Sur les traces de Rinucciu Della Rocca (vers 1450-1511)
L’empreinte de Rinuccio della Rocca est omniprésente dans les paysages du sud de l’île. Qu’il s’agisse de traces matérielles, comme le couvent Saint-François à Sainte-Lucie de Tallano et les ruines du château de Baricini à Sartène, ou de traces toponymiques, comme le casteddu et le pianu d’Ornucciu au Cuscionu, sa mémoire continue d’irriguer l’imaginaire médiéval de la Rocca. Rinuccio della Rocca est ainsi le seul seigneur corse dont le nom se soit durablement inscrit dans le territoire et les paysages.
L’empreinte de Rinuccio della Rocca est omniprésente dans les paysages du sud de l’île. Qu’il s’agisse de traces matérielles, comme le couvent Saint-François à Sainte-Lucie de Tallano et les ruines du château de Baricini à Sartène, ou de traces toponymiques, comme le casteddu et le pianu d’Ornucciu au Cuscionu, sa mémoire continue d’irriguer l’imaginaire médiéval de la Rocca. Rinuccio della Rocca est ainsi le seul seigneur corse dont le nom se soit durablement inscrit dans le territoire et les paysages.
- Aucun tag trouvé…
Transformez vos PDF en papier électronique et augmentez vos revenus !
Optimisez vos papiers électroniques pour le SEO, utilisez des backlinks puissants et du contenu multimédia pour maximiser votre visibilité et vos ventes.
Ouvrage publié avec le concours
de la Collectivité de Corse
DIRECTION SCIENTIFIQUE
VANNINA MARCHI VAN CAUWELAERT
ÉMILIE TOMAS
SUR LES TRACES DE
RINUCCIO
DELLA
ROCCA
(VERS 1450-1511)
PROMENADE PATRIMONIALE
DANS LA CORSE MÉDIÉVALE ET RENAISSANTE
Bibliothèque de la Corse médiévale 4
CONTRIBUTEURS
Les auteurs
Crédits et remerciements
José Alessandri, Marc Bonnant, Loïc Colonna,
Chantal de Peretti, Michèle Ferrara, Alain Gauthier,
Gilles Giovannangeli, Vannina Marchi van Cauwelaert,
Dominique Martinetti, Tristan Pagano, Émilie Tomas
Archives d’État de Gênes
Archives de Corse
Direction régionale des affaires culturelles de Corse
Service régional de l’archéologie,
Direction du Patrimoine (Collectivité de Corse)
Musée d’archéologie de la Corse
Service Archéologie sites et CCE
Service Inventaire
Photographies
L C,
Photocorsica
M-J F,
historienne de l’art médiéviste, a conduit
des travaux universitaires s’articulant autour des
thématiques suivantes : Les panneaux peints de
Sainte-Lucie de Tallano et leur place dans le
contexte historico-culturel du Sud de la Corse à
la fi n du Moyen Âge, et Inventaire des panneaux
peints des e et e siècles conservés en Corse
(Université d’Aix-Marseille I, 1989, 1991).
V M C,
est professeure d’histoire médiévale à l’université
de Corse Pascal-Paoli (UMR CNRS 6240 LISA).
Ses recherches portent sur la Corse
et la Méditerranée occidentale. Elle a publié
de nombreux articles et plusieurs ouvrages
scientifiques dont notamment, Un royaume
dans la mer. L’archipel corso-sarde
du e au e siècle (Classiques Garnier, 2024).
D M,
président de l’association A Mimoria,
est spécialiste de toponymie historique.
Il est l’auteur d’un ouvrage intitulé
Dans les pas de Rinuccio (A mimoria, 2019).
C P,
chargée de médiation scientifique et culturelle
des sites archéologiques de Cuccuruzzu-Capula
à la Collectivité de Corse, a réalisé plusieurs
expositions sur l’époque médiévale et les châteaux
des seigneuries du Sud de l’île. Elle participe
activement aux actions de valorisation
du patrimoine de l’Alta Rocca.
É T,
docteure en archéologie médiévale de l’université
de Corse, est responsable d’opérations au sein
de la société Arkemine.
Son activité de recherche est centrée sur
la définition des caractéristiques
morpho-chronologiques des fortifications
médiévales ( e - e siècles) en Corse.
Dans cette perspective et dans le cadre
du projet Les Espaces de la Corse médiévale,
elle a enquêté sur l’ensemble des sites
fortifiés mentionnés dans la chronique
de Giovanni della Grossa.
SOMMAIRE
5 ENTRE LA CORSE ET GÊNES : UNE FIGURE EMBLÉMATIQUE
DE LA FIN DU MOYEN ÂGE
6 Entre histoire et mémoire, Moyen Âge et Renaissance :
le dernier seigneur de la Rocca
8 Se faire seigneur : la longue conquête de l’héritage
familial (1465-1485)
12 De l’alliance à la révolte contre Gênes
20 Seigneur corse illettré ou prince de la Renaissance italienne ?
27 UN SEIGNEUR EN SES LIEUX : PROMENADE PATRIMONIALE
À TRAVERS LA CORSE MÉDIÉVALE ET RENAISSANTE
92 Déposition de Giovanni di Bozzi accusé du meurtre
d’Alphonse d’Ornano (1495)
95 confirmation de l’investiture de la seigneurie de la Rocca
à Rinuccio, son épouse et leurs fils (1497)
95 Lettre de Rinuccio della Rocca au capitaine Niccolò Doria
pour fixer les conditions de sa reddition (1503)
96 Lettre du capitaine Andrea Doria sur la répression
des populations de la Rocca (1507)
98 Déposition du connétable Giovanni de Lerici sur la mort
de Rinuccio della Rocca (1511)
99 Inventaire post mortem des biens de Rinuccio della Rocca (1512)
100 Liste du bétail ayant appartenu à Rinuccio della Rocca
(sans date, 1512 ?)
3
28 A Rocca di Valle (Olmeto): le berceau familial
32 Bonifacio : l’alliance avec Gênes
38 Baricini (Sartène): cœur politique de la seigneurie
46 Le couvent San Francescu (Sainte-Lucie de Tallano)
58 La torra d’Atallà (Sainte-Lucie de Tallano)
60 Le casteddu de Cuciurpula (Serra di Scopamène) :
contrôler les montagnes de la seigneurie
62 Le plateau du Cuscionu : poumon de l’économie
agro-pastorale seigneuriale
64 La forteresse de Roccataddata (Bavella) : le casus belli
70 Bastia : capitale de la Corse génoise
72 Gênes : le palazzo San Giorgio
76 Campiolo en Balagne : la veduta héroïque de Rinuccio della Rocca
80 Sassari et le nord de la Sardaigne : la terre d’exil
82 La citadelle d’Ajaccio : le triomphe de Gênes
contre les « tyrans » corses
84 La montagne de Cagna et la vallée de l’Ortolo :
le souvenir de la résistance et de l’errance
102 ANNEXES
102 Glossaire
103 Personnages cités
104 Bibliographie sélective
88 SÉLECTION DE DOCUMENTS : UN SEIGNEUR CORSE
AU PRISME DES ARCHIVES GÉNOISES
90 Serment de fidélité de Rinuccio della Rocca à l’Office
de Saint-Georges (1480)
90 Lettre de Giampaolo di Leca à Rinuccio della Rocca (1488)
91 Lettre de Polino di Mela aux Protecteurs de Saint-Georges (1489)
92 Copie d’une lettre de Rinuccio della Rocca
à Guelfuccio d’Istria (1490)
4SUR LES TRACES DE RINUCCIO DELLA ROCCA
5
ENTRE LA CORSE ET GÊNES
UNE FIGURE EMBLÉMATIQUE
DE LA FIN DU MOYEN ÂGE
Fig. 1
La Crucifixion entre Saint Jean,
La Vierge et Marie-Madeleine, détail,
couvent Saint-François, Sainte-Lucie de Tallano
© L. Colonna
6SUR LES TRACES DE RINUCCIO DELLA ROCCA
Vannina Marchi van Cauwelaert
ENTRE HISTOIRE ET MÉMOIRE,
MOYEN ÂGE ET RENAISSANCE
LE DERNIER SEIGNEUR
DE LA ROCCA
L’empreinte de Rinuccio della Rocca est omniprésente dans les paysages du sud de l’île.
Qu’il s’agisse de traces matérielles, comme le couvent Saint-François à Sainte-Lucie
de Tallano et les ruines du château de Baricini à Sartène, ou de traces toponymiques,
comme le casteddu et le pianu d’Ornucciu au Cuscionu, sa mémoire continue d’irriguer
l’imaginaire médiéval de la Rocca. Rinuccio della Rocca est ainsi le seul seigneur corse
dont le nom se soit durablement inscrit dans le territoire et les paysages.
Fig. 2
Le col de Calamaredda
© L. Colonna
Cette force de la mémoire pourrait bien
être une réaction à ce qui fut une tentative
de condamnation à l’oubli. S’étant
révolté contre Gênes, après en avoir été le
principal allié, Rinuccio della Rocca fut tué le
12 avril 1511, au terme d’une longue traque,
dans le massif de Cagna. Le récit de cette mise
à mort est conservé dans les archives de Gênes :
À l’aube dudit vendredi, le connétable avec
ses 16 compagnons affronta Rinuccio au col
de Calamarella de Cagna. Et tout de suite, le
connétable et ses 16 soldats furent au corps à
corps avec Rinuccio, sans savoir que c’était
lui, lequel Rinuccio qui tirait des pierres,
blessa le connétable au genou, et le connétable
le frappa avec une hallebarde et le blessa
et ce fut le premier coup reçu par Rinuccio et
sa première blessure, et encore il le blessa à
la tête avec son épée, et ensuite ledit Nardo
lui tira deux coups d’escopette dans le crâne
qui s’ouvrit en deux. Et comme le jour n’était
pas encore levé et qu’ils étaient en furie, et
qu’ils ignoraient qu’il s’agissait de Rinuccio
et qu’ils voyaient que ce dernier était mort, ils
allèrent à l’assaut des autres compagnons de
Rinuccio en criant “Victoire !” et en appelant
Rinuccio [...] Le connétable, ayant compris
que celui qu’il avait tué était Rinuccio, fit
porter sa dépouille au seigneur lieutenant à
Ajaccio, ainsi que ledit Frassato et un autre
compagnon qu’ils avaient pris vivants.
La suite nous est transmise par la chronique de
Pier’Antonio Montegiani : le lieutenant fit jeter
la dépouille de Rinuccio della Rocca dans le
fossé de la citadelle d’Ajaccio, privant ainsi ce
dernier à la fois de sa dignité de seigneur, du
statut de Génois et d’une sépulture chrétienne.
En l’absence d’un lieu dédié, la mémoire de
Rinuccio della Rocca est allée se nicher au
cœur des paysages de son ancienne seigneurie,
notamment dans des lieux qui avaient été le
théâtre de sa résistance à Gênes : le plateau
du Cuscionu, les massifs de Cagna et de
Bavedda. Contredisant la propagande génoise,
qui célébrait la mort d’un « tyran », l’exemple
de Rinuccio della Rocca suggère un certain
attachement des populations de la Rocca à leur
seigneur. En effet, les habitants de la Rocca
tentèrent d’une part de le protéger jusqu’à sa
mort, en lui donnant refuge et en refusant de
le livrer aux autorités génoises (document 8,
p. 96). D’autre part, après sa mort, ils entretinrent
sa mémoire en donnant son nom à un
ensemble de lieux évoquant son histoire. Ainsi
en est-il de la « Sapara di Rinuccio », dans le
massif de Cagna, qui marquait sans doute le
souvenir de sa fin tragique.
Inscrite dans les paysages, la mémoire de
Rinuccio della Rocca s’est donc substituée
à l’histoire, et la figure du dernier seigneur
corse s’est peu à peu parée d’une aura légendaire,
jusqu’à se confondre parfois, dans la
tradition orale, avec le mythe du Conti pazzu.
Aujourd’hui, l’examen de l’ensemble des
sources à notre disposition (archives, vestiges
archéologiques, œuvres d’art, toponymes)
permet de retracer l’histoire de ce seigneur
qui, par ses contradictions mêmes, est emblématique
de la fin du e siècle marquée par le
passage d’une Corse seigneuriale à une Corse
« génoise ».
Fig. 3
La Sapara di Rinuccio,
rouleau 36 du Plan terrier
© Archives de la Corse
7
8SUR LES TRACES DE RINUCCIO DELLA ROCCA
Vannina Marchi van Cauwelaert
SE FAIRE SEIGNEUR
LA LONGUE CONQUÊTE
DE L’HÉRITAGE FAMILIAL
(1465-1485)
Un seigneur illégitime ?
« Rinuccio était brave et adroit de sa personne,
et malgré sa petite taille, il était doué d’une
vigueur singulière ». Cette très brève citation
de l’Histoire de Corse de Marc Antonio
Ceccaldi constitue l’unique portrait du dernier
seigneur de la Rocca.
Fils bâtard de Giudice della Rocca, lui-même
fils aîné du comte Polo della Rocca, Rinuccio
dut conquérir la seigneurie de la Rocca à la
force des armes. Il apparaît pour la première
fois dans la documentation en 1465, dans le
contexte des luttes successorales qui suivirent
l’exil du comte Polo en Sardaigne. Âgé d’une
quinzaine d’années, il écrivit alors au représentant
du duc de Milan dans l’île pour obtenir
son aide afin que les « fils du Comte » lui
donnent sa part de la seigneurie de la Rocca.
L’hostilité entre Rinuccio della Rocca et ses
oncles paternels prolongeait le conflit qu’avait
eu Giudice della Rocca avec son propre père,
le comte Polo. D’après Giovanni della Grossa
en effet, Giudice se serait levé contre son père
parce que ce dernier lui avait préféré son frère
cadet. Giudice aurait même entretenu une
relation coupable avec sa jeune belle-mère,
Donessa di Leca.
Le récit de l’ascension de Rinuccio avec l’aide
de ses frères bâtards est fait par Montegiani.
Tout commence en 1477 avec l’assassinat de
Carlo, le fils du comte Polo et de Madonna
Donessa, par un de ses serviteurs. Cette disparition
permit aux fils bâtards de Giudice de
s’emparer du pouvoir dans la Rocca. En 1478,
Rinuccio della Rocca apparaît ainsi comme
coseigneur de la Rocca : d’une part avec ses
frères, Giovanni le légitime, Colombano, Polo
et Pereto les bâtards ; d’autre part avec ses
cousins Pierandria et son fils Polo (di Quenza).
Par un jeu de vendette et d’assassinats complexe,
Rinuccio parvint finalement à s’imposer à la
tête de la seigneurie de la Rocca en 1483. Selon
Montegiani, à cette époque, « alla Rocca aveva
prosperato Rinuccio bastardo, e si era con
pure valore de sua persona fatto signore del
castello di Roccatagliata e Baricini e di Rocca
di Valle e di altri castelli e di tutta la signoria
della Rocca ».
Le soutien génois
Plusieurs facteurs permirent cette ascension.
En premier lieu, Rinuccio bénéficia de l’action
de son frère aîné Colombano qui était parvenu
à se hisser à la tête de la seigneurie en éliminant
une partie de ses rivaux. Son assassinat en 1482
laissa la place libre pour Rinuccio. Mais ce fut
véritablement son alliance avec l’Office de
Saint-Georges, auquel la commune de Gênes
confia le gouvernement de la Corse en 1483,
qui lui permit de s’imposer définitivement
à la tête de la seigneurie. Les Protecteurs de
Saint-Georges renforcèrent son pouvoir, non
seulement afin de limiter celui de Giampaolo
di Leca, mais également afin de mettre un
terme aux troubles nés de la multiplication
des seigneurs dans la Rocca. Il était en effet
plus facile pour les Génois de négocier avec
Fig. 4
Les seigneuries de la Corse
et la Terra del Comuno
au XV e siècle
Réalisation Ch. de Peretti
un seul seigneur. Les archives des podestats
de Bonifacio témoignent cependant que ces
derniers avaient hésité entre différents prétendants
et que l’intervention de notables de la
région en faveur de Rinuccio della Rocca
fut déterminante. Enfin, dans sa conquête du
pouvoir, Rinuccio della Rocca bénéficia de
l’appui de son voisin Antone Paolo d’Ornano,
dont il avait épousé la sœur, Serena.
La seigneurie de la Rocca, un très vaste
territoire (régions actuelles du Sartenais,
de l’Alta Rocca et de Porto-Vecchio)
La seigneurie de la Rocca s’étendait alors du
col de Cilaccia jusqu’à Bonifacio. Rinuccio
était en effet parvenu à reconquérir le château
de Rocca di Valle (voir p. 28), château éponyme
des della Rocca, qui avait été occupé par les
Istria. Toutefois, à cette époque, la fortification
de la Rocca n’avait plus qu’une fonction
symbolique – car lieu de naissance de Giudice
di Cinarca – tandis que le cœur de la seigneurie
s’était déplacé dans la vallée de l’Ortolo où
le château de Baricini constituait un véritable
verrou défensif qui contrôlait l’accès à la
seigneurie de la Rocca depuis Bonifacio.
D’après ses lettres, Rinuccio della Rocca partageait
son temps entre le château de Baricini
et la Torra di Tallà. Les liens de Rinuccio
della Rocca avec la pieve de Tallano lui
venaient de sa mère, issue d’une famille
de principali (notables) de la région – les
Buturacci. L’inventaire post-mortem de ses
Principales fortifications
occupées au XV e siècle
Couvents mentionnés dans les textes
• Villes génoises
Limites des seigneuries
0 5 10 km
Calvi
•
LECA
Rocche di Sia
Couvent
Zirulina
San Francescu
Leca
Cinarca
•
Ajaccio
Orese
Bozzi
San Colombano
Nonza
TERRA DEL COMUNO
ORNANO – BOZZI
Ornano
U Scontru
Londa
Roccataddata
Foni
ISTRIA
Istria
Cuciurpula
A Rocca Torra
di Valle di Tallà Couvent
San Francescu
Petra Torta
Baresi
ROCCA
Baricini
Roccapina
•
Bonifacio
DA
MARE
GENTILE
• Bastia
LA LONGUE CONQUÊTE DE L’HÉRITAGE FAMILIAL
IA
L
9
SUR LES TRACES DE RINUCCIO DELLA ROCCA
10
6 filles
mariées à 6 seigneurs de Corse
Giovanni
Giudice
(† 1458)
Contuccio
Tué à 8 mois
Arrigo
(† 1460, décapité
par Antone Spinola)
A B B B B
Colombano
(ca 1448–1482)
Rinuccio
(ca 1450–1511)
Sinucello della Rocca
dit Giudice di Cinarca
(1213-1304)
Arriguccio della Rocca
Gogliermo della Rocca
(† 1354)
Arrigo della Rocca
Francesco della Rocca
(ca 1380–1408)
Polo della Rocca
(ca 1400–1465)
En 1264, à la veduta de la Canonica,
il est reconnu Seigneur de toute la Corse
B
B
Salinese d’Istria Ugolino Arrigo de Laitalà
dit « Strambo »
Vicaire du peuple pour Gênes puis jure fidélité au roi d’Aragon
Premier comte de Corse de 1376 ? à 1401. Lieutenant du roi d’Aragon
Vicaire du peuple pour Gênes
Comte de Corse en 1436 . Allié au roi d’Aragon
Francesco Antone Carlo
Pierandria
∞
Paganaccio
de Matra
B
∞
Giudicello
de Gaggio
∞ Francesca da Leca
(† 1477, tué
par un serviteur)
Pereto Polo Vincentello Giudice Francesco Paolo
di Quenza
∞
un Ciamanacce
Vinciguerra
(† ca 1477, tué
par Colombano)
B B B
B B B
B
Anton Giovanni Arrigo Giudice Bernardino Giudicello Giovan’
Antonio
∞
Giovaninello de
la Casabianca
Anton’Paulo
ou
Arrighetto
Guilfuccio
Serena
∞
Bernardino d’Istria
Contessa
∞
Alfonso d’Ornano
Fig. 5
Arbre généalogique simplifié
Réalisation Ch. de Peretti
A : aîné ; B : bâtard
biens (document 10, p. 99) révèle qu’il possédait
en outre des maisons, des champs clos et
des vignes à Sartène, un moulin, des vignes et
des champs clos à Sainte-Lucie de Tallano, des
châtaigniers à Zerubia et à Aullène. L’essentiel
de ses possessions était donc concentré entre
Sartène et Sainte-Lucie de Tallano, une région
où s’était installé son propre père. Cependant,
le seigneur possédait également de nombreux
troupeaux dont la garde était confiée à des
hommes issus de l’ensemble des habitats de la
seigneurie (document 11, p. 100).
Fig. 6
Seigneurie de la Rocca
à la fin du Moyen Âge
Réalisation Ch. de Peretti
Cuciurpula
Roccataddata
Samulaghja
U Scontru
Foni
LA LONGUE CONQUÊTE DE L’HÉRITAGE FAMILIAL
A Rocca di Valle
Torra di Tallà
Diamanti
11
Baresi
Baricini
Petra Torta
Roccapina
Fortifications mentionnées dans les lettres de Rinuccio della Rocca
Autres fortifications de la Rocca
Couvent San Francescu
Limites de la seigneurie de la Rocca
•
Bonifacio
0 5 10 km
SUR LES TRACES DE RINUCCIO DELLA ROCCA
DE L’ALLIANCE À LA RÉVOLTE
CONTRE GÊNES
12
Vannina Marchi van Cauwelaert
La rivalité avec le seigneur de Leca
Ce fut en raison de sa rivalité avec Giampaolo
di Leca que Rinuccio della Rocca choisit de
faire alliance avec l’Office de Saint-Georges.
Dès le début des années 1480, Giampaolo
avait cherché à imposer sa domination aux
autres seigneurs en assiégeant le château
d’Orese dans l’Ornano et en tentant de
conquérir la seigneurie de la Rocca au nom
des droits de son épouse, la fille d’Antone
della Rocca. Rinuccio della Rocca et Antone
Paolo d’Ornano s’étaient alors tournés vers
l’Office de Saint-Georges afin de contrer
les ambitions du seigneur de Leca. Ce
dernier, après avoir combattu les troupes de
Gherardo de Piombino pour le compte de
l’Office, était en effet devenu le principal
seigneur de l’île dans les années 1483-1485.
Mais ses ambitions, incompatibles avec
l’établissement d’un État génois en Corse,
l’avaient rapidement poussé à se révolter
contre Gênes et à chercher l’alliance avec
Rinuccio della Rocca : les deux seigneurs,
qui avaient convenu de marier leurs enfants,
devaient marcher ensemble contre l’Office de
Saint-Georges.
Si le mariage entre une fille de Giampaolo di
Leca et un fils de Rinuccio della Rocca eut
bien lieu, l’acclamation du seigneur de Leca
comme comte de Corse, en janvier 1487, mit
un terme brutal à l’alliance. Rinuccio della
Rocca prit en effet ombrage de cette élection
qu’il considérait être une usurpation : en tant
qu’héritier biologique de Giudice Maggiore
(Sinucello della Rocca, dit Giudice di Cinarca,
fondateur de la seigneurie au e siècle), il
estimait sans doute que le titre de comte de
Corse lui revenait de droit. Il mit dès lors
toute sa puissance militaire au service de
l’Office de Saint-Georges et son soutien fut
déterminant dans la victoire de Gênes contre
Giampaolo di Leca.
L’alliance avec Saint-Georges
contre Giampaolo di Leca
Après l’exil de son rival en Sardaigne (1489),
Rinuccio della Rocca devint le « principal
seigneur de l’île » et le « très cher fils » de
l’Office de Saint-Georges. Il se fit construire
une maison à Bonifacio, « la plus belle après
celle des Cattacciolo » selon son chapelain
Polino di Mela (voir document 3, p.91), ce qui
lui permit d’avoir des contacts réguliers avec
les podestats et les notables de la ville. Ses
lettres témoignent notamment de sa présence
à Bonifacio avec son épouse Serena lors de
Fig. 7
Sceau de Giampaolo di Leca,
comte de Cinarca
© Archivio di Stato di Genova
13
SUR LES TRACES DE RINUCCIO DELLA ROCCA
14
Fig. 8
Dédicace du couvent Saint-François
© L. Colonna
« Ce couvent Saint-François
a été édifié par le Magnifique seigneur
Rinuccio della Rocca, fils de feu Giudice,
pour sa dévotion. L’an du seigneur 1498,
le 15 mai. »
DE L’ALLIANCE À LA RÉVOLTE CONTRE GÊNES
fêtes religieuses et d’événements publics telles
les funérailles de Giovanni Cattacciolo. Sans
doute pour renforcer son alliance, Rinuccio
della Rocca acheta des luoghi (actions) de la
Banque de Saint-Georges dont les bénéfices
lui permirent de fonder un couvent franciscain
à Sainte-Lucie de Tallano, en 1492 (voir
p. 46). Cette fondation pieuse s’inscrivait
dans les pratiques de ses contemporains et
témoigne de la diffusion du franciscanisme
au sein du milieu seigneurial insulaire – une
dizaine d’années auparavant, Giampaolo di
Leca avait lui-même fondé un couvent à Vico.
En tant que principal allié de l’Office de Saint-
Georges, Rinuccio della Rocca avait en charge
la pacification du sud de l’île. La lutte contre
les Ciamanacci, groupe familial aristocratique
qui contrôlait la pieve de Taravu, occupa
les premières années de l’alliance. Toutefois
l’assassinat du seigneur Alfonso d’Ornano
en décembre 1494 marqua un tournant. Les
Génois soupçonnèrent en effet Rinuccio della
Rocca d’avoir commandité le meurtre de
son ennemi qui se trouvait être l’un des plus
fidèles alliés de l’Office de Saint-Georges
(document 5, p. 92-94).
Le conflit avec le seigneur d’Ornano
La haine entre Rinuccio della Rocca et Alfonso
d’Ornano avait pris naissance dans le contexte
de la première révolte de Giampaolo di Leca.
Alfonso s’était en effet allié au seigneur de
la Rocca en promettant d’épouser sa nièce,
Contessa Ciamanacce, qu’il avait finalement
éconduite au profit d’une fille du seigneur
de Leca. D’abord allié au comte de Corse,
Alfonso d’Ornano avait ensuite très rapidement
rejoint le camp génois dont il fut l’un
des piliers jusqu’à son assassinat. Ses multiples
revirements lui valurent la réputation de
traître et la haine des autres seigneurs alliés
à l’Office : Vincentello di Bozzi et Rinuccio
della Rocca. Les lettres du seigneur de la
Rocca mettent en lumière l’enchaînement de
violence qui aboutit à l’assassinat d’Alfonso
d’Ornano. Il y est notamment question de la
mère et des frères de Serena della Rocca qui
vivaient dans la seigneurie d’Ornano et subissaient
les attaques d’Alfonso.
Toutefois, malgré une défiance réciproque,
l’alliance entre Rinuccio della Rocca et
l’Office de Saint-Georges se maintint jusqu’à
l’aube du e siècle. Deux personnages de
l’entourage du seigneur semblent y avoir
largement contribué : d’une part son chapelain
Polino di Mela, et d’autre part son épouse
Serena della Rocca.
Les personnages clés de l’alliance :
Polino di Mela et Serena della Rocca
Polino di Mela apparaît dans la documentation
dès le début des années 1480. Il se présente à
cette époque à Bonifacio à la tête d’un groupe
de principali de la Rocca résolus à s’allier
à l’Office contre leurs turbulents seigneurs.
Hostile à une partie des della Rocca, Polino
di Mela semble donc avoir soutenu Rinuccio
15
SUR LES TRACES DE RINUCCIO DELLA ROCCA
16
Fig. 9
Lettre de Rinuccio écrite
par Polino di Mela
© Archivio di Stato di Genova
(document 3, p. 91)
dans les conflits successoraux qui agitaient
ces derniers au début des années 1480.
À partir de 1485, il apparaît aux côtés du
seigneur dont il fut à la fois le chapelain, le
conseiller, l’ambassadeur et le secrétaire. Sa
propre correspondance avec l’Office de Saint-
Georges témoigne de ses efforts constants
pour maintenir Rinuccio dans l’alliance
(document 3, p. 91). Cette fidélité à l’Office
lui valut de gravir les échelons de la carrière
ecclésiastique jusqu’à envisager de devenir
évêque du diocèse d’Ajaccio. Une ambition
que le prêtre corse ne put cependant jamais
satisfaire. En 1500, après s’être rendu à Rome
pour le Jubilée, Polino di Mela contracta une
maladie dont il décéda. Cette disparition eut des
conséquences immédiates sur l’alliance entre
Rinuccio et Gênes puisque seulement deux ans
après la mort de son chapelain, le seigneur de la
Rocca entra en révolte contre l’Office.
Serena della Rocca semble, elle aussi, avoir
joué un rôle central dans l’alliance de son
époux avec Gênes. D’après les officiers génois,
Rinuccio aurait été très attaché à son épouse
qui aurait exercé une certaine influence sur lui.
DE L’ALLIANCE À LA RÉVOLTE CONTRE GÊNES
17
Dès la fin des années 1480, Serena della Rocca
devint ainsi l’intermédiaire privilégiée des
relations entre Rinuccio della Rocca et Gênes.
Madonna Serena représentait son époux à
Bonifacio – où ce dernier se rendit de moins
en moins souvent à partir des années 1490 –,
également à la cour du gouverneur à Bastia et
même à Gênes. En 1497 en effet, Serena della
Rocca fut envoyée en ambassade auprès des
Protecteurs de Saint-Georges afin d’obtenir la
confirmation de la seigneurie de la Rocca pour
son époux et ses héritiers (document 6, p. 95).
Le rôle diplomatique de Serena della Rocca
en fait un personnage phare de l’alliance et
certains documents suggèrent même qu’elle
aurait pu livrer des informations sur son époux
au gouvernement génois.
L’entrée en révolte
À la mort de Serena, en 1498, Rinuccio
della Rocca choisit de se remarier avec une
Génoise, Jeronima Cattaneo, apparentée à
plusieurs gouverneurs de l’île. Par ce mariage,
Rinuccio della Rocca s’insérait dans la plus
haute aristocratie génoise. Cependant, cette
Fig. 10
Sceau de Polino di Mela
© Archivio di Stato di Genova
SUR LES TRACES DE RINUCCIO DELLA ROCCA
18
Fig. 11
Serena della Rocca
représentée sur sa dalle
funéraire
© L. Colonna
union ne permit pas de sauver l’alliance. Au
contraire, d’après Montegiani, Jeronima fut
même l’instigatrice de la révolte. De retour
de Gênes, où il s’était rendu pour se défendre
de certaines accusations de l’Office à son
encontre, Rinuccio entra en révolte à la fin de
l’année 1502. L’un des motifs de la rupture
fut l’occupation du château de Roccataddata
dans le massif de Bavedda (voir p. 64), dont
les Protecteurs estimaient qu’il était situé sur
leur territoire. Ils exigèrent donc que Rinuccio
leur remette ses châteaux, ce que ce dernier
ne pouvait faire sans renoncer définitivement
à son statut de seigneur.
Dès le début de l’année 1503, grâce au
recours à l’artillerie lourde, les troupes
génoises commandées par Niccolo Doria
furent victorieuses et Rinuccio fut contraint
de s’embarquer en Sardaigne, selon le même
processus que celui qu’avait connu son rival
Giampaolo di Leca à la fin des années 1480.
Rinuccio revint une seconde fois en 1507 et fut
vaincu par Andrea Doria, alors jeune capitaine
au service de San Giorgio ; puis une dernière
fois en 1511, où il erra quelques mois dans
les montagnes de sa seigneurie avant d’être
assassiné dans les conditions que nous avons
déjà évoquées (document 9, p. 98).
Fig. 12
Boulet de bombarde
de 18 kg retrouvé à Baricini
© Sartène, Musée archéologique
de la Corse – Hervé Sivry
DE L’ALLIANCE À LA RÉVOLTE CONTRE GÊNES
19
SUR LES TRACES DE RINUCCIO DELLA ROCCA
SEIGNEUR CORSE ILLETTRÉ
OU PRINCE DE LA RENAISSANCE
ITALIENNE ?
20
Vannina Marchi van Cauwelaert
Une correspondance régulière
avec Gênes
L’existence d’un corpus de plus d’une
centaine de lettres du dernier seigneur
corse permet de proposer une approche
culturelle des relations entre Rinuccio
della Rocca et Gênes. L’examen de
cette documentation a mis en évidence
que le seigneur de la Rocca ne savait ni
lire, ni écrire. Il se distingue ainsi de
son rival Giampaolo di Leca qui était,
lui, suffisamment instruit pour rédiger
sa correspondance. À l’inverse,
Rinuccio
della Rocca était entière-
ment dépendant de son chapelain
pour ce qui concerne ses relations
avec Gênes. Ainsi, à l’exception
de Bonifacio, où Rinuccio della
Rocca
se rendit fréquemment dans
les premières années de l’alliance,
le seigneur corse rencontrait
rarement les Génois.
Fig. 13
L’essentiel de l’alliance reposait donc sur la
communication épistolaire qui permettait
de relier la Corse à Gênes, où siégeaient les
huit Protecteurs à la tête de l’Office. De fait,
Rinuccio ne contrôlait pas réellement ses
échanges diplomatiques avec San Giorgio et le
rôle de Polino di Mela, qui écrivit une grande
partie de ses lettres, fut dès lors prépondérant.
Pour autant, il ne faudrait pas en déduire
que Rinuccio della Rocca a été entièrement
soumis aux Génois. L’étude approfondie des
archives de San Giorgio révèle au contraire
que le seigneur s’efforça d’utiliser au mieux le
contexte international de son temps. Ainsi, la
déposition d’un des deux assassins d’Alfonso
d’Ornano montre-t-elle qu’en 1494 Rinuccio
della Rocca espérait pouvoir s’appuyer sur
l’intervention de Charles VIII en Italie pour
renverser le pouvoir de San Giorgio en Corse
(document 5, p. 92-94). Par ailleurs, grâce
au soutien de Polino di Mela, Rinuccio della
Rocca sut développer un discours politique
relativement élaboré afin de renforcer son
pouvoir dans la Rocca. Ses nombreux cousins
spoliés, et notamment les fils de Carlo della
Rocca, contestaient en effet sa légitimité et
comptaient des partisans à l’intérieur même
de la seigneurie.
Interrogatoire de Giovanni
di Bozzi mettant en cause
Rinuccio della Rocca
dans l’assassinat d’Alfonso
d’Ornano
© Musée Correr
Le discours symbolique des armoiries
L’étude de son sceau est à cet égard très
révélatrice. Rinuccio y fit figurer le château de
la Rocca surmonté d’une balance associée à
une devise, en partie effacée, sur laquelle on