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La Corse à présent

Émancipation, mondialisation

et questionnement identitaire

Sous la direction d'André Paccou

PROVA



Dédié à Antoine Sollacaro,

avocat

Président de la Ligue des droits de l’Homme - section de Corse

de 2000 à 2004

Président d’honneur

de la Ligue des droits de l’Homme - section de Corse

Assassiné le 16 octobre 2012



Table des matières

Préface – André Paccou ........................................................................... 9

Le peuple corse existe, il aurait suffi de le reconnaître ........................... 9

À la recherche d’une nouvelle citoyenneté .............................................. 10

L’émancipation toujours à l’ordre du jour de la société corse ............... 12

Le tournant néolibéral ou la Corse dé-sanctuarisée ............................... 12

La Corse, une terre de migrants .............................................................. 14

Un présent en jachère ............................................................................... 16

De la société politique ............................................................................... 19

La communauté de destin, une utopie réelle – André Paccou ........... 21

De l’importance des communautés de destin dans un monde

en tension .................................................................................................. 21

Sortir du xx e siècle et construire les communautés de destin

du xxi e siècle ............................................................................................. 23

Trois nécessaires conciliations pour construire un monde apaisé .......... 27

De la singularité de la communauté de destin corse comme de toutes

les communautés de destin ....................................................................... 28

Ceux qui s’opposent à l’existence du « peuple corse, communauté

de destin » ................................................................................................. 29

Ne pas se perdre dans les traces d’un passé obscur ............................... 31

La construction d’un ennemi intérieur ..................................................... 34

Penser les vulnérabilités de notre société pour penser

notre communauté de destin ..................................................................... 37

Le temps long de la communauté de destin ............................................. 40

Nationalismes ou nationalisme ? La construction du nationalisme

corse au regard de l’État-nation français – Thomas Battini .............. 43

« C’est la protection du citoyen contre l’arbitraire de l’État,

l’État de droit, c’est ça » – Antoine Sollacaro ..................................... 51

L’État de droit, un impératif démocratique – Ludovic de Thy ......... 59

L’État de droit .......................................................................................... 61

L’État de droit démocratique ................................................................... 63

Améliorer l’État de droit pour renforcer la démocratie .......................... 66


6



Vers une polarisation des débats favorable

à l’illibéralisme ? – Marie Peretti-Ndiaye.............................................. 69

Le langage comme champ de bataille :

trajectoire d’un glissement idéologique – Marie-Jeanne Nicoli ......... 73

De la question sociale face aux idéologies néolibérales

et d'extrême-droite ..................................................................................... 81

On ne choisit pas entre les droits civils et politiques

et les droits économiques et sociaux – André Paccou ......................... 83

Réponses des syndicats à la ligue des droits de l'Homme

section de Corse ...................................................................................... 85

La contribution de la CFDT Corsica ....................................................... 85

La contribution des unions départementales de Corse-du-Sud

et de Haute-Corse de la CGT ................................................................... 89

La contribution des unions départementales de Corse-du-Sud

et de Haute-Corse de FO ......................................................................... 92

La contribution de la FSU de Corse ........................................................ 96

La contribution du STC ............................................................................ 103

La contribution de l’UNSA de Corse ....................................................... 105

De l’éducation et de la citoyenneté ......................................................... 111

Table ronde « École et idéologies d’extrême droite » –

Elsa Renaut ............................................................................................. 113

Pourquoi « École et idéologies d’extrême droite » ? .............................. 113

Les marqueurs idéologiques du projet éducatif

de l’extrême droite .................................................................................... 114

Une école inégalitaire sur le plan social ….............................................. 115

… Et sur le plan racial ............................................................................. 116

L’influence des idéologies d’extrême droite

sur les politiques éducatives ..................................................................... 117

Ordre, sécurité et militarisation ............................................................... 119

Un phénomène de déni ............................................................................. 121

Un phénomène de banalisation et de renoncement ................................. 122

Racisme et souvenirs d’école en Corse .................................................... 123

Prunelli di Fium’orbu en 2015 ; agressions répétées de l’extrême

droite sur l’école et la société .................................................................. 124

L’école dans le viseur des offensives de l’extrême droite ........................ 126


 7

Verbatim de notre table ronde – Des évolutions

et des fonctionnements qui favorisent la progression

des idéologies d’extrême droite ................................................................ 127

Nourrir la relation pédagogique de la parole des élèves

et de nos débats ........................................................................................ 132

Pour une philosophie politique de la fraternité –

Francine Demichel ....................................................................................... 135

Annexes ........................................................................................................ 143

Hommage à Antoine Sollacaro : « Il avait l’âme

d’un dreyfusard », 2012, André Paccou ............................................... 144

« République, diversité territoriale et universalité des droits »,

2013 - Résolution du Congrès national de la LDH ............................. 148

Manifeste « Pour une Corse de la fraternité »,

2024 - LDH Section de corse ................................................................. 151

Une charte civique pour la Corse, 1995 - LDH Section de corse ...... 154

Manifeste adopté à l’occasion du centenaire

de la LDH, 10 mai 1998- Résolution du Congrès national ................. 157


8



REMERCIEMENTS

La ligue des droits de l'Homme section de Corse remercie sincèrement

pour leur contribution et participation à La Corse à présent - Émancipation,

mondialisation et questionnement identitaire :

De la société politique : Thomas Battini, Ludovic de Thy, Marie-Jeanne

Nicoli, André Paccou, Marie Peretti-Ndiaye.

De la question sociale face aux idéologies néolibérales et de l’extrêmedroite

: Christophe Bertin, Michèle Biaggi, Patrice Bossart, Charles

Casabianca, Patrick Clémenceau, François Giudicelli, Christine Josset-

Villanova, Frédéric Lanai, Pascale Luccioni, Frédéric Magnaninichi,

Fabien Mineo, Pascale Ortoli, Jean-Frédéric Pellegrin, Marie-Jo Salvatori,

Marcel Santini.

De l’éducation et de la citoyenneté : Yasmine Amrari, Sarah Boumedine,

Maroua Ettamymy, Betty Fedi, Hichame Karaa, Ikrame Lahrach, Nathalie

Marcellesi, Christine Mattei Paccou, Emmanuelle Peretti, Sonia Pruvot,

Elsa Renaut.

Pour une philosophie politique de la fraternité : Francine Demichel


9

Préface

André Paccou,

membre du comité national de la Ligue des droits de l’Homme,

délégué de Corse.

Ce livre est une invitation à réfléchir sur le présent de notre société : « Que faisonsnous

de ce temps ici et maintenant ? » Il a pour ambition d’impliquer ses lectrices

et lecteurs autant qu’il engage celles et ceux qui ont contribué à sa rédaction 1 .

Vouloir comprendre ensemble la Corse aujourd’hui, nous en conviendrons

tous, c’est mettre le pied dans une réalité complexe et incertaine, tant les évolutions

en cours posent plus de questions qu’elles n’apportent de réponses. Pour disposer

de repères, nous proposons de situer la Corse entre émancipation, mondialisation

et questionnement identitaire.

LE PEUPLE CORSE EXISTE, IL AURAIT SUFFI DE LE RECONNAÎTRE

Nous posons d’emblée l’existence d’un peuple corse comme société politique 2

au fondement de toute perspective d’émancipation. Ce n’est pas une originalité

de le dire. C’est indiscutablement parce qu’il existe une société corse singulière

dans la République que l’île est dotée d’un statut particulier depuis 1982. Mais

c’est aussi et surtout parce que, depuis la fin des années 1960, l’existence de cette

1. Nous précisons que les syndicats et les contributeurs, contributrices qui ne sont pas membres de

la Ligue des droits de l’Homme (LDH) s’expriment en leur nom.

2. Voir Annexe II, « République, diversité territoriale et universalité des droits », résolution adoptée

par le 87 e congrès de la LDH – Niort, 18, 19 et 20 mai 2013.


10

Préface

société politique corse singulière a été portée par d’importantes mobilisations de

sa société civile.

En 1991, l’Assemblée nationale vote la reconnaissance du peuple corse dans

le cadre d’un projet de loi sur une évolution du statut de l’île. Le Conseil constitutionnel

censure.

Nous partageons encore aujourd’hui le propos du constitutionnaliste Dominique

Rousseau : « Le Conseil rend une décision curieuse. Il censure la phrase de l’article

1 er de la loi Joxe énonçant que “La République française garantit à la communauté

historique et culturelle vivante que constitue le peuple corse, composante du peuple

français, les droits à la préservation de son identité culturelle et à la défense de ses

intérêts économiques et sociaux spécifiques. Ces droits liés à l’insularité s’exercent

dans le respect de l’unité nationale, dans le cadre de la Constitution, des lois de la

République et du présent statut” ».

Le Conseil considère que cette disposition « est contraire à la Constitution

laquelle ne connaît que le peuple français composé de tous les citoyens français

sans distinction d’origine, de race ou de religion. Mais il valide le statut particulier

que la loi accorde à la Corse […] En d’autres termes, le Conseil admet que la

Corse soit une nouvelle catégorie de collectivité territoriale, seule de son espèce

et dotée d’un statut propre mais refuse de reconnaître ce qui fonde cette spécificité

institutionnelle, “la communauté historique et culturelle vivante que constitue le

peuple corse composante du peuple français 3 ” ».

La reconnaissance du peuple corse dans la Constitution n’aurait-elle pas

permis une histoire davantage partagée entre la Corse et la République ? En amont

de cette censure, d’importants mouvements sociaux avaient pourtant ouvert des

perspectives vers cette reconnaissance et de possibles relations durablement apaisées

entre les deux parties.

À LA RECHERCHE D’UNE NOUVELLE CITOYENNETÉ

Dès la fin des années 1960, les premières mesures prises par l’État gaulliste

suscitent des contestations. Contre la suppression du chemin de fer et contre

l’ouverture d’un site nucléaire à l’Argentella en Balagne, des mouvements sociaux

s’organisent. Le point d’orgue de la mobilisation pour la défense du train est une

journée Isula morta organisée pour la première fois en Corse. Avec l’Argentella,

la société civile corse s’engage également pour la première fois dans la défense

de l’environnement. L’État est contraint d’abandonner les deux projets.

Dans le même temps, des contestations s’amplifient contre le vote par correspondance,

cause d’une fraude électorale qui n’a rien de folklorique. Le poids de

ce vote est décisif. Aux législatives de 1967, la moyenne continentale du vote par

correspondance s’établit à 1,55 %. En Corse, elle s’élève à 21,99 %. Les poursuites

3. Dominique Rousseau, « Constitution corse ou la Corse dans la Constitution ? », in Dalloz

Actualité, 19 février 2018.


 11

devant les tribunaux se multiplient et constituent une importante jurisprudence

qui aboutit à la suppression du vote par correspondance en 1975. Le droit à des

élections honnêtes s’affirme comme une composante essentielle de la lutte contre

la tutelle qu’exerce le clanisme politique sur la société corse. Cette lutte se poursuit

pendant plusieurs décennies.

Au cours des décennies 1970 et 1980, la société civile, dans sa diversité, se

met en mouvement. Les revendications se renforcent, portées aussi par le monde

culturel. Ainsi, un puissant mouvement culturel, le Riacquistu 4 , se déploie, nourri

d’aspirations émancipatrices. Il s’exprime notamment par le chant polyphonique

qui devient alors un symbole international de la singularité culturelle corse et par la

création littéraire de manière marquante. De nouveaux acteurs culturels émergent.

Aujourd’hui, beaucoup d’entre eux sont des références de la culture corse.

La réouverture de l’université de Corse revendiquée en 1972 par un comité

citoyen, soutenue l’année suivante par le conseil régional et le comité économique

et social de Corse, est actée par un décret en 1975. La première promotion d’étudiants,

711 inscrits, est accueillie en 1981.

Les mobilisations pour la défense de l’environnement se poursuivent avec la

lutte contre la pollution marine des boues rouges rejetées par la société chimique

italienne Montedison au large du Cap Corse. Cette lutte s’impose comme un temps

fort des contestations de cette période. Pendant deux années, les manifestations

se multiplient en Corse et au-delà. Leur retentissement est international. Pour la

première fois, la question des dommages écologiques est traitée par la justice. En

1974, les responsables de la Montedison sont condamnés.

Promue par la dynamique du Riacquistu, la reconnaissance du corse comme

langue régionale, considérée auparavant comme un dialecte italien, et la possibilité

de l’enseigner sont actées dans une loi en 1974, treize années après le basque, le

breton, l’occitan et le catalan.

En 1982, une station décentralisée de Radio France – Radio Corse Frequenza

Mora, RCFM – est implantée en Corse, et un centre d’actualités télévisées

régionales – France 3 Corse – est créé. Pendant plusieurs années, les journalistes

insulaires résistent à des tentatives de reprise en main et au contrôle du pouvoir

politique national, appuyé par des élus du clan. Leur détermination, le soutien des

syndicats et des Corses permettent d’obtenir la pérennisation et le développement

de ces médias publics dans l’île.

Toutes ces mobilisations plurielles revendiquent des droits. Elles constituent

le socle d’un possible nouveau contrat social : le droit de vivre, de travailler, d’étudier,

de créer, de disposer d’une information publique à égalité avec les autres

régions françaises, le droit d’être collectivement les actrices et les acteurs du

développement politique, social, culturel de la Corse. Elles trouvent leur cohérence

dans une revendication première qui donne sa pleine maturité à cette ambi-

4. La réappropriation.


12

Préface

tion d’une nouvelle citoyenneté : la reconnaissance d’une communauté de destin

singulière, le peuple corse. Une nouvelle utopie réelle s’invente dans ces luttes

émancipatrices, et dans cet espace public en construction, nombreuses sont les

références aux Lumières, à la révolution corse du xviii e siècle et à Pasquale Paoli.

L’ÉMANCIPATION TOUJOURS À L’ORDRE DU JOUR DE LA SOCIÉTÉ CORSE

Dans le prolongement des mouvements sociaux des années 1970 et 1980, des

luttes émancipatrices se renouvellent pour la défense de l’environnement, pour

la reconnaissance d’un nouveau droit linguistique et pour une société bilingue,

dans les domaines de la création. Des solidarités se tissent pour porter secours aux

personnes victimes de la pauvreté. Les syndicats se mobilisent contre la vie chère

et contre la dégradation des services publics.

Apparaissent également de nouveaux mouvements contre des violences

demeurées jusqu’alors invisibles, les violences faites aux femmes et aux enfants

tandis que d’autres mobilisations portent les droits des personnes homosexuelles

et transgenres.

« Nous sommes des milliers de Corses à nous mobiliser quotidiennement et à

nous engager dans des solidarités possibles. Nous agissons dans des associations,

des syndicats, des tiers-lieux, des clubs sportifs, des foires rurales, des mutuelles,

des rencontres, des festivals… Nous pratiquons l’entraide et la convivialité, le

partage avec l’autre et le don de soi. Nos actions créent de l’espace public et

génèrent de la citoyenneté sociale 5 … » Ces engagements montrent que des dynamiques

émancipatrices continuent de travailler la société corse aujourd’hui, dans

un contexte complexe et incertain.

LE TOURNANT NÉOLIBÉRAL OU LA CORSE DÉ-SANCTUARISÉE

Depuis les années 1980, l’idéologie néolibérale s’impose comme la norme

mondiale de développement des sociétés. Se réalise ce que prescrivait Margaret

Thatcher, sa grande prêtresse, « There is no alternative ». Les conséquences de

la politique thatchérienne sur la société britannique sont connues : une croissance

économique importante entraînant le creusement des inégalités et la destruction

progressive des protections sociales et des services publics.

En Corse, le néolibéralisme s’habille du mot « dé-sanctuarisation », introduit

dans le débat public en 2006 par le président de l’Assemblée de Corse dans un

article publié dans le journal Le Monde, traitant notamment de l’obligation de

service public dans le domaine maritime 6 . Un an après, Nicolas Sarkozy, alors

président de la République, déclare : « C’est une bien curieuse conception du

service public que celle qui empêche une compagnie de proposer, sans subventions,

une offre de vols à prix réduits. Je propose donc que la révision de ces obligations

5. Voir Annexe III, Manifeste « Pour une Corse de la fraternité », Ligue des droits de l’Homme

Corsica, 2024.

6. « M. de Rocca Serra veut “désanctuariser” la Corse », Le Monde, 1 er avril 2006.


 13

en 2008 soit l’occasion de les structurer différemment, pour laisser une place aux

compagnies low-cost. Ce qui sera l’occasion de se demander s’il est indispensable

de consacrer chaque année de telles sommes aux subventions de continuité territoriale…

Je souhaite permettre à la Corse d’utiliser son droit à l’expérimentation. Je

souhaite qu’elle puisse, avant le reste du territoire, adopter les normes spécifiques

en termes de construction, voire de rénovation de l’ancien. Ces normes créeront

un marché régional spécifique… Toutefois ces normes auront un coût pour la

construction. Il faut donc que celle-ci ne soit pas freinée par les difficultés d’accès

au foncier, ou par les nombreux freins qui pèsent encore sur l’activité touristique

dont les tarifs aériens dont je viens de parler 7 ». C’est le service public aérien qui

est à son tour ciblé ainsi que le foncier, une autre manne, dont l’accès doit être

« libéralisé », sous-entendu « libéré » des lois dites « Littoral » et « Montagne ».

En 2008, un projet de PADDUC 8 confirme cette orientation sous couvert d’une

économie présentielle chargée de satisfaire les besoins en biens et en services des

personnes présentes en Corse, résidentes comme touristes. Une importante mobilisation

citoyenne, un « Front uni contre ce PADDUC » aboutit au retrait du projet.

Son adoption par les élus de l’Assemblée de Corse aurait signifié une mainmise

néolibérale sur les politiques publiques dans les domaines que couvre le PADDUC :

localisations des grandes infrastructures, des grands équipements, des espaces

naturels, sites et paysages, extensions urbaines, activités industrielles, artisanales

ou commerciales, agricoles, forestières, touristiques, culturelles, sportives.

Malgré cette victoire de la société civile, le déploiement de l’économie présentielle

profite d’un marché du foncier et de l’immobilier livré à la spéculation.

Les croissances économique 9 et démographique actuelles sont les conséquences

directes de cette évolution. L’idéologie néolibérale devient la norme de développement

en Corse, comme ailleurs dans le monde. Le mythe du roi Midas reste à

l’œuvre, avec la prétention de pouvoir transformer en or tout ce que l’on touche.

Nourriture, boisson, humains, tout devient or autour de Midas.

Mais comme au temps de Margaret Thatcher, cette croissance est un leurre.

Une étude sur la pauvreté en Corse, publiée par l’INSEE en février 2025, établit

le taux de pauvreté à 18 %, un des taux les plus élevés en France, hors territoires

d’outre-mer. L’institut estime que près de 40 % des salariés de l’île touchent

7. À l’occasion d’un conseil des ministres à Ajaccio, « Déclaration de M. Nicolas Sarkozy,

Président de la République, sur les actions en faveur du développement économique, social et

culturel de la Corse ».

8. Plan d’aménagement et de développement durable de la Corse : document stratégique en matière

de politiques et de financements publics qui engage la Corse pour plusieurs décennies.

9. « De 2000 à 2018, la Corse enregistre la plus forte croissance économique des régions françaises.

Les secteurs des services aux entreprises, de l’industrie, notamment ses segments agroalimentaires,

de l’énergie, et de l’hébergement-restauration sont les plus dynamiques. Leur part dans le Produit

Intérieur Brut (PIB) régional s’accroît », INSEE, Analyses Corse n o 39, le 5 mai 2022.


14

Préface

un salaire bas 10 , alors que les prix sont en moyenne 7 % plus élevés que sur le

Continent, contre 3,5 % en 2015. Cette situation est aggravée par les prix de l’alimentation,

plus élevés de 14 %.

Ces chiffres surprennent et même révoltent. Ils disent les conditions de vie

précaires de plusieurs dizaines de milliers de Corses ; aussi bien des retraités que des

personnes à la recherche d’un emploi, des salariés des secteurs privé et public, des

artisans, des agriculteurs, des petits commerçants et les familles monoparentales,

plus nombreuses en Corse que sur le Continent.

En 2025, le néolibéralisme s’habille d’un nouveau mot, « la simplification ».

Ses promoteurs cherchent à nous tromper lorsqu’ils identifient les difficultés d’accès

aux droits de beaucoup d’entre nous comme des entraves à leur liberté d’enrichissement

personnel et à leur volonté d’appropriation de notre destin collectif. Dans

le contexte actuel de criminalité organisée, demander l’affaiblissement des règles

sociales et environnementales relève tout au moins de l’irresponsabilité.

LA CORSE, UNE TERRE DE MIGRANTS

La société corse ne cesse de s’interroger sur son identité. Ce questionnement

s’articule autour de deux dimensions : ses rapports avec la République et ses liens

avec les migrations. La problématique de l’identité en Corse se réfléchit aussi à

l’aune de ses rapports avec la mondialisation.

À la difficulté bien française de penser la diversité s’ajoute un processus d’uniformisation

des sociétés sous l’effet d’une mondialisation néolibérale. Fortement

urbanisées et consuméristes pour la plupart d’entre elles, les sociétés se ressemblent

de plus en plus dans leur organisation sociale et leur style de vie.

D’autres processus sont à l’œuvre avec la mondialisation. La concentration

des richesses et la recherche du profit à tout prix, les saccages de l’environnement,

les massacres des guerres ruinent des communautés humaines entières, poussant

les femmes et les hommes à émigrer. Pour les communautés qui souffrent de

précarité tout en disposant des ressources minimales pour ne pas être contraintes

à l’exil, le repli sur soi paraît la seule façon de se protéger. La Corse n’échappe

pas à cette tentation.

Parler de migrations en Corse, c’est partir du constat établi par Philippe Pesteil

dans sa présentation du rapport sur Histoire et mémoires des immigrations en

région Corse : « Il est commun de dire qu’en neuf millénaires de peuplement, la

Corse a vu se succéder de nombreux groupes qui, de façon violente ou pacifique,

ont influé sur l’histoire culturelle et sociale de l’île 11 ».

10. Par convention, les bas salaires sont les salaires inférieurs aux deux tiers du salaire médian de

l’ensemble de la population, soit 1 274 euros net par an (source INSEE), notamment du fait des

emplois saisonniers et de temps partiels très nombreux.

11. Phillipe Pesteil, responsable scientifique, Histoire et mémoires des immigrations en région

Corse, 2008, p. 2 (sur http://barthes.enssib.fr/clio/acsehmr/corse.pdf).


 15

Depuis des temps très anciens, l’île est une terre de migrants. Diversité des

origines des Corses, importante diaspora, désertification de l’intérieur de l’île,

expériences coloniales marquantes sont autant d’histoires de la Corse qui disent

la complexité de ce questionnement identitaire au présent.

À la fin du xviii e siècle, des migrations importantes affectent la Corse rurale.

Des dizaines de milliers de familles corses fuient la misère et s’en vont chercher

ailleurs la possibilité de vivre dignement. « Riche de 220 000 habitants en 1881,

[la Corse rurale] n’en garde que 90 000 dès la première moitié du xx e siècle 12 ».

Au même moment, en Italie, et pour les mêmes raisons, d’autres pauvres quittent

leur pays et immigrent en Corse. Ce sont d’abord majoritairement des hommes,

comme généralement pour toute nouvelle émigration. Ils sont 17 000 en 1891 à

avoir trouvé refuge dans l’île, puis 12 400 en 1895 et 8 200 en 1911. Un article de

L’Écho de Bastia du 30 juillet 1898 s’intitule « L’invasion ». Usant d’une rhétorique

belliqueuse, il alimente des préjugés anti-italiens déjà prégnants dans l’île

comme dans d’autres régions en France. Ces immigrés sont considérés comme les

responsables des difficultés sociales et aussi perçus comme des agents de l’Italie,

rivale de la France dans la conquête de colonies 13 .

Comment ne pas entendre en écho l’idéologie passéiste qui aujourd’hui revendique

un retour à la « Corse traditionnelle ». Pourtant, Il y a plus d’un siècle, 60 %

du socle des hommes et des femmes de la société agropastorale de la Corse a été

progressivement contraint d’émigrer vers le Continent ou vers les colonies.

Comment nier ce destin commun entre les émigrations corses, italiennes et

maghrébines, toutes fuyant la misère à la recherche d’une vie meilleure. Comment

ignorer que chacune d’elles, quelle que soit son origine, a été victime de préjugés anti-

Corses, anti-Italiens, anti-Arabes, et de discriminations. Pour se protéger et avancer

dans leur nouvelle société, ces trois immigrations se sont organisées en amicales

ou en associations, se réinventant une communauté faite de solidarités, de partage

d’habitudes culturelles, de nostalgie et d’attachement à leur origine. Certains de ces

migrants sont rentrés au pays. D’autres se sont installés durablement ailleurs. C’est

le cas de nombreux Corses qui aujourd’hui constituent une diaspora présente dans

de nombreux pays. Beaucoup se considèrent Français d’origine corse ou d’une autre

nationalité ayant une origine corse s’ils résident durablement à l’étranger.

La situation est la même en Corse pour les Corses d’origine de telle région

ou de telle ville française et pour les Corses d’origine italienne, marocaine, tunisienne

qui vivent et résident durablement dans l’île au côté des Corses de filiation.

Refuser cette diversité constitutive de la société corse, c’est vouloir vivre dans

un conflit permanent avec ses voisins, ses collègues de travail, ses proches, dans

sa famille. Militer contre cette diversité, c’est saturer l’espace public d’agitations

contre les personnes immigrées. C’est aussi polémiquer avec cet autre ennemi

12. Janine Renucci, Corse traditionnelle, Corse nouvelle, éditions Audin, 1974.

13. Informations tirées du rapport cité en note 11.


16

Préface

intérieur nommé « wokisme ». C’est attaquer la philosophie des Lumières, celle

des émancipations individuelles, des révolutions du xviii e siècle et de Pasquale

Paoli. En Corse, depuis les années 1970, cette philosophie est la référence des

luttes d’émancipation. L’objectif de ses détracteurs est d’amener la société corse

à rompre avec cette référence pour imposer leur idéologie d’exclusion.

UN PRÉSENT EN JACHÈRE

Dans ce livre, luttes d’émancipation, violences néolibérales, tentations de

repli, volontés d’exclusion se juxtaposent et s’entremêlent comme elles se nouent

dans notre société. Nous vivons dans une société à la fois en tension et fragilisée.

Dans ce présent, plusieurs futurs sont possibles. Le débat sur le projet d’un statut

d’autonomie pour la Corse nous interpelle particulièrement.

L’essentiel de ce débat se résume en ces termes : donner la possibilité aux

Corses de faire la loi ou de ne pas la faire. Faute de ne pas avoir été véritablement

associée à cette réflexion, la société corse n’a pas pu s’approprier les enjeux de

ce possible changement institutionnel. C’est profondément regrettable. Le débat

engagé en mars 2022 est vécu comme une lutte de pouvoirs entre élus locaux et

entre élus nationaux. La question est pourtant de savoir si les Corses souhaitent

devenir leurs propres législateurs dans certains domaines par l’intermédiaire des

élus de l’Assemblée de Corse qu’ils auront choisis.

Une occasion de renforcer la démocratie a été manquée alors que les idéologies

populistes et autoritaires ne cessent de gagner du terrain. En Corse comme ailleurs,

une urgence démocratique s’impose, celle d’associer les citoyens et les citoyennes

à la décision politique. L’élaboration d’un nouveau PADDUC en 2011 demeure

une référence forte en matière de démocratie délibérative. La société civile corse

y avait participé comme un partenaire de première importance.

Aujourd’hui, pour avancer dans cette direction, les questions de société à mettre

en débat ne manquent pas. Le droit au logement, par exemple. Pouvons-nous continuer

à supporter que le logement soit considéré comme une marchandise et non un

droit ? Pour les jeunes générations, c’est leur avenir en Corse qui est compromis.

Autre exemple, le droit à la santé. Pouvons-nous assister à la dégradation du service

public de santé au profit du développement d’une offre de soins privée dont la

qualité est appréciable mais dont l’accès est réservé à ceux qui peuvent supporter

son surcoût ? Pour les personnes précaires, c’est leur santé qui est en jeu.

Ces questions de société et d’autres encore – le droit à la nourriture, le droit à

un environnement sain et durable, les usages du foncier, la sauvegarde de la langue

corse, le droit à la mobilité, la culture pour tous… – interrogent notre présent. Il

nous faut en débattre.

Aujourd’hui, la Corse est engagée dans une mondialisation néolibérale. Nous

avons dit les dangers déjà mesurables de ce choix idéologique : le creusement des

inégalités, l’aggravation du dérèglement climatique, une dérégulation synonyme

de la loi du plus fort, voire du hors-la-loi le plus fort.


 17

La Corse est aussi engagée dans des luttes d’émancipation qui mobilisent

des secteurs entiers de la société corse, les acteurs culturels, les associations de

l’environnement, les organisations syndicales, les associations de défense de la

langue corse. Elle continue à penser que son devenir lui appartient. Elle reste une

société profondément politique, au sens d’un bien commun, et c’est une de ses

principales richesses. Malgré ses fragilités, la Corse continue à aimer le débat. Elle

a la passion de l’agora. Par ce livre, nous souhaitons contribuer à l’entretien de cette

passion qui apparaît comme le socle de toute émancipation. Nous mettons en débat

des thèmes structurants pour toute société en proposant des textes de réflexion.

Nous ouvrons la première partie, « De la société politique », avec un texte

sur la communauté de destin. Inventé au début du xx e siècle, ce concept politique

garde toute son actualité. Plus que jamais, dans un monde en tensions, il est une

alternative pour les peuples et pour l’humanité. À travers différentes expériences au

niveau international, nous observons les obstacles qui entravent son développement

mais aussi l’ouverture de nouveaux espaces politiques. De manière plus précise,

nous projetons son possible développement en Corse (André Paccou, LDH). Le

texte suivant, de Thomas Battini, met en débat le nationalisme corse au regard de

l’État-nation français. Son auteur s’intéresse notamment aux tensions internes au

mouvement nationaliste entre un projet de société ouvert et inclusif et un autre

projet fermé et exclusif.

Puis nous abordons la question de l’État de droit. Nous ne pouvions oublier

le discours prononcé par Antoine Sollacaro à l’audience de rentrée du tribunal de

grande instance d’Ajaccio, le 13 janvier 1999, en présence notamment du préfet

de Corse Bernard Bonnet. Les propos clairvoyants et courageux du grand avocat

qui fut membre de la LDH rappellent que l’application de l’État de droit en Corse

s’est régulièrement confondue avec des politiques répressives hors normes, avec

une absence tout aussi régulière de protection des personnes et de leurs droits.

Suit un texte de Ludovic de Thy, maître de conférences en droit public à l’Università

di Corsica Pasquale Paoli, sur les mises en cause actuelles de l’État de

droit qui se multiplient en France et ailleurs, et qui sont autant de fragilisations

inquiétantes de la démocratie. L’universitaire développe un argumentaire étayé

par de nombreux exemples.

Nous traitons ensuite d’autres fondements d’une société démocratique avec

Marie Peretti-Ndiaye, docteure en sociologie. Sa réflexion porte sur le débat public

comme pierre angulaire de la démocratie délibérative. L’universitaire rappelle les

conditions qui permettent au débat public de jouer son rôle de régulation dans la

société en vue d’apaiser les désaccords, voire de dégager des consensus partiels.

Elle analyse précisément les altérations qui compromettent une information fiable et

partagée et qui favorisent les idéologies illibérales. Pour sa part, Marie-Jeanne Nicoli

(LDH) nous éclaire sur la bataille des idées que mène l'extrême-droite et sa volonté

de conquête des esprits par la prise de pouvoir sur le langage. Elle montre l'impré-


18

Préface

gnation des idéologies réactionnaires dans la société et dit l’urgence de remettre les

mots au service de l’émancipation.

Dans la deuxième partie, « De la question sociale face aux idéologies

néolibérales et d'extrême-droite », la parole est donnée aux syndicats 14 notamment

sur la question du racisme et de la xénophobie dans le monde du travail.

Les femmes et les hommes engagés dans ces organisations sont en première ligne

dans la lutte pour les droits sociaux et pour la défense des libertés syndicales. Par

leur engagement au quotidien auprès des femmes et des hommes, salariés, privés

d’emploi, retraités, les syndicalistes forment un rempart contre les violences néolibérales

qui incitent certains à faire des immigrés les responsables des injustices

sociales. Leur prise de parole est précieuse et nous enrichit.

Enfin, la troisième partie du livre, « De l’éducation et de la citoyenneté »,

propose une réflexion à partir d’une table ronde sur le thème « École et idéologies

d’extrême droite » (Elsa Renaut, LDH), qui a réuni des enseignants, auxquels

s’ajoutent des témoignages d’autres enseignants et de personnes victimes de

racisme. L’inquiétude se porte sur la transmission d’une culture humaniste, celle

des principes de laïcité et celle des droits de l’homme par l’école publique, qui

aujourd’hui sont mis à mal au travers de politiques perméables aux idéologies de

l’extrême droite et d’agitations xénophobes dans notre société.

La conclusion de notre ouvrage, intitulée « Pour une philosophie politique de

la fraternité », revient à Francine Demichel, universitaire, présidente d’honneur

de la Ligue des droits de l’Homme section de Corse. Elle aborde la fraternité sous

un angle philosophique et politique, rappelant par son propos que ce livre a été

pensé à la suite du manifeste de la Ligue des droits de l’Homme de Corse, « Pour

une Corse de la fraternité 15 ».

14. CFDT Corsica, CGT Corse-du-Sud et Haute-Corse, FO Corse-du-Sud et Haute-Corse, FSU

Corse, STC (Sindicatu di i Travagliadori Corsi), UNSA Corse.

15. Voir Annexe III.


PREMIÈRE PARTIE

De la société politique



21

La communauté de destin, une utopie réelle

André Paccou,

membre du comité national de la Ligue des droits de l’Homme,

délégué de Corse.

DE L’IMPORTANCE DES COMMUNAUTÉS DE DESTIN DANS UN MONDE

EN TENSION

La communauté de destin se pose comme un enjeu politique de première

importance depuis un demi-siècle en Corse. Où en sommes-nous de ce débat entre

émancipation, mondialisation et questionnement identitaire ? S’interroger sur son

actualité et ses perspectives nous paraît essentiel.

Théorisé à la veille de la première guerre mondiale par Otto Bauer 1 dans un

contexte de montée des colères nationalistes au sein de l’Empire austro-hongrois,

1. Otto Bauer, Die Nationalitätenfrage und die Sozialdemokratie, Vienne, Verlag der Wiener

Volksbuchhandlung Ignaz Brand, 1907. Une édition récente traduite en francais par Nicole Brune-

Perrin, Johannès Brune et Claudie Weil est parue en 2017 aux Éditions Syllepse, sous le titre : La

Question des nationalités. Théoricien marxiste, Otto Bauer fut aussi un responsable du parti socialdémocrate

autrichien. Son livre a vocation à apporter une réponse politique à la crise de l’Empire

austro-hongrois. Bauer projette une société multinationale qui remplacerait l’Empire, certes

multinational mais qui, comme tout modèle impérial, « suppose toujours une subordination entre

un centre dominant et une périphérie dominée, et ne garantit pas contre “l’effroyable despotisme”

redouté par Kant ». (voir sur ces questions Mireille Delmas-Marty, Études juridiques comparatives

et internationalisation du droit, Collège de France / Fayard, 2003.) Le projet de Bauer repose sur

le concept d’autonomie culturelle qu’il définit comme la possibilité d’un vivre-ensemble fondé

sur la reconnaissance d’identités collectives librement choisies par chacun des membres de la

société. Les personnes ainsi regroupées formeraient des associations qui se verraient confier le soin

d’administrer leurs écoles, leurs musées, leurs administrations.


22

De la société politique

le concept de « communauté de destin » interpelle aujourd’hui dans un monde en

profonde mutation, du local au planétaire. Notre réflexion sur la communauté de

destin ne peut ignorer ces bouleversements, avec leurs interférences sur toutes

les sociétés.

Ce monde s’est d’abord réorganisé, dès la fin de la seconde guerre mondiale,

sous l’effet des luttes d’émancipation portées par des peuples africains et

asiatiques colonisés, contre des empires européens. Ces luttes se sont poursuivies

au Vietnam face à l’impérialisme américain. Étendues aux Balkans, à l’Europe

de l’Est jusqu’aux confins de l’Asie, elles ont mobilisé des peuples opprimés

par des États multinationaux autoritaires, l’ex-URSS et l’ex-Yougoslavie. Tous

ces peuples ont agi pour se libérer.

À l’issue de chacun de ces processus de décolonisation, des États ont été

créés. Aujourd’hui, l’ONU compte 193 États-membres. Ils étaient cinquante et

un en 1945. Pour intégrer la communauté internationale, chaque nouvel État

s’est construit selon le modèle de l’État-nation, « domaine dans lequel les frontières

culturelles se confondent aux frontières politiques 2 », et donc dans lequel la

diversité culturelle a difficilement droit de cité.

Dans une récente prise de parole, Monique Chemillier-Gendreau, avocate

devant la Cour internationale de justice de l’ONU à La Haye, développe son

analyse de l’État-nation, qu’elle illustre notamment par l’exemple français, et

nomme à ce propos le peuple corse : « Il faut lire vraiment La Boétie qui expliquait

que l’État essaie de se cristalliser en ce qu’il appelait le Un, avec un U majuscule,

de l’État, c’est-à-dire une réduction de la diversité à une seule unité et du coup

avec la souveraineté de l’État, on écrase la diversité, on l’empêche de s’exprimer,

il faut que le peuple soit Un. Rappelez-vous en France : pas de peuple corse… pas

de peuple corse. On nie la réalité du peuple corse ; mais il n’y a pas que le peuple

corse. La France est un agglomérat de peuples divers 3 ».

De nombreuses tensions actuelles résultent de cette vision qui atrophie les

sociétés humaines, États ou peuples sans État, dans leur développement. Vivre

unis et solidaires dans la pluralité culturelle, n’est-ce pas une promesse de toute

communauté de destin ?

Dans le même temps, le monde s’est progressivement globalisé du fait de

l’intensification des échanges matériels et immatériels, dans tous les registres,

social, culturel, économique et environnemental. La concentration des richesses

et des pouvoirs a atteint un degré inédit. De nouveaux empires marchands se sont

2. Selon la définition de l’Unesco qui se poursuit ainsi : « L’idéal de l’État-nation est que l’État

incorpore les personnes d’un même socle ethnique et culturel. Cependant, la plupart des États

sont polyethniques. Ainsi, l’État-nation existerait si presque tous les membres d’une seule nation

étaient organisés en un seul État, sans autres communautés nationales présentes. Bien que le

terme soit souvent usité, de telles entités n’existent pas ».

3. Site @ParolesDHonneur, « La fin du droit international ? », 11 juillet 2025. Monique Chemillier-

Gendreau est également universitaire, professeure de droit public et de sciences politiques.


La communauté de destin, une utopie réelle 23

affirmés. Guerres économiques et menaces, instrumentalisation des peurs et des

frustrations des peuples 4 , répression des femmes et des hommes qui leur résistent

avec l’appui de complicités locales, conflits armés et négation du droit international,

ces empires visent à renforcer leur domination en déployant des stratégies

agressives qui mettent en permanence le monde sous haute tension. Ils sont la clé

de voûte de l’économie néolibérale, d’« un néocapitalisme » au fonctionnement

intrusif capable de dégrader nos sociétés, d’« engendrer une culture, des comportements,

des “formes d’individualités” [et qui] façonne l’âme humaine elle-même,

bref, [qui est] un “fait social total” 5 ».

Dans ce monde où les tensions sont entretenues par des États-nations rétifs

à la diversité et attisées par de puissants empires qui rivalisent, le développement

de communautés de destin, à partir desquelles l’humanité pourrait maîtriser

son avenir, à tous les niveaux, est d’une actualité difficilement contestable. C’est

d’autant plus manifeste qu’avec la globalisation, nos sociétés sont devenues interdépendantes.

Chacune est riche d’interactions avec d’autres sociétés. Chacune

peut penser et développer sa communauté de destin en lien solidaire avec les

autres communautés de destin. Toutes sont partie intégrante de la société humaine,

communauté de destin une et indivisible.

SORTIR DU XX e SIÈCLE ET CONSTRUIRE LES COMMUNAUTÉS DE DESTIN

DU XXI e SIÈCLE

Nous ne partons pas de rien. Déjà des réflexions s’ébauchent, des communautés

innovent en matière de citoyenneté, et la société civile s’affirme comme un acteur

premier. Ainsi Mireille Delmas-Marty analyse, au tournant des années 2000, le

déploiement international actuel de la société civile : « Du citoyen européen au

citoyen du monde, les mouvements de la société civile, de plus en plus présente

sur la scène internationale, marquent peut-être un autre moment de l’humanisme…

Nommés d’abord anti-, puis altermondialisation, ils ont pris ces derniers temps la

forme de manifestations pour la paix, marquant sur l’ensemble des continents la

prise de conscience d’une communauté de destin. On peut y voir l’espoir naissant

d’une évolution vers une démocratie mondiale qui reste à inventer et relierait

l’ensemble des acteurs, publics, sociaux et économiques, en un nouveau “triangle

civique”. Mais elle ne dispensera pas d’avancées démocratiques nécessaires aussi

4. Pour mieux camoufler leurs dimensions politiques et les responsabilités engagées, les peuples

ont été mis en cause et assignés à des identités exclusives, figées et inamovibles. Ces conflits ont

été nommés « guerres de religions » en Afghanistan ou en Iran (comme ce fut le cas quelques

années auparavant en Irlande), puis « conflits ethniques » dans les Balkans ou en Somalie et

« guerre de civilisation » pour la guerre du Golfe.

5. Aurélien Aramini et Florian Gulli, « Du concept de “décivilisation” », Philosophique, n o 19,

2016.

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