14.06.2025 Vues

Montée des eaux et résilience territoriale: étude du cas de la partie méridionale de l'Etang de Berre

La résilience en architecture ne se limite plus aujourd’hui à une capacité de résistance ponctuelle ; elle implique d’anticiper, de s’adapter et d’évoluer face aux transformations environnementales, sociales et territoriales. Dans un contexte littoral fragilisé par le changement climatique, penser la résilience devient un impératif fondateur du projet architectural et urbain. Ce mémoire s’inscrit dans l’étude de la partie méridionale de l’étang de Berre, un territoire historiquement artificialisé, aujourd’hui confronté à l’élévation progressive du niveau marin et à l’augmentation des risques climatiques. Cette situation soulève des enjeux cruciaux en matière d’habitat, d’infrastructures et de formes urbaines. Mon intérêt pour ces problématiques s’est construit au fil de mon parcours, en particulier à la Faculté d’Architecture La Cambre Horta et lors de mon Erasmus à Montpellier. Ces expériences ont nourri une approche critique du territoire et m’ont conduit à envisager l’architecture comme un outil d’adaptation face aux instabilités du milieu. Ce travail vise ainsi à interroger les limites des dispositifs actuels et à explorer les pistes de transformation possibles, à la croisée des données scientifiques, des observations de terrain et des expérimentations pédagogiques telles que celles menées dans le cadre du workshop Mélimed.

La résilience en architecture ne se limite plus aujourd’hui à une capacité de résistance ponctuelle ; elle implique d’anticiper, de s’adapter et d’évoluer face aux transformations environnementales, sociales et territoriales. Dans un contexte littoral fragilisé par le changement climatique, penser la résilience devient un impératif fondateur du projet architectural et urbain.

Ce mémoire s’inscrit dans l’étude de la partie méridionale de l’étang de Berre, un territoire historiquement artificialisé, aujourd’hui confronté à l’élévation progressive du niveau marin et à l’augmentation des risques climatiques. Cette situation soulève des enjeux cruciaux en matière d’habitat, d’infrastructures et de formes urbaines.

Mon intérêt pour ces problématiques s’est construit au fil de mon parcours, en particulier à la Faculté d’Architecture La Cambre Horta et lors de mon Erasmus à Montpellier. Ces expériences ont nourri une approche critique du territoire et m’ont conduit à envisager l’architecture comme un outil d’adaptation face aux instabilités du milieu.

Ce travail vise ainsi à interroger les limites des dispositifs actuels et à explorer les pistes de transformation possibles, à la croisée des données scientifiques, des observations de terrain et des expérimentations pédagogiques telles que celles menées dans le cadre du workshop Mélimed.

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MONTÉE DES EAUX ET RÉSILIENCE TERRITORIALE

ÉTUDE DU CAS DE LA PARTIE MÉRIDIONALE DE L’ÉTANG DE BERRE

Mémoire de fin d’étude - Afia Aroussi Jawad 1


Image de couverture:

© Workshop Mélimed, Entre Camargue et Etang de Berre, face aux défis du XXIème siècle, 30 > 03 février 2023

Montée des eaux et résilience territoriale : étude du cas de la partie méridionale

de l’étang de Berre

AFIA AROUSSI Jawad

Promoteur: BRUNFAUT Victor

Faculté d’Architecture La Cambre Horta

Promotion 2024/2025

2


REMERCIEMENTS

Je souhaite tout d’abord remercier Victor Brunfaut, promoteur de ce mémoire

et professeur d’atelier pendant deux années. Son accompagnement a profondément

nourri ma réflexion. J’ai beaucoup appris à ses côtés, autant sur la posture

de projet que sur la manière de questionner un territoire, avec justesse et

exigence.

Je remercie chaleureusement M. Bertrand Terlinden, mon lecteur et professeur

d’atelier, pour sa disponibilité et la richesse de nos échanges, qui m’ont grandement

aidé à nourrir ma réflexion.

Ma reconnaissance va également à la Faculté d’architecture La Cambre Horta,

pour l’enseignement reçu tout au long de mon parcours, la qualité des

échanges et le cadre offert à la construction de ma démarche architecturale.

Un grand merci à l’École Nationale Supérieure d’Architecture de Marseille et à

l’équipe du workshop Mélimed, pour leur accueil, leur engagement et les nombreuses

discussions partagées autour du territoire de l’étang de Berre.

Je tiens également à remercier les étudiants de l’ENSAM Montpellier, rencontrés

lors de mon Erasmus, dont les échanges autour de ces mêmes problématiques

ont été particulièrement enrichissants et m’ont donné envie de poursuivre

ce sujet jusqu’au bout de mes études.

Je pense aussi à mes camarades des promotions 2023–2024 et 2024–2025 de

notre faculté, avec qui j’ai partagé mes 6 années d’étude. Leurs retours, leur

soutien et nos discussions quotidiennes ont largement contribué à faire évoluer

ce mémoire.

Enfin, je remercie ma femme et mes parents, pour leur soutien constant, leur

confiance et leur patience. Leur présence m’a accompagné à chaque étape de

ce parcours.

... Merci !

3


4


SOMMAIRE

REMERCIEMENTS.........................................................................................................p.3

ABRÉVIATIONS..............................................................................................................p.8

AVANT-PROPOS.............................................................................................................p.9

INTRODUCTION............................................................................................................p.11

MÉTHODOLOGIE...........................................................................................................p.13

ANALYSE DOCUMENTAIRE WEBOGRAPHIQUE ET

BIBLIOGRAPHIQUE

VISITES SUR LE TERRAIN

ECHANTILLONAGE ET SELECTION DES SOURCES D’INFORMATION

ANALYSE DES DONNÉES

CONSTAT TERRITORIAL: COMPRENDRE LA SITUATION ACTUELLE

FACE À LA MONTÉE DES EAUX

CARACTÉRISTIQUES GÉOGRAPHIQUES ET CLIMATIQUES DE LA RÉGION.......p.19

UN TERRITOIRE LAGUNAIRE EN MÉDITERRANÉE OCCIDENTALE

UNE TOPOGRAPHIE PLATE ET VULNÉRABLE

DYNAMIQUES CLIMATIQUES ET PRESSIONS HYDROLOGIQUES SUR LE

TERRITOIRE MÉDITERRANÉEN

HISTORIQUE DES INONDATIONS ET ÉVOLUTIONS OBSERVÉES.........................p.26

UNE CONSTRUCTION TERRITORIALE MARQUÉE PAR L’EAU

LES ÉPISODES HISTORIQUES MAJEURS DU XXE SIÈCLE

INTENSIFICATION DES ALÉAS DEPUIS LES ANNÉES 2000

UNE MÉMOIRE TERRITORIALE FRAGMENTÉE

CARTOGRAPHIE DES ZONES À RISQUE ET DES ALÉAS LITTORAUX...................p.32

UNE LECTURE CARTOGRAPHIQUE DU RISQUE : OUTIL

D’ANALYSE ET DE PROJET

LES ZONES ROUGES/ORANGES : ENTRE LITTORAL ET ZONES

INDUSTRIALO-PORTUAIRES

ZONES BLANCHES : DES TERRITOIRES EN DEVENIR ?

ALÉAS, ENJEUX ET RISQUE LITTORAL

SUBMERSION MARINE, ÉROSION CÔTIÈRE ET RECUL DU TRAIT DE CÔTE

POLLUTION DIFFUSE

FACTEURS DE VULNÉRABILITÉ DU TERRITOIRE (URBANISATION,

INFRASTRUCTURES, USAGES DU SOL).....................................................................p.43

UNE URBANISATION LITTORALE HISTORIQUEMENT

CONFLICTUELLE

DES INFRASTRUCTURES SOUVENT INCOMPATIBLES AVEC LES

DYNAMIQUES NATURELLES

5


UNE ARTIFICIALISATION RAPIDE DES SOLS

DES USAGES DU SOL EN CONTRADICTION AVEC LA VULNÉRABILITÉ

RÉELLE

ANALYSE DU TERRITOIRE BÂTI ET DE SES LIMITES FACE AUX ALÉAS.............p.48

UNE MORPHOLOGIE URBAINE PEU ADAPTÉE À LA GESTION DES

EAUX

DES TYPOLOGIES BÂTIES VULNÉRABLES ET PEU

ANTICIPATRICES

DES ÉQUIPEMENTS COLLECTIFS EN SITUATION CRITIQUE

UNE GOUVERNANCE URBAINE FRAGMENTÉE ET LENTE

SYNTHÈSE : QUELS CONSTATS POUR AUJOURD’HUI ?..........................................p.54

PROJECTIONS ET SCÉNARIOS FUTURS : ANTICIPER L’ÉVOLUTION

DU TERRITOIRE

DONNÉES ET MODÉLISATIONS CLIMATIQUES À L’ÉCHELLE

RÉGIONALE....................................................................................................................p.59

LE CHANGEMENT CLIMATIQUE COMME FACTEUR STRUCTURANT

DE PROJET

CARTOGRAPHIER POUR AGIR : DU MODÈLE SCIENTIFIQUE À LA

FABRIQUE DU TERRITOIRE

DU SCÉNARIO AU PROJET : L’ENJEU DE LA LECTURE PROSPECTIVE

SCÉNARIOS D’ÉLÉVATION DU NIVEAU DE LA MER ET IMPACTS ATTENDUS

SUR L’ÉTANG DE BERRE...............................................................................................p.66

UNE LAGUNE SEMI-FERMÉE ? UN TERRITOIRE POREUX ET

VULNÉRABLE

LES PROJECTIONS CLIMATIQUES : DONNÉES, INCERTITUDES ET

ARBITRAGES

DES IMPACTS MULTIPLES, MAIS MAL ANTICIPÉS

LE PARADOXE DU RISQUE CONNU MAIS IGNORÉ

ET POUR L’ARCHITECTURE : QUEL RÔLE, QUELLE MARGE DE

MANOEUVRE ?

PROJECTION DES DYNAMIQUES URBAINES : CROISSANCE, RISQUES ET

CONFLITS D’USAGE.......................................................................................................p.73

ENTRE DÉVELOPPEMENT URBAIN ET MONTÉE DES EAUX : UNE

ÉQUATION INSTABLE

UNE CROISSANCE URBAINE SOUVENT GUIDÉE PAR L’OPPORTUNITÉ PLUS

QUE PAR LA STRATÉGIE

CONFLITS D’USAGE SUR UN TERRITOIRE FRAGMENTÉ

RISQUES DE SATURATION ET PRESSION SUR LES INFRASTRUCTURES

VERS QUELS MODÈLES URBAINS POST-CROISSANCE ?

RISQUES DE SATURATION ET PRESSION SUR LES INFRASTRUCTURES

VERS QUELS MODÈLES URBAINS POST-CROISSANCE ?

ENJEUX D’ADAPTATION DU CADRE BÂTI À MOYEN ET LONG TERME................p.79

UN BÂTI CONÇU POUR UN CLIMAT PASSÉ

6


QUELS LEVIERS D’ADAPTATION À MOYEN TERME ?

LE LONG TERME : ENTRE RETRAIT, TRANSFORMATION ET INNOVATION

ENTRE FAISABILITÉ ET INERTIE : LES LIMITES ACTUELLES

LIMITES DE LA PRÉVISION : INCERTITUDES, VULNÉRABILITÉS

STRUCTURELLES...........................................................................................................p.84

L’ILLUSION D’UNE CONNAISSANCE TOTALE : LIMITES DES

MODÈLES ET DES SCÉNARIOS

DES TERRITOIRES PLUS COMPLEXES QUE LES MODÈLES

VULNÉRABILITÉS STRUCTURELLES : AU-DELÀ DES ZONES ROUGES

VERS UNE CULTURE DU DOUTE ET DE LA RÉSILIENCE INCRÉMENTALE

RÉSILIENCES TERRITORIALES ET RÉPONSES PROJETÉES

LES ORIENTATIONS PUBLIQUES EN MATIÈRE D’ADAPTATION :

OUTILS RÉGLEMENTAIRES ET PROJETS D’AMÉNAGEMENT................................p.91

UN EMPILEMENT RÉGLEMENTAIRE AUX LOGIQUES DISJOINTES

LES PPRI : DES CADRES RIGIDES AUX EFFETS AMBIVALENTS

LES PLU : ENTRE VOLONTARISME AFFICHÉ ET INERTIE PROGRAMMÉE

LE SCOT : STRATÉGIE SANS PUISSANCE

DES INITIATIVES RÉGIONALES DISPERSÉES

SOLUTIONS DE RÉSILIENCE PROPOSÉES PAR LA RÉGION ET LES

COLLECTIVITÉS.............................................................................................................p.97

RECONVERSION INDUSTRIELLEDE FOS-SUR-MER

SYNERGIE INDUSTRIELLE

DÉCARBONATION

DÉGAZAGE DES CUVES À FIOUL

IRRIGATION GRAVITAIRE

TERRES AGRICOLES EN ZONE SUBMERSIBLE

QUELS HORIZONS POUR LA RÉSILIENCE TERRITORIALE SELON LA

RÉGION ?

PROPOSITIONS ISSUES DU WORKSHOP MÉLIMED : APPROCHES

EXPÉRIMENTALES ET ALTERNATIVES ARCHITECTURALES................................p.114

«ESSO S» PAR PAULINE DELPLACE, MAX ECHAUDEMAISON ET

JULIEN RIALLAND (ULB)

«BERRE L’ÉTANG NORD» PAR YASSIN GANA, SOFIA MOMBELLI,

JACOPO ROSSATO, LETIZIA SCORTEGAGNA, TOMMASO

TODESCHINI, GIORGIO VENTURINI (IUAV)

«VIVRE AVEC L’EAU» PAR HIND BOUTABA (ENA)

«OCCUPER DES CUVES: APPRÉHENDER LA TRANSITION INDUSTRIELLE»

PAR SÉRINE MESLI (ENSA-M)

CONCLUSION.................................................................................................................p.131

SOURCES.........................................................................................................................p.133

7


ABRÉVIATIONS

• INAMA : Institut National d’Architecture Méditerranéenne

et Adaptation

• ENSA : École Nationale Supérieure d’Architecture

• SUDS : Sustainable Urban Drainage Systems

• GIEC : Groupe d’Experts Intergouvernemental

sur l’Évolution du Climat

• BRGM : Bureau de Recherches Géologiques

et Minières

• CEREMA : Centre d’Études et d’Expertise sur

les Risques, l’Environnement, la Mobilité et

l’Aménagement

• ONERC : Observatoire National sur les Effets

du Réchauffement Climatique

• PLU : Plan Local d’Urbanisme

• PPRI : Plan de Prévention du Risque Inondation

• GPMM : Grand Port Maritime de Marseille

• CVRH : Centre de Valorisation des Ressources

Humaines

• SDAGE : Schéma Directeur d’Aménagement

et de Gestion des Eaux

• EPCI : Établissement Public de Coopération

Intercommunale

• AMP : Aix-Marseille-Provence

• ICPE : Installation Classée pour la Protection

de l’Environnement

• SEVESO : Directive européenne encadrant les

sites industriels à risques majeurs

• DCE : Directive Cadre sur l’Eau

• ZEC : Zone Écologiquement Complémentaire

• CNR : Compagnie Nationale du Rhône

• ENS : Espace Naturel Sensible

• RTE : Réseau de Transport d’Électricité

• DREAL : Direction Régionale de l’Environnement,

de l’Aménagement et du Logement

• DDTM : Direction Départementale des Territoires

et de la Mer

• SCOT : Schéma de Cohérence Territoriale

• PIICTO : Plateforme Industrielle et d’Innovation

de Caban-Tonkin

• AOC : Appellation d’Origine Contrôlée

• RE2020 : Réglementation Environnementale

2020

• ZAN : Zéro Artificialisation Nette

8


AVANT-PROPOS

La résilience en architecture ne se limite plus aujourd’hui à une capacité de

résistance ponctuelle ; elle implique d’anticiper, de s’adapter et d’évoluer face

aux transformations environnementales, sociales et territoriales. Dans un

contexte littoral fragilisé par le changement climatique, penser la résilience

devient un impératif fondateur du projet architectural et urbain.

Ce mémoire s’inscrit dans l’étude de la partie méridionale de l’étang de Berre,

un territoire historiquement artificialisé, aujourd’hui confronté à l’élévation

progressive du niveau marin et à l’augmentation des risques climatiques. Cette

situation soulève des enjeux cruciaux en matière d’habitat, d’infrastructures et

de formes urbaines.

Mon intérêt pour ces problématiques s’est construit au fil de mon parcours, en

particulier à la Faculté d’Architecture La Cambre Horta et lors de mon Erasmus

à Montpellier. Ces expériences ont nourri une approche critique du territoire

et m’ont conduit à envisager l’architecture comme un outil d’adaptation face

aux instabilités du milieu.

Ce travail vise ainsi à interroger les limites des dispositifs actuels et à explorer

les pistes de transformation possibles, à la croisée des données scientifiques,

des observations de terrain et des expérimentations pédagogiques telles que

celles menées dans le cadre du workshop Mélimed.

Mots-clefs: Résilience, Inondation, Climat, Territoire, Architecture

9


10


INTRODUCTION

Depuis plusieurs décennies, les effets du changement climatique bouleversent

les équilibres naturels et les dynamiques territoriales. Parmi les phénomènes

les plus préoccupants, l’élévation du niveau de la mer transforme profondément

les littoraux, affectant écosystèmes, infrastructures et modèles d’aménagement

urbain.

En Méditerranée, cette montée des eaux est plus lente qu’ailleurs, mais ses

conséquences sont déjà tangibles : submersion marine, érosion du trait de

côte, saturation des réseaux hydrauliques. La partie méridionale de l’étang

de Berre, dans les Bouches-du-Rhône, concentre ces vulnérabilités. Ce territoire

complexe mêle zones résidentielles, industries lourdes et infrastructures

portuaires, dans un contexte d’urbanisation souvent déconnecté des risques

environnementaux.

1. Workshop MÉLIMED,

Entre Camargue et Étang

de Berre. Enseignement

croisé de terrain., Actes

2022–2023.

Face à cette situation, l’architecture et l’urbanisme sont appelés à repenser

leur rapport au sol, à l’eau et au temps. Il ne s’agit plus seulement de protéger,

mais de composer avec l’incertitude. Anticiper les aléas, intégrer l’eau dans la

conception du projet, imaginer des formes urbaines évolutives : telles sont les

conditions d’une résilience territoriale active.

Ce mémoire propose une lecture critique du territoire de l’étang de Berre à

travers une triple entrée : environnementale, urbaine et architecturale. Il s’appuie

sur des données scientifiques actualisées (GIEC, BRGM, CEREMA), sur des

observations de terrain, ainsi que sur des travaux expérimentaux menés dans

le cadre du workshop Mélimed 1 , en collaboration avec plusieurs écoles d’architecture

du pourtour méditerranéen.

La question de recherche est la suivante : Comment la partie méridionale de

l’étang de Berre fait-elle face à la montée des eaux, entre constats actuels, projections

climatiques et stratégies de résilience architecturale et territoriale ?

L’objectif est double : premièrement, dresser un état des lieux des vulnérabilités

existantes, à travers une analyse géographique, hydrologique et urbanistique

du territoire. Deuxièmement, évaluer les réponses proposées, institutionnelles

comme expérimentales, pour identifier des pistes d’adaptation plus

cohérentes, ancrées et transversales.

La recherche s’organise en trois grandes parties. La première vise à comprendre

la situation actuelle en analysant les facteurs géographiques, hydrologiques

et urbanistiques de la région étudiée. La seconde s’intéresse aux

projections climatiques et aux scénarios futurs en matière de montée des eaux

et de gestion des risques. Enfin, la troisième propose une lecture critique des

réponses apportées, en comparant les stratégies institutionnelles aux projets

imaginés par les étudiants du workshop, afin de faire émerger les tensions, les

convergences ou les limites de ces visions d’avenir.

11


12


MÉTHODOLOGIE

La méthodologie adoptée dans ce mémoire repose sur une approche combinant

analyse documentaire, observations de terrain et études de cas, afin de

proposer une réflexion approfondie sur les enjeux liés à la montée des eaux

dans la partie méridionale de l’étang de Berre et les stratégies de résilience

mises en place.

2. Atelier Klima. (2025,

11 janvier). Atelier Klima.

https://www.klima.ong/

Analyse documentaire : webographie et bibliographie

Une recherche bibliographique et webographique a été menée afin de rassembler

un ensemble de références scientifiques, techniques et réglementaires

pertinentes. Cette analyse repose sur plusieurs types de sources :

• Littérature scientifique et rapports institutionnels : publications académiques

et rapports d’institutions spécialisées comme le GIEC, le BRGM ou

le CEREMA.

• Plans d’urbanisme et documents de gestion des risques : documents d’urbanisme

locaux (PLU, PPRI), stratégies d’adaptation au changement climatique

et politiques publiques mises en œuvre sur le territoire.

• Publications techniques et retours d’expérience : études de cas, projets

d’architecture et d’aménagement développés en réponse aux problématiques

d’inondations.

Des sources alternatives, comme le site Atelier Klima animé par des chercheurs

indépendants, ont également été mobilisées 2 .

Visites sur le terrain

Les observations de terrain permettent de confronter les données théoriques

à la réalité du site étudié. Elles visent à cartographier les zones à risque, analyser

le bâti existant et repérer les initiatives locales d’adaptation.

Les visites sont accompagnées de prises de notes, relevés photographiques

et cartographiques, permettant une analyse plus fine des enjeux spécifiques

à ce territoire. Une première visite sur le terrain a été faite dans le cadre du

workshop Mélimed.

Échantillonnage et sélection des sources d’information

L’étude repose sur une sélection rigoureuse des sources afin d’assurer une

approche méthodologique cohérente et pertinente. L’étang de Berre ou des

contextes similaires en Méditerranée sont mis en avant. Les sources ont été

choisies selon leur rigueur scientifique, leur actualité et leur lien direct avec le

territoire étudié.

13


Analyse des données

L’analyse des données repose sur une approche mixte, combinant analyse qualitative

et analyse quantitative, afin d’interpréter les informations recueillies

de manière rigoureuse et structurée.

L’analyse qualitative permet d’approfondir les dynamiques urbaines, architecturales

et environnementales du site. Elle repose également sur l’étude de

cas concrets à travers l’analyse de projets architecturaux et d’aménagements

résilients en France et à l’international, mettant ainsi en évidence les solutions

développées face aux enjeux climatiques. De plus, elle permet d’identifier les

aspects sociétaux et réglementaires liés à l’adaptation du bâti face aux transformations

environnementales, en intégrant les politiques publiques et les

normes d’urbanisme appliquées aux territoires exposés.

Cette approche vise ainsi à révéler les logiques sous-jacentes des stratégies

d’adaptation et à évaluer leur pertinence dans le cadre spécifique du territoire

étudié, en confrontant les pratiques existantes aux nouvelles exigences imposées

par le changement climatique.

L’analyse quantitative appuie les observations par des données factuelles

(climat, population, vulnérabilités). Elle inclut l’étude des données climatiques

et hydrologiques, en s’appuyant sur des statistiques relatives à l’élévation du

niveau de la mer, des cartographies des zones inondables et des projections

climatiques établies par le GIEC. Elle prend également en compte l’analyse

des données démographiques et urbaines, notamment en évaluant la densité

de population dans les zones à risque, les typologies de logements exposés et

l’impact économique des inondations passées. Par ailleurs, l’évaluation des

impacts des stratégies d’adaptation permet de quantifier les surfaces protégées

par des infrastructures résilientes et d’analyser l’efficacité des dispositifs

de gestion des eaux mis en place.

Les données chiffrées offriront une base solide pour appuyer les conclusions

et orienter la réflexion vers des solutions adaptées

14


15


16


CONSTAT TERRITORIAL

COMPRENDRE LA SITUATION ACTUELLE FACE À LA MON-

TÉE DES EAUX

17


18


CARACTÉRISTIQUES GÉOGRAPHIQUES ET CLIMATIQUES DE LA RÉGION

Un territoire lagunaire en Méditerranée occidentale

Situé au cœur du département des Bouches-du-Rhône, l’étang de Berre est

une vaste lagune saumâtre (la teneur en sel est inférieure à celle de l’eau de

mer) de plus de 155 km², ce qui en fait l’une des plus grandes lagunes d’eau

salée d’Europe 3 . Ce plan d’eau, partiellement fermé, communique avec la mer

Méditerranée via le canal de Caronte, reliant ainsi le bassin à la mer tout en

créant une dynamique hydrologique complexe, influencée par les marées, les

apports fluviaux et les activités anthropiques 4 . Le bassin versant de l’étang de

Berre, d’une superficie de près de 1 700 km², est principalement alimenté par

les rivières de l’Arc, de la Touloubre et de la Cadière. Ce réseau hydrologique,

s’il participe à la régulation des niveaux d’eau, accentue également les risques

d’inondation en cas de fortes précipitations ou de saturation des sols.

Le secteur méridional de l’étang regroupe plusieurs communes, notamment

Martigues, Port-de-Bouc, Fos-sur-Mer, Berre-l’Étang et Saint-Mitre-les-Remparts.

Le territoire présente une forte imbrication d’usages urbains, industriels

et naturels, souvent sources de tensions.

3. BRGM, L’Étang de Berre

: caractérisation hydrogéologique

et enjeux d’aménagement,

Rapport régional,

2021, p. 14..

4. Agence de l’eau Rhône

Méditerranée Corse, Diagnostic

du bassin versant

de l’étang de Berre, 2020,

p. 8.

5. CAUE 13, Les usages

de l’eau sur les territoires

littoraux des Bouches-du-

Rhône, Marseille, 2018, pp.

22–27.

6. DREAL PACA, Cartographie

de l’artificialisation

du littoral de l’étang de

Berre – État des lieux et

trajectoires, 2021, p. 43.

Historiquement, l’étang a toujours entretenu un rapport étroit avec ses habitants.

La pêche artisanale, la conchyliculture (=culture des coquillages), la

chasse au gibier d’eau, mais aussi les usages agricoles liés à l’irrigation ou aux

zones humides formaient un tissu de pratiques ancrées, en interaction directe

avec le rythme du plan d’eau 5 . Ces activités ont structuré non seulement

l’économie locale, mais aussi la morphologie des rives : petits ports, pontons

en bois, cabanons, cales de pêche ou de chasse, réseaux de canaux secondaires,

etc. À Martigues ou Berre-l’Étang, certaines structures en témoignent encore.

Ces constructions traditionnelles intégraient déjà les variations du niveau de

l’eau et l’accessibilité par voie fluviale. Elles exprimaient un mode d’habiter

attentif, adaptatif, en prise avec un environnement mouvant.

Ce rapport propre à l’eau, longtemps fondé sur la coexistence avec les aléas,

tend à disparaître sous l’effet de la pression foncière, de l’urbanisation croissante

et de la logique d’équipement industriel. Depuis les années 1950, le développement

du complexe industrialo-portuaire de Fos, l’extension des zones

logistiques et des raffineries, puis l’urbanisation résidentielle de zones basses

autrefois inconstructibles, ont contribué à modifier en profondeur l’équilibre

hydro-morphologique de l’étang 6 . Ce développement a rompu les continuités

écologiques et accru les risques de ruissellement, de saturation et de submersion

des sols.

Aujourd’hui, le territoire présente une complexité morphologique qui rend

toute intervention architecturale ou urbanistique particulièrement délicate.

La lecture du sol ne peut se limiter à une approche technique ; elle suppose

de prendre en compte la mémoire hydrologique, les pratiques anciennes, les

dynamiques de seuil entre les espaces secs et les zones humides. Dans un

contexte où l’eau revient comme risque (par les crues, les tempêtes, la

19


7. Agence de l’Eau Rhône

Méditerranée Corse, Diagnostic

du bassin versant

de l’étang de Berre, 2020,

pp. 6–10.

8. CEREMA, Études hydrologiques

sur les bassins

versants de l’Arc, de la

Touloubre et de la Cadière,

2019, pp. 18–22.

montée du niveau marin) mais aussi comme ressource ou comme patrimoine,

il devient essentiel de repenser le projet architectural en l’intégrant à ces

conditions fluctuantes. L’enjeu n’est pas uniquement de se protéger de l’eau,

mais de retrouver un mode de composition territoriale qui permette de vivre

avec elle, de composer avec ses temporalités, ses débordements, ses formes

d’imprévisibilité. L’étang de Berre, dans sa dimension lagunaire, est à la fois un

espace de risque, un espace habité et un révélateur des limites d’un urbanisme

qui a trop longtemps cherché à contrôler plutôt qu’à s’adapter.

Une topographie plate et vulnérable

La topographie du littoral méridional de l’étang de Berre est globalement

très plate. De nombreuses zones se trouvent à moins de deux mètres d’altitude,

en particulier autour de Fos-sur-Mer, Port-de-Bouc ou sur les franges de

Berre-l’Étang, ce qui les expose fortement aux risques de submersion marine

et d’inondation par remontée de nappe. Cette topographie renforce la vulnérabilité

du territoire aux variations du niveau marin. Les épisodes de surcote,

amplifiés par les tempêtes méditerranéennes, peuvent ainsi provoquer des

inondations rapides dans des zones qui semblent à première vue éloignées du

rivage.

L’urbanisation massive de ces zones basses, combinée à une forte artificialisation

des sols (zones industrielles, voiries imperméables, zones commerciales),

a réduit de manière critique la capacité d’infiltration des eaux et favorise

le ruissellement en cas de pluies intenses 7 . Ce phénomène est accentué par

l’absence de trames vertes continues, par la fragmentation des sols agricoles,

et par des des réseaux souvent dépassés par l’intensité des précipitations.

Certaines zones, comme les quartiers pavillonnaires de Martigues Sud ou les

extensions récentes de Port-de-Bouc, se développent dans des espaces historiquement

humides ou sur d’anciens exutoires naturels. Ces dynamiques posent

la question de la pérennité de ces choix urbanistiques dans un contexte de

dérèglement climatique 8 .

Les études menées dans le cadre du workshop Mélimed ont permis de repréciser

cette vulnérabilité à travers des relevés de terrain, des observations

cartographiques et des analyses croisées. Il est apparu que plusieurs secteurs

résidentiels, industriels et naturels s’interpénètrent dans des zones à risque,

sans stratégie claire d’aménagement résilient.

Le travail cartographique des étudiants a notamment mis en lumière des

contradictions entre les extensions urbaines post-2000 et les zones identifiées

comme inondables dans les PPRI révisés. Ces conflits spatiaux révèlent un

manque d’anticipation structurelle dans les documents de planification, souvent

plus réactifs que prospectifs.

À la différence des Pays-Bas ou de Venise, l’étang de Berre ne bénéficie ni

d’une ingénierie hydrologique avancée ni d’une stratégie d’adaptation

20


structurée. Aux Pays-Bas, une part importante du territoire se situe sous le

niveau de la mer, mais fait l’objet d’une ingénierie hydrologique proactive, intégrant

des polders, des stations de pompage redondantes, et une culture de la

gestion de l’eau profondément ancrée dans la planification urbaine 9 . À Venise,

les travaux de défense contre la montée des eaux (comme le projet MOSE)

illustrent une stratégie défensive coûteuse et controversée, basée sur la fermeture

temporaire de la lagune, mais qui ne résout pas les vulnérabilités internes

à la ville, notamment liées à la subsidence du sol et à l’artificialisation du tissu

historique 10 .

En comparaison, l’étang de Berre apparaît comme un territoire intermédiaire,

ni totalement protégé par des dispositifs massifs, ni véritablement restructuré

autour d’une logique d’adaptation souple. Le workshop a mis en évidence

la nécessité d’intégrer l’aléa inondation dans les outils de projet urbain et

architectural, en pensant le rapport à l’eau non plus comme une contrainte à

contourner, mais comme un principe structurant de la composition territoriale.

Cela suppose de revaloriser les délaissés humides, de réintroduire des

dispositifs de ralentissement des flux (fossés, noues, bassins, par exemple)

dans la forme urbaine, et de requalifier les zones basses non comme des espaces

“à combler”, mais comme des territoires tampon à fort potentiel paysager

et écologique. L’architecte, dans ce contexte, se retrouve face à la nécessité

d’inventer des formes adaptées aux altimétries fragiles : pilotis, plateformes,

dispositifs évolutifs, seuils actifs. Il ne s’agit plus seulement de prévenir l’eau,

mais de composer avec elle.

9. Rijkswaterstaat, The

Dutch Flood Risk Management

Strategy, Gouvernement

des Pays-Bas, 2021,

consulté le 23/04/2025 via

www.rijkswaterstaat.nl.

10. Consorzio Venezia

Nuova, Progetto MOSE

– Dossier technique sur

la régulation des marées

à Venise, Ministère des

Infrastructures et des

Transports, Italie, 2020.

11. Météo France, Les

épisodes méditerranéens

: caractéristiques et intensification

dans le contexte

du changement climatique,

Bulletin Climatologique

National, 2021.

Dynamiques climatiques et pressions hydrologiques sur le territoire

méditerranéen

Le territoire de l’étang de Berre est soumis à un climat méditerranéen typique,

caractérisé par des étés chauds et secs, et des hivers relativement doux. Toutefois,

ce régime climatique se distingue par la survenue régulière d’épisodes de

précipitations très intenses et localisées, dits « épisodes méditerranéens ». Ces

événements, particulièrement fréquents à l’automne, peuvent générer des cumuls

de pluie atteignant 250 à 300 mm en moins de 48 heures, entraînant des

crues éclair, des ruissellements massifs et des inondations soudaines dans des

secteurs densément urbanisés mais peu drainés¹¹. La nature brutale, imprévisible

et concentrée de ces précipitations met à l’épreuve des infrastructures

urbaines souvent conçues pour des fréquences de pluies désormais dépassées.

Dans ce contexte, la planification urbaine devient particulièrement complexe.

Les réseaux hydrauliques traditionnels (souvent anciens, linéaires et conçus

pour évacuer l’eau rapidement) sont mis en échec par la simultanéité des flux

et l’augmentation de leur intensité. L’imperméabilisation des sols, généralisée

par la croissance urbaine et industrielle, aggrave le phénomène en réduisant

considérablement la capacité d’absorption du territoire. Dans certaines communes

comme Port-de-Bouc, Martigues ou Berre-l’Étang, les quartiers récents

implantés sur des sols déjà saturés se retrouvent régulièrement inondés,

21


12. CEREMA, Gestion des

eaux pluviales en milieu

urbain dans le sud-est de

la France, Paris, 2020, pp.

12–16.

13. Agence de l’Eau Rhône

Méditerranée Corse,

Intégration des solutions

fondées sur la nature dans

les documents de planification

urbaine, Rapport

technique, 2022.

14. GIEC – Groupe d’experts

intergouvernemental

sur l’évolution du climat,

Sixième rapport d’évaluation

– Résumé à l’intention

des décideurs, 2021, pp.

28–31.

révélant l’inadéquation entre les formes bâties et les réalités climatiques locales

12 .

Face à ce constat, l’enjeu ne consiste plus uniquement à renforcer les dispositifs

d’évacuation, mais à imaginer des formes urbaines capables de cohabiter

avec l’eau. Des stratégies d’adaptation innovantes apparaissent : création de

zones tampons végétalisées dans les tissus urbains denses, aménagement de

seuils actifs dans les espaces publics permettant de canaliser ou stocker temporairement

l’eau, ou encore intégration de bassins multifonctionnels pouvant

servir à la fois d’aire de loisirs à sec et de rétention lors des pluies intenses 13 .

Ces dispositifs, loin d’être anecdotiques, traduisent une évolution profonde

de la pensée architecturale et urbanistique dans les territoires soumis à des

régimes hydrologiques extrêmes.

Mais à cette pression climatique ponctuelle s’ajoute une transformation

structurelle, lente et globale : l’élévation progressive du niveau de la mer. Le

sixième rapport du GIEC (2021) prévoit, en fonction des scénarios d’émission,

une montée du niveau marin oscillant entre 30 et 80 cm d’ici 2100, avec des

pics potentiels dépassant le mètre en cas de forte inertie climatique 14 . Cette

évolution n’est plus une hypothèse lointaine, mais une donnée intégrée dans

les outils de planification, notamment dans les zones côtières vulnérables où

l’altitude dépasse rarement les 2 mètres. Dans la région de l’étang de Berre,

cette tendance menace directement les fronts portuaires, les zones d’activité

et les lotissements en frange de lagune.

Les conséquences de cette élévation sont démultipliées lors de phénomènes

combinés : surcotes marines, vents violents, tempêtes d’équinoxe. Ces événements,

de plus en plus fréquents et intenses, rendent obsolètes certains

modèles de développement littoral fondés sur la densification en bord de mer

ou sur la conquête de terres basses. Il devient donc impératif de repenser non

seulement les formes bâties, mais également les logiques d’urbanisation, les

temporalités du projet, et les usages du sol dans une perspective résolument

prospective.

Les approches contemporaines d’adaptation au changement climatique insistent

sur la nécessité de mobiliser des solutions « souples » : formes architecturales

réversibles, infrastructures paysagères évolutives, requalification

d’espaces publics inondables, gestion dynamique des risques selon les saisons.

Ces dispositifs ne se substituent pas aux protections structurelles (digues,

rehaussements), mais les complètent en cultivant une forme d’intelligence

territoriale capable de s’adapter, d’anticiper, voire de transformer le risque en

ressource.

22


La résilience, dans cette perspective, dépasse la simple résistance : elle engage

un apprentissage collectif, une mémoire des inondations, une adaptation

continue des normes et des imaginaires, à mesure que le climat impose ses

nouveaux rythmes.

23


P

Fos-sur-Mer

Port-Saint-Louis-du-Rhône

24


Grans

Miramas

Saint-Chamas

Istres

Rognac

Saint-Mitre-les-Remparts

Berre-l’Etang

Vitrolles

r

Marignanne

Port-de-Bouc

Martigues

Projection du niveau marin d’ici 2100 © GIEC

25


HISTORIQUE DES INONDATIONS ET ÉVOLUTIONS OBSERVÉES

15. Agence de l’Eau Rhône

Méditerranée Corse,

Diagnostic du bassin

versant de l’étang de Berre,

Rapport régional, 2020,

pp. 6–9.

16. Chaline, Nadine, L’aménagement

des rivages de

l’étang de Berre : évolution

historique des occupations

humaines, in Cahiers de

la Méditerranée, n°80,

Université de Toulon, 2010,

pp. 45–58.

17. BRGM, Étude hydrogéologique

du bassin de

la Touloubre et de l’Arc,

Direction régionale PACA,

2019, p. 18.

18. DREAL PACA, Cartographie

historique et

dynamique d’urbanisation

sur les zones humides du

pourtour de l’étang de

Berre, Étude territoriale,

2021, pp. 33–37.

19. Archives départementales

des Bouches-du-Rhône,

Plan d’urbanisme de

Fos-sur-Mer et Port-de-

Bouc, 1925–1975, fonds

AD13, consultés en 2023.

Une construction territoriale marquée par l’eau

Le bassin versant de l’étang de Berre entretient depuis longtemps une relation

ambivalente et structurante avec l’eau 15 . Ce lien dépasse les simples dimensions

physiques : il reflète une histoire sociale, économique et territoriale

profondément enracinée. Depuis l’Antiquité, les rives de l’étang ont vu s’implanter

des établissements humains, en général situés sur des points hauts ou

à proximité de buttes naturelles, afin de se prémunir des crues saisonnières

des rivières affluentes comme l’Arc, la Touloubre ou la Cadière 16 . Ces implantations

traduisent une connaissance vernaculaire du risque, où la topographie,

les vents et les cycles de l’eau dictaient les logiques d’habiter.

Cependant, cette prudence ancienne a été progressivement remplacée, au

fil du XXe siècle, par une logique d’exploitation technicienne du territoire.

L’industrialisation massive engagée à partir des années 1920–1930, puis

accélérée après la Seconde Guerre mondiale, a profondément modifié l’équilibre

entre la ville et l’eau 17 . De vastes surfaces ont été urbanisées sur des

zones basses, parfois marécageuses, rendues constructibles au prix de lourds

remblaiements. À Fos-sur-Mer et Port-de-Bouc notamment, les installations

portuaires, les raffineries, les zones logistiques ou les centrales thermiques

ont été implantées à proximité directe de la mer ou sur d’anciens exutoires fluviaux

18 . Ce positionnement stratégique a souvent sacrifié la résilience hydrologique

au profit d’enjeux logistiques et économiques.

Ainsi, au fil des décennies, le territoire s’est fragilisé face à une variété d’aléas

récurrents : crues rapides des fleuves côtiers, ruissellement urbain massif lors

des épisodes méditerranéens, submersions marines en cas de tempête, remontées

de nappe dans les secteurs en cuvette, ou encore interactions cumulatives

entre ces phénomènes. L’histoire récente montre que ces risques, loin

d’être résiduels ou marginaux, sont devenus récurrents. Pourtant, ils continuent

d’être gérés de manière fragmentée, souvent en réaction, et rarement

intégrés de manière transversale dans les politiques d’aménagement.

On observe un oubli progressif des savoirs liés au risque, remplacés par une

vision opportuniste du sol. De nombreuses urbanisations postérieures aux

années 1960 se sont développées dans des zones historiquement inondables,

souvent connues comme telles dans les récits locaux, mais invisibilisées dans

les documents de planification 19 . Les cartes anciennes, les photographies

aériennes ou les archives communales révèlent pourtant des indices évidents

de vulnérabilité : anciens canaux comblés, haies de drainage disparues, toponymies

évocatrices. Leur non-prise en compte dans les projets contemporains

illustre une forme d’amnésie territoriale, où la valorisation foncière a pris le

pas sur les dynamiques naturelles.

Ce constat invite à un changement de paradigme : habiter le territoire de

l’étang de Berre, aujourd’hui, suppose de renouer avec cette mémoire

hydrologique, d’assumer la présence de l’eau comme une donnée pérenne, et

26


de reconfigurer les formes bâties en conséquence. Cela implique de ne plus

considérer l’eau uniquement comme un aléa à maîtriser, mais comme un

acteur du projet, capable de guider la morphologie urbaine, de structurer les

espaces ouverts, ou de redéfinir les usages dans une perspective d’adaptation

au changement climatique.

Les épisodes historiques majeurs du XXe siècle

L’histoire du territoire de l’étang de Berre est ponctuée par une série d’événements

hydrologiques majeurs qui ont révélé (parfois de façon brutale) les

faiblesses de ce littoral.

• L’inondation de 1935 : crue exceptionnelle et désorganisation territoriale

Dès novembre 1935, une crue exceptionnelle de la rivière Arc, alimentée

par des pluies diluviennes dépassant 150 mm en 24 heures, provoque

d’importants débordements dans les communes de Berre-l’Étang et Châteauneuf-les-Martigues

20 . Les cartes cadastrales d’époque, les récits de sinistrés

et les photographies aériennes consultées aux archives départementales

permettent d’identifier précisément les secteurs les plus touchés : le centre

ancien de Berre, les zones agricoles en fond de vallée, et plusieurs noyaux de

peuplement situés à proximité d’anciens chenaux.

20. Archives départementales

des Bouches-du-

Rhône, Crue de la rivière

Arc – Dossier Berre-l’Étang

– novembre 1935, fonds

AD13/CR/1935B.

21. Chaline, Nadine, L’aménagement

des rivages de

l’étang de Berre : évolution

historique des occupations

humaines, in Cahiers de

la Méditerranée, n°80,

Université de Toulon, 2010,

pp. 45–58.

22. DDTM 13, Évolution du

zonage PPRI autour de Fossur-Mer

et Port-de-Bouc

(1985–2015), Préfecture

des Bouches-du-Rhône,

2020.

L’épisode, bien que traumatisant, n’a pas entraîné de réorientation claire des

politiques d’aménagement. Les années d’après-guerre ont été marquées par

une reconstruction rapide, souvent sur les mêmes zones exposées. La montée

en puissance des fonctions industrielles et portuaires à Fos-sur-Mer et Portde-Bouc

dans les décennies suivantes a renforcé cette logique de colonisation

des bas-fonds au détriment d’une approche sensible au risque hydrologique 21 .

• Les tempêtes de 1982 et 1993 : submersions littorales récurrentes

Les décennies 1980–1990 confirment cette exposition, avec deux tempêtes

littorales majeures en 1982 et 1993. Ces événements se distinguent des crues

fluviales par leur nature marine : vents d’est violents, forte houle, marées

hautes et surcote exceptionnelle provoquent la submersion des quais et des

infrastructures à Fos-sur-Mer, Port-de-Bouc et le Jaï. Dans plusieurs cas, l’eau

pénètre jusqu’au cœur des quartiers résidentiels et commerciaux, inondant les

voiries, les zones d’activité et les équipements publics. Ces submersions ont

affecté des territoires pourtant densément construits, illustrant l’absence de

protection efficace à l’époque, et la fragilité des remparts artificiels tels que les

remblais industriels ou les digues linéaires sommaires 22 .

L’analyse des documents d’urbanisme de ces années montre un retard préoccupant

dans la prise en compte des zones sinistrées : plusieurs secteurs inondés

en 1993 restaient classés comme constructibles dans les PLU jusqu’au milieu

des années 2000. Ce décalage entre l’expérience des aléas et la traduction

27


réglementaire témoigne d’une forme de dissonance entre le vécu territorial

et les dispositifs de gestion. Le risque est alors traité de manière sectorisée,

réactive, et souvent post-événementielle.

Tempête de 1982 © Le Dauphiné

Ce constat invite à une lecture critique des trajectoires d’aménagement. Si les

aléas ont évolué en intensité sous l’effet du changement climatique, la vulnérabilité

du territoire est aussi le fruit de choix politiques, économiques et techniques.

La priorité accordée à la rentabilité foncière, à l’expansion industrielle

et à la croissance urbaine a trop souvent relégué la mémoire du risque au

second plan. De nombreuses urbanisations postérieures aux années 1960 sont

venues occuper des zones historiquement inondables, parfois en contradiction

avec les savoirs locaux ou les indices présents dans le paysage (noms de lieux,

végétation hygrophile, vestiges de canaux).

Plutôt qu’un enchaînement d’accidents isolés, ces événements doivent être

lus comme les symptômes d’une vulnérabilité structurelle, nourrie par une

gouvernance fragmentée et une inertie réglementaire. La mémoire des inondations

(qu’elle soit orale, cartographique ou patrimoniale) constitue un levier

stratégique pour penser la résilience architecturale et territoriale. Encore fautil

qu’elle soit réactivée, partagée, et intégrée comme un outil de projet à part

entière.

28


Intensification des aléas depuis les années 2000

Depuis le début du XXIe siècle, le territoire de l’étang de Berre subit une

montée en fréquence et en intensité des événements climatiques extrêmes, en

particulier les épisodes dits « méditerranéens » (précipitations intenses, de

courte durée, concentrées sur des bassins versants localisés). Cette intensification

est désormais largement documentée par les relevés hydrométéorologiques

régionaux et les rapports des agences environnementales, qui soulignent

une aggravation des dynamiques de ruissellement, notamment dans la

partie ouest du bassin 23 .

23. Météo France / DREAL

PACA, Bilan des événements

hydrométéorologiques

remarquables en

région Provence-Alpes-

Côte d’Azur (2001–2021),

Rapport annuel, 2022.

24. Ville de Berre-l’Étang,

Retour d’expérience –

Inondations de novembre

2019, Direction des Services

Techniques, 2020.

Les épisodes de novembre 2011, décembre 2014 et surtout novembre 2019

ont constitué des signaux d’alerte majeurs. Si leurs impacts sont souvent présentés

comme localisés dans les bilans institutionnels, leur analyse croisée révèle

des dysfonctionnements structurels communs à l’ensemble du territoire

: saturation des réseaux unitaires, imperméabilisation excessive, urbanisation

récente dans des secteurs à faible capacité d’absorption, mauvaise coordination

des services de gestion de crise.

L’événement de novembre 2019 est emblématique à plusieurs titres. En moins

de 24 heures, il est tombé jusqu’à 230 mm/m² de pluie sur le secteur de

Berre-l’Étang, provoquant une crue par ruissellement urbain. Le quartier du

Jaï, dont l’altitude est inférieure à 2 mètres, s’est retrouvé submergé, avec des

hauteurs d’eau dépassant localement 1,5 mètre 24 . Des dizaines d’habitations

ont été envahies, les voiries inondées, les réseaux de collecte débordés. Le retour

d’expérience réalisé par les collectivités a mis en lumière plusieurs failles

majeures : absence de bassins de rétention actifs, dispositifs de stockage temporaire

insuffisants, désengorgement tardif des réseaux, et fragmentation des

compétences entre services municipaux, intercommunaux et préfectoraux.

Ce type de catastrophe ne relève pas uniquement d’une intensité climatique

accrue, mais aussi d’un modèle urbain inadapté. Les zones nouvellement urbanisées

entre 2000 et 2015 (lotissements pavillonnaires, zones commerciales,

équipements publics) se sont souvent développées dans des secteurs historiquement

humides ou marginalement urbanisés, sans intégrer pleinement les

exigences de gestion intégrée des eaux pluviales. À cela s’ajoute une tendance

à la bétonisation et à la standardisation des formes urbaines, qui ne tiennent

pas compte de la topographie locale ni des régimes hydrologiques.

« Les inondations urbaines, en particulier celles causées par le ruissellement,

révèlent une forme d’inefficacité systémique. Cette inefficacité ne réside pas tant dans l’incapacité

à prédire les pluies extrêmes, mais dans l’incapacité des territoires à se préparer

à leurs effets. Le ruissellement est le résultat direct d’une artificialisation progressive,

qui imperméabilise les sols, supprime les continuités paysagères absorbantes, fragmente

les espaces tampons. Or, malgré la connaissance des risques, la majorité des nouveaux

projets urbains ne renversent pas ces logiques mais les reconduisent. Trop souvent, les

aménagements récents aggravent la vulnérabilité, en s’inscrivant dans des périmètres

29


25. CEREMA, Mémoires

du risque : intégration des

savoirs locaux dans les politiques

de prévention des

inondations, Paris, 2021.

26. DREAL PACA, Les outils

de planification territoriale

face aux risques d’inondation

– Retour d’expériences

régionales, Marseille, 2020,

pp. 22–30.

27. Ministère de la Transition

écologique, État

des lieux national de la

mémoire des événements

climatiques dans les

documents d’urbanisme,

Rapport technique, 2020.

déjà saturés, sans dispositifs adaptés à la dynamique de l’eau. L’urgence est de considérer

l’eau non plus comme une nuisance ponctuelle, mais comme une donnée permanente,

structurante, à intégrer dès les premières phases de projet. »

CEREMA, rapport 2019

Cette extrait souligne avec force l’une des clés de lecture essentielles du territoire

de l’étang de Berre : malgré les outils existants, l’eau reste absente des

logiques de projet urbain. Les outils réglementaires (PPRI, PLU) existent, mais

peinent à être articulés avec les projets d’urbanisation. De nombreux lotissements

récents ont été implantés dans des zones reconnues comme inondables,

souvent en jouant sur des dérogations ou en s’appuyant sur des protections

incomplètes. Ce paradoxe (urbaniser tout en sachant que le sol est fragile)

interroge les arbitrages opérés par les collectivités et révèle une fragilité structurelle

du modèle d’aménagement littoral.

Il faut également souligner que ces événements récents mettent à l’épreuve la

capacité institutionnelle de résilience. La complexité des chaînes de décision,

la lenteur des actualisations réglementaires (PPRI, PLU), l’absence d’outils de

simulation dynamique à l’échelle des quartiers, ou encore le manque d’implication

des habitants dans la culture du risque limitent la portée des stratégies

de prévention. Le territoire, bien qu’ayant vécu plusieurs crises en moins de

vingt ans, reste largement structuré autour de schémas techniques hérités du

passé, inadaptés aux nouvelles réalités climatiques.

En ce sens, les aléas récents doivent être interprétés non comme des anomalies

ponctuelles, mais comme des révélateurs d’un système en tension, où la

pression foncière, la faiblesse de l’ingénierie locale, et l’inertie des politiques

d’aménagement contribuent à entretenir une vulnérabilité diffuse, en dépit

des alertes répétées.

Une mémoire territoriale fragmentée

La mémoire territoriale des inondations désigne l’ensemble des connaissances,

traces, récits et représentations associées aux événements passés

qui ont marqué un territoire. Elle inclut aussi bien les données techniques

(archives, relevés, cartographies) que les savoirs d’usage transmis par les

habitants, les récits collectifs, les traces paysagères visibles ou effacées. Cette

mémoire constitue un levier essentiel pour concevoir des stratégies

d’adaptation localisées, fondées sur une compréhension sensible des dynamiques

de l’eau dans le temps long²⁶.

L’un des obstacles majeurs à l’élaboration de véritables stratégies de résilience

réside dans la perte ou la fragmentation de cette mémoire. Sur le pourtour

de l’étang de Berre, les inondations (fluviales, marines ou par ruissellement)

ont laissé des marques tangibles dans les paysages, les usages, les toponymes

et les documents anciens. Pourtant, leur prise en compte dans les politiques

30


d’aménagement reste partielle, désynchronisée, ou absente. Les outils de planification

territoriale (PLU, PPRI, SCOT) intègrent souvent des modélisations

théoriques, mais ignorent ou minimisent les micro-phénomènes réels : ruissellements

localisés, engorgements de réseaux, inondations ponctuelles dans des

quartiers réputés «hors d’eau» 26 .

Par “territoire fragmenté”, on entend à la fois une fragmentation institutionnelle,

où les compétences liées au risque sont dispersées entre communes,

intercommunalités, syndicats et services de l’État, sans coordination fluide ; et

une fragmentation spatiale, où l’urbanisation avance indépendamment des réalités

hydrologiques et sans cohérence à l’échelle des bassins versants. L’éclatement

des compétences freine toute stratégie globale, et favorise une gestion

par secteur, réactive plutôt qu’anticipée.

26. DREAL PACA, Les outils

de planification territoriale

face aux risques d’inondation

– Retour d’expériences

régionales, Marseille, 2020,

pp. 22–30.

27. Ministère de la Transition

écologique, État

des lieux national de la

mémoire des événements

climatiques dans les

documents d’urbanisme,

Rapport technique, 2020.

La conséquence est une mémoire collective affaiblie, souvent réduite à des retours

d’expérience techniques après sinistre, sans inscription dans une culture

partagée du territoire. Peu de communes ont engagé une formalisation de

l’histoire des crues, ni produit d’outils publics pour la diffuser. Le savoir reste

diffus, détenu par des techniciens isolés, des habitants âgés ou des archives

peu accessibles 27 . Cette situation empêche d’intégrer pleinement la connaissance

du risque dans les projets urbains et architecturaux.

Des initiatives émergent néanmoins : la création de cartes mémorielles, de

parcours d’interprétation, d’expositions sur l’histoire de l’eau ou encore

d’atlas interactifs. Ces outils visent à reconnecter les habitants à l’histoire

hydrologique de leur territoire. Mais ces démarches, souvent expérimentales,

manquent encore de cadre institutionnel fort pour être généralisées ou articulées

aux documents réglementaires.

Renouer avec une mémoire territoriale active suppose de considérer que

l’eau a une histoire sur chaque parcelle. Cette histoire, visible ou enfouie, doit

redevenir un matériau de projet, capable d’informer les choix de localisation,

les formes bâties, les continuités paysagères et les usages. Dans un territoire

soumis à des risques croissants, la résilience ne peut faire l’économie de cette

mémoire.

31


CARTOGRAPHIE DES ZONES À RISQUE ET DES ALÉAS LITTORAUX

28. CEREMA, Submersions

marines et aléas littoraux

en Provence-Alpes-Côte

d’Azur, Rapport régional,

2022.

29. DDTM 13, Plans de

Prévention des Risques

Inondation (PPRI) des

communes du pourtour de

l’étang de Berre, Préfecture

des Bouches-du-Rhône,

2021.

Une lecture cartographique du risque : outil d’analyse et de projet

La cartographie constitue aujourd’hui un outil central dans la compréhension

et la gestion des risques d’inondation, notamment dans les territoires à la géographie

complexe comme celui de l’étang de Berre. Plus qu’un simple support

visuel, elle représente une véritable interface entre connaissance scientifique,

planification territoriale et action opérationnelle. Elle permet de spatialiser les

phénomènes hydrologiques (crues fluviales, submersions marines, ruissellements

urbains), d’identifier les zones exposées, mais aussi de croiser ces données

physiques avec les dynamiques foncières, les politiques d’aménagement

et les choix d’urbanisation.

Sur le territoire étudié, plusieurs institutions produisent des documents cartographiques

destinés à encadrer ou anticiper les risques : la Direction Départementale

des Territoires et de la Mer (DDTM) élabore les Plans de Prévention

des Risques d’Inondation (PPRI), avec des zonages réglementaires définissant

les niveaux de dangerosité et les contraintes constructives associées ; le

BRGM (Bureau de Recherches Géologiques et Minières) fournit des modèles

hydrogéologiques, des cartes d’aléas de submersion et de remontée de nappe

; tandis que le CEREMA, acteur national majeur dans l’ingénierie publique,

développe des cartes de submersions marines et de recul du trait de côte à

l’échelle régionale 28 .

Ces documents ont une valeur juridique ou technique différente, mais leur

croisement permet de dresser une lecture multifactorielle du territoire, essentielle

pour guider les politiques d’urbanisme et d’architecture. Toutefois, leur

interprétation reste parfois cloisonnée ou sur-spécialisée, et leur actualisation

n’est pas toujours en phase avec les réalités du terrain. Il existe aussi des

décalages fréquents entre les limites réglementaires du risque (zones rouges,

bleues, blanches) et les secteurs effectivement urbanisés ou urbanisables 29 .

Dans ce contexte, l’analyse cartographique devient un outil de projet à part

entière, notamment lorsqu’elle est mobilisée de manière critique. Le travail

mené dans le cadre du workshop Mélimed a permis d’aller au-delà d’une

simple lecture technique des PPRI, en superposant les couches historiques, les

extensions urbaines récentes, les données socio-économiques et les relevés de

terrain. Cette approche a mis en lumière des conflits d’usage, des zones mal

classées ou ignorées, ainsi que des situations de vulnérabilité non reconnues

par les documents officiels.

Par exemple, plusieurs quartiers pavillonnaires récents dans le sud de Martigues

ou à Berre-l’Étang ont été construits dans des zones qui, selon les

dernières modélisations, seraient aujourd’hui classées en zone rouge. Or, ces

secteurs étaient encore classés comme constructibles dans les PLU des années

2010. Cette discordance temporelle entre urbanisation effective et cartographie

du risque souligne un point crucial : la carte ne peut pas être considérée

comme un document figé, mais comme un outil dynamique, évolutif, à

32


confronter régulièrement à la réalité du terrain 30 .

En ce sens, la cartographie doit quitter son rôle d’instrument d’interdiction

ou de gestion post-catastrophe pour devenir un support de projet résilient.

Elle peut alimenter une réflexion prospective, nourrir des scénarios de transformation

urbaine, et participer à une conception architecturale ancrée dans

la géographie des risques. C’est dans cette optique qu’elle doit être mobilisée

dans les ateliers de projet, comme un outil d’analyse sensible et stratégique.

30. BRGM, Cartes d’aléas

de submersion marine

à l’horizon 2100 – étang

de Berre et littoral ouest

Provence, 2020.

31. DDTM 13, Plans de

Prévention des Risques

Inondation (PPRI) des

communes du pourtour de

l’étang de Berre, Préfecture

des Bouches-du-Rhône,

2021.

Berre-l’Etang

Fos-sur-Mer

Port-de-Bouc

Martigues

Cartes des aléas © Géorisques

Les zones rouges/oranges : entre littoral et zones industrialo-portuaires

Dans le cadre du PPRI, les zones dites « rouges » désignent les secteurs les

plus exposés à des aléas forts, que ce soit par submersion marine, crue fluviale

ou remontée de nappe. Ces zones sont considérées comme non constructibles,

ou extrêmement réglementées, car le risque d’endommagement des biens

et de mise en danger des personnes y est jugé trop élevé. Sur le territoire de

l’étang de Berre, elles correspondent principalement à des terrains bas situés

à moins de 2 mètres, en bordure directe de l’eau : rives de la Touloubre, exutoire

du canal de Caronte, zones humides périphériques, ou encore franges

lagunaires à Berre-l’Étang 31 .

On retrouve aussi ces secteurs rouges au cœur de zones fortement industrialisées,

notamment à Port-de-Bouc et sur les emprises du Grand Port Maritime

de Marseille à Fos-sur-Mer. Cette situation soulève une contradiction

fondamentale entre développement économique et gestion du risque. De nombreux

sites classés Seveso ou à activités pétrochimiques sont situés dans des

zones vulnérables, exposant non seulement des travailleurs, mais aussi l’environnement

et les infrastructures critiques à des aléas climatiques en hausse.

La coexistence de ces fonctions stratégiques avec des contraintes naturelles

non maîtrisées illustre une forme de tension structurelle dans les logiques

d’aménagement.

33


32. BRGM, Cartes d’aléas

de submersion marine à

l’horizon 2100 – Étang

de Berre et littoral ouest

Provence, 2020.

33. DDTM 13, Plans de

Prévention des Risques

Inondation (PPRI) des

communes du pourtour de

l’étang de Berre, Préfecture

des Bouches-du-Rhône,

2021.

À cela s’ajoute un décalage préoccupant entre le zonage réglementaire et la

réalité urbanistique. Une analyse critique croisant les PPRI les plus récents

avec les extensions urbaines réalisées depuis les années 2000 met en évidence

plusieurs conflits de planification. Ce décalage temporel entre la production

des documents d’urbanisme et l’évolution des connaissances sur les aléas

constitue une faille structurelle dans la gestion du risque 32 .

Il révèle aussi les limites de l’approche descendante souvent appliquée aux

politiques de prévention : une carte de risque, même scientifiquement fondée,

ne peut anticiper à elle seule les effets cumulatifs de l’urbanisation, ni intégrer

les logiques sociales, économiques et politiques qui président aux décisions

d’aménagement. Le résultat est un territoire où certaines zones sont simultanément

réglementées, habitées, et exposées, sans réponse claire sur les responsabilités

ni sur les modalités d’adaptation à mettre en œuvre.

Cette situation plaide pour une réactualisation permanente des outils de zonage,

mais aussi pour une lecture critique et pluriscalaire de la cartographie

du risque. La zone rouge ne peut être pensée comme une frontière fixe ou une

interdiction univoque, mais comme un espace de négociation, de vigilance

et de transformation, à articuler avec les politiques foncières, la conception

architecturale et la gestion collective du territoire.

Zones blanches : des territoires en devenir ?

Les zones blanches, telles que définies dans le PPRI, correspondent à des

secteurs soumis à un risque modéré. Contrairement aux zones rouges, l’urbanisation

y est possible sous conditions, mais avec des prescriptions spécifiques

: hauteur minimale des seuils, matériaux résistants à l’eau, interdiction

de certaines extensions. En pratique, ces zones deviennent souvent le terrain

privilégié de l’urbanisation contrôlée, notamment dans les communes soumises

à une forte pression foncière, comme Saint-Mitre-les-Remparts, ou sur

les franges de la plaine de la Crau, où plusieurs lotissements récents ont vu le

jour depuis le début des années 2010 33 .

Cependant, cette urbanisation s’opère dans des conditions hydrologiques

précaires, qui sont parfois sous-estimées. La topographie faiblement inclinée,

les sols imperméables ou déjà saturés, et les infrastructures de gestion des

eaux sous-dimensionnées rendent ces zones sensibles aux effets cumulatifs

du ruissellement. Les relevés de terrain et les analyses hydrauliques réalisés à

l’échelle des quartiers montrent que même de faibles précipitations peuvent

engendrer des débordements localisés, notamment autour des parkings, voiries

ou zones commerciales où la surface minérale domine.

Les zones blanches, censées ne pas être exposées à un risque significatif, sont

souvent perçues comme « sûres » par les habitants, les aménageurs et même

les élus. Pourtant, les événements de ruissellement de 2019 dans les hauteurs

de Martigues, notamment dans le quartier de Croix-Sainte, ont mis en lumière

34


les limites de cette classification réglementaire. Le relief doux, la multiplication

des surfaces imperméables et l’absence de dispositifs de ralentissement

ou d’infiltration des eaux ont provoqué des débordements imprévus, touchant

des habitations situées en dehors des périmètres officiellement identifiés

comme à risque 34 .

34. Ville de Martigues,

Bilan technique des

événements pluvieux de

novembre 2019 – Service

Urbanisme et Risques,

rapport interne, 2020.

Ce type de phénomène révèle un angle mort des outils réglementaires actuels.

En se focalisant essentiellement sur les grandes zones d’aléas modélisées à

l’échelle macroscopique, les PPRI peuvent passer à côté de micro-vulnérabilités

tout à fait réelles à l’échelle du quartier ou de l’îlot. Il devient dès lors impératif

d’intégrer des cartographies fines du ruissellement urbain, qui croisent

le relief, l’occupation du sol, les flux d’eau de surface, et les infrastructures

existantes. Ce type de représentation permettrait d’ajuster les règles d’urbanisme,

non plus seulement à l’échelle de la commune, mais au niveau infra-urbain,

en fonction des dynamiques hydrologiques réelles.

En somme, les zones blanches ne doivent pas être pensées comme des catégories

figées mais comme des espaces dynamiques, en tension entre développement

urbain et vulnérabilité croissante. Leur gestion appelle à un renouvellement

des outils de diagnostic, mais aussi à une refonte des méthodes de

projet architectural et urbain, intégrant pleinement la variabilité des aléas et la

complexité des sols.

Aléas, enjeux et risque littoral

Le risque est défini comme un événement dommageable dont la probabilité

d’occurrence est liée à la combinaison entre un aléa naturel et la vulnérabilité

du milieu concerné. Il résulte ainsi de l’interaction entre un phénomène environnemental

et un enjeu socio-économique ou infrastructurel. En d’autres

termes, un risque ne se matérialise que si un aléa impacte un territoire ou une

population exposée.

Dans ce cadre, un risque majeur se distingue par sa faible fréquence, mais également

par son intensité et les difficultés de la société à surmonter ses conséquences.

Il s’agit d’événements qui dépassent la capacité locale de réponse

et nécessitent des mesures de gestion adaptées aux nouvelles dynamiques

climatiques et territoriales.

Les communes situées en bord de mer sont particulièrement exposées aux

risques littoraux, lesquels incluent plusieurs phénomènes tels que l’érosion

côtière, le recul du trait de côte, la submersion marine et l’avancée dunaire.

Ces processus, souvent interconnectés, modifient profondément les paysages

littoraux et influencent directement les stratégies d’aménagement et de

résilience des territoires côtiers.

La Méditerranée, en raison de ses spécificités géographiques et climatiques,

subit des pressions environnementales importantes qui exacerbent les risques

35


35. CEREMA, Submersions

marines et aléas littoraux

en Provence-Alpes-Côte

d’Azur, Rapport régional,

2022.

36. BRGM, Cartes d’aléas

de submersion marine à

l’horizon 2100 – Étang

de Berre et littoral ouest

Provence, 2020.

liés aux phénomènes littoraux. Parmi ces aléas, l’érosion côtière et le recul

du trait de côte figurent parmi les problématiques majeures, posant des défis

croissants en matière de préservation du littoral et d’aménagement urbain

résilient.

37. ONERC, Le littoral face

au changement climatique :

observation et anticipation

du recul du trait de côte,

Rapport 2021, p. 45.

Définition aléa, risque et enjeu © CEREMA 2019

Submersion marine, érosion côtière et recul du trait de côte

Le territoire de l’étang de Berre, bien que lagunaire, est directement relié

à la mer Méditerranée par le canal de Caronte, un exutoire stratégique qui

connecte le bassin au golfe de Fos. Cette configuration particulière expose

l’ensemble de la rive méridionale à des aléas littoraux caractéristiques des

façades méditerranéennes : submersion marine, recul du trait de côte, érosion

des cordons sableux, mais aussi salinisation des sols et perturbations hydrologiques

liées aux tempêtes 35 .

Les données issues du CEREMA et de la DDTM confirment une exposition

croissante à la submersion marine, notamment lors des tempêtes d’équinoxe

combinées à de fortes marées. Le front portuaire de Port-de-Bouc, les franges

du canal de Caronte et surtout le cordon du Jaï à Berre-l’Étang sont parmi les

zones les plus menacées. Les cartes d’aléas montrent que la submersion pourrait

concerner plusieurs centaines d’hectares lors d’un événement extrême

à horizon 2100 36 . Ces cartes prospectives, élaborées à partir des scénarios

du GIEC, permettent de visualiser les impacts différenciés d’une élévation du

niveau marin 37 .

Mais au-delà des submersions brutales et visibles, un autre phénomène, plus

insidieux mais tout aussi critique, se développe à un rythme constant : l’érosion

côtière. Ce processus désigne la perte progressive de matériaux sédimentaires

(sable, galets, terres meubles) sous l’action conjuguée des vagues, du

36


vent, des courants et des interventions humaines. L’érosion est particulièrement

active dans les zones dépourvues de couverture végétale ou fortement

urbanisées, où les forces naturelles ne sont plus amorties 38 .

Le recul du trait de côte, conséquence directe de cette érosion, se manifeste

par le déplacement vers l’intérieur des terres de la limite entre le domaine marin

et le domaine terrestre. Sur le territoire de l’étang de Berre, ce phénomène

est aujourd’hui documenté dans deux zones critiques : la plage de la Grève à

Fos-sur-Mer, et le cordon littoral du Jaï à Berre-l’Étang. Dans ces deux cas, les

relevés topographiques réalisés depuis les années 2000 montrent une perte

de linéaire côtier allant de 3 à 5 mètres par décennie, avec des effets visibles

sur les infrastructures de bord de mer 39 .

38.BRGM, Érosion littorale

en Méditerranée :

dynamiques et dispositifs

d’observation, Collection

Ressources, 2021.

39. CEREMA, Submersions

marines et aléas littoraux

en Provence-Alpes-Côte

d’Azur, Rapport régional,

2022.

Parmi les causes identifiées, on retrouve :

- la diminution des apports sédimentaires des rivières, due à

l’endiguement, aux extractions de graviers, et aux barrages en amont,

- l’artificialisation massive des berges et des zones de transition entre

terre et mer,

- l’interruption du transit sédimentaire naturel par les ports, jetées et

ouvrages linéaires (notamment à Port-de-Bouc),

- et bien sûr, l’élévation progressive du niveau marin, qui augmente le

temps de résidence des vagues et accentue leur capacité à déplacer les

sédiments 40 .

L’érosion côtière et le recul du trait de côte © EID-Méditerranée

37


40. ONERC, Le littoral face

au changement climatique :

observation et anticipation

du recul du trait de côte,

Rapport 2021, p. 45.

Les cartes étudiées dans le cadre d’analyses spatiales ont aussi révélé un effet

contre-productif des ouvrages de défense rigides (digues longitudinales, murs

anti-submersion), qui protègent certains secteurs tout en aggravant l’érosion

sur les flancs latéraux non renforcés. En effet, les ouvrages produisent un effet

inverse à celui recherché sur le long terme. Ils vont bloquer le mouvement

naturel des sédiments.Ce constat est partagé dans de nombreux sites méditerranéens

et remet en question le recours systématique à des solutions d’ingénierie

lourde, sans accompagnement morpho-sédimentaire.

La cohabitation entre érosion, submersion et urbanisation dans ces zones

littorales pose des dilemmes fondamentaux aux politiques d’aménagement.

Faut-il protéger coûte que coûte, se retirer stratégiquement ou réinventer un

rapport souple au rivage ? Ces questions exigent des réponses pluridisciplinaires,

combinant modélisation, écologie du littoral, et conception urbaine

anticipative.

Pollution diffuse

Si les effets spectaculaires de la montée des eaux (submersions, érosions, recul

du trait de côte) sont aujourd’hui bien documentés, ses impacts environnementaux

indirects demeurent souvent sous-estimés. Parmi eux, la question

de la pollution diffuse mérite une attention particulière, tant ses mécanismes

sont insidieux et ses conséquences durables. L’inondation d’un territoire n’est

jamais un événement neutre : elle agit comme un révélateur des fragilités systémiques

et des pollutions latentes accumulées dans le tissu urbain, industriel

et naturel.

Lors des crues ou des submersions marines, l’eau joue un rôle d’agent de

dispersion : elle lessive les sols, emporte les hydrocarbures déposés sur les

chaussées, déplace les résidus d’engrais et de pesticides stockés en périphérie

agricole. En traversant les zones urbanisées, elle se charge en polluants divers

: plastiques, solvants, métaux lourds, matières en suspension issues de l’activité

industrielle ou des dépôts de déchets. Cette charge polluante est ensuite

redirigée vers les nappes phréatiques, les réseaux d’assainissement ou les

écosystèmes lagunaires, contribuant à une dégradation progressive mais irréversible

de la qualité de l’eau. À Berre-l’Étang, par exemple, plusieurs études

ont montré une augmentation significative des teneurs en nitrates et en microplastiques

dans les eaux de l’étang après des épisodes de fortes pluies.

Mais l’eau n’est pas le seul vecteur de pollution : l’air l’est aussi, notamment

dans les heures et jours qui suivent une inondation. L’humidité stagnante, la

remontée des eaux grises dans les réseaux ou les sous-sols, ou encore la mise

en contact de produits chimiques favorisent la libération de composés volatils

toxiques dans l’atmosphère. Ces émanations (souvent invisibles) peuvent

altérer localement la qualité de l’air, en particulier dans les zones industrielles

et portuaires. Or, une mauvaise qualité de l’air n’est pas sans conséquences :

les particules fines, les composés organiques volatils et les agents pathogènes

38


en suspension sont directement corrélés à une recrudescence de pathologies

respiratoires (asthme, bronchites chroniques), mais aussi à une augmentation

avérée du risque de certains cancers, notamment dans les populations déjà

fragiles ou surexposées. En contexte post-inondation, l’humidité prolongée

dans les logements peut également engendrer des moisissures invisibles à

l’œil nu, dont les spores aggravent les maladies pulmonaires et peuvent déclencher

des troubles allergiques sévères.

Qualité de l’air © AirPACA

Impact sur la santé © Karolina Turzeniecka,

Pauline Charrier, Emilie Morin, Patricia De

Almeida Gomes, Pauline Hallet et Janvier

Ndayisenga (ULB)

Ce constat devient encore plus préoccupant lorsqu’on considère les infrastructures

invisibles du territoire, notamment les pipelines. Le bassin de l’étang de

Berre, fortement industrialisé, est maillé de conduites souterraines transportant

hydrocarbures, gaz ou produits chimiques divers. En cas de montée des

eaux, ces infrastructures deviennent des points de vulnérabilité majeurs. L’infiltration

d’eau peut provoquer un affaissement des sols, une corrosion accélérée

des conduites, voire leur rupture mécanique. Un pipeline fissuré (même

sans rupture complète) peut libérer des polluants directement dans les sols ou

les eaux souterraines. Dans une plaine littorale peu compartimentée, l’eau agit

alors comme un vecteur de contamination extrêmement efficace, transportant

les substances toxiques bien au-delà de leur point d’origine.

À cela s’ajoute la complexité d’accès en période de crise. Lorsqu’un site industriel

ou une station de pompage devient inaccessible à cause de la crue, les

interventions d’urgence sont retardées, augmentant les risques de déversements

non maîtrisés. Plusieurs secteurs autour de Fos-sur-Mer, Port-de-Bouc

ou même Berre-l’Étang cumulent ainsi trois types de vulnérabilité : exposition

aux submersions, concentration d’activités classées à risque, et présence de

réseaux enterrés vieillissants. La combinaison de ces facteurs dessine un territoire

à haut potentiel de contamination en cas d’événement extrême.

39


40


Les rives de l’étang © Matthieu-Duperrex

41


Face à cette triple menace (hydrique, chimique et atmosphérique), les outils

de planification actuels restent largement centrés sur l’occupation du sol

visible. Peu d’entre eux prennent en compte les risques diffus, les pollutions

secondaires ou les effets en cascade sur la santé publique. Il est donc impératif

que les stratégies de résilience territoriale ne se limitent pas à la seule question

de l’eau, mais intègrent de manière transversale les enjeux de qualité de

l’air, de pollution des sols, de santé environnementale, et de sécurisation des

réseaux invisibles.

En somme, la montée des eaux n’est pas qu’un phénomène hydraulique. Elle

est aussi un catalyseur de pollutions, un amplificateur de risques, un révélateur

d’infrastructures vulnérables. Elle affecte la santé humaine de manière

immédiate (blessures, intoxications) mais aussi chronique, en favorisant l’apparition

de pathologies graves liées à l’environnement. L’anticipation de ses

effets passe par une lecture systémique du territoire : un croisement rigoureux

entre cartographies des réseaux, données sanitaires, diagnostics industriels et

suivi environnemental. Car ce qui est invisible en temps sec devient toxique en

temps de crise — et ce sont souvent les plus fragiles qui en paient le prix.

42


FACTEURS DE VULNÉRABILITÉ DU TERRITOIRE : URBANISATION,

INFRASTRUCTURES ET USAGES DU SOL

Une urbanisation littorale historiquement conflictuelle

L’histoire de l’urbanisation dans la région de l’étang de Berre illustre un rapport

conflictuel et déséquilibré entre aménagement du territoire et contraintes

naturelles. Depuis le début du XXe siècle, les décisions d’implantation ont privilégié

les opportunités économiques et logistiques au détriment d’une lecture

géographique et hydrologique fine du site. Dans un contexte d’industrialisation

massive, les premières implantations portuaires et industrielles se sont

faites sur des terrains bassement situés, parfois gagnés sur l’eau ou les zones

humides, comme à Fos-sur-Mer et Port-de-Bouc 41 .

41. BRGM, Dynamiques

d’urbanisation et vulnérabilités

littorales : le cas de

l’étang de Berre, Rapport

d’étude, 2020.

42. IGN, Cartes topographiques

anciennes –

Feuilles Berre-l’Étang, Martigues,

Fos-sur-Mer, Institut

national de l’information

géographique et forestière,

1950–1985.

Ces opérations de remblaiement ont transformé des milieux lagunaires et

des plaines alluviales en plateformes constructibles, effaçant les fonctions de

rétention, d’écoulement ou d’expansion des crues que remplissaient historiquement

ces territoires. L’urbanisme de cette époque n’intégrait pas encore la

notion de risque naturel tel qu’on la connaît aujourd’hui, et la proximité à l’eau

était alors perçue comme un atout logistique et économique, non comme une

vulnérabilité.

À partir des années 1960, sous l’effet des grandes politiques d’aménagement

du territoire (missions Racine, DATAR, etc.), les zones industrielles et les

ensembles de logements sociaux ont été massivement développés dans des

secteurs peu denses, mais hydrauliquement fragiles. À Berre-l’Étang, le quartier

du Jaï, construit en bordure immédiate de la lagune, a été édifié sur des

sols historiquement inondables. À Martigues, l’urbanisation de la Couronne a

rogné sur des terres agricoles humides, sans dispositif tampon suffisant. Les

archives topographiques et les séries historiques de cartes IGN montrent que

de nombreux quartiers densément peuplés aujourd’hui se trouvent à l’emplacement

d’anciens marécages, bassins de rétention ou champs à drainage lent 42 .

Ce type d’urbanisation révèle une logique d’extension urbaine par effacement

du risque, caractéristique de nombreuses opérations littorales de la seconde

moitié du XXe siècle. La vulnérabilité n’était pas ignorée, mais elle était compensée

par une confiance dans la technique (remblais, digues, pompes, enrochements)

et par une vision fonctionnaliste de l’aménagement. Ce paradigme

a aujourd’hui atteint ses limites, à mesure que les aléas se multiplient et que

les infrastructures vieillissent ou deviennent obsolètes.

« L’urbanisme s’est historiquement construit comme une discipline de la mise en

forme et de la mise à distance : mise en forme de la ville, mise à distance des désordres du

monde naturel. Mais cette mise à distance – des eaux, des vents, des pentes – a produit des

formes urbaines vulnérables, qui peinent aujourd’hui à encaisser les chocs écologiques.»

Jean-Marc Offner, urbaniste

43


43. DREAL PACA, Retour

d’expérience sur les

événements pluvieux de

2019 – Bouches-du-Rhône,

Rapport régional, 2020.

44. DDTM 13, Rapport

d’évaluation des capacités

hydrauliques – secteur de

Fos et Saint-Mitre, Préfecture

des Bouches-du-Rhône,

2021.

L’analyse actuelle des plans d’urbanisme et des politiques d’aménagement

montre que cette logique de dissociation entre ville et milieu persiste encore

aujourd’hui dans certaines zones. Des documents comme les PLU et SCOT

évoquent la «gestion des risques», mais la traduction dans les formes bâties

reste souvent minimale, voire absente.

Dans ce contexte, une approche critique est nécessaire pour réinterroger les

fondements de cette urbanisation littorale : comment redonner place aux

dynamiques naturelles dans des territoires densément construits ? Comment

concilier mémoire des sols, gestion des eaux et programmation urbaine ? Ces

questions sont au cœur d’une réflexion renouvelée sur la coexistence entre

ville et lagune, qui dépasse le registre technique pour toucher aux imaginaires,

aux usages et aux stratégies d’implantation.

Des infrastructures souvent incompatibles avec les dynamiques naturelles

L’un des éléments majeurs de la vulnérabilité du territoire autour de l’étang de

Berre réside dans l’inadéquation de ses infrastructures hydrauliques face aux

réalités climatiques actuelles. La majorité des réseaux de collecte, de régulation

et d’évacuation des eaux ont été conçus dans les années 1960–1980, selon

les normes et les données climatiques de l’époque. Ils reflètent une logique

technique fondée sur le contrôle et la canalisation, bien plus que sur l’absorption

ou la cohabitation avec l’eau.

Or, les épisodes récents (caractérisés par une fréquence accrue de pluies

intenses, souvent localisées, et par des phénomènes de saturation rapide des

réseaux) ont mis en évidence les limites de ces infrastructures héritées. Lors

des inondations de novembre 2019, les stations de pompage, les réseaux unitaires

(eaux pluviales et eaux usées mêlées) et les bassins de rétention se sont

révélés sous-dimensionnés à Fos-sur-Mer et Saint-Mitre-les-Remparts, provoquant

des débordements de grande ampleur dans des zones résidentielles 43 .

Plusieurs habitations se sont retrouvées inondées non pas en raison d’un

débordement naturel, mais à cause d’un reflux d’eau dans les réseaux saturés,

révélant une vulnérabilité « par en dessous » que peu de documents réglementaires

prennent en compte.

Les rapports des PPRI et des services départementaux font état d’une dépendance

forte à des dispositifs techniques lourds : digues en terre, stations de

pompage, ouvrages de déviation, barrages secondaires. Pourtant, leur entretien

est irrégulier, leur gouvernance morcelée, et leur capacité souvent atteinte

dès les pluies décennales, alors même que les projections climatiques anticipent

des intensités pluvieuses encore plus marquées 44 .

Sur le terrain, on observe que ces infrastructures techniques sont rarement

accompagnées de solutions fondées sur la nature, pourtant reconnues aujourd’hui

pour leur efficacité, leur résilience et leur potentiel multifonctionnel.

44


Fossés végétalisés, noues d’infiltration, zones d’expansion des crues, corridors

écologiques hydrauliques, autant de dispositifs qui, à l’échelle d’un quartier ou

d’un projet urbain, permettraient de ralentir, filtrer et infiltrer les eaux plutôt

que de chercher à les expulser systématiquement 45 .

À l’inverse, de nombreux projets récents, notamment dans les extensions périphériques,

reproduisent une logique de bétonisation systématique des sols :

cours goudronnées, voiries imperméables, trottoirs continus, clôtures rigides.

Ces aménagements, s’ils répondent à des normes techniques ou sécuritaires,

participent à l’augmentation du ruissellement en surface et à la saturation

rapide des exutoires. En refusant de travailler avec la topographie, avec les

flux naturels, ces formes urbaines renforcent la vulnérabilité structurelle des

quartiers.

45. CEREMA, Solutions

fondées sur la nature pour

la gestion des eaux pluviales,

Collection Pratiques

Territoriales, 2022.

46. DREAL PACA, Occupation

des sols et artificialisation

– Données régionales

2000–2020, Observatoire

régional du foncier, 2022

Cette dépendance exclusive aux infrastructures dures révèle un imaginaire

technique dépassé, dans lequel l’eau est conçue comme un problème à évacuer,

et non comme un élément structurant du projet urbain. À l’heure où les

phénomènes extrêmes se multiplient, il devient urgent de renouveler notre

approche : concevoir des systèmes mixtes, adaptatifs, intégrant à la fois des

technologies modernes et des logiques paysagères anciennes (comme les canaux

ouverts, les zones humides, ou les parcs inondables) en lien étroit avec le

contexte morphologique et climatique local.

Une artificialisation rapides des sols

Parmi les facteurs aggravants les plus significatifs de la vulnérabilité hydrologique

autour de l’étang de Berre, figure la progression continue de l’artificialisation

des sols, c’est-à-dire la transformation de surfaces naturelles ou agricoles

en surfaces imperméabilisées. Selon les données de la DREAL PACA, la

commune de Berre-l’Étang a connu une augmentation de 15 % de ses surfaces

artificialisées entre 2000 et 2020, principalement du fait de l’extension des

zones d’activités économiques, des lotissements pavillonnaires et de la périurbanisation

diffuse en périphérie 46 .

Cette dynamique affecte directement la capacité du territoire à absorber,

infiltrer et réguler les eaux pluviales. Les sols naturels, les prairies humides,

les terres agricoles et les haies bocagères jouaient historiquement un rôle

de tampon face aux fortes pluies et aux débordements de cours d’eau. Leur

disparition progressive entraîne une perte de porosité territoriale, au profit de

surfaces minérales qui accélèrent le ruissellement, réduisent l’infiltration, et

saturent rapidement les réseaux de drainage.

La morphologie des quartiers récents participe à cette imperméabilisation

: cours bétonnées, trottoirs continus, allées carrossables, stationnements

élargis. Même les aménagements paysagers, souvent conçus dans une logique

esthétique ou de confort, ne sont pas pensés pour interagir avec les flux hydriques.

À cela s’ajoute la fragmentation des trames vertes urbaines, qui

45


47. DDTM 13, Plans de

Prévention des Risques

Inondation (PPRI) des

communes du pourtour de

l’étang de Berre, Préfecture

des Bouches-du-Rhône,

2021.

48. INSEE, Répartition des

indicateurs socio-économiques

par IRIS – communes

littorales Bouchesdu-Rhône,

2021.

empêche toute continuité fonctionnelle des écoulements et diminue la capacité

du territoire à évacuer les excès d’eau par des chemins naturels.

« L’urbanisation des zones littorales ne s’est pas faite contre la nature, mais dans

son oubli. En s’imposant à elle sans précaution, l’urbanisme moderne a relégué les sols,

les eaux et les vents au rang de décors, alors qu’ils en étaient les fondements ».

Philippe Madec, architecte et urbaniste

Cette critique vise directement une certaine culture du projet qui privilégie

la maîtrise technique et la planification sectorielle, au détriment d’une approche

écosystémique du territoire. L’urbanisme fondé sur le zonage rigide,

l’optimisation foncière et la performance énergétique ne suffit plus à répondre

aux défis posés par le changement climatique. Il appelle une relecture du rôle

fondamental des sols (comme entités vivantes, régulatrices, et structurantes)

dans la conception urbaine et architecturale.

Face à cette artificialisation accélérée, les stratégies de résilience doivent reposer

sur une désimperméabilisation partielle, la création d’espaces tampons,

la reconquête de friches naturelles, et l’intégration de trames vertes et bleues

fonctionnelles à l’échelle des quartiers. La question du sol ne relève donc pas

seulement de la technique ou de la gestion, mais bien d’un projet culturel et

spatial à redéfinir.

Des usages du sol en contradiction avec la vulnérabilité réelle

Au-delà de la question de l’artificialisation, la structure actuelle des usages du

sol dans la région de l’étang de Berre révèle de profondes contradictions entre

les affectations spatiales, les politiques urbaines et la réalité des risques. De

nombreuses zones à vocation commerciale, résidentielle sociale ou éducative

se retrouvent aujourd’hui implantées dans des secteurs classés en zone rouge

dans les Plans de Prévention des Risques d’Inondation (PPRI), soit des zones

soumises à un risque modéré à fort d’inondation ou de submersion marine 47 .

Ce phénomène met en lumière une faille structurelle dans la planification

urbaine : la disjonction entre la lecture réglementaire des risques et les dynamiques

d’implantation d’équipements collectifs ou de logements. Ainsi, des

établissements recevant du public (ERP) comme des écoles, crèches, gymnases

ou centres de santé sont parfois situés à quelques centaines de mètres

seulement de zones classées à risque fort. Cette situation est particulièrement

problématique dans des communes comme Port-de-Bouc, Berre-l’Étang ou

Fos-sur-Mer, où la recherche de terrains disponibles prime souvent sur les

impératifs de sécurité à long terme 48 .

La superposition de cartographies de vulnérabilité et de données sociales

(revenus, densité, âge de la population) fait également apparaître une inégalité

d’exposition préoccupante : les populations les plus précaires (locataires

46


en logement social, familles mono-parentales, seniors isolés) se retrouvent

fréquemment dans des secteurs où la probabilité d’aléa est plus élevée. Ce

constat rejoint les recherches sur la justice environnementale, qui soulignent

que les risques naturels ne sont jamais neutres spatialement, mais affectent

de manière disproportionnée ceux qui disposent du moins de ressources pour

s’en prémunir ou en sortir 49 .

49. Barbier, Rémi, Environnement

et inégalités

sociales : vers une justice

environnementale, Éditions

La Découverte, 2020.

La crise des inondations de 2019 a mis en lumière ces déséquilibres : plusieurs

écoles ont dû être fermées, et des familles relogées dans l’urgence,

faute de dispositifs de protection prévus en amont. Or, ces configurations

sont connues, prévisibles, et parfois institutionnalisées par des documents de

planification qui autorisent, sous dérogation, des constructions sensibles en

secteur vulnérable. Cette urbanisation non anticipative est le fruit d’un urbanisme

sectorisé, dans lequel les documents de risque, les plans d’occupation

du sol, et les politiques sociales agissent souvent de manière parallèle, sans

articulation concrète.

Comme l’a montré une enquête de terrain croisant observations spatiales,

données cartographiques et inventaire des équipements publics, certains

établissements scolaires sont situés à moins de 200 mètres de zones de submersion

répertoriées dans les scénarios à horizon 2100. Une telle proximité

compromet toute gestion de crise efficace, en cas d’évacuation ou d’alerte

rapide. Elle témoigne d’un manque d’outils intégrateurs et d’un retard dans la

culture de gestion du risque, pourtant essentielle à l’adaptation des territoires

côtiers.

Ainsi, cette contradiction entre affectation des sols et vulnérabilité réelle

appelle une réforme profonde des pratiques de planification, une intégration

plus forte des critères de risque dans les arbitrages fonciers, et une réflexion

sur l’équité spatiale dans la répartition des fonctions urbaines. Il ne s’agit plus

seulement de protéger, mais de reconfigurer le territoire à la lumière de ses

fragilités.

47


ANALYSE DU TERRITOIRE BÂTI ET DE SES LIMITES FACE AUX ALÉAS

50. DREAL PACA, Schéma

régional de gestion des

eaux pluviales – Diagnostic

des infrastructures existantes,

2021.

51.CEREMA, Morphologies

urbaines et gestion

intégrée des eaux pluviales

: guide pour les collectivités,

Collection Expertise

Territoriale, 2022.

Une morphologie urbaine peu adaptée à la gestion des eaux

Le tissu urbain du pourtour de l’étang de Berre révèle une morphologie qui,

loin de contenir les effets des inondations, tend à les amplifier. Dans des communes

comme Berre-l’Étang, Fos-sur-Mer ou Port-de-Bouc, les quartiers résidentiels

se développent majoritairement selon un modèle pavillonnaire étalé,

caractérisé par des parcelles imperméabilisées, des voiries larges, des clôtures

rigides, et une très faible présence de trames vertes fonctionnelles. Ces configurations

bloquent la circulation naturelle des eaux et rendent les espaces urbains

dépendants de réseaux techniques souvent sous-dimensionnés, conçus à

une époque où les épisodes météorologiques extrêmes étaient plus rares 50 .

Dans ces quartiers, les sols sont rarement végétalisés. Les cours, parkings,

trottoirs et accotements sont le plus souvent revêtus d’asphalte ou de béton,

empêchant toute infiltration naturelle. L’eau ne peut ni se disperser ni se

stocker temporairement, ce qui provoque une accélération du ruissellement,

des débordements ponctuels, voire des inondations soudaines lors des pluies

intenses. Le phénomène est aggravé par l’absence de fossés ouverts, de noues

d’absorption, ou de zones basses tampons, éléments pourtant simples à intégrer

dans un projet urbain et largement promus par les dispositifs d’aménagement

résilient 51 .

La forme urbaine en cuvette est particulièrement problématique : dans de

nombreux lotissements récents, les voiries principales sont plus basses que

les bâtiments, entraînant une concentration des flux dans les rues. Lors d’épisodes

pluvieux intenses, les eaux s’y accumulent, mettant en péril non seulement

les infrastructures publiques mais également les rez-de-chaussée d’habitations.

Cette morphologie vulnérable est le fruit d’une logique de division

parcellaire sans lecture topographique fine, et d’une urbanisation conduite de

manière standardisée, avec peu d’ajustements au contexte local.

Le modèle de densification pavillonnaire, très présent depuis les années

2000, aggrave cette situation. Dans le but d’optimiser le foncier, de nombreux

secteurs ont vu leur coefficient d’occupation du sol augmenter, réduisant les

surfaces non bâties, souvent au détriment des jardins, des fossés périphériques

ou des bandes végétalisées. La multiplication des clôtures pleines et des

murets entrave en outre la circulation latérale de l’eau entre parcelles, créant

des micro-bassins fermés où l’eau stagne, voire s’infiltre dans les habitations.

Cette configuration est d’autant plus préoccupante que, dans la majorité des

cas, les PLU n’imposent pas de coefficient de pleine terre minimum ou de

dispositif de gestion alternative des eaux pluviales. En l’absence de régulation

forte, la morphologie urbaine demeure rigide, cloisonnée, et mal adaptée aux

dynamiques hydriques contemporaines. Cette situation témoigne d’un décalage

entre les exigences du climat actuel et les modèles urbains encore en

vigueur.

48


Plutôt que de chercher à tout canaliser par la technique, l’enjeu serait de

concevoir des formes urbaines capables d’intégrer les flux naturels, de les

ralentir, de les valoriser. Cela implique de repenser les gabarits de rue, les

matériaux de sol, l’implantation des bâtiments, et les continuités écologiques à

toutes les échelles du projet. Une morphologie urbaine résiliente est celle qui

accepte de composer avec l’eau, et non de l’exclure systématiquement.

Des typologies bâties vulnérables et peu anticipatrices

Sur le plan architectural, les formes bâties présentes autour de l’étang de

Berre affichent, dans leur majorité, une faible capacité d’adaptation face aux

aléas hydriques. Qu’il s’agisse d’habitats pavillonaires, mitoyens ou collectifs,

on observe un déficit d’intégration des dispositifs passifs de protection dans

la conception. La surélévation des bâtiments, les soubassements renforcés,

l’usage de matériaux résistants à l’eau, ou encore l’intégration de seuils actifs

restent largement absents 52 .

52. CEREMA, Résilience des

bâtiments face aux risques

d’inondation : outils pour

l’architecture et l’urbanisme,

Guide technique,

2021.

53.BRGM, Cartographie des

hauteurs d’eau projetées

dans le bassin de l’étang

de Berre à l’horizon 2100,

Étude régionale, 2020.

Dans des quartiers comme Ferrières à Martigues, ou le secteur du Jaï à Berrel’Étang,

de nombreux logements sociaux construits entre les années 1960

et 1980 se trouvent dans des zones de basse altitude, à moins de 2 mètres

au-dessus du niveau moyen de la mer. Lors d’un épisode de submersion, ces

immeubles (souvent sur dalle béton sans vide sanitaire) pourraient subir des

hauteurs d’eau atteignant 1,5 mètre, comme cela a été modélisé dans plusieurs

scénarios à l’horizon 2100 53 . Ces logements, conçus selon les standards de

l’époque, répondaient à une logique de rapidité et de rationalisation, mais sans

considération pour l’implantation hydrologique du site.

Habitat pavillonaire

© Google Earth

Habitations mitoyennes

© Google Earth

Habitation collective

© Google Earth

Le constat est d’autant plus préoccupant que même certains bâtiments récents

(construits après l’entrée en vigueur des PPRI post-2010) n’intègrent

toujours pas de manière effective les réalités climatiques du territoire. Il n’est

pas rare de trouver des maisons neuves bâties en zone bleue, sans surélévation,

ni seuil de protection. Cette situation révèle une faiblesse de la traduction

réglementaire dans la conception architecturale. Les PLU peuvent contenir des

recommandations, mais rarement des obligations contraignantes. De plus, les

mécanismes de dérogation permettent parfois de construire sans respecter les

49


54. DDTM 13, Analyse

des permis de construire

en zone PPRI – Bilan

2011–2020, Préfecture des

Bouches-du-Rhône, 2021.

55.CAHM (Communauté

d’agglomération du bassin

de Thau), Retours d’expériences

en urbanisme

résilient : Palavas et Frontignan,

Synthèse territoriale,

2020.

56.PPRI, Plans de Prévention

des Risques d’Inondation

– Berre-l’Étang / Fos

/ Port-de-Bouc, Préfecture

des Bouches-du-Rhône,

2021.

prescriptions techniques, pour peu que des mesures compensatoires soient

évoquées 54 .

Par contraste, des projets expérimentaux ont été développés dans d’autres

territoires méditerranéens soumis à des risques similaires. À Frontignan (dans

l’Hérault), le quartier pilote de La Peyrade a intégré dès sa conception une

architecture résiliente face à l’eau, avec des bâtiments sur pilotis, des toitures

végétalisées, et un socle technique en rez-de-chaussée non habité, prévu

pour encaisser les montées temporaires d’eau. De même, à Palavas-les-Flots,

certains lotissements récents ont été obligés de surélever les planchers habitables

à +1,20 m, avec intégration de noues végétalisées en pied de façade

pour temporiser les ruissellements 55 .

Dans la région de l’étang de Berre, quelques projets témoignent timidement

d’un tournant. À Saint-Mitre-les-Remparts, un programme communal de logements

en zone bleue a intégré une structure modulaire démontable en cas

d’alerte, avec un niveau de vie surélevé à l’étage, mais ces démarches restent

isolées et peu reproductibles sans un soutien politique fort et une culture du

risque partagée.

Ce décalage entre réglementation, conception et réalité territoriale pose la

question de la responsabilité des acteurs de la fabrique urbaine. Comment

expliquer qu’en 2024, des bâtiments neufs soient encore pensés hors-sol, au

sens figuré, dans des zones hydrogéologiquement sensibles ? L’architecture,

dans ce contexte, ne peut plus se contenter de normes générales : elle doit

partir du site, du sol, de la pente, du climat, pour intégrer les risques comme

un paramètre de projet, et non comme une contrainte externe.

Des équipements collectifs en situation critique

La vulnérabilité du territoire de l’étang de Berre ne se limite pas aux logements

individuels ou collectifs : elle touche également des équipements publics

essentiels, dont la localisation et la conception apparaissent souvent

incompatibles avec les aléas climatiques contemporains. L’analyse croisée

des cartographies de risques issues des PPRI, des réseaux d’équipements

collectifs et des documents d’urbanisme met en évidence plusieurs cas où des

infrastructures sensibles sont implantées dans des zones à fort risque d’inondation

56 .

On retrouve dans cette situation de nombreux établissements recevant du public,

notamment des écoles primaires, des gymnases, des centres techniques

municipaux ou des centres de soins de proximité. À Fos-sur-Mer, un groupe

scolaire situé en zone bleue foncée du PPRI est particulièrement exposé. Il se

trouve à proximité immédiate d’un ancien lit d’inondation, réactivé lors des

crues de 2014 et 2019. Malgré les alertes répétées, aucun projet de relocalisation

ou d’aménagement préventif n’a été mené à ce jour. De même, un centre

logistique intercommunal, essentiel à la gestion des services techniques, est

50


installé dans une dépression naturelle, à l’interface entre deux bassins versants

57 .

Ces choix, souvent dictés par la disponibilité foncière, révèlent une absence

d’articulation entre la planification fonctionnelle (besoins d’équipements) et

la lecture géographique du risque. Ils posent une double question :

1. celle de la continuité des services publics en période de crise (écoles

fermées, accès bloqués, équipements endommagés),

57. DDTM 13, Cartographie

des équipements publics

exposés aux aléas hydrologiques,

Direction départementale

des territoires,

2022.

58.Umweltbundesamt

(UBA), Public Infrastructure

and Climate Risk

Management: A Strategic

Framework, Berlin, 2019.

2. et celle d’une vision à long terme pour un réseau d’équipements

résilient, moins exposé et mieux interconnecté.

« Le gymnase a été inondé deux fois en quatre ans. C’est une zone basse, on le

sait, mais on l’a construit ici parce que c’était un terrain disponible. Aujourd’hui, on ne

sait même pas si on pourra le rouvrir en cas d’alerte rouge. »

Agent technique communal, Port-de-Bouc

Ce témoignage illustre une logique opportuniste d’aménagement, où l’urgence

à construire prévaut sur l’analyse des vulnérabilités. Il traduit aussi le manque

de coordination entre les services d’urbanisme, les maîtres d’ouvrage publics

et les services de gestion des risques, pourtant censés travailler de concert

dans une approche intégrée.

Dans plusieurs pays européens exposés aux aléas littoraux, comme aux Pays-

Bas ou en Allemagne du Nord, la planification des équipements publics dans

les zones inondables fait l’objet de protocoles stricts, imposant des seuils de

surélévation, des structures démontables ou des localisations alternatives en

zone d’altimétrie sécurisée 58 . Ce type de dispositif pourrait inspirer des démarches

de résilience à l’échelle des communes françaises.

Ainsi, la position géographique et la conception des équipements publics

doivent aujourd’hui faire l’objet d’un réexamen stratégique, tenant compte des

évolutions climatiques projetées à moyen et long terme. Cela implique une

relecture du foncier disponible, mais aussi une transversalité institutionnelle,

seule garante d’une mise en sécurité durable des services à la population.

Une gouvernance urbaine fragmentée et lente

L’un des freins majeurs à la mise en place de véritables stratégies de résilience

face aux risques hydrologiques sur le territoire de l’étang de Berre réside dans

la fragmentation institutionnelle de la gouvernance urbaine. La gestion du

risque y est dispersée entre de multiples échelons territoriaux : communes,

établissements publics de coopération intercommunale, syndicats hydrauliques,

conseils départementaux, agences de l’eau, et services déconcentrés

de l’État (DDTM, DREAL, préfecture). À cette mosaïque d’acteurs s’ajoute

51


59. ONERC, Gouvernance

territoriale et adaptation

au changement climatique

: vers une cohérence des

outils, Rapport annuel,

2021.

60.DDTM 13, Diagnostic de

l’action foncière et réglementaire

dans les zones à

risque, Bouches-du-Rhône,

2020.

61. Institut Paris Région,

La gouvernance territoriale

de l’adaptation climatique :

enjeux, tensions, perspectives,

Rapport d’analyse,

2022.

un cadre réglementaire complexe, souvent difficilement lisible pour les élus

comme pour les concepteurs 59 .

Cette pluralité d’intervenants génère des délais importants dans la mise en

œuvre des projets de protection (digues, bassins de rétention, travaux de

désimperméabilisation), mais surtout une difficulté à articuler les documents

d’urbanisme avec les plans de prévention des risques. Dans certains cas, des

permis de construire sont accordés en zone bleue sur la base de dérogations

locales, malgré les alertes contenues dans les PPRI. Cette situation révèle un

décalage profond entre la gestion du sol à court terme et les impératifs de

résilience à long terme 60 .

L’absence de vision commune entre les services techniques des collectivités et

les services déconcentrés de l’État empêche également l’émergence de stratégies

de transformation à l’échelle intercommunale. Alors que les dynamiques

hydrauliques ignorent les limites administratives, les outils de planification

restent souvent centrés sur l’échelle communale, freinant les projets globaux

à l’échelle du bassin versant. Cela se traduit, par exemple, par des ruptures de

continuité dans les systèmes de gestion des eaux pluviales d’une commune à

l’autre, ou par des différences d’exigence réglementaire entre deux territoires

pourtant exposés aux mêmes aléas.

Un autre symptôme de cette gouvernance fragmentée réside dans le manque

de portage politique sur le long terme. Les dispositifs d’adaptation (qu’ils

soient techniques, réglementaires ou participatifs) nécessitent un engagement

transversal, associant urbanisme, environnement, finances, foncier, et participation

citoyenne. Or, ces passerelles entre services sont rarement activées.

La gestion du risque reste sectorisée, souvent confiée aux services techniques

ou à des bureaux d’études ponctuels, sans articulation avec les visions stratégiques

de territoire.

Plus encore, la temporalité institutionnelle, marquée par les cycles électoraux,

s’accorde mal avec les temporalités longues de l’adaptation climatique. Cette

tension entre urgence d’agir et inertie structurelle constitue un verrou politique

et opérationnel majeur. Comme le souligne le rapport de l’Institut Paris

Région :

« L’adaptation au changement climatique ne souffre pas tant d’un manque d’outils

que d’un déficit de cohérence, de transversalité, et de capacité à penser la complexité dans

le temps long. » 61

Dans le cas de l’étang de Berre, cette gouvernance éclatée est d’autant plus

problématique que les enjeux s’étendent à la fois sur des zones urbaines,

industrielles, naturelles et portuaires, nécessitant des coopérations élargies et

des dispositifs de gouvernance territoriale renouvelés. La mise en place d’un

contrat de résilience intercommunal, à l’image des démarches déjà expérimentées

dans le Var ou l’Hérault, pourrait constituer un levier intéressant pour

52


sortir de cette logique d’isolement décisionnel.

53


SYNTHÈSE : QUELS CONSTATS POUR AUJOURD’HUI ?

L’analyse du territoire méridional de l’étang de Berre permet de dresser un

constat sans équivoque : le territoire présente une vulnérabilité profonde, liée

autant aux risques hydrologiques qu’aux choix d’aménagement passés. Si la

topographie basse, la proximité du littoral et les dynamiques fluviales constituent

un socle de risques objectifs, c’est bien l’articulation entre ces conditions

naturelles et les choix humains qui accentue la fragilité du territoire.

L’étude a mis en évidence une urbanisation historiquement conflictuelle, développée

en dépit des logiques hydrologiques : remblaiement de zones humides,

implantation d’équipements en secteur inondable, expansion pavillonnaire

sur des terrains plats et imperméables. Ce modèle a produit une morphologie

urbaine peu perméable, où les infrastructures, le bâti et les usages de sols

actuels ne tiennent pas compte des mouvements de l’eau.

Parallèlement, les outils réglementaires censés encadrer cette exposition

(PPRI, PLU, SCOT) apparaissent souvent déconnectés des réalités de terrain.

Ils manquent de réactivité, souffrent d’un déficit d’intégration mutuelle et

laissent subsister de nombreuses incohérences : dérogations de permis de

construire en zone bleue, infrastructures essentielles en secteur rouge, absence

d’obligation de désimperméabilisation ou de traitement architectural

des risques.

Enfin, la gouvernance du territoire reste trop cloisonnée, souvent trop lente

pour répondre à l’urgence climatique. Les responsabilités sont éclatées entre

les différents échelons administratifs et les stratégies d’adaptation, quand elles

existent, peinent à dépasser le cadre strictement réglementaire pour s’inscrire

dans une vision d’ensemble territorialisée.

En somme, les constats pour aujourd’hui sont les suivants :

- Le territoire fait face à des risques réels, croissants et bien

documentés,

- Mais l’urbanisme et l’architecture peinent encore à intégrer ces

risques dans les projets et dans la culture de la fabrique urbaine,

- Et la résilience du territoire reste freinée par des logiques

d’aménagement héritées, des inerties institutionnelles et un manque

d’approche transversale.

Ce constat impose de revoir les modes d’action, d’ouvrir à de nouveaux récits

et outils adaptés aux dynamiques de l’eau.

Cette première partie a permis d’éclairer les vulnérabilités spécifiques du

territoire à travers une lecture croisée du sol, du climat et de l’urbanisation.

Il servira de socle pour la suite de l’étude, qui s’attachera à comprendre les

scénarios futurs de transformation climatique (Chapitre 2), avant d’analyser

54


les réponses institutionnelles et expérimentales en matière de résilience (Chapitre

3).

55


56


PROJECTIONS ET SCÉNARIOS FUTURS

ANTICIPER L’ÉVOLUTION DU TERRITOIRE

57


58


DONNÉES ET MODÉLISATIONS CLIMATIQUES À L’ÉCHELLE RÉGIONALE

Le changement climatique comme facteur structurant de projet

Aborder aujourd’hui l’architecture et l’urbanisme en contexte littoral impose

de dépasser la simple prise en compte environnementale pour intégrer pleinement

le changement climatique comme condition structurante du projet. Le

climat ne peut plus être perçu comme un arrière-plan : il influence désormais

les choix d’implantation, de formes et de temporalités.

Dans un espace comme l’étang de Berre, marqué par une forte artificialisation

historique, des pressions foncières constantes et une vulnérabilité hydrologique

accrue, l’évolution climatique vient accentuer les fragilités structurelles.

Les zones basses, industrialo-portuaires et résidentielles, bâties sur des terrains

remblayés ou naturels, sont particulièrement exposées aux phénomènes

de submersion, de ruissellement et d’érosion. Ces transformations obligent les

concepteurs à revoir en profondeur leur manière d’aborder le territoire.

62. GIEC, Sixième Rapport

d’Évaluation – Résumé

pour les décideurs, Groupe

d’experts intergouvernemental

sur l’évolution du

climat, 2021.

63. IPCC, Climate Change

2021: The Physical Science

Basis, Cambridge University

Press, 2021.

64. MedECC, Rapport sur

l’état de l’environnement et

du climat en Méditerranée

(MAR1), Union pour la

Méditerranée, 2020.

À l’échelle globale, les institutions scientifiques internationales ont produit

depuis plusieurs décennies des grilles de lecture climatiques de plus en plus

précises. Le sixième rapport du GIEC (2021) constitue aujourd’hui la référence

la plus complète 62 . Dans les scénarios pessimistes, l’élévation moyenne du

niveau marin pourrait dépasser un mètre d’ici 2100, avec des risques d’accélération

si les rétroactions climatiques amplifient la dynamique 63 .

Particulièrement préoccupant pour les architectes et urbanistes, les bassins

semi-fermés comme la Méditerranée montrent une sensibilité amplifiée au

phénomène. En effet, la mer Méditerranée, en tant que mer intérieure partiellement

confinée, connaît déjà des variations locales du niveau marin plus

marquées que la moyenne océanique, en lien avec la salinité, la température et

les échanges atmosphériques spécifiques 64 .

Pour le concepteur, cependant, la difficulté majeure reste de traduire ces

données globales en réalités opérationnelles. Car la menace n’est pas une abstraction

: elle se matérialise au niveau du sol, de la coupe urbaine, du rez-dechaussée,

du système d’espace public. Elle engage à repenser les altimétries de

référence, à concevoir des strates urbaines capables d’absorber les crues ou de

tolérer des submersions temporaires, et à envisager des bâtiments réversibles

ou adaptables aux futurs niveaux d’eau.

À l’échelle locale de l’étang de Berre, ce travail de transposition devient fondamental.

Il implique :

- d’étudier la cartographie des zones inondables non plus comme un

document contraignant, mais comme un matériau de projet,

- d’intégrer des modèles d’élévation du niveau marin dans la

conception architecturale dès la phase de programmation,

59


65. BRGM, Évaluation de la

submersion potentielle du

littoral PACA dans le cadre

du changement climatique,

Rapport régional, 2020.

66. DREAL PACA, Atlas

régional des aléas climatiques

et hydrologiques

en Provence-Alpes-Côte

d’Azur, 2021.

67. CEREMA, Gestion des

eaux pluviales et adaptation

au changement

climatique – Bassins

versants urbains, Synthèse

technique, 2022.

- et de projeter des formes urbaines souples, capables de s’adapter

aux transformations hydrologiques lentes comme aux événements

extrêmes.

Le changement climatique, ainsi, ne peut plus être pensé comme un paramètre

externe ou une contrainte additionnelle : il constitue le nouveau substrat

même à partir duquel imaginer, construire et habiter le littoral de demain.

Cartographier pour agir : du modèle scientifique à la fabrique du territoire

La cartographie des risques n’est pas seulement un outil de diagnostic : elle

devient un levier fondamental d’action territoriale face au changement climatique.

Dans la région de l’étang de Berre, cette approche a été renforcée par la

mobilisation conjointe du BRGM, de la DREAL PACA et de la DDTM 13, qui ont

produit depuis 2019 un ensemble de cartes d’aléas dynamiques intégrant les

projections climatiques 65 .

Ces documents s’appuient sur un croisement rigoureux de plusieurs couches

d’information : la topographie fine obtenue par Modèle Numérique de Terrain

haute résolution, l’occupation du sol, les réseaux hydrographiques existants

et les données historiques d’événements extrêmes. L’intérêt de cette approche

est de passer d’une cartographie statique du risque (fondée sur des événements

passés) à une cartographie prospective, capable d’anticiper les zones de

vulnérabilité accrue en fonction de différents scénarios climatiques 66 .

En parallèle, le CEREMA complète ces analyses par des modèles de ruissellement

à l’échelle des bassins versants urbains, une dimension souvent

sous-estimée dans la planification classique. Ces modèles révèlent une vulnérabilité

supplémentaire, liée aux phénomènes de ruissellement diffus – particulièrement

dans les lotissements récents, les parkings imperméabilisés et

les franges périurbaines. Ces dynamiques, souvent exclues des périmètres de

PPRI, sont pourtant responsables de dégâts matériels importants, notamment

dans les secteurs nouvellement urbanisés sans stratégie d’absorption des eaux

pluviales 67 .

Par exemple, dans le cas de Port-de-Bouc, les résultats des modélisations

montrent que plusieurs infrastructures stratégiques (zones logistiques,

équipements sportifs, ensembles résidentiels récents – sont situées à une

altitude inférieure à 1,20 m, soit un seuil critique dans les projections BRGM

à l’horizon 2100⁶⁷. Cette altitude correspond au niveau où, selon les scénarios,

les risques de submersion temporaire ou durable deviennent très élevés,

même sans événement extrême exceptionnel.

Ce constat est d’autant plus préoccupant que l’échéance n’est pas lointaine : il

ne s’agit pas d’anticipations à l’horizon 2200, mais bien d’horizons de gestion

pour les 70 prochaines années. Cette temporalité accélérée impose un

60


changement de paradigme : l’adaptation doit s’inscrire dans l’action immédiate,

au cœur même des pratiques de projet.

Pour les architectes, urbanistes et aménageurs, cela implique de s’approprier

les outils cartographiques, non pas comme de simples documents annexes aux

permis de construire, mais comme des matrices de projet. La cartographie des

aléas doit guider :

68. BRGM & DDTM 13,

Étude de la vulnérabilité

de Port-de-Bouc face à

l’élévation du niveau marin

– Scénarios à 2100, 2020.

- le choix des sites à urbaniser ou à renaturer,

- la conception des trames vertes et bleues capables d’absorber les flux

d’eau,

- la définition des altimétries de référence pour les bâtiments et les

infrastructures,

- et l’organisation spatiale des fonctions critiques (écoles, centres de

soins, stations de pompage) en dehors des zones à risque.

Ainsi, lire le territoire à travers ses vulnérabilités permet de construire des

projets plus souples, ancrés et prévoyants. C’est intégrer la connaissance

scientifique dans la grammaire du projet urbain, pour construire non contre le

risque, mais avec lui.

61


1

Berre-l’Etang © Chada Al

Smadi, Penda Atindehou, Erica

Bento Picarra, Leylou Boey,

Soumeya Fahem, Imane Khalifi,

Alexia Lekavski, Shana Liondjo,

Amel Makraoui, Luna Shah Ali

2

Berre-l’Etang © Chada Al

Smadi, Penda Atindehou, Erica

Bento Picarra, Leylou Boey,

Soumeya Fahem, Imane Khalifi,

Alexia Lekavski, Shana Liondjo,

Amel Makraoui, Luna Shah Ali

62 58


1

2

63 59

Montée des eaux © IUAV


69. ONERC, Planifier la ville

dans un contexte d’incertitude

climatique : stratégies

urbaines émergentes, Rapport

2022, pp. 29–34.

70. DDTM 13, Diagnostic

de la mise en compatibilité

des PLU avec les PPRI dans

les Bouches-du-Rhône,

2021.

71. BRGM, Étude de

reconversion des friches

littorales dans un contexte

de montée des eaux, PACA,

2020.

Du scénario au projet : l’enjeu de la lecture prospective

Les projections climatiques et les modélisations des risques hydrologiques

ne livrent pas simplement une alerte scientifique : elles appellent à changer

profondément la manière de concevoir et d’aménager les territoires. Ce que

révèlent ces données, ce n’est pas uniquement l’existence d’un danger latent ;

c’est surtout la nécessité de faire évoluer la grille de lecture urbaine, en passant

d’une approche fondée sur la maîtrise hydraulique vers une fabrique

urbaine intégrant l’aléa comme ressource du projet 69 .

Historiquement, les stratégies d’urbanisation ont été pensées selon un modèle

de contrôle : contrôler les eaux par des digues, endiguer les rivières, évacuer

les surplus hydriques. Mais ce modèle atteint aujourd’hui ses limites. Les projections

du GIEC, du BRGM et du CEREMA montrent que la fréquence et l’intensité

des phénomènes extrêmes rendent la maîtrise totale du risque impossible.

Il devient indispensable d’envisager des territoires d’habiter adaptatifs,

évolutifs, capables de négocier avec l’aléa.

À ce titre, les démarches expérimentales comme celle du workshop Mélimed

montrent l’intérêt d’une lecture cartographique prospective. À travers une

série de superpositions analytiques, les étudiants ont croisé :

- les données climatiques du GIEC (élévation du niveau marin),

- les modélisations BRGM des aléas de submersion,

- les implantations du tissu bâti existant,

- les réseaux de mobilité (routes, voies ferrées, pistes cyclables),

- les densités sociales (INSEE),

- et les emplacements des infrastructures critiques (hôpitaux, stations

de pompage, écoles).

Ce travail a permis de détecter trois types de situations :

1. Des zones où l’aléa est ignoré par les documents d’urbanisme (PLU

non révisés après les PPRI), exposant logements, activités économiques

et équipements publics sans anticipation 70 .

2. Des secteurs où la reconversion ou le recul stratégique devient

envisageable, en laissant l’eau regagner des espaces (friches

industrielles, marges portuaires, terrains publics sous-exploités) 71 .

64


3. Des franges urbaines où des projets architecturaux et paysagers

résilients pourraient être initiés : logements surélevés,

continuités paysagères absorbantes, seuils urbains adaptables aux

variations de niveau d’eau 72 .

72. CEREMA, Solutions

fondées sur la nature pour

l’adaptation des villes

littorales, 2022.

Ces simulations prospectives ne constituent pas des solutions arrêtées, mais

des matrices de transformation. Elles permettent d’identifier des logiques

d’action différenciées, adaptées aux contextes locaux, à la morphologie existante

et aux dynamiques hydrologiques spécifiques.

Pour l’architecte, cette approche implique un changement d’attitude radical

: il ne s’agit plus seulement de protéger contre l’eau, par des infrastructures

défensives coûteuses et rigides, mais d’apprendre à cohabiter avec elle, dans

une posture d’adaptation, de négociation, et de stratégie territoriale évolutive.

Cela rejoint les démarches contemporaines de design résilient, où le projet est

conçu non pas malgré l’aléa, mais à partir de l’aléa.

« La résilience urbaine ne consiste pas à résister indéfiniment aux forces de la

nature, mais à intégrer leur dynamique dans la fabrication de la ville elle-même. »

Timothy Beatley, urbaniste

Penser l’étang de Berre sous ce prisme, c’est accepter de faire évoluer profondément

les logiques d’aménagement traditionnelles, pour ouvrir un nouveau

cycle de territoires amphibies : des territoires qui vivent avec l’eau, dans une

transformation continue.

65


SCÉNARIOS D’ÉLÉVATION DU NIVEAU DE LA MER ET IMPACTS ATTENDUS

SUR L’ÉTANG DE BERRE

73. BRGM, Analyse hydrologique

et scénarios de

submersion de l’étang de

Berre en lien avec le changement

climatique, 2021.

74. CEREMA, Submersion

marine : étude des risques

pour les bassins semi-fermés

de Méditerranée,

2020.

75. DREAL PACA, Atlas

régional des submersions

marines – Étang de Berre,

2021.

76. IGN, Modèle Numérique

de Terrain 1m – Secteur

Bouches-du-Rhône, 2022.

Une lagune semi-fermée ? Un territoire poreux et vulnérable

L’étang de Berre est souvent perçu comme un espace lagunaire protégé, relativement

isolé des dynamiques marines de la Méditerranée en raison de sa

morphologie fermée. Cette perception repose sur une lecture incomplète de sa

réalité hydraulique. En effet, la présence du canal de Caronte, qui relie l’étang

directement à la mer, remet en cause cette idée d’isolement 73 .

Cette connexion, bien que relativement étroite, agit comme un vecteur d’amplification

des dynamiques marines. Lors des tempêtes, des marées de viveeau

ou en cas de surcote liée à des phénomènes météorologiques extrêmes,

l’étang se comporte comme une extension passive de la Méditerranée. L’énergie

des vagues et des vents est transmise, parfois amplifiée, à travers le canal,

sans dispositif naturel majeur d’atténuation 74 .

Dès lors, le mythe d’un étang «protégé» doit être déconstruit : il s’agit en

réalité d’un système ouvert, soumis à des dynamiques océaniques dont l’intensité

et la fréquence sont appelées à croître dans les décennies à venir, sous

l’effet du changement climatique et de l’élévation du niveau de la mer. Cette

lecture est d’autant plus critique que les modélisations du BRGM et du CERE-

MA confirment que les effets de surcote touchent l’étang presque aussi rapidement

que le littoral méditerranéen ouvert 75 .

Cette vulnérabilité intrinsèque est amplifiée par la topographie extrêmement

plate de la rive méridionale de l’étang. Les communes de Port-de-Bouc, Fossur-Mer

et Berre-l’Étang présentent des altitudes généralement inférieures à 2

mètres, voire localement inférieures à 1,5 mètre 76 . Ce seuil critique signifie que

dès les premiers scénarios d’élévation marine envisagés par les trajectoires du

GIEC, de vastes portions de ces territoires deviennent potentiellement submersibles,

même sans événement extrême ponctuel.

La situation est d’autant plus préoccupante que l’urbanisation historique (implantée

dans les secteurs les plus bas pour des raisons de proximité portuaire

et industrielle) expose aujourd’hui des infrastructures vitales, des zones d’habitat

dense et des axes de mobilité stratégiques à des risques de submersion

répétés et prolongés. Ainsi, l’étang de Berre se révèle être un territoire poreux,

vulnérable non seulement dans ses marges littorales, mais dans sa structure

urbaine même.

En conséquence, tout projet architectural ou urbanistique futur doit intégrer

cette réalité : il ne suffit pas de renforcer les protections existantes, il faut

repenser l’ensemble du rapport au sol, à l’eau et aux altimétries dans une

logique d’anticipation.

66


« Une lagune n’est jamais fermée au changement ; c’est un organisme vivant,

constamment remodelé par les forces invisibles de l’eau, du vent et du climat » 77 .

François Lemoine, hydrologue

La résilience de l’étang de Berre passera donc non pas par un isolement illusoire,

mais par une reconnaissance assumée de sa porosité, pour mieux inventer

des manières d’habiter, de circuler et de protéger adaptées à cette vulnérabilité

fondatrice.

Les projections climatiques : données, incertitudes et arbitrages

Les dernières modélisations du GIEC (Sixième Rapport d’Évaluation, 2021)

prévoient, selon les différents scénarios d’émissions de gaz à effet de serre,

une élévation du niveau marin comprise entre 0,60 m et 1,10 m d’ici 2100 78 .

Ces données, largement reprises dans les travaux scientifiques et institutionnels,

s’appuient sur des modèles robustes, mais comportent également des

marges d’incertitude significatives. Ces incertitudes sont principalement liées

à la complexité des rétroactions climatiques, à l’évolution des calottes polaires

(notamment en Antarctique occidental) et aux dynamiques océaniques locales

mal anticipées 79 .

78. GIEC, Climate Change

2021: The Physical Science

Basis – Summary for

Policymakers, Cambridge

University Press, 2021.

79. IPCC, Special Report on

the Ocean and Cryosphere

in a Changing Climate

(SROCC), 2019.

80. BRGM, Étude de la

vulnérabilité du littoral

PACA face aux submersions

marines futures, Rapport

final, 2020.

81. ONERC, Perceptions sociales

du risque climatique

et adaptation territoriale,

Paris, 2022.

À l’échelle de la Méditerranée occidentale, cette élévation théorique est amplifiée

localement par plusieurs facteurs : la variabilité des régimes de vents, la

pression atmosphérique, et surtout la fréquence et l’intensité croissantes des

tempêtes marines. Ces paramètres locaux, combinés à l’élévation moyenne du

niveau de la mer, accentuent la gravité des risques de submersion.

Le BRGM a ainsi modélisé des scénarios combinés pour la région Provence-

Alpes-Côte d’Azur, croisant élévation lente du niveau marin et surcotes brutales

liées à des événements extrêmes (tempêtes centennales) 80 . Dans ces

hypothèses hautes, les projections montrent que le niveau de l’eau pourrait

dépasser 1,5 mètre dans certaines zones basses du pourtour de l’étang de

Berre – notamment à Fos-sur-Mer, Port-de-Bouc et Berre-l’Étang. Cette situation

entraînerait non seulement des submersions temporaires lors des événements

climatiques, mais aussi des modifications permanentes du trait de côte,

de la salinité des sols et du fonctionnement des réseaux urbains.

Pour autant, le problème majeur aujourd’hui n’est pas seulement dans la

connaissance scientifique du phénomène, mais dans la manière dont ces

chiffres sont perçus et traduits dans les pratiques urbaines. En projetant

l’horizon d’impact à l’année 2100, les discours techniques tendent à reléguer

le risque dans un futur abstrait et lointain, créant un décalage cognitif avec

l’urgence réelle 81 .

67


82. MedECC, First Mediterranean

Assessment Report

(MAR1) – Climate and

Environmental Change in

the Mediterranean Basin,

2020.

83. CEREMA, Adaptation

des réseaux d’assainissement

au changement

climatique dans les territoires

littoraux, Rapport

technique, 2021.

84. DREAL PACA, Évaluation

des politiques

d’adaptation aux risques

littoraux dans les Bouchesdu-Rhône,

2022.

Or, des effets concrets sont déjà observables sur le territoire :

- Saturation fréquente des réseaux d’eaux pluviales lors des épisodes

méditerranéens intenses,

- Recul progressif du trait de côte sur les plages du Jaï et de

Fos-sur-Mer,

- Salinisation progressive des nappes phréatiques affectant l’agriculture

et les plantations urbaines,

- Stagnation chronique des eaux dans certains quartiers bas, même

après des pluies ordinaires, aggravant les problèmes sanitaires

et dégradant la qualité de vie.

La montée des eaux ne doit pas être envisagée uniquement comme un événement

de rupture, mais comme un processus lent, insidieux, qui fragilise

progressivement les structures territoriales existantes. Cela invite à changer

d’échelle temporelle dans la réflexion architecturale et urbaine, en agissant

dès aujourd’hui pour anticiper les transformations lentes autant que les crises

brutales.

Des impacts multiples, mais mal anticipés

L’élévation du niveau de la mer n’affecte pas seulement les zones directement

côtières : elle reconfigure l’ensemble du fonctionnement hydrologique et

urbain des territoires littoraux. Contrairement à une vision parfois réductrice

du phénomène, il ne s’agit pas uniquement d’une submersion temporaire des

plages ou des fronts maritimes, mais d’un processus systémique, touchant à la

fois les infrastructures, les milieux naturels et les formes d’habitat 82 .

Dans les zones urbanisées, l’eau pénètre insidieusement par plusieurs voies.

Les réseaux d’assainissement, conçus pour un régime climatique ancien, sont

aujourd’hui dépassés par la montée de la nappe phréatique et par les épisodes

de saturation pluviale. L’eau remonte dans les caves, infiltre les voiries vieillissantes,

provoque des affaissements localisés et compromet la stabilité des

bâtiments, en particulier ceux implantés sur des remblais 83 . Le bâti existant,

pensé pour un climat plus stable, devient ainsi structurellement obsolète, sans

avoir été dimensionné pour ces nouvelles contraintes.

Or, malgré la gravité de ces évolutions, les politiques publiques locales restent

insuffisantes. La majorité des communes concernées par les risques littoraux

dans le pourtour de l’étang de Berre ont adopté des stratégies essentiellement

curatives : renforcement ponctuel des digues, consolidation des réseaux existants,

protection à court terme. Très peu de démarches véritablement proactives

ou transformantes (relocation stratégique, évolution du bâti, adaptation

paysagère) sont aujourd’hui mises en œuvre 84 .

68


Dans les milieux naturels, la situation est tout aussi préoccupante. Les zones

humides périphériques (jadis considérées comme de simples marges) jouent

un rôle crucial d’amortisseur hydraulique et de réservoir de biodiversité.

Aujourd’hui, l’urbanisation bloque leur déplacement naturel vers l’intérieur

des terres. Piégées entre la mer qui monte et les infrastructures humaines, ces

zones s’effacent progressivement. Ce phénomène a été qualifié par l’ONERC de

« piège écologique » : les écosystèmes littoraux ne peuvent plus migrer, ce qui

conduit à leur extinction locale progressive 85 .

Dans les zones industrielles, la montée des eaux soulève des enjeux de sécurité

majeurs. De nombreuses plateformes industrielles sensibles (notamment

sites classés Seveso) sont situées en zone basse, souvent sur des remblais ou

des sols instables 86 . Le scénario d’une inondation accidentelle de ces sites, exposant

des produits chimiques dangereux, n’est plus une hypothèse extrême :

il devient un risque plausible à l’échéance de 20 à 30 ans. Cela nécessite non

seulement des mesures de protection physique, mais aussi une révision fondamentale

des stratégies d’implantation industrielle, questionnant la pertinence

de maintenir de telles activités dans des secteurs aussi vulnérables.

85. ONERC, Changement

climatique et écosystèmes

côtiers – Mécanismes de

piégeage écologique, 2020.

86. INERIS, Vulnérabilité

des installations Seveso

face aux risques de

submersion marine, Étude

nationale, 2021.

87. BRGM, État des lieux

des données d’aléas littoraux

en Provence-Alpes-

Côte d’Azur, 2020.

88. CEREMA, Urbanisation

littorale et changement

climatique : Enjeux et

stratégies d’adaptation,

Rapport national, 2021.

En résumé, l’impact de la montée des eaux ne se résume pas à des images

spectaculaires de submersion : il engage une transformation lente et profonde

du territoire, affectant ses structures invisibles, ses usages du sol, sa biodiversité,

sa sécurité. Face à cela, l’anticipation proactive devient non seulement

souhaitable, mais indispensable pour éviter des situations de crise irréversibles.

Le paradoxe du risque connu mais ignoré

Un des constats les plus frappants ressortant des travaux de terrain et d’analyse

est le décalage criant entre la connaissance du risque et son intégration

effective dans les outils d’aménagement.

Les cartes d’aléas existent, les modélisations climatiques sont publiques, les

études scientifiques sont largement diffusées auprès des collectivités : il ne

s’agit plus aujourd’hui d’une absence d’information⁸⁷. Et pourtant, les formes

urbaines continuent inexorablement de s’étendre dans les secteurs identifiés

comme vulnérables, en particulier autour de l’étang de Berre.

Ce paradoxe révèle une faille structurelle de la gouvernance territoriale

contemporaine. Les logiques économiques (mise en valeur rapide du foncier

disponible, attractivité résidentielle et commerciale immédiate) et les pressions

foncières locales orientent encore massivement les décisions d’aménagement,

au détriment d’une lecture systémique et prospective des vulnérabilités⁸⁸.

69


89. DREAL PACA, Audit

régional sur l’actualisation

des PLU face aux risques

naturels, 2021.

90. Préfecture des

Bouches-du-Rhône, Bilan

départemental des dérogations

PPRI et urbanisation

en zone à risque, 2022.

Ainsi, de nombreuses communes ont vu leur urbanisation récente se développer

dans des zones classées à risque selon les PPRI, souvent à la faveur :

- de dérogations locales accordées pour « sécuriser » un

développement économique ponctuel,

- d’outils réglementaires obsolètes, non mis à jour au regard des

dernières données climatiques⁸⁹,

- ou d’interprétations souples des contraintes imposées par les

documents d’urbanisme⁹⁰.

Ce phénomène révèle que le problème n’est pas technico-scientifique, mais

politico-culturel : le risque est connu, mais délibérément ignoré ou minimisé

dans les choix d’aménagement, au profit d’intérêts immédiats et d’une difficulté

structurelle à penser à long terme.

En définitive, l’enjeu d’aujourd’hui n’est plus d’informer, mais bien de transformer

: transformer les pratiques, transformer les outils, et surtout transformer

le regard politique porté sur l’avenir du territoire.

Lotissements récents et montée des eaux à Berre-l’Etang

© Karolina Turzeniecka, Pauline Charrier, Emilie Morin, Patricia De Almeida Gomes, Pauline

Hallet et Janvier Ndayisenga (ULB)

70


Et pour l’architecture : quel rôle, quelle marge de manœuvre ?

Face aux constats dressés sur la vulnérabilité du territoire et l’intensification

des aléas, l’architecture ne peut plus adopter une posture passive.

Il ne s’agit plus de concevoir « malgré » la montée des eaux, en cherchant à

s’en protéger par des dispositifs défensifs, mais de concevoir « à partir » d’elle,

en intégrant pleinement l’eau comme composante du projet spatial 91 .

Cela impose un véritable renversement culturel dans les pratiques de conception

:

- Penser les seuils non plus comme de simples limites statiques entre

l’eau et la terre, mais comme des espaces tampons dynamiques,

capables d’absorber les variations hydriques, de devenir des lieux

d’interaction et de valorisation du rapport à l’eau 92 .

91. CEREMA, Construire

avec les risques littoraux –

Vers de nouveaux modèles

urbains, Rapport national,

2021.

92. Gédouin, T., Entre terre

et mer : l’architecture du

seuil littoral, ENSA Nantes,

2019.

93. CEREMA, Sols perméables

et résilience urbaine

: stratégies d’adaptation

aux inondations, 2020.

94. Bravard, J.-P., L’eau,

la ville et l’urbanisme

résilient, Presses Universitaires

de Lyon, 2020.

- Concevoir les sols urbains non plus comme des surfaces

imperméables à bétonner, mais comme des substrats actifs, filtrants et

perméables, capables de ralentir, infiltrer, et stocker temporairement

les eaux pluviales 93 .

- Intégrer l’eau non pas comme un fluide gênant à évacuer en urgence,

mais comme une présence fondatrice, à canaliser, à ritualiser dans les

usages urbains : places inondables, bassins de rétention

paysagers, jardins aquatiques, rues drainantes 94 .

Le risque aujourd’hui serait de réduire l’élévation du niveau de la mer à un paramètre

technique supplémentaire à gérer par des normes ou des infrastructures.

Or, il s’agit d’un enjeu bien plus profond : culturel, spatial, et symbolique.

Il nous confronte à une question essentielle :

Comment habiter un territoire mouvant ? Comment construire en acceptant

que la stabilité du sol soit relative, provisoire ?

Ce défi, loin d’être un obstacle, représente une opportunité de renouveler profondément

notre imaginaire architectural et urbain.

Il s’agit d’inventer :

- De nouvelles esthétiques du littoral, moins fondées sur la rigidité, plus

sensibles à la fluidité et à la transformation,

- Des formes d’urbanité souples et évolutives, capables de s’adapter aux

variations hydrologiques au lieu de les combattre,

- Des dispositifs architecturaux temporaires, mobiles, réversibles, en

lien avec les cycles naturels du territoire.

71


72

Ainsi, l’architecture littorale de demain devra non seulement intégrer les réalités

physiques du changement climatique, mais aussi inventer de nouveaux

récits spatiaux, capables de reconnecter les sociétés humaines à la dynamique

essentielle de l’eau.


PROJECTION DES DYNAMIQUES URBAINES : CROISSANCE, RISQUES ET

CONFLITS D’USAGE

Entre développement urbain et montée des eaux : une équation instable

Le territoire du pourtour de l’étang de Berre se situe aujourd’hui à la croisée

de deux dynamiques fondamentalement contradictoires.

D’un côté, une pression foncière, économique et démographique croissante,

qui pousse à l’urbanisation continue 95 ; de l’autre, l’élévation progressive du

niveau marin, combinée à l’intensification des aléas climatiques, qui remet en

cause la viabilité même de nombreux secteurs urbanisables 96 .

Cette tension engendre un véritable paradoxe territorial. Les communes, soumises

à des injonctions parfois contradictoires (attirer de nouveaux habitants,

développer l’économie locale, respecter les objectifs de production de logements),

cherchent à mobiliser tout le foncier disponible.

Or, les terrains accessibles (car encore non bâtis) se trouvent fréquemment

dans des zones vulnérables : franges lagunaires, zones basses en bord d’étang,

anciens marécages, ou terres agricoles historiquement peu valorisées sur le

plan économique 97 .

95. INSEE PACA, Évolution

démographique et

pressions foncières dans

les Bouches-du-Rhône

2000–2020, 2021.

96. GIEC, Sixième rapport

d’évaluation, Groupe de

travail II : impacts, adaptation

et vulnérabilité, 2022.

97. BRGM, Cartographie

des risques de submersion

marine autour de l’étang

de Berre, 2020.

98. CEREMA, Urbanisation

littorale et risques côtiers

: vers une intégration du

risque dans les projets

urbains, 2021.

Le développement urbain se fait ainsi dans l’ombre de l’aléa, souvent en

contradiction avec les diagnostics scientifiques et cartographiques pourtant

accessibles.

Dans plusieurs communes, des lotissements récents sont implantés dans des

secteurs classés en risque modéré voire fort dans les PPRI. Des zones commerciales,

des établissements publics (crèches, écoles) se retrouvent à moins de

200 mètres de zones de submersion identifiées.

Le risque est donc banalisé, intégré au processus d’urbanisation comme une

sorte de variable secondaire, alors même qu’il pourrait devenir structurant à

court terme.

Ce phénomène, loin d’être spécifique à l’étang de Berre, est symptomatique

d’un problème plus large : la dissociation entre planification foncière et lecture

dynamique du territoire 98 .

Dans ce contexte, l’équation entre développement urbain et montée des eaux

devient de plus en plus instable, posant des défis considérables pour la fabrique

du territoire :

- Comment continuer à urbaniser sans aggraver la vulnérabilité

collective ?

- Comment prioriser les localisations, les formes urbaines, les

typologies bâties face au risque ?

- Comment intégrer l’élévation du niveau marin comme un paramètre

fondamental de la planification et non comme une variable

secondaire ?

73


99. BRGM, Cartographie

des risques d’inondation

et de submersion marine

autour de l’étang de Berre,

2020.

100. CEREMA, Urbanisation

littorale et risques

côtiers : diagnostic critique

des politiques d’aménagement,

2022.

101. DREAL PACA, Audit

sur la révision des PLU face

aux nouveaux aléas climatiques

en région Provence-

Alpes-Côte d’Azur, 2021.

Ce sont ces enjeux stratégiques que la suite du mémoire cherchera à explorer,

en croisant diagnostics scientifiques, projets d’aménagement existants, et propositions

expérimentales issues des démarches de résilience territoriale.

Une croissance urbaine souvent guidée par l’opportunité plus que par la

stratégie

Dans la majorité des communes du sud de l’étang de Berre, l’urbanisation

récente ne répond pas à une logique d’anticipation territoriale solide, mais

semble davantage dictée par des opportunités foncières immédiates 99 .

Les extensions pavillonnaires, les zones d’activités commerciales, ou encore

les équipements collectifs récents sont souvent installés sur des terrains historiquement

délaissés (terres agricoles marginales, franges humides, anciens

marécages) qui, bien que financièrement attractifs, sont classés comme secteurs

vulnérables par les données BRGM ou dans les Plans de Prévention du

Risque Inondation.

Ce phénomène est aggravé par un décalage temporel structurel entre :

Les documents de planification urbaine, dont les révisions sont longues, complexes

et parfois inadaptées aux dynamiques climatiques récentes,

Et la dynamique réelle du marché foncier, qui impose des réponses rapides

aux pressions économiques et démographiques 100 .

Concrètement, de nombreux projets sont instruits sur la base de PLU non révisés,

alors même que les diagnostics de risque ont été mis à jour entre-temps,

notamment suite aux réévaluations climatiques postérieures aux rapports du

GIEC.

Cela engendre des situations de confusion réglementaire :

Les mairies se retrouvent parfois coincées entre la nécessité d’appliquer un

principe de précaution et la pression exercée par les promoteurs, armés de

recours juridiques pour imposer l’instruction de leurs projets sur des terrains

pourtant à risque 101 .

Ce contexte crée un cercle vicieux : en l’absence d’une révision rapide des

outils d’aménagement, le foncier vulnérable reste juridiquement constructible,

favorisant la perpétuation d’une urbanisation insoutenable à moyen terme.

Le territoire se fragilise ainsi un peu plus à chaque nouvelle opération immobilière

réalisée sans intégration systématique du risque.

Face à cet enjeu, repenser la gouvernance foncière et territoriale apparaît

indispensable : intégrer le risque comme un critère structurant et non comme

une contrainte périphérique, et développer une capacité de «réponse foncière

adaptative» face aux mutations climatiques à venir.

74


Conflits d’usage sur un territoire fragmenté

Le développement urbain du sud de l’étang de Berre, sous l’effet conjugué de

la pression foncière et des contraintes climatiques, génère aujourd’hui une

série de conflits d’usage croissants¹⁰².

Le foncier, devenu ressource rare, se trouve disputé entre des finalités souvent

contradictoires :

- La conservation des milieux naturels versus la pression à

l’artificialisation, notamment sur les zones humides, les franges

littorales et les espaces agricoles résiduels,

102. CEREMA, Conflits

d’usage en milieu littoral :

diagnostic et enjeux pour

l’aménagement, 2022.

103. BRGM, Cartographie

des aléas de submersion

marine – Étang de Berre et

golfe de Fos, 2021.

104. DREAL PACA, Rapport

sur la vulnérabilité des infrastructures

critiques aux

risques naturels, 2020.

- Les besoins en logement (amplifiés par la croissance démographique

locale) versus la nécessité d’éviter l’urbanisation des secteurs à risque

d’inondation,

- Le maintien et le développement des activités industrielles et

logistiques (zone portuaire de Fos-sur-Mer, installations Seveso à

Port-de-Bouc) versus les impératifs de sécurité environnementale et

d’adaptation climatique.

Certaines zones cumulent plusieurs formes d’incompatibilités : à Port-de-

Bouc, des lotissements récents jouxtent des installations classées Seveso,

implantées historiquement dans des zones désormais reconnues comme vulnérables

à la submersion marine selon les dernières projections du BRGM 103 . À

Fos-sur-Mer, les enjeux stratégiques liés à la production énergétique (centrale

thermique, terminaux pétroliers) entrent directement en tension avec les exigences

écologiques, la protection du littoral et les risques accrus d’inondations

et de submersion 104 .

Le territoire devient ainsi une mosaïque instable, où chaque secteur agrège

des attentes contradictoires :

- Produire mais se protéger,

- Accueillir mais se préserver,

- Densifier sans aggraver les vulnérabilités.

Cette superposition des logiques rend extrêmement difficile l’émergence de

projets cohérents à l’échelle du bassin lagunaire.

Les dynamiques locales fragmentées, souvent concurrentes, alimentent une

forme d’urbanisme réactif, fait de compromis immédiats plutôt que d’anticipation

structurelle.

75


105. DREAL PACA, Audit

sur la capacité des infrastructures

hydrauliques

face au changement climatique

dans les Bouches-du-

Rhône, 2021.

106. CEREMA, Assainissement

pluvial : vers des

solutions résilientes aux

épisodes extrêmes, 2020.

107. BRGM, Impact de

l’urbanisation sur les zones

naturelles de rétention

autour de l’étang de Berre,

2020.

Dans un tel contexte, la montée des eaux agit comme un révélateur : elle expose

la fragilité d’une fabrique territoriale éclatée, incapable de se projeter à

l’échelle des enjeux climatiques.

Réconcilier ces conflits autour d’une vision commune devient une nécessité

pour envisager une stratégie de résilience globale à moyen et long terme.

Risques de saturation et pression sur les infrastructures

La croissance urbaine, même modérée, génère une pression croissante sur des

infrastructures historiques déjà sous-dimensionnées 105 .

Les réseaux d’assainissement, la voirie, les dispositifs de gestion des eaux

pluviales ou encore les stations de pompage de l’étang de Berre ont été dimensionnés

pour des densités de population et des volumes hydriques largement

inférieurs à ceux observés aujourd’hui 106 .

Or, l’intensification des épisodes climatiques extrêmes, notamment les épisodes

méditerranéens caractérisés par des pluies violentes et concentrées,

met régulièrement ces équipements en situation de saturation ponctuelle,

voire de dysfonctionnement systémique.

Cette situation accentue un double sentiment d’impréparation :

- Côté institutions publiques, contraintes de réagir en urgence face à

des infrastructures vieillissantes et insuffisantes pour absorber

les nouvelles pressions environnementales,

- Côté habitants, confrontés à des inondations récurrentes, à la

dégradation des réseaux, et à une faible visibilité sur les stratégies

d’adaptation engagées.

Face à ces défis, les communes se retrouvent devant un dilemme fondamental :

- Faut-il continuer à densifier les secteurs déjà urbanisés, au risque de

surcharger encore davantage des réseaux saturés,

- Ou étaler l’urbanisation vers des secteurs moins densément peuplés,

souvent situés en frange naturelle, au risque d’artificialiser des espaces

écologiquement sensibles 107 ?

Aucune de ces options n’est neutre. La densification expose davantage de populations

aux risques hydrologiques si les infrastructures ne sont pas profondément

rénovées ; l’étalement, quant à lui, fragilise les derniers espaces naturels

jouant un rôle crucial dans la résilience écologique du bassin lagunaire

(zones d’expansion de crue, réservoirs de biodiversité, terrains tampons).

Dans le cas de l’étang de Berre, ce choix stratégique devra être posé explicitement

: Opter pour une densification régénérative, intégrant la rénovation des

réseaux, la désimperméabilisation, l’augmentation des capacités de stockage

76


des eaux, ou envisager un recul planifié et la reconversion de certaines franges

urbaines pour restaurer des fonctions écologiques essentielles.

Le modèle d’urbanisation actuel apparaît à bout de souffle. Sa refonte ne

peut plus être différée sous peine d’aggraver l’exposition des populations aux

risques hydrologiques et climatiques.

Vers quels modèles urbains post-croissance ?

Face à la tension persistante entre pression au développement et nécessité

d’adaptation climatique, certains territoires littoraux, confrontés à des dynamiques

similaires à celles de l’étang de Berre, commencent à explorer des

alternatives à la logique de croissance urbaine classique 108 .

108. CEREMA, Aménager

les territoires littoraux à

l’ère du changement climatique

: vers de nouveaux

modèles urbains, 2023.

109. S. Fregonese, Villes

flottantes : architecture et

mobilité face à la montée

des eaux, Éditions Alternatives,

2020.

110. ONERC, Mobilité urbaine

et adaptation climatique

: pistes prospectives

pour les littoraux français,

2022.

Plusieurs pistes émergent :

- Modèles d’intensification raisonnée, où la densité urbaine est

recherchée sans compromettre la capacité d’infiltration des sols ni la

qualité des espaces publics,

- Densification surélevée et réversible, consistant à concevoir des

habitats modulables, adaptables aux niveaux d’eau fluctuants 109 ,

- Mobilité des fonctions urbaines selon les saisons ou les aléas, avec des

équipements ou des activités capables de se replier ou de se redéployer

hors des zones vulnérables 110 ,

- Stratégies foncières de mise en réserve ou de requalification par la

nature, visant à restaurer des espaces tampons naturels dans les zones

exposées, plutôt que de chercher systématiquement à les urbaniser.

Ces hypothèses restent encore marginales dans les pratiques courantes.

Elles nécessitent un changement radical de paradigme dans la manière même

de penser la ville littorale : la ville n’est plus conçue comme un artefact stable,

extensible à l’infini, mais comme un système vivant, réactif, vulnérable, dont la

composition doit évoluer au rythme des dynamiques environnementales.

Cela implique de remettre en question des oppositions traditionnelles sur

lesquelles repose l’urbanisme moderne :

- Centre/périphérie : l’étang de Berre montre que les périphéries ne

sont pas des marges neutres, mais des fronts mouvants soumis

aux aléas,

- Densité/étalement : l’urgence n’est pas de densifier sans

distinction, mais de choisir où et comment densifier de manière

résiliente,

77


- Minéral/végétal : dans un contexte d’élévation du niveau marin, le

végétal redevient un acteur central, non plus décoratif, mais structurel,

pour la régulation hydrique et la résilience du sol.

À l’échelle de l’étang de Berre, intégrer ces pistes dès aujourd’hui permettrait

non seulement de répondre aux défis climatiques, mais aussi de réinventer des

formes d’habitat littoral adaptées, souples, et écologiquement soutenables.

78


ENJEUX D’ADAPTATION DU CADRE BÂTI À MOYEN ET LONG TERME

Un bâti conçu pour un climat passé

Le cadre bâti actuel sur le pourtour de l’étang de Berre (qu’il s’agisse des

logements individuels, des équipements publics ou des zones d’activités économiques)

a été pensé et édifié selon un modèle climatique désormais obsolète

111 .

Les normes techniques qui ont guidé son développement (dimensionnement

hydraulique, élévation minimale des seuils, perméabilité supposée des sols,

capacité d’absorption des réseaux) reposaient sur des hypothèses hydrologiques

du XXᵉ siècle, où les pluies extrêmes étaient considérées comme des

événements décennaux exceptionnels 112 .

Aujourd’hui, ces hypothèses sont invalidées par la multiplication des épisodes

méditerranéens extrêmes.

Le décalage se creuse :

111. CEREMA, Évaluation

de la vulnérabilité du bâti

face aux évolutions climatiques

dans les territoires

littoraux, 2021.

112. ONERC, Changement

climatique et infrastructures

urbaines : les défis de

l’adaptation, 2022.

113. DREAL PACA, Suivi

des désordres hydrauliques

en zones urbaines

autour de l’étang de Berre,

2020.

114. Kalaora, B., Habiter

le littoral : instabilités et

résilience des territoires

côtiers, Éditions Champ

Vallon, 2018.

- D’un côté, une ville bâtie difficile à reconfigurer, figée par son inertie

foncière et ses infrastructures existantes,

- De l’autre, des conditions hydrologiques devenues structurellement

instables : montée progressive des nappes, ruissellements urbains

intenses, saturation rapide des réseaux pluviaux.

Cet effet de ciseaux est particulièrement visible dans plusieurs quartiers récents

: À Berre-l’Étang (secteurs du Jaï et de la Poudrerie), à Martigues (côté

Jonquières) et à Fos-sur-Mer (proximité de la Grève), des signes d’adaptation

insuffisante émergent :

- Infiltrations récurrentes dans les rez-de-chaussée,

- Stagnations d’eau prolongées après les épisodes pluvieux,

- Dégradations prématurées des façades basses,

- Réseaux d’assainissement saturés et débordants 113 .

« L’architecture d’hier, même récente, est souvent inadaptée aux pressions climatiques

d’aujourd’hui. Là où la stabilité du sol était présumée acquise, c’est désormais

la variabilité qui gouverne. Et la fabrique urbaine doit apprendre à dialoguer avec cette

incertitude. » 114 .

Bernard Kalaora, anthropologue

Dans ce contexte, l’étang de Berre illustre avec acuité l’impératif d’une relecture

critique du patrimoine bâti : Non seulement pour envisager des stratégies

de réhabilitation adaptées aux risques émergents (réhaussement,

désimperméabilisation, dispositifs de protection passive), mais aussi pour

79


115. CEREMA, Réinventer

l’habitat en territoire

littoral face à la montée

des eaux : pistes pour une

adaptation progressive,

2022.

116. ONERC, Adapter le

bâti existant aux nouveaux

risques climatiques : état

des lieux et recommandations,

2021.

117. Ministère de la Transition

Écologique, Guide

technique des aménagements

végétalisés en milieu

urbain, 2022.

118. DREAL PACA, Gestion

intégrée des eaux pluviales

en territoire méditerranéen,

2020.

reconsidérer profondément la manière d’imaginer les projets futurs, en intégrant

l’eau non plus comme une menace à évacuer, mais comme un acteur

structurant de l’architecture et de l’urbanisme.

Quels leviers d’adaptation à moyen terme ?

Face à l’intensification des aléas climatiques et à l’obsolescence du bâti existant,

l’adaptation du parc immobilier actuel ne passe pas nécessairement par

une reconstruction systématique, mais par des interventions ciblées, distribuées

dans l’espace urbain 115 .

Ces adaptations visent à réduire la vulnérabilité hydrique des constructions

existantes tout en améliorant leur capacité d’absorption et de résilience.

Parmi les leviers opérationnels identifiés :

- La surélévation ponctuelle des seuils d’entrée (marches

additionnelles, plateformes surélevées, petites structures légères sur

pilotis), afin d’empêcher l’intrusion directe des eaux de

ruissellement 116 ,

- L’ajout de soubassements résistants à l’eau (enduits hydrofuges, murs

techniques renforcés) ou de bardages adaptés aux submersions

ponctuelles, permettant une meilleure résilience physique des

structures en zone inondable,

- La création de zones tampons végétalisées autour des bâtiments

(noues paysagères, jardins creux, plantations différenciées), capables

de ralentir les flux d’eau et de favoriser leur infiltration locale 117 ,

- La requalification des voiries pour restaurer des écoulements de

surface plus fluides, par des techniques de type «fossés végétalisés»,

pavés drainants, chaussées perméables¹¹⁸.

Ces interventions, bien que modestes individuellement, peuvent constituer, à

l’échelle du tissu urbain, un véritable réseau de micro-adaptations, capable de

ralentir la propagation des eaux et de limiter les dommages matériels.

Néanmoins, leur généralisation reste conditionnée à plusieurs facteurs majeurs

:

- L’implication active des habitants, qui doivent être sensibilisés aux

enjeux et encouragés à transformer leur cadre de vie,

- La mobilisation des copropriétés, souvent freinée par des logiques

économiques ou par le manque d’expertise technique,

80


- Le soutien financier et technique des collectivités locales, qui peuvent

proposer des aides ou incitations ciblées,

- Et surtout, l’existence d’un cadre réglementaire incitatif, qui

reconnaisse explicitement la nécessité de ces transformations dans les

documents d’urbanisme (PLU, règlements de lotissement, cahiers de

recommandations).

119. CEREMA, Urbanisme

et adaptation littorale :

vers des stratégies de résilience

structurelle, 2023.

120. DREAL PACA, Scénarios

de retrait stratégique

dans les zones côtières

vulnérables de Provence-

Alpes-Côte d’Azur, 2022.

Dans cette perspective, l’adaptation du bâti existant devient un chantier

collectif : elle suppose d’articuler projet architectural, projet urbain et projet

social, dans une logique de proximité et d’appropriation par les acteurs locaux.

Le long terme : entre retrait, transformation et innovation

À plus long terme, l’adaptation du bâti sur le pourtour de l’étang de Berre

nécessitera une réflexion en profondeur sur la localisation même des zones

urbanisées 119 .

Face à l’élévation annoncée du niveau marin et à l’augmentation des événements

extrêmes, plusieurs stratégies prospectives se dessinent :

• Le retrait stratégique

Aussi appelé “désurbanisation progressive”, consiste à planifier la migration

des usages et des populations hors des zones les plus exposées aux submersions,

avant que les risques ne deviennent ingérables.

Cette approche, bien que politiquement et économiquement coûteuse, pourrait

devenir inévitable pour des quartiers vulnérables comme le Jaï (Berrel’Étang)

ou certaines franges basses de Port-de-Bouc 120 .

Déjà expérimentée en Camargue ou dans certaines communes littorales atlantiques,

cette stratégie repose sur l’anticipation, la concertation locale et

des dispositifs juridiques spécifiques (préemption, conventions de transfert

foncier, indemnisation).

• La transformation constructive

La transformation constructive propose de maintenir les usages en modifiant

profondément la structure bâtie :

- Rehaussement des planchers,

- Création de vides sanitaires actifs,

- Désolidarisation des volumes sensibles,

81


121. BRGM, Techniques

constructives adaptées aux

risques littoraux, Rapport

technique, 2021.

122. Deltares Institute,

Floating Urban Development

: strategies for

water-resilient cities,

Amsterdam, 2020.

123. CEREMA, L’adaptation

des territoires littoraux au

changement climatique :

constats et leviers, 2022.

124. Ministère de la Transition

écologique, Rapport

sur les financements de

l’adaptation au changement

climatique en France,

2023.

- Utilisation de matériaux drainants ou résistant aux immersions 121 .

Cette solution, plus respectueuse du tissu existant, suppose des

investissements lourds en rénovation, et une mise à jour des normes de

construction intégrant les risques hydrologiques futurs.

• L’innovation architecturale et paysagère

L’innovation architecturale et paysagère envisage des réponses plus expérimentales,

inspirées de pratiques internationales :

- Habitats amphibies pouvant flotter temporairement (projets pilotes

aux Pays-Bas comme IJburg ou Schoonschip),

- Îlots bâtis surélevés (stratégie testée dans certaines zones

camarguaises),

- Plateformes urbaines partagées,

- Modules déplaçables ou éphémères, adaptables aux saisons et aux

niveaux hydrologiques 122 .

Toutes ces démarches partagent une réinvention du rapport fondamental

entre le sol, le bâti et l’eau.

L’architecture ne peut plus être envisagée comme un artefact figé, mais comme

un système vivant, évolutif et résilient, capable de composer avec l’incertitude

permanente du climat.

Dans cette perspective, le pourtour de l’étang de Berre pourrait devenir un

terrain d’expérimentation majeur en matière d’urbanisme littoral adaptatif,

à condition d’oser dépasser les logiques de court terme et de mobiliser une

vision politique forte.

Entre faisabilité et inertie : les limites actuelles

Malgré l’identification claire des enjeux et la disponibilité croissante des outils

de modélisation, la mise en œuvre concrète des principes de résilience demeure

encore marginale sur le territoire de l’étang de Berre 123 .

Plusieurs freins majeurs ralentissent l’adaptation, transformant ce qui devrait

être un levier stratégique en un chantier laborieux et incertain.

Le premier obstacle est le coût des transformations : surélever des bâtiments

existants, requalifier des voiries pour favoriser l’infiltration ou reconfigurer

des infrastructures critiques représente des investissements lourds. Or, ces

dépenses sont peu couvertes par les aides publiques, qui privilégient encore

des logiques sectorielles (performance énergétique, rénovation thermique) au

détriment des actions spécifiques d’adaptation au changement climatique 124 .

82


S’y ajoute la fragmentation de la propriété foncière : dans les tissus urbains

concernés, la multiplicité des propriétaires (particuliers, entreprises, collectivités)

rend difficile toute stratégie cohérente de transformation à grande

échelle. La moindre opération de requalification nécessite des concertations

longues, souvent freinées par des intérêts divergents.

L’inertie réglementaire constitue un troisième frein : de nombreux PLU (Plans

Locaux d’Urbanisme) en vigueur n’intègrent pas encore les projections climatiques

récentes 125 . Même là où des PPRI (Plans de Prévention des Risques

d’Inondation) existent, les logiques d’exception et de dérogation (par exemple

pour soutenir le développement économique local) amoindrissent leur efficacité

réelle.

125. BRGM et DDTM 13,

Analyse critique des outils

de planification face aux

risques d’inondation en

Provence-Alpes-Côte

d’Azur, 2021.

126. Observatoire de la

Qualité Architecturale Durable

(OQAD), Le développement

durable appliqué

à l’architecture : état des

lieux critique, 2021.

Enfin, l’absence d’un récit collectif autour de l’adaptation empêche la mobilisation

des acteurs locaux. Les inondations sont souvent perçues comme des événements

exceptionnels plutôt que comme des symptômes structurels d’une

transition territoriale en cours. Il manque un imaginaire commun qui ferait de

la résilience un projet fédérateur et non une série de contraintes techniques

subies.

À ces blocages s’ajoute un problème d’imaginaires architecturaux :

Le discours dominant sur le «bâti durable» reste largement focalisé sur l’efficacité

énergétique (isolation, réduction de consommation, labels HQE) 126 .

Or, habiter un sol mouvant et hydrauliquement actif exige une autre réponse :

- Absorber, ralentir, canaliser l’eau,

- Et accepter sa présence cyclique comme une composante essentielle

du projet architectural.

En ce sens, l’adaptation à la montée des eaux n’est pas un supplément technique,

mais un changement culturel profond, dans lequel l’architecture devient

à la fois outil de protection et médiateur du vivant.

83


LIMITES DE LA PRÉVISION : INCERTITUDES, VULNÉRABILITÉS STRUCTU-

RELLES

127. CEREMA, Limites et

incertitudes dans la cartographie

des aléas naturels,

Rapport technique, 2022.

128.BRGM, Analyse

critique des cartes de

submersion marine en Provence-Alpes-Côte

d’Azur,

2021.

129. GIEC, Sixième rapport

d’évaluation : Résumé pour

décideurs, 2021.

130. GIEC, Technical

Summary, Working Group

I, 2021.

L’illusion d’une connaissance totale : limites des modèles et des scénarios

Depuis deux décennies, les territoires littoraux comme celui de l’étang de

Berre se sont fortement appuyés sur un corpus croissant de données climatiques,

de cartes d’aléas et de modélisations 127 . Ces outils (élaborés par des organismes

comme le GIEC, le BRGM, le CEREMA ou Météo-France) sont devenus

des supports incontournables pour penser la résilience territoriale et planifier

l’adaptation au changement climatique.

Cependant, cette accumulation de connaissances techniques cache des incertitudes

majeures, souvent minimisées dans les discours institutionnels 128 .

Ces incertitudes se déploient à plusieurs niveaux :

- Techniques : elles concernent la précision et la résolution des données

d’entrée utilisées dans les modèles.

Par exemple, une erreur sur l’altitude d’un secteur de quelques

dizaines de centimètres peut modifier la carte d’inondabilité d’une

commune entière.

De même, la variabilité de la perméabilité des sols ou la

méconnaissance des écoulements souterrains limitent la fiabilité des

simulations.

- Climatiques : les projections climatiques reposent sur des scénarios

socio-économiques incertains.

Il est impossible de prédire avec exactitude l’évolution des émissions

de gaz à effet de serre, les politiques globales d’atténuation ou

encore l’impact des rétroactions climatiques (fonte du

pergélisol, basculement des courants océaniques) 129 .

- Territoriales : un même aléa (par exemple une surcote de 50 cm) peut

avoir des impacts radicalement différents selon la morphologie urbaine

locale, la densité du bâti, ou les usages du sol.

La vulnérabilité n’est donc pas homogène, mais contextuelle,

micro-localisée et évolutive.

Le GIEC rappelle que ses projections climatiques doivent être comprises non

comme des prédictions déterministes, mais comme des scénarios exploratoires,

destinés à éclairer la décision politique sans jamais figer l’avenir 130 .

Pourtant, cette nuance est souvent oubliée dans les politiques publiques et

les discours médiatiques, où les chiffres issus des rapports scientifiques sont

interprétés comme des certitudes absolues. Cette mauvaise compréhension

des données conduit à plusieurs dérives : certains choix d’aménagement deviennent

inadaptés, comme l’urbanisation en zone bleue sous prétexte que la

surcote marine est jugée improbable à court terme, tandis que les stratégies

territoriales tendent à se figer, alors même qu’elles devraient rester souples et

évolutives pour répondre aux incertitudes climatiques.

84


Il apparaît donc essentiel, dans toute démarche de projet territorial résilient,

d’adopter une posture humble vis-à-vis des connaissances climatiques disponibles.

Il ne s’agit pas de remettre en cause la validité des données scientifiques,

mais de reconnaître leur caractère évolutif et la nécessité de les traiter

comme des outils d’aide à la décision, et non comme des certitudes absolues.

Cette approche impose de concevoir des stratégies urbaines adaptables, capables

d’être actualisées au fil du temps, en fonction de l’évolution des savoirs

et des dynamiques climatiques réelles. En somme, habiter les territoires vulnérables

face au changement climatique ne pourra jamais se satisfaire d’une

vérité figée ; il faudra au contraire apprendre à composer avec l’incertain et à

intégrer pleinement l’instabilité dans la fabrique même des projets.

131. CEREMA, La modélisation

des risques d’inondation

: limites, incertitudes

et pistes d’amélioration,

rapport technique, 2022.

132.BRGM, Retour

d’expérience sur les

inondations localisées

en Provence-Alpes-Côte

d’Azur (2015–2020), étude

régionale, 2021.

Des territoires plus complexes que les modèles

Les modèles hydrauliques ou climatiques tendent à simplifier des réalités

territoriales infiniment plus complexes 131 . Ils décrivent des dynamiques globales

(propagation de la submersion, cinétique des crues, évolution des lignes

de côte) mais peinent à intégrer toute la richesse et la variabilité locale. La

micro-topographie, les comportements humains en situation de crise, l’état

d’usure réel des réseaux, ou encore l’interaction simultanée entre plusieurs

aléas (crue, ruissellement, submersion) échappent très largement aux modélisations

standardisées.

Cette limite devient évidente lorsqu’on observe certains événements récents

sur le territoire méridional de l’étang de Berre. À Fos-sur-Mer, plusieurs épisodes

d’inondation recensés entre 2015 et 2020 n’ont pas été associés à des

événements météorologiques «extrêmes» selon les classifications conventionnelles

132 . Pourtant, des quartiers entiers ont été sinistrés à la suite d’orages

localisés, associés à une saturation rapide des réseaux de drainage urbains, à

des sols préalablement gorgés d’eau, et à la présence d’aménagements urbains

récents bloquant les écoulements naturels. Aucun de ces épisodes n’apparaissait

dans les cartes de risques majeurs (PPRI), pourtant la réalité vécue par les

habitants fut celle de la perte matérielle, du traumatisme psychologique, et de

la dégradation accélérée de leur cadre de vie.

Ce décalage souligne une problématique fondamentale : la cartographie réglementaire

et les outils d’aide à la décision tendent à invisibiliser des risques diffus

mais réels, notamment ceux liés aux phénomènes de ruissellement urbain.

Or, pour les populations concernées, la distinction entre un «grand risque modélisé»

et un «petit événement non cartographié» n’a que peu de sens : toute

inondation, aussi localisée soit-elle, engendre des impacts socio-économiques

concrets. Cette cécité institutionnelle face aux micro-événements accentue le

sentiment d’abandon et d’injustice territoriale, alimentant une défiance croissante

vis-à-vis des politiques publiques de prévention.

Le territoire apparaît ainsi comme un espace de tensions multiples, où la complexité

des processus physiques se mêle à celle des dynamiques sociales. Toute

85


133. DDTM 13, Plans de

Prévention des Risques

d’Inondation (PPRI) –

Etang de Berre méridional,

rapport départemental,

2021

134.CEREMA, Diagnostic

de vulnérabilité du bâti

ancien face aux risques

hydrauliques, étude nationale,

2020.

stratégie de résilience doit donc intégrer cette dimension fine, sensible, parfois

imprévisible, en acceptant que la connaissance technique, aussi raffinée soitelle,

n’épuisera jamais totalement la réalité vécue.

Vulnérabilités structurelles : au-delà des zones rouges

Malgré l’importance des dispositifs réglementaires de prévention du risque,

comme les Plans de Prévention des Risques d’Inondation (PPRI), une lecture

attentive du territoire montre que ceux-ci se concentrent prioritairement sur

les zones rouges, c’est-à-dire les secteurs identifiés comme étant à fort risque

immédiat, situés en basses altitudes ou à proximité directe des milieux aquatiques

133 . Cette approche, bien qu’indispensable pour restreindre l’urbanisation

dans les secteurs les plus vulnérables, masque une réalité plus insidieuse

: de nombreuses fragilités structurelles affectent également les zones classées

en bleu ou en blanc sur les cartes réglementaires.

Ces vulnérabilités latentes tiennent à plusieurs facteurs, difficilement capturables

dans les outils classiques. L’absence de redondance dans les réseaux

d’assainissement et d’évacuation des eaux pluviales, conjuguée au vieillissement

de nombreuses stations de pompage, réduit considérablement la résilience

hydraulique des quartiers. La fragmentation des trames vertes, qui entrave

les capacités naturelles d’infiltration et d’absorption des eaux, accentue

les effets de ruissellement urbain. Enfin, une part importante du bâti ancien

(logements sociaux des Trente Glorieuses, maisons individuelles des années

1970) n’a jamais été conçu pour faire face à des épisodes de submersion ou

d’humidité prolongée 134 .

Les observations de terrain réalisées dans le cadre du workshop Mélimed ont

confirmé ce diagnostic. Dans plusieurs communes du sud de l’étang de Berre,

notamment à Fos-sur-Mer et Berre-l’Étang, certains quartiers situés en zone

bleue, voire blanche, ont connu une sinistralité supérieure à celle de secteurs

classés en zone rouge. En cause : des topographies de cuvette, une urbanisation

par remblai mal compactée, des réseaux saturés à la moindre crue urbaine,

et une incapacité structurelle à absorber des volumes d’eau croissants.

Cette situation interroge profondément le rôle de l’architecte et de l’urbaniste.

Peut-on encore se reposer uniquement sur les outils réglementaires

pour fonder nos choix de projet ? Ou bien faut-il désormais développer des

méthodes d’évaluation plus fines, contextuelles, sensibles, capables de croiser

données hydrologiques, observations de terrain, et perceptions habitantes ? Il

devient urgent de sortir d’une lecture binaire du territoire (rouge/blanc) pour

construire une approche dynamique du risque, intégrant l’évolution probable

des conditions climatiques et les défaillances systémiques des infrastructures

existantes. Le projet ne peut plus être guidé uniquement par des zonages figés

: il doit être un acte critique, adaptatif, toujours en dialogue avec les réalités

mouvantes du sol et du climat.

86


Vers une culture du doute et de la résilience incrémentale

Face à l’impossibilité de prévoir précisément l’évolution du climat et ses impacts

locaux, plusieurs chercheurs et praticiens plaident pour une approche

adaptative, fondée sur l’observation continue, la capacité d’ajustement et la

redondance des dispositifs. Plutôt que de figer une réponse technique unique,

il s’agirait d’accepter le doute comme moteur du projet. Cette posture impose

un renversement culturel majeur : il ne s’agit plus de penser la ville comme un

système stable et achevé, mais comme une entité dynamique, ouverte, capable

d’intégrer l’incertitude comme un élément constitutif de sa structure même.

135. Folke, C., Carpenter, S.

R., Walker, B., Scheffer, M.,

Chapin, T., & Rockström,

J. (2010). Resilience

thinking: integrating

resilience, adaptability and

transformability. Ecology

and Society, 15(4).

Dans cette perspective, la fabrique urbaine n’est plus un processus linéaire

aboutissant à un état fixe, mais une trajectoire d’adaptations successives, parfois

contradictoires, répondant à la complexité grandissante du milieu naturel

et anthropique. La résilience territoriale, entendue comme la capacité d’un

système à absorber des perturbations tout en maintenant ses fonctions essentielles,

impose d’introduire dans la conception même du projet urbain des notions

telles que la diversité fonctionnelle, la modularité spatiale, la réversibilité

des usages, et surtout l’apprentissage organisationnel 135 . Ces concepts, s’ils

sont encore largement théoriques dans de nombreux documents de planification,

constituent pourtant des leviers essentiels pour construire des territoires

capables de traverser des crises répétées sans s’effondrer.

Pour le concepteur, cette évolution impose de redéfinir son rôle. Le rôle du

concepteur évolue : il doit penser des espaces adaptables, capables de s’ajuster

au fil des usages et des aléas. Travailler avec l’incertain signifie aussi accepter

de perdre partiellement le contrôle du projet une fois celui-ci livré :

il faudra prévoir la possibilité de changements programmés ou spontanés,

intégrer des usages évolutifs, et concevoir des infrastructures tolérantes à

l’intermittence, à l’inondation, à la saturation.

Cette approche implique de repenser profondément le rapport entre le sol

et l’architecture. Le sol, dans un territoire soumis à la montée des eaux, ne

peut plus être envisagé comme un support stable et fiable ; il ne peut plus

être considéré comme un support neutre ; il interagit avec l’eau, les usages,

et les temporalités du vivant. La ville littorale, dans ce contexte, cesse d’être

un espace de domination de l’homme sur la nature pour devenir un espace de

dialogue fragile et continu entre construction et environnement, entre permanence

et impermanence.

En définitive, il ne s’agira pas seulement d’ajuster les règles ou d’élever les

seuils. Ce qui est en jeu, c’est un changement de culture du projet, où l’incertitude

devient non plus un obstacle, mais un levier pour imaginer autrement.

87


88


RÉSILIENCES TERRITORIALES

REGARDS CROISÉS SUR LA RÉSILIENCE TERRITORIALE

89


90


LES ORIENTATIONS PUBLIQUES EN MATIÈRE D’ADAPTATION : OUTILS

RÉGLEMENTAIRES ET PROJETS D’AMÉNAGEMENT

Un empilement réglementaire aux logiques disjointes

Aujourd’hui, les territoires littoraux s’appuient sur une superposition d’outils

réglementaires pour tenter de répondre aux enjeux climatiques. Chacun de ces

outils agit à une échelle et selon une temporalité spécifiques. Mais dans le cas

du territoire méridional de l’étang de Berre, plutôt que de se compléter, ces

outils entrent souvent en contradiction. 136 .

Le PPRI, élaboré sous l’égide de l’État par les services de la DDTM, vise une

stricte sécurisation des biens et des personnes contre le risque inondation. Sa

logique est essentiellement technocratique et normative : il classe les territoires

selon des niveaux de danger et impose des prescriptions d’usage et de

construction en fonction de ces classifications. À l’inverse, le PLU, produit par

les communes ou les intercommunalités, répond à une dynamique plus politique

et socio-économique : il organise l’occupation des sols en fonction des

besoins en logement, en activité, en infrastructures. Or, dans nombre de cas,

les PLU en vigueur autour de l’étang de Berre sont antérieurs ou seulement

partiellement adaptés aux nouveaux PPRI, laissant subsister des zones urbanisables

dans des secteurs identifiés depuis comme vulnérables 137 .

136. Direction Départementale

des Territoires et

de la Mer (DDTM 13), PPRI

du secteur Étang de Berre

Sud, Rapport technique,

2021.

137. Commune de Fos-sur-

Mer, Plan Local d’Urbanisme

approuvé, Version

consolidée 2022.

138. SCOT Ouest Provence,

Projet d’Aménagement et

de Développement Durables

(PADD), 2020.

Le SCOT ébauche des orientations à long terme, sans pouvoir contraignant.

Mais sa portée reste essentiellement déclarative : il ne possède pas de valeur

prescriptive directe sur les autorisations d’urbanisme. Il en résulte que,

même lorsque le SCOT intègre des ambitions fortes en matière de résilience

climatique, leur traduction dans les documents opérationnels (PLU, permis

de construire) reste lacunaire ou dépendante de la bonne volonté politique

locale 138 .

Ce décalage crée une confusion dans les priorités à l’échelle locale. Les acteurs

locaux doivent arbitrer entre des logiques souvent opposées : produire du

logement, tout en respectant des contraintes de plus en plus strictes. L’inertie

des procédures contraste fortement avec l’urgence des changements climatiques

en cours.

Au final, l’architecture réglementaire censée accompagner l’adaptation des

territoires au changement climatique se fragmente, au lieu de se consolider. Le

projet urbain devient une sorte d’équilibrisme juridique, tiraillé entre exigences

environnementales croissantes et pressions économiques immédiates.

Dans ce contexte, les stratégies d’adaptation véritables (celles qui penseraient

à la fois le repli, la recomposition et la requalification des espaces urbains)

peinent à émerger, étouffées par la lenteur des procédures, la dispersion des

responsabilités et l’absence d’un cadre directeur véritablement intégré.

91


139. Ministère de la Transition

écologique, Guide

méthodologique pour

l’élaboration des PPRI,

édition 2020.

140. BRGM, Évaluation de

la vulnérabilité littorale

PACA face à l’élévation du

niveau de la mer, Rapport

régional, 2021.

141. CEREMA, Évaluation

critique de l’application

des PPRI dans les territoires

littoraux méditerranéens,

2022.

142. DDTM 13, Rapport

d’audit des PPRI dans les

Bouches-du-Rhône, 2021.

Les PPRI : des cadres rigides aux effets ambivalents

Outils centraux de la politique de prévention des risques, les Plans de Prévention

des Risques Inondation (PPRI) ont pour ambition d’identifier les zones

soumises à différents niveaux d’aléas (zones rouges, bleues, blanches) et de

fixer des règles de constructibilité adaptées. Fondés sur des scénarios de crue

et sur des modélisations hydrauliques complexes, ces documents produisent

des cartes à forte valeur réglementaire, opposables aux documents d’urbanisme

locaux et servant de socle aux décisions d’aménagement 139 . Leur logique

repose sur la fixation de seuils de danger, traduits par des interdictions ou des

limitations de construire selon la gravité du risque identifié.

Cependant, sur le terrain, la mise en œuvre des PPRI souffre de plusieurs

limites structurelles. Tout d’abord, leur processus d’actualisation est particulièrement

lent. Le PPRI de Berre-l’Étang, approuvé en 2013, ne prend pas en

compte les dynamiques climatiques plus récentes, notamment les projections

du BRGM qui estiment une élévation du niveau marin potentiellement supérieure

à 80 centimètres d’ici 2100 140 . Ce décalage temporel crée une situation

paradoxale : certains secteurs encore qualifiés de constructibles dans le PPRI

sont aujourd’hui reconnus comme exposés à des risques majeurs, générant

ainsi une faille entre droit et réalité.

Ensuite, l’approche réglementaire du risque, telle qu’elle est portée par les

PPRI, s’avère excessivement binaire. Le classement des parcelles selon un

simple seuil d’eau ne permet pas d’intégrer la diversité des solutions d’adaptation

architecturale. En interdisant ou en restreignant de manière uniforme les

projets situés dans les zones rouges, les PPRI bloquent parfois des initiatives

innovantes (surélévations, constructions sur pilotis, dispositifs de ralentissement

du ruissellement) qui pourraient pourtant permettre une urbanisation

résiliente. À l’inverse, des projets conventionnels et peu adaptés au contexte

hydrologique local continuent de se développer en zone bleue, dès lors qu’ils

respectent formellement les prescriptions minimales 141 .

Enfin, il faut souligner que, par pragmatisme économique ou par pression foncière,

certaines communes contournent ou assouplissent les règles des PPRI.

Il n’est pas rare que des dérogations soient accordées pour des projets en zone

bleue, parfois même en bordure de zones rouges, sous prétexte d’opportunité

d’aménagement. Certaines municipalités retardent aussi volontairement la

révision de leur PPRI pour préserver l’attractivité de leur foncier ou éviter de

bloquer des opérations immobilières en cours 142 . Dans ce contexte, le risque

naturel, au lieu d’être pleinement intégré dans la fabrique territoriale, devient

un simple paramètre marginal, souvent subordonné aux logiques de marché

ou aux stratégies de court terme.

En définitive, les PPRI, tels qu’ils sont aujourd’hui conçus et appliqués, oscillent

entre rigueur technique et failles opérationnelles. Ils témoignent d’une

approche de la gestion des risques encore trop rigide, peu compatible avec

92


l’adaptabilité nécessaire face au changement climatique. Leur évolution vers

des dispositifs plus souples, plus qualitatifs et plus orientés vers les capacités

d’adaptation locale apparaît désormais indispensable pour accompagner la

résilience effective des territoires côtiers.

Les PLU : entre volontarisme affiché et inertie programmée

Le Plan Local d’Urbanisme (PLU) reste aujourd’hui l’outil de planification le

plus directement connecté à la réalité architecturale et urbanistique : il définit

les zones constructibles, fixe les hauteurs et densités, oriente l’affectation des

sols, et sert de socle aux permis de construire. Pourtant, dans les communes

du pourtour de l’étang de Berre étudiées, cet outil peine à traduire une véritable

stratégie de résilience face aux risques climatiques et hydrologiques.

143. Ville de Martigues,

Plan Local d’Urbanisme –

Révision générale, Rapport

de présentation, 2019.

144. DDTM 13, Suivi de

l’urbanisation en zones à

risques – Étang de Berre

sud, Rapport départemental,

2021.

145. CEREMA, Réconcilier

planification urbaine et

adaptation au changement

climatique, Collection

Études, 2022.

Certes, à partir des révisions engagées depuis les années 2010, des mentions

explicites concernant le changement climatique ont commencé à apparaître

dans les documents d’urbanisme. Les règlements de PLU évoquent ainsi la

nécessité «d’adapter l’urbanisation aux risques naturels» ou encore «d’intégrer

la gestion durable des eaux pluviales dans les projets» 143 . Toutefois, ces

principes relèvent bien souvent de l’affichage politique plutôt que d’une application

opérationnelle. Ils restent formulés de manière vague, insérés dans des

chapitres généraux sur l’environnement sans mécanisme contraignant précis.

En pratique, la traduction réglementaire est minime.

À Martigues comme à Port-de-Bouc, les dynamiques récentes d’urbanisation

montrent que l’essentiel de l’urbanisme continue à suivre des logiques classiques

: densification des franges urbaines existantes, valorisation du foncier

disponible sans réelle prise en compte de la vulnérabilité hydrologique. Plusieurs

extensions urbaines ont ainsi été autorisées dans des secteurs classés

en risque modéré dans les PPRI, notamment sous l’argument de «limitation

de l’étalement urbain» ou de «réponse à la pression démographique» 144 . Si ces

justifications sont compréhensibles au regard des enjeux de logement, elles

traduisent un décalage entre les ambitions affichées et les pratiques effectives.

Le PLU semble ainsi pris dans une forme de schizophrénie institutionnelle.

D’un côté, les discours et orientations générales valorisent la résilience, l’adaptation,

la durabilité ; de l’autre, les règles concrètes prolongent des modèles

d’urbanisme hérités : zones pavillonnaires imperméabilisées, zones d’activités

monofonctionnelles, infrastructures routières lourdes. L’adaptation au changement

climatique est souvent pensée comme un «complément» facultatif à l’urbanisme

existant, plutôt que comme un cadre structurant qui devrait redéfinir

la manière même de concevoir et d’aménager le territoire 145 .

En définitive, malgré l’évolution des discours, la fabrique du territoire reste

majoritairement guidée par des impératifs classiques de développement :

maximiser la constructibilité, rentabiliser le foncier, maintenir l’attractivité

résidentielle. La résilience apparaît rarement comme un objectif prioritaire,

93


146. Agence d’Urbanisme

de l’Agglomération Marseillaise

(AGAM), SCOT

Métropolitain – Document

d’orientation et d’objectifs,

2020.

147. DDTM 13, État des

lieux de la compatibilité

PLU/SCOT sur les zones

à risque du sud étang de

Berre, Rapport interne,

2021.

et encore moins comme un levier créatif pour réinventer les formes urbaines

adaptées aux défis contemporains. Cette inertie réglementaire pèse lourdement

sur les capacités d’adaptation des territoires littoraux comme celui de

l’étang de Berre.

« Les constructions doivent prendre en compte les enjeux liés au changement climatique,

notamment en matière de gestion des eaux pluviales, de performance énergétique

et de préservation de la biodiversité. »

Article 1 : Dispositions générales

« Les projets devront intégrer des dispositifs favorisant l’adaptation au changement

climatique, tels que des toitures végétalisées, des façades bioclimatiques ou des

matériaux durables. »

Article 2 : Implantation des constructions par rapport aux voies et emprises publiques

Le SCOT : stratégie sans puissance

Le Schéma de Cohérence Territoriale (SCOT) métropolitain couvrant l’ensemble

de la zone de l’étang de Berre propose une lecture élargie des dynamiques

territoriales. Il affiche des ambitions fortes en matière d’adaptation au

changement climatique : désartificialisation des sols, renforcement des trames

écologiques, limitation de l’urbanisation en zones vulnérables, anticipation

des risques littoraux 146 . Ce document a pour vocation de structurer la stratégie

d’aménagement à l’échelle intercommunale, au-delà des logiques strictement

communales.

Cependant, le SCOT ne dispose pas de pouvoir normatif direct. Contrairement

au PPRI ou au PLU, il ne s’impose pas avec force de loi sur les autorisations

d’urbanisme. Il oriente sans contraindre, recommande sans interdire. Cette faiblesse

juridique limite considérablement son impact réel sur les dynamiques

d’urbanisation. Dans la pratique, si un PLU communal est incompatible avec

les objectifs du SCOT, il peut perdurer tant qu’il n’est pas révisé, et les projets

peuvent se poursuivre en contradiction avec les grandes lignes stratégiques

énoncées.

Cet écart entre la planification stratégique et l’aménagement opérationnel

s’est vérifié à plusieurs reprises autour de l’étang de Berre. Des secteurs

pourtant identifiés dans le SCOT comme sensibles au risque d’inondation ont

continué à être ouverts à l’urbanisation dans les PLU locaux, notamment dans

les périphéries de Berre-l’Étang et de Port-de-Bouc 147 . Ce découplage révèle

la difficulté structurelle à articuler différents niveaux de gouvernance territoriale,

dans un contexte où la pression foncière reste très forte.

Par ailleurs, le SCOT lui-même souffre d’un décalage temporel avec la dynamique

accélérée du changement climatique. Construit sur des diagnostics

parfois réalisés plusieurs années avant son approbation, il peine à intégrer les

94


dernières évolutions des données climatiques (élévation du niveau de la mer,

intensification des pluies extrêmes) et des risques associés. Cette inertie compromet

sa capacité à jouer un rôle réellement prospectif.

D’un point de vue critique, on peut dire que le SCOT cristallise l’un des paradoxes

majeurs de l’aménagement du territoire aujourd’hui : la production de

stratégies ambitieuses mais juridiquement faibles, face à des logiques économiques

immédiates beaucoup plus puissantes. Dans cette situation, l’idée

d’une «cohérence territoriale» affichée relève souvent plus de l’affichage politique

que d’une réelle capacité d’orientation et de transformation du développement

urbain.

148. Région Sud Provence-Alpes-Côte

d’Azur,

Programme Nature 2050

– Actions pour l’adaptation

des territoires au changement

climatique, Rapport

2020.

149. Conservatoire du

Littoral et DREAL PACA,

Projet pilote Jaï : restauration

écologique et

adaptation au changement

climatique, 2022

En définitive, tant que les outils de planification stratégiques comme le SCOT

ne seront pas dotés de mécanismes plus contraignants et réactifs, la résilience

des territoires littoraux restera soumise aux arbitrages locaux, aux logiques

d’opportunité foncière et aux compromis de court terme, au détriment d’une

approche systémique et anticipatrice pourtant nécessaire.

Des initiatives régionales dispersées

La Région Sud Provence-Alpes-Côte d’Azur, consciente de l’exposition croissante

de ses littoraux aux effets du changement climatique, a engagé depuis

plusieurs années des dispositifs d’accompagnement à l’adaptation. Parmi eux

figurent les programmes Nature 2050, Life ARTISAN, ou encore Adapto, portés

en partie par des acteurs comme le Conservatoire du Littoral ou le CEREMA 148 .

Ces appels à projets visent à encourager les démarches expérimentales sur la

reconquête écologique des milieux côtiers, l’adaptation des zones humides, ou

encore l’intégration de la nature comme outil de résilience urbaine.

Sur le territoire de l’étang de Berre, certaines initiatives locales, comme des

projets de restauration de zones humides sur le cordon du Jaï ou des opérations

pilotes de désimperméabilisation de parkings, témoignent de cette dynamique

innovante 149 . Toutefois, en dépit de leur intérêt ponctuel, ces actions

demeurent marginales par rapport à l’ampleur du défi.

L’une des principales critiques que l’on peut adresser à ces dispositifs est leur

manque de systématisation. Il s’agit souvent de projets expérimentaux, limités

dans l’espace, dans le temps et dans leur budget. Ils produisent des résultats

précieux pour la connaissance et l’innovation, mais peinent à se traduire en

véritables politiques d’aménagement à grande échelle. La logique d’appel à

projet induit par ailleurs une forte compétition entre territoires, laissant de

côté ceux qui manquent de capacité technique ou financière pour monter des

dossiers complexes.

Surtout, ces programmes restent souvent cantonnés à une lecture techniciste

du risque : modélisation, solutions fondées sur la nature, aménagements ponctuels.

Ils peinent à intégrer les dimensions sociales, économiques et politiques

95


de la résilience, notamment en matière d’habitat, d’équipements publics, de

justice territoriale ou de gouvernance multi-échelles. La résilience est trop

souvent envisagée comme une série d’ajustements techniques, alors qu’elle

nécessiterait une transformation structurelle des politiques d’aménagement

urbain.

Malgré l’accumulation de projets pilotes et de stratégies sectorielles, la Région

Sud et ses partenaires institutionnels n’ont pas encore réussi à inscrire

la résilience climatique au cœur d’une réforme cohérente et transversale de

la fabrique territoriale. La résilience urbaine reste ainsi, pour l’heure, un mot

d’ordre séduisant, mais rarement un véritable levier d’action structurant.

96


SOLUTIONS DE RÉSILIENCE PROPOSÉES PAR LA RÉGION ET LES

COLLECTIVITÉS

Dans cette section, plusieurs propositions de concepts, dispositifs et prototypes

développés par la région et les collectivités seront examinées pour

répondre à la problématique étudiée. Ces initiatives visent à apporter des solutions

innovantes et durables aux défis environnementaux et urbains actuels,

en particulier dans les domaines de l’aménagement du territoire, de la gestion

de l’eau, ainsi que dans les secteurs industriels, commerciaux et logistiques.

Elles s’inscrivent dans une démarche collective visant à concilier développement

économique, préservation de l’environnement et résilience face aux

changements climatiques.

Reconversion industriellede Fos-sur-mer

Le site industriel de Fos-sur-Mer, situé près de Marseille, est l’un des plus

grands complexes industriels d’Europe. Fondé en 1964, il a joué un rôle clé

dans l’industrie pétrolière, notamment dans le raffinage et le stockage de pétrole

brut, tout en développant au fil des années des capacités de production et

de transport majeures pour l’industrie européenne. Toutefois, face à des défis

majeurs tels que la montée des eaux, qui menace une partie importante de son

site, et la nécessité de décarbonisation, ce site se trouve à un tournant crucial.

La nécessité de renouveler les infrastructures industrielles pour maintenir

l’activité tout en répondant aux exigences écologiques pose des questions

complexes sur la viabilité à long terme de ce modèle industriel.

Outre les défis liés à la décarbonisation, le site de Fos-sur-Mer est également

confronté à la montée des eaux, un risque environnemental de plus en plus

pressant. Une étude de début 2021 estime une hausse du niveau de la mer

d’ici 2100, rendant probable des inondations périodiques sur le site, en particulier

lors de tempêtes. Cette situation expose le site à des risques catastrophiques

à long terme. Si l’industrie verte parvient à se développer à la hauteur

de ses promesses, la menace de l’élévation du niveau de la mer pourrait néanmoins

compromettre la pérennité de l’infrastructure.

Le site industriel, en bordure de mer, nécessite donc des investissements importants

pour protéger ses installations contre les risques liés à la montée des

eaux. Les projets de digues, de systèmes de drainage, et de réaménagement

côtier seront essentiels dans les décennies à venir. Toutefois, la mise en place

de ces infrastructures de protection sera coûteuse et complexe, et leur réussite

dépendra surtout de leur inscription dans des politiques cohérentes, financées

et partagées.

La pollution générée par le site de Fos-sur-Mer a des conséquences dramatiques

sur la santé publique locale. Comme expliqué précédemment, les taux

de maladies sont deux fois plus élevés que la moyenne nationale. En outre, les

produits agricoles locaux contiennent des niveaux élevés de dioxines, mettant

en danger la santé des consommateurs. La pollution industrielle n’est donc

pas seulement un problème environnemental, mais également une question

de santé publique.

97


La réhabilitation du site et sa transition vers un modèle plus vert doivent donc

prendre en compte ces impacts humains et sanitaires.

Le renouvellement industriel doit inclure une réduction drastique de la pollution

générée par ces installations, et cela ne pourra être fait sans une politique

forte d’assainissement des sols et d’amélioration de la qualité de l’air et de

l’eau. La question de la gestion des risques sanitaires et de la réduction des

émissions polluantes doit être au centre de tout projet de réaménagement ou

de transformation du site.

98


Le projet de giga-factory Carbon doit voir le jour sur la Darse 1, au cœur de la ZIP de Fos-sur-Mer

© Carbon sud

99


Synergie industrielle

La synergie industrielle représente une approche collaborative où plusieurs

entreprises unissent leurs forces pour optimiser l’utilisation des ressources,

principalement par le biais d’échanges de matières, d’eau, d’énergie, et

d’autres ressources matérielles et humaines. Cette démarche vise à transformer

les déchets de l’une en matière première pour l’autre, contribuant ainsi à

la réduction des impacts environnementaux et à l’amélioration de l’efficacité

des processus industriels. Le projet PIICTO (Plateforme Industrielle et d’Innovation

de Caban Tonkin), basé à Fos-sur-Mer, incarne un exemple concret de

cette synergie industrielle. Toutefois, bien que les avantages de cette approche

semblent évidents en théorie, sa mise en œuvre dans la réalité présente de

nombreux défis, notamment logistiques, techniques et financiers.

Le projet PIICTO, lancé en 2014, représente un effort ambitieux pour rassembler

une quinzaine d’infrastructures industrielles existantes sur un espace de

1 200 hectares à Fos-sur-Mer. Son objectif est de promouvoir les synergies

industrielles en permettant aux entreprises de partager des ressources et de

mettre en place des projets innovants pour la récupération du CO2, la gestion

des déchets, et l’optimisation de l’utilisation des énergies. Le projet s’inscrit

dans les orientations stratégiques du Grand Port Maritime de Marseille-Fos

(GPMM) et est soutenu par les autorités locales. Cependant, la réalisation

concrète de cette vision ambitieuse soulève plusieurs interrogations, notamment

sur la coordination des acteurs et la durabilité des synergies à long

terme.

Les synergies industrielles nécessitent une proximité géographique des acteurs

impliqués, un facteur clé pour rendre les échanges de ressources efficaces.

Toutefois, la mise en place de ces synergies repose sur des infrastructures

complexes qui nécessitent des investissements conséquents. De plus, la

gestion de ces synergies implique des risques économiques : toute perturbation

dans les chaînes d’approvisionnement ou des conflits entre entreprises

partenaires pourraient fragiliser l’ensemble du modèle.

Le projet Jupiter 1000 est un exemple phare de cette approche collaborative.

Développé par GRTgaz et ses partenaires, en collaboration avec PIICTO, ce

projet vise à stocker de l’électricité renouvelable sous forme de gaz en convertissant

l’excédent d’énergie en hydrogène et méthane de synthèse. Cette technologie

de méthanation, qui consiste à recycler le CO2 provenant des fumées

industrielles voisines pour produire du méthane neutre en carbone, est innovante.

Le gaz produit sera ensuite injecté dans le réseau de transport de gaz,

contribuant ainsi à la transition énergétique.

Si ce projet semble prometteur, il reste complexe à réaliser. La production

d’hydrogène à partir d’électricité renouvelable nécessite des installations coûteuses

et une infrastructure technique avancée. Le succès de ce type de projet

repose sur plusieurs facteurs, tels que la disponibilité et l’optimisation de la

100


production d’électricité renouvelable, notamment par les éoliennes présentes

à proximité. Si cette technologie fonctionne comme prévu, elle pourrait servir

de modèle pour d’autres régions et contribuer à la réduction des émissions de

CO2. Cependant, sa rentabilité à long terme et son impact environnemental

global restent encore à démontrer.

Les avantages des synergies industrielles sont nombreux. Elles permettent de

réduire les coûts, d’améliorer l’efficacité des processus industriels, d’étendre

les activités, de renforcer la compétitivité, et de créer des emplois. En outre,

elles contribuent à la réduction de l’impact environnemental, notamment

en limitant les émissions de CO2, la consommation d’énergies non renouvelables

et la production de déchets. En permettant une meilleure utilisation des

ressources disponibles, ces synergies peuvent effectivement rendre les entreprises

plus rentables tout en répondant aux enjeux écologiques.

Cependant, la mise en œuvre de ces synergies comporte également des défis

logistiques. La coordination entre entreprises de tailles et secteurs différents

peut être complexe. En outre, bien que la réduction des coûts soit un avantage

clé, les investissements initiaux dans la mise en place d’une telle plateforme

industrielle et l’infrastructure nécessaire pour supporter ces synergies sont

conséquents. Les entreprises participantes doivent être prêtes à investir dans

des technologies de pointe et à partager des informations et des ressources

avec leurs concurrents, ce qui n’est pas toujours facile à accepter dans un environnement

capitaliste compétitif.

L’intégration des principes d’agri-urbanisme et de synergie industrielle dans

des zones comme Fos-sur-Mer, où les infrastructures industrielles côtoient la

nature et l’agriculture, soulève des questions sur l’équilibre économique et

social de ces projets. Si l’objectif est de rendre ces industries plus écologiques,

il est essentiel que les bénéfices de la transition énergétique et de la décarbonisation

soient partagés équitablement entre les différents acteurs.

De plus, la mise en place de telles synergies peut exacerber les inégalités

sociales, en particulier si les populations locales ne bénéficient pas directement

des projets créés. Il est crucial que les initiatives de synergie industrielle

intègrent des mesures d’inclusion sociale, telles que des emplois locaux, des

formations professionnelles et un accès à des services de qualité, pour s’assurer

que la transition énergétique ne soit pas seulement bénéfique pour les

grandes entreprises, mais aussi pour les communautés locales.

101


102


Innovex s’inscrit dans le projet de «Plateforme Industrielle et d’Innovation Caban Tonkin», alias, PIICTO

© F.B.

103


150. JDL Groupe, 750

millions d’euros pour la

production d’hydrogène

sur le port de Marseille

Fos, https://jdlgroupe.

com/2022/01/18/750-

millions-deuros-pour-laproduction-dhydrogenesur-le-port-de-marseillefos/

151. BFM TV, Le port

de Marseille se met à

l’hydrogène, https://www.

bfmtv.com/economie/

le-port-de-marseille-se-

met-a-l-hydrogene_VN-

202201190177.html

152. ENGIE, L’hydrogène

chez ENGIE, https://www.

cife.eu/Ressources/FCK/

files/Forum_Energie/

Olivier_Machet_ENGIE_BU_

Hydrogène_ENGIE.pdf

153. France TV Info, Le

futur va-t-il carburer à

l’hydrogène ?, https://

www.francetvinfo.fr/

economie/energie/transition-energetique-le-futur-va-t-il-carburer-a-l-hydrogene_4019989.html

154. Délibération de

la Métropole Aix-Marseille-Provence,

Transition

énergétique et hydrogène,

https://deliberations.

ampmetropole.fr/documents/metropole/deliberations/2021/04/15/DE-

LIBERATION/D0DUY.pdf

Décarbonation

La décarbonation désigne l’ensemble des mesures mises en œuvre pour réduire

l’empreinte carbone d’un secteur économique, d’un État ou d’une entreprise,

en diminuant les émissions de gaz à effet de serre. Dans le cadre de

la transition énergétique, l’hydrogène décarboné, produit à partir de sources

renouvelables, émerge comme une énergie propre et à faible émission de

carbone. La France a adopté une stratégie ambitieuse visant à réduire ses

émissions de gaz à effet de serre et à atteindre ses objectifs climatiques, en

se tournant vers l’hydrogène pour la production d’électricité, le transport et

l’alimentation de diverses industries 150 .

La région Aix-Marseille-Provence, plus particulièrement la zone industrielle

autour de l’Étang de Berre, s’est rapidement orientée vers l’hydrogène comme

pilier de sa transition énergétique. Dans cette optique, la métropole a pour

ambition de devenir, à moyen terme, un hub international de production et de

distribution d’hydrogène vert. En 2018, la France a lancé une stratégie nationale

de développement de l’hydrogène décarboné, visant à faire du pays un

leader dans ce domaine tout en réduisant drastiquement ses émissions de gaz

à effet de serre 151 .

L’utilisation de l’hydrogène comme source d’énergie reste relativement récente

en France, avec des expérimentations dans les années 2000, mais c’est à

partir de 2018 que la stratégie nationale a pris de l’ampleur. Plusieurs projets

pilotes ont été initiés, dont le projet Jupiter 1000, un projet phare de production

d’hydrogène vert à Fos-sur-Mer, visant à alimenter les industries locales.

Ce projet pourrait faire de la région un acteur clé de la filière hydrogène à

l’échelle européenne d’ici 2030 152 .

L’État français soutient cette transition énergétique en imposant une réglementation

environnementale stricte, incitant les industriels à réduire leur

empreinte carbone, ce qui a favorisé l’adoption de l’hydrogène décarboné. La

métropole d’Aix-Marseille-Provence joue un rôle central en accompagnant les

porteurs de projets, facilitant les partenariats et veillant à la cohérence des initiatives

sur le territoire. En parallèle, des projets concrets se mettent en place,

tels que l’expérimentation de bus à hydrogène sur le réseau Ulysse à Fos-sur-

Mer, prévue pour débuter en 2022 153 .

Le projet Jupiter 1000 à Fos-sur-Mer représente un pas décisif pour la décarbonation

de la région. Cette usine, d’une capacité de production de 1 GW, serait

la plus grande en Europe. Elle permettra non seulement de répondre aux

besoins énergétiques des industries locales, mais aussi de fournir du carburant

pour les transports, avec notamment des trains et des poids lourds à hydrogène.

Le projet bénéficie d’un financement substantiel, avec une contribution

de 1,5 milliard d’euros, dont une partie provient de l’Union européenne 154 .

104


Le recours à l’hydrogène décarboné permettrait à la France, et particulièrement

à la région de l’Étang de Berre, de diversifier ses sources d’énergie tout

en répondant aux impératifs environnementaux. Il s’agit également d’une

réponse à la crise industrielle, notamment dans le secteur pétrochimique, en

créant de nouveaux emplois et en soutenant l’innovation. La mise en place

de cet écosystème hydrogène vise à préserver l’industrie locale, à réduire les

émissions de gaz à effet de serre et à garantir une transition énergétique juste

pour les travailleurs, dont certains emplois liés à la pétrochimie sont menacés.

Ce virage stratégique permettrait de stabiliser l’économie de la métropole

Aix-Marseille-Provence tout en assurant sa pérennité sociale, économique et

écologique.

© Délibération du conseil Aix-Marseille-Provence

105


155. TotalEnergies, Dégazage

d’une cuve à fioul :

méthode et prix, https://

www.totalenergies.fr/

particuliers/gaz/gaz-leguide/chaudiere-a-gaz/

degazage-d-une-cuve-afioul-methode-et-prix

156. SARP Habitat Services,

Recycler une cuve à fioul

en réservoir d’eau, https://

www.sarp-habitatservices.fr/votre-habitat/

actus-conseils/recycler-cuve-fiouleau

157. Reuters, Shipment

blocked at Esso’s France

Fos refinery, union says,

https://www.reuters.

com/business/energy/

shipment-blocked-essofrances-fos-refinry-unionsays-2023-01-19/

Dégazage des cuves à hydrocarbures

Dans un certain contexte, les cuves d’hydrocarbures, après leur usage, sont

vouées à être abandonnées ou démantelées. Cependant, leur reconversion en

réservoirs d’eau représente une solution potentielle pour rendre un territoire

plus résilient face aux inondations futures. Ce type de reconversion est particulièrement

pertinent dans des zones industrielles telles que Fos-sur-Mer, qui

fait face à des risques accrus de montée des eaux en raison des changements

climatiques. Néanmoins, ce processus nécessite un nettoyage minutieux des

cuves, car au fil du temps et des remplissages successifs, des boues d’hydrocarbures

se forment sur le fond, et de l’oxydation apparaît sous forme de gouttes

d’eau sur les parois. Ainsi, avant de pouvoir être transformées en réservoirs

d’eau, ces cuves doivent être soigneusement nettoyées, un travail qui doit obligatoirement

être réalisé par des spécialistes qualifiés 155 .

Le territoire de Fos-sur-Mer, situé à proximité de l’Étang de Berre, se trouve

dans une situation complexe en raison de la montée des eaux. Ce territoire,

historiquement marqué par son activité industrielle, subit les conséquences

de l’urbanisation et de la pollution. Afin de répondre à cette problématique

environnementale, des aménagements tels que la réhabilitation des cuves

de stockage de fioul d’Esso en réservoirs d’eau sont envisagés. En effet, cette

reconversion permettrait non seulement de réduire les risques d’inondation

en stockant l’excédent d’eau de pluie, mais également d’améliorer la gestion

de l’eau sur le territoire. Ces cuves réhabilitées pourraient ainsi jouer un rôle

essentiel dans la gestion des ressources en eau à Fos-sur-Mer, un territoire

vulnérable à la montée des eaux 156 .

Bien que ce projet soit encore une projection à long terme, des démarches

similaires à plus petite échelle ont déjà été réalisées, notamment dans les maisons

privées où des citernes à fioul sont souvent utilisées pour stocker de l’eau

de pluie. Ces citernes privées, souvent installées dans les jardins ou caves des

résidences, représentent des solutions simples et économiques pour les particuliers,

mais peuvent également être étendues à une échelle plus large dans le

cadre d’une stratégie de gestion de l’eau en réponse à la crise climatique.

Lors de la reconversion d’une cuve de fioul en réservoir d’eau, l’opération

commence par une vidange complète de la cuve. Cette étape permet d’éliminer

les résidus de fioul et de déchets accumulés au fil des années. Le dégazage

est également une étape indispensable, réalisée par un processus de lavage

à haute pression à l’aide d’eau, permettant d’éliminer les vapeurs toxiques et

inflammables qui peuvent subsister dans la cuve. Ce dégazage est essentiel

non seulement pour la sécurité de l’opération, mais aussi pour garantir que la

cuve sera propre et apte à stocker de l’eau sans risques pour la santé ou l’environnement

157 .

Une fois la cuve vidée et dégazée, le nettoyage intérieur est effectué par un

grattage des parois. Cette étape permet de retirer les dépôts de boue et de

106


corrosion qui peuvent rester après le lavage initial. Cette opération est essentielle

pour garantir la longévité de la cuve et éviter la contamination de l’eau

stockée. Après cette intervention, la cuve doit être neutralisée dans les 48

heures suivantes. Cela peut se faire de deux manières : soit en remplissant la

cuve de sable ou de béton, soit en la découpant et en l’enlevant complètement.

Cette neutralisation vise à sécuriser l’espace et à prévenir tout danger lié à

l’abandon de la cuve 158 .

158. TotalEnergies, Dégazage

d’une cuve à fioul :

méthode et prix, https://

www.totalenergies.fr/

particuliers/gaz/gaz-leguide/chaudiere-a-gaz/

degazage-d-une-cuve-afioul-methode-et-prix

159. SARP Habitat Services,

Recycler une cuve à fioul

en réservoir d’eau, https://

www.sarp-habitatservices.fr/votre-habitat/

actus-conseils/recycler-cuve-fiouleau

© Abécédaire, workshop Mélimed

160. Reuters, Shipment

blocked at Esso’s France

Fos refinery, union says,

https://www.reuters.

com/business/energy/

shipment-blocked-essofrances-fos-refinry-unionsays-2023-01-19/

L’un des avantages majeurs de cette approche est économique. En effet, la

reconversion des anciennes cuves d’hydrocarbures permet de réduire les

coûts associés à leur démantèlement ou à leur inutilisation, tout en créant des

réservoirs d’eau gratuits à partir d’une ressource autrement sous-utilisée. Cela

peut s’avérer particulièrement bénéfique dans des régions où la gestion de

l’eau est cruciale, comme à Fos-sur-Mer, qui pourrait ainsi bénéficier de réservoirs

d’eau pour les besoins domestiques, l’irrigation, ou même pour soutenir

les infrastructures locales en cas de besoin.

En outre, l’utilisation de l’eau de pluie représente une ressource totalement

gratuite. Dans le contexte de la crise climatique, où les événements météorologiques

extrêmes comme les fortes pluies et les sécheresses deviennent plus

fréquents, cette solution offre une alternative durable et locale pour gérer les

excédents d’eau tout en répondant aux besoins de la communauté. À Fos-sur-

Mer, où les risques d’inondation deviennent de plus en plus préoccupants à

cause de la montée des eaux, la réhabilitation des cuves d’hydrocarbures en

réservoirs d’eau pourrait permettre de stocker l’excédent d’eau de pluie et

ainsi éviter que la région ne soit submergée en cas de fortes intempéries 159 .

En somme, la réhabilitation des cuves d’hydrocarbures en réservoirs d’eau

présente des avantages multiples, tant sur le plan économique qu’environnemental.

Non seulement cette solution permet de gérer efficacement les risques

liés à la montée des eaux, mais elle favorise également une meilleure gestion

des ressources en eau, cruciales dans un contexte de crise climatique. De

plus, elle offre une solution alternative et durable qui pourrait être largement

adoptée pour améliorer la résilience des territoires industriels comme Fossur-Mer1

160 .

107


161. Lait de Jument de

Camargue, L’irrigation par

submersion et gravitaire en

Camargue, https://laitdejumentdecamargue.fr/

162. Wikipedia, Irrigation,

https://fr.wikipedia.org/

wiki/Irrigation

163. Aqua6, Les différents

systèmes d’irrigation,

https://www.aqua6.info/

blog/25_les-differents-systemes-d-irrigation.html

164. CEN PACA, L’eau

en Crau, un enjeu de

territoire, https://

www.youtube.com/

watch?v=Kjwkr4N6CBE

Irrigation gravitaire

La submersion s’applique principalement aux rizières. Il s’agit d’inonder

complètement les cultures, une pratique qui, bien que présentant d’importantes

pertes en eau, reste une solution économique sur le plan technique, car

elle ne nécessite aucune infrastructure d’irrigation sophistiquée. L’irrigation

gravitaire, également appelée irrigation de surface, consiste à distribuer l’eau

via des canaux et rigoles à ciel ouvert. L’eau est ainsi répartie sur le terrain

de manière naturelle, en utilisant la pente du sol et les propriétés hydriques

du sol pour gérer l’irrigation. Ce processus se fait totalement à l’air libre sans

installation particulière. Cependant, l’évaporation détourne une bonne partie

de l’eau. Plusieurs techniques permettent cette distribution : l’arrosage par

ruissellement et l’arrosage par infiltration.

L’arrosage par ruissellement consiste à faire couler une fine couche d’eau sur

une pente comprise entre 0,2 et 3 %. L’arrosage par infiltration, quant à lui, nécessite

de tracer des rigoles dans lesquelles l’eau circule avec un débit relativement

important (5 à 10 l/s). La partie du sol directement en contact avec l’eau

est irriguée immédiatement, tandis que le reste du champ voit l’eau s’infiltrer

progressivement. Ces deux techniques caractérisent l’alimentation gravitaire

de la plaine de Crau et l’irrigation par submersion des champs de foin 161 .

La plaine de Crau est une steppe triangulaire de 642 km², délimitée par

les massifs des Alpilles, l’étang de Berre et le grand Rhône, est bordée par

les villes de Salon-de-Provence, Fos-sur-Mer et Arles. La plaine de Crau ne

contient pas de rivières naturelles, mais elle a été aménagée au fil des siècles

par un vaste réseau de canaux. Cette installation a été initiée par Adam de

Craponne pour pouvoir exploiter les terres arides de cette région 162 .

Il y a 500 ans, l’irrigation gravitaire a été introduite dans la plaine de Crau

grâce à la construction de canaux. Ce dispositif a permis de cultiver le foin, qui

est aujourd’hui le produit agricole majeur de ce territoire, suivi de l’arboriculture

fruitière et du maraîchage. Les zones irriguées sont appelées la «Crau

humide». L’irrigation gravitaire est également pratiquée au Maroc sous le nom

de Robta, caractérisée par la retenue d’eau en hauteur dans les montagnes qui

alimente les champs grâce à une pente légère 163 .

En méditerranéd, l’irrigation par submersion est utilisée depuis plus de 3 000

ans grâce aux inondations naturelles du Nil. Un système d’alimentation des

champs en eau a été mis en place, composé d’un réservoir, le lac Moeris, de

canaux d’écoulement, de prises d’eau et de barrages. De son côté, la plaine de

Crau était une steppe aride avant le XVIe siècle, lorsque Adam de Craponne

a demandé de détourner l’eau de la Durance pour irriguer cette région. Le

canal de Craponne a été construit et passe par Salon-de-Provence, puis par

Saint-Martin-de-Crau et enfin Arles. L’eau est arrivée à Salon en 1559, ce qui

a permis l’implantation de moulins à huile et à farine, ainsi que des jardins et

vergers 164 .

108


Plus tard, au XVIIe siècle, des canaux secondaires ont été créés pour agrandir

la surface irriguée de la Crau et exploiter davantage de terres pour la production

de foin. Les pratiques d’irrigation actuelles sont essentiellement gravitaires

et par submersion, principalement utilisées pour l’irrigation des fourrages.

Cette irrigation permet de produire un foin reconnu pour sa qualité, ce

qui a permis d’obtenir l’Appellation d’Origine Contrôlée (AOC) pour le Foin de

Crau en 1997. Il est ainsi le seul aliment destiné au bétail à bénéficier de cette

AOC 165 .

L’irrigation gravitaire permet d’apporter des limons fertiles qui enrichissent

la terre. Après que le champ ait été nivelé et épierré, la prairie se compose

principalement de luzerne et d’un mélange de graminées et de légumineuses.

Les eaux d’irrigation favorisent ensuite l’apparition spontanée et naturelle

d’autres plantes. Cette transformation du sol établit un nouvel équilibre, où les

prairies sont présentes de manière permanente. Par ailleurs, la nappe phréatique

irrigue les cultures maraîchères et les vergers via des forages. Cette eau

souterraine est principalement alimentée par les eaux d’irrigation en submersion

de la plaine, et l’aquifère alimente également les communes et les industries

de la région 166 .

165. Département des

Bouches-du-Rhône, La

plaine de la Crau, https://

departement13.atlas-paysages-paca.fr/typologie-paysagere/la-plainede-lacrau/

166. Lait de Jument de

Camargue, L’irrigation en

Crau, https://laitdejumentdecamargue.fr/

167. Aqua6, Les différents

systèmes d’irrigation,

https://www.aqua6.info/

blog/25_les-differents-systemes-d-irrigation.html

L’irrigation gravitaire et par submersion se pratique dans des parcelles séparées

par des fossés. Pour exploiter les terres, les contours des parcelles sont

creusés afin que toute la surface soit irriguée. Des vannes sont installées à

chaque partie de parcelle pour que l’eau déborde et ruisselle sur la terre. Cette

méthode assure une couverture uniforme de l’eau sur les champs, permettant

ainsi d’optimiser la gestion des ressources en eau 167 .

Le système de la plaine de Crau est fragile face à la sécheresse. En effet, l’irrigation

gravitaire et par submersion remplit 70 % de la nappe phréatique. Si

dans l’avenir, le débit de la Durance venait à diminuer, l’irrigation des prairies

serait restreinte et l’alimentation de la nappe réduite. Le système hydraulique

est donc un facteur crucial pour l’économie industrielle et agricole de la région,

ainsi que pour les habitations locales. Il transforme cette plaine aride en

une terre fertile, et l’eau amenée par les canaux est primordiale pour maintenir

les activités agricoles de ce territoire.

109


168. Plan Rhône, Guide

diagnostic pour les exploitations

agricoles en zone

inondable, https://www.

plan-rhone.fr/fileadmin/

medias/Publications/Inondations/guides_diagnostic_agricole/Guide_diagnostic_GC_.pdf

169. Chambre d’Agriculture

du Gard, Les

stratégies d’irrigation et

de gestion des crues en

Camargue, https://gard.

chambre-agriculture.fr/

fileadmin/user_upload/

Occitanie/066_Inst-Gard/

Images/7_Agroenvironnement/EAU/EAU_PNR_plaquette_2020.pdfn

Terres agricoles en zone submersible

Le Plan Rhône est une initiative mise en place pour gérer les risques liés aux

inondations dans la zone aval du Rhône. Ce plan vise à développer une stratégie

globale de prévention des inondations, en se concentrant sur plusieurs

enjeux cruciaux, tels que les dynamiques territoriales, la qualité des eaux et

de la biodiversité, l’énergie, le transport fluvial, le tourisme et la préservation

du patrimoine. Toutefois, le dispositif qui nous intéresse particulièrement

ici concerne les mesures de protection des exploitations agricoles situées en

zones inondables. Ces mesures s’inscrivent dans une démarche globale de prévention

et d’adaptation face aux risques de submersion, et sont cruciales pour

la pérennité des exploitations agricoles dans la vallée rhodanienne 168 .

Le Plan Rhône résulte d’une collaboration entre les secteurs publics et privés,

visant à répondre aux besoins urgents de protection des zones inondables

après les crues importantes des années précédentes. Dès 2007, après les

inondations dévastatrices de 2002 et 2003, ce plan a été conçu pour réduire la

vulnérabilité des infrastructures, y compris des bâtiments publics, des entreprises,

des réseaux, et des exploitations agricoles. Le plan s’est concentré sur

la protection des biens agricoles en particulier, afin de minimiser les impacts

des crues sur la production agricole, et a été reconduit pendant les années

2015 à 2020, consolidant ainsi sa place comme un outil central de gestion des

risques d’inondation dans la région 169 .

Crue de la Saône de 2002 © www.planrhone.fr

110


Les actions proposées dans le cadre du Plan Rhône pour protéger les exploitations

agricoles en zone inondable incluent diverses méthodes adaptées tant à

la parcelle qu’au bâti. Voici les principales mesures mises en place :

Protection des bâtiments agricoles

- Installation de plateformes métalliques dans les hangars agricoles

pour les protéger des inondations.

- Utilisation d’équipements plus facilement transportables, comme des

pompes d’irrigation, des armoires phytosanitaires et des réservoirs.

- Installation de batardeaux pour protéger les bâtiments des crues.

- Réhaussement des bâtiments agricoles pour les rendre moins

vulnérables aux eaux montantes.

Protection des pâturages

- Prévoir des zones de repli en hauteur où les animaux peuvent se

déplacer en cas d’inondation.

- Réalisation de terrassements pour mieux contrôler l’écoulement de

l’eau et limiter l’impact des crues.

Protection des parcelles agricoles

- Création de digues de protection et réhaussement des berges pour

sécuriser les terrains cultivés.

- Plantation de haies entre les parcelles pour limiter l’érosion et

renforcer les barrières naturelles contre les inondations.

- Laisser place à des zones submersibles qui agissent comme des zones

tampons naturelles (prairies, zones ripisylves, zones forestières),

permettant ainsi d’absorber l’excédent d’eau.

Protection des récoltes

- Choisir des variétés de plantes qui sont plus résistantes aux

inondations, comme le riz, le blé dur d’hiver ou le maïs. Il est essentiel

de veiller à la hauteur et à la durée des inondations et de planter

les cultures les plus sensibles à une certaine élévation, de préférence en

hauteur et loin des rives.

Les zones affectées par les problèmes de montée des eaux sont en majorité

des zones agricoles. En effet, les crues et les submersions marines créent des

111


conditions favorables à certaines cultures, ce qui explique pourquoi de nombreuses

exploitations agricoles se sont historiquement implantées en bordure

de fleuve. Cependant, ces zones sont particulièrement vulnérables aux inondations,

ce qui peut avoir des conséquences dramatiques pour les agriculteurs,

en particulier en cas de crue importante. Les inondations peuvent détruire les

récoltes, endommager les infrastructures agricoles, et entraîner des pertes

financières considérables. Pour cette raison, il devient essentiel de repenser

les systèmes agricoles pour qu’ils soient plus résilients face aux changements

climatiques.

Il est aussi crucial de protéger les zones agricoles non seulement pour la

sécurité des agriculteurs, mais aussi pour la préservation des écosystèmes

agricoles et de la biodiversité. En intégrant des solutions naturelles, comme les

zones tampons (prairies, zones ripisylves, etc.), le territoire peut jouer un rôle

double : à la fois protéger les exploitations agricoles et contribuer à la gestion

des inondations en amont des zones urbaines. Cela permet de renforcer la

résilience du territoire tout en garantissant la durabilité de la production agricole

et la sécurité alimentaire à long terme.

L’agriculture reste un secteur vital pour l’économie locale, et il est primordial

de trouver des solutions adaptées aux risques climatiques pour garantir

sa pérennité. En assurant la protection des exploitations agricoles contre les

inondations, le Plan Rhône contribue à maintenir un équilibre entre développement

économique et préservation des ressources naturelles.

Quels horizons pour la résilience territoriale selon la région ?

À travers cet ensemble de dispositifs se dessine une volonté manifeste des acteurs

publics et industriels de renforcer la résilience du territoire de l’étang de

Berre face aux aléas climatiques. Ces projets, portés par les collectivités, l’État

ou les entreprises, traduisent un basculement progressif d’une logique de protection

purement défensive vers une approche plus systémique, intégrant les

dimensions énergétique, environnementale et sociale de la transition.

Toutefois, les initiatives restent encore fragmentées, souvent pensées à

l’échelle de la parcelle ou de l’infrastructure, sans toujours parvenir à une

véritable cohérence d’ensemble à l’échelle du bassin de vie. Le cas de Fos-sur-

Mer en est un exemple paradigmatique : à la fois laboratoire d’innovations

technologiques (PIICTO, Jupiter 1000, hydrogène vert), territoire sous haute

contrainte environnementale (pollution industrielle, risques sanitaires) et

zone critique face à la montée des eaux, il cristallise les tensions entre ambition

écologique et inertie structurelle. Ce qui est vrai pour l’industrie l’est

aussi pour l’agriculture, où les solutions gravitaires ou les aménagements

agricoles du Plan Rhône restent dépendants d’un modèle hydraulique fragile

et vulnérable à la variabilité climatique.

Les efforts entrepris illustrent une prise de conscience certaine, mais mettent

112


aussi en évidence les limites d’un modèle encore trop cloisonné entre secteurs,

temporalités et échelles. Si ces solutions offrent des réponses locales pertinentes,

leur efficacité ne pourra être durable que si elles s’articulent dans une

stratégie territoriale claire, évolutive et transversale. En ce sens, la résilience

ne doit pas être conçue comme une simple capacité d’absorption du choc, mais

comme une transformation active des systèmes urbains, sociaux et économiques.

Les chapitres précédents ont mis en lumière les vulnérabilités profondes du

territoire (physiques, sociales, réglementaires) souvent masquées par une

apparente stabilité. Ces vulnérabilités sont structurelles et ne sauraient être

réparées uniquement par des dispositifs techniques. Elles demandent un

changement de paradigme dans la manière de concevoir, de construire, de

gouverner les espaces littoraux. C’est bien la combinaison entre innovation

technologique, adaptation paysagère, gouvernance décloisonnée et justice

sociale qui permettra d’ancrer des réponses durables.

Ce que révèle cette partie, c’est que les infrastructures ne suffisent pas à elles

seules. Elles doivent être accompagnées d’un récit collectif, d’un imaginaire

partagé et d’une posture de projet qui assume l’instabilité du sol comme une

donnée fondatrice. Car habiter un territoire en mutation ne se limite pas à le

protéger : il s’agit aussi de le repenser dans sa porosité, sa complexité et sa

vulnérabilité.

113


PROPOSITIONS ISSUES DU WORKSHOP MÉLIMED : APPROCHES EXPÉRIMEN-

TALES, ALTERNATIVES ARCHITECTURALES ET RÉFLEXIONS CRITIQUES

Il s’agit ici d’explorer les réponses architecturales et urbaines formulées par

les étudiants dans le cadre du workshop Mélimed. Ces propositions ne visent

pas à fournir des solutions toutes faites, mais à ouvrir un champ d’hypothèses

critiques, en articulant adaptation aux aléas, transformation des modes d’habiter,

et réinvention du projet architectural.

«ESSO S» par Pauline Delplace, Max Echaudemaison et Julien Rialland

(ULB)

Le projet ESSO-S de transformer la frontière entre ville et industrie en un

musée du patrimoine industriel à ciel ouvert dans la zone de Fos-sur-Mer, tout

en intégrant des techniques de dépollution et de gestion des risques liés à la

montée des eaux, suscite un grand intérêt. Dans le contexte du réchauffement

climatique et des risques accrus de submersion des zones côtières, ce projet

semble répondre à une double nécessité : la préservation de l’identité industrielle

de la région tout en proposant des solutions pour renforcer sa résilience

face aux inondations. Cependant, une analyse critique du projet, à la lumière

des enjeux explorés précédemment dans ce mémoire, permet de mettre en

évidence certains points d’optimisation et des défis importants à relever.

D’une part, ce projet peut être vu comme une tentative intéressante d’adaptation

du territoire aux risques climatiques, en utilisant les infrastructures

industrielles existantes pour créer un espace hybride qui combine mémoire

industrielle et sensibilisation environnementale. En effet, à l’instar des projets

évoqués dans ce mémoire, tels que la reconversion des friches industrielles en

espaces à vocation écologique (comme les cuves à fioul transformées en réservoirs

d’eau), ce projet semble s’inscrire dans une dynamique de reconversion

industrielle pour créer un lieu capable d’absorber les effets du changement

climatique tout en préservant l’histoire de l’industrie locale. Ce projet pourrait

également contribuer à la synergie industrielle en transformant un espace de

production en un espace de mémoire et d’éducation aux enjeux environnementaux,

ce qui pourrait avoir un impact positif sur la perception de l’industrie

par la communauté locale.

Toutefois, le projet de musée à ciel ouvert risque de souffrir d’un manque de

cohérence avec les enjeux immédiats de la résilience de Fos-sur-Mer face aux

risques d’inondations. En effet, l’intégration d’un musée dans un site industriel

actif n’est pas sans poser des questions, surtout lorsque l’on considère

les problèmes d’accessibilité et de sécurité liés à la cohabitation entre espaces

industriels et publics. Le site industriel, de par sa nature, est souvent soumis

à des normes strictes de sécurité qui peuvent rendre l’ouverture au public

problématique, surtout si les mesures de protection contre les inondations ne

sont pas rigoureusement mises en place. Dans le cadre de notre mémoire, où

la gestion des zones agricoles en zone submersible et des zones tampons naturelles

a été soulignée comme une solution efficace, la question se pose : dans

quelle mesure un musée pourrait-il réellement absorber et gérer l’excédent

d’eau dans ce type d’environnement, à une époque où l’on cherche à réduire la

114


vulnérabilité des espaces urbains face aux inondations?

Cette proposition de projet mentionne l’utilisation de techniques de dépollution

pour traiter les anciens sites industriels et les rendre aptes à une nouvelle

fonction. Cependant, dans le cadre de la réhabilitation écologique des

friches industrielles, comme évoqué précédemment, la dépollution de sites

industriels tels que ceux de Fos-sur-Mer est un enjeu complexe et coûteux. Le

site, s’il ne prend pas en compte de manière stricte la gestion des sols pollués,

risque d’être exposé à des contaminations persistantes pouvant rendre l’espace

moins accueillant et potentiellement dangereux pour les visiteurs. La dépollution

doit être rigoureuse et adaptée aux spécificités locales pour garantir

que les risques pour l’environnement et pour la santé publique soient efficacement

réduits. Si cette dimension n’est pas suffisamment prise en compte, cela

pourrait non seulement limiter l’attractivité du projet mais aussi risquer de

rendre l’espace inaccessible ou dangereux pour les populations locales.

L’aspect de résilience face aux inondations dans ce projet mérite également

une attention particulière. La zone de Fos-sur-Mer, en raison de sa localisation

en bordure de mer et de ses risques accrus de submersion marine et de crues,

doit être protéger activement contre les phénomènes de montée des eaux.

Si le projet ESSO-S propose de transformer des espaces en zones tampons

écologiques, comme cela a été suggéré pour la reconversion des friches industrielles,

la mise en œuvre de solutions réellement efficaces contre la submersion,

comme des digues ou des barrages, devrait être une priorité avant d’envisager

l’ouverture au public. Sinon, le projet pourrait se retrouver à exposer des

zones sensibles aux risques d’inondation, créant ainsi une fausse impression

de sécurité et d’inaccessibilité. Un tel projet ne doit pas seulement se limiter à

des solutions temporaires, mais bien être intégré dans une stratégie globale de

résilience, où la protection des habitants et des terres agricoles est au cœur du

développement.

L’un des points positifs du projet réside dans son approche à long terme,

offrant la possibilité d’ajouter des éléments progressivement. Cette flexibilité

permet au projet d’évoluer en fonction des changements climatiques et

des besoins des habitants. Cependant, cette approche peut aussi être perçue

comme un risque de dispersion. Si le projet n’est pas accompagné d’un plan

d’action précis et détaillé, il pourrait finir par manquer d’une direction claire,

rendant chaque ajout de projet moins cohérent et moins efficace face aux défis

de la montée des eaux. Il est crucial que le projet soit suivi d’une coordination

rigoureuse et d’un financement durable pour garantir sa viabilité à long

terme. La réconciliation des aspects industriels, écologiques et sociaux devra

être soigneusement pensée pour éviter que ce projet ne devienne une simple

initiative décorative, sans réels bénéfices à long terme pour la résilience du

territoire.

115


116


Plan de la phase A

Plan de la phase B

Plan de la phase C

Un projet en 3 phases © Pauline Delplace, Max Echaudemaison et Julien Rialland

(ULB)

117


«Berre l’Étang Nord» par Yassin Gana, Sofia Mombelli, Jacopo Rossato,

Letizia Scortegagna, Tommaso Todeschini, Giorgio Venturini (IUAV)

Dans un contexte où les risques liés à la montée des eaux et aux inondations

deviennent de plus en plus pressants, la proposition de réaménagement de

la zone agricole et industrielle de Fos-sur-Mer s’inscrit dans une démarche

ambitieuse visant à répondre aux enjeux écologiques actuels. En s’attaquant

aux problèmes d’épuisement et de pollution de l’aquifère par les nitrates, ainsi

qu’en proposant des solutions innovantes pour la gestion de l’eau et la résilience

face aux inondations, cette proposition semble répondre aux défis du

réchauffement climatique. Cependant, plusieurs éléments doivent être analysés

de manière critique, en particulier en ce qui concerne leur efficacité, leur

faisabilité à long terme et leur intégration dans le tissu local.

L’idée d’intégrer un système pour permettre à l’eau de la rivière de s’écouler

lors des crues, et ainsi éviter les inondations, est pertinente dans un contexte

où les crues sont fréquentes et où l’on cherche à minimiser l’impact des excès

d’eau sur les terres agricoles et urbaines. Ce type de dispositif, en régulant

le flux d’eau, peut effectivement réduire les risques d’inondation en permettant

un écoulement plus contrôlé de l’eau. Cependant, il reste à voir dans

quelle mesure un tel système, qui semble relativement passif, pourra réagir

de manière dynamique face aux événements extrêmes. Par ailleurs, l’efficacité

du système dépendra largement de la gestion en temps réel des crues et de

l’entretien du réseau, une contrainte à ne pas sous-estimer, surtout dans une

région aussi vulnérable aux aléas climatiques que Fos-sur-Mer. Il serait important

de vérifier la capacité de ces infrastructures à résister à des événements

de plus en plus intenses, ce qui n’est pas garanti sans une gestion de l’eau

proactive et une anticipation des besoins sur le long terme.

Le recours à la phytoépuration dans ce projet, avec des plantations capables

de filtrer les polluants et des systèmes flottants ancrés aux berges, est un choix

écologiquement intéressant. L’utilisation des plantes pour traiter les eaux

polluées, notamment les nitrates issus de l’agriculture intensive, est une technologie

de plus en plus répandue et qui a montré son efficacité dans de nombreuses

situations. Cependant, son application à grande échelle sur un territoire

aussi vaste que celui de Fos-sur-Mer pourrait poser des défis en termes

de maintien de la biodiversité, de coût et de suivi à long terme. Les plantes

utilisées pour la phytoépuration doivent être adaptées à des conditions spécifiques

et être entretenues régulièrement pour garantir l’efficacité du système.

De plus, dans un environnement aussi industriel et pollué que celui de Fossur-Mer,

le risque de contamination des sols et des plantes reste réel si les

mesures de dépollution ne sont pas rigoureusement appliquées.

118


Système de phytoépuration © Yassin Gana, Sofia Mombelli, Jacopo Rossato, Letizia Scortegagna,

Tommaso Todeschini, Giorgio Venturini (IUAV)

Le projet propose également un réseau de passerelles pour piétons et cyclistes,

surélevées pour être utilisables même en cas d’inondation. Cette

initiative est intéressante pour promouvoir la mobilité verte et assurer une

connectivité entre les carrefours, tout en permettant une accessibilité même

lors d’événements extrêmes. De tels aménagements, en favorisant les déplacements

non motorisés, sont essentiels pour réduire l’empreinte carbone et

renforcer la résilience urbaine. Toutefois, leur adaptation aux risques d’inondation

devra être soigneusement étudiée, en particulier en ce qui concerne les

zones de passage pendant des événements climatiques violents, où la mobilité

pourrait être largement entravée. La question de l’accessibilité en cas de

forte crue reste un point à clarifier, car même des infrastructures surélevées

peuvent être inaccessibles si les conditions climatiques sont trop extrêmes.

119


120


Stratégie territoriale © Yassin Gana, Sofia Mombelli, Jacopo Rossato, Letizia Scortegagna,

Tommaso Todeschini, Giorgio Venturini (IUAV)

121


«Vivre avec l’eau» par Hind Boutaba (ENA)

Le concept de ville poreuse proposé dans le projet de Hind s’inscrit dans une

démarche innovante pour intégrer le risque d’inondation directement dans le

projet urbain. Cette approche novatrice consiste à repenser la manière dont

nous occupons l’espace, en acceptant la présence de l’eau comme un élément

constitutif de l’environnement urbain. Le projet se divise en deux systèmes

complémentaires : d’une part, l’utilisation des zones humides pour accueillir

temporairement les inondations et, d’autre part, un réseau de canaux et de

bassins de rétention pour réguler et stocker l’eau. Ces propositions visent à

transformer le risque en une opportunité d’aménagement, en créant des espaces

verts et des lieux de détente tout en intégrant la gestion de l’eau dans la

vie urbaine.

Néanmoins, malgré l’approche intéressante du projet, plusieurs éléments

doivent être analysés de manière critique, notamment en ce qui concerne la

faisabilité de sa mise en œuvre et son efficacité face aux risques d’inondation

de plus en plus fréquents dus au changement climatique.

L’idée d’aménager des zones humides le long des rivières, capables d’accueillir

les inondations temporaires, est particulièrement intéressante dans le cadre

d’une gestion des risques naturels. Ces espaces peuvent effectivement jouer

un rôle crucial dans l’absorption des excès d’eau, en fonctionnant comme des

zones tampons qui ralentissent l’écoulement des crues et permettent de prévenir

les dégâts dans les zones urbaines environnantes. De plus, la transformation

de ces zones inondables en espaces verts et boisés en dehors des périodes

de crue pourrait favoriser la biodiversité et offrir des espaces récréatifs aux

habitants, contribuant à une meilleure qualité de vie urbaine.

Cependant, une question cruciale demeure : la gestion de ces espaces humides

dans le temps. Si ces zones sont bien conçues pour gérer les inondations, leur

entretien et leur fonctionnement à long terme nécessitent une surveillance rigoureuse.

Le risque de stagnation d’eau ou de pollution des eaux stockées peut

se poser si les systèmes de drainage et de filtration ne sont pas efficaces. Par

ailleurs, l’utilisation de ces espaces comme lieux de détente et de loisirs pourrait

se révéler difficile si la pollution des eaux ou l’incapacité à gérer des crues

exceptionnelles rendent ces espaces inaccessibles ou dangereux. La question

de l’intégration de ces espaces dans le tissu urbain doit également être bien

pensée pour garantir leur accessibilité et leur utilisation optimale tout au long

de l’année.

Le second système proposé repose sur la mise en place de canaux, lignes d’eau

et bassins de rétention pour ralentir l’écoulement des eaux et les stocker temporairement

lors de violentes précipitations. Cette approche, qui s’apparente

à une gestion active des crues, permettrait de mieux contrôler les débits des

rivières et de réduire les risques d’inondation dans les zones urbaines. Ces

bassins de rétention pourraient également avoir une fonction écologique, en

122


améliorant la qualité de l’eau grâce à la filtration naturelle et en stockant l’eau

pour des usages futurs, comme l’irrigation ou même pour les besoins domestiques.

© Hind Boutaba (ENA)

Cette stratégie comporte aussi des défis de mise en œuvre. Le coût de la

construction et de l’entretien de ces infrastructures peut être substantiel, et

leur efficacité dépend largement de l’intégration dans un réseau cohérent de

gestion de l’eau. De plus, bien que les bassins de rétention puissent être efficaces

en période de crue, leur capacité limitée pourrait poser problème si

des événements extrêmes, tels que des pluies torrentielles ou des montées

soudaines des eaux, se produisent plus fréquemment à l’avenir. Dans ce cas,

ces dispositifs pourraient être saturés, rendant la ville vulnérable à des inondations

imprévues. Enfin, la gestion de l’eau stockée dans ces bassins nécessite

également une planification soigneuse pour éviter qu’elle ne devienne une

source de pollution ou de stagnation d’eau.

123


L’intégration de ces deux systèmes (zones humides et bassins de rétention)

dans un projet global de ville poreuse est une idée innovante, qui met en valeur

la synergie entre l’environnement et l’urbanité. Ce type de projet permet

de réconcilier les enjeux écologiques et urbains, en utilisant les espaces naturels

pour réguler l’eau tout en offrant aux habitants des espaces publics accessibles.

Cependant, pour que cette vision devienne une réalité, il est crucial de

garantir une cohérence dans l’aménagement et la gestion intégrée des espaces.

De plus, les solutions proposées doivent être adaptées aux caractéristiques locales

et prendre en compte les fluctuations climatiques qui pourraient rendre

ces systèmes plus difficiles à gérer à long terme.

124


© Hind Boutaba (ENA)

125


«Occuper des cuves: appréhender la transition industrielle» par Sérine

Mesli (ENSA-M)

Le dépôt pétrolier de Fos, situé stratégiquement sur le littoral méditerranéen,

a joué un rôle clé dans le développement industriel de la région depuis les

années 1960. À la fois terminal pétrolier, centre de stockage et distributeur de

produits pétroliers, il a soutenu l’industrialisation de la région et l’approvisionnement

en carburants et autres produits chimiques essentiels. Toutefois,

à l’heure où la transition énergétique devient une priorité, le projet de transformation

de ce dépôt, notamment en reconvertissant ses cuves industrielles,

soulève des questions intéressantes mais aussi des défis importants.

© Hind Boutaba (ENA)

L’idée de réutiliser les infrastructures existantes, plutôt que de les démanteler,

tout en évitant l’étalement urbain, répond à une logique d’optimisation des

ressources et de densification des zones anthropisées. Ce concept s’inscrit

dans une vision de développement urbain plus durable et respectueuse de

l’environnement. Cependant, cette démarche, bien qu’innovante, nécessite une

réflexion approfondie sur la manière dont cette reconversion peut véritablement

répondre aux défis environnementaux et climatiques actuels.

Le projet de transformation des cuves industrielles en utilisant l’existant

126


présente une approche pragmatique dans le contexte actuel où la gestion

des ressources et la réduction de l’étalement urbain sont des priorités. Cette

reconversion permettrait non seulement de réduire l’impact écologique lié à la

construction de nouvelles infrastructures, mais aussi de préserver le paysage

tout en densifiant l’urbanisation dans des zones déjà anthropisées. En théorie,

cela permettrait de limiter la consommation de nouveaux sols et de réutiliser

les sites industriels existants, ce qui est un atout pour la préservation des espaces

naturels et agricoles environnants.

Cependant, la réutilisation des cuves industrielles comporte certains risques.

Ces structures, qui ont servi à stocker des produits chimiques et des combustibles

pendant des décennies, présentent des défis en termes de pollution résiduelle.

Bien que le projet envisage probablement des opérations de nettoyage

et de dépollution, ces processus peuvent être longs, coûteux et complexes. Le

danger d’une contamination persistante des sols et des eaux souterraines doit

être pris en compte de manière rigoureuse, notamment dans un contexte où le

dépôt pétrolier a été utilisé pendant des décennies pour stocker des matières

dangereuses. L’absence de mesures de dépollution rigoureuses pourrait compromettre

la santé publique et l’intégrité de l’environnement. Dès lors, cette

reconversion ne doit pas uniquement être vue comme un processus de valorisation

industrielle, mais doit également répondre aux normes écologiques

strictes de sécurité et de traitement des déchets industriels.

Le projet de reconversion du dépôt pétrolier vise à accompagner l’évolution

de l’industrie plutôt qu’à la supprimer, ce qui est en soi une démarche intéressante.

La région de Fos-sur-Mer, historiquement liée à l’industrie pétrolière,

doit effectivement faire face à la nécessité de se réinventer dans un monde

qui se dirige vers une transition énergétique. Le défi réside dans le fait de

réconcilier les impératifs économiques liés à cette industrie avec les besoins

environnementaux de la région. L’industrie pétrolière, bien qu’essentielle à

l’approvisionnement énergétique, est responsable de grandes émissions de

gaz à effet de serre et de pollution. C’est pourquoi, la reconversion des sites

industriels, en particulier dans des zones aussi sensibles que celles de Fossur-Mer,

devrait impliquer un passage progressif à des énergies renouvelables

et un réaménagement des infrastructures pour les rendre plus écologiques et

durables. L’intégration d’industries vertes, comme les énergies renouvelables

ou l’hydrogène décarboné, pourrait être envisagée, mais cela nécessite une

transformation en profondeur de l’industrie locale, au-delà de simples changements

d’installations.

L’objectif de ne pas étendre la zone urbaine mais de la densifier dans des

zones déjà urbanisées est une approche qui répond à des enjeux contemporains

de gestion durable du territoire. L’étalement urbain, qui contribue à la

perte de terres agricoles et à l’artificialisation des espaces naturels, est un défi

majeur pour les métropoles modernes. La reconversion de sites industriels en

espaces d’habitation et en zones économiques durables représente une opportunité

de mieux gérer l’espace tout en préservant la nature. Cependant, cette

127


128

densification pose la question de la gestion de la population croissante dans

une région déjà fortement industrialisée. La reconversion de ce type de sites

nécessite une planification urbaine rigoureuse pour que cette densification

ne se traduise pas par une augmentation de la pollution ou une saturation des

infrastructures. Les projets doivent donc inclure des solutions vertes, comme

la gestion des eaux pluviales et l’intégration de zones tampons écologiques

pour garantir un équilibre entre l’urbanisation et la préservation de l’environnement.


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130


CONCLUSION

Face à la montée des eaux, la question n’est plus de savoir si nous devons

adapter nos territoires, mais comment — et surtout, selon quelles logiques

spatiales, sociales et culturelles. Ce mémoire s’est inscrit dans cette urgence,

en explorant les enjeux d’un urbanisme résilient à travers le prisme du territoire

de l’étang de Berre, espace littoral marqué par une densité d’infrastructures,

une vulnérabilité croissante et une histoire industrielle profondément

ancrée.

Ce travail a montré que les réponses techniques seules (digues, réseaux, rehaussements)

sont insuffisantes si elles ne s’accompagnent pas d’une refonte

des imaginaires, des outils de projet, et des manières d’habiter. La résilience

ne peut être pensée comme une simple couche fonctionnelle à ajouter sur la

ville existante. Elle implique une révision en profondeur des priorités : accepter

l’incertitude, concevoir avec l’aléa, reconnaître les milieux comme co-auteurs

du projet.

L’enjeu est autant architectural que politique. Il ne s’agit pas seulement d’anticiper

des scénarios climatiques, mais de construire des territoires capables de

résister, d’évoluer, et de maintenir leur habitabilité malgré les perturbations.

Cela suppose de rompre avec une culture de maîtrise absolue, pour adopter

une pensée de l’adaptation, de la réversibilité et de la négociation.

Ce mémoire propose ainsi de considérer la montée des eaux non plus comme

une limite, mais comme un révélateur. Un révélateur des dysfonctionnements

de la fabrique urbaine contemporaine, mais aussi une opportunité : celle de

repenser la relation entre sol, eau, habitat et société. Cette réorientation passe

par une architecture capable de faire lien entre écologie, territoire et usage,

une architecture qui compose avec le vivant plutôt qu’elle ne s’en protège.

Au-delà des solutions techniques, c’est une culture de projet qu’il faut réinventer.

Une culture où le dessin de la ville intègre les flux, les cycles, les temporalités

naturelles ; où la fabrique urbaine se fait avec les habitants, à partir

de leurs besoins, de leurs vulnérabilités, mais aussi de leurs savoirs et de leur

capacité d’agir. C’est à cette condition seulement que les notions de résilience

et de durabilité pourront dépasser le registre du discours pour s’ancrer dans

une véritable transformation des pratiques.

Ce mémoire n’a pas vocation à clore le débat. Il vise au contraire à ouvrir des

pistes : pour un urbanisme moins vertical, pour des formes architecturales

plus poreuses, pour une conception du territoire fondée sur la cohabitation

plutôt que sur la séparation. Une architecture du futur devra apprendre à vivre

avec l’eau. À nous, désormais, d’en faire une matière de projet.

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Ce travail dans sa globalité (à l’exception des documents sourcés) a été réalisé par mes soins, tandis que

certaines parties rédactionnelles et compléments d’information ont été élaborés avec l’aide ponctuelle

d’une intelligence artificielle dans une démarche critique.

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