Montée des eaux et résilience territoriale: étude du cas de la partie méridionale de l'Etang de Berre
La résilience en architecture ne se limite plus aujourd’hui à une capacité de résistance ponctuelle ; elle implique d’anticiper, de s’adapter et d’évoluer face aux transformations environnementales, sociales et territoriales. Dans un contexte littoral fragilisé par le changement climatique, penser la résilience devient un impératif fondateur du projet architectural et urbain. Ce mémoire s’inscrit dans l’étude de la partie méridionale de l’étang de Berre, un territoire historiquement artificialisé, aujourd’hui confronté à l’élévation progressive du niveau marin et à l’augmentation des risques climatiques. Cette situation soulève des enjeux cruciaux en matière d’habitat, d’infrastructures et de formes urbaines. Mon intérêt pour ces problématiques s’est construit au fil de mon parcours, en particulier à la Faculté d’Architecture La Cambre Horta et lors de mon Erasmus à Montpellier. Ces expériences ont nourri une approche critique du territoire et m’ont conduit à envisager l’architecture comme un outil d’adaptation face aux instabilités du milieu. Ce travail vise ainsi à interroger les limites des dispositifs actuels et à explorer les pistes de transformation possibles, à la croisée des données scientifiques, des observations de terrain et des expérimentations pédagogiques telles que celles menées dans le cadre du workshop Mélimed.
La résilience en architecture ne se limite plus aujourd’hui à une capacité de résistance ponctuelle ; elle implique d’anticiper, de s’adapter et d’évoluer face aux transformations environnementales, sociales et territoriales. Dans un contexte littoral fragilisé par le changement climatique, penser la résilience devient un impératif fondateur du projet architectural et urbain.
Ce mémoire s’inscrit dans l’étude de la partie méridionale de l’étang de Berre, un territoire historiquement artificialisé, aujourd’hui confronté à l’élévation progressive du niveau marin et à l’augmentation des risques climatiques. Cette situation soulève des enjeux cruciaux en matière d’habitat, d’infrastructures et de formes urbaines.
Mon intérêt pour ces problématiques s’est construit au fil de mon parcours, en particulier à la Faculté d’Architecture La Cambre Horta et lors de mon Erasmus à Montpellier. Ces expériences ont nourri une approche critique du territoire et m’ont conduit à envisager l’architecture comme un outil d’adaptation face aux instabilités du milieu.
Ce travail vise ainsi à interroger les limites des dispositifs actuels et à explorer les pistes de transformation possibles, à la croisée des données scientifiques, des observations de terrain et des expérimentations pédagogiques telles que celles menées dans le cadre du workshop Mélimed.
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MONTÉE DES EAUX ET RÉSILIENCE TERRITORIALE
ÉTUDE DU CAS DE LA PARTIE MÉRIDIONALE DE L’ÉTANG DE BERRE
Mémoire de fin d’étude - Afia Aroussi Jawad 1
Image de couverture:
© Workshop Mélimed, Entre Camargue et Etang de Berre, face aux défis du XXIème siècle, 30 > 03 février 2023
Montée des eaux et résilience territoriale : étude du cas de la partie méridionale
de l’étang de Berre
AFIA AROUSSI Jawad
Promoteur: BRUNFAUT Victor
Faculté d’Architecture La Cambre Horta
Promotion 2024/2025
2
REMERCIEMENTS
Je souhaite tout d’abord remercier Victor Brunfaut, promoteur de ce mémoire
et professeur d’atelier pendant deux années. Son accompagnement a profondément
nourri ma réflexion. J’ai beaucoup appris à ses côtés, autant sur la posture
de projet que sur la manière de questionner un territoire, avec justesse et
exigence.
Je remercie chaleureusement M. Bertrand Terlinden, mon lecteur et professeur
d’atelier, pour sa disponibilité et la richesse de nos échanges, qui m’ont grandement
aidé à nourrir ma réflexion.
Ma reconnaissance va également à la Faculté d’architecture La Cambre Horta,
pour l’enseignement reçu tout au long de mon parcours, la qualité des
échanges et le cadre offert à la construction de ma démarche architecturale.
Un grand merci à l’École Nationale Supérieure d’Architecture de Marseille et à
l’équipe du workshop Mélimed, pour leur accueil, leur engagement et les nombreuses
discussions partagées autour du territoire de l’étang de Berre.
Je tiens également à remercier les étudiants de l’ENSAM Montpellier, rencontrés
lors de mon Erasmus, dont les échanges autour de ces mêmes problématiques
ont été particulièrement enrichissants et m’ont donné envie de poursuivre
ce sujet jusqu’au bout de mes études.
Je pense aussi à mes camarades des promotions 2023–2024 et 2024–2025 de
notre faculté, avec qui j’ai partagé mes 6 années d’étude. Leurs retours, leur
soutien et nos discussions quotidiennes ont largement contribué à faire évoluer
ce mémoire.
Enfin, je remercie ma femme et mes parents, pour leur soutien constant, leur
confiance et leur patience. Leur présence m’a accompagné à chaque étape de
ce parcours.
... Merci !
3
4
SOMMAIRE
REMERCIEMENTS.........................................................................................................p.3
ABRÉVIATIONS..............................................................................................................p.8
AVANT-PROPOS.............................................................................................................p.9
INTRODUCTION............................................................................................................p.11
MÉTHODOLOGIE...........................................................................................................p.13
ANALYSE DOCUMENTAIRE WEBOGRAPHIQUE ET
BIBLIOGRAPHIQUE
VISITES SUR LE TERRAIN
ECHANTILLONAGE ET SELECTION DES SOURCES D’INFORMATION
ANALYSE DES DONNÉES
CONSTAT TERRITORIAL: COMPRENDRE LA SITUATION ACTUELLE
FACE À LA MONTÉE DES EAUX
CARACTÉRISTIQUES GÉOGRAPHIQUES ET CLIMATIQUES DE LA RÉGION.......p.19
UN TERRITOIRE LAGUNAIRE EN MÉDITERRANÉE OCCIDENTALE
UNE TOPOGRAPHIE PLATE ET VULNÉRABLE
DYNAMIQUES CLIMATIQUES ET PRESSIONS HYDROLOGIQUES SUR LE
TERRITOIRE MÉDITERRANÉEN
HISTORIQUE DES INONDATIONS ET ÉVOLUTIONS OBSERVÉES.........................p.26
UNE CONSTRUCTION TERRITORIALE MARQUÉE PAR L’EAU
LES ÉPISODES HISTORIQUES MAJEURS DU XXE SIÈCLE
INTENSIFICATION DES ALÉAS DEPUIS LES ANNÉES 2000
UNE MÉMOIRE TERRITORIALE FRAGMENTÉE
CARTOGRAPHIE DES ZONES À RISQUE ET DES ALÉAS LITTORAUX...................p.32
UNE LECTURE CARTOGRAPHIQUE DU RISQUE : OUTIL
D’ANALYSE ET DE PROJET
LES ZONES ROUGES/ORANGES : ENTRE LITTORAL ET ZONES
INDUSTRIALO-PORTUAIRES
ZONES BLANCHES : DES TERRITOIRES EN DEVENIR ?
ALÉAS, ENJEUX ET RISQUE LITTORAL
SUBMERSION MARINE, ÉROSION CÔTIÈRE ET RECUL DU TRAIT DE CÔTE
POLLUTION DIFFUSE
FACTEURS DE VULNÉRABILITÉ DU TERRITOIRE (URBANISATION,
INFRASTRUCTURES, USAGES DU SOL).....................................................................p.43
UNE URBANISATION LITTORALE HISTORIQUEMENT
CONFLICTUELLE
DES INFRASTRUCTURES SOUVENT INCOMPATIBLES AVEC LES
DYNAMIQUES NATURELLES
5
UNE ARTIFICIALISATION RAPIDE DES SOLS
DES USAGES DU SOL EN CONTRADICTION AVEC LA VULNÉRABILITÉ
RÉELLE
ANALYSE DU TERRITOIRE BÂTI ET DE SES LIMITES FACE AUX ALÉAS.............p.48
UNE MORPHOLOGIE URBAINE PEU ADAPTÉE À LA GESTION DES
EAUX
DES TYPOLOGIES BÂTIES VULNÉRABLES ET PEU
ANTICIPATRICES
DES ÉQUIPEMENTS COLLECTIFS EN SITUATION CRITIQUE
UNE GOUVERNANCE URBAINE FRAGMENTÉE ET LENTE
SYNTHÈSE : QUELS CONSTATS POUR AUJOURD’HUI ?..........................................p.54
PROJECTIONS ET SCÉNARIOS FUTURS : ANTICIPER L’ÉVOLUTION
DU TERRITOIRE
DONNÉES ET MODÉLISATIONS CLIMATIQUES À L’ÉCHELLE
RÉGIONALE....................................................................................................................p.59
LE CHANGEMENT CLIMATIQUE COMME FACTEUR STRUCTURANT
DE PROJET
CARTOGRAPHIER POUR AGIR : DU MODÈLE SCIENTIFIQUE À LA
FABRIQUE DU TERRITOIRE
DU SCÉNARIO AU PROJET : L’ENJEU DE LA LECTURE PROSPECTIVE
SCÉNARIOS D’ÉLÉVATION DU NIVEAU DE LA MER ET IMPACTS ATTENDUS
SUR L’ÉTANG DE BERRE...............................................................................................p.66
UNE LAGUNE SEMI-FERMÉE ? UN TERRITOIRE POREUX ET
VULNÉRABLE
LES PROJECTIONS CLIMATIQUES : DONNÉES, INCERTITUDES ET
ARBITRAGES
DES IMPACTS MULTIPLES, MAIS MAL ANTICIPÉS
LE PARADOXE DU RISQUE CONNU MAIS IGNORÉ
ET POUR L’ARCHITECTURE : QUEL RÔLE, QUELLE MARGE DE
MANOEUVRE ?
PROJECTION DES DYNAMIQUES URBAINES : CROISSANCE, RISQUES ET
CONFLITS D’USAGE.......................................................................................................p.73
ENTRE DÉVELOPPEMENT URBAIN ET MONTÉE DES EAUX : UNE
ÉQUATION INSTABLE
UNE CROISSANCE URBAINE SOUVENT GUIDÉE PAR L’OPPORTUNITÉ PLUS
QUE PAR LA STRATÉGIE
CONFLITS D’USAGE SUR UN TERRITOIRE FRAGMENTÉ
RISQUES DE SATURATION ET PRESSION SUR LES INFRASTRUCTURES
VERS QUELS MODÈLES URBAINS POST-CROISSANCE ?
RISQUES DE SATURATION ET PRESSION SUR LES INFRASTRUCTURES
VERS QUELS MODÈLES URBAINS POST-CROISSANCE ?
ENJEUX D’ADAPTATION DU CADRE BÂTI À MOYEN ET LONG TERME................p.79
UN BÂTI CONÇU POUR UN CLIMAT PASSÉ
6
QUELS LEVIERS D’ADAPTATION À MOYEN TERME ?
LE LONG TERME : ENTRE RETRAIT, TRANSFORMATION ET INNOVATION
ENTRE FAISABILITÉ ET INERTIE : LES LIMITES ACTUELLES
LIMITES DE LA PRÉVISION : INCERTITUDES, VULNÉRABILITÉS
STRUCTURELLES...........................................................................................................p.84
L’ILLUSION D’UNE CONNAISSANCE TOTALE : LIMITES DES
MODÈLES ET DES SCÉNARIOS
DES TERRITOIRES PLUS COMPLEXES QUE LES MODÈLES
VULNÉRABILITÉS STRUCTURELLES : AU-DELÀ DES ZONES ROUGES
VERS UNE CULTURE DU DOUTE ET DE LA RÉSILIENCE INCRÉMENTALE
RÉSILIENCES TERRITORIALES ET RÉPONSES PROJETÉES
LES ORIENTATIONS PUBLIQUES EN MATIÈRE D’ADAPTATION :
OUTILS RÉGLEMENTAIRES ET PROJETS D’AMÉNAGEMENT................................p.91
UN EMPILEMENT RÉGLEMENTAIRE AUX LOGIQUES DISJOINTES
LES PPRI : DES CADRES RIGIDES AUX EFFETS AMBIVALENTS
LES PLU : ENTRE VOLONTARISME AFFICHÉ ET INERTIE PROGRAMMÉE
LE SCOT : STRATÉGIE SANS PUISSANCE
DES INITIATIVES RÉGIONALES DISPERSÉES
SOLUTIONS DE RÉSILIENCE PROPOSÉES PAR LA RÉGION ET LES
COLLECTIVITÉS.............................................................................................................p.97
RECONVERSION INDUSTRIELLEDE FOS-SUR-MER
SYNERGIE INDUSTRIELLE
DÉCARBONATION
DÉGAZAGE DES CUVES À FIOUL
IRRIGATION GRAVITAIRE
TERRES AGRICOLES EN ZONE SUBMERSIBLE
QUELS HORIZONS POUR LA RÉSILIENCE TERRITORIALE SELON LA
RÉGION ?
PROPOSITIONS ISSUES DU WORKSHOP MÉLIMED : APPROCHES
EXPÉRIMENTALES ET ALTERNATIVES ARCHITECTURALES................................p.114
«ESSO S» PAR PAULINE DELPLACE, MAX ECHAUDEMAISON ET
JULIEN RIALLAND (ULB)
«BERRE L’ÉTANG NORD» PAR YASSIN GANA, SOFIA MOMBELLI,
JACOPO ROSSATO, LETIZIA SCORTEGAGNA, TOMMASO
TODESCHINI, GIORGIO VENTURINI (IUAV)
«VIVRE AVEC L’EAU» PAR HIND BOUTABA (ENA)
«OCCUPER DES CUVES: APPRÉHENDER LA TRANSITION INDUSTRIELLE»
PAR SÉRINE MESLI (ENSA-M)
CONCLUSION.................................................................................................................p.131
SOURCES.........................................................................................................................p.133
7
ABRÉVIATIONS
• INAMA : Institut National d’Architecture Méditerranéenne
et Adaptation
• ENSA : École Nationale Supérieure d’Architecture
• SUDS : Sustainable Urban Drainage Systems
• GIEC : Groupe d’Experts Intergouvernemental
sur l’Évolution du Climat
• BRGM : Bureau de Recherches Géologiques
et Minières
• CEREMA : Centre d’Études et d’Expertise sur
les Risques, l’Environnement, la Mobilité et
l’Aménagement
• ONERC : Observatoire National sur les Effets
du Réchauffement Climatique
• PLU : Plan Local d’Urbanisme
• PPRI : Plan de Prévention du Risque Inondation
• GPMM : Grand Port Maritime de Marseille
• CVRH : Centre de Valorisation des Ressources
Humaines
• SDAGE : Schéma Directeur d’Aménagement
et de Gestion des Eaux
• EPCI : Établissement Public de Coopération
Intercommunale
• AMP : Aix-Marseille-Provence
• ICPE : Installation Classée pour la Protection
de l’Environnement
• SEVESO : Directive européenne encadrant les
sites industriels à risques majeurs
• DCE : Directive Cadre sur l’Eau
• ZEC : Zone Écologiquement Complémentaire
• CNR : Compagnie Nationale du Rhône
• ENS : Espace Naturel Sensible
• RTE : Réseau de Transport d’Électricité
• DREAL : Direction Régionale de l’Environnement,
de l’Aménagement et du Logement
• DDTM : Direction Départementale des Territoires
et de la Mer
• SCOT : Schéma de Cohérence Territoriale
• PIICTO : Plateforme Industrielle et d’Innovation
de Caban-Tonkin
• AOC : Appellation d’Origine Contrôlée
• RE2020 : Réglementation Environnementale
2020
• ZAN : Zéro Artificialisation Nette
8
AVANT-PROPOS
La résilience en architecture ne se limite plus aujourd’hui à une capacité de
résistance ponctuelle ; elle implique d’anticiper, de s’adapter et d’évoluer face
aux transformations environnementales, sociales et territoriales. Dans un
contexte littoral fragilisé par le changement climatique, penser la résilience
devient un impératif fondateur du projet architectural et urbain.
Ce mémoire s’inscrit dans l’étude de la partie méridionale de l’étang de Berre,
un territoire historiquement artificialisé, aujourd’hui confronté à l’élévation
progressive du niveau marin et à l’augmentation des risques climatiques. Cette
situation soulève des enjeux cruciaux en matière d’habitat, d’infrastructures et
de formes urbaines.
Mon intérêt pour ces problématiques s’est construit au fil de mon parcours, en
particulier à la Faculté d’Architecture La Cambre Horta et lors de mon Erasmus
à Montpellier. Ces expériences ont nourri une approche critique du territoire
et m’ont conduit à envisager l’architecture comme un outil d’adaptation face
aux instabilités du milieu.
Ce travail vise ainsi à interroger les limites des dispositifs actuels et à explorer
les pistes de transformation possibles, à la croisée des données scientifiques,
des observations de terrain et des expérimentations pédagogiques telles que
celles menées dans le cadre du workshop Mélimed.
Mots-clefs: Résilience, Inondation, Climat, Territoire, Architecture
9
10
INTRODUCTION
Depuis plusieurs décennies, les effets du changement climatique bouleversent
les équilibres naturels et les dynamiques territoriales. Parmi les phénomènes
les plus préoccupants, l’élévation du niveau de la mer transforme profondément
les littoraux, affectant écosystèmes, infrastructures et modèles d’aménagement
urbain.
En Méditerranée, cette montée des eaux est plus lente qu’ailleurs, mais ses
conséquences sont déjà tangibles : submersion marine, érosion du trait de
côte, saturation des réseaux hydrauliques. La partie méridionale de l’étang
de Berre, dans les Bouches-du-Rhône, concentre ces vulnérabilités. Ce territoire
complexe mêle zones résidentielles, industries lourdes et infrastructures
portuaires, dans un contexte d’urbanisation souvent déconnecté des risques
environnementaux.
1. Workshop MÉLIMED,
Entre Camargue et Étang
de Berre. Enseignement
croisé de terrain., Actes
2022–2023.
Face à cette situation, l’architecture et l’urbanisme sont appelés à repenser
leur rapport au sol, à l’eau et au temps. Il ne s’agit plus seulement de protéger,
mais de composer avec l’incertitude. Anticiper les aléas, intégrer l’eau dans la
conception du projet, imaginer des formes urbaines évolutives : telles sont les
conditions d’une résilience territoriale active.
Ce mémoire propose une lecture critique du territoire de l’étang de Berre à
travers une triple entrée : environnementale, urbaine et architecturale. Il s’appuie
sur des données scientifiques actualisées (GIEC, BRGM, CEREMA), sur des
observations de terrain, ainsi que sur des travaux expérimentaux menés dans
le cadre du workshop Mélimed 1 , en collaboration avec plusieurs écoles d’architecture
du pourtour méditerranéen.
La question de recherche est la suivante : Comment la partie méridionale de
l’étang de Berre fait-elle face à la montée des eaux, entre constats actuels, projections
climatiques et stratégies de résilience architecturale et territoriale ?
L’objectif est double : premièrement, dresser un état des lieux des vulnérabilités
existantes, à travers une analyse géographique, hydrologique et urbanistique
du territoire. Deuxièmement, évaluer les réponses proposées, institutionnelles
comme expérimentales, pour identifier des pistes d’adaptation plus
cohérentes, ancrées et transversales.
La recherche s’organise en trois grandes parties. La première vise à comprendre
la situation actuelle en analysant les facteurs géographiques, hydrologiques
et urbanistiques de la région étudiée. La seconde s’intéresse aux
projections climatiques et aux scénarios futurs en matière de montée des eaux
et de gestion des risques. Enfin, la troisième propose une lecture critique des
réponses apportées, en comparant les stratégies institutionnelles aux projets
imaginés par les étudiants du workshop, afin de faire émerger les tensions, les
convergences ou les limites de ces visions d’avenir.
11
12
MÉTHODOLOGIE
La méthodologie adoptée dans ce mémoire repose sur une approche combinant
analyse documentaire, observations de terrain et études de cas, afin de
proposer une réflexion approfondie sur les enjeux liés à la montée des eaux
dans la partie méridionale de l’étang de Berre et les stratégies de résilience
mises en place.
2. Atelier Klima. (2025,
11 janvier). Atelier Klima.
https://www.klima.ong/
Analyse documentaire : webographie et bibliographie
Une recherche bibliographique et webographique a été menée afin de rassembler
un ensemble de références scientifiques, techniques et réglementaires
pertinentes. Cette analyse repose sur plusieurs types de sources :
• Littérature scientifique et rapports institutionnels : publications académiques
et rapports d’institutions spécialisées comme le GIEC, le BRGM ou
le CEREMA.
• Plans d’urbanisme et documents de gestion des risques : documents d’urbanisme
locaux (PLU, PPRI), stratégies d’adaptation au changement climatique
et politiques publiques mises en œuvre sur le territoire.
• Publications techniques et retours d’expérience : études de cas, projets
d’architecture et d’aménagement développés en réponse aux problématiques
d’inondations.
Des sources alternatives, comme le site Atelier Klima animé par des chercheurs
indépendants, ont également été mobilisées 2 .
Visites sur le terrain
Les observations de terrain permettent de confronter les données théoriques
à la réalité du site étudié. Elles visent à cartographier les zones à risque, analyser
le bâti existant et repérer les initiatives locales d’adaptation.
Les visites sont accompagnées de prises de notes, relevés photographiques
et cartographiques, permettant une analyse plus fine des enjeux spécifiques
à ce territoire. Une première visite sur le terrain a été faite dans le cadre du
workshop Mélimed.
Échantillonnage et sélection des sources d’information
L’étude repose sur une sélection rigoureuse des sources afin d’assurer une
approche méthodologique cohérente et pertinente. L’étang de Berre ou des
contextes similaires en Méditerranée sont mis en avant. Les sources ont été
choisies selon leur rigueur scientifique, leur actualité et leur lien direct avec le
territoire étudié.
13
Analyse des données
L’analyse des données repose sur une approche mixte, combinant analyse qualitative
et analyse quantitative, afin d’interpréter les informations recueillies
de manière rigoureuse et structurée.
L’analyse qualitative permet d’approfondir les dynamiques urbaines, architecturales
et environnementales du site. Elle repose également sur l’étude de
cas concrets à travers l’analyse de projets architecturaux et d’aménagements
résilients en France et à l’international, mettant ainsi en évidence les solutions
développées face aux enjeux climatiques. De plus, elle permet d’identifier les
aspects sociétaux et réglementaires liés à l’adaptation du bâti face aux transformations
environnementales, en intégrant les politiques publiques et les
normes d’urbanisme appliquées aux territoires exposés.
Cette approche vise ainsi à révéler les logiques sous-jacentes des stratégies
d’adaptation et à évaluer leur pertinence dans le cadre spécifique du territoire
étudié, en confrontant les pratiques existantes aux nouvelles exigences imposées
par le changement climatique.
L’analyse quantitative appuie les observations par des données factuelles
(climat, population, vulnérabilités). Elle inclut l’étude des données climatiques
et hydrologiques, en s’appuyant sur des statistiques relatives à l’élévation du
niveau de la mer, des cartographies des zones inondables et des projections
climatiques établies par le GIEC. Elle prend également en compte l’analyse
des données démographiques et urbaines, notamment en évaluant la densité
de population dans les zones à risque, les typologies de logements exposés et
l’impact économique des inondations passées. Par ailleurs, l’évaluation des
impacts des stratégies d’adaptation permet de quantifier les surfaces protégées
par des infrastructures résilientes et d’analyser l’efficacité des dispositifs
de gestion des eaux mis en place.
Les données chiffrées offriront une base solide pour appuyer les conclusions
et orienter la réflexion vers des solutions adaptées
14
15
16
CONSTAT TERRITORIAL
COMPRENDRE LA SITUATION ACTUELLE FACE À LA MON-
TÉE DES EAUX
17
18
CARACTÉRISTIQUES GÉOGRAPHIQUES ET CLIMATIQUES DE LA RÉGION
Un territoire lagunaire en Méditerranée occidentale
Situé au cœur du département des Bouches-du-Rhône, l’étang de Berre est
une vaste lagune saumâtre (la teneur en sel est inférieure à celle de l’eau de
mer) de plus de 155 km², ce qui en fait l’une des plus grandes lagunes d’eau
salée d’Europe 3 . Ce plan d’eau, partiellement fermé, communique avec la mer
Méditerranée via le canal de Caronte, reliant ainsi le bassin à la mer tout en
créant une dynamique hydrologique complexe, influencée par les marées, les
apports fluviaux et les activités anthropiques 4 . Le bassin versant de l’étang de
Berre, d’une superficie de près de 1 700 km², est principalement alimenté par
les rivières de l’Arc, de la Touloubre et de la Cadière. Ce réseau hydrologique,
s’il participe à la régulation des niveaux d’eau, accentue également les risques
d’inondation en cas de fortes précipitations ou de saturation des sols.
Le secteur méridional de l’étang regroupe plusieurs communes, notamment
Martigues, Port-de-Bouc, Fos-sur-Mer, Berre-l’Étang et Saint-Mitre-les-Remparts.
Le territoire présente une forte imbrication d’usages urbains, industriels
et naturels, souvent sources de tensions.
3. BRGM, L’Étang de Berre
: caractérisation hydrogéologique
et enjeux d’aménagement,
Rapport régional,
2021, p. 14..
4. Agence de l’eau Rhône
Méditerranée Corse, Diagnostic
du bassin versant
de l’étang de Berre, 2020,
p. 8.
5. CAUE 13, Les usages
de l’eau sur les territoires
littoraux des Bouches-du-
Rhône, Marseille, 2018, pp.
22–27.
6. DREAL PACA, Cartographie
de l’artificialisation
du littoral de l’étang de
Berre – État des lieux et
trajectoires, 2021, p. 43.
Historiquement, l’étang a toujours entretenu un rapport étroit avec ses habitants.
La pêche artisanale, la conchyliculture (=culture des coquillages), la
chasse au gibier d’eau, mais aussi les usages agricoles liés à l’irrigation ou aux
zones humides formaient un tissu de pratiques ancrées, en interaction directe
avec le rythme du plan d’eau 5 . Ces activités ont structuré non seulement
l’économie locale, mais aussi la morphologie des rives : petits ports, pontons
en bois, cabanons, cales de pêche ou de chasse, réseaux de canaux secondaires,
etc. À Martigues ou Berre-l’Étang, certaines structures en témoignent encore.
Ces constructions traditionnelles intégraient déjà les variations du niveau de
l’eau et l’accessibilité par voie fluviale. Elles exprimaient un mode d’habiter
attentif, adaptatif, en prise avec un environnement mouvant.
Ce rapport propre à l’eau, longtemps fondé sur la coexistence avec les aléas,
tend à disparaître sous l’effet de la pression foncière, de l’urbanisation croissante
et de la logique d’équipement industriel. Depuis les années 1950, le développement
du complexe industrialo-portuaire de Fos, l’extension des zones
logistiques et des raffineries, puis l’urbanisation résidentielle de zones basses
autrefois inconstructibles, ont contribué à modifier en profondeur l’équilibre
hydro-morphologique de l’étang 6 . Ce développement a rompu les continuités
écologiques et accru les risques de ruissellement, de saturation et de submersion
des sols.
Aujourd’hui, le territoire présente une complexité morphologique qui rend
toute intervention architecturale ou urbanistique particulièrement délicate.
La lecture du sol ne peut se limiter à une approche technique ; elle suppose
de prendre en compte la mémoire hydrologique, les pratiques anciennes, les
dynamiques de seuil entre les espaces secs et les zones humides. Dans un
contexte où l’eau revient comme risque (par les crues, les tempêtes, la
19
7. Agence de l’Eau Rhône
Méditerranée Corse, Diagnostic
du bassin versant
de l’étang de Berre, 2020,
pp. 6–10.
8. CEREMA, Études hydrologiques
sur les bassins
versants de l’Arc, de la
Touloubre et de la Cadière,
2019, pp. 18–22.
montée du niveau marin) mais aussi comme ressource ou comme patrimoine,
il devient essentiel de repenser le projet architectural en l’intégrant à ces
conditions fluctuantes. L’enjeu n’est pas uniquement de se protéger de l’eau,
mais de retrouver un mode de composition territoriale qui permette de vivre
avec elle, de composer avec ses temporalités, ses débordements, ses formes
d’imprévisibilité. L’étang de Berre, dans sa dimension lagunaire, est à la fois un
espace de risque, un espace habité et un révélateur des limites d’un urbanisme
qui a trop longtemps cherché à contrôler plutôt qu’à s’adapter.
Une topographie plate et vulnérable
La topographie du littoral méridional de l’étang de Berre est globalement
très plate. De nombreuses zones se trouvent à moins de deux mètres d’altitude,
en particulier autour de Fos-sur-Mer, Port-de-Bouc ou sur les franges de
Berre-l’Étang, ce qui les expose fortement aux risques de submersion marine
et d’inondation par remontée de nappe. Cette topographie renforce la vulnérabilité
du territoire aux variations du niveau marin. Les épisodes de surcote,
amplifiés par les tempêtes méditerranéennes, peuvent ainsi provoquer des
inondations rapides dans des zones qui semblent à première vue éloignées du
rivage.
L’urbanisation massive de ces zones basses, combinée à une forte artificialisation
des sols (zones industrielles, voiries imperméables, zones commerciales),
a réduit de manière critique la capacité d’infiltration des eaux et favorise
le ruissellement en cas de pluies intenses 7 . Ce phénomène est accentué par
l’absence de trames vertes continues, par la fragmentation des sols agricoles,
et par des des réseaux souvent dépassés par l’intensité des précipitations.
Certaines zones, comme les quartiers pavillonnaires de Martigues Sud ou les
extensions récentes de Port-de-Bouc, se développent dans des espaces historiquement
humides ou sur d’anciens exutoires naturels. Ces dynamiques posent
la question de la pérennité de ces choix urbanistiques dans un contexte de
dérèglement climatique 8 .
Les études menées dans le cadre du workshop Mélimed ont permis de repréciser
cette vulnérabilité à travers des relevés de terrain, des observations
cartographiques et des analyses croisées. Il est apparu que plusieurs secteurs
résidentiels, industriels et naturels s’interpénètrent dans des zones à risque,
sans stratégie claire d’aménagement résilient.
Le travail cartographique des étudiants a notamment mis en lumière des
contradictions entre les extensions urbaines post-2000 et les zones identifiées
comme inondables dans les PPRI révisés. Ces conflits spatiaux révèlent un
manque d’anticipation structurelle dans les documents de planification, souvent
plus réactifs que prospectifs.
À la différence des Pays-Bas ou de Venise, l’étang de Berre ne bénéficie ni
d’une ingénierie hydrologique avancée ni d’une stratégie d’adaptation
20
structurée. Aux Pays-Bas, une part importante du territoire se situe sous le
niveau de la mer, mais fait l’objet d’une ingénierie hydrologique proactive, intégrant
des polders, des stations de pompage redondantes, et une culture de la
gestion de l’eau profondément ancrée dans la planification urbaine 9 . À Venise,
les travaux de défense contre la montée des eaux (comme le projet MOSE)
illustrent une stratégie défensive coûteuse et controversée, basée sur la fermeture
temporaire de la lagune, mais qui ne résout pas les vulnérabilités internes
à la ville, notamment liées à la subsidence du sol et à l’artificialisation du tissu
historique 10 .
En comparaison, l’étang de Berre apparaît comme un territoire intermédiaire,
ni totalement protégé par des dispositifs massifs, ni véritablement restructuré
autour d’une logique d’adaptation souple. Le workshop a mis en évidence
la nécessité d’intégrer l’aléa inondation dans les outils de projet urbain et
architectural, en pensant le rapport à l’eau non plus comme une contrainte à
contourner, mais comme un principe structurant de la composition territoriale.
Cela suppose de revaloriser les délaissés humides, de réintroduire des
dispositifs de ralentissement des flux (fossés, noues, bassins, par exemple)
dans la forme urbaine, et de requalifier les zones basses non comme des espaces
“à combler”, mais comme des territoires tampon à fort potentiel paysager
et écologique. L’architecte, dans ce contexte, se retrouve face à la nécessité
d’inventer des formes adaptées aux altimétries fragiles : pilotis, plateformes,
dispositifs évolutifs, seuils actifs. Il ne s’agit plus seulement de prévenir l’eau,
mais de composer avec elle.
9. Rijkswaterstaat, The
Dutch Flood Risk Management
Strategy, Gouvernement
des Pays-Bas, 2021,
consulté le 23/04/2025 via
www.rijkswaterstaat.nl.
10. Consorzio Venezia
Nuova, Progetto MOSE
– Dossier technique sur
la régulation des marées
à Venise, Ministère des
Infrastructures et des
Transports, Italie, 2020.
11. Météo France, Les
épisodes méditerranéens
: caractéristiques et intensification
dans le contexte
du changement climatique,
Bulletin Climatologique
National, 2021.
Dynamiques climatiques et pressions hydrologiques sur le territoire
méditerranéen
Le territoire de l’étang de Berre est soumis à un climat méditerranéen typique,
caractérisé par des étés chauds et secs, et des hivers relativement doux. Toutefois,
ce régime climatique se distingue par la survenue régulière d’épisodes de
précipitations très intenses et localisées, dits « épisodes méditerranéens ». Ces
événements, particulièrement fréquents à l’automne, peuvent générer des cumuls
de pluie atteignant 250 à 300 mm en moins de 48 heures, entraînant des
crues éclair, des ruissellements massifs et des inondations soudaines dans des
secteurs densément urbanisés mais peu drainés¹¹. La nature brutale, imprévisible
et concentrée de ces précipitations met à l’épreuve des infrastructures
urbaines souvent conçues pour des fréquences de pluies désormais dépassées.
Dans ce contexte, la planification urbaine devient particulièrement complexe.
Les réseaux hydrauliques traditionnels (souvent anciens, linéaires et conçus
pour évacuer l’eau rapidement) sont mis en échec par la simultanéité des flux
et l’augmentation de leur intensité. L’imperméabilisation des sols, généralisée
par la croissance urbaine et industrielle, aggrave le phénomène en réduisant
considérablement la capacité d’absorption du territoire. Dans certaines communes
comme Port-de-Bouc, Martigues ou Berre-l’Étang, les quartiers récents
implantés sur des sols déjà saturés se retrouvent régulièrement inondés,
21
12. CEREMA, Gestion des
eaux pluviales en milieu
urbain dans le sud-est de
la France, Paris, 2020, pp.
12–16.
13. Agence de l’Eau Rhône
Méditerranée Corse,
Intégration des solutions
fondées sur la nature dans
les documents de planification
urbaine, Rapport
technique, 2022.
14. GIEC – Groupe d’experts
intergouvernemental
sur l’évolution du climat,
Sixième rapport d’évaluation
– Résumé à l’intention
des décideurs, 2021, pp.
28–31.
révélant l’inadéquation entre les formes bâties et les réalités climatiques locales
12 .
Face à ce constat, l’enjeu ne consiste plus uniquement à renforcer les dispositifs
d’évacuation, mais à imaginer des formes urbaines capables de cohabiter
avec l’eau. Des stratégies d’adaptation innovantes apparaissent : création de
zones tampons végétalisées dans les tissus urbains denses, aménagement de
seuils actifs dans les espaces publics permettant de canaliser ou stocker temporairement
l’eau, ou encore intégration de bassins multifonctionnels pouvant
servir à la fois d’aire de loisirs à sec et de rétention lors des pluies intenses 13 .
Ces dispositifs, loin d’être anecdotiques, traduisent une évolution profonde
de la pensée architecturale et urbanistique dans les territoires soumis à des
régimes hydrologiques extrêmes.
Mais à cette pression climatique ponctuelle s’ajoute une transformation
structurelle, lente et globale : l’élévation progressive du niveau de la mer. Le
sixième rapport du GIEC (2021) prévoit, en fonction des scénarios d’émission,
une montée du niveau marin oscillant entre 30 et 80 cm d’ici 2100, avec des
pics potentiels dépassant le mètre en cas de forte inertie climatique 14 . Cette
évolution n’est plus une hypothèse lointaine, mais une donnée intégrée dans
les outils de planification, notamment dans les zones côtières vulnérables où
l’altitude dépasse rarement les 2 mètres. Dans la région de l’étang de Berre,
cette tendance menace directement les fronts portuaires, les zones d’activité
et les lotissements en frange de lagune.
Les conséquences de cette élévation sont démultipliées lors de phénomènes
combinés : surcotes marines, vents violents, tempêtes d’équinoxe. Ces événements,
de plus en plus fréquents et intenses, rendent obsolètes certains
modèles de développement littoral fondés sur la densification en bord de mer
ou sur la conquête de terres basses. Il devient donc impératif de repenser non
seulement les formes bâties, mais également les logiques d’urbanisation, les
temporalités du projet, et les usages du sol dans une perspective résolument
prospective.
Les approches contemporaines d’adaptation au changement climatique insistent
sur la nécessité de mobiliser des solutions « souples » : formes architecturales
réversibles, infrastructures paysagères évolutives, requalification
d’espaces publics inondables, gestion dynamique des risques selon les saisons.
Ces dispositifs ne se substituent pas aux protections structurelles (digues,
rehaussements), mais les complètent en cultivant une forme d’intelligence
territoriale capable de s’adapter, d’anticiper, voire de transformer le risque en
ressource.
22
La résilience, dans cette perspective, dépasse la simple résistance : elle engage
un apprentissage collectif, une mémoire des inondations, une adaptation
continue des normes et des imaginaires, à mesure que le climat impose ses
nouveaux rythmes.
23
P
Fos-sur-Mer
Port-Saint-Louis-du-Rhône
24
Grans
Miramas
Saint-Chamas
Istres
Rognac
Saint-Mitre-les-Remparts
Berre-l’Etang
Vitrolles
r
Marignanne
Port-de-Bouc
Martigues
Projection du niveau marin d’ici 2100 © GIEC
25
HISTORIQUE DES INONDATIONS ET ÉVOLUTIONS OBSERVÉES
15. Agence de l’Eau Rhône
Méditerranée Corse,
Diagnostic du bassin
versant de l’étang de Berre,
Rapport régional, 2020,
pp. 6–9.
16. Chaline, Nadine, L’aménagement
des rivages de
l’étang de Berre : évolution
historique des occupations
humaines, in Cahiers de
la Méditerranée, n°80,
Université de Toulon, 2010,
pp. 45–58.
17. BRGM, Étude hydrogéologique
du bassin de
la Touloubre et de l’Arc,
Direction régionale PACA,
2019, p. 18.
18. DREAL PACA, Cartographie
historique et
dynamique d’urbanisation
sur les zones humides du
pourtour de l’étang de
Berre, Étude territoriale,
2021, pp. 33–37.
19. Archives départementales
des Bouches-du-Rhône,
Plan d’urbanisme de
Fos-sur-Mer et Port-de-
Bouc, 1925–1975, fonds
AD13, consultés en 2023.
Une construction territoriale marquée par l’eau
Le bassin versant de l’étang de Berre entretient depuis longtemps une relation
ambivalente et structurante avec l’eau 15 . Ce lien dépasse les simples dimensions
physiques : il reflète une histoire sociale, économique et territoriale
profondément enracinée. Depuis l’Antiquité, les rives de l’étang ont vu s’implanter
des établissements humains, en général situés sur des points hauts ou
à proximité de buttes naturelles, afin de se prémunir des crues saisonnières
des rivières affluentes comme l’Arc, la Touloubre ou la Cadière 16 . Ces implantations
traduisent une connaissance vernaculaire du risque, où la topographie,
les vents et les cycles de l’eau dictaient les logiques d’habiter.
Cependant, cette prudence ancienne a été progressivement remplacée, au
fil du XXe siècle, par une logique d’exploitation technicienne du territoire.
L’industrialisation massive engagée à partir des années 1920–1930, puis
accélérée après la Seconde Guerre mondiale, a profondément modifié l’équilibre
entre la ville et l’eau 17 . De vastes surfaces ont été urbanisées sur des
zones basses, parfois marécageuses, rendues constructibles au prix de lourds
remblaiements. À Fos-sur-Mer et Port-de-Bouc notamment, les installations
portuaires, les raffineries, les zones logistiques ou les centrales thermiques
ont été implantées à proximité directe de la mer ou sur d’anciens exutoires fluviaux
18 . Ce positionnement stratégique a souvent sacrifié la résilience hydrologique
au profit d’enjeux logistiques et économiques.
Ainsi, au fil des décennies, le territoire s’est fragilisé face à une variété d’aléas
récurrents : crues rapides des fleuves côtiers, ruissellement urbain massif lors
des épisodes méditerranéens, submersions marines en cas de tempête, remontées
de nappe dans les secteurs en cuvette, ou encore interactions cumulatives
entre ces phénomènes. L’histoire récente montre que ces risques, loin
d’être résiduels ou marginaux, sont devenus récurrents. Pourtant, ils continuent
d’être gérés de manière fragmentée, souvent en réaction, et rarement
intégrés de manière transversale dans les politiques d’aménagement.
On observe un oubli progressif des savoirs liés au risque, remplacés par une
vision opportuniste du sol. De nombreuses urbanisations postérieures aux
années 1960 se sont développées dans des zones historiquement inondables,
souvent connues comme telles dans les récits locaux, mais invisibilisées dans
les documents de planification 19 . Les cartes anciennes, les photographies
aériennes ou les archives communales révèlent pourtant des indices évidents
de vulnérabilité : anciens canaux comblés, haies de drainage disparues, toponymies
évocatrices. Leur non-prise en compte dans les projets contemporains
illustre une forme d’amnésie territoriale, où la valorisation foncière a pris le
pas sur les dynamiques naturelles.
Ce constat invite à un changement de paradigme : habiter le territoire de
l’étang de Berre, aujourd’hui, suppose de renouer avec cette mémoire
hydrologique, d’assumer la présence de l’eau comme une donnée pérenne, et
26
de reconfigurer les formes bâties en conséquence. Cela implique de ne plus
considérer l’eau uniquement comme un aléa à maîtriser, mais comme un
acteur du projet, capable de guider la morphologie urbaine, de structurer les
espaces ouverts, ou de redéfinir les usages dans une perspective d’adaptation
au changement climatique.
Les épisodes historiques majeurs du XXe siècle
L’histoire du territoire de l’étang de Berre est ponctuée par une série d’événements
hydrologiques majeurs qui ont révélé (parfois de façon brutale) les
faiblesses de ce littoral.
• L’inondation de 1935 : crue exceptionnelle et désorganisation territoriale
Dès novembre 1935, une crue exceptionnelle de la rivière Arc, alimentée
par des pluies diluviennes dépassant 150 mm en 24 heures, provoque
d’importants débordements dans les communes de Berre-l’Étang et Châteauneuf-les-Martigues
20 . Les cartes cadastrales d’époque, les récits de sinistrés
et les photographies aériennes consultées aux archives départementales
permettent d’identifier précisément les secteurs les plus touchés : le centre
ancien de Berre, les zones agricoles en fond de vallée, et plusieurs noyaux de
peuplement situés à proximité d’anciens chenaux.
20. Archives départementales
des Bouches-du-
Rhône, Crue de la rivière
Arc – Dossier Berre-l’Étang
– novembre 1935, fonds
AD13/CR/1935B.
21. Chaline, Nadine, L’aménagement
des rivages de
l’étang de Berre : évolution
historique des occupations
humaines, in Cahiers de
la Méditerranée, n°80,
Université de Toulon, 2010,
pp. 45–58.
22. DDTM 13, Évolution du
zonage PPRI autour de Fossur-Mer
et Port-de-Bouc
(1985–2015), Préfecture
des Bouches-du-Rhône,
2020.
L’épisode, bien que traumatisant, n’a pas entraîné de réorientation claire des
politiques d’aménagement. Les années d’après-guerre ont été marquées par
une reconstruction rapide, souvent sur les mêmes zones exposées. La montée
en puissance des fonctions industrielles et portuaires à Fos-sur-Mer et Portde-Bouc
dans les décennies suivantes a renforcé cette logique de colonisation
des bas-fonds au détriment d’une approche sensible au risque hydrologique 21 .
• Les tempêtes de 1982 et 1993 : submersions littorales récurrentes
Les décennies 1980–1990 confirment cette exposition, avec deux tempêtes
littorales majeures en 1982 et 1993. Ces événements se distinguent des crues
fluviales par leur nature marine : vents d’est violents, forte houle, marées
hautes et surcote exceptionnelle provoquent la submersion des quais et des
infrastructures à Fos-sur-Mer, Port-de-Bouc et le Jaï. Dans plusieurs cas, l’eau
pénètre jusqu’au cœur des quartiers résidentiels et commerciaux, inondant les
voiries, les zones d’activité et les équipements publics. Ces submersions ont
affecté des territoires pourtant densément construits, illustrant l’absence de
protection efficace à l’époque, et la fragilité des remparts artificiels tels que les
remblais industriels ou les digues linéaires sommaires 22 .
L’analyse des documents d’urbanisme de ces années montre un retard préoccupant
dans la prise en compte des zones sinistrées : plusieurs secteurs inondés
en 1993 restaient classés comme constructibles dans les PLU jusqu’au milieu
des années 2000. Ce décalage entre l’expérience des aléas et la traduction
27
réglementaire témoigne d’une forme de dissonance entre le vécu territorial
et les dispositifs de gestion. Le risque est alors traité de manière sectorisée,
réactive, et souvent post-événementielle.
Tempête de 1982 © Le Dauphiné
Ce constat invite à une lecture critique des trajectoires d’aménagement. Si les
aléas ont évolué en intensité sous l’effet du changement climatique, la vulnérabilité
du territoire est aussi le fruit de choix politiques, économiques et techniques.
La priorité accordée à la rentabilité foncière, à l’expansion industrielle
et à la croissance urbaine a trop souvent relégué la mémoire du risque au
second plan. De nombreuses urbanisations postérieures aux années 1960 sont
venues occuper des zones historiquement inondables, parfois en contradiction
avec les savoirs locaux ou les indices présents dans le paysage (noms de lieux,
végétation hygrophile, vestiges de canaux).
Plutôt qu’un enchaînement d’accidents isolés, ces événements doivent être
lus comme les symptômes d’une vulnérabilité structurelle, nourrie par une
gouvernance fragmentée et une inertie réglementaire. La mémoire des inondations
(qu’elle soit orale, cartographique ou patrimoniale) constitue un levier
stratégique pour penser la résilience architecturale et territoriale. Encore fautil
qu’elle soit réactivée, partagée, et intégrée comme un outil de projet à part
entière.
28
Intensification des aléas depuis les années 2000
Depuis le début du XXIe siècle, le territoire de l’étang de Berre subit une
montée en fréquence et en intensité des événements climatiques extrêmes, en
particulier les épisodes dits « méditerranéens » (précipitations intenses, de
courte durée, concentrées sur des bassins versants localisés). Cette intensification
est désormais largement documentée par les relevés hydrométéorologiques
régionaux et les rapports des agences environnementales, qui soulignent
une aggravation des dynamiques de ruissellement, notamment dans la
partie ouest du bassin 23 .
23. Météo France / DREAL
PACA, Bilan des événements
hydrométéorologiques
remarquables en
région Provence-Alpes-
Côte d’Azur (2001–2021),
Rapport annuel, 2022.
24. Ville de Berre-l’Étang,
Retour d’expérience –
Inondations de novembre
2019, Direction des Services
Techniques, 2020.
Les épisodes de novembre 2011, décembre 2014 et surtout novembre 2019
ont constitué des signaux d’alerte majeurs. Si leurs impacts sont souvent présentés
comme localisés dans les bilans institutionnels, leur analyse croisée révèle
des dysfonctionnements structurels communs à l’ensemble du territoire
: saturation des réseaux unitaires, imperméabilisation excessive, urbanisation
récente dans des secteurs à faible capacité d’absorption, mauvaise coordination
des services de gestion de crise.
L’événement de novembre 2019 est emblématique à plusieurs titres. En moins
de 24 heures, il est tombé jusqu’à 230 mm/m² de pluie sur le secteur de
Berre-l’Étang, provoquant une crue par ruissellement urbain. Le quartier du
Jaï, dont l’altitude est inférieure à 2 mètres, s’est retrouvé submergé, avec des
hauteurs d’eau dépassant localement 1,5 mètre 24 . Des dizaines d’habitations
ont été envahies, les voiries inondées, les réseaux de collecte débordés. Le retour
d’expérience réalisé par les collectivités a mis en lumière plusieurs failles
majeures : absence de bassins de rétention actifs, dispositifs de stockage temporaire
insuffisants, désengorgement tardif des réseaux, et fragmentation des
compétences entre services municipaux, intercommunaux et préfectoraux.
Ce type de catastrophe ne relève pas uniquement d’une intensité climatique
accrue, mais aussi d’un modèle urbain inadapté. Les zones nouvellement urbanisées
entre 2000 et 2015 (lotissements pavillonnaires, zones commerciales,
équipements publics) se sont souvent développées dans des secteurs historiquement
humides ou marginalement urbanisés, sans intégrer pleinement les
exigences de gestion intégrée des eaux pluviales. À cela s’ajoute une tendance
à la bétonisation et à la standardisation des formes urbaines, qui ne tiennent
pas compte de la topographie locale ni des régimes hydrologiques.
« Les inondations urbaines, en particulier celles causées par le ruissellement,
révèlent une forme d’inefficacité systémique. Cette inefficacité ne réside pas tant dans l’incapacité
à prédire les pluies extrêmes, mais dans l’incapacité des territoires à se préparer
à leurs effets. Le ruissellement est le résultat direct d’une artificialisation progressive,
qui imperméabilise les sols, supprime les continuités paysagères absorbantes, fragmente
les espaces tampons. Or, malgré la connaissance des risques, la majorité des nouveaux
projets urbains ne renversent pas ces logiques mais les reconduisent. Trop souvent, les
aménagements récents aggravent la vulnérabilité, en s’inscrivant dans des périmètres
29
25. CEREMA, Mémoires
du risque : intégration des
savoirs locaux dans les politiques
de prévention des
inondations, Paris, 2021.
26. DREAL PACA, Les outils
de planification territoriale
face aux risques d’inondation
– Retour d’expériences
régionales, Marseille, 2020,
pp. 22–30.
27. Ministère de la Transition
écologique, État
des lieux national de la
mémoire des événements
climatiques dans les
documents d’urbanisme,
Rapport technique, 2020.
déjà saturés, sans dispositifs adaptés à la dynamique de l’eau. L’urgence est de considérer
l’eau non plus comme une nuisance ponctuelle, mais comme une donnée permanente,
structurante, à intégrer dès les premières phases de projet. »
CEREMA, rapport 2019
Cette extrait souligne avec force l’une des clés de lecture essentielles du territoire
de l’étang de Berre : malgré les outils existants, l’eau reste absente des
logiques de projet urbain. Les outils réglementaires (PPRI, PLU) existent, mais
peinent à être articulés avec les projets d’urbanisation. De nombreux lotissements
récents ont été implantés dans des zones reconnues comme inondables,
souvent en jouant sur des dérogations ou en s’appuyant sur des protections
incomplètes. Ce paradoxe (urbaniser tout en sachant que le sol est fragile)
interroge les arbitrages opérés par les collectivités et révèle une fragilité structurelle
du modèle d’aménagement littoral.
Il faut également souligner que ces événements récents mettent à l’épreuve la
capacité institutionnelle de résilience. La complexité des chaînes de décision,
la lenteur des actualisations réglementaires (PPRI, PLU), l’absence d’outils de
simulation dynamique à l’échelle des quartiers, ou encore le manque d’implication
des habitants dans la culture du risque limitent la portée des stratégies
de prévention. Le territoire, bien qu’ayant vécu plusieurs crises en moins de
vingt ans, reste largement structuré autour de schémas techniques hérités du
passé, inadaptés aux nouvelles réalités climatiques.
En ce sens, les aléas récents doivent être interprétés non comme des anomalies
ponctuelles, mais comme des révélateurs d’un système en tension, où la
pression foncière, la faiblesse de l’ingénierie locale, et l’inertie des politiques
d’aménagement contribuent à entretenir une vulnérabilité diffuse, en dépit
des alertes répétées.
Une mémoire territoriale fragmentée
La mémoire territoriale des inondations désigne l’ensemble des connaissances,
traces, récits et représentations associées aux événements passés
qui ont marqué un territoire. Elle inclut aussi bien les données techniques
(archives, relevés, cartographies) que les savoirs d’usage transmis par les
habitants, les récits collectifs, les traces paysagères visibles ou effacées. Cette
mémoire constitue un levier essentiel pour concevoir des stratégies
d’adaptation localisées, fondées sur une compréhension sensible des dynamiques
de l’eau dans le temps long²⁶.
L’un des obstacles majeurs à l’élaboration de véritables stratégies de résilience
réside dans la perte ou la fragmentation de cette mémoire. Sur le pourtour
de l’étang de Berre, les inondations (fluviales, marines ou par ruissellement)
ont laissé des marques tangibles dans les paysages, les usages, les toponymes
et les documents anciens. Pourtant, leur prise en compte dans les politiques
30
d’aménagement reste partielle, désynchronisée, ou absente. Les outils de planification
territoriale (PLU, PPRI, SCOT) intègrent souvent des modélisations
théoriques, mais ignorent ou minimisent les micro-phénomènes réels : ruissellements
localisés, engorgements de réseaux, inondations ponctuelles dans des
quartiers réputés «hors d’eau» 26 .
Par “territoire fragmenté”, on entend à la fois une fragmentation institutionnelle,
où les compétences liées au risque sont dispersées entre communes,
intercommunalités, syndicats et services de l’État, sans coordination fluide ; et
une fragmentation spatiale, où l’urbanisation avance indépendamment des réalités
hydrologiques et sans cohérence à l’échelle des bassins versants. L’éclatement
des compétences freine toute stratégie globale, et favorise une gestion
par secteur, réactive plutôt qu’anticipée.
26. DREAL PACA, Les outils
de planification territoriale
face aux risques d’inondation
– Retour d’expériences
régionales, Marseille, 2020,
pp. 22–30.
27. Ministère de la Transition
écologique, État
des lieux national de la
mémoire des événements
climatiques dans les
documents d’urbanisme,
Rapport technique, 2020.
La conséquence est une mémoire collective affaiblie, souvent réduite à des retours
d’expérience techniques après sinistre, sans inscription dans une culture
partagée du territoire. Peu de communes ont engagé une formalisation de
l’histoire des crues, ni produit d’outils publics pour la diffuser. Le savoir reste
diffus, détenu par des techniciens isolés, des habitants âgés ou des archives
peu accessibles 27 . Cette situation empêche d’intégrer pleinement la connaissance
du risque dans les projets urbains et architecturaux.
Des initiatives émergent néanmoins : la création de cartes mémorielles, de
parcours d’interprétation, d’expositions sur l’histoire de l’eau ou encore
d’atlas interactifs. Ces outils visent à reconnecter les habitants à l’histoire
hydrologique de leur territoire. Mais ces démarches, souvent expérimentales,
manquent encore de cadre institutionnel fort pour être généralisées ou articulées
aux documents réglementaires.
Renouer avec une mémoire territoriale active suppose de considérer que
l’eau a une histoire sur chaque parcelle. Cette histoire, visible ou enfouie, doit
redevenir un matériau de projet, capable d’informer les choix de localisation,
les formes bâties, les continuités paysagères et les usages. Dans un territoire
soumis à des risques croissants, la résilience ne peut faire l’économie de cette
mémoire.
31
CARTOGRAPHIE DES ZONES À RISQUE ET DES ALÉAS LITTORAUX
28. CEREMA, Submersions
marines et aléas littoraux
en Provence-Alpes-Côte
d’Azur, Rapport régional,
2022.
29. DDTM 13, Plans de
Prévention des Risques
Inondation (PPRI) des
communes du pourtour de
l’étang de Berre, Préfecture
des Bouches-du-Rhône,
2021.
Une lecture cartographique du risque : outil d’analyse et de projet
La cartographie constitue aujourd’hui un outil central dans la compréhension
et la gestion des risques d’inondation, notamment dans les territoires à la géographie
complexe comme celui de l’étang de Berre. Plus qu’un simple support
visuel, elle représente une véritable interface entre connaissance scientifique,
planification territoriale et action opérationnelle. Elle permet de spatialiser les
phénomènes hydrologiques (crues fluviales, submersions marines, ruissellements
urbains), d’identifier les zones exposées, mais aussi de croiser ces données
physiques avec les dynamiques foncières, les politiques d’aménagement
et les choix d’urbanisation.
Sur le territoire étudié, plusieurs institutions produisent des documents cartographiques
destinés à encadrer ou anticiper les risques : la Direction Départementale
des Territoires et de la Mer (DDTM) élabore les Plans de Prévention
des Risques d’Inondation (PPRI), avec des zonages réglementaires définissant
les niveaux de dangerosité et les contraintes constructives associées ; le
BRGM (Bureau de Recherches Géologiques et Minières) fournit des modèles
hydrogéologiques, des cartes d’aléas de submersion et de remontée de nappe
; tandis que le CEREMA, acteur national majeur dans l’ingénierie publique,
développe des cartes de submersions marines et de recul du trait de côte à
l’échelle régionale 28 .
Ces documents ont une valeur juridique ou technique différente, mais leur
croisement permet de dresser une lecture multifactorielle du territoire, essentielle
pour guider les politiques d’urbanisme et d’architecture. Toutefois, leur
interprétation reste parfois cloisonnée ou sur-spécialisée, et leur actualisation
n’est pas toujours en phase avec les réalités du terrain. Il existe aussi des
décalages fréquents entre les limites réglementaires du risque (zones rouges,
bleues, blanches) et les secteurs effectivement urbanisés ou urbanisables 29 .
Dans ce contexte, l’analyse cartographique devient un outil de projet à part
entière, notamment lorsqu’elle est mobilisée de manière critique. Le travail
mené dans le cadre du workshop Mélimed a permis d’aller au-delà d’une
simple lecture technique des PPRI, en superposant les couches historiques, les
extensions urbaines récentes, les données socio-économiques et les relevés de
terrain. Cette approche a mis en lumière des conflits d’usage, des zones mal
classées ou ignorées, ainsi que des situations de vulnérabilité non reconnues
par les documents officiels.
Par exemple, plusieurs quartiers pavillonnaires récents dans le sud de Martigues
ou à Berre-l’Étang ont été construits dans des zones qui, selon les
dernières modélisations, seraient aujourd’hui classées en zone rouge. Or, ces
secteurs étaient encore classés comme constructibles dans les PLU des années
2010. Cette discordance temporelle entre urbanisation effective et cartographie
du risque souligne un point crucial : la carte ne peut pas être considérée
comme un document figé, mais comme un outil dynamique, évolutif, à
32
confronter régulièrement à la réalité du terrain 30 .
En ce sens, la cartographie doit quitter son rôle d’instrument d’interdiction
ou de gestion post-catastrophe pour devenir un support de projet résilient.
Elle peut alimenter une réflexion prospective, nourrir des scénarios de transformation
urbaine, et participer à une conception architecturale ancrée dans
la géographie des risques. C’est dans cette optique qu’elle doit être mobilisée
dans les ateliers de projet, comme un outil d’analyse sensible et stratégique.
30. BRGM, Cartes d’aléas
de submersion marine
à l’horizon 2100 – étang
de Berre et littoral ouest
Provence, 2020.
31. DDTM 13, Plans de
Prévention des Risques
Inondation (PPRI) des
communes du pourtour de
l’étang de Berre, Préfecture
des Bouches-du-Rhône,
2021.
Berre-l’Etang
Fos-sur-Mer
Port-de-Bouc
Martigues
Cartes des aléas © Géorisques
Les zones rouges/oranges : entre littoral et zones industrialo-portuaires
Dans le cadre du PPRI, les zones dites « rouges » désignent les secteurs les
plus exposés à des aléas forts, que ce soit par submersion marine, crue fluviale
ou remontée de nappe. Ces zones sont considérées comme non constructibles,
ou extrêmement réglementées, car le risque d’endommagement des biens
et de mise en danger des personnes y est jugé trop élevé. Sur le territoire de
l’étang de Berre, elles correspondent principalement à des terrains bas situés
à moins de 2 mètres, en bordure directe de l’eau : rives de la Touloubre, exutoire
du canal de Caronte, zones humides périphériques, ou encore franges
lagunaires à Berre-l’Étang 31 .
On retrouve aussi ces secteurs rouges au cœur de zones fortement industrialisées,
notamment à Port-de-Bouc et sur les emprises du Grand Port Maritime
de Marseille à Fos-sur-Mer. Cette situation soulève une contradiction
fondamentale entre développement économique et gestion du risque. De nombreux
sites classés Seveso ou à activités pétrochimiques sont situés dans des
zones vulnérables, exposant non seulement des travailleurs, mais aussi l’environnement
et les infrastructures critiques à des aléas climatiques en hausse.
La coexistence de ces fonctions stratégiques avec des contraintes naturelles
non maîtrisées illustre une forme de tension structurelle dans les logiques
d’aménagement.
33
32. BRGM, Cartes d’aléas
de submersion marine à
l’horizon 2100 – Étang
de Berre et littoral ouest
Provence, 2020.
33. DDTM 13, Plans de
Prévention des Risques
Inondation (PPRI) des
communes du pourtour de
l’étang de Berre, Préfecture
des Bouches-du-Rhône,
2021.
À cela s’ajoute un décalage préoccupant entre le zonage réglementaire et la
réalité urbanistique. Une analyse critique croisant les PPRI les plus récents
avec les extensions urbaines réalisées depuis les années 2000 met en évidence
plusieurs conflits de planification. Ce décalage temporel entre la production
des documents d’urbanisme et l’évolution des connaissances sur les aléas
constitue une faille structurelle dans la gestion du risque 32 .
Il révèle aussi les limites de l’approche descendante souvent appliquée aux
politiques de prévention : une carte de risque, même scientifiquement fondée,
ne peut anticiper à elle seule les effets cumulatifs de l’urbanisation, ni intégrer
les logiques sociales, économiques et politiques qui président aux décisions
d’aménagement. Le résultat est un territoire où certaines zones sont simultanément
réglementées, habitées, et exposées, sans réponse claire sur les responsabilités
ni sur les modalités d’adaptation à mettre en œuvre.
Cette situation plaide pour une réactualisation permanente des outils de zonage,
mais aussi pour une lecture critique et pluriscalaire de la cartographie
du risque. La zone rouge ne peut être pensée comme une frontière fixe ou une
interdiction univoque, mais comme un espace de négociation, de vigilance
et de transformation, à articuler avec les politiques foncières, la conception
architecturale et la gestion collective du territoire.
Zones blanches : des territoires en devenir ?
Les zones blanches, telles que définies dans le PPRI, correspondent à des
secteurs soumis à un risque modéré. Contrairement aux zones rouges, l’urbanisation
y est possible sous conditions, mais avec des prescriptions spécifiques
: hauteur minimale des seuils, matériaux résistants à l’eau, interdiction
de certaines extensions. En pratique, ces zones deviennent souvent le terrain
privilégié de l’urbanisation contrôlée, notamment dans les communes soumises
à une forte pression foncière, comme Saint-Mitre-les-Remparts, ou sur
les franges de la plaine de la Crau, où plusieurs lotissements récents ont vu le
jour depuis le début des années 2010 33 .
Cependant, cette urbanisation s’opère dans des conditions hydrologiques
précaires, qui sont parfois sous-estimées. La topographie faiblement inclinée,
les sols imperméables ou déjà saturés, et les infrastructures de gestion des
eaux sous-dimensionnées rendent ces zones sensibles aux effets cumulatifs
du ruissellement. Les relevés de terrain et les analyses hydrauliques réalisés à
l’échelle des quartiers montrent que même de faibles précipitations peuvent
engendrer des débordements localisés, notamment autour des parkings, voiries
ou zones commerciales où la surface minérale domine.
Les zones blanches, censées ne pas être exposées à un risque significatif, sont
souvent perçues comme « sûres » par les habitants, les aménageurs et même
les élus. Pourtant, les événements de ruissellement de 2019 dans les hauteurs
de Martigues, notamment dans le quartier de Croix-Sainte, ont mis en lumière
34
les limites de cette classification réglementaire. Le relief doux, la multiplication
des surfaces imperméables et l’absence de dispositifs de ralentissement
ou d’infiltration des eaux ont provoqué des débordements imprévus, touchant
des habitations situées en dehors des périmètres officiellement identifiés
comme à risque 34 .
34. Ville de Martigues,
Bilan technique des
événements pluvieux de
novembre 2019 – Service
Urbanisme et Risques,
rapport interne, 2020.
Ce type de phénomène révèle un angle mort des outils réglementaires actuels.
En se focalisant essentiellement sur les grandes zones d’aléas modélisées à
l’échelle macroscopique, les PPRI peuvent passer à côté de micro-vulnérabilités
tout à fait réelles à l’échelle du quartier ou de l’îlot. Il devient dès lors impératif
d’intégrer des cartographies fines du ruissellement urbain, qui croisent
le relief, l’occupation du sol, les flux d’eau de surface, et les infrastructures
existantes. Ce type de représentation permettrait d’ajuster les règles d’urbanisme,
non plus seulement à l’échelle de la commune, mais au niveau infra-urbain,
en fonction des dynamiques hydrologiques réelles.
En somme, les zones blanches ne doivent pas être pensées comme des catégories
figées mais comme des espaces dynamiques, en tension entre développement
urbain et vulnérabilité croissante. Leur gestion appelle à un renouvellement
des outils de diagnostic, mais aussi à une refonte des méthodes de
projet architectural et urbain, intégrant pleinement la variabilité des aléas et la
complexité des sols.
Aléas, enjeux et risque littoral
Le risque est défini comme un événement dommageable dont la probabilité
d’occurrence est liée à la combinaison entre un aléa naturel et la vulnérabilité
du milieu concerné. Il résulte ainsi de l’interaction entre un phénomène environnemental
et un enjeu socio-économique ou infrastructurel. En d’autres
termes, un risque ne se matérialise que si un aléa impacte un territoire ou une
population exposée.
Dans ce cadre, un risque majeur se distingue par sa faible fréquence, mais également
par son intensité et les difficultés de la société à surmonter ses conséquences.
Il s’agit d’événements qui dépassent la capacité locale de réponse
et nécessitent des mesures de gestion adaptées aux nouvelles dynamiques
climatiques et territoriales.
Les communes situées en bord de mer sont particulièrement exposées aux
risques littoraux, lesquels incluent plusieurs phénomènes tels que l’érosion
côtière, le recul du trait de côte, la submersion marine et l’avancée dunaire.
Ces processus, souvent interconnectés, modifient profondément les paysages
littoraux et influencent directement les stratégies d’aménagement et de
résilience des territoires côtiers.
La Méditerranée, en raison de ses spécificités géographiques et climatiques,
subit des pressions environnementales importantes qui exacerbent les risques
35
35. CEREMA, Submersions
marines et aléas littoraux
en Provence-Alpes-Côte
d’Azur, Rapport régional,
2022.
36. BRGM, Cartes d’aléas
de submersion marine à
l’horizon 2100 – Étang
de Berre et littoral ouest
Provence, 2020.
liés aux phénomènes littoraux. Parmi ces aléas, l’érosion côtière et le recul
du trait de côte figurent parmi les problématiques majeures, posant des défis
croissants en matière de préservation du littoral et d’aménagement urbain
résilient.
37. ONERC, Le littoral face
au changement climatique :
observation et anticipation
du recul du trait de côte,
Rapport 2021, p. 45.
Définition aléa, risque et enjeu © CEREMA 2019
Submersion marine, érosion côtière et recul du trait de côte
Le territoire de l’étang de Berre, bien que lagunaire, est directement relié
à la mer Méditerranée par le canal de Caronte, un exutoire stratégique qui
connecte le bassin au golfe de Fos. Cette configuration particulière expose
l’ensemble de la rive méridionale à des aléas littoraux caractéristiques des
façades méditerranéennes : submersion marine, recul du trait de côte, érosion
des cordons sableux, mais aussi salinisation des sols et perturbations hydrologiques
liées aux tempêtes 35 .
Les données issues du CEREMA et de la DDTM confirment une exposition
croissante à la submersion marine, notamment lors des tempêtes d’équinoxe
combinées à de fortes marées. Le front portuaire de Port-de-Bouc, les franges
du canal de Caronte et surtout le cordon du Jaï à Berre-l’Étang sont parmi les
zones les plus menacées. Les cartes d’aléas montrent que la submersion pourrait
concerner plusieurs centaines d’hectares lors d’un événement extrême
à horizon 2100 36 . Ces cartes prospectives, élaborées à partir des scénarios
du GIEC, permettent de visualiser les impacts différenciés d’une élévation du
niveau marin 37 .
Mais au-delà des submersions brutales et visibles, un autre phénomène, plus
insidieux mais tout aussi critique, se développe à un rythme constant : l’érosion
côtière. Ce processus désigne la perte progressive de matériaux sédimentaires
(sable, galets, terres meubles) sous l’action conjuguée des vagues, du
36
vent, des courants et des interventions humaines. L’érosion est particulièrement
active dans les zones dépourvues de couverture végétale ou fortement
urbanisées, où les forces naturelles ne sont plus amorties 38 .
Le recul du trait de côte, conséquence directe de cette érosion, se manifeste
par le déplacement vers l’intérieur des terres de la limite entre le domaine marin
et le domaine terrestre. Sur le territoire de l’étang de Berre, ce phénomène
est aujourd’hui documenté dans deux zones critiques : la plage de la Grève à
Fos-sur-Mer, et le cordon littoral du Jaï à Berre-l’Étang. Dans ces deux cas, les
relevés topographiques réalisés depuis les années 2000 montrent une perte
de linéaire côtier allant de 3 à 5 mètres par décennie, avec des effets visibles
sur les infrastructures de bord de mer 39 .
38.BRGM, Érosion littorale
en Méditerranée :
dynamiques et dispositifs
d’observation, Collection
Ressources, 2021.
39. CEREMA, Submersions
marines et aléas littoraux
en Provence-Alpes-Côte
d’Azur, Rapport régional,
2022.
Parmi les causes identifiées, on retrouve :
- la diminution des apports sédimentaires des rivières, due à
l’endiguement, aux extractions de graviers, et aux barrages en amont,
- l’artificialisation massive des berges et des zones de transition entre
terre et mer,
- l’interruption du transit sédimentaire naturel par les ports, jetées et
ouvrages linéaires (notamment à Port-de-Bouc),
- et bien sûr, l’élévation progressive du niveau marin, qui augmente le
temps de résidence des vagues et accentue leur capacité à déplacer les
sédiments 40 .
L’érosion côtière et le recul du trait de côte © EID-Méditerranée
37
40. ONERC, Le littoral face
au changement climatique :
observation et anticipation
du recul du trait de côte,
Rapport 2021, p. 45.
Les cartes étudiées dans le cadre d’analyses spatiales ont aussi révélé un effet
contre-productif des ouvrages de défense rigides (digues longitudinales, murs
anti-submersion), qui protègent certains secteurs tout en aggravant l’érosion
sur les flancs latéraux non renforcés. En effet, les ouvrages produisent un effet
inverse à celui recherché sur le long terme. Ils vont bloquer le mouvement
naturel des sédiments.Ce constat est partagé dans de nombreux sites méditerranéens
et remet en question le recours systématique à des solutions d’ingénierie
lourde, sans accompagnement morpho-sédimentaire.
La cohabitation entre érosion, submersion et urbanisation dans ces zones
littorales pose des dilemmes fondamentaux aux politiques d’aménagement.
Faut-il protéger coûte que coûte, se retirer stratégiquement ou réinventer un
rapport souple au rivage ? Ces questions exigent des réponses pluridisciplinaires,
combinant modélisation, écologie du littoral, et conception urbaine
anticipative.
Pollution diffuse
Si les effets spectaculaires de la montée des eaux (submersions, érosions, recul
du trait de côte) sont aujourd’hui bien documentés, ses impacts environnementaux
indirects demeurent souvent sous-estimés. Parmi eux, la question
de la pollution diffuse mérite une attention particulière, tant ses mécanismes
sont insidieux et ses conséquences durables. L’inondation d’un territoire n’est
jamais un événement neutre : elle agit comme un révélateur des fragilités systémiques
et des pollutions latentes accumulées dans le tissu urbain, industriel
et naturel.
Lors des crues ou des submersions marines, l’eau joue un rôle d’agent de
dispersion : elle lessive les sols, emporte les hydrocarbures déposés sur les
chaussées, déplace les résidus d’engrais et de pesticides stockés en périphérie
agricole. En traversant les zones urbanisées, elle se charge en polluants divers
: plastiques, solvants, métaux lourds, matières en suspension issues de l’activité
industrielle ou des dépôts de déchets. Cette charge polluante est ensuite
redirigée vers les nappes phréatiques, les réseaux d’assainissement ou les
écosystèmes lagunaires, contribuant à une dégradation progressive mais irréversible
de la qualité de l’eau. À Berre-l’Étang, par exemple, plusieurs études
ont montré une augmentation significative des teneurs en nitrates et en microplastiques
dans les eaux de l’étang après des épisodes de fortes pluies.
Mais l’eau n’est pas le seul vecteur de pollution : l’air l’est aussi, notamment
dans les heures et jours qui suivent une inondation. L’humidité stagnante, la
remontée des eaux grises dans les réseaux ou les sous-sols, ou encore la mise
en contact de produits chimiques favorisent la libération de composés volatils
toxiques dans l’atmosphère. Ces émanations (souvent invisibles) peuvent
altérer localement la qualité de l’air, en particulier dans les zones industrielles
et portuaires. Or, une mauvaise qualité de l’air n’est pas sans conséquences :
les particules fines, les composés organiques volatils et les agents pathogènes
38
en suspension sont directement corrélés à une recrudescence de pathologies
respiratoires (asthme, bronchites chroniques), mais aussi à une augmentation
avérée du risque de certains cancers, notamment dans les populations déjà
fragiles ou surexposées. En contexte post-inondation, l’humidité prolongée
dans les logements peut également engendrer des moisissures invisibles à
l’œil nu, dont les spores aggravent les maladies pulmonaires et peuvent déclencher
des troubles allergiques sévères.
Qualité de l’air © AirPACA
Impact sur la santé © Karolina Turzeniecka,
Pauline Charrier, Emilie Morin, Patricia De
Almeida Gomes, Pauline Hallet et Janvier
Ndayisenga (ULB)
Ce constat devient encore plus préoccupant lorsqu’on considère les infrastructures
invisibles du territoire, notamment les pipelines. Le bassin de l’étang de
Berre, fortement industrialisé, est maillé de conduites souterraines transportant
hydrocarbures, gaz ou produits chimiques divers. En cas de montée des
eaux, ces infrastructures deviennent des points de vulnérabilité majeurs. L’infiltration
d’eau peut provoquer un affaissement des sols, une corrosion accélérée
des conduites, voire leur rupture mécanique. Un pipeline fissuré (même
sans rupture complète) peut libérer des polluants directement dans les sols ou
les eaux souterraines. Dans une plaine littorale peu compartimentée, l’eau agit
alors comme un vecteur de contamination extrêmement efficace, transportant
les substances toxiques bien au-delà de leur point d’origine.
À cela s’ajoute la complexité d’accès en période de crise. Lorsqu’un site industriel
ou une station de pompage devient inaccessible à cause de la crue, les
interventions d’urgence sont retardées, augmentant les risques de déversements
non maîtrisés. Plusieurs secteurs autour de Fos-sur-Mer, Port-de-Bouc
ou même Berre-l’Étang cumulent ainsi trois types de vulnérabilité : exposition
aux submersions, concentration d’activités classées à risque, et présence de
réseaux enterrés vieillissants. La combinaison de ces facteurs dessine un territoire
à haut potentiel de contamination en cas d’événement extrême.
39
40
Les rives de l’étang © Matthieu-Duperrex
41
Face à cette triple menace (hydrique, chimique et atmosphérique), les outils
de planification actuels restent largement centrés sur l’occupation du sol
visible. Peu d’entre eux prennent en compte les risques diffus, les pollutions
secondaires ou les effets en cascade sur la santé publique. Il est donc impératif
que les stratégies de résilience territoriale ne se limitent pas à la seule question
de l’eau, mais intègrent de manière transversale les enjeux de qualité de
l’air, de pollution des sols, de santé environnementale, et de sécurisation des
réseaux invisibles.
En somme, la montée des eaux n’est pas qu’un phénomène hydraulique. Elle
est aussi un catalyseur de pollutions, un amplificateur de risques, un révélateur
d’infrastructures vulnérables. Elle affecte la santé humaine de manière
immédiate (blessures, intoxications) mais aussi chronique, en favorisant l’apparition
de pathologies graves liées à l’environnement. L’anticipation de ses
effets passe par une lecture systémique du territoire : un croisement rigoureux
entre cartographies des réseaux, données sanitaires, diagnostics industriels et
suivi environnemental. Car ce qui est invisible en temps sec devient toxique en
temps de crise — et ce sont souvent les plus fragiles qui en paient le prix.
42
FACTEURS DE VULNÉRABILITÉ DU TERRITOIRE : URBANISATION,
INFRASTRUCTURES ET USAGES DU SOL
Une urbanisation littorale historiquement conflictuelle
L’histoire de l’urbanisation dans la région de l’étang de Berre illustre un rapport
conflictuel et déséquilibré entre aménagement du territoire et contraintes
naturelles. Depuis le début du XXe siècle, les décisions d’implantation ont privilégié
les opportunités économiques et logistiques au détriment d’une lecture
géographique et hydrologique fine du site. Dans un contexte d’industrialisation
massive, les premières implantations portuaires et industrielles se sont
faites sur des terrains bassement situés, parfois gagnés sur l’eau ou les zones
humides, comme à Fos-sur-Mer et Port-de-Bouc 41 .
41. BRGM, Dynamiques
d’urbanisation et vulnérabilités
littorales : le cas de
l’étang de Berre, Rapport
d’étude, 2020.
42. IGN, Cartes topographiques
anciennes –
Feuilles Berre-l’Étang, Martigues,
Fos-sur-Mer, Institut
national de l’information
géographique et forestière,
1950–1985.
Ces opérations de remblaiement ont transformé des milieux lagunaires et
des plaines alluviales en plateformes constructibles, effaçant les fonctions de
rétention, d’écoulement ou d’expansion des crues que remplissaient historiquement
ces territoires. L’urbanisme de cette époque n’intégrait pas encore la
notion de risque naturel tel qu’on la connaît aujourd’hui, et la proximité à l’eau
était alors perçue comme un atout logistique et économique, non comme une
vulnérabilité.
À partir des années 1960, sous l’effet des grandes politiques d’aménagement
du territoire (missions Racine, DATAR, etc.), les zones industrielles et les
ensembles de logements sociaux ont été massivement développés dans des
secteurs peu denses, mais hydrauliquement fragiles. À Berre-l’Étang, le quartier
du Jaï, construit en bordure immédiate de la lagune, a été édifié sur des
sols historiquement inondables. À Martigues, l’urbanisation de la Couronne a
rogné sur des terres agricoles humides, sans dispositif tampon suffisant. Les
archives topographiques et les séries historiques de cartes IGN montrent que
de nombreux quartiers densément peuplés aujourd’hui se trouvent à l’emplacement
d’anciens marécages, bassins de rétention ou champs à drainage lent 42 .
Ce type d’urbanisation révèle une logique d’extension urbaine par effacement
du risque, caractéristique de nombreuses opérations littorales de la seconde
moitié du XXe siècle. La vulnérabilité n’était pas ignorée, mais elle était compensée
par une confiance dans la technique (remblais, digues, pompes, enrochements)
et par une vision fonctionnaliste de l’aménagement. Ce paradigme
a aujourd’hui atteint ses limites, à mesure que les aléas se multiplient et que
les infrastructures vieillissent ou deviennent obsolètes.
« L’urbanisme s’est historiquement construit comme une discipline de la mise en
forme et de la mise à distance : mise en forme de la ville, mise à distance des désordres du
monde naturel. Mais cette mise à distance – des eaux, des vents, des pentes – a produit des
formes urbaines vulnérables, qui peinent aujourd’hui à encaisser les chocs écologiques.»
Jean-Marc Offner, urbaniste
43
43. DREAL PACA, Retour
d’expérience sur les
événements pluvieux de
2019 – Bouches-du-Rhône,
Rapport régional, 2020.
44. DDTM 13, Rapport
d’évaluation des capacités
hydrauliques – secteur de
Fos et Saint-Mitre, Préfecture
des Bouches-du-Rhône,
2021.
L’analyse actuelle des plans d’urbanisme et des politiques d’aménagement
montre que cette logique de dissociation entre ville et milieu persiste encore
aujourd’hui dans certaines zones. Des documents comme les PLU et SCOT
évoquent la «gestion des risques», mais la traduction dans les formes bâties
reste souvent minimale, voire absente.
Dans ce contexte, une approche critique est nécessaire pour réinterroger les
fondements de cette urbanisation littorale : comment redonner place aux
dynamiques naturelles dans des territoires densément construits ? Comment
concilier mémoire des sols, gestion des eaux et programmation urbaine ? Ces
questions sont au cœur d’une réflexion renouvelée sur la coexistence entre
ville et lagune, qui dépasse le registre technique pour toucher aux imaginaires,
aux usages et aux stratégies d’implantation.
Des infrastructures souvent incompatibles avec les dynamiques naturelles
L’un des éléments majeurs de la vulnérabilité du territoire autour de l’étang de
Berre réside dans l’inadéquation de ses infrastructures hydrauliques face aux
réalités climatiques actuelles. La majorité des réseaux de collecte, de régulation
et d’évacuation des eaux ont été conçus dans les années 1960–1980, selon
les normes et les données climatiques de l’époque. Ils reflètent une logique
technique fondée sur le contrôle et la canalisation, bien plus que sur l’absorption
ou la cohabitation avec l’eau.
Or, les épisodes récents (caractérisés par une fréquence accrue de pluies
intenses, souvent localisées, et par des phénomènes de saturation rapide des
réseaux) ont mis en évidence les limites de ces infrastructures héritées. Lors
des inondations de novembre 2019, les stations de pompage, les réseaux unitaires
(eaux pluviales et eaux usées mêlées) et les bassins de rétention se sont
révélés sous-dimensionnés à Fos-sur-Mer et Saint-Mitre-les-Remparts, provoquant
des débordements de grande ampleur dans des zones résidentielles 43 .
Plusieurs habitations se sont retrouvées inondées non pas en raison d’un
débordement naturel, mais à cause d’un reflux d’eau dans les réseaux saturés,
révélant une vulnérabilité « par en dessous » que peu de documents réglementaires
prennent en compte.
Les rapports des PPRI et des services départementaux font état d’une dépendance
forte à des dispositifs techniques lourds : digues en terre, stations de
pompage, ouvrages de déviation, barrages secondaires. Pourtant, leur entretien
est irrégulier, leur gouvernance morcelée, et leur capacité souvent atteinte
dès les pluies décennales, alors même que les projections climatiques anticipent
des intensités pluvieuses encore plus marquées 44 .
Sur le terrain, on observe que ces infrastructures techniques sont rarement
accompagnées de solutions fondées sur la nature, pourtant reconnues aujourd’hui
pour leur efficacité, leur résilience et leur potentiel multifonctionnel.
44
Fossés végétalisés, noues d’infiltration, zones d’expansion des crues, corridors
écologiques hydrauliques, autant de dispositifs qui, à l’échelle d’un quartier ou
d’un projet urbain, permettraient de ralentir, filtrer et infiltrer les eaux plutôt
que de chercher à les expulser systématiquement 45 .
À l’inverse, de nombreux projets récents, notamment dans les extensions périphériques,
reproduisent une logique de bétonisation systématique des sols :
cours goudronnées, voiries imperméables, trottoirs continus, clôtures rigides.
Ces aménagements, s’ils répondent à des normes techniques ou sécuritaires,
participent à l’augmentation du ruissellement en surface et à la saturation
rapide des exutoires. En refusant de travailler avec la topographie, avec les
flux naturels, ces formes urbaines renforcent la vulnérabilité structurelle des
quartiers.
45. CEREMA, Solutions
fondées sur la nature pour
la gestion des eaux pluviales,
Collection Pratiques
Territoriales, 2022.
46. DREAL PACA, Occupation
des sols et artificialisation
– Données régionales
2000–2020, Observatoire
régional du foncier, 2022
Cette dépendance exclusive aux infrastructures dures révèle un imaginaire
technique dépassé, dans lequel l’eau est conçue comme un problème à évacuer,
et non comme un élément structurant du projet urbain. À l’heure où les
phénomènes extrêmes se multiplient, il devient urgent de renouveler notre
approche : concevoir des systèmes mixtes, adaptatifs, intégrant à la fois des
technologies modernes et des logiques paysagères anciennes (comme les canaux
ouverts, les zones humides, ou les parcs inondables) en lien étroit avec le
contexte morphologique et climatique local.
Une artificialisation rapides des sols
Parmi les facteurs aggravants les plus significatifs de la vulnérabilité hydrologique
autour de l’étang de Berre, figure la progression continue de l’artificialisation
des sols, c’est-à-dire la transformation de surfaces naturelles ou agricoles
en surfaces imperméabilisées. Selon les données de la DREAL PACA, la
commune de Berre-l’Étang a connu une augmentation de 15 % de ses surfaces
artificialisées entre 2000 et 2020, principalement du fait de l’extension des
zones d’activités économiques, des lotissements pavillonnaires et de la périurbanisation
diffuse en périphérie 46 .
Cette dynamique affecte directement la capacité du territoire à absorber,
infiltrer et réguler les eaux pluviales. Les sols naturels, les prairies humides,
les terres agricoles et les haies bocagères jouaient historiquement un rôle
de tampon face aux fortes pluies et aux débordements de cours d’eau. Leur
disparition progressive entraîne une perte de porosité territoriale, au profit de
surfaces minérales qui accélèrent le ruissellement, réduisent l’infiltration, et
saturent rapidement les réseaux de drainage.
La morphologie des quartiers récents participe à cette imperméabilisation
: cours bétonnées, trottoirs continus, allées carrossables, stationnements
élargis. Même les aménagements paysagers, souvent conçus dans une logique
esthétique ou de confort, ne sont pas pensés pour interagir avec les flux hydriques.
À cela s’ajoute la fragmentation des trames vertes urbaines, qui
45
47. DDTM 13, Plans de
Prévention des Risques
Inondation (PPRI) des
communes du pourtour de
l’étang de Berre, Préfecture
des Bouches-du-Rhône,
2021.
48. INSEE, Répartition des
indicateurs socio-économiques
par IRIS – communes
littorales Bouchesdu-Rhône,
2021.
empêche toute continuité fonctionnelle des écoulements et diminue la capacité
du territoire à évacuer les excès d’eau par des chemins naturels.
« L’urbanisation des zones littorales ne s’est pas faite contre la nature, mais dans
son oubli. En s’imposant à elle sans précaution, l’urbanisme moderne a relégué les sols,
les eaux et les vents au rang de décors, alors qu’ils en étaient les fondements ».
Philippe Madec, architecte et urbaniste
Cette critique vise directement une certaine culture du projet qui privilégie
la maîtrise technique et la planification sectorielle, au détriment d’une approche
écosystémique du territoire. L’urbanisme fondé sur le zonage rigide,
l’optimisation foncière et la performance énergétique ne suffit plus à répondre
aux défis posés par le changement climatique. Il appelle une relecture du rôle
fondamental des sols (comme entités vivantes, régulatrices, et structurantes)
dans la conception urbaine et architecturale.
Face à cette artificialisation accélérée, les stratégies de résilience doivent reposer
sur une désimperméabilisation partielle, la création d’espaces tampons,
la reconquête de friches naturelles, et l’intégration de trames vertes et bleues
fonctionnelles à l’échelle des quartiers. La question du sol ne relève donc pas
seulement de la technique ou de la gestion, mais bien d’un projet culturel et
spatial à redéfinir.
Des usages du sol en contradiction avec la vulnérabilité réelle
Au-delà de la question de l’artificialisation, la structure actuelle des usages du
sol dans la région de l’étang de Berre révèle de profondes contradictions entre
les affectations spatiales, les politiques urbaines et la réalité des risques. De
nombreuses zones à vocation commerciale, résidentielle sociale ou éducative
se retrouvent aujourd’hui implantées dans des secteurs classés en zone rouge
dans les Plans de Prévention des Risques d’Inondation (PPRI), soit des zones
soumises à un risque modéré à fort d’inondation ou de submersion marine 47 .
Ce phénomène met en lumière une faille structurelle dans la planification
urbaine : la disjonction entre la lecture réglementaire des risques et les dynamiques
d’implantation d’équipements collectifs ou de logements. Ainsi, des
établissements recevant du public (ERP) comme des écoles, crèches, gymnases
ou centres de santé sont parfois situés à quelques centaines de mètres
seulement de zones classées à risque fort. Cette situation est particulièrement
problématique dans des communes comme Port-de-Bouc, Berre-l’Étang ou
Fos-sur-Mer, où la recherche de terrains disponibles prime souvent sur les
impératifs de sécurité à long terme 48 .
La superposition de cartographies de vulnérabilité et de données sociales
(revenus, densité, âge de la population) fait également apparaître une inégalité
d’exposition préoccupante : les populations les plus précaires (locataires
46
en logement social, familles mono-parentales, seniors isolés) se retrouvent
fréquemment dans des secteurs où la probabilité d’aléa est plus élevée. Ce
constat rejoint les recherches sur la justice environnementale, qui soulignent
que les risques naturels ne sont jamais neutres spatialement, mais affectent
de manière disproportionnée ceux qui disposent du moins de ressources pour
s’en prémunir ou en sortir 49 .
49. Barbier, Rémi, Environnement
et inégalités
sociales : vers une justice
environnementale, Éditions
La Découverte, 2020.
La crise des inondations de 2019 a mis en lumière ces déséquilibres : plusieurs
écoles ont dû être fermées, et des familles relogées dans l’urgence,
faute de dispositifs de protection prévus en amont. Or, ces configurations
sont connues, prévisibles, et parfois institutionnalisées par des documents de
planification qui autorisent, sous dérogation, des constructions sensibles en
secteur vulnérable. Cette urbanisation non anticipative est le fruit d’un urbanisme
sectorisé, dans lequel les documents de risque, les plans d’occupation
du sol, et les politiques sociales agissent souvent de manière parallèle, sans
articulation concrète.
Comme l’a montré une enquête de terrain croisant observations spatiales,
données cartographiques et inventaire des équipements publics, certains
établissements scolaires sont situés à moins de 200 mètres de zones de submersion
répertoriées dans les scénarios à horizon 2100. Une telle proximité
compromet toute gestion de crise efficace, en cas d’évacuation ou d’alerte
rapide. Elle témoigne d’un manque d’outils intégrateurs et d’un retard dans la
culture de gestion du risque, pourtant essentielle à l’adaptation des territoires
côtiers.
Ainsi, cette contradiction entre affectation des sols et vulnérabilité réelle
appelle une réforme profonde des pratiques de planification, une intégration
plus forte des critères de risque dans les arbitrages fonciers, et une réflexion
sur l’équité spatiale dans la répartition des fonctions urbaines. Il ne s’agit plus
seulement de protéger, mais de reconfigurer le territoire à la lumière de ses
fragilités.
47
ANALYSE DU TERRITOIRE BÂTI ET DE SES LIMITES FACE AUX ALÉAS
50. DREAL PACA, Schéma
régional de gestion des
eaux pluviales – Diagnostic
des infrastructures existantes,
2021.
51.CEREMA, Morphologies
urbaines et gestion
intégrée des eaux pluviales
: guide pour les collectivités,
Collection Expertise
Territoriale, 2022.
Une morphologie urbaine peu adaptée à la gestion des eaux
Le tissu urbain du pourtour de l’étang de Berre révèle une morphologie qui,
loin de contenir les effets des inondations, tend à les amplifier. Dans des communes
comme Berre-l’Étang, Fos-sur-Mer ou Port-de-Bouc, les quartiers résidentiels
se développent majoritairement selon un modèle pavillonnaire étalé,
caractérisé par des parcelles imperméabilisées, des voiries larges, des clôtures
rigides, et une très faible présence de trames vertes fonctionnelles. Ces configurations
bloquent la circulation naturelle des eaux et rendent les espaces urbains
dépendants de réseaux techniques souvent sous-dimensionnés, conçus à
une époque où les épisodes météorologiques extrêmes étaient plus rares 50 .
Dans ces quartiers, les sols sont rarement végétalisés. Les cours, parkings,
trottoirs et accotements sont le plus souvent revêtus d’asphalte ou de béton,
empêchant toute infiltration naturelle. L’eau ne peut ni se disperser ni se
stocker temporairement, ce qui provoque une accélération du ruissellement,
des débordements ponctuels, voire des inondations soudaines lors des pluies
intenses. Le phénomène est aggravé par l’absence de fossés ouverts, de noues
d’absorption, ou de zones basses tampons, éléments pourtant simples à intégrer
dans un projet urbain et largement promus par les dispositifs d’aménagement
résilient 51 .
La forme urbaine en cuvette est particulièrement problématique : dans de
nombreux lotissements récents, les voiries principales sont plus basses que
les bâtiments, entraînant une concentration des flux dans les rues. Lors d’épisodes
pluvieux intenses, les eaux s’y accumulent, mettant en péril non seulement
les infrastructures publiques mais également les rez-de-chaussée d’habitations.
Cette morphologie vulnérable est le fruit d’une logique de division
parcellaire sans lecture topographique fine, et d’une urbanisation conduite de
manière standardisée, avec peu d’ajustements au contexte local.
Le modèle de densification pavillonnaire, très présent depuis les années
2000, aggrave cette situation. Dans le but d’optimiser le foncier, de nombreux
secteurs ont vu leur coefficient d’occupation du sol augmenter, réduisant les
surfaces non bâties, souvent au détriment des jardins, des fossés périphériques
ou des bandes végétalisées. La multiplication des clôtures pleines et des
murets entrave en outre la circulation latérale de l’eau entre parcelles, créant
des micro-bassins fermés où l’eau stagne, voire s’infiltre dans les habitations.
Cette configuration est d’autant plus préoccupante que, dans la majorité des
cas, les PLU n’imposent pas de coefficient de pleine terre minimum ou de
dispositif de gestion alternative des eaux pluviales. En l’absence de régulation
forte, la morphologie urbaine demeure rigide, cloisonnée, et mal adaptée aux
dynamiques hydriques contemporaines. Cette situation témoigne d’un décalage
entre les exigences du climat actuel et les modèles urbains encore en
vigueur.
48
Plutôt que de chercher à tout canaliser par la technique, l’enjeu serait de
concevoir des formes urbaines capables d’intégrer les flux naturels, de les
ralentir, de les valoriser. Cela implique de repenser les gabarits de rue, les
matériaux de sol, l’implantation des bâtiments, et les continuités écologiques à
toutes les échelles du projet. Une morphologie urbaine résiliente est celle qui
accepte de composer avec l’eau, et non de l’exclure systématiquement.
Des typologies bâties vulnérables et peu anticipatrices
Sur le plan architectural, les formes bâties présentes autour de l’étang de
Berre affichent, dans leur majorité, une faible capacité d’adaptation face aux
aléas hydriques. Qu’il s’agisse d’habitats pavillonaires, mitoyens ou collectifs,
on observe un déficit d’intégration des dispositifs passifs de protection dans
la conception. La surélévation des bâtiments, les soubassements renforcés,
l’usage de matériaux résistants à l’eau, ou encore l’intégration de seuils actifs
restent largement absents 52 .
52. CEREMA, Résilience des
bâtiments face aux risques
d’inondation : outils pour
l’architecture et l’urbanisme,
Guide technique,
2021.
53.BRGM, Cartographie des
hauteurs d’eau projetées
dans le bassin de l’étang
de Berre à l’horizon 2100,
Étude régionale, 2020.
Dans des quartiers comme Ferrières à Martigues, ou le secteur du Jaï à Berrel’Étang,
de nombreux logements sociaux construits entre les années 1960
et 1980 se trouvent dans des zones de basse altitude, à moins de 2 mètres
au-dessus du niveau moyen de la mer. Lors d’un épisode de submersion, ces
immeubles (souvent sur dalle béton sans vide sanitaire) pourraient subir des
hauteurs d’eau atteignant 1,5 mètre, comme cela a été modélisé dans plusieurs
scénarios à l’horizon 2100 53 . Ces logements, conçus selon les standards de
l’époque, répondaient à une logique de rapidité et de rationalisation, mais sans
considération pour l’implantation hydrologique du site.
Habitat pavillonaire
© Google Earth
Habitations mitoyennes
© Google Earth
Habitation collective
© Google Earth
Le constat est d’autant plus préoccupant que même certains bâtiments récents
(construits après l’entrée en vigueur des PPRI post-2010) n’intègrent
toujours pas de manière effective les réalités climatiques du territoire. Il n’est
pas rare de trouver des maisons neuves bâties en zone bleue, sans surélévation,
ni seuil de protection. Cette situation révèle une faiblesse de la traduction
réglementaire dans la conception architecturale. Les PLU peuvent contenir des
recommandations, mais rarement des obligations contraignantes. De plus, les
mécanismes de dérogation permettent parfois de construire sans respecter les
49
54. DDTM 13, Analyse
des permis de construire
en zone PPRI – Bilan
2011–2020, Préfecture des
Bouches-du-Rhône, 2021.
55.CAHM (Communauté
d’agglomération du bassin
de Thau), Retours d’expériences
en urbanisme
résilient : Palavas et Frontignan,
Synthèse territoriale,
2020.
56.PPRI, Plans de Prévention
des Risques d’Inondation
– Berre-l’Étang / Fos
/ Port-de-Bouc, Préfecture
des Bouches-du-Rhône,
2021.
prescriptions techniques, pour peu que des mesures compensatoires soient
évoquées 54 .
Par contraste, des projets expérimentaux ont été développés dans d’autres
territoires méditerranéens soumis à des risques similaires. À Frontignan (dans
l’Hérault), le quartier pilote de La Peyrade a intégré dès sa conception une
architecture résiliente face à l’eau, avec des bâtiments sur pilotis, des toitures
végétalisées, et un socle technique en rez-de-chaussée non habité, prévu
pour encaisser les montées temporaires d’eau. De même, à Palavas-les-Flots,
certains lotissements récents ont été obligés de surélever les planchers habitables
à +1,20 m, avec intégration de noues végétalisées en pied de façade
pour temporiser les ruissellements 55 .
Dans la région de l’étang de Berre, quelques projets témoignent timidement
d’un tournant. À Saint-Mitre-les-Remparts, un programme communal de logements
en zone bleue a intégré une structure modulaire démontable en cas
d’alerte, avec un niveau de vie surélevé à l’étage, mais ces démarches restent
isolées et peu reproductibles sans un soutien politique fort et une culture du
risque partagée.
Ce décalage entre réglementation, conception et réalité territoriale pose la
question de la responsabilité des acteurs de la fabrique urbaine. Comment
expliquer qu’en 2024, des bâtiments neufs soient encore pensés hors-sol, au
sens figuré, dans des zones hydrogéologiquement sensibles ? L’architecture,
dans ce contexte, ne peut plus se contenter de normes générales : elle doit
partir du site, du sol, de la pente, du climat, pour intégrer les risques comme
un paramètre de projet, et non comme une contrainte externe.
Des équipements collectifs en situation critique
La vulnérabilité du territoire de l’étang de Berre ne se limite pas aux logements
individuels ou collectifs : elle touche également des équipements publics
essentiels, dont la localisation et la conception apparaissent souvent
incompatibles avec les aléas climatiques contemporains. L’analyse croisée
des cartographies de risques issues des PPRI, des réseaux d’équipements
collectifs et des documents d’urbanisme met en évidence plusieurs cas où des
infrastructures sensibles sont implantées dans des zones à fort risque d’inondation
56 .
On retrouve dans cette situation de nombreux établissements recevant du public,
notamment des écoles primaires, des gymnases, des centres techniques
municipaux ou des centres de soins de proximité. À Fos-sur-Mer, un groupe
scolaire situé en zone bleue foncée du PPRI est particulièrement exposé. Il se
trouve à proximité immédiate d’un ancien lit d’inondation, réactivé lors des
crues de 2014 et 2019. Malgré les alertes répétées, aucun projet de relocalisation
ou d’aménagement préventif n’a été mené à ce jour. De même, un centre
logistique intercommunal, essentiel à la gestion des services techniques, est
50
installé dans une dépression naturelle, à l’interface entre deux bassins versants
57 .
Ces choix, souvent dictés par la disponibilité foncière, révèlent une absence
d’articulation entre la planification fonctionnelle (besoins d’équipements) et
la lecture géographique du risque. Ils posent une double question :
1. celle de la continuité des services publics en période de crise (écoles
fermées, accès bloqués, équipements endommagés),
57. DDTM 13, Cartographie
des équipements publics
exposés aux aléas hydrologiques,
Direction départementale
des territoires,
2022.
58.Umweltbundesamt
(UBA), Public Infrastructure
and Climate Risk
Management: A Strategic
Framework, Berlin, 2019.
2. et celle d’une vision à long terme pour un réseau d’équipements
résilient, moins exposé et mieux interconnecté.
« Le gymnase a été inondé deux fois en quatre ans. C’est une zone basse, on le
sait, mais on l’a construit ici parce que c’était un terrain disponible. Aujourd’hui, on ne
sait même pas si on pourra le rouvrir en cas d’alerte rouge. »
Agent technique communal, Port-de-Bouc
Ce témoignage illustre une logique opportuniste d’aménagement, où l’urgence
à construire prévaut sur l’analyse des vulnérabilités. Il traduit aussi le manque
de coordination entre les services d’urbanisme, les maîtres d’ouvrage publics
et les services de gestion des risques, pourtant censés travailler de concert
dans une approche intégrée.
Dans plusieurs pays européens exposés aux aléas littoraux, comme aux Pays-
Bas ou en Allemagne du Nord, la planification des équipements publics dans
les zones inondables fait l’objet de protocoles stricts, imposant des seuils de
surélévation, des structures démontables ou des localisations alternatives en
zone d’altimétrie sécurisée 58 . Ce type de dispositif pourrait inspirer des démarches
de résilience à l’échelle des communes françaises.
Ainsi, la position géographique et la conception des équipements publics
doivent aujourd’hui faire l’objet d’un réexamen stratégique, tenant compte des
évolutions climatiques projetées à moyen et long terme. Cela implique une
relecture du foncier disponible, mais aussi une transversalité institutionnelle,
seule garante d’une mise en sécurité durable des services à la population.
Une gouvernance urbaine fragmentée et lente
L’un des freins majeurs à la mise en place de véritables stratégies de résilience
face aux risques hydrologiques sur le territoire de l’étang de Berre réside dans
la fragmentation institutionnelle de la gouvernance urbaine. La gestion du
risque y est dispersée entre de multiples échelons territoriaux : communes,
établissements publics de coopération intercommunale, syndicats hydrauliques,
conseils départementaux, agences de l’eau, et services déconcentrés
de l’État (DDTM, DREAL, préfecture). À cette mosaïque d’acteurs s’ajoute
51
59. ONERC, Gouvernance
territoriale et adaptation
au changement climatique
: vers une cohérence des
outils, Rapport annuel,
2021.
60.DDTM 13, Diagnostic de
l’action foncière et réglementaire
dans les zones à
risque, Bouches-du-Rhône,
2020.
61. Institut Paris Région,
La gouvernance territoriale
de l’adaptation climatique :
enjeux, tensions, perspectives,
Rapport d’analyse,
2022.
un cadre réglementaire complexe, souvent difficilement lisible pour les élus
comme pour les concepteurs 59 .
Cette pluralité d’intervenants génère des délais importants dans la mise en
œuvre des projets de protection (digues, bassins de rétention, travaux de
désimperméabilisation), mais surtout une difficulté à articuler les documents
d’urbanisme avec les plans de prévention des risques. Dans certains cas, des
permis de construire sont accordés en zone bleue sur la base de dérogations
locales, malgré les alertes contenues dans les PPRI. Cette situation révèle un
décalage profond entre la gestion du sol à court terme et les impératifs de
résilience à long terme 60 .
L’absence de vision commune entre les services techniques des collectivités et
les services déconcentrés de l’État empêche également l’émergence de stratégies
de transformation à l’échelle intercommunale. Alors que les dynamiques
hydrauliques ignorent les limites administratives, les outils de planification
restent souvent centrés sur l’échelle communale, freinant les projets globaux
à l’échelle du bassin versant. Cela se traduit, par exemple, par des ruptures de
continuité dans les systèmes de gestion des eaux pluviales d’une commune à
l’autre, ou par des différences d’exigence réglementaire entre deux territoires
pourtant exposés aux mêmes aléas.
Un autre symptôme de cette gouvernance fragmentée réside dans le manque
de portage politique sur le long terme. Les dispositifs d’adaptation (qu’ils
soient techniques, réglementaires ou participatifs) nécessitent un engagement
transversal, associant urbanisme, environnement, finances, foncier, et participation
citoyenne. Or, ces passerelles entre services sont rarement activées.
La gestion du risque reste sectorisée, souvent confiée aux services techniques
ou à des bureaux d’études ponctuels, sans articulation avec les visions stratégiques
de territoire.
Plus encore, la temporalité institutionnelle, marquée par les cycles électoraux,
s’accorde mal avec les temporalités longues de l’adaptation climatique. Cette
tension entre urgence d’agir et inertie structurelle constitue un verrou politique
et opérationnel majeur. Comme le souligne le rapport de l’Institut Paris
Région :
« L’adaptation au changement climatique ne souffre pas tant d’un manque d’outils
que d’un déficit de cohérence, de transversalité, et de capacité à penser la complexité dans
le temps long. » 61
Dans le cas de l’étang de Berre, cette gouvernance éclatée est d’autant plus
problématique que les enjeux s’étendent à la fois sur des zones urbaines,
industrielles, naturelles et portuaires, nécessitant des coopérations élargies et
des dispositifs de gouvernance territoriale renouvelés. La mise en place d’un
contrat de résilience intercommunal, à l’image des démarches déjà expérimentées
dans le Var ou l’Hérault, pourrait constituer un levier intéressant pour
52
sortir de cette logique d’isolement décisionnel.
53
SYNTHÈSE : QUELS CONSTATS POUR AUJOURD’HUI ?
L’analyse du territoire méridional de l’étang de Berre permet de dresser un
constat sans équivoque : le territoire présente une vulnérabilité profonde, liée
autant aux risques hydrologiques qu’aux choix d’aménagement passés. Si la
topographie basse, la proximité du littoral et les dynamiques fluviales constituent
un socle de risques objectifs, c’est bien l’articulation entre ces conditions
naturelles et les choix humains qui accentue la fragilité du territoire.
L’étude a mis en évidence une urbanisation historiquement conflictuelle, développée
en dépit des logiques hydrologiques : remblaiement de zones humides,
implantation d’équipements en secteur inondable, expansion pavillonnaire
sur des terrains plats et imperméables. Ce modèle a produit une morphologie
urbaine peu perméable, où les infrastructures, le bâti et les usages de sols
actuels ne tiennent pas compte des mouvements de l’eau.
Parallèlement, les outils réglementaires censés encadrer cette exposition
(PPRI, PLU, SCOT) apparaissent souvent déconnectés des réalités de terrain.
Ils manquent de réactivité, souffrent d’un déficit d’intégration mutuelle et
laissent subsister de nombreuses incohérences : dérogations de permis de
construire en zone bleue, infrastructures essentielles en secteur rouge, absence
d’obligation de désimperméabilisation ou de traitement architectural
des risques.
Enfin, la gouvernance du territoire reste trop cloisonnée, souvent trop lente
pour répondre à l’urgence climatique. Les responsabilités sont éclatées entre
les différents échelons administratifs et les stratégies d’adaptation, quand elles
existent, peinent à dépasser le cadre strictement réglementaire pour s’inscrire
dans une vision d’ensemble territorialisée.
En somme, les constats pour aujourd’hui sont les suivants :
- Le territoire fait face à des risques réels, croissants et bien
documentés,
- Mais l’urbanisme et l’architecture peinent encore à intégrer ces
risques dans les projets et dans la culture de la fabrique urbaine,
- Et la résilience du territoire reste freinée par des logiques
d’aménagement héritées, des inerties institutionnelles et un manque
d’approche transversale.
Ce constat impose de revoir les modes d’action, d’ouvrir à de nouveaux récits
et outils adaptés aux dynamiques de l’eau.
Cette première partie a permis d’éclairer les vulnérabilités spécifiques du
territoire à travers une lecture croisée du sol, du climat et de l’urbanisation.
Il servira de socle pour la suite de l’étude, qui s’attachera à comprendre les
scénarios futurs de transformation climatique (Chapitre 2), avant d’analyser
54
les réponses institutionnelles et expérimentales en matière de résilience (Chapitre
3).
55
56
PROJECTIONS ET SCÉNARIOS FUTURS
ANTICIPER L’ÉVOLUTION DU TERRITOIRE
57
58
DONNÉES ET MODÉLISATIONS CLIMATIQUES À L’ÉCHELLE RÉGIONALE
Le changement climatique comme facteur structurant de projet
Aborder aujourd’hui l’architecture et l’urbanisme en contexte littoral impose
de dépasser la simple prise en compte environnementale pour intégrer pleinement
le changement climatique comme condition structurante du projet. Le
climat ne peut plus être perçu comme un arrière-plan : il influence désormais
les choix d’implantation, de formes et de temporalités.
Dans un espace comme l’étang de Berre, marqué par une forte artificialisation
historique, des pressions foncières constantes et une vulnérabilité hydrologique
accrue, l’évolution climatique vient accentuer les fragilités structurelles.
Les zones basses, industrialo-portuaires et résidentielles, bâties sur des terrains
remblayés ou naturels, sont particulièrement exposées aux phénomènes
de submersion, de ruissellement et d’érosion. Ces transformations obligent les
concepteurs à revoir en profondeur leur manière d’aborder le territoire.
62. GIEC, Sixième Rapport
d’Évaluation – Résumé
pour les décideurs, Groupe
d’experts intergouvernemental
sur l’évolution du
climat, 2021.
63. IPCC, Climate Change
2021: The Physical Science
Basis, Cambridge University
Press, 2021.
64. MedECC, Rapport sur
l’état de l’environnement et
du climat en Méditerranée
(MAR1), Union pour la
Méditerranée, 2020.
À l’échelle globale, les institutions scientifiques internationales ont produit
depuis plusieurs décennies des grilles de lecture climatiques de plus en plus
précises. Le sixième rapport du GIEC (2021) constitue aujourd’hui la référence
la plus complète 62 . Dans les scénarios pessimistes, l’élévation moyenne du
niveau marin pourrait dépasser un mètre d’ici 2100, avec des risques d’accélération
si les rétroactions climatiques amplifient la dynamique 63 .
Particulièrement préoccupant pour les architectes et urbanistes, les bassins
semi-fermés comme la Méditerranée montrent une sensibilité amplifiée au
phénomène. En effet, la mer Méditerranée, en tant que mer intérieure partiellement
confinée, connaît déjà des variations locales du niveau marin plus
marquées que la moyenne océanique, en lien avec la salinité, la température et
les échanges atmosphériques spécifiques 64 .
Pour le concepteur, cependant, la difficulté majeure reste de traduire ces
données globales en réalités opérationnelles. Car la menace n’est pas une abstraction
: elle se matérialise au niveau du sol, de la coupe urbaine, du rez-dechaussée,
du système d’espace public. Elle engage à repenser les altimétries de
référence, à concevoir des strates urbaines capables d’absorber les crues ou de
tolérer des submersions temporaires, et à envisager des bâtiments réversibles
ou adaptables aux futurs niveaux d’eau.
À l’échelle locale de l’étang de Berre, ce travail de transposition devient fondamental.
Il implique :
- d’étudier la cartographie des zones inondables non plus comme un
document contraignant, mais comme un matériau de projet,
- d’intégrer des modèles d’élévation du niveau marin dans la
conception architecturale dès la phase de programmation,
59
65. BRGM, Évaluation de la
submersion potentielle du
littoral PACA dans le cadre
du changement climatique,
Rapport régional, 2020.
66. DREAL PACA, Atlas
régional des aléas climatiques
et hydrologiques
en Provence-Alpes-Côte
d’Azur, 2021.
67. CEREMA, Gestion des
eaux pluviales et adaptation
au changement
climatique – Bassins
versants urbains, Synthèse
technique, 2022.
- et de projeter des formes urbaines souples, capables de s’adapter
aux transformations hydrologiques lentes comme aux événements
extrêmes.
Le changement climatique, ainsi, ne peut plus être pensé comme un paramètre
externe ou une contrainte additionnelle : il constitue le nouveau substrat
même à partir duquel imaginer, construire et habiter le littoral de demain.
Cartographier pour agir : du modèle scientifique à la fabrique du territoire
La cartographie des risques n’est pas seulement un outil de diagnostic : elle
devient un levier fondamental d’action territoriale face au changement climatique.
Dans la région de l’étang de Berre, cette approche a été renforcée par la
mobilisation conjointe du BRGM, de la DREAL PACA et de la DDTM 13, qui ont
produit depuis 2019 un ensemble de cartes d’aléas dynamiques intégrant les
projections climatiques 65 .
Ces documents s’appuient sur un croisement rigoureux de plusieurs couches
d’information : la topographie fine obtenue par Modèle Numérique de Terrain
haute résolution, l’occupation du sol, les réseaux hydrographiques existants
et les données historiques d’événements extrêmes. L’intérêt de cette approche
est de passer d’une cartographie statique du risque (fondée sur des événements
passés) à une cartographie prospective, capable d’anticiper les zones de
vulnérabilité accrue en fonction de différents scénarios climatiques 66 .
En parallèle, le CEREMA complète ces analyses par des modèles de ruissellement
à l’échelle des bassins versants urbains, une dimension souvent
sous-estimée dans la planification classique. Ces modèles révèlent une vulnérabilité
supplémentaire, liée aux phénomènes de ruissellement diffus – particulièrement
dans les lotissements récents, les parkings imperméabilisés et
les franges périurbaines. Ces dynamiques, souvent exclues des périmètres de
PPRI, sont pourtant responsables de dégâts matériels importants, notamment
dans les secteurs nouvellement urbanisés sans stratégie d’absorption des eaux
pluviales 67 .
Par exemple, dans le cas de Port-de-Bouc, les résultats des modélisations
montrent que plusieurs infrastructures stratégiques (zones logistiques,
équipements sportifs, ensembles résidentiels récents – sont situées à une
altitude inférieure à 1,20 m, soit un seuil critique dans les projections BRGM
à l’horizon 2100⁶⁷. Cette altitude correspond au niveau où, selon les scénarios,
les risques de submersion temporaire ou durable deviennent très élevés,
même sans événement extrême exceptionnel.
Ce constat est d’autant plus préoccupant que l’échéance n’est pas lointaine : il
ne s’agit pas d’anticipations à l’horizon 2200, mais bien d’horizons de gestion
pour les 70 prochaines années. Cette temporalité accélérée impose un
60
changement de paradigme : l’adaptation doit s’inscrire dans l’action immédiate,
au cœur même des pratiques de projet.
Pour les architectes, urbanistes et aménageurs, cela implique de s’approprier
les outils cartographiques, non pas comme de simples documents annexes aux
permis de construire, mais comme des matrices de projet. La cartographie des
aléas doit guider :
68. BRGM & DDTM 13,
Étude de la vulnérabilité
de Port-de-Bouc face à
l’élévation du niveau marin
– Scénarios à 2100, 2020.
- le choix des sites à urbaniser ou à renaturer,
- la conception des trames vertes et bleues capables d’absorber les flux
d’eau,
- la définition des altimétries de référence pour les bâtiments et les
infrastructures,
- et l’organisation spatiale des fonctions critiques (écoles, centres de
soins, stations de pompage) en dehors des zones à risque.
Ainsi, lire le territoire à travers ses vulnérabilités permet de construire des
projets plus souples, ancrés et prévoyants. C’est intégrer la connaissance
scientifique dans la grammaire du projet urbain, pour construire non contre le
risque, mais avec lui.
61
1
Berre-l’Etang © Chada Al
Smadi, Penda Atindehou, Erica
Bento Picarra, Leylou Boey,
Soumeya Fahem, Imane Khalifi,
Alexia Lekavski, Shana Liondjo,
Amel Makraoui, Luna Shah Ali
2
Berre-l’Etang © Chada Al
Smadi, Penda Atindehou, Erica
Bento Picarra, Leylou Boey,
Soumeya Fahem, Imane Khalifi,
Alexia Lekavski, Shana Liondjo,
Amel Makraoui, Luna Shah Ali
62 58
1
2
63 59
Montée des eaux © IUAV
69. ONERC, Planifier la ville
dans un contexte d’incertitude
climatique : stratégies
urbaines émergentes, Rapport
2022, pp. 29–34.
70. DDTM 13, Diagnostic
de la mise en compatibilité
des PLU avec les PPRI dans
les Bouches-du-Rhône,
2021.
71. BRGM, Étude de
reconversion des friches
littorales dans un contexte
de montée des eaux, PACA,
2020.
Du scénario au projet : l’enjeu de la lecture prospective
Les projections climatiques et les modélisations des risques hydrologiques
ne livrent pas simplement une alerte scientifique : elles appellent à changer
profondément la manière de concevoir et d’aménager les territoires. Ce que
révèlent ces données, ce n’est pas uniquement l’existence d’un danger latent ;
c’est surtout la nécessité de faire évoluer la grille de lecture urbaine, en passant
d’une approche fondée sur la maîtrise hydraulique vers une fabrique
urbaine intégrant l’aléa comme ressource du projet 69 .
Historiquement, les stratégies d’urbanisation ont été pensées selon un modèle
de contrôle : contrôler les eaux par des digues, endiguer les rivières, évacuer
les surplus hydriques. Mais ce modèle atteint aujourd’hui ses limites. Les projections
du GIEC, du BRGM et du CEREMA montrent que la fréquence et l’intensité
des phénomènes extrêmes rendent la maîtrise totale du risque impossible.
Il devient indispensable d’envisager des territoires d’habiter adaptatifs,
évolutifs, capables de négocier avec l’aléa.
À ce titre, les démarches expérimentales comme celle du workshop Mélimed
montrent l’intérêt d’une lecture cartographique prospective. À travers une
série de superpositions analytiques, les étudiants ont croisé :
- les données climatiques du GIEC (élévation du niveau marin),
- les modélisations BRGM des aléas de submersion,
- les implantations du tissu bâti existant,
- les réseaux de mobilité (routes, voies ferrées, pistes cyclables),
- les densités sociales (INSEE),
- et les emplacements des infrastructures critiques (hôpitaux, stations
de pompage, écoles).
Ce travail a permis de détecter trois types de situations :
1. Des zones où l’aléa est ignoré par les documents d’urbanisme (PLU
non révisés après les PPRI), exposant logements, activités économiques
et équipements publics sans anticipation 70 .
2. Des secteurs où la reconversion ou le recul stratégique devient
envisageable, en laissant l’eau regagner des espaces (friches
industrielles, marges portuaires, terrains publics sous-exploités) 71 .
64
3. Des franges urbaines où des projets architecturaux et paysagers
résilients pourraient être initiés : logements surélevés,
continuités paysagères absorbantes, seuils urbains adaptables aux
variations de niveau d’eau 72 .
72. CEREMA, Solutions
fondées sur la nature pour
l’adaptation des villes
littorales, 2022.
Ces simulations prospectives ne constituent pas des solutions arrêtées, mais
des matrices de transformation. Elles permettent d’identifier des logiques
d’action différenciées, adaptées aux contextes locaux, à la morphologie existante
et aux dynamiques hydrologiques spécifiques.
Pour l’architecte, cette approche implique un changement d’attitude radical
: il ne s’agit plus seulement de protéger contre l’eau, par des infrastructures
défensives coûteuses et rigides, mais d’apprendre à cohabiter avec elle, dans
une posture d’adaptation, de négociation, et de stratégie territoriale évolutive.
Cela rejoint les démarches contemporaines de design résilient, où le projet est
conçu non pas malgré l’aléa, mais à partir de l’aléa.
« La résilience urbaine ne consiste pas à résister indéfiniment aux forces de la
nature, mais à intégrer leur dynamique dans la fabrication de la ville elle-même. »
Timothy Beatley, urbaniste
Penser l’étang de Berre sous ce prisme, c’est accepter de faire évoluer profondément
les logiques d’aménagement traditionnelles, pour ouvrir un nouveau
cycle de territoires amphibies : des territoires qui vivent avec l’eau, dans une
transformation continue.
65
SCÉNARIOS D’ÉLÉVATION DU NIVEAU DE LA MER ET IMPACTS ATTENDUS
SUR L’ÉTANG DE BERRE
73. BRGM, Analyse hydrologique
et scénarios de
submersion de l’étang de
Berre en lien avec le changement
climatique, 2021.
74. CEREMA, Submersion
marine : étude des risques
pour les bassins semi-fermés
de Méditerranée,
2020.
75. DREAL PACA, Atlas
régional des submersions
marines – Étang de Berre,
2021.
76. IGN, Modèle Numérique
de Terrain 1m – Secteur
Bouches-du-Rhône, 2022.
Une lagune semi-fermée ? Un territoire poreux et vulnérable
L’étang de Berre est souvent perçu comme un espace lagunaire protégé, relativement
isolé des dynamiques marines de la Méditerranée en raison de sa
morphologie fermée. Cette perception repose sur une lecture incomplète de sa
réalité hydraulique. En effet, la présence du canal de Caronte, qui relie l’étang
directement à la mer, remet en cause cette idée d’isolement 73 .
Cette connexion, bien que relativement étroite, agit comme un vecteur d’amplification
des dynamiques marines. Lors des tempêtes, des marées de viveeau
ou en cas de surcote liée à des phénomènes météorologiques extrêmes,
l’étang se comporte comme une extension passive de la Méditerranée. L’énergie
des vagues et des vents est transmise, parfois amplifiée, à travers le canal,
sans dispositif naturel majeur d’atténuation 74 .
Dès lors, le mythe d’un étang «protégé» doit être déconstruit : il s’agit en
réalité d’un système ouvert, soumis à des dynamiques océaniques dont l’intensité
et la fréquence sont appelées à croître dans les décennies à venir, sous
l’effet du changement climatique et de l’élévation du niveau de la mer. Cette
lecture est d’autant plus critique que les modélisations du BRGM et du CERE-
MA confirment que les effets de surcote touchent l’étang presque aussi rapidement
que le littoral méditerranéen ouvert 75 .
Cette vulnérabilité intrinsèque est amplifiée par la topographie extrêmement
plate de la rive méridionale de l’étang. Les communes de Port-de-Bouc, Fossur-Mer
et Berre-l’Étang présentent des altitudes généralement inférieures à 2
mètres, voire localement inférieures à 1,5 mètre 76 . Ce seuil critique signifie que
dès les premiers scénarios d’élévation marine envisagés par les trajectoires du
GIEC, de vastes portions de ces territoires deviennent potentiellement submersibles,
même sans événement extrême ponctuel.
La situation est d’autant plus préoccupante que l’urbanisation historique (implantée
dans les secteurs les plus bas pour des raisons de proximité portuaire
et industrielle) expose aujourd’hui des infrastructures vitales, des zones d’habitat
dense et des axes de mobilité stratégiques à des risques de submersion
répétés et prolongés. Ainsi, l’étang de Berre se révèle être un territoire poreux,
vulnérable non seulement dans ses marges littorales, mais dans sa structure
urbaine même.
En conséquence, tout projet architectural ou urbanistique futur doit intégrer
cette réalité : il ne suffit pas de renforcer les protections existantes, il faut
repenser l’ensemble du rapport au sol, à l’eau et aux altimétries dans une
logique d’anticipation.
66
« Une lagune n’est jamais fermée au changement ; c’est un organisme vivant,
constamment remodelé par les forces invisibles de l’eau, du vent et du climat » 77 .
François Lemoine, hydrologue
La résilience de l’étang de Berre passera donc non pas par un isolement illusoire,
mais par une reconnaissance assumée de sa porosité, pour mieux inventer
des manières d’habiter, de circuler et de protéger adaptées à cette vulnérabilité
fondatrice.
Les projections climatiques : données, incertitudes et arbitrages
Les dernières modélisations du GIEC (Sixième Rapport d’Évaluation, 2021)
prévoient, selon les différents scénarios d’émissions de gaz à effet de serre,
une élévation du niveau marin comprise entre 0,60 m et 1,10 m d’ici 2100 78 .
Ces données, largement reprises dans les travaux scientifiques et institutionnels,
s’appuient sur des modèles robustes, mais comportent également des
marges d’incertitude significatives. Ces incertitudes sont principalement liées
à la complexité des rétroactions climatiques, à l’évolution des calottes polaires
(notamment en Antarctique occidental) et aux dynamiques océaniques locales
mal anticipées 79 .
78. GIEC, Climate Change
2021: The Physical Science
Basis – Summary for
Policymakers, Cambridge
University Press, 2021.
79. IPCC, Special Report on
the Ocean and Cryosphere
in a Changing Climate
(SROCC), 2019.
80. BRGM, Étude de la
vulnérabilité du littoral
PACA face aux submersions
marines futures, Rapport
final, 2020.
81. ONERC, Perceptions sociales
du risque climatique
et adaptation territoriale,
Paris, 2022.
À l’échelle de la Méditerranée occidentale, cette élévation théorique est amplifiée
localement par plusieurs facteurs : la variabilité des régimes de vents, la
pression atmosphérique, et surtout la fréquence et l’intensité croissantes des
tempêtes marines. Ces paramètres locaux, combinés à l’élévation moyenne du
niveau de la mer, accentuent la gravité des risques de submersion.
Le BRGM a ainsi modélisé des scénarios combinés pour la région Provence-
Alpes-Côte d’Azur, croisant élévation lente du niveau marin et surcotes brutales
liées à des événements extrêmes (tempêtes centennales) 80 . Dans ces
hypothèses hautes, les projections montrent que le niveau de l’eau pourrait
dépasser 1,5 mètre dans certaines zones basses du pourtour de l’étang de
Berre – notamment à Fos-sur-Mer, Port-de-Bouc et Berre-l’Étang. Cette situation
entraînerait non seulement des submersions temporaires lors des événements
climatiques, mais aussi des modifications permanentes du trait de côte,
de la salinité des sols et du fonctionnement des réseaux urbains.
Pour autant, le problème majeur aujourd’hui n’est pas seulement dans la
connaissance scientifique du phénomène, mais dans la manière dont ces
chiffres sont perçus et traduits dans les pratiques urbaines. En projetant
l’horizon d’impact à l’année 2100, les discours techniques tendent à reléguer
le risque dans un futur abstrait et lointain, créant un décalage cognitif avec
l’urgence réelle 81 .
67
82. MedECC, First Mediterranean
Assessment Report
(MAR1) – Climate and
Environmental Change in
the Mediterranean Basin,
2020.
83. CEREMA, Adaptation
des réseaux d’assainissement
au changement
climatique dans les territoires
littoraux, Rapport
technique, 2021.
84. DREAL PACA, Évaluation
des politiques
d’adaptation aux risques
littoraux dans les Bouchesdu-Rhône,
2022.
Or, des effets concrets sont déjà observables sur le territoire :
- Saturation fréquente des réseaux d’eaux pluviales lors des épisodes
méditerranéens intenses,
- Recul progressif du trait de côte sur les plages du Jaï et de
Fos-sur-Mer,
- Salinisation progressive des nappes phréatiques affectant l’agriculture
et les plantations urbaines,
- Stagnation chronique des eaux dans certains quartiers bas, même
après des pluies ordinaires, aggravant les problèmes sanitaires
et dégradant la qualité de vie.
La montée des eaux ne doit pas être envisagée uniquement comme un événement
de rupture, mais comme un processus lent, insidieux, qui fragilise
progressivement les structures territoriales existantes. Cela invite à changer
d’échelle temporelle dans la réflexion architecturale et urbaine, en agissant
dès aujourd’hui pour anticiper les transformations lentes autant que les crises
brutales.
Des impacts multiples, mais mal anticipés
L’élévation du niveau de la mer n’affecte pas seulement les zones directement
côtières : elle reconfigure l’ensemble du fonctionnement hydrologique et
urbain des territoires littoraux. Contrairement à une vision parfois réductrice
du phénomène, il ne s’agit pas uniquement d’une submersion temporaire des
plages ou des fronts maritimes, mais d’un processus systémique, touchant à la
fois les infrastructures, les milieux naturels et les formes d’habitat 82 .
Dans les zones urbanisées, l’eau pénètre insidieusement par plusieurs voies.
Les réseaux d’assainissement, conçus pour un régime climatique ancien, sont
aujourd’hui dépassés par la montée de la nappe phréatique et par les épisodes
de saturation pluviale. L’eau remonte dans les caves, infiltre les voiries vieillissantes,
provoque des affaissements localisés et compromet la stabilité des
bâtiments, en particulier ceux implantés sur des remblais 83 . Le bâti existant,
pensé pour un climat plus stable, devient ainsi structurellement obsolète, sans
avoir été dimensionné pour ces nouvelles contraintes.
Or, malgré la gravité de ces évolutions, les politiques publiques locales restent
insuffisantes. La majorité des communes concernées par les risques littoraux
dans le pourtour de l’étang de Berre ont adopté des stratégies essentiellement
curatives : renforcement ponctuel des digues, consolidation des réseaux existants,
protection à court terme. Très peu de démarches véritablement proactives
ou transformantes (relocation stratégique, évolution du bâti, adaptation
paysagère) sont aujourd’hui mises en œuvre 84 .
68
Dans les milieux naturels, la situation est tout aussi préoccupante. Les zones
humides périphériques (jadis considérées comme de simples marges) jouent
un rôle crucial d’amortisseur hydraulique et de réservoir de biodiversité.
Aujourd’hui, l’urbanisation bloque leur déplacement naturel vers l’intérieur
des terres. Piégées entre la mer qui monte et les infrastructures humaines, ces
zones s’effacent progressivement. Ce phénomène a été qualifié par l’ONERC de
« piège écologique » : les écosystèmes littoraux ne peuvent plus migrer, ce qui
conduit à leur extinction locale progressive 85 .
Dans les zones industrielles, la montée des eaux soulève des enjeux de sécurité
majeurs. De nombreuses plateformes industrielles sensibles (notamment
sites classés Seveso) sont situées en zone basse, souvent sur des remblais ou
des sols instables 86 . Le scénario d’une inondation accidentelle de ces sites, exposant
des produits chimiques dangereux, n’est plus une hypothèse extrême :
il devient un risque plausible à l’échéance de 20 à 30 ans. Cela nécessite non
seulement des mesures de protection physique, mais aussi une révision fondamentale
des stratégies d’implantation industrielle, questionnant la pertinence
de maintenir de telles activités dans des secteurs aussi vulnérables.
85. ONERC, Changement
climatique et écosystèmes
côtiers – Mécanismes de
piégeage écologique, 2020.
86. INERIS, Vulnérabilité
des installations Seveso
face aux risques de
submersion marine, Étude
nationale, 2021.
87. BRGM, État des lieux
des données d’aléas littoraux
en Provence-Alpes-
Côte d’Azur, 2020.
88. CEREMA, Urbanisation
littorale et changement
climatique : Enjeux et
stratégies d’adaptation,
Rapport national, 2021.
En résumé, l’impact de la montée des eaux ne se résume pas à des images
spectaculaires de submersion : il engage une transformation lente et profonde
du territoire, affectant ses structures invisibles, ses usages du sol, sa biodiversité,
sa sécurité. Face à cela, l’anticipation proactive devient non seulement
souhaitable, mais indispensable pour éviter des situations de crise irréversibles.
Le paradoxe du risque connu mais ignoré
Un des constats les plus frappants ressortant des travaux de terrain et d’analyse
est le décalage criant entre la connaissance du risque et son intégration
effective dans les outils d’aménagement.
Les cartes d’aléas existent, les modélisations climatiques sont publiques, les
études scientifiques sont largement diffusées auprès des collectivités : il ne
s’agit plus aujourd’hui d’une absence d’information⁸⁷. Et pourtant, les formes
urbaines continuent inexorablement de s’étendre dans les secteurs identifiés
comme vulnérables, en particulier autour de l’étang de Berre.
Ce paradoxe révèle une faille structurelle de la gouvernance territoriale
contemporaine. Les logiques économiques (mise en valeur rapide du foncier
disponible, attractivité résidentielle et commerciale immédiate) et les pressions
foncières locales orientent encore massivement les décisions d’aménagement,
au détriment d’une lecture systémique et prospective des vulnérabilités⁸⁸.
69
89. DREAL PACA, Audit
régional sur l’actualisation
des PLU face aux risques
naturels, 2021.
90. Préfecture des
Bouches-du-Rhône, Bilan
départemental des dérogations
PPRI et urbanisation
en zone à risque, 2022.
Ainsi, de nombreuses communes ont vu leur urbanisation récente se développer
dans des zones classées à risque selon les PPRI, souvent à la faveur :
- de dérogations locales accordées pour « sécuriser » un
développement économique ponctuel,
- d’outils réglementaires obsolètes, non mis à jour au regard des
dernières données climatiques⁸⁹,
- ou d’interprétations souples des contraintes imposées par les
documents d’urbanisme⁹⁰.
Ce phénomène révèle que le problème n’est pas technico-scientifique, mais
politico-culturel : le risque est connu, mais délibérément ignoré ou minimisé
dans les choix d’aménagement, au profit d’intérêts immédiats et d’une difficulté
structurelle à penser à long terme.
En définitive, l’enjeu d’aujourd’hui n’est plus d’informer, mais bien de transformer
: transformer les pratiques, transformer les outils, et surtout transformer
le regard politique porté sur l’avenir du territoire.
Lotissements récents et montée des eaux à Berre-l’Etang
© Karolina Turzeniecka, Pauline Charrier, Emilie Morin, Patricia De Almeida Gomes, Pauline
Hallet et Janvier Ndayisenga (ULB)
70
Et pour l’architecture : quel rôle, quelle marge de manœuvre ?
Face aux constats dressés sur la vulnérabilité du territoire et l’intensification
des aléas, l’architecture ne peut plus adopter une posture passive.
Il ne s’agit plus de concevoir « malgré » la montée des eaux, en cherchant à
s’en protéger par des dispositifs défensifs, mais de concevoir « à partir » d’elle,
en intégrant pleinement l’eau comme composante du projet spatial 91 .
Cela impose un véritable renversement culturel dans les pratiques de conception
:
- Penser les seuils non plus comme de simples limites statiques entre
l’eau et la terre, mais comme des espaces tampons dynamiques,
capables d’absorber les variations hydriques, de devenir des lieux
d’interaction et de valorisation du rapport à l’eau 92 .
91. CEREMA, Construire
avec les risques littoraux –
Vers de nouveaux modèles
urbains, Rapport national,
2021.
92. Gédouin, T., Entre terre
et mer : l’architecture du
seuil littoral, ENSA Nantes,
2019.
93. CEREMA, Sols perméables
et résilience urbaine
: stratégies d’adaptation
aux inondations, 2020.
94. Bravard, J.-P., L’eau,
la ville et l’urbanisme
résilient, Presses Universitaires
de Lyon, 2020.
- Concevoir les sols urbains non plus comme des surfaces
imperméables à bétonner, mais comme des substrats actifs, filtrants et
perméables, capables de ralentir, infiltrer, et stocker temporairement
les eaux pluviales 93 .
- Intégrer l’eau non pas comme un fluide gênant à évacuer en urgence,
mais comme une présence fondatrice, à canaliser, à ritualiser dans les
usages urbains : places inondables, bassins de rétention
paysagers, jardins aquatiques, rues drainantes 94 .
Le risque aujourd’hui serait de réduire l’élévation du niveau de la mer à un paramètre
technique supplémentaire à gérer par des normes ou des infrastructures.
Or, il s’agit d’un enjeu bien plus profond : culturel, spatial, et symbolique.
Il nous confronte à une question essentielle :
Comment habiter un territoire mouvant ? Comment construire en acceptant
que la stabilité du sol soit relative, provisoire ?
Ce défi, loin d’être un obstacle, représente une opportunité de renouveler profondément
notre imaginaire architectural et urbain.
Il s’agit d’inventer :
- De nouvelles esthétiques du littoral, moins fondées sur la rigidité, plus
sensibles à la fluidité et à la transformation,
- Des formes d’urbanité souples et évolutives, capables de s’adapter aux
variations hydrologiques au lieu de les combattre,
- Des dispositifs architecturaux temporaires, mobiles, réversibles, en
lien avec les cycles naturels du territoire.
71
72
Ainsi, l’architecture littorale de demain devra non seulement intégrer les réalités
physiques du changement climatique, mais aussi inventer de nouveaux
récits spatiaux, capables de reconnecter les sociétés humaines à la dynamique
essentielle de l’eau.
PROJECTION DES DYNAMIQUES URBAINES : CROISSANCE, RISQUES ET
CONFLITS D’USAGE
Entre développement urbain et montée des eaux : une équation instable
Le territoire du pourtour de l’étang de Berre se situe aujourd’hui à la croisée
de deux dynamiques fondamentalement contradictoires.
D’un côté, une pression foncière, économique et démographique croissante,
qui pousse à l’urbanisation continue 95 ; de l’autre, l’élévation progressive du
niveau marin, combinée à l’intensification des aléas climatiques, qui remet en
cause la viabilité même de nombreux secteurs urbanisables 96 .
Cette tension engendre un véritable paradoxe territorial. Les communes, soumises
à des injonctions parfois contradictoires (attirer de nouveaux habitants,
développer l’économie locale, respecter les objectifs de production de logements),
cherchent à mobiliser tout le foncier disponible.
Or, les terrains accessibles (car encore non bâtis) se trouvent fréquemment
dans des zones vulnérables : franges lagunaires, zones basses en bord d’étang,
anciens marécages, ou terres agricoles historiquement peu valorisées sur le
plan économique 97 .
95. INSEE PACA, Évolution
démographique et
pressions foncières dans
les Bouches-du-Rhône
2000–2020, 2021.
96. GIEC, Sixième rapport
d’évaluation, Groupe de
travail II : impacts, adaptation
et vulnérabilité, 2022.
97. BRGM, Cartographie
des risques de submersion
marine autour de l’étang
de Berre, 2020.
98. CEREMA, Urbanisation
littorale et risques côtiers
: vers une intégration du
risque dans les projets
urbains, 2021.
Le développement urbain se fait ainsi dans l’ombre de l’aléa, souvent en
contradiction avec les diagnostics scientifiques et cartographiques pourtant
accessibles.
Dans plusieurs communes, des lotissements récents sont implantés dans des
secteurs classés en risque modéré voire fort dans les PPRI. Des zones commerciales,
des établissements publics (crèches, écoles) se retrouvent à moins de
200 mètres de zones de submersion identifiées.
Le risque est donc banalisé, intégré au processus d’urbanisation comme une
sorte de variable secondaire, alors même qu’il pourrait devenir structurant à
court terme.
Ce phénomène, loin d’être spécifique à l’étang de Berre, est symptomatique
d’un problème plus large : la dissociation entre planification foncière et lecture
dynamique du territoire 98 .
Dans ce contexte, l’équation entre développement urbain et montée des eaux
devient de plus en plus instable, posant des défis considérables pour la fabrique
du territoire :
- Comment continuer à urbaniser sans aggraver la vulnérabilité
collective ?
- Comment prioriser les localisations, les formes urbaines, les
typologies bâties face au risque ?
- Comment intégrer l’élévation du niveau marin comme un paramètre
fondamental de la planification et non comme une variable
secondaire ?
73
99. BRGM, Cartographie
des risques d’inondation
et de submersion marine
autour de l’étang de Berre,
2020.
100. CEREMA, Urbanisation
littorale et risques
côtiers : diagnostic critique
des politiques d’aménagement,
2022.
101. DREAL PACA, Audit
sur la révision des PLU face
aux nouveaux aléas climatiques
en région Provence-
Alpes-Côte d’Azur, 2021.
Ce sont ces enjeux stratégiques que la suite du mémoire cherchera à explorer,
en croisant diagnostics scientifiques, projets d’aménagement existants, et propositions
expérimentales issues des démarches de résilience territoriale.
Une croissance urbaine souvent guidée par l’opportunité plus que par la
stratégie
Dans la majorité des communes du sud de l’étang de Berre, l’urbanisation
récente ne répond pas à une logique d’anticipation territoriale solide, mais
semble davantage dictée par des opportunités foncières immédiates 99 .
Les extensions pavillonnaires, les zones d’activités commerciales, ou encore
les équipements collectifs récents sont souvent installés sur des terrains historiquement
délaissés (terres agricoles marginales, franges humides, anciens
marécages) qui, bien que financièrement attractifs, sont classés comme secteurs
vulnérables par les données BRGM ou dans les Plans de Prévention du
Risque Inondation.
Ce phénomène est aggravé par un décalage temporel structurel entre :
Les documents de planification urbaine, dont les révisions sont longues, complexes
et parfois inadaptées aux dynamiques climatiques récentes,
Et la dynamique réelle du marché foncier, qui impose des réponses rapides
aux pressions économiques et démographiques 100 .
Concrètement, de nombreux projets sont instruits sur la base de PLU non révisés,
alors même que les diagnostics de risque ont été mis à jour entre-temps,
notamment suite aux réévaluations climatiques postérieures aux rapports du
GIEC.
Cela engendre des situations de confusion réglementaire :
Les mairies se retrouvent parfois coincées entre la nécessité d’appliquer un
principe de précaution et la pression exercée par les promoteurs, armés de
recours juridiques pour imposer l’instruction de leurs projets sur des terrains
pourtant à risque 101 .
Ce contexte crée un cercle vicieux : en l’absence d’une révision rapide des
outils d’aménagement, le foncier vulnérable reste juridiquement constructible,
favorisant la perpétuation d’une urbanisation insoutenable à moyen terme.
Le territoire se fragilise ainsi un peu plus à chaque nouvelle opération immobilière
réalisée sans intégration systématique du risque.
Face à cet enjeu, repenser la gouvernance foncière et territoriale apparaît
indispensable : intégrer le risque comme un critère structurant et non comme
une contrainte périphérique, et développer une capacité de «réponse foncière
adaptative» face aux mutations climatiques à venir.
74
Conflits d’usage sur un territoire fragmenté
Le développement urbain du sud de l’étang de Berre, sous l’effet conjugué de
la pression foncière et des contraintes climatiques, génère aujourd’hui une
série de conflits d’usage croissants¹⁰².
Le foncier, devenu ressource rare, se trouve disputé entre des finalités souvent
contradictoires :
- La conservation des milieux naturels versus la pression à
l’artificialisation, notamment sur les zones humides, les franges
littorales et les espaces agricoles résiduels,
102. CEREMA, Conflits
d’usage en milieu littoral :
diagnostic et enjeux pour
l’aménagement, 2022.
103. BRGM, Cartographie
des aléas de submersion
marine – Étang de Berre et
golfe de Fos, 2021.
104. DREAL PACA, Rapport
sur la vulnérabilité des infrastructures
critiques aux
risques naturels, 2020.
- Les besoins en logement (amplifiés par la croissance démographique
locale) versus la nécessité d’éviter l’urbanisation des secteurs à risque
d’inondation,
- Le maintien et le développement des activités industrielles et
logistiques (zone portuaire de Fos-sur-Mer, installations Seveso à
Port-de-Bouc) versus les impératifs de sécurité environnementale et
d’adaptation climatique.
Certaines zones cumulent plusieurs formes d’incompatibilités : à Port-de-
Bouc, des lotissements récents jouxtent des installations classées Seveso,
implantées historiquement dans des zones désormais reconnues comme vulnérables
à la submersion marine selon les dernières projections du BRGM 103 . À
Fos-sur-Mer, les enjeux stratégiques liés à la production énergétique (centrale
thermique, terminaux pétroliers) entrent directement en tension avec les exigences
écologiques, la protection du littoral et les risques accrus d’inondations
et de submersion 104 .
Le territoire devient ainsi une mosaïque instable, où chaque secteur agrège
des attentes contradictoires :
- Produire mais se protéger,
- Accueillir mais se préserver,
- Densifier sans aggraver les vulnérabilités.
Cette superposition des logiques rend extrêmement difficile l’émergence de
projets cohérents à l’échelle du bassin lagunaire.
Les dynamiques locales fragmentées, souvent concurrentes, alimentent une
forme d’urbanisme réactif, fait de compromis immédiats plutôt que d’anticipation
structurelle.
75
105. DREAL PACA, Audit
sur la capacité des infrastructures
hydrauliques
face au changement climatique
dans les Bouches-du-
Rhône, 2021.
106. CEREMA, Assainissement
pluvial : vers des
solutions résilientes aux
épisodes extrêmes, 2020.
107. BRGM, Impact de
l’urbanisation sur les zones
naturelles de rétention
autour de l’étang de Berre,
2020.
Dans un tel contexte, la montée des eaux agit comme un révélateur : elle expose
la fragilité d’une fabrique territoriale éclatée, incapable de se projeter à
l’échelle des enjeux climatiques.
Réconcilier ces conflits autour d’une vision commune devient une nécessité
pour envisager une stratégie de résilience globale à moyen et long terme.
Risques de saturation et pression sur les infrastructures
La croissance urbaine, même modérée, génère une pression croissante sur des
infrastructures historiques déjà sous-dimensionnées 105 .
Les réseaux d’assainissement, la voirie, les dispositifs de gestion des eaux
pluviales ou encore les stations de pompage de l’étang de Berre ont été dimensionnés
pour des densités de population et des volumes hydriques largement
inférieurs à ceux observés aujourd’hui 106 .
Or, l’intensification des épisodes climatiques extrêmes, notamment les épisodes
méditerranéens caractérisés par des pluies violentes et concentrées,
met régulièrement ces équipements en situation de saturation ponctuelle,
voire de dysfonctionnement systémique.
Cette situation accentue un double sentiment d’impréparation :
- Côté institutions publiques, contraintes de réagir en urgence face à
des infrastructures vieillissantes et insuffisantes pour absorber
les nouvelles pressions environnementales,
- Côté habitants, confrontés à des inondations récurrentes, à la
dégradation des réseaux, et à une faible visibilité sur les stratégies
d’adaptation engagées.
Face à ces défis, les communes se retrouvent devant un dilemme fondamental :
- Faut-il continuer à densifier les secteurs déjà urbanisés, au risque de
surcharger encore davantage des réseaux saturés,
- Ou étaler l’urbanisation vers des secteurs moins densément peuplés,
souvent situés en frange naturelle, au risque d’artificialiser des espaces
écologiquement sensibles 107 ?
Aucune de ces options n’est neutre. La densification expose davantage de populations
aux risques hydrologiques si les infrastructures ne sont pas profondément
rénovées ; l’étalement, quant à lui, fragilise les derniers espaces naturels
jouant un rôle crucial dans la résilience écologique du bassin lagunaire
(zones d’expansion de crue, réservoirs de biodiversité, terrains tampons).
Dans le cas de l’étang de Berre, ce choix stratégique devra être posé explicitement
: Opter pour une densification régénérative, intégrant la rénovation des
réseaux, la désimperméabilisation, l’augmentation des capacités de stockage
76
des eaux, ou envisager un recul planifié et la reconversion de certaines franges
urbaines pour restaurer des fonctions écologiques essentielles.
Le modèle d’urbanisation actuel apparaît à bout de souffle. Sa refonte ne
peut plus être différée sous peine d’aggraver l’exposition des populations aux
risques hydrologiques et climatiques.
Vers quels modèles urbains post-croissance ?
Face à la tension persistante entre pression au développement et nécessité
d’adaptation climatique, certains territoires littoraux, confrontés à des dynamiques
similaires à celles de l’étang de Berre, commencent à explorer des
alternatives à la logique de croissance urbaine classique 108 .
108. CEREMA, Aménager
les territoires littoraux à
l’ère du changement climatique
: vers de nouveaux
modèles urbains, 2023.
109. S. Fregonese, Villes
flottantes : architecture et
mobilité face à la montée
des eaux, Éditions Alternatives,
2020.
110. ONERC, Mobilité urbaine
et adaptation climatique
: pistes prospectives
pour les littoraux français,
2022.
Plusieurs pistes émergent :
- Modèles d’intensification raisonnée, où la densité urbaine est
recherchée sans compromettre la capacité d’infiltration des sols ni la
qualité des espaces publics,
- Densification surélevée et réversible, consistant à concevoir des
habitats modulables, adaptables aux niveaux d’eau fluctuants 109 ,
- Mobilité des fonctions urbaines selon les saisons ou les aléas, avec des
équipements ou des activités capables de se replier ou de se redéployer
hors des zones vulnérables 110 ,
- Stratégies foncières de mise en réserve ou de requalification par la
nature, visant à restaurer des espaces tampons naturels dans les zones
exposées, plutôt que de chercher systématiquement à les urbaniser.
Ces hypothèses restent encore marginales dans les pratiques courantes.
Elles nécessitent un changement radical de paradigme dans la manière même
de penser la ville littorale : la ville n’est plus conçue comme un artefact stable,
extensible à l’infini, mais comme un système vivant, réactif, vulnérable, dont la
composition doit évoluer au rythme des dynamiques environnementales.
Cela implique de remettre en question des oppositions traditionnelles sur
lesquelles repose l’urbanisme moderne :
- Centre/périphérie : l’étang de Berre montre que les périphéries ne
sont pas des marges neutres, mais des fronts mouvants soumis
aux aléas,
- Densité/étalement : l’urgence n’est pas de densifier sans
distinction, mais de choisir où et comment densifier de manière
résiliente,
77
- Minéral/végétal : dans un contexte d’élévation du niveau marin, le
végétal redevient un acteur central, non plus décoratif, mais structurel,
pour la régulation hydrique et la résilience du sol.
À l’échelle de l’étang de Berre, intégrer ces pistes dès aujourd’hui permettrait
non seulement de répondre aux défis climatiques, mais aussi de réinventer des
formes d’habitat littoral adaptées, souples, et écologiquement soutenables.
78
ENJEUX D’ADAPTATION DU CADRE BÂTI À MOYEN ET LONG TERME
Un bâti conçu pour un climat passé
Le cadre bâti actuel sur le pourtour de l’étang de Berre (qu’il s’agisse des
logements individuels, des équipements publics ou des zones d’activités économiques)
a été pensé et édifié selon un modèle climatique désormais obsolète
111 .
Les normes techniques qui ont guidé son développement (dimensionnement
hydraulique, élévation minimale des seuils, perméabilité supposée des sols,
capacité d’absorption des réseaux) reposaient sur des hypothèses hydrologiques
du XXᵉ siècle, où les pluies extrêmes étaient considérées comme des
événements décennaux exceptionnels 112 .
Aujourd’hui, ces hypothèses sont invalidées par la multiplication des épisodes
méditerranéens extrêmes.
Le décalage se creuse :
111. CEREMA, Évaluation
de la vulnérabilité du bâti
face aux évolutions climatiques
dans les territoires
littoraux, 2021.
112. ONERC, Changement
climatique et infrastructures
urbaines : les défis de
l’adaptation, 2022.
113. DREAL PACA, Suivi
des désordres hydrauliques
en zones urbaines
autour de l’étang de Berre,
2020.
114. Kalaora, B., Habiter
le littoral : instabilités et
résilience des territoires
côtiers, Éditions Champ
Vallon, 2018.
- D’un côté, une ville bâtie difficile à reconfigurer, figée par son inertie
foncière et ses infrastructures existantes,
- De l’autre, des conditions hydrologiques devenues structurellement
instables : montée progressive des nappes, ruissellements urbains
intenses, saturation rapide des réseaux pluviaux.
Cet effet de ciseaux est particulièrement visible dans plusieurs quartiers récents
: À Berre-l’Étang (secteurs du Jaï et de la Poudrerie), à Martigues (côté
Jonquières) et à Fos-sur-Mer (proximité de la Grève), des signes d’adaptation
insuffisante émergent :
- Infiltrations récurrentes dans les rez-de-chaussée,
- Stagnations d’eau prolongées après les épisodes pluvieux,
- Dégradations prématurées des façades basses,
- Réseaux d’assainissement saturés et débordants 113 .
« L’architecture d’hier, même récente, est souvent inadaptée aux pressions climatiques
d’aujourd’hui. Là où la stabilité du sol était présumée acquise, c’est désormais
la variabilité qui gouverne. Et la fabrique urbaine doit apprendre à dialoguer avec cette
incertitude. » 114 .
Bernard Kalaora, anthropologue
Dans ce contexte, l’étang de Berre illustre avec acuité l’impératif d’une relecture
critique du patrimoine bâti : Non seulement pour envisager des stratégies
de réhabilitation adaptées aux risques émergents (réhaussement,
désimperméabilisation, dispositifs de protection passive), mais aussi pour
79
115. CEREMA, Réinventer
l’habitat en territoire
littoral face à la montée
des eaux : pistes pour une
adaptation progressive,
2022.
116. ONERC, Adapter le
bâti existant aux nouveaux
risques climatiques : état
des lieux et recommandations,
2021.
117. Ministère de la Transition
Écologique, Guide
technique des aménagements
végétalisés en milieu
urbain, 2022.
118. DREAL PACA, Gestion
intégrée des eaux pluviales
en territoire méditerranéen,
2020.
reconsidérer profondément la manière d’imaginer les projets futurs, en intégrant
l’eau non plus comme une menace à évacuer, mais comme un acteur
structurant de l’architecture et de l’urbanisme.
Quels leviers d’adaptation à moyen terme ?
Face à l’intensification des aléas climatiques et à l’obsolescence du bâti existant,
l’adaptation du parc immobilier actuel ne passe pas nécessairement par
une reconstruction systématique, mais par des interventions ciblées, distribuées
dans l’espace urbain 115 .
Ces adaptations visent à réduire la vulnérabilité hydrique des constructions
existantes tout en améliorant leur capacité d’absorption et de résilience.
Parmi les leviers opérationnels identifiés :
- La surélévation ponctuelle des seuils d’entrée (marches
additionnelles, plateformes surélevées, petites structures légères sur
pilotis), afin d’empêcher l’intrusion directe des eaux de
ruissellement 116 ,
- L’ajout de soubassements résistants à l’eau (enduits hydrofuges, murs
techniques renforcés) ou de bardages adaptés aux submersions
ponctuelles, permettant une meilleure résilience physique des
structures en zone inondable,
- La création de zones tampons végétalisées autour des bâtiments
(noues paysagères, jardins creux, plantations différenciées), capables
de ralentir les flux d’eau et de favoriser leur infiltration locale 117 ,
- La requalification des voiries pour restaurer des écoulements de
surface plus fluides, par des techniques de type «fossés végétalisés»,
pavés drainants, chaussées perméables¹¹⁸.
Ces interventions, bien que modestes individuellement, peuvent constituer, à
l’échelle du tissu urbain, un véritable réseau de micro-adaptations, capable de
ralentir la propagation des eaux et de limiter les dommages matériels.
Néanmoins, leur généralisation reste conditionnée à plusieurs facteurs majeurs
:
- L’implication active des habitants, qui doivent être sensibilisés aux
enjeux et encouragés à transformer leur cadre de vie,
- La mobilisation des copropriétés, souvent freinée par des logiques
économiques ou par le manque d’expertise technique,
80
- Le soutien financier et technique des collectivités locales, qui peuvent
proposer des aides ou incitations ciblées,
- Et surtout, l’existence d’un cadre réglementaire incitatif, qui
reconnaisse explicitement la nécessité de ces transformations dans les
documents d’urbanisme (PLU, règlements de lotissement, cahiers de
recommandations).
119. CEREMA, Urbanisme
et adaptation littorale :
vers des stratégies de résilience
structurelle, 2023.
120. DREAL PACA, Scénarios
de retrait stratégique
dans les zones côtières
vulnérables de Provence-
Alpes-Côte d’Azur, 2022.
Dans cette perspective, l’adaptation du bâti existant devient un chantier
collectif : elle suppose d’articuler projet architectural, projet urbain et projet
social, dans une logique de proximité et d’appropriation par les acteurs locaux.
Le long terme : entre retrait, transformation et innovation
À plus long terme, l’adaptation du bâti sur le pourtour de l’étang de Berre
nécessitera une réflexion en profondeur sur la localisation même des zones
urbanisées 119 .
Face à l’élévation annoncée du niveau marin et à l’augmentation des événements
extrêmes, plusieurs stratégies prospectives se dessinent :
• Le retrait stratégique
Aussi appelé “désurbanisation progressive”, consiste à planifier la migration
des usages et des populations hors des zones les plus exposées aux submersions,
avant que les risques ne deviennent ingérables.
Cette approche, bien que politiquement et économiquement coûteuse, pourrait
devenir inévitable pour des quartiers vulnérables comme le Jaï (Berrel’Étang)
ou certaines franges basses de Port-de-Bouc 120 .
Déjà expérimentée en Camargue ou dans certaines communes littorales atlantiques,
cette stratégie repose sur l’anticipation, la concertation locale et
des dispositifs juridiques spécifiques (préemption, conventions de transfert
foncier, indemnisation).
• La transformation constructive
La transformation constructive propose de maintenir les usages en modifiant
profondément la structure bâtie :
- Rehaussement des planchers,
- Création de vides sanitaires actifs,
- Désolidarisation des volumes sensibles,
81
121. BRGM, Techniques
constructives adaptées aux
risques littoraux, Rapport
technique, 2021.
122. Deltares Institute,
Floating Urban Development
: strategies for
water-resilient cities,
Amsterdam, 2020.
123. CEREMA, L’adaptation
des territoires littoraux au
changement climatique :
constats et leviers, 2022.
124. Ministère de la Transition
écologique, Rapport
sur les financements de
l’adaptation au changement
climatique en France,
2023.
- Utilisation de matériaux drainants ou résistant aux immersions 121 .
Cette solution, plus respectueuse du tissu existant, suppose des
investissements lourds en rénovation, et une mise à jour des normes de
construction intégrant les risques hydrologiques futurs.
• L’innovation architecturale et paysagère
L’innovation architecturale et paysagère envisage des réponses plus expérimentales,
inspirées de pratiques internationales :
- Habitats amphibies pouvant flotter temporairement (projets pilotes
aux Pays-Bas comme IJburg ou Schoonschip),
- Îlots bâtis surélevés (stratégie testée dans certaines zones
camarguaises),
- Plateformes urbaines partagées,
- Modules déplaçables ou éphémères, adaptables aux saisons et aux
niveaux hydrologiques 122 .
Toutes ces démarches partagent une réinvention du rapport fondamental
entre le sol, le bâti et l’eau.
L’architecture ne peut plus être envisagée comme un artefact figé, mais comme
un système vivant, évolutif et résilient, capable de composer avec l’incertitude
permanente du climat.
Dans cette perspective, le pourtour de l’étang de Berre pourrait devenir un
terrain d’expérimentation majeur en matière d’urbanisme littoral adaptatif,
à condition d’oser dépasser les logiques de court terme et de mobiliser une
vision politique forte.
Entre faisabilité et inertie : les limites actuelles
Malgré l’identification claire des enjeux et la disponibilité croissante des outils
de modélisation, la mise en œuvre concrète des principes de résilience demeure
encore marginale sur le territoire de l’étang de Berre 123 .
Plusieurs freins majeurs ralentissent l’adaptation, transformant ce qui devrait
être un levier stratégique en un chantier laborieux et incertain.
Le premier obstacle est le coût des transformations : surélever des bâtiments
existants, requalifier des voiries pour favoriser l’infiltration ou reconfigurer
des infrastructures critiques représente des investissements lourds. Or, ces
dépenses sont peu couvertes par les aides publiques, qui privilégient encore
des logiques sectorielles (performance énergétique, rénovation thermique) au
détriment des actions spécifiques d’adaptation au changement climatique 124 .
82
S’y ajoute la fragmentation de la propriété foncière : dans les tissus urbains
concernés, la multiplicité des propriétaires (particuliers, entreprises, collectivités)
rend difficile toute stratégie cohérente de transformation à grande
échelle. La moindre opération de requalification nécessite des concertations
longues, souvent freinées par des intérêts divergents.
L’inertie réglementaire constitue un troisième frein : de nombreux PLU (Plans
Locaux d’Urbanisme) en vigueur n’intègrent pas encore les projections climatiques
récentes 125 . Même là où des PPRI (Plans de Prévention des Risques
d’Inondation) existent, les logiques d’exception et de dérogation (par exemple
pour soutenir le développement économique local) amoindrissent leur efficacité
réelle.
125. BRGM et DDTM 13,
Analyse critique des outils
de planification face aux
risques d’inondation en
Provence-Alpes-Côte
d’Azur, 2021.
126. Observatoire de la
Qualité Architecturale Durable
(OQAD), Le développement
durable appliqué
à l’architecture : état des
lieux critique, 2021.
Enfin, l’absence d’un récit collectif autour de l’adaptation empêche la mobilisation
des acteurs locaux. Les inondations sont souvent perçues comme des événements
exceptionnels plutôt que comme des symptômes structurels d’une
transition territoriale en cours. Il manque un imaginaire commun qui ferait de
la résilience un projet fédérateur et non une série de contraintes techniques
subies.
À ces blocages s’ajoute un problème d’imaginaires architecturaux :
Le discours dominant sur le «bâti durable» reste largement focalisé sur l’efficacité
énergétique (isolation, réduction de consommation, labels HQE) 126 .
Or, habiter un sol mouvant et hydrauliquement actif exige une autre réponse :
- Absorber, ralentir, canaliser l’eau,
- Et accepter sa présence cyclique comme une composante essentielle
du projet architectural.
En ce sens, l’adaptation à la montée des eaux n’est pas un supplément technique,
mais un changement culturel profond, dans lequel l’architecture devient
à la fois outil de protection et médiateur du vivant.
83
LIMITES DE LA PRÉVISION : INCERTITUDES, VULNÉRABILITÉS STRUCTU-
RELLES
127. CEREMA, Limites et
incertitudes dans la cartographie
des aléas naturels,
Rapport technique, 2022.
128.BRGM, Analyse
critique des cartes de
submersion marine en Provence-Alpes-Côte
d’Azur,
2021.
129. GIEC, Sixième rapport
d’évaluation : Résumé pour
décideurs, 2021.
130. GIEC, Technical
Summary, Working Group
I, 2021.
L’illusion d’une connaissance totale : limites des modèles et des scénarios
Depuis deux décennies, les territoires littoraux comme celui de l’étang de
Berre se sont fortement appuyés sur un corpus croissant de données climatiques,
de cartes d’aléas et de modélisations 127 . Ces outils (élaborés par des organismes
comme le GIEC, le BRGM, le CEREMA ou Météo-France) sont devenus
des supports incontournables pour penser la résilience territoriale et planifier
l’adaptation au changement climatique.
Cependant, cette accumulation de connaissances techniques cache des incertitudes
majeures, souvent minimisées dans les discours institutionnels 128 .
Ces incertitudes se déploient à plusieurs niveaux :
- Techniques : elles concernent la précision et la résolution des données
d’entrée utilisées dans les modèles.
Par exemple, une erreur sur l’altitude d’un secteur de quelques
dizaines de centimètres peut modifier la carte d’inondabilité d’une
commune entière.
De même, la variabilité de la perméabilité des sols ou la
méconnaissance des écoulements souterrains limitent la fiabilité des
simulations.
- Climatiques : les projections climatiques reposent sur des scénarios
socio-économiques incertains.
Il est impossible de prédire avec exactitude l’évolution des émissions
de gaz à effet de serre, les politiques globales d’atténuation ou
encore l’impact des rétroactions climatiques (fonte du
pergélisol, basculement des courants océaniques) 129 .
- Territoriales : un même aléa (par exemple une surcote de 50 cm) peut
avoir des impacts radicalement différents selon la morphologie urbaine
locale, la densité du bâti, ou les usages du sol.
La vulnérabilité n’est donc pas homogène, mais contextuelle,
micro-localisée et évolutive.
Le GIEC rappelle que ses projections climatiques doivent être comprises non
comme des prédictions déterministes, mais comme des scénarios exploratoires,
destinés à éclairer la décision politique sans jamais figer l’avenir 130 .
Pourtant, cette nuance est souvent oubliée dans les politiques publiques et
les discours médiatiques, où les chiffres issus des rapports scientifiques sont
interprétés comme des certitudes absolues. Cette mauvaise compréhension
des données conduit à plusieurs dérives : certains choix d’aménagement deviennent
inadaptés, comme l’urbanisation en zone bleue sous prétexte que la
surcote marine est jugée improbable à court terme, tandis que les stratégies
territoriales tendent à se figer, alors même qu’elles devraient rester souples et
évolutives pour répondre aux incertitudes climatiques.
84
Il apparaît donc essentiel, dans toute démarche de projet territorial résilient,
d’adopter une posture humble vis-à-vis des connaissances climatiques disponibles.
Il ne s’agit pas de remettre en cause la validité des données scientifiques,
mais de reconnaître leur caractère évolutif et la nécessité de les traiter
comme des outils d’aide à la décision, et non comme des certitudes absolues.
Cette approche impose de concevoir des stratégies urbaines adaptables, capables
d’être actualisées au fil du temps, en fonction de l’évolution des savoirs
et des dynamiques climatiques réelles. En somme, habiter les territoires vulnérables
face au changement climatique ne pourra jamais se satisfaire d’une
vérité figée ; il faudra au contraire apprendre à composer avec l’incertain et à
intégrer pleinement l’instabilité dans la fabrique même des projets.
131. CEREMA, La modélisation
des risques d’inondation
: limites, incertitudes
et pistes d’amélioration,
rapport technique, 2022.
132.BRGM, Retour
d’expérience sur les
inondations localisées
en Provence-Alpes-Côte
d’Azur (2015–2020), étude
régionale, 2021.
Des territoires plus complexes que les modèles
Les modèles hydrauliques ou climatiques tendent à simplifier des réalités
territoriales infiniment plus complexes 131 . Ils décrivent des dynamiques globales
(propagation de la submersion, cinétique des crues, évolution des lignes
de côte) mais peinent à intégrer toute la richesse et la variabilité locale. La
micro-topographie, les comportements humains en situation de crise, l’état
d’usure réel des réseaux, ou encore l’interaction simultanée entre plusieurs
aléas (crue, ruissellement, submersion) échappent très largement aux modélisations
standardisées.
Cette limite devient évidente lorsqu’on observe certains événements récents
sur le territoire méridional de l’étang de Berre. À Fos-sur-Mer, plusieurs épisodes
d’inondation recensés entre 2015 et 2020 n’ont pas été associés à des
événements météorologiques «extrêmes» selon les classifications conventionnelles
132 . Pourtant, des quartiers entiers ont été sinistrés à la suite d’orages
localisés, associés à une saturation rapide des réseaux de drainage urbains, à
des sols préalablement gorgés d’eau, et à la présence d’aménagements urbains
récents bloquant les écoulements naturels. Aucun de ces épisodes n’apparaissait
dans les cartes de risques majeurs (PPRI), pourtant la réalité vécue par les
habitants fut celle de la perte matérielle, du traumatisme psychologique, et de
la dégradation accélérée de leur cadre de vie.
Ce décalage souligne une problématique fondamentale : la cartographie réglementaire
et les outils d’aide à la décision tendent à invisibiliser des risques diffus
mais réels, notamment ceux liés aux phénomènes de ruissellement urbain.
Or, pour les populations concernées, la distinction entre un «grand risque modélisé»
et un «petit événement non cartographié» n’a que peu de sens : toute
inondation, aussi localisée soit-elle, engendre des impacts socio-économiques
concrets. Cette cécité institutionnelle face aux micro-événements accentue le
sentiment d’abandon et d’injustice territoriale, alimentant une défiance croissante
vis-à-vis des politiques publiques de prévention.
Le territoire apparaît ainsi comme un espace de tensions multiples, où la complexité
des processus physiques se mêle à celle des dynamiques sociales. Toute
85
133. DDTM 13, Plans de
Prévention des Risques
d’Inondation (PPRI) –
Etang de Berre méridional,
rapport départemental,
2021
134.CEREMA, Diagnostic
de vulnérabilité du bâti
ancien face aux risques
hydrauliques, étude nationale,
2020.
stratégie de résilience doit donc intégrer cette dimension fine, sensible, parfois
imprévisible, en acceptant que la connaissance technique, aussi raffinée soitelle,
n’épuisera jamais totalement la réalité vécue.
Vulnérabilités structurelles : au-delà des zones rouges
Malgré l’importance des dispositifs réglementaires de prévention du risque,
comme les Plans de Prévention des Risques d’Inondation (PPRI), une lecture
attentive du territoire montre que ceux-ci se concentrent prioritairement sur
les zones rouges, c’est-à-dire les secteurs identifiés comme étant à fort risque
immédiat, situés en basses altitudes ou à proximité directe des milieux aquatiques
133 . Cette approche, bien qu’indispensable pour restreindre l’urbanisation
dans les secteurs les plus vulnérables, masque une réalité plus insidieuse
: de nombreuses fragilités structurelles affectent également les zones classées
en bleu ou en blanc sur les cartes réglementaires.
Ces vulnérabilités latentes tiennent à plusieurs facteurs, difficilement capturables
dans les outils classiques. L’absence de redondance dans les réseaux
d’assainissement et d’évacuation des eaux pluviales, conjuguée au vieillissement
de nombreuses stations de pompage, réduit considérablement la résilience
hydraulique des quartiers. La fragmentation des trames vertes, qui entrave
les capacités naturelles d’infiltration et d’absorption des eaux, accentue
les effets de ruissellement urbain. Enfin, une part importante du bâti ancien
(logements sociaux des Trente Glorieuses, maisons individuelles des années
1970) n’a jamais été conçu pour faire face à des épisodes de submersion ou
d’humidité prolongée 134 .
Les observations de terrain réalisées dans le cadre du workshop Mélimed ont
confirmé ce diagnostic. Dans plusieurs communes du sud de l’étang de Berre,
notamment à Fos-sur-Mer et Berre-l’Étang, certains quartiers situés en zone
bleue, voire blanche, ont connu une sinistralité supérieure à celle de secteurs
classés en zone rouge. En cause : des topographies de cuvette, une urbanisation
par remblai mal compactée, des réseaux saturés à la moindre crue urbaine,
et une incapacité structurelle à absorber des volumes d’eau croissants.
Cette situation interroge profondément le rôle de l’architecte et de l’urbaniste.
Peut-on encore se reposer uniquement sur les outils réglementaires
pour fonder nos choix de projet ? Ou bien faut-il désormais développer des
méthodes d’évaluation plus fines, contextuelles, sensibles, capables de croiser
données hydrologiques, observations de terrain, et perceptions habitantes ? Il
devient urgent de sortir d’une lecture binaire du territoire (rouge/blanc) pour
construire une approche dynamique du risque, intégrant l’évolution probable
des conditions climatiques et les défaillances systémiques des infrastructures
existantes. Le projet ne peut plus être guidé uniquement par des zonages figés
: il doit être un acte critique, adaptatif, toujours en dialogue avec les réalités
mouvantes du sol et du climat.
86
Vers une culture du doute et de la résilience incrémentale
Face à l’impossibilité de prévoir précisément l’évolution du climat et ses impacts
locaux, plusieurs chercheurs et praticiens plaident pour une approche
adaptative, fondée sur l’observation continue, la capacité d’ajustement et la
redondance des dispositifs. Plutôt que de figer une réponse technique unique,
il s’agirait d’accepter le doute comme moteur du projet. Cette posture impose
un renversement culturel majeur : il ne s’agit plus de penser la ville comme un
système stable et achevé, mais comme une entité dynamique, ouverte, capable
d’intégrer l’incertitude comme un élément constitutif de sa structure même.
135. Folke, C., Carpenter, S.
R., Walker, B., Scheffer, M.,
Chapin, T., & Rockström,
J. (2010). Resilience
thinking: integrating
resilience, adaptability and
transformability. Ecology
and Society, 15(4).
Dans cette perspective, la fabrique urbaine n’est plus un processus linéaire
aboutissant à un état fixe, mais une trajectoire d’adaptations successives, parfois
contradictoires, répondant à la complexité grandissante du milieu naturel
et anthropique. La résilience territoriale, entendue comme la capacité d’un
système à absorber des perturbations tout en maintenant ses fonctions essentielles,
impose d’introduire dans la conception même du projet urbain des notions
telles que la diversité fonctionnelle, la modularité spatiale, la réversibilité
des usages, et surtout l’apprentissage organisationnel 135 . Ces concepts, s’ils
sont encore largement théoriques dans de nombreux documents de planification,
constituent pourtant des leviers essentiels pour construire des territoires
capables de traverser des crises répétées sans s’effondrer.
Pour le concepteur, cette évolution impose de redéfinir son rôle. Le rôle du
concepteur évolue : il doit penser des espaces adaptables, capables de s’ajuster
au fil des usages et des aléas. Travailler avec l’incertain signifie aussi accepter
de perdre partiellement le contrôle du projet une fois celui-ci livré :
il faudra prévoir la possibilité de changements programmés ou spontanés,
intégrer des usages évolutifs, et concevoir des infrastructures tolérantes à
l’intermittence, à l’inondation, à la saturation.
Cette approche implique de repenser profondément le rapport entre le sol
et l’architecture. Le sol, dans un territoire soumis à la montée des eaux, ne
peut plus être envisagé comme un support stable et fiable ; il ne peut plus
être considéré comme un support neutre ; il interagit avec l’eau, les usages,
et les temporalités du vivant. La ville littorale, dans ce contexte, cesse d’être
un espace de domination de l’homme sur la nature pour devenir un espace de
dialogue fragile et continu entre construction et environnement, entre permanence
et impermanence.
En définitive, il ne s’agira pas seulement d’ajuster les règles ou d’élever les
seuils. Ce qui est en jeu, c’est un changement de culture du projet, où l’incertitude
devient non plus un obstacle, mais un levier pour imaginer autrement.
87
88
RÉSILIENCES TERRITORIALES
REGARDS CROISÉS SUR LA RÉSILIENCE TERRITORIALE
89
90
LES ORIENTATIONS PUBLIQUES EN MATIÈRE D’ADAPTATION : OUTILS
RÉGLEMENTAIRES ET PROJETS D’AMÉNAGEMENT
Un empilement réglementaire aux logiques disjointes
Aujourd’hui, les territoires littoraux s’appuient sur une superposition d’outils
réglementaires pour tenter de répondre aux enjeux climatiques. Chacun de ces
outils agit à une échelle et selon une temporalité spécifiques. Mais dans le cas
du territoire méridional de l’étang de Berre, plutôt que de se compléter, ces
outils entrent souvent en contradiction. 136 .
Le PPRI, élaboré sous l’égide de l’État par les services de la DDTM, vise une
stricte sécurisation des biens et des personnes contre le risque inondation. Sa
logique est essentiellement technocratique et normative : il classe les territoires
selon des niveaux de danger et impose des prescriptions d’usage et de
construction en fonction de ces classifications. À l’inverse, le PLU, produit par
les communes ou les intercommunalités, répond à une dynamique plus politique
et socio-économique : il organise l’occupation des sols en fonction des
besoins en logement, en activité, en infrastructures. Or, dans nombre de cas,
les PLU en vigueur autour de l’étang de Berre sont antérieurs ou seulement
partiellement adaptés aux nouveaux PPRI, laissant subsister des zones urbanisables
dans des secteurs identifiés depuis comme vulnérables 137 .
136. Direction Départementale
des Territoires et
de la Mer (DDTM 13), PPRI
du secteur Étang de Berre
Sud, Rapport technique,
2021.
137. Commune de Fos-sur-
Mer, Plan Local d’Urbanisme
approuvé, Version
consolidée 2022.
138. SCOT Ouest Provence,
Projet d’Aménagement et
de Développement Durables
(PADD), 2020.
Le SCOT ébauche des orientations à long terme, sans pouvoir contraignant.
Mais sa portée reste essentiellement déclarative : il ne possède pas de valeur
prescriptive directe sur les autorisations d’urbanisme. Il en résulte que,
même lorsque le SCOT intègre des ambitions fortes en matière de résilience
climatique, leur traduction dans les documents opérationnels (PLU, permis
de construire) reste lacunaire ou dépendante de la bonne volonté politique
locale 138 .
Ce décalage crée une confusion dans les priorités à l’échelle locale. Les acteurs
locaux doivent arbitrer entre des logiques souvent opposées : produire du
logement, tout en respectant des contraintes de plus en plus strictes. L’inertie
des procédures contraste fortement avec l’urgence des changements climatiques
en cours.
Au final, l’architecture réglementaire censée accompagner l’adaptation des
territoires au changement climatique se fragmente, au lieu de se consolider. Le
projet urbain devient une sorte d’équilibrisme juridique, tiraillé entre exigences
environnementales croissantes et pressions économiques immédiates.
Dans ce contexte, les stratégies d’adaptation véritables (celles qui penseraient
à la fois le repli, la recomposition et la requalification des espaces urbains)
peinent à émerger, étouffées par la lenteur des procédures, la dispersion des
responsabilités et l’absence d’un cadre directeur véritablement intégré.
91
139. Ministère de la Transition
écologique, Guide
méthodologique pour
l’élaboration des PPRI,
édition 2020.
140. BRGM, Évaluation de
la vulnérabilité littorale
PACA face à l’élévation du
niveau de la mer, Rapport
régional, 2021.
141. CEREMA, Évaluation
critique de l’application
des PPRI dans les territoires
littoraux méditerranéens,
2022.
142. DDTM 13, Rapport
d’audit des PPRI dans les
Bouches-du-Rhône, 2021.
Les PPRI : des cadres rigides aux effets ambivalents
Outils centraux de la politique de prévention des risques, les Plans de Prévention
des Risques Inondation (PPRI) ont pour ambition d’identifier les zones
soumises à différents niveaux d’aléas (zones rouges, bleues, blanches) et de
fixer des règles de constructibilité adaptées. Fondés sur des scénarios de crue
et sur des modélisations hydrauliques complexes, ces documents produisent
des cartes à forte valeur réglementaire, opposables aux documents d’urbanisme
locaux et servant de socle aux décisions d’aménagement 139 . Leur logique
repose sur la fixation de seuils de danger, traduits par des interdictions ou des
limitations de construire selon la gravité du risque identifié.
Cependant, sur le terrain, la mise en œuvre des PPRI souffre de plusieurs
limites structurelles. Tout d’abord, leur processus d’actualisation est particulièrement
lent. Le PPRI de Berre-l’Étang, approuvé en 2013, ne prend pas en
compte les dynamiques climatiques plus récentes, notamment les projections
du BRGM qui estiment une élévation du niveau marin potentiellement supérieure
à 80 centimètres d’ici 2100 140 . Ce décalage temporel crée une situation
paradoxale : certains secteurs encore qualifiés de constructibles dans le PPRI
sont aujourd’hui reconnus comme exposés à des risques majeurs, générant
ainsi une faille entre droit et réalité.
Ensuite, l’approche réglementaire du risque, telle qu’elle est portée par les
PPRI, s’avère excessivement binaire. Le classement des parcelles selon un
simple seuil d’eau ne permet pas d’intégrer la diversité des solutions d’adaptation
architecturale. En interdisant ou en restreignant de manière uniforme les
projets situés dans les zones rouges, les PPRI bloquent parfois des initiatives
innovantes (surélévations, constructions sur pilotis, dispositifs de ralentissement
du ruissellement) qui pourraient pourtant permettre une urbanisation
résiliente. À l’inverse, des projets conventionnels et peu adaptés au contexte
hydrologique local continuent de se développer en zone bleue, dès lors qu’ils
respectent formellement les prescriptions minimales 141 .
Enfin, il faut souligner que, par pragmatisme économique ou par pression foncière,
certaines communes contournent ou assouplissent les règles des PPRI.
Il n’est pas rare que des dérogations soient accordées pour des projets en zone
bleue, parfois même en bordure de zones rouges, sous prétexte d’opportunité
d’aménagement. Certaines municipalités retardent aussi volontairement la
révision de leur PPRI pour préserver l’attractivité de leur foncier ou éviter de
bloquer des opérations immobilières en cours 142 . Dans ce contexte, le risque
naturel, au lieu d’être pleinement intégré dans la fabrique territoriale, devient
un simple paramètre marginal, souvent subordonné aux logiques de marché
ou aux stratégies de court terme.
En définitive, les PPRI, tels qu’ils sont aujourd’hui conçus et appliqués, oscillent
entre rigueur technique et failles opérationnelles. Ils témoignent d’une
approche de la gestion des risques encore trop rigide, peu compatible avec
92
l’adaptabilité nécessaire face au changement climatique. Leur évolution vers
des dispositifs plus souples, plus qualitatifs et plus orientés vers les capacités
d’adaptation locale apparaît désormais indispensable pour accompagner la
résilience effective des territoires côtiers.
Les PLU : entre volontarisme affiché et inertie programmée
Le Plan Local d’Urbanisme (PLU) reste aujourd’hui l’outil de planification le
plus directement connecté à la réalité architecturale et urbanistique : il définit
les zones constructibles, fixe les hauteurs et densités, oriente l’affectation des
sols, et sert de socle aux permis de construire. Pourtant, dans les communes
du pourtour de l’étang de Berre étudiées, cet outil peine à traduire une véritable
stratégie de résilience face aux risques climatiques et hydrologiques.
143. Ville de Martigues,
Plan Local d’Urbanisme –
Révision générale, Rapport
de présentation, 2019.
144. DDTM 13, Suivi de
l’urbanisation en zones à
risques – Étang de Berre
sud, Rapport départemental,
2021.
145. CEREMA, Réconcilier
planification urbaine et
adaptation au changement
climatique, Collection
Études, 2022.
Certes, à partir des révisions engagées depuis les années 2010, des mentions
explicites concernant le changement climatique ont commencé à apparaître
dans les documents d’urbanisme. Les règlements de PLU évoquent ainsi la
nécessité «d’adapter l’urbanisation aux risques naturels» ou encore «d’intégrer
la gestion durable des eaux pluviales dans les projets» 143 . Toutefois, ces
principes relèvent bien souvent de l’affichage politique plutôt que d’une application
opérationnelle. Ils restent formulés de manière vague, insérés dans des
chapitres généraux sur l’environnement sans mécanisme contraignant précis.
En pratique, la traduction réglementaire est minime.
À Martigues comme à Port-de-Bouc, les dynamiques récentes d’urbanisation
montrent que l’essentiel de l’urbanisme continue à suivre des logiques classiques
: densification des franges urbaines existantes, valorisation du foncier
disponible sans réelle prise en compte de la vulnérabilité hydrologique. Plusieurs
extensions urbaines ont ainsi été autorisées dans des secteurs classés
en risque modéré dans les PPRI, notamment sous l’argument de «limitation
de l’étalement urbain» ou de «réponse à la pression démographique» 144 . Si ces
justifications sont compréhensibles au regard des enjeux de logement, elles
traduisent un décalage entre les ambitions affichées et les pratiques effectives.
Le PLU semble ainsi pris dans une forme de schizophrénie institutionnelle.
D’un côté, les discours et orientations générales valorisent la résilience, l’adaptation,
la durabilité ; de l’autre, les règles concrètes prolongent des modèles
d’urbanisme hérités : zones pavillonnaires imperméabilisées, zones d’activités
monofonctionnelles, infrastructures routières lourdes. L’adaptation au changement
climatique est souvent pensée comme un «complément» facultatif à l’urbanisme
existant, plutôt que comme un cadre structurant qui devrait redéfinir
la manière même de concevoir et d’aménager le territoire 145 .
En définitive, malgré l’évolution des discours, la fabrique du territoire reste
majoritairement guidée par des impératifs classiques de développement :
maximiser la constructibilité, rentabiliser le foncier, maintenir l’attractivité
résidentielle. La résilience apparaît rarement comme un objectif prioritaire,
93
146. Agence d’Urbanisme
de l’Agglomération Marseillaise
(AGAM), SCOT
Métropolitain – Document
d’orientation et d’objectifs,
2020.
147. DDTM 13, État des
lieux de la compatibilité
PLU/SCOT sur les zones
à risque du sud étang de
Berre, Rapport interne,
2021.
et encore moins comme un levier créatif pour réinventer les formes urbaines
adaptées aux défis contemporains. Cette inertie réglementaire pèse lourdement
sur les capacités d’adaptation des territoires littoraux comme celui de
l’étang de Berre.
« Les constructions doivent prendre en compte les enjeux liés au changement climatique,
notamment en matière de gestion des eaux pluviales, de performance énergétique
et de préservation de la biodiversité. »
Article 1 : Dispositions générales
« Les projets devront intégrer des dispositifs favorisant l’adaptation au changement
climatique, tels que des toitures végétalisées, des façades bioclimatiques ou des
matériaux durables. »
Article 2 : Implantation des constructions par rapport aux voies et emprises publiques
Le SCOT : stratégie sans puissance
Le Schéma de Cohérence Territoriale (SCOT) métropolitain couvrant l’ensemble
de la zone de l’étang de Berre propose une lecture élargie des dynamiques
territoriales. Il affiche des ambitions fortes en matière d’adaptation au
changement climatique : désartificialisation des sols, renforcement des trames
écologiques, limitation de l’urbanisation en zones vulnérables, anticipation
des risques littoraux 146 . Ce document a pour vocation de structurer la stratégie
d’aménagement à l’échelle intercommunale, au-delà des logiques strictement
communales.
Cependant, le SCOT ne dispose pas de pouvoir normatif direct. Contrairement
au PPRI ou au PLU, il ne s’impose pas avec force de loi sur les autorisations
d’urbanisme. Il oriente sans contraindre, recommande sans interdire. Cette faiblesse
juridique limite considérablement son impact réel sur les dynamiques
d’urbanisation. Dans la pratique, si un PLU communal est incompatible avec
les objectifs du SCOT, il peut perdurer tant qu’il n’est pas révisé, et les projets
peuvent se poursuivre en contradiction avec les grandes lignes stratégiques
énoncées.
Cet écart entre la planification stratégique et l’aménagement opérationnel
s’est vérifié à plusieurs reprises autour de l’étang de Berre. Des secteurs
pourtant identifiés dans le SCOT comme sensibles au risque d’inondation ont
continué à être ouverts à l’urbanisation dans les PLU locaux, notamment dans
les périphéries de Berre-l’Étang et de Port-de-Bouc 147 . Ce découplage révèle
la difficulté structurelle à articuler différents niveaux de gouvernance territoriale,
dans un contexte où la pression foncière reste très forte.
Par ailleurs, le SCOT lui-même souffre d’un décalage temporel avec la dynamique
accélérée du changement climatique. Construit sur des diagnostics
parfois réalisés plusieurs années avant son approbation, il peine à intégrer les
94
dernières évolutions des données climatiques (élévation du niveau de la mer,
intensification des pluies extrêmes) et des risques associés. Cette inertie compromet
sa capacité à jouer un rôle réellement prospectif.
D’un point de vue critique, on peut dire que le SCOT cristallise l’un des paradoxes
majeurs de l’aménagement du territoire aujourd’hui : la production de
stratégies ambitieuses mais juridiquement faibles, face à des logiques économiques
immédiates beaucoup plus puissantes. Dans cette situation, l’idée
d’une «cohérence territoriale» affichée relève souvent plus de l’affichage politique
que d’une réelle capacité d’orientation et de transformation du développement
urbain.
148. Région Sud Provence-Alpes-Côte
d’Azur,
Programme Nature 2050
– Actions pour l’adaptation
des territoires au changement
climatique, Rapport
2020.
149. Conservatoire du
Littoral et DREAL PACA,
Projet pilote Jaï : restauration
écologique et
adaptation au changement
climatique, 2022
En définitive, tant que les outils de planification stratégiques comme le SCOT
ne seront pas dotés de mécanismes plus contraignants et réactifs, la résilience
des territoires littoraux restera soumise aux arbitrages locaux, aux logiques
d’opportunité foncière et aux compromis de court terme, au détriment d’une
approche systémique et anticipatrice pourtant nécessaire.
Des initiatives régionales dispersées
La Région Sud Provence-Alpes-Côte d’Azur, consciente de l’exposition croissante
de ses littoraux aux effets du changement climatique, a engagé depuis
plusieurs années des dispositifs d’accompagnement à l’adaptation. Parmi eux
figurent les programmes Nature 2050, Life ARTISAN, ou encore Adapto, portés
en partie par des acteurs comme le Conservatoire du Littoral ou le CEREMA 148 .
Ces appels à projets visent à encourager les démarches expérimentales sur la
reconquête écologique des milieux côtiers, l’adaptation des zones humides, ou
encore l’intégration de la nature comme outil de résilience urbaine.
Sur le territoire de l’étang de Berre, certaines initiatives locales, comme des
projets de restauration de zones humides sur le cordon du Jaï ou des opérations
pilotes de désimperméabilisation de parkings, témoignent de cette dynamique
innovante 149 . Toutefois, en dépit de leur intérêt ponctuel, ces actions
demeurent marginales par rapport à l’ampleur du défi.
L’une des principales critiques que l’on peut adresser à ces dispositifs est leur
manque de systématisation. Il s’agit souvent de projets expérimentaux, limités
dans l’espace, dans le temps et dans leur budget. Ils produisent des résultats
précieux pour la connaissance et l’innovation, mais peinent à se traduire en
véritables politiques d’aménagement à grande échelle. La logique d’appel à
projet induit par ailleurs une forte compétition entre territoires, laissant de
côté ceux qui manquent de capacité technique ou financière pour monter des
dossiers complexes.
Surtout, ces programmes restent souvent cantonnés à une lecture techniciste
du risque : modélisation, solutions fondées sur la nature, aménagements ponctuels.
Ils peinent à intégrer les dimensions sociales, économiques et politiques
95
de la résilience, notamment en matière d’habitat, d’équipements publics, de
justice territoriale ou de gouvernance multi-échelles. La résilience est trop
souvent envisagée comme une série d’ajustements techniques, alors qu’elle
nécessiterait une transformation structurelle des politiques d’aménagement
urbain.
Malgré l’accumulation de projets pilotes et de stratégies sectorielles, la Région
Sud et ses partenaires institutionnels n’ont pas encore réussi à inscrire
la résilience climatique au cœur d’une réforme cohérente et transversale de
la fabrique territoriale. La résilience urbaine reste ainsi, pour l’heure, un mot
d’ordre séduisant, mais rarement un véritable levier d’action structurant.
96
SOLUTIONS DE RÉSILIENCE PROPOSÉES PAR LA RÉGION ET LES
COLLECTIVITÉS
Dans cette section, plusieurs propositions de concepts, dispositifs et prototypes
développés par la région et les collectivités seront examinées pour
répondre à la problématique étudiée. Ces initiatives visent à apporter des solutions
innovantes et durables aux défis environnementaux et urbains actuels,
en particulier dans les domaines de l’aménagement du territoire, de la gestion
de l’eau, ainsi que dans les secteurs industriels, commerciaux et logistiques.
Elles s’inscrivent dans une démarche collective visant à concilier développement
économique, préservation de l’environnement et résilience face aux
changements climatiques.
Reconversion industriellede Fos-sur-mer
Le site industriel de Fos-sur-Mer, situé près de Marseille, est l’un des plus
grands complexes industriels d’Europe. Fondé en 1964, il a joué un rôle clé
dans l’industrie pétrolière, notamment dans le raffinage et le stockage de pétrole
brut, tout en développant au fil des années des capacités de production et
de transport majeures pour l’industrie européenne. Toutefois, face à des défis
majeurs tels que la montée des eaux, qui menace une partie importante de son
site, et la nécessité de décarbonisation, ce site se trouve à un tournant crucial.
La nécessité de renouveler les infrastructures industrielles pour maintenir
l’activité tout en répondant aux exigences écologiques pose des questions
complexes sur la viabilité à long terme de ce modèle industriel.
Outre les défis liés à la décarbonisation, le site de Fos-sur-Mer est également
confronté à la montée des eaux, un risque environnemental de plus en plus
pressant. Une étude de début 2021 estime une hausse du niveau de la mer
d’ici 2100, rendant probable des inondations périodiques sur le site, en particulier
lors de tempêtes. Cette situation expose le site à des risques catastrophiques
à long terme. Si l’industrie verte parvient à se développer à la hauteur
de ses promesses, la menace de l’élévation du niveau de la mer pourrait néanmoins
compromettre la pérennité de l’infrastructure.
Le site industriel, en bordure de mer, nécessite donc des investissements importants
pour protéger ses installations contre les risques liés à la montée des
eaux. Les projets de digues, de systèmes de drainage, et de réaménagement
côtier seront essentiels dans les décennies à venir. Toutefois, la mise en place
de ces infrastructures de protection sera coûteuse et complexe, et leur réussite
dépendra surtout de leur inscription dans des politiques cohérentes, financées
et partagées.
La pollution générée par le site de Fos-sur-Mer a des conséquences dramatiques
sur la santé publique locale. Comme expliqué précédemment, les taux
de maladies sont deux fois plus élevés que la moyenne nationale. En outre, les
produits agricoles locaux contiennent des niveaux élevés de dioxines, mettant
en danger la santé des consommateurs. La pollution industrielle n’est donc
pas seulement un problème environnemental, mais également une question
de santé publique.
97
La réhabilitation du site et sa transition vers un modèle plus vert doivent donc
prendre en compte ces impacts humains et sanitaires.
Le renouvellement industriel doit inclure une réduction drastique de la pollution
générée par ces installations, et cela ne pourra être fait sans une politique
forte d’assainissement des sols et d’amélioration de la qualité de l’air et de
l’eau. La question de la gestion des risques sanitaires et de la réduction des
émissions polluantes doit être au centre de tout projet de réaménagement ou
de transformation du site.
98
Le projet de giga-factory Carbon doit voir le jour sur la Darse 1, au cœur de la ZIP de Fos-sur-Mer
© Carbon sud
99
Synergie industrielle
La synergie industrielle représente une approche collaborative où plusieurs
entreprises unissent leurs forces pour optimiser l’utilisation des ressources,
principalement par le biais d’échanges de matières, d’eau, d’énergie, et
d’autres ressources matérielles et humaines. Cette démarche vise à transformer
les déchets de l’une en matière première pour l’autre, contribuant ainsi à
la réduction des impacts environnementaux et à l’amélioration de l’efficacité
des processus industriels. Le projet PIICTO (Plateforme Industrielle et d’Innovation
de Caban Tonkin), basé à Fos-sur-Mer, incarne un exemple concret de
cette synergie industrielle. Toutefois, bien que les avantages de cette approche
semblent évidents en théorie, sa mise en œuvre dans la réalité présente de
nombreux défis, notamment logistiques, techniques et financiers.
Le projet PIICTO, lancé en 2014, représente un effort ambitieux pour rassembler
une quinzaine d’infrastructures industrielles existantes sur un espace de
1 200 hectares à Fos-sur-Mer. Son objectif est de promouvoir les synergies
industrielles en permettant aux entreprises de partager des ressources et de
mettre en place des projets innovants pour la récupération du CO2, la gestion
des déchets, et l’optimisation de l’utilisation des énergies. Le projet s’inscrit
dans les orientations stratégiques du Grand Port Maritime de Marseille-Fos
(GPMM) et est soutenu par les autorités locales. Cependant, la réalisation
concrète de cette vision ambitieuse soulève plusieurs interrogations, notamment
sur la coordination des acteurs et la durabilité des synergies à long
terme.
Les synergies industrielles nécessitent une proximité géographique des acteurs
impliqués, un facteur clé pour rendre les échanges de ressources efficaces.
Toutefois, la mise en place de ces synergies repose sur des infrastructures
complexes qui nécessitent des investissements conséquents. De plus, la
gestion de ces synergies implique des risques économiques : toute perturbation
dans les chaînes d’approvisionnement ou des conflits entre entreprises
partenaires pourraient fragiliser l’ensemble du modèle.
Le projet Jupiter 1000 est un exemple phare de cette approche collaborative.
Développé par GRTgaz et ses partenaires, en collaboration avec PIICTO, ce
projet vise à stocker de l’électricité renouvelable sous forme de gaz en convertissant
l’excédent d’énergie en hydrogène et méthane de synthèse. Cette technologie
de méthanation, qui consiste à recycler le CO2 provenant des fumées
industrielles voisines pour produire du méthane neutre en carbone, est innovante.
Le gaz produit sera ensuite injecté dans le réseau de transport de gaz,
contribuant ainsi à la transition énergétique.
Si ce projet semble prometteur, il reste complexe à réaliser. La production
d’hydrogène à partir d’électricité renouvelable nécessite des installations coûteuses
et une infrastructure technique avancée. Le succès de ce type de projet
repose sur plusieurs facteurs, tels que la disponibilité et l’optimisation de la
100
production d’électricité renouvelable, notamment par les éoliennes présentes
à proximité. Si cette technologie fonctionne comme prévu, elle pourrait servir
de modèle pour d’autres régions et contribuer à la réduction des émissions de
CO2. Cependant, sa rentabilité à long terme et son impact environnemental
global restent encore à démontrer.
Les avantages des synergies industrielles sont nombreux. Elles permettent de
réduire les coûts, d’améliorer l’efficacité des processus industriels, d’étendre
les activités, de renforcer la compétitivité, et de créer des emplois. En outre,
elles contribuent à la réduction de l’impact environnemental, notamment
en limitant les émissions de CO2, la consommation d’énergies non renouvelables
et la production de déchets. En permettant une meilleure utilisation des
ressources disponibles, ces synergies peuvent effectivement rendre les entreprises
plus rentables tout en répondant aux enjeux écologiques.
Cependant, la mise en œuvre de ces synergies comporte également des défis
logistiques. La coordination entre entreprises de tailles et secteurs différents
peut être complexe. En outre, bien que la réduction des coûts soit un avantage
clé, les investissements initiaux dans la mise en place d’une telle plateforme
industrielle et l’infrastructure nécessaire pour supporter ces synergies sont
conséquents. Les entreprises participantes doivent être prêtes à investir dans
des technologies de pointe et à partager des informations et des ressources
avec leurs concurrents, ce qui n’est pas toujours facile à accepter dans un environnement
capitaliste compétitif.
L’intégration des principes d’agri-urbanisme et de synergie industrielle dans
des zones comme Fos-sur-Mer, où les infrastructures industrielles côtoient la
nature et l’agriculture, soulève des questions sur l’équilibre économique et
social de ces projets. Si l’objectif est de rendre ces industries plus écologiques,
il est essentiel que les bénéfices de la transition énergétique et de la décarbonisation
soient partagés équitablement entre les différents acteurs.
De plus, la mise en place de telles synergies peut exacerber les inégalités
sociales, en particulier si les populations locales ne bénéficient pas directement
des projets créés. Il est crucial que les initiatives de synergie industrielle
intègrent des mesures d’inclusion sociale, telles que des emplois locaux, des
formations professionnelles et un accès à des services de qualité, pour s’assurer
que la transition énergétique ne soit pas seulement bénéfique pour les
grandes entreprises, mais aussi pour les communautés locales.
101
102
Innovex s’inscrit dans le projet de «Plateforme Industrielle et d’Innovation Caban Tonkin», alias, PIICTO
© F.B.
103
150. JDL Groupe, 750
millions d’euros pour la
production d’hydrogène
sur le port de Marseille
Fos, https://jdlgroupe.
com/2022/01/18/750-
millions-deuros-pour-laproduction-dhydrogenesur-le-port-de-marseillefos/
151. BFM TV, Le port
de Marseille se met à
l’hydrogène, https://www.
bfmtv.com/economie/
le-port-de-marseille-se-
met-a-l-hydrogene_VN-
202201190177.html
152. ENGIE, L’hydrogène
chez ENGIE, https://www.
cife.eu/Ressources/FCK/
files/Forum_Energie/
Olivier_Machet_ENGIE_BU_
Hydrogène_ENGIE.pdf
153. France TV Info, Le
futur va-t-il carburer à
l’hydrogène ?, https://
www.francetvinfo.fr/
economie/energie/transition-energetique-le-futur-va-t-il-carburer-a-l-hydrogene_4019989.html
154. Délibération de
la Métropole Aix-Marseille-Provence,
Transition
énergétique et hydrogène,
https://deliberations.
ampmetropole.fr/documents/metropole/deliberations/2021/04/15/DE-
LIBERATION/D0DUY.pdf
Décarbonation
La décarbonation désigne l’ensemble des mesures mises en œuvre pour réduire
l’empreinte carbone d’un secteur économique, d’un État ou d’une entreprise,
en diminuant les émissions de gaz à effet de serre. Dans le cadre de
la transition énergétique, l’hydrogène décarboné, produit à partir de sources
renouvelables, émerge comme une énergie propre et à faible émission de
carbone. La France a adopté une stratégie ambitieuse visant à réduire ses
émissions de gaz à effet de serre et à atteindre ses objectifs climatiques, en
se tournant vers l’hydrogène pour la production d’électricité, le transport et
l’alimentation de diverses industries 150 .
La région Aix-Marseille-Provence, plus particulièrement la zone industrielle
autour de l’Étang de Berre, s’est rapidement orientée vers l’hydrogène comme
pilier de sa transition énergétique. Dans cette optique, la métropole a pour
ambition de devenir, à moyen terme, un hub international de production et de
distribution d’hydrogène vert. En 2018, la France a lancé une stratégie nationale
de développement de l’hydrogène décarboné, visant à faire du pays un
leader dans ce domaine tout en réduisant drastiquement ses émissions de gaz
à effet de serre 151 .
L’utilisation de l’hydrogène comme source d’énergie reste relativement récente
en France, avec des expérimentations dans les années 2000, mais c’est à
partir de 2018 que la stratégie nationale a pris de l’ampleur. Plusieurs projets
pilotes ont été initiés, dont le projet Jupiter 1000, un projet phare de production
d’hydrogène vert à Fos-sur-Mer, visant à alimenter les industries locales.
Ce projet pourrait faire de la région un acteur clé de la filière hydrogène à
l’échelle européenne d’ici 2030 152 .
L’État français soutient cette transition énergétique en imposant une réglementation
environnementale stricte, incitant les industriels à réduire leur
empreinte carbone, ce qui a favorisé l’adoption de l’hydrogène décarboné. La
métropole d’Aix-Marseille-Provence joue un rôle central en accompagnant les
porteurs de projets, facilitant les partenariats et veillant à la cohérence des initiatives
sur le territoire. En parallèle, des projets concrets se mettent en place,
tels que l’expérimentation de bus à hydrogène sur le réseau Ulysse à Fos-sur-
Mer, prévue pour débuter en 2022 153 .
Le projet Jupiter 1000 à Fos-sur-Mer représente un pas décisif pour la décarbonation
de la région. Cette usine, d’une capacité de production de 1 GW, serait
la plus grande en Europe. Elle permettra non seulement de répondre aux
besoins énergétiques des industries locales, mais aussi de fournir du carburant
pour les transports, avec notamment des trains et des poids lourds à hydrogène.
Le projet bénéficie d’un financement substantiel, avec une contribution
de 1,5 milliard d’euros, dont une partie provient de l’Union européenne 154 .
104
Le recours à l’hydrogène décarboné permettrait à la France, et particulièrement
à la région de l’Étang de Berre, de diversifier ses sources d’énergie tout
en répondant aux impératifs environnementaux. Il s’agit également d’une
réponse à la crise industrielle, notamment dans le secteur pétrochimique, en
créant de nouveaux emplois et en soutenant l’innovation. La mise en place
de cet écosystème hydrogène vise à préserver l’industrie locale, à réduire les
émissions de gaz à effet de serre et à garantir une transition énergétique juste
pour les travailleurs, dont certains emplois liés à la pétrochimie sont menacés.
Ce virage stratégique permettrait de stabiliser l’économie de la métropole
Aix-Marseille-Provence tout en assurant sa pérennité sociale, économique et
écologique.
© Délibération du conseil Aix-Marseille-Provence
105
155. TotalEnergies, Dégazage
d’une cuve à fioul :
méthode et prix, https://
www.totalenergies.fr/
particuliers/gaz/gaz-leguide/chaudiere-a-gaz/
degazage-d-une-cuve-afioul-methode-et-prix
156. SARP Habitat Services,
Recycler une cuve à fioul
en réservoir d’eau, https://
www.sarp-habitatservices.fr/votre-habitat/
actus-conseils/recycler-cuve-fiouleau
157. Reuters, Shipment
blocked at Esso’s France
Fos refinery, union says,
https://www.reuters.
com/business/energy/
shipment-blocked-essofrances-fos-refinry-unionsays-2023-01-19/
Dégazage des cuves à hydrocarbures
Dans un certain contexte, les cuves d’hydrocarbures, après leur usage, sont
vouées à être abandonnées ou démantelées. Cependant, leur reconversion en
réservoirs d’eau représente une solution potentielle pour rendre un territoire
plus résilient face aux inondations futures. Ce type de reconversion est particulièrement
pertinent dans des zones industrielles telles que Fos-sur-Mer, qui
fait face à des risques accrus de montée des eaux en raison des changements
climatiques. Néanmoins, ce processus nécessite un nettoyage minutieux des
cuves, car au fil du temps et des remplissages successifs, des boues d’hydrocarbures
se forment sur le fond, et de l’oxydation apparaît sous forme de gouttes
d’eau sur les parois. Ainsi, avant de pouvoir être transformées en réservoirs
d’eau, ces cuves doivent être soigneusement nettoyées, un travail qui doit obligatoirement
être réalisé par des spécialistes qualifiés 155 .
Le territoire de Fos-sur-Mer, situé à proximité de l’Étang de Berre, se trouve
dans une situation complexe en raison de la montée des eaux. Ce territoire,
historiquement marqué par son activité industrielle, subit les conséquences
de l’urbanisation et de la pollution. Afin de répondre à cette problématique
environnementale, des aménagements tels que la réhabilitation des cuves
de stockage de fioul d’Esso en réservoirs d’eau sont envisagés. En effet, cette
reconversion permettrait non seulement de réduire les risques d’inondation
en stockant l’excédent d’eau de pluie, mais également d’améliorer la gestion
de l’eau sur le territoire. Ces cuves réhabilitées pourraient ainsi jouer un rôle
essentiel dans la gestion des ressources en eau à Fos-sur-Mer, un territoire
vulnérable à la montée des eaux 156 .
Bien que ce projet soit encore une projection à long terme, des démarches
similaires à plus petite échelle ont déjà été réalisées, notamment dans les maisons
privées où des citernes à fioul sont souvent utilisées pour stocker de l’eau
de pluie. Ces citernes privées, souvent installées dans les jardins ou caves des
résidences, représentent des solutions simples et économiques pour les particuliers,
mais peuvent également être étendues à une échelle plus large dans le
cadre d’une stratégie de gestion de l’eau en réponse à la crise climatique.
Lors de la reconversion d’une cuve de fioul en réservoir d’eau, l’opération
commence par une vidange complète de la cuve. Cette étape permet d’éliminer
les résidus de fioul et de déchets accumulés au fil des années. Le dégazage
est également une étape indispensable, réalisée par un processus de lavage
à haute pression à l’aide d’eau, permettant d’éliminer les vapeurs toxiques et
inflammables qui peuvent subsister dans la cuve. Ce dégazage est essentiel
non seulement pour la sécurité de l’opération, mais aussi pour garantir que la
cuve sera propre et apte à stocker de l’eau sans risques pour la santé ou l’environnement
157 .
Une fois la cuve vidée et dégazée, le nettoyage intérieur est effectué par un
grattage des parois. Cette étape permet de retirer les dépôts de boue et de
106
corrosion qui peuvent rester après le lavage initial. Cette opération est essentielle
pour garantir la longévité de la cuve et éviter la contamination de l’eau
stockée. Après cette intervention, la cuve doit être neutralisée dans les 48
heures suivantes. Cela peut se faire de deux manières : soit en remplissant la
cuve de sable ou de béton, soit en la découpant et en l’enlevant complètement.
Cette neutralisation vise à sécuriser l’espace et à prévenir tout danger lié à
l’abandon de la cuve 158 .
158. TotalEnergies, Dégazage
d’une cuve à fioul :
méthode et prix, https://
www.totalenergies.fr/
particuliers/gaz/gaz-leguide/chaudiere-a-gaz/
degazage-d-une-cuve-afioul-methode-et-prix
159. SARP Habitat Services,
Recycler une cuve à fioul
en réservoir d’eau, https://
www.sarp-habitatservices.fr/votre-habitat/
actus-conseils/recycler-cuve-fiouleau
© Abécédaire, workshop Mélimed
160. Reuters, Shipment
blocked at Esso’s France
Fos refinery, union says,
https://www.reuters.
com/business/energy/
shipment-blocked-essofrances-fos-refinry-unionsays-2023-01-19/
L’un des avantages majeurs de cette approche est économique. En effet, la
reconversion des anciennes cuves d’hydrocarbures permet de réduire les
coûts associés à leur démantèlement ou à leur inutilisation, tout en créant des
réservoirs d’eau gratuits à partir d’une ressource autrement sous-utilisée. Cela
peut s’avérer particulièrement bénéfique dans des régions où la gestion de
l’eau est cruciale, comme à Fos-sur-Mer, qui pourrait ainsi bénéficier de réservoirs
d’eau pour les besoins domestiques, l’irrigation, ou même pour soutenir
les infrastructures locales en cas de besoin.
En outre, l’utilisation de l’eau de pluie représente une ressource totalement
gratuite. Dans le contexte de la crise climatique, où les événements météorologiques
extrêmes comme les fortes pluies et les sécheresses deviennent plus
fréquents, cette solution offre une alternative durable et locale pour gérer les
excédents d’eau tout en répondant aux besoins de la communauté. À Fos-sur-
Mer, où les risques d’inondation deviennent de plus en plus préoccupants à
cause de la montée des eaux, la réhabilitation des cuves d’hydrocarbures en
réservoirs d’eau pourrait permettre de stocker l’excédent d’eau de pluie et
ainsi éviter que la région ne soit submergée en cas de fortes intempéries 159 .
En somme, la réhabilitation des cuves d’hydrocarbures en réservoirs d’eau
présente des avantages multiples, tant sur le plan économique qu’environnemental.
Non seulement cette solution permet de gérer efficacement les risques
liés à la montée des eaux, mais elle favorise également une meilleure gestion
des ressources en eau, cruciales dans un contexte de crise climatique. De
plus, elle offre une solution alternative et durable qui pourrait être largement
adoptée pour améliorer la résilience des territoires industriels comme Fossur-Mer1
160 .
107
161. Lait de Jument de
Camargue, L’irrigation par
submersion et gravitaire en
Camargue, https://laitdejumentdecamargue.fr/
162. Wikipedia, Irrigation,
https://fr.wikipedia.org/
wiki/Irrigation
163. Aqua6, Les différents
systèmes d’irrigation,
https://www.aqua6.info/
blog/25_les-differents-systemes-d-irrigation.html
164. CEN PACA, L’eau
en Crau, un enjeu de
territoire, https://
www.youtube.com/
watch?v=Kjwkr4N6CBE
Irrigation gravitaire
La submersion s’applique principalement aux rizières. Il s’agit d’inonder
complètement les cultures, une pratique qui, bien que présentant d’importantes
pertes en eau, reste une solution économique sur le plan technique, car
elle ne nécessite aucune infrastructure d’irrigation sophistiquée. L’irrigation
gravitaire, également appelée irrigation de surface, consiste à distribuer l’eau
via des canaux et rigoles à ciel ouvert. L’eau est ainsi répartie sur le terrain
de manière naturelle, en utilisant la pente du sol et les propriétés hydriques
du sol pour gérer l’irrigation. Ce processus se fait totalement à l’air libre sans
installation particulière. Cependant, l’évaporation détourne une bonne partie
de l’eau. Plusieurs techniques permettent cette distribution : l’arrosage par
ruissellement et l’arrosage par infiltration.
L’arrosage par ruissellement consiste à faire couler une fine couche d’eau sur
une pente comprise entre 0,2 et 3 %. L’arrosage par infiltration, quant à lui, nécessite
de tracer des rigoles dans lesquelles l’eau circule avec un débit relativement
important (5 à 10 l/s). La partie du sol directement en contact avec l’eau
est irriguée immédiatement, tandis que le reste du champ voit l’eau s’infiltrer
progressivement. Ces deux techniques caractérisent l’alimentation gravitaire
de la plaine de Crau et l’irrigation par submersion des champs de foin 161 .
La plaine de Crau est une steppe triangulaire de 642 km², délimitée par
les massifs des Alpilles, l’étang de Berre et le grand Rhône, est bordée par
les villes de Salon-de-Provence, Fos-sur-Mer et Arles. La plaine de Crau ne
contient pas de rivières naturelles, mais elle a été aménagée au fil des siècles
par un vaste réseau de canaux. Cette installation a été initiée par Adam de
Craponne pour pouvoir exploiter les terres arides de cette région 162 .
Il y a 500 ans, l’irrigation gravitaire a été introduite dans la plaine de Crau
grâce à la construction de canaux. Ce dispositif a permis de cultiver le foin, qui
est aujourd’hui le produit agricole majeur de ce territoire, suivi de l’arboriculture
fruitière et du maraîchage. Les zones irriguées sont appelées la «Crau
humide». L’irrigation gravitaire est également pratiquée au Maroc sous le nom
de Robta, caractérisée par la retenue d’eau en hauteur dans les montagnes qui
alimente les champs grâce à une pente légère 163 .
En méditerranéd, l’irrigation par submersion est utilisée depuis plus de 3 000
ans grâce aux inondations naturelles du Nil. Un système d’alimentation des
champs en eau a été mis en place, composé d’un réservoir, le lac Moeris, de
canaux d’écoulement, de prises d’eau et de barrages. De son côté, la plaine de
Crau était une steppe aride avant le XVIe siècle, lorsque Adam de Craponne
a demandé de détourner l’eau de la Durance pour irriguer cette région. Le
canal de Craponne a été construit et passe par Salon-de-Provence, puis par
Saint-Martin-de-Crau et enfin Arles. L’eau est arrivée à Salon en 1559, ce qui
a permis l’implantation de moulins à huile et à farine, ainsi que des jardins et
vergers 164 .
108
Plus tard, au XVIIe siècle, des canaux secondaires ont été créés pour agrandir
la surface irriguée de la Crau et exploiter davantage de terres pour la production
de foin. Les pratiques d’irrigation actuelles sont essentiellement gravitaires
et par submersion, principalement utilisées pour l’irrigation des fourrages.
Cette irrigation permet de produire un foin reconnu pour sa qualité, ce
qui a permis d’obtenir l’Appellation d’Origine Contrôlée (AOC) pour le Foin de
Crau en 1997. Il est ainsi le seul aliment destiné au bétail à bénéficier de cette
AOC 165 .
L’irrigation gravitaire permet d’apporter des limons fertiles qui enrichissent
la terre. Après que le champ ait été nivelé et épierré, la prairie se compose
principalement de luzerne et d’un mélange de graminées et de légumineuses.
Les eaux d’irrigation favorisent ensuite l’apparition spontanée et naturelle
d’autres plantes. Cette transformation du sol établit un nouvel équilibre, où les
prairies sont présentes de manière permanente. Par ailleurs, la nappe phréatique
irrigue les cultures maraîchères et les vergers via des forages. Cette eau
souterraine est principalement alimentée par les eaux d’irrigation en submersion
de la plaine, et l’aquifère alimente également les communes et les industries
de la région 166 .
165. Département des
Bouches-du-Rhône, La
plaine de la Crau, https://
departement13.atlas-paysages-paca.fr/typologie-paysagere/la-plainede-lacrau/
166. Lait de Jument de
Camargue, L’irrigation en
Crau, https://laitdejumentdecamargue.fr/
167. Aqua6, Les différents
systèmes d’irrigation,
https://www.aqua6.info/
blog/25_les-differents-systemes-d-irrigation.html
L’irrigation gravitaire et par submersion se pratique dans des parcelles séparées
par des fossés. Pour exploiter les terres, les contours des parcelles sont
creusés afin que toute la surface soit irriguée. Des vannes sont installées à
chaque partie de parcelle pour que l’eau déborde et ruisselle sur la terre. Cette
méthode assure une couverture uniforme de l’eau sur les champs, permettant
ainsi d’optimiser la gestion des ressources en eau 167 .
Le système de la plaine de Crau est fragile face à la sécheresse. En effet, l’irrigation
gravitaire et par submersion remplit 70 % de la nappe phréatique. Si
dans l’avenir, le débit de la Durance venait à diminuer, l’irrigation des prairies
serait restreinte et l’alimentation de la nappe réduite. Le système hydraulique
est donc un facteur crucial pour l’économie industrielle et agricole de la région,
ainsi que pour les habitations locales. Il transforme cette plaine aride en
une terre fertile, et l’eau amenée par les canaux est primordiale pour maintenir
les activités agricoles de ce territoire.
109
168. Plan Rhône, Guide
diagnostic pour les exploitations
agricoles en zone
inondable, https://www.
plan-rhone.fr/fileadmin/
medias/Publications/Inondations/guides_diagnostic_agricole/Guide_diagnostic_GC_.pdf
169. Chambre d’Agriculture
du Gard, Les
stratégies d’irrigation et
de gestion des crues en
Camargue, https://gard.
chambre-agriculture.fr/
fileadmin/user_upload/
Occitanie/066_Inst-Gard/
Images/7_Agroenvironnement/EAU/EAU_PNR_plaquette_2020.pdfn
Terres agricoles en zone submersible
Le Plan Rhône est une initiative mise en place pour gérer les risques liés aux
inondations dans la zone aval du Rhône. Ce plan vise à développer une stratégie
globale de prévention des inondations, en se concentrant sur plusieurs
enjeux cruciaux, tels que les dynamiques territoriales, la qualité des eaux et
de la biodiversité, l’énergie, le transport fluvial, le tourisme et la préservation
du patrimoine. Toutefois, le dispositif qui nous intéresse particulièrement
ici concerne les mesures de protection des exploitations agricoles situées en
zones inondables. Ces mesures s’inscrivent dans une démarche globale de prévention
et d’adaptation face aux risques de submersion, et sont cruciales pour
la pérennité des exploitations agricoles dans la vallée rhodanienne 168 .
Le Plan Rhône résulte d’une collaboration entre les secteurs publics et privés,
visant à répondre aux besoins urgents de protection des zones inondables
après les crues importantes des années précédentes. Dès 2007, après les
inondations dévastatrices de 2002 et 2003, ce plan a été conçu pour réduire la
vulnérabilité des infrastructures, y compris des bâtiments publics, des entreprises,
des réseaux, et des exploitations agricoles. Le plan s’est concentré sur
la protection des biens agricoles en particulier, afin de minimiser les impacts
des crues sur la production agricole, et a été reconduit pendant les années
2015 à 2020, consolidant ainsi sa place comme un outil central de gestion des
risques d’inondation dans la région 169 .
Crue de la Saône de 2002 © www.planrhone.fr
110
Les actions proposées dans le cadre du Plan Rhône pour protéger les exploitations
agricoles en zone inondable incluent diverses méthodes adaptées tant à
la parcelle qu’au bâti. Voici les principales mesures mises en place :
Protection des bâtiments agricoles
- Installation de plateformes métalliques dans les hangars agricoles
pour les protéger des inondations.
- Utilisation d’équipements plus facilement transportables, comme des
pompes d’irrigation, des armoires phytosanitaires et des réservoirs.
- Installation de batardeaux pour protéger les bâtiments des crues.
- Réhaussement des bâtiments agricoles pour les rendre moins
vulnérables aux eaux montantes.
Protection des pâturages
- Prévoir des zones de repli en hauteur où les animaux peuvent se
déplacer en cas d’inondation.
- Réalisation de terrassements pour mieux contrôler l’écoulement de
l’eau et limiter l’impact des crues.
Protection des parcelles agricoles
- Création de digues de protection et réhaussement des berges pour
sécuriser les terrains cultivés.
- Plantation de haies entre les parcelles pour limiter l’érosion et
renforcer les barrières naturelles contre les inondations.
- Laisser place à des zones submersibles qui agissent comme des zones
tampons naturelles (prairies, zones ripisylves, zones forestières),
permettant ainsi d’absorber l’excédent d’eau.
Protection des récoltes
- Choisir des variétés de plantes qui sont plus résistantes aux
inondations, comme le riz, le blé dur d’hiver ou le maïs. Il est essentiel
de veiller à la hauteur et à la durée des inondations et de planter
les cultures les plus sensibles à une certaine élévation, de préférence en
hauteur et loin des rives.
Les zones affectées par les problèmes de montée des eaux sont en majorité
des zones agricoles. En effet, les crues et les submersions marines créent des
111
conditions favorables à certaines cultures, ce qui explique pourquoi de nombreuses
exploitations agricoles se sont historiquement implantées en bordure
de fleuve. Cependant, ces zones sont particulièrement vulnérables aux inondations,
ce qui peut avoir des conséquences dramatiques pour les agriculteurs,
en particulier en cas de crue importante. Les inondations peuvent détruire les
récoltes, endommager les infrastructures agricoles, et entraîner des pertes
financières considérables. Pour cette raison, il devient essentiel de repenser
les systèmes agricoles pour qu’ils soient plus résilients face aux changements
climatiques.
Il est aussi crucial de protéger les zones agricoles non seulement pour la
sécurité des agriculteurs, mais aussi pour la préservation des écosystèmes
agricoles et de la biodiversité. En intégrant des solutions naturelles, comme les
zones tampons (prairies, zones ripisylves, etc.), le territoire peut jouer un rôle
double : à la fois protéger les exploitations agricoles et contribuer à la gestion
des inondations en amont des zones urbaines. Cela permet de renforcer la
résilience du territoire tout en garantissant la durabilité de la production agricole
et la sécurité alimentaire à long terme.
L’agriculture reste un secteur vital pour l’économie locale, et il est primordial
de trouver des solutions adaptées aux risques climatiques pour garantir
sa pérennité. En assurant la protection des exploitations agricoles contre les
inondations, le Plan Rhône contribue à maintenir un équilibre entre développement
économique et préservation des ressources naturelles.
Quels horizons pour la résilience territoriale selon la région ?
À travers cet ensemble de dispositifs se dessine une volonté manifeste des acteurs
publics et industriels de renforcer la résilience du territoire de l’étang de
Berre face aux aléas climatiques. Ces projets, portés par les collectivités, l’État
ou les entreprises, traduisent un basculement progressif d’une logique de protection
purement défensive vers une approche plus systémique, intégrant les
dimensions énergétique, environnementale et sociale de la transition.
Toutefois, les initiatives restent encore fragmentées, souvent pensées à
l’échelle de la parcelle ou de l’infrastructure, sans toujours parvenir à une
véritable cohérence d’ensemble à l’échelle du bassin de vie. Le cas de Fos-sur-
Mer en est un exemple paradigmatique : à la fois laboratoire d’innovations
technologiques (PIICTO, Jupiter 1000, hydrogène vert), territoire sous haute
contrainte environnementale (pollution industrielle, risques sanitaires) et
zone critique face à la montée des eaux, il cristallise les tensions entre ambition
écologique et inertie structurelle. Ce qui est vrai pour l’industrie l’est
aussi pour l’agriculture, où les solutions gravitaires ou les aménagements
agricoles du Plan Rhône restent dépendants d’un modèle hydraulique fragile
et vulnérable à la variabilité climatique.
Les efforts entrepris illustrent une prise de conscience certaine, mais mettent
112
aussi en évidence les limites d’un modèle encore trop cloisonné entre secteurs,
temporalités et échelles. Si ces solutions offrent des réponses locales pertinentes,
leur efficacité ne pourra être durable que si elles s’articulent dans une
stratégie territoriale claire, évolutive et transversale. En ce sens, la résilience
ne doit pas être conçue comme une simple capacité d’absorption du choc, mais
comme une transformation active des systèmes urbains, sociaux et économiques.
Les chapitres précédents ont mis en lumière les vulnérabilités profondes du
territoire (physiques, sociales, réglementaires) souvent masquées par une
apparente stabilité. Ces vulnérabilités sont structurelles et ne sauraient être
réparées uniquement par des dispositifs techniques. Elles demandent un
changement de paradigme dans la manière de concevoir, de construire, de
gouverner les espaces littoraux. C’est bien la combinaison entre innovation
technologique, adaptation paysagère, gouvernance décloisonnée et justice
sociale qui permettra d’ancrer des réponses durables.
Ce que révèle cette partie, c’est que les infrastructures ne suffisent pas à elles
seules. Elles doivent être accompagnées d’un récit collectif, d’un imaginaire
partagé et d’une posture de projet qui assume l’instabilité du sol comme une
donnée fondatrice. Car habiter un territoire en mutation ne se limite pas à le
protéger : il s’agit aussi de le repenser dans sa porosité, sa complexité et sa
vulnérabilité.
113
PROPOSITIONS ISSUES DU WORKSHOP MÉLIMED : APPROCHES EXPÉRIMEN-
TALES, ALTERNATIVES ARCHITECTURALES ET RÉFLEXIONS CRITIQUES
Il s’agit ici d’explorer les réponses architecturales et urbaines formulées par
les étudiants dans le cadre du workshop Mélimed. Ces propositions ne visent
pas à fournir des solutions toutes faites, mais à ouvrir un champ d’hypothèses
critiques, en articulant adaptation aux aléas, transformation des modes d’habiter,
et réinvention du projet architectural.
«ESSO S» par Pauline Delplace, Max Echaudemaison et Julien Rialland
(ULB)
Le projet ESSO-S de transformer la frontière entre ville et industrie en un
musée du patrimoine industriel à ciel ouvert dans la zone de Fos-sur-Mer, tout
en intégrant des techniques de dépollution et de gestion des risques liés à la
montée des eaux, suscite un grand intérêt. Dans le contexte du réchauffement
climatique et des risques accrus de submersion des zones côtières, ce projet
semble répondre à une double nécessité : la préservation de l’identité industrielle
de la région tout en proposant des solutions pour renforcer sa résilience
face aux inondations. Cependant, une analyse critique du projet, à la lumière
des enjeux explorés précédemment dans ce mémoire, permet de mettre en
évidence certains points d’optimisation et des défis importants à relever.
D’une part, ce projet peut être vu comme une tentative intéressante d’adaptation
du territoire aux risques climatiques, en utilisant les infrastructures
industrielles existantes pour créer un espace hybride qui combine mémoire
industrielle et sensibilisation environnementale. En effet, à l’instar des projets
évoqués dans ce mémoire, tels que la reconversion des friches industrielles en
espaces à vocation écologique (comme les cuves à fioul transformées en réservoirs
d’eau), ce projet semble s’inscrire dans une dynamique de reconversion
industrielle pour créer un lieu capable d’absorber les effets du changement
climatique tout en préservant l’histoire de l’industrie locale. Ce projet pourrait
également contribuer à la synergie industrielle en transformant un espace de
production en un espace de mémoire et d’éducation aux enjeux environnementaux,
ce qui pourrait avoir un impact positif sur la perception de l’industrie
par la communauté locale.
Toutefois, le projet de musée à ciel ouvert risque de souffrir d’un manque de
cohérence avec les enjeux immédiats de la résilience de Fos-sur-Mer face aux
risques d’inondations. En effet, l’intégration d’un musée dans un site industriel
actif n’est pas sans poser des questions, surtout lorsque l’on considère
les problèmes d’accessibilité et de sécurité liés à la cohabitation entre espaces
industriels et publics. Le site industriel, de par sa nature, est souvent soumis
à des normes strictes de sécurité qui peuvent rendre l’ouverture au public
problématique, surtout si les mesures de protection contre les inondations ne
sont pas rigoureusement mises en place. Dans le cadre de notre mémoire, où
la gestion des zones agricoles en zone submersible et des zones tampons naturelles
a été soulignée comme une solution efficace, la question se pose : dans
quelle mesure un musée pourrait-il réellement absorber et gérer l’excédent
d’eau dans ce type d’environnement, à une époque où l’on cherche à réduire la
114
vulnérabilité des espaces urbains face aux inondations?
Cette proposition de projet mentionne l’utilisation de techniques de dépollution
pour traiter les anciens sites industriels et les rendre aptes à une nouvelle
fonction. Cependant, dans le cadre de la réhabilitation écologique des
friches industrielles, comme évoqué précédemment, la dépollution de sites
industriels tels que ceux de Fos-sur-Mer est un enjeu complexe et coûteux. Le
site, s’il ne prend pas en compte de manière stricte la gestion des sols pollués,
risque d’être exposé à des contaminations persistantes pouvant rendre l’espace
moins accueillant et potentiellement dangereux pour les visiteurs. La dépollution
doit être rigoureuse et adaptée aux spécificités locales pour garantir
que les risques pour l’environnement et pour la santé publique soient efficacement
réduits. Si cette dimension n’est pas suffisamment prise en compte, cela
pourrait non seulement limiter l’attractivité du projet mais aussi risquer de
rendre l’espace inaccessible ou dangereux pour les populations locales.
L’aspect de résilience face aux inondations dans ce projet mérite également
une attention particulière. La zone de Fos-sur-Mer, en raison de sa localisation
en bordure de mer et de ses risques accrus de submersion marine et de crues,
doit être protéger activement contre les phénomènes de montée des eaux.
Si le projet ESSO-S propose de transformer des espaces en zones tampons
écologiques, comme cela a été suggéré pour la reconversion des friches industrielles,
la mise en œuvre de solutions réellement efficaces contre la submersion,
comme des digues ou des barrages, devrait être une priorité avant d’envisager
l’ouverture au public. Sinon, le projet pourrait se retrouver à exposer des
zones sensibles aux risques d’inondation, créant ainsi une fausse impression
de sécurité et d’inaccessibilité. Un tel projet ne doit pas seulement se limiter à
des solutions temporaires, mais bien être intégré dans une stratégie globale de
résilience, où la protection des habitants et des terres agricoles est au cœur du
développement.
L’un des points positifs du projet réside dans son approche à long terme,
offrant la possibilité d’ajouter des éléments progressivement. Cette flexibilité
permet au projet d’évoluer en fonction des changements climatiques et
des besoins des habitants. Cependant, cette approche peut aussi être perçue
comme un risque de dispersion. Si le projet n’est pas accompagné d’un plan
d’action précis et détaillé, il pourrait finir par manquer d’une direction claire,
rendant chaque ajout de projet moins cohérent et moins efficace face aux défis
de la montée des eaux. Il est crucial que le projet soit suivi d’une coordination
rigoureuse et d’un financement durable pour garantir sa viabilité à long
terme. La réconciliation des aspects industriels, écologiques et sociaux devra
être soigneusement pensée pour éviter que ce projet ne devienne une simple
initiative décorative, sans réels bénéfices à long terme pour la résilience du
territoire.
115
116
Plan de la phase A
Plan de la phase B
Plan de la phase C
Un projet en 3 phases © Pauline Delplace, Max Echaudemaison et Julien Rialland
(ULB)
117
«Berre l’Étang Nord» par Yassin Gana, Sofia Mombelli, Jacopo Rossato,
Letizia Scortegagna, Tommaso Todeschini, Giorgio Venturini (IUAV)
Dans un contexte où les risques liés à la montée des eaux et aux inondations
deviennent de plus en plus pressants, la proposition de réaménagement de
la zone agricole et industrielle de Fos-sur-Mer s’inscrit dans une démarche
ambitieuse visant à répondre aux enjeux écologiques actuels. En s’attaquant
aux problèmes d’épuisement et de pollution de l’aquifère par les nitrates, ainsi
qu’en proposant des solutions innovantes pour la gestion de l’eau et la résilience
face aux inondations, cette proposition semble répondre aux défis du
réchauffement climatique. Cependant, plusieurs éléments doivent être analysés
de manière critique, en particulier en ce qui concerne leur efficacité, leur
faisabilité à long terme et leur intégration dans le tissu local.
L’idée d’intégrer un système pour permettre à l’eau de la rivière de s’écouler
lors des crues, et ainsi éviter les inondations, est pertinente dans un contexte
où les crues sont fréquentes et où l’on cherche à minimiser l’impact des excès
d’eau sur les terres agricoles et urbaines. Ce type de dispositif, en régulant
le flux d’eau, peut effectivement réduire les risques d’inondation en permettant
un écoulement plus contrôlé de l’eau. Cependant, il reste à voir dans
quelle mesure un tel système, qui semble relativement passif, pourra réagir
de manière dynamique face aux événements extrêmes. Par ailleurs, l’efficacité
du système dépendra largement de la gestion en temps réel des crues et de
l’entretien du réseau, une contrainte à ne pas sous-estimer, surtout dans une
région aussi vulnérable aux aléas climatiques que Fos-sur-Mer. Il serait important
de vérifier la capacité de ces infrastructures à résister à des événements
de plus en plus intenses, ce qui n’est pas garanti sans une gestion de l’eau
proactive et une anticipation des besoins sur le long terme.
Le recours à la phytoépuration dans ce projet, avec des plantations capables
de filtrer les polluants et des systèmes flottants ancrés aux berges, est un choix
écologiquement intéressant. L’utilisation des plantes pour traiter les eaux
polluées, notamment les nitrates issus de l’agriculture intensive, est une technologie
de plus en plus répandue et qui a montré son efficacité dans de nombreuses
situations. Cependant, son application à grande échelle sur un territoire
aussi vaste que celui de Fos-sur-Mer pourrait poser des défis en termes
de maintien de la biodiversité, de coût et de suivi à long terme. Les plantes
utilisées pour la phytoépuration doivent être adaptées à des conditions spécifiques
et être entretenues régulièrement pour garantir l’efficacité du système.
De plus, dans un environnement aussi industriel et pollué que celui de Fossur-Mer,
le risque de contamination des sols et des plantes reste réel si les
mesures de dépollution ne sont pas rigoureusement appliquées.
118
Système de phytoépuration © Yassin Gana, Sofia Mombelli, Jacopo Rossato, Letizia Scortegagna,
Tommaso Todeschini, Giorgio Venturini (IUAV)
Le projet propose également un réseau de passerelles pour piétons et cyclistes,
surélevées pour être utilisables même en cas d’inondation. Cette
initiative est intéressante pour promouvoir la mobilité verte et assurer une
connectivité entre les carrefours, tout en permettant une accessibilité même
lors d’événements extrêmes. De tels aménagements, en favorisant les déplacements
non motorisés, sont essentiels pour réduire l’empreinte carbone et
renforcer la résilience urbaine. Toutefois, leur adaptation aux risques d’inondation
devra être soigneusement étudiée, en particulier en ce qui concerne les
zones de passage pendant des événements climatiques violents, où la mobilité
pourrait être largement entravée. La question de l’accessibilité en cas de
forte crue reste un point à clarifier, car même des infrastructures surélevées
peuvent être inaccessibles si les conditions climatiques sont trop extrêmes.
119
120
Stratégie territoriale © Yassin Gana, Sofia Mombelli, Jacopo Rossato, Letizia Scortegagna,
Tommaso Todeschini, Giorgio Venturini (IUAV)
121
«Vivre avec l’eau» par Hind Boutaba (ENA)
Le concept de ville poreuse proposé dans le projet de Hind s’inscrit dans une
démarche innovante pour intégrer le risque d’inondation directement dans le
projet urbain. Cette approche novatrice consiste à repenser la manière dont
nous occupons l’espace, en acceptant la présence de l’eau comme un élément
constitutif de l’environnement urbain. Le projet se divise en deux systèmes
complémentaires : d’une part, l’utilisation des zones humides pour accueillir
temporairement les inondations et, d’autre part, un réseau de canaux et de
bassins de rétention pour réguler et stocker l’eau. Ces propositions visent à
transformer le risque en une opportunité d’aménagement, en créant des espaces
verts et des lieux de détente tout en intégrant la gestion de l’eau dans la
vie urbaine.
Néanmoins, malgré l’approche intéressante du projet, plusieurs éléments
doivent être analysés de manière critique, notamment en ce qui concerne la
faisabilité de sa mise en œuvre et son efficacité face aux risques d’inondation
de plus en plus fréquents dus au changement climatique.
L’idée d’aménager des zones humides le long des rivières, capables d’accueillir
les inondations temporaires, est particulièrement intéressante dans le cadre
d’une gestion des risques naturels. Ces espaces peuvent effectivement jouer
un rôle crucial dans l’absorption des excès d’eau, en fonctionnant comme des
zones tampons qui ralentissent l’écoulement des crues et permettent de prévenir
les dégâts dans les zones urbaines environnantes. De plus, la transformation
de ces zones inondables en espaces verts et boisés en dehors des périodes
de crue pourrait favoriser la biodiversité et offrir des espaces récréatifs aux
habitants, contribuant à une meilleure qualité de vie urbaine.
Cependant, une question cruciale demeure : la gestion de ces espaces humides
dans le temps. Si ces zones sont bien conçues pour gérer les inondations, leur
entretien et leur fonctionnement à long terme nécessitent une surveillance rigoureuse.
Le risque de stagnation d’eau ou de pollution des eaux stockées peut
se poser si les systèmes de drainage et de filtration ne sont pas efficaces. Par
ailleurs, l’utilisation de ces espaces comme lieux de détente et de loisirs pourrait
se révéler difficile si la pollution des eaux ou l’incapacité à gérer des crues
exceptionnelles rendent ces espaces inaccessibles ou dangereux. La question
de l’intégration de ces espaces dans le tissu urbain doit également être bien
pensée pour garantir leur accessibilité et leur utilisation optimale tout au long
de l’année.
Le second système proposé repose sur la mise en place de canaux, lignes d’eau
et bassins de rétention pour ralentir l’écoulement des eaux et les stocker temporairement
lors de violentes précipitations. Cette approche, qui s’apparente
à une gestion active des crues, permettrait de mieux contrôler les débits des
rivières et de réduire les risques d’inondation dans les zones urbaines. Ces
bassins de rétention pourraient également avoir une fonction écologique, en
122
améliorant la qualité de l’eau grâce à la filtration naturelle et en stockant l’eau
pour des usages futurs, comme l’irrigation ou même pour les besoins domestiques.
© Hind Boutaba (ENA)
Cette stratégie comporte aussi des défis de mise en œuvre. Le coût de la
construction et de l’entretien de ces infrastructures peut être substantiel, et
leur efficacité dépend largement de l’intégration dans un réseau cohérent de
gestion de l’eau. De plus, bien que les bassins de rétention puissent être efficaces
en période de crue, leur capacité limitée pourrait poser problème si
des événements extrêmes, tels que des pluies torrentielles ou des montées
soudaines des eaux, se produisent plus fréquemment à l’avenir. Dans ce cas,
ces dispositifs pourraient être saturés, rendant la ville vulnérable à des inondations
imprévues. Enfin, la gestion de l’eau stockée dans ces bassins nécessite
également une planification soigneuse pour éviter qu’elle ne devienne une
source de pollution ou de stagnation d’eau.
123
L’intégration de ces deux systèmes (zones humides et bassins de rétention)
dans un projet global de ville poreuse est une idée innovante, qui met en valeur
la synergie entre l’environnement et l’urbanité. Ce type de projet permet
de réconcilier les enjeux écologiques et urbains, en utilisant les espaces naturels
pour réguler l’eau tout en offrant aux habitants des espaces publics accessibles.
Cependant, pour que cette vision devienne une réalité, il est crucial de
garantir une cohérence dans l’aménagement et la gestion intégrée des espaces.
De plus, les solutions proposées doivent être adaptées aux caractéristiques locales
et prendre en compte les fluctuations climatiques qui pourraient rendre
ces systèmes plus difficiles à gérer à long terme.
124
© Hind Boutaba (ENA)
125
«Occuper des cuves: appréhender la transition industrielle» par Sérine
Mesli (ENSA-M)
Le dépôt pétrolier de Fos, situé stratégiquement sur le littoral méditerranéen,
a joué un rôle clé dans le développement industriel de la région depuis les
années 1960. À la fois terminal pétrolier, centre de stockage et distributeur de
produits pétroliers, il a soutenu l’industrialisation de la région et l’approvisionnement
en carburants et autres produits chimiques essentiels. Toutefois,
à l’heure où la transition énergétique devient une priorité, le projet de transformation
de ce dépôt, notamment en reconvertissant ses cuves industrielles,
soulève des questions intéressantes mais aussi des défis importants.
© Hind Boutaba (ENA)
L’idée de réutiliser les infrastructures existantes, plutôt que de les démanteler,
tout en évitant l’étalement urbain, répond à une logique d’optimisation des
ressources et de densification des zones anthropisées. Ce concept s’inscrit
dans une vision de développement urbain plus durable et respectueuse de
l’environnement. Cependant, cette démarche, bien qu’innovante, nécessite une
réflexion approfondie sur la manière dont cette reconversion peut véritablement
répondre aux défis environnementaux et climatiques actuels.
Le projet de transformation des cuves industrielles en utilisant l’existant
126
présente une approche pragmatique dans le contexte actuel où la gestion
des ressources et la réduction de l’étalement urbain sont des priorités. Cette
reconversion permettrait non seulement de réduire l’impact écologique lié à la
construction de nouvelles infrastructures, mais aussi de préserver le paysage
tout en densifiant l’urbanisation dans des zones déjà anthropisées. En théorie,
cela permettrait de limiter la consommation de nouveaux sols et de réutiliser
les sites industriels existants, ce qui est un atout pour la préservation des espaces
naturels et agricoles environnants.
Cependant, la réutilisation des cuves industrielles comporte certains risques.
Ces structures, qui ont servi à stocker des produits chimiques et des combustibles
pendant des décennies, présentent des défis en termes de pollution résiduelle.
Bien que le projet envisage probablement des opérations de nettoyage
et de dépollution, ces processus peuvent être longs, coûteux et complexes. Le
danger d’une contamination persistante des sols et des eaux souterraines doit
être pris en compte de manière rigoureuse, notamment dans un contexte où le
dépôt pétrolier a été utilisé pendant des décennies pour stocker des matières
dangereuses. L’absence de mesures de dépollution rigoureuses pourrait compromettre
la santé publique et l’intégrité de l’environnement. Dès lors, cette
reconversion ne doit pas uniquement être vue comme un processus de valorisation
industrielle, mais doit également répondre aux normes écologiques
strictes de sécurité et de traitement des déchets industriels.
Le projet de reconversion du dépôt pétrolier vise à accompagner l’évolution
de l’industrie plutôt qu’à la supprimer, ce qui est en soi une démarche intéressante.
La région de Fos-sur-Mer, historiquement liée à l’industrie pétrolière,
doit effectivement faire face à la nécessité de se réinventer dans un monde
qui se dirige vers une transition énergétique. Le défi réside dans le fait de
réconcilier les impératifs économiques liés à cette industrie avec les besoins
environnementaux de la région. L’industrie pétrolière, bien qu’essentielle à
l’approvisionnement énergétique, est responsable de grandes émissions de
gaz à effet de serre et de pollution. C’est pourquoi, la reconversion des sites
industriels, en particulier dans des zones aussi sensibles que celles de Fossur-Mer,
devrait impliquer un passage progressif à des énergies renouvelables
et un réaménagement des infrastructures pour les rendre plus écologiques et
durables. L’intégration d’industries vertes, comme les énergies renouvelables
ou l’hydrogène décarboné, pourrait être envisagée, mais cela nécessite une
transformation en profondeur de l’industrie locale, au-delà de simples changements
d’installations.
L’objectif de ne pas étendre la zone urbaine mais de la densifier dans des
zones déjà urbanisées est une approche qui répond à des enjeux contemporains
de gestion durable du territoire. L’étalement urbain, qui contribue à la
perte de terres agricoles et à l’artificialisation des espaces naturels, est un défi
majeur pour les métropoles modernes. La reconversion de sites industriels en
espaces d’habitation et en zones économiques durables représente une opportunité
de mieux gérer l’espace tout en préservant la nature. Cependant, cette
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densification pose la question de la gestion de la population croissante dans
une région déjà fortement industrialisée. La reconversion de ce type de sites
nécessite une planification urbaine rigoureuse pour que cette densification
ne se traduise pas par une augmentation de la pollution ou une saturation des
infrastructures. Les projets doivent donc inclure des solutions vertes, comme
la gestion des eaux pluviales et l’intégration de zones tampons écologiques
pour garantir un équilibre entre l’urbanisation et la préservation de l’environnement.
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CONCLUSION
Face à la montée des eaux, la question n’est plus de savoir si nous devons
adapter nos territoires, mais comment — et surtout, selon quelles logiques
spatiales, sociales et culturelles. Ce mémoire s’est inscrit dans cette urgence,
en explorant les enjeux d’un urbanisme résilient à travers le prisme du territoire
de l’étang de Berre, espace littoral marqué par une densité d’infrastructures,
une vulnérabilité croissante et une histoire industrielle profondément
ancrée.
Ce travail a montré que les réponses techniques seules (digues, réseaux, rehaussements)
sont insuffisantes si elles ne s’accompagnent pas d’une refonte
des imaginaires, des outils de projet, et des manières d’habiter. La résilience
ne peut être pensée comme une simple couche fonctionnelle à ajouter sur la
ville existante. Elle implique une révision en profondeur des priorités : accepter
l’incertitude, concevoir avec l’aléa, reconnaître les milieux comme co-auteurs
du projet.
L’enjeu est autant architectural que politique. Il ne s’agit pas seulement d’anticiper
des scénarios climatiques, mais de construire des territoires capables de
résister, d’évoluer, et de maintenir leur habitabilité malgré les perturbations.
Cela suppose de rompre avec une culture de maîtrise absolue, pour adopter
une pensée de l’adaptation, de la réversibilité et de la négociation.
Ce mémoire propose ainsi de considérer la montée des eaux non plus comme
une limite, mais comme un révélateur. Un révélateur des dysfonctionnements
de la fabrique urbaine contemporaine, mais aussi une opportunité : celle de
repenser la relation entre sol, eau, habitat et société. Cette réorientation passe
par une architecture capable de faire lien entre écologie, territoire et usage,
une architecture qui compose avec le vivant plutôt qu’elle ne s’en protège.
Au-delà des solutions techniques, c’est une culture de projet qu’il faut réinventer.
Une culture où le dessin de la ville intègre les flux, les cycles, les temporalités
naturelles ; où la fabrique urbaine se fait avec les habitants, à partir
de leurs besoins, de leurs vulnérabilités, mais aussi de leurs savoirs et de leur
capacité d’agir. C’est à cette condition seulement que les notions de résilience
et de durabilité pourront dépasser le registre du discours pour s’ancrer dans
une véritable transformation des pratiques.
Ce mémoire n’a pas vocation à clore le débat. Il vise au contraire à ouvrir des
pistes : pour un urbanisme moins vertical, pour des formes architecturales
plus poreuses, pour une conception du territoire fondée sur la cohabitation
plutôt que sur la séparation. Une architecture du futur devra apprendre à vivre
avec l’eau. À nous, désormais, d’en faire une matière de projet.
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Ce travail dans sa globalité (à l’exception des documents sourcés) a été réalisé par mes soins, tandis que
certaines parties rédactionnelles et compléments d’information ont été élaborés avec l’aide ponctuelle
d’une intelligence artificielle dans une démarche critique.
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