Telepaghjella_extrait
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Petr’Antò Scolca
Telepaghjella
Petru et son double
Toute ressemblance avec des personnes existant
ou ayant existé est fortuite
.
On vient tous de quelque part…
Un tango. Cette musique chaloupante, quasi noyée, ironique et
tronquée, envahit ma mémoire. Tango, façon souple et envoûtante
qui échappe au réel, ou à ce qui en tient lieu. La musique crée le
souvenir d’un ailleurs.
Où était-ce ?
Mon père, ma mère, lui colossal et bourru, les épaules larges
qui roulent en force, les mains immenses qui soutiennent et
retiennent, qui pourraient briser et ne font que tenir, elle, raide
et compassée, élégante certes, souriante sans doute, charmante
même, mais indécrottablement digne et aspirant à…
Les madames Bovary traversent ainsi le monde, d’un air pincé.
Rien ne leur convient jamais. Princesses inutiles et inconsidérées.
Ils dansent. Une guinguette sûrement quelque part dans le
no Corse’s land du Nord, un petit bal perdu dans les échos de
mon souvenir. Ils dansent, c’est-à-dire qu’ils s’épousent en leurs
pleins et leurs déliés pour écrire le petit mot anguleux du couple.
Ils rédigent peu, parlent encore moins, elle attentive à ses pas, lui
perdu dans son mouvement de roulis et les musiques qu’amplifient
les résonances incertaines des baffles.
Rien dire, suivre.
Ils dansent, deux pas oui, trois pas non, ils vacillent au bord
de la nuit, ils s’estompent dans leur propre dessin. Leur damnée
signature qui les lie pour toujours.
Ils ne s’aiment pas.
.
One, two, three FOUR
We are all dam’wise after the events.
Pour quelqu’un qui comme moi a analysé jusqu’à l’abrutissement
l’intégrale des Good Wife, la mise en scène des tribunaux français
manque particulièrement de rythme.
Sans doute, le gigantisme des décors, ces plafonds mussoliniens
et allégoriques, ces enceintes démesurées et sonores expliquent-ils
l’écrasement de la représentation.
Et puis la distribution ne sauve rien.
Tous les premiers rôles sont mauvais, médiocres, moches.
Le procureur, par exemple, a l’air d’un sous-préfet en attente
d’un nouveau poste. On m’a dit que c’était d’ailleurs un peu son
problème du moment. Distribution ratée. Il n’est pas dans la bonne
partie de l’alternance politique. Adieu donc aux rêves de promotion,
five o’clock tea, petit doigt en l’air, cérémonie guindée, officiers
de gendarmerie en képi et bel uniforme de gala, commissaires
de police obséquieux, greffiers en épectase, avocats souriants et
soumis, hommes politiques courtisans, le tout dans l’étourdissant
ballet de femmes superbes mais généreuses…
Pauvre homme, les rêves n’engagent que ceux qui y croient.
Rien de tout cela n’a été octroyé, et aujourd’hui, on saisit dans
l’approche querelleuse de mon dossier, qu’il entend coller sur un
autre le poids d’un échec, fut-il temporaire.
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.
Telepaghjella, Petru et son double
La rage et l’esprit vindicatif n’améliorent pas hélas ! son jeu.
Quelle diction outrancière, quel dérapage dans les aigus. Aucune
articulation, respiration défaillante. Une gestuelle étriquée, réduite
à des sursauts moteurs, des ictus qui tiennent lieu de rythme.
Ainsi, régulièrement, il ne prononce pas mon nom, mais l’éjecte,
le crache, le bave. Tout dégouline autour de lui d’une bile morale
et verte. Il exècre ce que je suis.
Dans leur coin, les juges somnolent d’un œil, leur façon
orthodoxe d’envisager le monde. Ne seraient-ce les robes noires
qui les revêtent et les auréolent quelque peu d’un semblant de
majesté, aucun ne pourrait passer un casting. Seul Jean-Pierre
Mocky, et encore, leur donnerait-il la chance de faire valoir leur
médiocrité.
Isolée au milieu de ces nabots et nullités, Claudine, belle et
blanche, impeccable, toute de retenue, accroche la lumière de
manière si naturelle. Les madones du Rinascimento portaient
déjà ainsi leur tête au regard éperdu et tendre, lancé vers quelque
lointain connu d’elles seules. D’où ce sourire en coin, ce port altier,
cette présence charnelle et pure. Claudine pose une main sur la
rambarde, et lève l’autre. Mais ce n’est pas pour une bénédiction,
elle va dire toute la vérité.
Je l’écoute.
Je découvre.
« Fabrice et moi, nous nous connaissons depuis près de
quatorze ans maintenant. », Elle a le droit d’utiliser ce terme
biblique. Nous avons partagé plus de sept fois le pain et le sel, le
stupre et le lucre également. Nous avons brûlé dans les flammes
du désir. Risquant tout à chaque fois. Heureusement, les noblesses
d’âme n’existent que pour être piétinées, englouties, dévoyées. Et
renaître toujours intactes. La salle apprécie l’exposé de ce Phénix
ici descendu, pour cet instant de justice immanente et sereine.
Claudine parle. Le petit procureur lui-même, noir et sec, un instant
s’interrompt dans sa gestuelle agressive, ses mimiques de mauvaise
troupe. Il se fige, pantin sans indication scénique.
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« Nous nous sommes rencontrés à l’occasion d’un casting
pour une agence de pub dans laquelle je travaillais alors, Fabrice
avait absolument besoin du job, et moi à l’époque, j’étais assez
proche du directeur. J’ai fait le nécessaire et il était fou de joie.
Il m’a invitée à prendre un verre, je crois que nous avons bu une
coupe de champagne, mais c’est moi qui ai payé finalement. Il
n’avait plus un sou. Il ne savait même pas où il dormirait le soir
même, car son père l’avait foutu à la porte. »
Elle a raison. Une époque terrible, où je voulais me battre
avec le succès et ne réussissais qu’à blesser mes proches. Mon
père s’en est toujours voulu de ce moment de crise. Mais comment
humainement aurait-il pu me supporter alors ? J’avais dépassé
toute limite.
« C’était un clochard magnifique, comme dans les livres
de Cohen. Moi, je cherchais un colocataire, car j’habitais dans
un grand sept-pièces du côté de Montparnasse, et les étudiants
étrangers qui déménageaient à la cloche de bois, les allumés qui
faisaient rappliquer les flics avec leur rave du samedi soir, j’en
avais soupé… »
Je revois bien ces pièces immenses et poussiéreuses. Rien
n’avait changé depuis les années quarante – dix-huit cent quarante
–, les plafonds noirs de suie, les peintures s’émiettant noblement,
révélant les couches plus anciennes, les strates de papier peint, les
parquets affaissés en leur centre, les enfilades glaciales. Il n’y avait
pas de chauffage central, juste deux ou trois salons comportant
des cheminées qui ne tiraient plus.
Mais nous étions positifs,
nous croyions encore à l’art et à la réussite de l’évidence.
Claudine raconte ces années-là, la débrouille, c’est vrai qu’elle
m’a beaucoup aidé à ce moment-là. Le procureur se réveille, il veut
que Claudine exprime son avis, qu’elle dise ce qu’elle pensait de
mes talents de pique-assiette. Il entend me donner le mauvais rôle
devant le public.
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Telepaghjella, Petru et son double
Elle reste digne, elle ne m’enfonce pas, j’étais un peu immature,
c’est vrai, mais elle sait que j’avais de réelles qualités humaines.
Question : « Pourquoi utilisez-vous le passé, mademoiselle
Chailly ? Voulez-vous nous préparer par l’emploi de ce temps à un
changement de perspective ? Est-ce que nous devons comprendre,
mademoiselle Chailly, que main-te-nant, le cher et pur Frédéric
n’est plus du tout l’ange qu’il était ? C’est bien cela que vous nous
dites, n’est-ce pas ?
– C’est Fabrice, monsieur le procureur, Fabrice. »
Claudine précise, c’est son côté suisse, elle a l’exactitude dans
le sang.
« Fabrice, autant qu’il vous plaira, madame, mais la question
de sa moralité est toujours posée, vous en avez conscience. »
Le ton acide du sous-préfet frustré s’élève dans le prétoire
et cisaille le témoignage recueilli jusque-là dans une certaine
quiétude. S’envolent, tailladés, disjoints, salis par la suspicion,
sinon par la haine, ces instants de bonheur que nous avons vécus.
Tel est le rôle du procureur, enfoncer dans le crâne des jurés le
script indélébile d’un mal absolu et historique. Il s’en acquitte à
merveille, reconnaissons-le.
Claudine se trouble un peu, ses deux mains accrochent la
barre comme si elle chavirait avec elle.
« Fabrice a beaucoup changé, c’est vrai. Mais cela arrive
souvent chez les acteurs. Ils vivent dans le fantasme du vedettariat
mais ils n’y accèdent jamais pour la plupart. Tout le monde ne
peut pas être star, mais tous les acteurs se font leur cinéma, et ils
souffrent de l’inutilité de leur existence.
Il se comparait toujours à un joueur de foot qui n’arrive pas
à marquer. Dans ce cas, l’entraînement devient vite une torture,
et une fatigue inutile. Le but doit venir comme l’amour, sans que
l’on s’y attende, se défendait-il. Moi, j’essayais de le motiver, de
lui dire que l’on doit penser à la victoire tout le temps, sinon ça
ne sert à rien. Je le poussais vers les entretiens et les castings,
je distribuais ses books un peu partout dans Paris. Mais aucun
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.
texte ne lui convenait. Il n’était jamais content de la distribution.
Lorsqu’il approchait de la phase d’embauche finale, il perdait toute
retenue et tentait désespérément de se vendre auprès du metteur
en scène, de ses assistants, du régisseur. C’était la catastrophe
assurée. Il jouait au premier rôle devant les femmes de ménage,
exigeant de visiter toutes les loges pour choisir la sienne. Il
devenait insupportable et tout le monde le virait avant la générale.
Alors quand il y a eu cette opportunité pour la télévision, je
crois que c’est à ce moment que tout a basculé… »
.
FIVE Years
« Pushing through the Market square
Any mother sighing… »
2008
« On en est à ce point ?
– Oui. Tu ne peux pas imaginer dans quel bordel on est. On
n’a plus un contrat, plus une photo, plus un seul plan minable de
figuration. Tu es train de disparaître. Tu plonges, mon vieux, et du
coup je plonge avec toi, car l’agence avait vraiment misé sur toi. »
Il insiste bien sur le mot « agence », comme si cela voulait dire
beaucoup plus, infiniment plus que ces quatre murs minables et
ces meubles fatigués.
« Je pourrais retourner au théâtre ?
– Jouer quoi, les jeunes beaux défraîchis ? Tu crois qu’il y
a encore des productions eau de rose et sentiments vertueux.
Réveille-toi mon vieux, tu as voulu jouer les esthètes, les puristes,
les artistes mon cul. Total, les scènes expérimentales se cassent la
gueule, les unes après les autres, et toi tu restes en rade. Avec une
réputation de petit prétentieux et de styliste mes couilles. C’est pas
trop vendeur, crois-moi, parce que moi, je suis un pro de la vente,
et là je ne te fourgue nulle part. »
Il allume sa cigarette, il compte incendier mes dernières
illusions.
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Telepaghjella, Petru et son double
« Donc il faudrait accepter d’après toi ce contrat nul, me
transformer en killer débile, dans une série débile, sur une chaîne
débile.
– C’est pas de ma faute, si tu as une carcasse de killer ! Ils
n’ont jamais vu tes pièces intellos, et pour cause, et donc ils te
prennent sur photo, basta !
– C’est bien ce que je disais, tu me vends à l’aveugle, comme
si je n’avais rien d’autre à proposer qu’une gueule de brute.
– Putain, tu te prends vraiment pour une star ? Monsieur
ne veut pas jouer à la télévision. C’est ton complexe Jouvet ou
quoi ? LaCinq, c’est pas n’importe quoi, c’est une chaîne qui monte
incroyablement. C’est vrai qu’ils ont mauvaise réputation, mais
c’est dépassé le côté bad boy et tout ça, le mec des divertissements
m’a assuré qu’ils avaient une programmation d’enfer. Ils ont les
dents longues, et ils veulent boulotter de la viande fraîche.
– C’est moi le bifteck ? »
Je ne sais pas très bien pourquoi j’ai répondu comme cela.
C’est une mauvaise réplique ; en plus ça l’a fait tilter. Il s’est levé de
derrière son bureau et a commencé à déambuler dans la pièce en
cognant un peu partout, au rythme de sa colère. Feinte ou réelle,
il y mettait du cœur en tout cas, à défaut de briser trop d’objets
d’un coût exorbitant. Faut être réaliste : il n’y a pas grand-chose
d’autre ici que deux fauteuils avachis et une série de classeurs en
métal récupérés aux Domaines.
« Putain, Fabrice, tu es lourd, tu ne veux pas de rôle, c’est ça ?
Tu crois qu’un acteur, c’est quelqu’un qui refuse un rôle ? C’est ça,
ta conception du boulot ? Alors, on arrête tout, tu vas voir ton père,
tu lui demandes pardon pour toutes tes histoires passées, tu te fais
embaucher à la poste, et on arrête tout, d’accodac ! »
D’accodac. J’ai horreur de ces expressions ridicules, surannées
avant l’âge. Mais je vois bien dans les yeux rougis de Mike qu’il ne
s’agit pas d’un simple gadget verbal, d’un jeunisme de plus, mais
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d’une renonciation. Claire, totale et définitive. Je capitule devant
le caractère atomique de l’ultimatum.
« Ne me fais pas dire cela », je commence du mieux que je
peux ; de toutes mes forces, j’arbore l’air positif du gars qui a
encore un avenir professionnel. « Je ne suis pas difficile, tu le
sais, et pour moi tous les projets artistiques sont sérieux, mais
franchement, qu’est-ce qu’on me propose là ? Un bonhomme
mutique, qui prend ses ordres d’une hystérique et qui exécute,
comme un robot, d’autres gars. Je ne serai qu’un exécutant,
interchangeable. Dès qu’il y aura le moindre conflit, la moindre
merde dans la production, on me virera, et j’aurai brûlé toutes
mes cartouches. Je serai pour toujours un truand, et pire que ça,
un truand sans éclat.
– Fabrice, ne te projette pas dans un avenir négatif, putain.
Tu as vraiment une conscience de perdant. Celui qui doit flipper,
c’est ton imprésario. Toi, tu vas et tu exploses. Ça, c’est ton boulot.
– Ah oui, et où est le pognon de MON boulot ?
– Ça n’a pas encore commencé, Coco, c’est juste le pilote, tu
vois. Pourquoi tu flippes comme ça, putain ! Je ne te dis pas de
te suicider artistiquement, je te propose de tenter ta chance en
vrai, devant des millions de spectateurs. Bien sûr, ça ne sera pas
du Rohmer, mais c’est une vraie chance que tu ne peux pas rater.
– Je ne sais pas si c’est une chance…
– Ta gueule, je t’interdis de tomber au meilleur moment. Tu
t’es fait chier toutes ces années, tu dois récupérer ta mise. Et je suis
là pour te faire gagner. Est-ce que tu es avec moi ? »
Dans une vie antérieure, avant de fumer des joints, Mike a dû
rêver de la Légion étrangère, ou de quelque autre club viriliste de
ce goût-là. Il en est presque comique mais je résiste à l’envie de
rire. Je lui fais plaisir en concédant ma défaite.
« OK, Mike, j’ai envie de gagner !
– Super ! »
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Telepaghjella, Petru et son double
Il m’embrasse. Nous sommes des frères de combat, rescapés
d’une bataille titanesque.
Comment ai-je pu en arriver là ?
***
J’ai choisi Belinda sur catalogue. En fait, j’ai juste validé
l’option géniale de Mike, qui a pris contact avec l’agence de
Belinda, et tout s’est arrangé après la signature du contrat. Je n’ai
compris que par la suite le potentiel d’admiration qu’elle recelait.
Belinda émet des ondes positives, tel est son pouvoir. Lorsque je
parais, son regard s’illumine. Lorsque je parle, sa bouche murmure
des compliments. J’apprécie Belinda parce qu’elle me bade.
Mike m’a expliqué le processus plus complètement. Il ne suffit
pas que je sois satisfait de Belinda, il faut surtout que ceux qui
nous regardent soient satisfaits également. Belinda est belle, c’est
prouvé, c’est mathématique, elle fait plus de 88 % de likes sur son
profil. Un très bon score, bien meilleur que moi et plus que ça
encore, Belinda est jeune.
Et donc je suis jeune en retour.
On n’est pas arrivés tout de suite à ce concept magique de
la jeunesse partagée. Il a fallu bosser dur. Mike m’a reformaté de
A à Z.
Systématiquement.
Nous étions encore dans son bureau, tout près de La Défense,
ou presque. Ce détail géographique a de l’importance, pour qui
veut comprendre cette histoire. C’est le lieu qui fait l’homme. Rien
que ça qui compte, là où tu es, là où tu veux être. Dans ce bureau,
on n’était pas à La Défense. Pas vraiment. On n’était pas loin de
l’adresse prestigieuse, mais on n’y était pas. Voilà qui résume bien
la personnalité de Mike, et ses objectifs indicibles, Mike et son
blues, Mike, l’agent obsédé par La Défense l’Arche le Cnit la tour
Shell LE POGNON.
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.
À cette époque maudite, faute de cash, Mike se terrait deux
stations de RER plus loin que le Walhalla, au bout d’une rue
sans gloire, dans un building des années soixante-dix, bourré
d’amiante et de rêves de grandeur. L’immeuble abritait presque
autant d’imprésarios que d’agences de pub, tout un tas de jeunes
gens miséreux qui fumaient des cigares cubains coupés en deux, le
petit doigt levé en l’air. Maintenant, Mike ne fume plus de cigares,
il a découvert l’aiefaune. Cela occupe tout autant les mains, et c’est
à peine moins nocif.
À cette époque, foutue époque, Mike avait les crocs, et une
haleine de chacal.
« Petru », m’a-t-il dit.
Et comme je le regardai d’un air maussade :
« Je sais, je sais, tu t’appelles Philippe.
– Fabrice !
– Fabrice, Philippe, mais c’est la même chose mon vieux,
crois-moi, personne ne croira à un personnage corse qui s’appelle
Philippe. Personne ! J’ai fait une mini-storm, avec l’équipe. »
L’équipe, c’est lui, et deux stagiaires évanescents, que les
saisons, ou bien Pôle emploi, révoquent régulièrement.
« Philippe, ça ne marche pas. Non, non, crois-moi. Tu
t’appelles Petru maintenant, et surtout, tu ne permets à personne
de massacrer ton prénom. Apprends à le prononcer de manière
dynamique. Pé-é-dru, ou la façon dont tu veux, mais que ça sonne,
tu comprends. Petru, c’est authentique, c’est viril, c’est tout ce qu’il
te faut. Le vrai Corse, tu vois. »
Je me suis redressé sur mon siège et j’ai essayé d’envoyer
une œillade énergique, en serrant les mâchoires. Ça lui a plu,
curieusement. En fait, au point où nous en étions, à quelques jours
de la signature du contrat, tout lui aurait plu. Il ne me voyait plus
vraiment d’ailleurs, flou que j’étais, un visage perdu dans la fumée
des chiffres, je m’effaçais devant les à-valoir.
Il est parti alors en live sur un sujet dont nous avions déjà
parlé, et sur lequel je pensais avoir clairement énoncé, imposé
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Telepaghjella, Petru et son double
même, mon refus. Mais Mike est comme la démocratie, il ne faut
jamais croire que les fondamentaux sont acquis.
« Tu comprends, Petru, tu ne peux plus rester avec Claudine.
Ça fait combien de temps déjà ?
– Neuf ans !
– Neuf ans ! Mais c’est n’importe quoi. Plus personne ne vit
aussi longtemps ensemble, mon vieux. Tu dois la gicler vite fait. De
toute façon, ça fait des années qu’elle t’a casé dans son répertoire
à la rubrique petit bras. Elle porte sur toi un regard de loose, et
donc elle t’empêche de te développer.
– Mais…
– Oui, oui, je sais, le couplet, je l’aime toujours, gnia gnia
gnia, on a des projets tous les deux, on a envie de faire des gosses,
lamentable !
Arrête immédiatement, Petru. Tu m’entends, n’y pense même
pas. Plus personne ne fait de gosses maintenant, même pas les
gays. On les loue, on les adopte, on les vole, mais on n’en fait
plus. Complètement has been ; tu n’es pas là pour pondre, non ?
Tu ne peux plus rester avec elle. Tu ne peux plus. Les
hommes et les femmes ne sont pas faits pour vivre ensemble.
C’est mathématique. Il n’y a pas le même rapport au temps. Les
hommes se fragilisent avec l’âge, et les femmes s’acidifient, comme
les putains de pluie. Elles prennent alors un regard tordu sur le
monde ; elles ne voient plus que ce qui ne marche pas. Et elles
t’entraînent dans leur critique totalitaire.
Ce n’est pas le moment de plonger dans la critique, Petru,
tu as une putain de porte qui s’ouvre devant toi, avec un putain
d’escalier, qu’à côté les marches de Cannes… Tu vois.
Non, ce qu’il te faut, c’est une vierge, ou tout comme, une
fille tout juste sortie de l’adolescence, avec tout ce qu’il faut de
naïveté et de sentimentalisme. Au besoin, on la fera boire tout
le temps, on la gardera stoned 24-24. Il faut qu’elle soit toujours
émerveillée et jeune. Indisp, mon vieux, indisp !! Ce qui est fort
20
.
c’est qu’elle soit plus jeune que toi, beaucoup plus jeune. Si elle
est jeune, alors tu es jeune.
C’est tout simple.
Avec une fille toute neuve, tu n’auras plus quarante ans…
– Trente-sept, dis donc !
– Trente-sept, quarante, kif-kif, tu crois que tu ne te dégarnis
pas, tu crois que tu as toujours la peau aussi lisse et blanche,
regarde-toi dans la glace, mon vieux, tu es en fin de course, alors
que tu n’as même pas enlevé ton jogging. »
Il tape au bon endroit, le salaud. C’est vrai que j’ai forci
ces derniers temps, et que mes implants du Maroc n’arrivent
pas à trouver leur voie. Des boulevards se creusent, découvrant
l’inquiétante immensité de mes lobes temporaux. Lorsque je croise
mon regard dans un miroir, je sursaute, car je crois voir mon père,
en plus décati.
« Non, mon vieux, il faut te ressaisir très vite. Je vois pas les
contrats rappliquer sinon. Bon, sur le plan Belinda, tu dois t’y
coller. Je sais que tu la trouves trop mince…
– Pas trop mince, trop maigre. J’ai l’impression de sortir avec
une ado nubile…
– P’tain, Petru, ne prononce pas des mots comme ça. Plus
personne ne dit nubile. Tu dis teen-ager, ou bimbo, c’est pareil.
Nubile, p’tain, mais tu te crois au mot le plus long, ou quoi ?
Belinda est jeune, et elle a plein de qualités. Elle accroche un
max la lumière, elle a la taille idéale, des yeux clairs, les cheveux
mi-longs et souples, c’est tout à fait le plan d’aujourd’hui pour les
meufs. On a fait une étude et…
– Toujours avec ton staff de décérébrés.
– Non, tu déconnes, on a fait une vraie étude de com, ça nous
a coûté un max. »
Quand il dit ça, je m’inquiète, parce que cela veut dire que
je vais encore perdre une partie de mes droits à son profit. Mike
allonge tous les jours l’ardoise qui me relie à lui, et du coup, il
prend de plus en plus d’initiatives sur ma vie.
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Telepaghjella, Petru et son double
Il m’envoie, presque en pleine gueule, un vieux scrap-book
pourri, bourré de photos de filles à la mode, et de schémas de toutes
les couleurs, des flèches, des stats, tout ça griffonné et surligné
de couleurs fluo. The étude ! Il aurait tout aussi bien pu piquer le
carnet de correspondance de sa petite dernière qui est en sixième.
« Belinda est le top du top. Elle a dix-huit ans. Tu as dix-huit
ans. On fait de toi le nouveau Justin Bieber, tu vois ! »
Je ne réponds pas.
« Tu n’as pas l’air enthousiaste, mais ça te va bien. Pour une
fois que tu ne te prends pas un paquet de serpillières humides sur
la gueule, tu as un air beaucoup plus intelligent. »
Avec son sens inné de la délicatesse, Mike fait allusion à mon
dernier contrat publicitaire.
C’était sûrement pas génial, c’est vrai, mais jugez par
vous-même.
Je suis prof dans un lycée de banlieue, je dois entrer dans
une classe démotivée. Sauf que les gamins ont monté un piège –
jusque-là, on n’est pas trop impressionné par le génie créatif des
scénaristes – et je dois recevoir sur la tête le contenu d’un seau.
Chance, il y a Super Momo qui traîne dans le coin, Super Momo
le roi du nettoyage pro, et avant que je ne sois trempé, il place
au-dessus de ma tête un écran de serpillières Super Momo hyperabsorbantes,
et du coup, je m’en sors le couvre-chef impeccable,
à peine décoiffé, et le sourire reconnaissant du bobtail à qui l’on
a montré Dieu.
Claudine a hurlé de rire, Mike aussi. Ça lui a beaucoup plu, et
ça lui a rapporté un peu de flouze. Quand ça rapporte juste un peu
de flouze, il est de bon ton de se marrer. Par contre, il y a toujours
un montant à partir duquel on crie au sublime.
« Il faut bouffer, Mike, tu comprends, j’ai un loyer à payer,
comme tout le monde, et j’ai pris l’habitude idiote de manger
chaque jour.
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.
– Tu boufferas à t’en faire péter la ceinture dès que tu auras
ce rôle, Petru, en échange t’as juste à parler à Claudine, c’est pas
compliqué non ?
– Merde ! Merde ! Tu n’as rien à dire sur Claudine, okay. Tu
ne vas pas décider de ce que je bouffe ou de ce que je bois, tu n’es
qu’un commercial, rien de plus, et je t’emmerde. »
Il n’a même pas sursauté. Rien. C’est fini, il ne parle plus avec
moi, mais avec un paquet d’euros en billets neufs. Dans sa tête, il a
un film, et dans ce film, je suis ses instructions à la lettre, jusqu’à
la gloire et au fric.
« Très bien, Petru, j’adore ton air de dur. Tu fais idéal-type
du tonnerre. Tu vas les enfoncer terrible. Écoute-moi, cette série,
LaCinq la prépare depuis deux ans, ils ont tous les rôles sauf
celui du tueur. Le pilote les a explosés, mon vieux, a-né-an-tis.
Ils te kiffent à fond, tu vois ! Je te jure, c’est le rôle de ta vie, tu
comprends, le rôle de ta vie.
– Ah ouais ?
– Mais enfin, t’es con ou t’as bu ? Tu n’as rien à apprendre
dans ce rôle, tu as juste à être ce que tu es.
– …
– Un Corse, mon vieux, c’est tout, basta, tu es Corse et ils
cherchent un Corse. C’est pas la belle vie, ça, Petru ? C’est pas le
bonheur. Tu seras un Corse, et moi je te mettrai avec Belinda en
couverture de Télé 7 Jours. Tu vois, la belle et la brute, tu vois ça. »
Je ne peux rien contre cette monomanie enthousiaste. J’ai
un regard vers le miroir, derrière ce connard de Mike en délire,
et je vois l’image d’un gars qui arrive au bout de la planche du
plongeoir. À dix mètres de haut.
Sans être certain que la piscine soit remplie.
Le rôle de ma vie ? Avec cette gonzesse qui ressemble à rien,
et ce relooking absurde. Et ces enquêtes à la con sur mon image, et
ma jeunesse par procuration. Et juste à vivre ce que je suis, comme
un vrai Corse, c’est ça son plan.
23