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L’Âme damnée
Lorenzo de Bradi
L’Âme damnée
et autres récits fantastiques
suivi de
Veillées corses
Illustrations
Paul Filippi
AVERTISSEMENT
Dans tout village corse, il y a une maison
où, pendant les veillées d’hiver, on se réunit
pour raconter des histoires. Dans le mien, c’est
celle du vieux Francè, un brave homme que
l’on croit sorcier, mais qui s’en défend.
– On m’accuse à tort, me disait-il, un soir
que je l’avais rencontré, courbé sous un fagot,
dans une sente, au milieu des rocs et des maquis,
non ! non ! je ne suis pas sorcier !
Il protestait avec force. Nous étions assis
sur des pierres, à l’ombre des lentisques, devant
un grand paysage de pentes, de rochers, de mer
et de montagnes, au loin, couronnées de neiges
éternelles.
– Je suis un conteur de veillées. Chaque soir, la réunion est toujours nombreuse autour
de mon foyer. Si vous y veniez, vous y écouteriez avec intérêt des histoires bien mystérieuses.
Comme le soleil disparaissait à l’horizon marin, il reprit son fagot et descendit vers le
village que l’on voyait en relief sur le fond laiteux du golfe de Valincu.
Je connais la maisonnette de Francè, la plus vieille et la plus bistre de toutes, près de la
petite église.
C’est ainsi que, durant tout un hiver, j’ai été, une fois la nuit tombée, chez le vieux
Francè, où j’ai entendu les histoires les plus curieuses et les plus étranges du monde. J’ai
recueilli celles qui me paraissaient typiques.
J’ai pris plaisir à les écouter, à les écrire ; je souhaite que mes lecteurs aient autant de
plaisir à les lire.
LORENZI DE BRADI
I
L’AME DAMNÉE
Le premier soir que je me rendis chez le vieux
Francè, il n’y avait pas de lune et il faisait très noir.
Les portes étaient fermées. On pouvait heurter contre
des pierres et tomber. Aussi les gens se guidaient-ils
en agitant devant eux des tisons rouges.
La petite maison du vieux Francè se trouve au
fond du village. Je frappai, et, comme on cria d’entrer,
je soulevai le loquet.
La compagnie se serra pour me faire une place
devant l’âtre où brûlaient des bûches. Les femmes
étaient assises par terre, les hommes sur des
escabeaux. Une antique lampe à huile, accrochée au
mur enfumé, lustré, éclairait à peine. Dans l’unique
pièce, il y avait une maie, un lit et des sacs de blé.
Des pans de lard, un jambon pendaient aux solives
noirâtres.
Les hommes, aux figures rudes et mélancoliques,
étaient les vigoureux compagnons d’une glèbe
épineuse où il y a plus de pierres que d’herbes. Ils
fumaient leur pipe. Les femmes, vêtues de noir
presque toutes, étaient cueilleuses d’olives ; quelquesunes
avaient une beauté singulière. Le soir, elles
filaient la quenouille ou tricotaient des bas. Et tous,
malgré la fatigue du jour, venaient là, pour écouter
des histoires fantastiques. Cette réunion formait une
sorte de synagogue des croyances superstitieuses.
Quelqu’un dit :
– Le berger Tristi a entendu l’Âme damnée.
– On l’entend, mais on ne la voit pas.
– Erreur, dit le vieux Francè, on l’a vue plusieurs
fois.
Il cracha sa chique dans le foyer et continua :
— Vous savez que le torrent de Tivella forme en
un point de son cours un puits sans fond qui communique,
affirme-t-on, avec la mer. Ce puits est la
demeure de l’Âme damnée. Il est tellement ténébreux
qu’aucun reflet ne le hante.
L’Âme damnée apparaît soit à midi, soit la nuit,
tantôt sur les rocs les plus élevés où elle vole de cime
en cime, tantôt au fond de l’espace. C’est une femme,
blanche comme la lune, et dont les longs cheveux
d’or ont, par moments, des étincellements de flamme.
Rapide comme l’éclair, elle crie comme si on l’écorchait
toute vive. Elle plonge avec un bruit de fer rouge
dans le puits d’où monte ensuite un vacarme d’enfer.
On raconte qu’au Moyen Âge, Gloriosa était une
châtelaine très noble et très puissante, douée de la
plus grande perversité que l’on eût jamais connue.
Quoique belle, elle était cruelle et elle se plaisait à
persécuter les pauvres avec férocité.
1
L ’ Â M E
D A M N É E
Son château se dressait sur une croupe rocheuse,
en face de la mer. Il était imprenable, gardé par des
hommes terribles et sûrs. Aujourd’hui, les couleuvres
et les lézards sont les seuls hôtes des ruines de
cette demeure où l’on mena somptueuse et crapuleuse
vie. On disait que Gloriosa était au service de
Gênes en échange de largesses magnifiques.
Quand elle paraissait à cheval dans les campagnes,
les humbles se cachaient. Jamais une aumône ne
tombait de sa main toujours armée d’une cravache.
Une fois, un vagabond, mourant de faim, lui demanda
du pain ; elle le fit battre par ses domestiques. On
remarqua que son sang avait taché le seuil. On voulut
effacer en vain cette tache. Et la croyance populaire
est que, si l’on fouillait les ruines de ce château, on
exhumerait son seuil aussi sanglant qu’au premier jour.
Gloriosa recevait de nombreuses cavalcades et
ce n’étaient que plaisirs de toutes sortes. Une nuit
qu’il faisait une violente tempête pendant que la fête
était plus effrénée que jamais, on vit soudain, au
milieu de la salle éblouissante, le mendiant que la
châtelaine avait fait bâtonner. Celle-ci, parée du plus
riche brocart de Gênes, se dressa comme une furie.
– Qui a permis à ce misérable de venir jusqu’ici ?
cria-t-elle.
Les domestiques tremblaient. L’un d’eux dit :
– Comment a-t-il pu entrer puisque tout est
fermé !
Le mendiant, hâve, couvert de loques, pieds nus,
était d’une forte stature, et ses yeux rayonnaient.
– J’ai faim, dit-il, j’ai froid… Ayez pitié de ma
misère… Donnez-moi un peu de pain, laissez-moi
dormir dans un coin…
– Non ! non ! tu n’auras pas une miette ! Qu’on le
jette dehors !
Les domestiques s’élancèrent… Mais le mendiant
se recula et dit d’une voix qui les fit tressaillir :
– Ne me touchez pas !
Il s’éleva comme une vision et on le vit s’évanouir
lentement en prenant la forme de Jésus crucifié.
Gloriosa n’en continua pas moins ses orgies et
ses cruautés.
Le plus assidu auprès d’elle était un jeune homme
d’une beauté sans égale, svelte, élégant, et portant
l’épée avec une nonchalance hautaine. Mais ses yeux
regardaient, parfois, si étrangement, qu’on en éprouvait
de l’épouvante et de la répulsion. Il avait une
grande autorité sur Gloriosa qui, pour lui plaire, était
entrée dans une église, sur un âne, vêtue de rouge et
tournant le dos à l’autel.
Un jour, ils sortirent ensemble à cheval. Ils allèrent
d’abord à l’aventure ; puis, le jeune homme s’engagea
dans une sente, à travers les maquis du vallon où roule
le torrent de Tivella. Ils se trouvèrent tout à coup au
bord du puits noir. Alors, il lui dit :
– Gloriosa, chère âme, je t’ai donné toutes les
jouissances que tu désirais, tu as satisfait tes passions,
ta cruauté, ton impiété, il est temps que tu paies !
Et, la prenant par les cheveux, il la souleva comme
un fétu de paille et la jeta dans le puits… Du fond de
l’abîme un cri monta, un long cri qui retentit dans
les environs ; et c’est ce cri que l’on entend encore la
nuit et que l’on entendra éternellement.
2
II
LA COULEUVRE
Ce soir-là, comme nous étions éclairés seulement
par la lueur du foyer, un petit lézard vert parut, attiré
sans doute par la chaleur. Quelqu’un voulait le jeter
dans le feu.
– Dieu t’en préserve ! s’écria le vieux Francè. L’un
d’entre nous succomberait sûrement. Il ne faut jamais
tuer les bêtes qui logent dans nos maisons ou qui
dorment à la campagne sur nos vêtements. Ce sont nos
esprits !…
– Que nous contez-vous là ! fis-je.
– Cela est pourtant vrai, dit Santavica. J’étais incrédule
à ce sujet, mais depuis que j’ai vu et touché, je crois.
Et il nous fit le récit suivant :
– C’était au mois de juillet.
L’air rutilait dans le silence.
Nous étions six
moissonneurs courbés sur
les épis que nous
tranchions avec nos faucilles qui grinçaient. Derrière,
trois femmes essayaient de nous suivre. Elles portaient
de larges chapeaux de paille. Maria était la plus vigoureuse
et la plus belle. La vie pour elle n’était qu’une
chanson. Il fallait l’entendre rire et chanter. Elle nous
relevait le cœur dans nos moments d’abattement. Un de
ces colporteurs d’Italie, qui portent leur caisse sur le dos,
ahanant par les chemins, l’avait abandonnée, toute petite
encore, sur la place du village, une nuit d’été. La vieille
Tatona l’avait recueillie.
Parmi les moissonneurs, Pasquà avait une grande
tendresse pour elle. Mais elle en riait. Elle ne pensait
qu’à travailler constamment pour que la vieille Tatona
eût ses aises, maintenant qu’elle ne pouvait plus rien
faire. Et Pasquà était devenu triste. Il avait été toujours
un peu mélancolique, vivant isolé dans la nature, où le
moindre insecte lui était cher. Il était de ceux qui
croient que certaines bêtes ont des correspondances
mystérieuses avec nos âmes. Si une coccinelle se
posait sur sa main, il soufflait doucement
dessus pour la faire fuir, craignant de
l’écraser. Il respectait le crapaud qui, disaitil,
était un visionnaire en extase dans les
ténèbres. Il écoutait avec émotion la note
liturgique du hibou, mystique et béat au fond
de son trou. Il protégeait les chauves-souris que
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L A
C O U L E U V R E
les enfants poursuivent à coups de gaule dans le
crépuscule où elles tournent, tournent, comme sous
une épouvante éternelle. Mais son favori était le
lézard émeraude qui court sur les pierres des murs
et dans la poussière des routes, où, parfois, il
sommeille comme un fakir.
Pasquà s’était sauvé d’une barque napolitaine où
on le rouait de coups. Le curé l’avait pris chez lui. Il
servait la messe, balayait l’église et menait l’âne et la
chèvre aux champs. Comme les autres enfants le
battaient, il se réfugiait au milieu des myrtes, dans les
vallons où il y a des sources et des fleurs, sous les chênes
chargés de vignes sauvages. Il allait vers les cabanes
dont il connaissait les chiens, vers les brebis, les blés,
les rochers ombreux. Il chantait tant qu’il pouvait à la
saison des moissons et des fruits, il chantait le long des
haies vives ou sous les figuiers, mêlant les airs d’église
et les romances d’amour, et jamais l’on n’avait entendu
voix aussi pure.
Aujourd’hui, le curé n’était plus, et Pasquà était
plein de tristesse, à cause de cette tendresse, venue un
soir qu’il avait longuement regardé Maria qui revenait
de la fontaine, la cruche posée sur ses cheveux noirs.
Et la belle fille riait, chantait, nullement superstitieuse,
et détruisant les bêtes sur son chemin.
À l’heure du repos, elle prit les devants pour
arriver plus tôt sous le lentisque, courbé à la
longue par les vents, à l’ombre duquel nous
avions laissé nos besaces et nos vestes.
Soudain, Pasquà jeta un cri en chancelant.
Nous accourûmes…
– Qu’as-tu ?
– On dirait que j’ai reçu un coup de
poignard dans le dos.
Il ne pouvait se tenir debout.
– C’est comme si je perdais tout mon sang…
Nous le transportâmes sous le lentisque… Là,
deux tronçons de couleuvre se tordaient, sautelaient,
semblaient se nouer et dénouer dans une torture
perpétuelle…
– Oh ! s’écria-t-il, regardez, je suis perdu… Qui a
fait cela ?
– C’est moi, dit Maria… Cette vilaine bête était
lovée sur ta besace. J’ai crié pour la faire fuir, mais
elle n’a pas bougé. Alors, d’un coup de faucille, je l’ai
coupée en deux…
– Malheureuse ! en la tuant, ne sais-tu pas que tu
m’as tué !?…
Nous l’avions allongé à l’ombre.
– As-tu faim, Pasquà ?
– Non, je vais mourir…
Les yeux fermés, il frissonnait parfois, avec des
soubresauts. Il demanda sa gourde… Il but longuement,
comme un bœuf altéré.
– Il faut le transporter au village, dit Maria.
– Non, dit Pasquà qui avait entendu, c’est inutile.
Rien ne peut me guérir. Je mourrai au pied de ce
lentisque, à la place où tu as frappé la couleuvre.
Et, le soir, quand nous revînmes, le pauvre Pasquà
ne vivait plus… Je le vois encore, étendu sur la terre,
avec une figure pâle et sereine, comme s’il
dormait paisiblement.
Maria pleurait.
Depuis, elle ne chante plus et elle respecte
les bêtes.
4
III
LE TRÉSOR
Ces veillées étaient comme un envoûtement pour
moi. Une volupté singulière émanait de ces réunions où
dans une épouvante secrète se dressaient les figures
énigmatiques des vieilles superstitions. Une fois le crépuscule
tombé, une sorte de fièvre me prenait et j’allais dans
cette pauvre maison comme au guignol du Fantastique
dont le vieux Francè tenait les fils à la lueur du foyer.
Nous étions au mois de décembre. La nuit, il
gelait à pierre fendre. Nous sortions tard de la veillée.
Le village obscur dormait. Nous accompagnions les
plus peureux jusqu’à leur porte. On se retournait au
moindre gémissement du vent dans le noir. D’aucuns,
dans l’immense bruit de la mer, croyaient démêler
d’autres voix que celle des flots. Moi, je rentrais seul ;
car, malgré toutes ces histoires, je ne craignais ni la
nuit ni les esprits qu’elle peut abriter.
Un soir, nous trouvâmes le vieux Francè dans la
désolation. Son ami le berger Cerro s’était alité à la
suite d’une mystérieuse excursion nocturne, et il
délirait, hurlant, gesticulant, les yeux en feu. Il était
revenu à sa chaumière, avant le jour, tout grelottant,
sans chapeau, les cheveux dressés et ne pouvant pas
parler. Il revenait sans la pioche et la pelle qu’il avait
emportées. On les trouva à l’entrée d’une caverne où
il y avait une excavation profonde.
– La vérité, dit Francè, est que mon ami était allé
à la recherche d’un trésor ; mais, ce trésor étant gardé,
il prit peur devant les formes diaboliques qui surgirent
tout à coup… Il en mourra.
– Qu’appelez-vous un trésor gardé ? demandai-je.
– Un trésor enfoui anciennement, sous la protection
de Satan, au moyen de terribles incantations.
– Il paraît, dit quelqu’un, que le berger de San
Miele, lui, n’eut pas peur et qu’il devint riche du soir
au lendemain… L’avez-vous connu, Francè ?
– Si je l’ai connu !… Il y a bien des années de cela.
Le berger de San Miele était un rude gaillard,
n’ayant pas froid aux yeux. À l’époque dont je vous
parle, il gardait les chèvres. Il avait entendu dire souvent
qu’il y avait de nombreux trésors cachés et il n’en
fermait pas l’œil de la nuit. Le jour, il faisait sonner
avec son bâton noueux les rochers, le sol des cavernes.
Il n’avait qu’une idée dans la tête : trouver un trésor.
Une fois, il apprit par un petit marchand de
châtaignes qu’au village de Monaccia, on pouvait
consulter un vieux manuscrit sur les lieux où l’on avait
enterré des urnes pleines de monnaie d’or et d’argent.
Il y alla sans tarder. Là il sut que, non loin de San
Miele, à cent mètres environ d’une aire, ombragée
vers le sud d’un arbousier, on avait enfoui, depuis
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L E
T R É S O R
plus de trois siècles, un trésor sous la garde d’esprits
diaboliques.
À son retour, il chercha l’aire. Il y poussait des
asphodèles, et, à la place de l’arbousier, il n’y avait plus
qu’un vieux tronc logeant des abeilles vagabondes. Il
revint pendant la nuit, mais il eut beau creuser de-ci
de-là, rien, rien… Le manuscrit ne disait pas de quel
côté on avait caché le trésor. Après plusieurs nuits de
vaines recherches, le berger se découragea.
Un jour, il vit passer sur la route un colporteur
italien.
– Hé ! arrête-toi ! lui cria-t-il.
Il ne tarda pas à le rejoindre. Le Lucquois essuyait
son front en sueur avec un mouchoir à carreaux.
– As-tu des guimbardes ?
Il en avait et il ouvrit sa caisse. C’était un petit
bazar. Tout en faisant vibrer avec un doigt la languette
d’une guimbarde entre ses dents, le berger vit parmi
des couteaux une balle d’acier.
– À quoi sert-elle ? demanda-t-il.
–Elle est précieuse. Si tu la fais rouler, elle s’arrête,
même sur la pente la plus inclinée, là où il y a un métal
quelconque sous terre.
– Je te l’achète… Combien en veux-tu ?
– Je ne la vends pas.
– Je t’en donne cinq francs.
– Non.
– Dix !
– Inutile d’insister.
Alors, vivement, le berger prit la balle, et, se
reculant, il braqua un pistolet sur le colporteur qui
s’élançait contre lui.
– Un pas de plus et tu es un homme mort !
La route était déserte. L’Italien se répandit en
invectives, mais il dut s’en aller.
Le jour même, le berger fit rouler la balle autour
de l’aire, dans tous les sens ; elle s’arrêta entre deux
rochers, dressés comme des menhirs. Il marqua
l’endroit, et ne se tenant pas de joie, il attendit la nuit.
Quand la lune parut, il se mit à piocher en pleine
solitude. Avec une pelle, il enlevait la terre au fur et à
mesure. Il piocha longtemps; il ne sentait pas la fatigue.
Le trou était déjà large, profond, et rien, toujours rien ;
mais, cette fois, l’espoir d’aboutir le soutenait.
Soudain, comme il creusait vers le second menhir,
un coup de pioche rendit un son métallique qui parut
résonner dans un antre d’airain. La joie le surexcita.
Il frappa un autre coup. Aussitôt des hurlements lui
répondirent. C’était un déchaînement de furies, de
démons réveillés de leur sommeil séculaire. Le
premier mouvement du berger fut de s’enfuir ; mais,
se raidissant, il resta : Allait-il perdre une fortune par
manque de courage ? Il s’irrita contre lui-même, et,
le sang bouillonnant, les forces décuplées, tout en
frappant comme un sourd, il se mit à crier, à hurler,
à miauler.
Il y eut tout à coup comme un écroulement de
maison : devant lui, s’ouvrit un abîme ; un énorme
serpent y apparut en se tortillant, la gueule ouverte,
le dard enflammé, les yeux rouges, tandis que des
voix tintaient aux oreilles du berger et que des ailes
visqueuses, invisibles, frôlaient son visage et ses mains.
Mais le berger, ruisselant de sueur, le regard aigu, ne
bougea pas.
– Va-t’en, malheureux, lui murmura-t-on, le
serpent va te broyer dans ses nœuds.
– Non ! je ne m’en irai pas. Qu’il vienne, je le
trancherai comme un vermisseau !
Et il se mit à brandir sa pioche. Il se sentait en
ce moment plus qu’un homme. Une sorte de délire
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L E
T R É S O R
annihilait en lui toute faiblesse humaine. Il traça sur
la terre une croix et il cria :
– Au nom du Christ, tu ne franchiras pas ce signe
sacré !
Aussitôt le serpent disparut. Mais, plus loin, du
fond des ténèbres, surgit une bête… Formidable, elle
était immobile comme un roc. À la place des yeux,
elle avait des cavernes béantes et son énorme tête
épouvantait par le manque de gueule. Sur tout son
corps des poils hérissés paraissaient des serpents
figés. Dressée parmi des cadavres sur ses pattes de
devant, dont les griffes se courbaient comme des
faucilles pour géant, ses croupes reposaient dans une
mare de sang. C’était le monstre du silence, de l’épouvante
et de l’immobilité.
Il était tellement terrifiant ainsi que le berger se
sentit faiblir. Ni regard, ni voix ! Nul souffle ne passait
dans la nuit qui pesait sur ses épaules comme un
fardeau. L’homme, éperdu, se secoua comme un fauve
percé d’un javelot, et, avec sa pioche qu’il tenait à
deux mains, il fit dans l’air un grand signe de croix
en hurlant :
– Qui que tu sois, monstre ou fantôme, au nom
du Christ, rentre dans le néant d’où tu es sorti !
Alors, un fracas éclata ; puis ce fut le silence dans
la nuit noire, d’un noir opaque. La lune et les étoiles
avaient sombré. Le berger ne voyait ni le ciel ni la
terre. Était-il devenu aveugle tout à coup ?
Il entendit un gémissement derrière lui. Il se
retourna… Une forme blanche prit la figure de sa
mère, morte il y avait quelques années. D’abord, il
eut un élan de tendresse ; puis, une colère excitée par
la cupidité le saisit :
– Toi aussi, tu es contre moi ! s’écria-t-il… Vat’en
! Va-t’en ! Je ne te connais plus !…
La forme blanche s’évanouit… Là-bas, la ligne
des coteaux se dessina dans les premières lueurs de
l’aurore. Et, devant le berger émerveillé, au fond du
trou, autour d’une urne éventrée, de nombreuses
pièces d’or étaient éparpillées…
8
IV
LA VALLÉE DES CAVERNES
– Si le berger de San Miele, dis-je, devenu riche,
est mort, très vieux, dans son lit, par contre,
Marcucciu a été tué par les esprits infernaux dans la
vallée des cavernes où il était allé chercher de l’or.
Je n’ai pas oublié ce matin de septembre où il
m’avait emmené dans cette vallée.
Mon compagnon de route, en manches de
chemise, semblait un félin à travers toutes ces broussailles
que la brise marine éventait. On était enivré
d’arômes et la vue souriait à la mer, si bleue qu’elle
paraissait irréelle. Les roches qui la bordaient apparaissaient
roses ou blanchâtres dans le soleil levant, comme
des décombres de cités détruites par des tremblements
de terre. Des bandes de colombes se perdaient
dans le ciel. Quelques chèvres couraient dans le maquis
aussi facilement que les antilopes dans la plaine.
Et voici le chaume. Le sentier y sinue comme une
couleuvre. Marcucciu s’arrête, se penche, c’est pour
écraser du pied une grosse fourmi venimeuse.
Un peu plus loin, un lézard brun, dont le venin
ne pardonne pas, court sur les pierres et disparaît
dans le chaume.
– Des lingots d’or !… Des lingots d’or ! répétait de
temps à autre Marcucciu. Trois grandes urnes pleines !
– Vous les avez vues ?
– Non, c’est le berger de Vagare qui les a vues de
ses propres yeux.
Tout en parlant, Marcucciu faisait gicler sa chique
de côté et d’autre… Ce souple garçon était hanté de
merveilles souterraines. Il me menait vers cette
pointe où parmi des rochers s’étaient écroulées des
murailles. Il y avait eu, là, un château, en des temps
inconnus.
J’y parvins tant bien que mal et Dieu sait
comment ! Que de blocs, de pierres en avalanches !
Et que de ronces ! Les lézards y fourmillaient. Çà et
là, des citernes. La vue était immense de tous côtés.
On apercevait voiles et gens de très loin… Cependant
Marcucciu faisait sonner le sol, les rochers, sous son
talon ou avec son bâton de myrte noueux.
– Oh ! certainement, il y a, ici, des trésors…
Il ajouta :
– Regardez à votre droite.
Au pied de ces ruines, dans une petite vallée,
entre des rochers énormes, dressés comme des
monuments étranges, s’ouvraient des cavernes.
– Dans l’une de ces cavernes, on a découvert des
lingots d’or…
– Qui ?
– Un Italien qui faisait du charbon.
9
L A V A L L É E D E S C A V E R N E S
– Allons voir, fis-je, très intrigué.
Maintenant nous descendions à travers des
arbousiers dont les fruits, que l’on vend à Paris
comme « fraises d’Afrique », commençaient à mûrir.
Leurs nombreuses grappes surchargeaient les
branches flexibles au milieu des feuilles d’un luisant
lustré… J’eus de la peine à en sortir ; par moments,
ces arbustes nous couvraient. Dix fois, je faillis me
casser le cou.
Enfin, la vallée, les rochers, les cavernes… J’eus
l’impression de me trouver au fond des temps préhistoriques.
Certains rochers évoquaient des
mammouths pétrifiés.
– Eh là !… m’écriai-je.
Je marchais sur des ossements.
Marcucciu prit un tibia.
– Tibia de géant ! dit-il en le soupesant.
Je frissonnai dans le soleil ardent…
– Oh ! il y a longtemps que
ces ossements traînent par ici… Les chercheurs d’or
les ont exhumés.
Les cavernes béaient, ombreuses, assaillies de
ronces. Quelques-unes sont larges comme des
maisons. Dans certaines des sources coulent… Une
fièvre excitait mon compagnon.
– On peut affirmer qu’il y a des millions enfouis.
Et il ne cessait de frapper le sol et les rocs avec
son bâton.
– Écoutez, ça résonne.
Nous y étions… Cette caverne était un grand
rocher dont la vaste concavité se penchait sur la terre.
Au milieu s’ouvrait une excavation profonde ; c’est
de là que le charbonnier italien avait tiré trois urnes
pleines de lingots d’or. Marcucciu se baissa pour
ramasser des débris d’une poterie grossière. Dans
un coin il y avait aussi deux crânes d’homme et
d’enfant.
– On prétend qu’on les a tués sur les urnes
ensevelies…
– Et l’Italien ? demandai-je.
– Il fut aperçu par le berger de
Vagare, à pointe d’aube, ici, comme
il avait à la main deux lingots
d’or… Il fit aussitôt la bête
et dit :
« Je ne sais ce que
c’est… partageons. » Il
avait déjà caché les autres.
Le pâtre en prit un. Or l’Italien,
le jour même, disparut, laissant
ses compagnons, ses outils et
même sa paie. On sait qu’il
fit voile vers son pays,
richement lesté !…
10
L A V A L L É E D E S C A V E R N E S
D’autres sont venus après l’Italien. Ils ont pioché le
jour, la nuit… Ont-ils trouvé les trésors ? On ne sait.
En tout cas, les fouilles, comme vous voyez, sont
nombreuses et profondes, et tous ces ossements épars
attestent qu’il y eut d’autres découvertes…
– Pioche-t-on au hasard ?
– Il existe des livres, des manuscrits très vieux
qui parlent des trésors cachés en Corse, et Dieu sait
s’il y en a ! J’ai pioché toute une nuit sur l’indication
d’un livre venu de Gênes, non loin de la mer, en bas
de notre village, là où les deux ruisseaux se réunissent…
Mais je n’ai rien trouvé… Il est possible qu’on
ait trouvé avant moi… Je ne suis pas découragé pour
cela. Je recommencerai à la prochaine occasion. Car,
croyez-moi, notre Corse est l’île aux trésors. Il n’y a
qu’à piocher patiemment.
* * *
Quelques jours après, un matin, en ouvrant ma
fenêtre, je vis sur la place du village un groupe
d’hommes, de femmes et d’enfants. Je descendis en
toute hâte, intrigué.
– Que se passe-t-il ? demandai-je.
Le père de Marcucciu me dit tout soucieux :
– Mon fils n’est pas revenu depuis hier.
– Il s’attarde sans doute à pêcher la murène.
– Non, il est parti avec une pioche et une pelle.
– N’est-il pas allé à la découverte d’un trésor ?
– C’est vrai, j’avais complètement oublié sa manie.
– Il lui est arrivé un malheur…
–Oh!…
– Il s’est endormi peut-être après avoir pioché
une partie de la nuit.
– Au lieu de bavarder nous devrions aller à sa
recherche.
On se divisa en deux groupes : l’un se dirigea vers
la mer ; l’autre, dont je faisais partie, vers la vallée des
cavernes.
Une heure après, nous nous trouvions devant le
cadavre de Marcucciu. Allongé sur le dos, les yeux
ouverts, les dents serrées, il paraissait dormir au bord
de ce trou qu’il avait creusé entre deux rochers qui
semblaient des ébauches de monstres. Sa pelle et sa
pioche étaient à côté de lui. Dans le trou il n’y avait
rien. Avait-il été assassiné ? On le tourna et retourna :
nulle blessure, aucune trace de coups.
Alors un vieillard dit :
– Les esprits ténébreux l’ont tué.
Nous fîmes le signe de la croix… Des corbeaux
volaient en cercle au-dessus de la vallée des cavernes.
11
V
LA BARQUE FANTÔME
Près de l’âtre, Sanetosu rêvait. C’était un grand
garçon noueux et mélancolique. Sa barque, la Santa-
Maria, était légère et rapide.
Je dis à Sanetosu :
– Tu es de nouveau triste.
– Non, je pense aux esprits.
– Quels esprits ?
Ses yeux avaient des phosphorescences.
– Ils me hantent confusément depuis certaine
aventure…
– Quelle aventure ? dit quelqu’un.
Sanetosu alluma sa pipe.
– Nous t’écoutons.
Francè croisa les jambes et tendit le cou.
– Il y a de cela deux ans. C’était par une nuit bien
sombre. La mer semblait de plomb. Vous avez tous
connu Marinu ?
Il n’y eut, pour ce pauvre Marinu, que des paroles
de regret.
Sanetosu continua :
– Nous étions sur la même barque. C’était un
pêcheur intrépide. Il avait bon cœur.
– Il croyait aux fantômes, dit Francè.
– … Nous pêchions donc au-delà de la pointe de
Campumoru. À peine si l’on pouvait distinguer les
côtes. Marinu retira une nasse. Elle était lourde ; elle
contenait des poissons et une très belle murène. Il
dit : « Mauvais augure ! » Plus loin, dans une autre,
une petite torpille, lisse et ronde, se trémoussait, les
points scintillants. Marinu, l’ayant touchée à la tête,
reçut une commotion : « La nuit sera perfide ! »
Dans la nuit de plus en plus ténébreuse, où le
falot louchait, la phosphorescence, par moments,
était ardente. Mon compagnon en fit la remarque :
– Cela tient du mystère…
Il ajouta :
– … ou du maléfice.
Évidemment, Marinu était tourmenté.
Des poissons inconnus filaient, de-ci de-là. L’un
d’eux avait un museau de porc. Un squale scie passa ;
on distinguait ses épines aiguës qui labouraient l’eau.
– On dirait autant d’apparitions ! fis-je.
Soudain, Marinu tendit le bras :
– Regarde vers le Sud… là-bas…
J’aperçus une voile étincelante, tantôt couleur de
flamme, tantôt verte. Nous la vîmes pourpre tout à coup.
Elle se rapprochait de nous ou elle s’en éloignait.
Elle fuyait comme une aile. Elle avait des caprices.
Elle disparaissait parfois ; alors, l’immensité d’ombre
était plus lourde encore.
12
L A B A R Q U E F A N T Ô M E
Marinu me dit :
– Il faut voir…
Il s’entêta. La brise était plus forte maintenant.
On hissa la voile. Elle claqua contre le mât, impatiente
de voler.
Notre barque s’inclina sur la droite, frémit, et
bondit vers la voile énigmatique qui semblait se
rapprocher de plus en plus de nous.
– Crois-moi, Marinu, revenons à nos nasses.
Mais il s’obstinait. Il répétait: « Il faut nous rendre
compte. » La voile le fascinait. Elle tourna comme
prise de vertige. Puis elle reprit sa course, emportée
dans une puissance diabolique. La Santa-Maria,
comme stimulée, faisait de son mieux. Elle glissait,
frémissante et fière.
Je tenais la barre. Je revois Marinu accroupi à
l’avant, les yeux fixés sur l’étrange apparition. Le
souffle de la mer fraîchissait. Notre barque tremblait
toute. La mer devenait agressive. Elle se démontait
peu à peu, roulant très profondément un tonnerre
d’enfer.
– Eh ! Marinu, la mer grossit… Revenons…
Bientôt elle sera toute démontée.
Il ne répondit pas. Sous la voile, violette maintenant,
se dessinait la courbe d’une tartane, qui brillait
comme de l’or. Je ne pus m’empêcher de me signer.
Nous ressentîmes une secousse mystérieuse.
Nous étions très loin de la côte. Où allions-nous ?
Mon compagnon gardait un silence farouche. Des
lames grondaient avec des fureurs contenues et leur
écume nous enveloppait. J’eus peur, je l’avoue. Je me
sentis subitement seul, perdu sur la Santa-Maria, à la
merci de la tempête.
– Marinu, revenons…
Mes doigts se crispaient à la barre. La mer sifflait.
Et, malgré le vent et la rumeur des vagues, je sentais
battre mon cœur. Je ne redoutais pas le danger. Je
l’ai tant de fois bravé ! C’était l’inconnu qui me
pénétrait d’un embrun perfide, intolérable !
Je ne voyais rien autour de moi. Je distinguais à
peine Marinu. Les ténèbres se mouvaient en
colonnes. Le vent criait au loin je ne sais quelle
désespérance forcenée. La mer bouillonnait, noire
et mortelle. Et toujours cette voile maudite qui
trouait l’horizon de sa flamme satanique !
Peu à peu, le vent tomba. Où étions-nous ? Je
n’éprouvais plus ce malaise qui troublait ma volonté.
J’étais devenu morne, fataliste. Nous entrions en des
parages de calme. La mer s’aplanissait.
Des côtes apparurent. C’était une île. Je ne tardai
pas à la reconnaître : l’île d’Asinara.
Brusquement la voile disparut. Nous nous
trouvions à l’entrée d’une longue baie où la Santa-
Maria filait dans un murmure d’ondes molles.
Debout, Marinu regardait à droite et à gauche :
– Elle est entrée ici, j’en suis sûr…
Il m’indiqua du doigt une forme qui se balançait
près du rivage, comme une barque au repos. Nous nous
rapprochâmes. C’était une caisse moussue que
couvraient, çà et là, des algues, très longues, qui
flottaient comme des chevelures tragiques. Au fond,
sur un lambeau d’étoffe fastueuse, reposait un ossement.
* * *
Sanetosu se tut. Il ralluma sa pipe.
– À pointe d’aube, nous étions de retour. Quatre
jours après, je trouvai Marinu, inerte, au fond de la
Santa-Maria, amarrée, qui se balançait contre le
rivage, aussi mollement que la caisse moussue de l’île
d’Asinara.
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VI
L’IDOLE
Le laboureur Petru nous dit, ce soir-là, qu’il avait
exhumé, avec le soc de sa charrue, dans le champ qu’il
labourait, un vase rouge, décoré de peintures noires.
– C’est une poterie très singulière ; malheureusement
il n’y avait rien dedans. Je m’attendais à y trouver
de l’or… Je n’ai pas de chance. J’ai découvert bien des
choses d’âges très lointains, notamment des couteaux
en silex taillé, des ossements travaillés, une sorte de
couvercle de bronze ayant des trous en cercle, des
chaînettes de bronze, une pierre rectangulaire sur
laquelle on avait tracé des lignes qui se croisaient en
triangles avec un creux dessiné à peine vers le bas…
Du bronze, de la pierre, des os, du fer, mais point d’or !
– On prétendait qu’il y en avait, dit le vieux
Francè, au pied de ces grandes pierres plantées dans
la terre comme des pieux ou couchées en forme de
table sur des rocs qui les soutiennent. Moi-même,
j’ai creusé tout autour, mais ma pioche n’a sorti que
des ossements humains. J’ai profané des tombes sans
le vouloir.
Il se signa, puis il continua :
– Ce qui est certain, c’est que bien des civilisations
ont laissé des vestiges dans notre île. Je tiens
cela de l’instituteur qui s’intéresse à tous ces débris.
Ce qu’il en a dans le petit musée de son école !
– C’est justement au maître d’école que j’ai donné
toutes les choses que j’ai trouvées, dit Petru.
– Il vaut mieux s’en débarrasser ou les détruire ;
les garder dans nos demeures chrétiennes, c’est
s’exposer à tous les sortilèges païens, dit le vieux
Francè. À ce sujet, je vais vous conter l’histoire de
l’idole de Campu Fiorelli.
Campu Fiorelli est un champ qui n’est pas loin
du village de Grossa. Il y a quelques années,
Mambrinu, qui le labourait, y déterra une pierre bleue.
Il la nettoya. Elle formait trois boules : la première,
la plus petite, représentait la tête, à en juger par les
lignes qui figuraient les yeux, le nez et la bouche ; la
seconde, un peu plus grosse, qui dessinait le buste,
portait un triangle; la troisième, la plus grande, portait
également un triangle avec, au bas, le signe de l’hermaphrodisme.
L’ayant tournée et retournée entre ses doigts, le
laboureur la mit dans sa poche. Le soir, il la montra
à sa femme. « C’est curieux, dit-elle, on dirait qu’elle
nous regarde. » On la jeta au fond d’un tiroir.
Mambrinu était un homme heureux. Ses affaires
prospéraient. Il vivait en parfaite union avec sa femme.
Quelque temps après, comme il dormait profondément,
une nuit, il crut entendre une musique
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L ’ I D O L E
étrange. C’étaient des accords de harpe indéfinis qui
semblaient résonner entre les colonnes d’un temple.
Il ouvrit les yeux…
Devant lui s’étendait une salle immense où contre
des piliers gigantesques s’adossaient des statues colossales.
Le plafond bleu était parsemé d’étoiles d’or.
Des tentures de pourpre pendaient aux murs. Dans
la lumière violette du fond se dressait une énorme
pierre bleue, semblable à celle qu’il avait trouvée à
Campu Fiorelli. C’était l’Idole. Des fumées
montaient vers elle et une foule d’hommes et de
femmes l’adoraient. Et la grande Idole ouvrait des
yeux courroucés et une bouche menaçante…
Mambrinu réveilla brusquement sa femme :
– Regarde… regarde…
– Quoi ? fit-elle… Je ne vois
rien…
La lumière de la lune éclairait
la chambre. Le laboureur
non plus ne voyait rien maintenant.
– C’est curieux, dit-il, tout à
l’heure, j’avais devant moi un
temple avec des colonnes, des
statues, toute une foule se prosternant
au pied de la pierre bleue
devenue haute comme une maison.
– Tu rêvais, mon pauvre ami…
– Mais non ! Mais non !
Il finit par se rendormir ; mais, le matin,
il ne put se lever, il avait la fièvre.
Pendant qu’il était malade, un incendie
détruisit en partie son verger. Puis un de ses bœufs
mourut. Tous les malheurs fondaient sur cette maison
qui n’avait connu que le bonheur.
La femme pensa: « C’est parce que nous avons chez
nous cette pierre bleue… » Elle la porta chez le curé.
Peu de jours après, un grand vieillard à l’allure
britannique, coiffé d’un large feutre gris, arrivait au
village. C’était un savant archéologue anglais. Il se
rendit au presbytère et se mit à pousser des cris de
joie à la vue de la pierre bleue :
– Mais c’est une idole phénicienne !
Et il ne cessait de la palper, de la considérer, de
l’admirer. Il l’emporta. Depuis, Mambrinu n’eut plus
de malheurs.
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VII
LE DÉMONIAQUE
Notre surprise fut grande quand nous vîmes
entrer, dans une poussée de vent, Campà, un soir
que le mistral soufflait avec une telle violence que
la maison était ébranlée.
– Il y avait longtemps que tu n’étais venu ! lui dit
le vieux Francè.
– C’est vrai, mais vous savez, les champs, la mer,
cela occupe…
Campà travaillait aux champs le jour, rentrait au
crépuscule, mangeait, puis s’en allait jusqu’à minuit
à la mer pour pêcher le congre et la murène. C’était
un robuste garçon avec un air bourru, des yeux gris
et une barbe sauvage.
– Cette nuit, je me repose, ajouta-t-il, la mer est
tellement démontée qu’on ne peut s’en approcher…
Il s’assit, tendit ses mains velues à la flamme,
puis se les frotta fortement en faisant craquer les
doigts.
Une fileuse de quenouille dit :
– Savez-vous qu’on a exorcisé la chaumière du
Poggio à cause des blattes qui l’infestaient ? Il n’y
en a plus maintenant.
– Moi, dit Campà, je m’en serais débarrassé avec
quelques pelletées de sable marin ou quelques
brassées de varech.
– Mais n’as-tu pas été exorcisé, toi aussi ? lui
demanda le vieux Francè.
– C’est vrai.
– Contez-nous ça, dis-je, très intrigué.
Et Campà parla ainsi d’une voix âpre, mimant et
gesticulant :
– Dès mon jeune âge, je sentis que j’étais sous
l’empire d’un mauvais esprit.
Un jour, j’entendis une vieille qui disait en me
voyant passer : « Cet enfant, c’est certainement le
démon qui l’enfanta ! » J’aurais voulu lui arracher les
yeux. Depuis, l’idée que j’étais une progéniture
satanique me poursuivit, me tourmenta.
Un soir, après le crépuscule, mon oncle m’envoya
à la recherche de ses deux bœufs qu’il devait accoupler
avant l’aube. Il faisait noir, la lune n’étant pas
encore levée. Mais je connaissais bien le sentier où
j’allais ; j’y aurais marché les yeux fermés.
J’entendais distinctement le bruit d’un torrent.
Je savais que je devais le traverser. Il ne coulait
qu’après les premières pluies d’automne. L’été, il
restait sec comme un ossement.
Quand j’arrivai sur son bord, la lune parut à la
crête de la montagne en face. Les eaux bouillonnaient
là, ronflaient ici. Un petit rocher, au milieu, me
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