

« soumis » à des adaptations qui engendreraient des mutations,

voire une métamorphose de leur métier. Sommes-nous

réellement soumis à ses adaptations ? Je pense plutôt qu’elles sont

l’occasion de faire évoluer notre métier. Le terme de construction

permanente est intéressant, car nous continuons d’apprendre tout

au long de notre carrière et notre façon de pratiquer l’architecture

en est en constante évolution.

38


Le constat est assez simple, aujourd’hui être architecte est difficile,

entre les responsabilités, le respect des plannings, la pression

des clients, des mairies, des entreprises, des ouvriers, etc., a-t-on

encore l’énergie de faire plus que ce qui nous a été demandé, ou

bien finit-on par se contenter de faire un projet qui va satisfaire la

majorité des parties. L’architecte engagé va au-delà de la mission

qui lui est confiée, il va au-delà des attentes. Mais je ne pense pas

que cela signifie qu’il travaille plus mais que sa manière de faire est

différente. Ceci étant dit, comment parvenir aujourd’hui à devenir

un architecte engagé ? La tâche semble particulièrement ardue,

mais nous verrons par la suite les moyens de parvenir à mettre en

œuvre nos projets.

39


III.

Les outils

40


a - Les savoirs d’usage

L’habitant considéré sous l’angle de l’usage de l’espace et

en particulier de ses lieux d’habitation, et de ce fait nommé

«usager», devait faire autorité dans la définition des

programmes. [...] Dans le fond, il s’agissait de se convaincre

que l’habitant le plus ordinaire comme, du reste, l’architecte

le plus anodin étaient plus respectables que les jugements

d’ordre esthétique. (Chadouin, 2021, p.31)

note Jean-Pierre Frey à propos de l’enseignement dans les écoles

d’architecture des années soixante-dix. Il nous assure que le bon

devrait toujours être privilégié au beau. L’habitant s’exprime à partir

de son histoire d’usager, avec ce qu’il connaît, ce qu’il aime et

n’aime pas. La représentation que nous nous faisons de l’espace

habité est très personnelle. Il est nécessaire pour les architectes

de rechercher des « compétences habitantes » et des mécanismes

« d’appropriation » et sans doute que nous finirons par nous diriger

vers la compréhension d’une « esthétique populaire ».

Olivier Chadouin s’interroge sur les usages sociaux de l’architecture

Ces productions cherchent à saisir l’espace architectural

comme objet de pratiques sociales : usages de l’habitat,

goût et pratiques des habitants, qui croisent des préoccupations

d’ordre plus général (habitat et structure familiale,

habitat et différenciation sociale, travail et lieux du travail,

etc.). C’est une « culture de l’habiter », des façons de vivre

l’architecture, qui sont appréhendées, approchant par certains

aspects les goûts et la culture populaires. L’espace architectural

y est saisi comme faisant l’objet d’une « réception

active » qui prolonge et dépasse les intentions initiales de

l’architecte. (Chadouin, 2021, p.72)

41


Les habitants ont un rôle primordial à jouer dont ils sont souvent

écartés. L’architecte croit mieux connaître le cadre bâti que le destinataire

de son œuvre. Accepter de reconnaître le savoir d’usage

présuppose de mettre de côté son savoir professionnel et d’être en

capacité d’accepter une forme de partage des savoirs, qui aboutirait

à une nouvelle façon de construire le projet, en d’autres termes,

une recomposition en commun du savoir. Les usagers savent ce

qui correspond le mieux à leur mode de vie. Chacun peut apporter

un plus, car même s’ils n’ont pas le savoir professionnel pour

faire la ville, ils ont tout de même le savoir d’usage, ils pratiquent

les lieux au quotidien, ils en connaissent les forces, les faiblesses

et les rythmes. Ils incarnent la valeur d’usage pour l’architecte et

représentent une possibilité d’obtenir le projet le plus abouti. Les

savoirs d’usage font partie des outils nécessaires à la participation

citoyenne.

b - La participation citoyenne

Actuellement, qui à la main mise sur l’architecture ? Quels sont

les mécanismes de production de l’architecture ? Pour les projets

publics ce sont les politiques territoriales qui prennent les décisions.

Mais une partie de ces responsabilités devrait être attribuée

aux citoyens et l’un des outils pour y parvenir est la participation

citoyenne. Elle a deux objectifs, tirer le meilleur parti des savoirs

d’usages pour améliorer les projets et sensibiliser le grand public à

l’architecture.

ACTION

CITOYEN

ESPACE

CONDITIONNE

42


Ce n’est qu’à la fin des années soixante-dix et au début des

années quatre-vingt, avec le débat sur les Halles de Paris,

puis avec l’ouverture des CAUE (conseils d’architecture,

d’urbanisme et de l’environnement) à la pédagogie de l’architecture

que s’est exprimée une volonté “d’accroître la

participation des Français à l’amélioration de leur cadre de

vie”, selon les termes mêmes de Jacques Chirac. L’objectif,

qui aboutira quelque quatre ans plus tard à la mise en place

d’associations de défense et de groupements d’usagers, est

principalement d’améliorer la participation et l’implication

des citoyens dans l’aménagement des villes. (Chadouin,

2021, p.80)

Mais il ne peut y avoir de participation sans intérêt de la part des

usagers. La population française qui vit et consomme dans des

zones urbaines ne peut « échapper à l’architecture ». Ainsi Bruno

Zevi s’étonne du peu d’attention portée au public de l’architecture

: « le public, dit-on, s’intéresse à la peinture et à la musique,

à la sculpture et à la littérature, mais pas à l’architecture ». (Chadouin,

2021, p.73-74) Pour le sociologue et chercheur Luis de la

Mora, il est nécessaire d’adapter les normes et les professionnels

à une plus grande implication des citoyens dans la conception des

politiques urbaines en général. Il s’agit donc d’habituer les futurs

professionnels à la participation des habitants dans la production

ou l’amélioration de leur habitat. Yona Friedman dit que cette nouvelle

façon de penser, que l’architecte nomme « architecture de

survie », marque la fin de l’architecte créateur. Ce n’est pas un nouveau

style architectural, mais nous pouvons la considérer comme

représentative d’une attitude nouvelle vis-à-vis de l’habitant, de la

profession d’architecte et de l’objet architectural.

La première chose est de regarder qui, dans la proximité de

ce qui va être construit, est capable de réaliser cet ouvrage :

un habitant, un artisan qui pourraient être acteur, de la transformation

de son environnement. Ensuite, il faut repérer qui,

aux alentours, se servira de cet ouvrage, s’en occupera, le

revendiquera comme un équipement lui appartenant [...]

43


Si l’architecture était envisagée comme cela, on se poserait

peut-être moins de questions de forme et plus de questions

de fond, et il y aurait davantage d’enchantement dans la

chose produite, [...] car c’est le fond qui, une fois posé, fait

la forme, qui est elle-même l’expression du groupe qui a été

constitué pour réaliser l’ouvrage. (Bouchain, 2006, p.19)

Patrick Bouchain disait de son travail sur le logement social qu’il repose

sur l’idée d’une réappropriation du pouvoir de faire pour une

meilleure réappropriation des espaces par ceux qui les occupent :

abaisser les fausses contraintes, les rigidités réglementaires, répondre

aux besoins individuels et à l’intérêt général plutôt qu’à

des normes et à des programmes types. Dans le but de susciter,

autour de ces projets d’habitat, un élan, une démarche civique

participative. « Le pouvoir de faire ». Je suis convaincue que le

fait de s’impliquer dans des projets publics renforce les liens d’une

communauté, le sentiment d’appartenance au groupe, le fait de

partager ses idées et d’être entendu à un impact positif à la fois

sur notre cadre de vie et contribue au bien-être de notre société. Il

s’agirait d’instaurer une vraie démocratie participative, Lucien Kroll

parle de « participationnisme » en architecture. En tant que professionnels

nous ne pouvons ignorer la réalité de la société et il en va

aujourd’hui de notre responsabilité d’inventer une méthodologie

de l’architecture de la communauté, au service du bien commun.

D’autres architectes l’appellent « l’expression collective » ou encore

« l’organisation collective ».

Olivier Chadoin pense que le rapport entre architectes et usagers

est placé sous le signe du malentendu. (Chadouin, 2021, p.70)

Nous travaillons en gardant notre sensibilité d’architecte tandis

que les usagers pensent à la fonctionnalité in fine du projet. Plus

tôt, nous parlions du langage commun entre les différents acteurs

du projet, ici les dialogues sont rendus possibles car nous avons le

même enthousiasme de travailler ensemble et d’aboutir à un projet

en accord avec les volontés de chacun. Il faut simplement trouver

les bons outils de communication pour les mettre en œuvre, mais

ça s’apprend, et encore une fois il faut la volonté de faire à la fois

des architectes, mais aussi du public.

44


c - La dimension politique

À présent je comprends pourquoi l’un de nos professeurs nous

disait que beaucoup d’architectes s’investissent dans la politique,

en devenant maire par exemple. Car c’est un moyen efficace pour

faire bouger les choses et permettre de réels changements sur le

territoire. Évidemment la bonne volonté ne suffit pas à elle seule

pour créer le projet, il faut se donner les moyens de ses ambitions.

Patrick Bouchain a pu concrétiser certains de ces projets, car il avait

la confiance et le soutien de Jack Lang. C’est précisément ce dont

je parlais tout à l’heure, notre rôle en tant qu’architecte engagé est

de convaincre les autres que ce que nous voulons mettre en œuvre

est important et aura un impact positif sur la société.

Est-ce que le seul moyen de concrétiser nos projets est de réunir

les professionnels engagés, les savoirs d’usages et la dimension

politique ? Il est nécessaire de rassembler ces trois acteurs pour arriver

à nos objectifs d’intérêts communs (dans le cadre d’un projet

public). C’est précisément pour cela que même si nos opinions politiques

ne rentrent pas en compte dans le cadre de notre activité

nous devons comprendre le fonctionnement de l’ensemble du système

pour avoir une vision globale. À l’agence lorsque nous répondons

à une offre publique il m’arrive d’aller consulter les différents

profils du maire en place et de son équipe afin de pouvoir orienter

notre discours en fonction des tendances politiques de ceux-ci.

Quand on sait que la commande publique est dictée par les volontés

politiques tout devient plus simple. On comprend mieux pourquoi

certains projets devaient voir le jour, mais ne seront finalement

pas réalisés, cela peut être dû à un changement de mairie, ou une

promesse électorale, etc. Avant de commencer à travailler sur un

projet, on se doit de connaitre les enjeux politiques, même si cela

ne nous concerne pas directement. La cheffe de l’agence dans laquelle

je travaille dit toujours : « Il faut savoir où on met les pieds. »

45


d – La mise en œuvre

En 1981 avait été incluse parmi les propositions de la

gauche une revendication portée par un collectif de jeunes

architectes : la création d’ateliers publics d’architecture et

d’urbanisme. Désireux de changer les modes d’exercice de

la profession, ils plaidaient pour l’émergence d’un secteur

public de la maitrise d’œuvre. [...] Il est temps que la collectivité

reprenne la main sur la création et l’aménagement de

son cadre de vie. (Bouchain, 2016, p.74)

Il faudrait réaliser une complète remise en forme des lieux de pratiques

de l’architecture, dans les exemples cités ce sont plus souvent

des collectifs et des ateliers que des agences à proprement

parler qui font ce travail de participation. Pour bien faire, il faudrait

également intégrer de nouvelles compétences au sein des équipes

de maîtrise d’œuvre, telles que, l’urbanisme, la sociologie, l’économie,

la prospective, etc. Cette nouvelle approche de l’architecture

qui combine des savoirs pluridisciplinaires 9 pourrait nous permettre

de comprendre l’ensemble complexe de processus de fabrication

de l’architecture aujourd’hui. Il s’agit ainsi de faire coexister le travail

de plusieurs disciplines sur un sujet d’étude particulier. L’objectif

est ainsi d’utiliser la complémentarité intrinsèque des disciplines

pour inventer de nouvelles résolutions techniques, esthétiques et

programmatiques. Certaines agences mettent en avant leur « transdisciplinarité

», mais en regardant les profils des membres on se

rend compte qu’il n’y a pratiquement que des architectes.

Jean Harari rédige le projet de ce que pourrait être un atelier

public d’architecture avec l’esquisse d’un projet urbain

pour la ville. Il a dû obtenir l’autorisation du préfet de mettre

en place l’atelier sous forme associative, en dehors des services

techniques de la ville, à titre provisoire et expérimental.

[...] Jack Lang a vu que l’Atelier public était un outil de

conception et de production ; les architectes [...]

46

9

Le Design Methods Movement a donné lieu à plusieurs générations de

recherches et à diverses approches mais qui toutes se caractérisent par leur forte

interdisciplinarité.


venaient présenter leurs projets avant l’instruction des permis

de construire, et vérifier leur cohérence avec le projet

urbain. Véritable outil de démocratie participative, l’Atelier

a aidé à combler le fossé entre les exigences du représenté

(l’habitant) et les limites ou l’impuissance de représentant

(l’élu).(Bouchain, 2016, p.75-82)

Henry Lefèvre dit « les intéressés » pour inclure les habitants dans

le processus de fabrication de la ville encore faut-il que cela les

intéresse d’y participer.

Pour autant, un « public » de l’architecture serait-il saisissable

? S’il est effectivement possible d’enquêter assez précisément

sur les publics de l’art contemporain, de la littérature

ou de la musique, c’est pour deux principales raisons :

l’existence de lieux dédiés (musées, bibliothèques, salles de

concert, festivals...) (Chadouin, 2021, p.74)

Et c’est peut-être là que se situe le réel problème, il n’est pas cohérent

de dire que l’on veut faire de la participation collective tout

en restant enfermé dans un bureau composé uniquement d’architectes.

Il faut se rapprocher des principaux intéressés.

Ainsi, pour que se constitue une culture architecturale, il faut

des lieux de rencontre, des instances de médiation et de

critique, des espaces de débat, autrement dit des «scènes»

(revues, chroniques, émissions de bricolage...) [...] au sein

desquelles s’échangent des idées, expériences, découvertes

et savoirs. (Chadouin, 2021, p.98)

Certains architectes évoquent une « remise en cause du statut des

architectes », mais je ne pense pas que ce soit notre statut qui doit

être remis en cause, mais plutôt notre pratique. Appliquer la participation

citoyenne impliquerait de devoir apprendre à gérer, organiser

des réunions publiques, nous pourrions devenir des médiateurs

de l’architecture, les moteurs à la base du projet. Je suis

enthousiaste à l’idée de pouvoir incarner ces nouvelles pratiques et

de participer au renouveau de notre profession. Les agences d’architecture

pourraient alors devenir un terrain d’expérimentation.

47


. Conclusion

En quête de sens

48


Il existe diverses manières d’exercer la profession, certainement

autant que d’architectes. Nous sommes tous porteurs de valeurs,

mais, à mon sens, la priorité est de parvenir à conserver intacts

notre passion, notre enthousiasme et cette petite étincelle qui a

fait que nous avons choisi ce métier, pour passer à l’action et tenter,

chacun à sa façon, de changer les choses. Je pense que tous, nous

nous demandons quel architecte nous voulons être et comment

nous pouvons nous donner les moyens de pratiquer une architecture

qui corresponde à nos valeurs. Est-ce que j’aurais vraiment un

rôle décisif, quelle action je vais pouvoir mettre en place. De manière

plus générale, je me demande comment être une architecte

d’aujourd’hui et de demain ? Il n’y a plus de style en architecture,

de mouvement, de définition, mais une interrogation centrale commune,

comment être un bon architecte ?

« L’architecture est un mélange de nostalgie et d’anticipation extrême.

» (Goetz, Madec, Younès, 2009, p.106) Notre métier et si

complexe, il faut être compétent et avoir des connaissances dans

tellement de domaines, c’est aussi ce qui le rend passionnant. J’ai

hâte de continuer à apprendre tout au long de mes années d’exercice.

Je me souviens de mes professeurs en première année qui

nous conseillaient de devenir des éponges, de tout observer, tout

entendre, prendre les informations de partout, apprendre de la vie,

et c’était un excellent conseil.

Mettre en avant la partie sociale dans notre métier le modifie-t-il

fondamentalement ? Est-ce que cela nous oblige à développer de

nouvelles compétences ? Je pense qu’il faut revoir la pratique de

notre travail qui doit évoluer, tendre vers une hybridation de nos

compétences. Tout au long de notre formation nous apprenons à

avoir un regard critique et une fois devenu professionnel, il nous

revient de chercher du sens à notre action. Pour Patrick Bouchain,

c’est directement dans les écoles qu’il faut modifier les apprentissages

et Yona Friedman voulait créer de nouvelles écoles d’architecture

« l’école des architectes aux pieds nus ».

49


J’ai beaucoup appris de cette formation HMONP, elle m’a apporté

des enseignements essentiels sur la réalité de la pratique de notre

métier, qui est très peu traitée lors de nos études. Pour approfondir

mes connaissances et espérer devenir experte dans le domaine qui

me passionne, j’envisage d’écrire une thèse, encadrée par deux directeurs

d’études (un architecte et un sociologue). J’ai déjà entamé

les démarches afin de trouver les tuteurs, le financement, définir

précisément le sujet et commencé à élaborer une méthodologie

de travail pour les trois années à venir.

Le sujet de cette thèse sera le chantier participatif. Son objectif

sera d’effectuer des recherches qui pourraient m’amener à mettre

au point un modèle social, économique, architectural et urbain,

abouti, qui pourrait permettre à des populations de s’ancrer durablement

sur leur territoire. J’ai pris cette décision au cours de cette

année car j’ai réalisé à quel point j’étais passionnée par le côté social

de l’architecture, cela me permettrait de publier sur le sujet et

aussi, de pouvoir enseigner. Mon objectif à la suite de l’obtention

de cette thèse serait de monter une agence pluridisciplinaire, dont

le revenu des projets lucratifs permettrait de financer des missions

solidaires et participatives. C’est en trouvant cet équilibre

que je serais pleinement épanouie dans mon travail d’architecte,

je souhaite ne jamais oublier qu’un milliard de personnes dans le

monde vivent dans des bidonvilles.

Pour être capable de répondre aux besoins contemporains, les

agences d’architecture doivent inclure de nouvelles compétences

en leur sein même et le bon équilibre serait de partager les mêmes

valeurs. Avoir le maximum de compétences en interne : ingénieur,

paysagiste, urbaniste, sociologue, économiste, prospectiviste, et

idéalement, d’autres compétences plus éloignées de l’architecture,

mais tout aussi indispensables telles que, graphiste, artiste, photographe,

web designer, ou toute autre discipline qui serait susceptible

d’apporter de la matière au projet. Une agence d’architecture

idéale peut devenir un lieu de débat, de conférence, un cinéma,

un musée, un lieu de fête, un atelier d’art ou tout ce que l’on veut !

50


. Annexes

51


1 - Quelques exemples

DISCUSSIONS > LES ATELIERS DE MONTROUGE

L’atelier se démarque avant tout par son principe associatif, un

mode d’exercice alors marginal. Pour les architectes, (Jean Renaudie,

Pierre Riboulet, Gérard Thurnauer et Jean-Louis Véret) ce

choix correspond à une volonté de partage, de réflexion collective,

voire d’ouverture à la collaboration pluridisciplinaire. Ils y voient le

moyen d’éviter tout enfermement dans une pensée réductrice ou

systématique et, ainsi, de faire émerger une approche spécifique,

renouvelant théories et modèles. Intellectuels engagés, réunissant

avant l’heure le « droit à l’habitat » au « droit à la ville », les quatre

architectes prennent part aux débats de l’époque, entretenant aussi

des discussions passionnées à l’Atelier, notamment sur la ville et

la dimension politique de leur métier. 10

10

Cité de l’architecture et du patrimoine, L’Atelier de Montrouge, la modernité

à l’œuvre (1958-1981), Exposition, 2008, [https://www.citedelarchitecture.fr/fr/

exposition/latelier-de-montrouge-la-modernite-loeuvre-1958-1981]

52


OEUVRE COLLECTIVE > HENRI LEFEBVRE

Enfin, les habitants peuvent organiser ou rejoindre des processus

participatifs. Dans ce cadre, ils peuvent participer à des initiatives

institutionnelles, où on leur demande généralement leurs opinions

sur des projets d’aménagement, ou bien leur préférer des processus

auto-organisés par la société civile, qui s’érigent alors en

contre-projets. Dans les deux cas, ces processus viennent perturber

l’ingénierie traditionnelle de la production urbaine. Premièrement,

parce que cette participation demande du temps : il faut informer,

comprendre, écouter, parler, délibérer. Ce processus ralentit la production

urbaine en la complexifiant. Deuxièmement, la participation

demande de l’espace, car il faut ouvrir de nouveaux lieux de

participation accessibles en droit à l’ensemble de la population.

Ainsi, en plus des réunions publiques traditionnelles, les institutions

organisent des organes de participation, des ateliers, des parcours

urbains ou encore des processus numériques qui sollicitent les réseaux

sociaux et des plateformes collaboratives ; autant d’espaces

différents pour l’exercice du droit à la ville des habitants. 11

PARTICIPATION DÈS L’ELABORATION DU PROGRAMME >

CHALLENGING PRACTICE - ASF (Architectes Sans Frontières)

On mentionne en général les phases suivantes d’un «cycle de projet».

Identification : Cette étape correspond au moment où les fondements

du projet sont mis en place. Quels problèmes doivent être

résolus ? Qui cela touche-t-il ? A quoi ressemblera la situation améliorée

résultant du projet ? Quelle est la probabilité d’arriver à le

réaliser ?

11

LECOQ Matthias, Le droit à la ville : un concept émancipateur ?, 2019, [https://

metropolitiques.eu/Le-droit-a-la-ville-un-concept-emancipateur.html]

53


Conception/Formulation : Les actions du projet sont structurées

et formalisées, en définissant les caractères et les éléments spécifiques

de chacune. Autant que possible, des décisions doivent être

prises quant aux ressources nécessaires (en les exprimant concrètement

dans un budget) et un échéancier liant les ressources et les

activités nécessaires au projet doit être établi. Cet échéancier deviendra

plus tard un calendrier. Il est important que les personnes

impliquées dans l’identification et/ou la formulation des projets

soient suffisamment renseignées sur le contexte politique, sectoriel

et institutionnel dans lequel ils effectuent leur travail.

La question de la participation va beaucoup plus loin qu’une simple

consultation et exige la transparence, et un désir de s’engager.

Dans le cas d’un architecte, il/elle n’a pas besoin d’abandonner

son savoir-faire, mais doit réfléchir à la façon de les utiliser comme

un serviteur ou un interprète. Cela peut transformer la marchandise

architecture d’une compétence privée à une «ressource sociale»,

donnant le droit aux gens «d’exiger beaucoup d’elle». Le rôle de

l’architecte doit évoluer de celui de fournisseur à celui de soutien

ou de catalyseur. 12

CONCEPTION PARTICIPATIVE > CAZENOVE ARCHITECTES ET

ASSOCIES

Nous avons donc mis au point une méthode d’aide à la conception

participative, permettant, en quelques ateliers, de révéler l’âme du

projet et de l’exprimer dans l’espace. Chaque individu trouve ainsi

un sens au lieu et une logique dans son usage avant sa réalisation.

Les ateliers ont pour objectif d’ouvrir l’esprit des personnes

présentes, pour leur faire adopter une posture créative. Ils sont

amenés à révéler leurs quotidiens, leurs usages, mais aussi leurs

besoins anciens et créés par la réflexion mise en place. Les participants

dégagent non seulement les grandes lignes du projet, mais

aussi l’esprit de celui-ci, en stimulant l’intelligence collective.

12

Document personnel (collecté lors de la formation)

54


Les ateliers se déroulent en trois étapes : Formulation et priorisation

des besoins en confrontation avec l’espace existant, scénarisation

et organisation de l’espace et confrontation des travaux des

différents groupes de participants.

Les architectes en charge du futur projet animent l’atelier et accompagnent

chaque groupe de travail en prenant la posture du

stratège, de l’observateur anthropologue. Une nouvelle forme de

créativité se créée chez l’architecte au contact de l’utilisateur. Lors

du processus de conception détaillé du projet, nous avons pu remarquer

que l’économie de projet se dessinait différemment, renversant

les optimisations économiques habituelles vers d’autres

postes, en re-questionnant la valeur de chaque élément au regard

des conclusions des ateliers. La démarche est l’occasion d’un team

building : les liens des participants sont solidarisés par la conception

en groupe et le partage des points de vue désamorce des

incompréhensions internes.

Le concepteur voit ainsi sa mission s’élargir : il accompagne stratégiquement

les décideurs dans la programmation, dans l’aménagement

jusqu’au choix des mobiliers et dans la cohésion des parties

prenantes au projet. Il aborde de nouvelles disciplines comme

celles de la pédagogie et de la sociologie. Cette mission présente

une valeur ajoutée pour l’ensemble des acteurs du projet : le projet

devient un espace/temps fédérateur pour la maîtrise d’ouvrage et

une source nouvelle d’apprentissage des usages du client final de

l’architecte. Le projet qui en émane a une meilleure cohérence, il

ne se justifie pas uniquement par les capacité économiques et la

vision de son initiateur mais bien par l’intelligence collective. 13

13

[https://www.cazenove-architectes.com/]

55


2 - Les missions effectuées

MONTERBLANC - Construction de 9 logements locatifs sociaux

MOA : Aiguillon Construction

Phases PRO/DCE

PORT-LOUIS - Extension et rénovation du restaurant scolaire

MOA : Commune de Port-Louis

Réunion de chantier/Phase OPR

QUEVEN - Rénovation de la longère des Arcs

MOA : Mairie de Quéven

Phases ESQ/APS/APD

BRECH - Construction de 9 logements

MOA : Aiguillon Construction

Phases FAISA/APS

LANDAUL - Extension d’une maison individuelle

MOA : Mr Duchêne

Phases ESQ/APS/APD/PC

EPRON - Extension et restructuration de l’école primaire

MOA : Mairie d’Epron

Phases PRO/DCE

LANESTER - Réaménagement d’une maison individuelle

MOA : Mr et Mme Hovington

Phase ESQ

MERLEVENEZ - Rénovation d’une longère

MOA : Mr Darcy

Phases ESQ/PC

56


LORIENT - Rénovation du manoir du Pouillot

MOA : Mr et Mme Lamare

Relevés + Phases ESQ/APD/PC

AURAY - Construction de 6 logements collectifs et 6 maisons

individuelles

MOA : Espacil Habitat

Phases FAISA/ESQ/APS

PLOUHINEC - Restauration et aménagement de la maison de

Germaine Tillion

MOA : Mairie de Plouhinec

Relevés + Phases ESQ/APS

BAUD - Construction d’un pôle petite enfance

MOA : Centre Morbihan Communauté

Phases CANDI + prépa ORAL

LA ROCHE SUR YON - Mise en accessibilité du lycée

MOA : Région Pays de la Loire

Phase ESQ

QUEVEN - Construction de 21 logements collectifs

MOA : -

Phase FAISA

ANGERS - Création d’un local de sous-station

MOA : Rectorat Académie de Nantes

Phases APS/PC

Phase CANDI/OFFRE - Pour de nombreux projets

57


58

. Ressources


BIBLIOGRAPHIE

BOUCHAIN Patrick, Construire autrement, Actes sud, 2006, 192

p. (L’impense)

BOUCHAIN Patrick, Lang Jack, Le pouvoir de faire, Actes sud,

2016, 112 p. (Domaine du possible)

CHADOUIN Olivier, Sociologie de l’architecture et des architectes,

Éditions Parenthèses, 2021, 216 p. (Eupalinos)

CHESNEAU Isabelle, Profession architectes, Eyrolles, 2020, 604 p.

(Profession)

CINQUALBRE Olivier, Jean Prouvé Bâtisseur, Éditions du Momum

Patrimoine, 2016, 192 p. (Carnets d’architectes)

GOETZ Benoît, MADEC Philippe, YOUNÈS Chris, Indéfinition de

l’architecture, Éditions de la Villette, 2009, 132 p. (Passage)

PIANO Renzo, Désobéissance de l’architecte, Arléa, 2009, 184 p.

(Arléa poche)

TRÉTIACK Philippe, WIGLEY Mark, Phaidon, Jean Prouvé architecte

des jours meilleurs, Phaidon, 2017, 240 p. (Architecture In

Detail)

ARTICLES

BLOOM Chantal,10 choses à savoir sur Yona Friedman, 2020,

[https://www.admagazine.fr/architecture/actualite-architecture/

diaporama/10-choses-a-savoir-sur-yona-friedman/60778]

CAMUS Christophe, Pour une sociologie «constructiviste» de l’architecture,

Espaces et société, 2010/2, n°142, p. 63-78, [https://

www.cairn.info/revue-espaces-et-societes-2010-2-page-63.htm]

59


Cité de l’architecture et du patrimoine, L’Atelier de Montrouge, la

modernité à l’œuvre (1958-1981), Exposition, 2008, [https://www.

citedelarchitecture.fr/fr/exposition/latelier-de-montrouge-la-modernite-loeuvre-1958-1981]

LECOQ Matthias, Le droit à la ville : un concept émancipateur ?,

2019, [https://metropolitiques.eu/Le-droit-a-la-ville-un-conceptemancipateur.html]

PUBLICATIONS INTERNET

AMPHOUX Pascal, BARBEY Gilles, Entre architecture et

sciences sociales, 1998, [https://halshs.archives-ouvertes.fr/

halshs-01567013/document]

CHADOIN Olivier, Le sociologue chez les architectes matériau

pour une sociologie de la sociologie en situation ancillaire,

Presses de Sciences Po, 2009/3, n°75, p. 81-107, [https://www.

cairn.info/load_pdf.php?ID_ARTICLE=SOCO_075_0081&download=1]

CHAMPY Florent, La production architecturale et ses acteurs

2001, [https://www.cairn.info/sociologie-de-l-architecture--9782707134707-page-8.htm]

SITES INTERNET

Larousse, [https://www.larousse.fr]

Cazenove Architectes et associés, [https://www.cazenove-architectes.com/]

Légifrance, Loi n° 77-2 du 3 janvier 1977 sur l’architecture, [https://

www.legifrance.gouv.fr/loda/id/JORFTEXT000000522423/]

Ordre des architectes, La Prestation de serment, [https://www.architectes.org/la-prestation-de-serment]

60


FILM DOCUMENTAIRE

ASTRUP SCHRÖDER Kaspar, Big Time - Dans la tête de Bjarke

Ingels, Sonntag films, Good Company Pictures, 2017, 93 min

GAUDUCHEAU François, Les images oubliées de Germaine Tillion,

Poischiche Films et TV 10 Angers, 2001, 48 min

61


Ce mémoire d’habilitation à la maîtrise d’œuvre

traite de l’intégration d’une sociologie de l’architecture

au processus de conception afin qu’il se

transforme en une expérience collective et non

plus un travail imputé seulement aux architectes.

Nous verrons comment il est possible de faire évoluer

notre pratique professionnelle afin de s’adapter

aux nouveaux enjeux.

Nous analyserons les intérêts de cette intégration

et la légitimité du statut des architectes engagés,

médiateurs de la participation. Une nouvelle pratique

entre passion et responsabilités.

« L’architecture est trop importante pour être

laissée aux seuls architectes. » Giancarlo de Carlo

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