On_ne_tue_pas_pour_de_Cerises_extrait
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Raffalli Brigitte
« On ne tue pas
pour des cerises »
Toute ressemblance avec des personnes existant
ou ayant existé est fortuite
.
Prologue
Monsieur le Procureur de la République, Charles Andreani, en
place à Ajaccio, décrocha son téléphone avec componction :
« Allo ? C’est le procureur ?
– Lui-même, à l’appareil !
– Venez seul, dans une heure, à l’entrée de la ville devant
l’hippodrome. Je vous rendrai les tableaux. »
Clic ! Le correspondant avait raccroché.
Charles Andreani consulta sa montre, il était 23 heures, le
8 décembre 1981. Son estomac se tordit, une remontée acide lui
brûla la gorge. Cela faisait un peu plus de deux mois que cette
affaire du musée Fesch entachait sa brillante carrière. Un monteen-l’air
avait réussi à dérober quatre œuvres d’art inestimables
et, depuis, toute la police était sur les dents, personne ne savait
rien, jamais ! Et maintenant, ce mystérieux appel téléphonique…
Incompréhensible ! Il n’avait reçu aucune demande de rançon,
les toiles avaient carrément disparu de la circulation, envolées,
aucune trace de négociation… Et elles allaient réapparaître comme
ça, d’un coup de baguette magique ? Enfin, d’un coup de fil
magique ! Le procureur reprit le téléphone et appela le commandant
de gendarmerie Éric Launay. Il n’était pas question qu’il se rende seul
sur un parking désert de la ville d’Ajaccio, au beau milieu de la nuit !
Le commandant prit les dispositions nécessaires et rapidement
une trentaine d’hommes se positionnaient aux endroits
stratégiques. Monsieur le procureur revêtit un gilet pare-balles et
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« On ne tue pas pour des cerises »
courageusement, se sentant malgré tout en parfaite sécurité avec le
bataillon de gendarmes disséminés et cachés partout, se rendit au
volant de sa voiture personnelle à son énigmatique rendez-vous.
La nuit était glaciale, le givre luisait sur les herbes folles
qu’éclairait un lampadaire municipal à la lumière orangée. Charles
Andreani, emmitouflé dans son pardessus de laine, avança lentement
jusqu’au portail de l’hippodrome, à découvert. On aurait pu le tirer
comme un lapin. Il attendit, planté au milieu du terrain vague, que
quelqu’un se manifeste. Il tapa ses mains gantées de cuir, son souffle
court produisit un petit nuage de buée, son estomac protesta de
nouveau. Encore une minute et il lèverait le camp.
Personne ne vint. C’est alors qu’il remarqua la carcasse
abandonnée d’une vieille voiture. Le commandant Launay et six
de ses hommes écartèrent sans ménagement le procureur pour
le mettre à l’abri. Une bombe pouvait sauter à tout moment. La
brigade de déminage, vite sur les lieux, procéda aux opérations, le
chef constata qu’il n’y avait aucun danger d’explosion et, laissant
le coffre de l’épave ouvert, invita Andreani à s’approcher.
Ce qu’il fit.
Il découvrit, emmaillotée chacune dans une fine couverture,
les quatre toiles de maître : Pentecôte de Mariotto di Nardo, Vierge
à l’Enfant de Bellini, une œuvre d’un anonyme ombrien et Midas
à la source du Pactole de Nicolas Poussin. Quatre œuvres majeures
de la collection du musée Fesch, il osait à peine y croire.
Le lendemain, Corse Matin titrait :
« Mystérieuse réapparition des tableaux volés au musée
d’Ajaccio »
Le procureur Charles Andreani eut son heure de gloire, on
l’entendit sur les ondes radio, on le vit à la télévision et on détailla
cette incroyable aventure dans la presse écrite, mais une question
demeurait :
Qui sont les véritables cerveaux du vol du musée Fesch ?
.
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Madame la juge, Augusta Pastoresi, regardait le port de la Joliette et
Notre-Bonne-Mère s’éloigner dans le soleil couchant. Appuyée au
bastingage du Danielle Casanova, elle avait suivi ses manœuvres
pour sortir du port de Marseille avec intérêt, se demandant si elle
aussi n’était pas en train de larguer les amarres.
La veille, elle avait entassé valises et cartons dans sa voiture
et quitté Paris à l’aube. Elle avait eu tout le temps de se demander,
en conduisant, si ça n’était pas une folie d’envisager de passer
le reste de sa vie dans son village natal en Corse. Augusta avait
appelé Saverina, sa petite-cousine.
« Je me mets en route demain matin pour Marseille, le bateau
est à 20 heures. J’arriverai donc au village mardi matin, je pense
vers 10 heures.
– C’est entendu, madame la juge !
– Je t’en prie, Saverina, appelle-moi Augusta !
– Très bien madame… euh… Augusta.
– Peux-tu prévoir d’aérer un peu la maison et ensuite d’allumer
les chauffages ? Je crains que pour la Toussaint la température soit
un peu frisquette, sans compter l’humidité…
– La météo a annoncé de la pluie pour toute la semaine,
madame Augusta.
– Mmmm !… C’est réjouissant. À part ça, tout va bien à
Castellu di e Sorbelle ?
– À peu près bien…
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« On ne tue pas pour des cerises »
– Comment ça “à peu près bien” ? Doit-on déplorer un
nouveau décès parmi nos anciens ? »
Augusta Pastoresi ne pouvait s’empêcher d’employer un ton
autoritaire, cassant, et d’aller à l’essentiel. Les Pastoresi étaient
d’une famille de sgiò habitués à commander et à être servis !
Saverina était une petite-cousine, d’une branche moins noble de
la famille – les Durazzo – et surtout plus pauvre. Lorsque Augusta
lui avait proposé d’entretenir la maison, fermée à l’année, ce fut
une aubaine pour Saverina qui avait besoin d’argent.
La juge perçut son silence, elle mena l’interrogatoire comme
lors d’une procédure d’instruction :
« Tu as quelque chose à me dire, Saverina ? Je t’écoute !
– Non, rien d’important, madame Augusta, je ne voudrais
surtout pas vous contrarier avec des histoires de village.
– Le moindre ragot peut m’intéresser. Raconte !
– C’est qu’aujourd’hui, nous avons eu les gendarmes. Ils sont
allés dans toutes les maisons et ont posé des questions à tout le
monde, pendant des heures. Ce fut un grand dérangement. Le
vieux Hyacinthe a refusé d’ouvrir sa porte, il a crié qu’il avait
connu les deux guerres et jamais rien livré à l’ennemi, c’était pas
pour commencer aujourd’hui, à plus de quatre-vingts ans ! Les
gendarmes ont bien failli l’embarquer, Ange et Sauveur – le fils
et le gendre – se sont mis au milieu, puis les autres du village…
Era una bella imbaruffata…
– Que cherchait donc la gendarmerie à Castellu di e Sorbelle ?
– Eh ! Toujours par rapport à La Vierge à la cerise !
– Comment ? Ils n’ont pas encore retrouvé ce foutu tableau ?
Mais qu’est-ce qu’ils fabriquent les gendarmes en Corse ? Ils vont
à la plage ?…
– Je ne sais pas, madame la juge…
– Augusta !
– Euh… madame Augusta…
– Ça commence bien ! Des chrysanthèmes, la pluie et la
gendarmerie. Rien d’autre ?
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– Non, madame Augusta !
– Alors à mardi ! Avedeci ! »
Cette fois, elle partait pour de longues vacances, elle rentrait
chez elle, en Corse… Après vingt ans d’audiences comme juge
d’instruction au tribunal correctionnel de Paris, elle envisageait
d’écrire un livre sur les anecdotes des procès qu’elle avait
présidés, et la quiétude de son village natal s’y prêtait davantage
que le tumulte parisien. D’autant plus que son médecin lui avait
recommandé du repos. Cependant, elle ne s’était pas résolue à
vendre son appartement du 17 e , encore moins à le louer. Elle
s’était donné six mois d’essai : un premier hiver tout entier passé
à Castellu, dans l’inconfort d’une vieille bâtisse, l’isolement d’un
petit village de Castagniccia qui comptait tout au plus cent quatrevingts
habitants, l’éloignement des grands centres culturels et
commerciaux. Elle avait peur de s’ennuyer. Si elle sortait indemne
de cette épreuve hivernale, elle prendrait la décision de tourner le
dos pour de bon à Paris !
Augusta savait très bien que la bataille serait difficile ; après
ses études, elle avait consacré la plus grande partie de son existence
à sa carrière : enquêtes, auditions, procès… Elle n’avait jamais
pris le temps de s’occuper d’elle, de sortir, de rencontrer d’autres
personnes sinon professionnellement. Sa destinée sentimentale se
résumait à six mois de vie commune avec un homme qui s’était
enfui à la première occasion, elle n’avait pas d’enfant, pas de chien,
pas de chat, pas le temps…
Pour ses cinquante-huit ans, elle s’était offert le salon de
coiffure le plus renommé de Paris. Bien décidée à abandonner
le chignon strict tiré en arrière sur la nuque, elle avait adopté
une coupe de cheveux courte qui encadrait harmonieusement son
visage encore lisse et ferme. Brune et mate de peau, elle pouvait se
permettre de porter des tailleurs colorés et avait introduit depuis
peu dans sa garde-robe des pantalons et des chaussures de sport,
uniquement réservés aux vacances car au Palais de Justice, les
femmes portaient toujours des jupes s’arrêtant sous le genou. Mais
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« On ne tue pas pour des cerises »
on était en 1981, les socialistes avaient pris le pouvoir et il soufflait
un petit vent de renouveau jusque dans les couloirs du Palais…
En prévision de son premier hiver au village, elle avait acheté
des vêtements chauds. Ses collègues imaginaient la Corse comme
une île toujours ensoleillée, aux eaux turquoise, et ignoraient que
les villages de montagne connaissaient la neige, des températures
négatives et des coupures d’électricité qui pouvaient durer plusieurs
jours ; le feu de cheminée était alors la seule source de chaleur.
Augusta n’avait pas encore passé Chartres qu’elle se demanda si
elle allait tenir le coup. Elle soupira et se souhaita du courage ;
après tout, sa vie passée et future résultait des décisions qu’elle
prenait et dont elle était seule responsable : inutile de perdre son
temps à s’apitoyer sur son sort !
Elle mit une cassette de Barbara et se concentra sur la route.
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Bastia.
Après dix heures de conduite sous la pluie, un sandwich
expédié sur une aire d’autoroute, un dîner à la mode SNCM et une
nuit passée en cabine sur une couchette aussi confortable qu’un
banc de prétoire, Augusta savourait un café allongé et deux
croissants à la terrasse des Platanes, place Saint-Nicolas. Un soleil
timide perçait entre deux nuages, une forte odeur de feuille morte
se mêlait aux embruns iodés du port où le Danielle Casanova
finissait de débarquer ses passagers. Des gens traversaient
la grande place, ils marchaient lentement en bavardant : des
femmes avec des enfants, une bande d’adolescents chahuteurs,
un petit groupe de touristes s’attardait encore, gros sacs à dos,
shorts et baskets.
Près d’elle, deux hommes prenaient le café et commentaient
les nouvelles qu’ils venaient de lire dans le journal ; l’un parlait
corse, tandis que l’autre lui donnait la réplique en français, mêlant
les deux langues dans la même conversation :
« Per me, hè mortu…
– Oui, mort, sans doute...
– Face una settimana ch’ellu hè smaritu…
– Une semaine sans aucun signe de vie, c'est
long !
– L’anu tombu !
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« On ne tue pas pour des cerises »
– Oui, on va le retrouver raide quelque part... Il
aurait oublié son sac, son argent et ses papiers
dans le train ? !
– Prima di parte a viaghjà in muntagna ?…
– Ça ne tient pas debout !
– Non ! Comme ça, avant de partir marcher en
montagne ? Ùn pò essa ! »
Et comme si souvent les Corses savent le faire, avec charme
et naturel, l’un des deux, qui depuis un moment cherchait à attirer
son attention, lui demanda en ouvrant les mains :
« Qu’en pensez-vous, madame ?
– Je ne sais pas quoi penser, monsieur. Je n’ai pas encore lu
le journal, sò ghjunta pocu fà !
– Vous venez du continent ?
– Oui !
– Aaah ! Alors je vous explique : un banquier suisse a disparu.
Il est venu en Corse faire de la randonnée, seul. Sa famille n’ayant
plus de nouvelles, alors qu’il avait pris l’habitude d’appeler tous
les soirs de son hôtel d’Ajaccio, a donné l’alerte. Une enquête
pour “disparition inquiétante” a été ouverte et les gendarmes ont
retrouvé son sac à dos dans le train qu’il aurait pris à Ajaccio pour
Vizzavona. C’était un homme sportif, habitué au GR20 qu’il avait
déjà parcouru à deux reprises.
– Et votre opinion est qu’il est mort ?
– Oui ! Et pas d’un accident ! C’est l’avis le plus partagé.
– Le bon sens populaire ! On devrait peut-être en tenir compte
plus souvent…
– Il est facile de l’entendre, il faut venir prendre un café le
matin, au bar, et vous aurez toutes les versions possibles, même
les plus farfelues, et sur tous les sujets… »
L’homme riait en disant cela et ne se prenait pas au sérieux.
Augusta se promit, en regagnant sa voiture, de s’asseoir plus
souvent à la terrasse d’un café et de se laisser porter par l’humour
nonchalant des insulaires. Elle était passée à côté de tant de
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choses, ces dernières années… Elle n’avait pas côtoyé le meilleur
de l’humanité au cours des nombreux procès qu’elle avait présidés.
Elle regrettait de ne pas avoir partagé plus de temps avec ses amis
qui, à force d’essuyer des refus avec pour excuses le travail et des
dossiers à lire, avaient fini par ne plus l’inviter. Aujourd’hui elle
était seule, elle se demandait si, aux yeux des autres, elle ne passait
pas pour une femme aigrie, peu sympathique.
Sa vieille Volvo démarra sans rechigner, elle sortit du port,
remonta le boulevard Paoli, surprise de la bonne humeur des
automobilistes qui attendaient en bavardant qu’un livreur ait
fini son travail et libère la voie, sans coups de klaxon énervés ni
d’injonctions à dégager…
Tout en haut du boulevard trônait le palais de Justice de Bastia
avec son grand escalier majestueux, comme la parabole d’une vie
qu’elle laissait derrière elle. En contournant le rond-point Moro-
Giafferi, elle s’engagea dans une petite rue et passa devant la vieille
et insalubre prison Santa Chjara, derrière les murs de la Citadelle,
d’où les gens parlent aux prisonniers le soir venu.
Augusta frissonna, le voyage et sa mauvaise nuit sur le bateau
l’avaient épuisée. Il lui restait encore deux heures de route avant
d’arriver à Castellu et pouvoir se reposer.
La juge tenta de se redresser pour lutter contre l’avachissement
qui la gagnait ; elle qui louait les vertus stoïciennes et aimait lire
Épictète et Sénèque, se demandait si l’île de Beauté n’avait pas des
propriétés émollientes ? À mesure qu’elle s’éloignait de la ville, la
nationale prenait des allures de départementale.
La mer, soudain, au détour d’un virage, la surprise d’un village
accroché à sa montagne la confortèrent dans l’idée que la beauté
d’un paysage devait rendre les gens plus heureux, sinon plus sereins.
Elle arriva à Castellu sur le coup de midi, plus tard que prévu.
Sur la place de l’église, là où se dressait le monument aux morts,
une effervescence inhabituelle troublait la solennité de l’endroit.
Augusta pensa à quelque traculinu qui aurait arrêté là son fourgon
et attiré les femmes avec son étalage de camelote… Elle se rappelait
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« On ne tue pas pour des cerises »
une année où un tel marchand ambulant, qui vendait des draps,
avait arnaqué la moitié des ménagères en proposant des lots qui
s’étaient révélés beaucoup moins avantageux qu’il ne les avait
vantés. Cette fois, aucun camion et pas d’articles en vue, mais un
attroupement qui délibérait bruyamment à grand renfort de gestes.
Contrariée de ne pas trouver le calme tant désiré, Augusta
pensa filer inaperçue, mais un groupe de personnes se tenait en
travers de la route :
« Madame la juge ! Nous vous attendions !
– C’est gentil d’avoir prévu un comité d’accueil, mais ça n’est
pas coutumier ? Il se passe quelque chose ? »
Un vieil homme se détacha de la bande : pantalon et gilet
noirs, u curpettu en velours côtelé, une chemise épaisse à carreaux
rouges et un chapeau à larges bords, c’était Ettore Pastoresi, maire
du village depuis près de trente ans et oncle d’Augusta :
« Ò Ziu ! Bunghjornu !
– Bunghjornu Augusta ! C’est moi le seul responsable de tout
ça… ». Il désigna l’attroupement. « Saverina m’a dit que tu arrivais
et j’ai pensé qu’il valait mieux que tu t’occupes de cette affaire, toi
et personne d’autre, parce que tu es de Castellu.
– Je veux bien vous aider, mais j’aimerais comprendre !
– Viens manger à la maison, ta tante a préparé u tianu. »
La juge coupa le moteur de la Volvo, descendit de voiture et
se plia à l’exercice des salutations :
« Ò ! Augusta !
– Va bè ?
– Cumu stai ?
– Salute ! »
La moitié du village était réunie sur la petite place de l’église,
elle embrassa et serra des mains pendant un temps qui lui sembla
très long. Ziu Ettore la tira par le bras :
« Veni ! Vous autres, allez manger ! Je lui expliquerai tout. Et
le vieux de grimper la pente raide qui menait à u paese supranu
tout en parlant, sans le moindre essoufflement.
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– À tò zia, elle est un peu fatiguée, elle a eu la grippe l’hiver
dernier et ne s’en est pas vraiment remise.
– Il faut la ménager et prendre quelqu’un pour s’occuper de
la maison…
– Rien à faire, elle ne veut pas ! Personne n’a le droit d’entrer
dans sa cuisine ! Elle dit qu’elle fera ses affaires tant qu’elle sera
debout… »
Ils trouvèrent Santa occupée à son fourneau ; la petite femme
fluette, les cheveux blancs pris dans un maigre chignon, fragile
dans ses habits noirs, avait cependant des gestes énergiques. Elle
se tourna vivement et ouvrit grand les bras :
« Augusta ! Viens que je t’embrasse. Tu as coupé les cheveux ?
Ça te va bien ! Et maintenant tu portes les pantalons ? Oh ! Mais
tu es moderne ! C’est bien, ça te rajeunit… Quel âge ça te fait,
maintenant ?
– Cinquante-huit ans !
– Cinquante-huit ? Ben ! C’est à peine la maturité ! Tu verras,
tu as encore de belles années devant toi. Allez ! Mettez-vous à
table ! Ettore ! Taglia a salciccia ! »
Santa prit sa nièce en aparté :
« U tò ziu, tu sais, il se fait vieux. Il n’est plus très en forme. Il
devrait se reposer… Mais rien à faire ! E sempre in giru !… »
Tous les trois mangèrent lentement, d’abord en silence.
Augusta reprit un verre de vin et posa la question :
« Ò Ziu ! Tu m’as parlé d’une affaire dont il fallait que je
m’occupe. À voir tout ce monde devant l’église, tout à l’heure, il faut
croire que quelque chose de grave est arrivé ? Tu m’expliques ? »
Zia Santa joignit les mains et leva les yeux au ciel :
« Ò figliola ! De mon temps, ça n’arrivait pas ces choses-là !
C’est un grand malheur, la Vierge…
– Laisse-moi expliquer ! la coupa Ziu. Madeleine a été
agressée, chez elle, hier au soir. »
Face à l’énormité de l’évènement, les deux vieux observèrent
un long silence. Puis Ziu reprit :
« Elle est très choquée, on l’a emmenée à l’hôpital de Bastia.
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« On ne tue pas pour des cerises »
– Qu’est-ce que tu peux me dire ? Il y a eu effraction, sa porte
était cassée ? Est-ce le fait de plusieurs personnes ?
– Non ! Sa porte était ouverte, on ne ferme jamais à clé. D’ailleurs
chez nous, on ne sait même pas ou elles sont, les clés… Mais de toute
ma vie, personne n’est jamais entré agresser quelqu’un chez soi !
Dans mon village ! Et c’est le maire qui te parle !
– Comment cela s’est-il passé ?
– Vers 11 heures du soir, Madeleine allait se coucher quand
elle a entendu la porte d’entrée, en bas de l’escalier. Elle a pensé
que Simone ou Julie, ses voisines, avaient besoin de quelque chose.
À cette heure-là, quelqu’un peut être malade et avoir besoin d’un
médicament…
Alors, comme elle n’avait pas envie de descendre toutes les
marches et de prendre froid dans son corridor plein de courants
d’air, elle est restée à l’étage à attendre auprès du feu qu’une de
ses voisines monte… Si elle avait su, elle aurait ouvert une fenêtre
et crié ! Quelqu’un serait venu voir. Mais, en quelques secondes,
un homme est entré, l’a bousculée puis ligotée sur une chaise et
bâillonnée…
– Qu’est-ce qu’il a volé ?
– Mais rien justement ! Il cherchait quelque chose, c’est sûr !
Il a fait le tour de la salle à manger, visité les deux chambres, jeté
les livres de la bibliothèque par terre. Puis il est redescendu pour
fouiller dans le petit réduit qui sert de débarras, sous l’escalier. Il
n’a rien trouvé, rien ne manque !
– Elle avait de l’argent ? Des bijoux ?
– Oui, elle garde un peu d’argent dans une soupière, sur
le buffet, le type l’a trouvé mais il n’y a pas touché ! C’est une
institutrice à la retraite, avec une petite pension… Et des bijoux,
je ne lui en ai jamais vu ! Non ! Je te dis, il n’a rien pris ! »
Le silence s’installa de nouveau. Santa se leva, servit du café
et posa la bouteille d’acqua vita sur la table, Ziu en versa sur un
sucre qu’il tenait sur une cuillère, au-dessus de son verre de café.
Cette opération qui demandait de la précision – il ne fallait ni
trop ni trop peu d’eau-de-vie – dura une éternité pour Augusta
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qui sentait la fatigue la gagner. Le vieil homme méditait, le regard
fixé sur sa nièce qu’il ne voyait plus. Lorsqu’il reprit la parole, sa
voix avait perdu de sa fermeté, une fêlure indiquait qu’il était sous
le coup de l’émotion :
« Capisci ? On ne peut pas accepter ça dans un village ! On
n’agresse pas une femme seule, c’est inadmissible ! Trouve celui
qui a fait ça !
– Mais pourquoi moi ? Pourquoi est-ce qu’on ne ferait pas
intervenir la gendarmerie ?
– Oouuu ! Zita ! Les gendarmes, on les a eus tout hier pour
cette histoire du tableau volé. Toi, tu sais faire des enquêtes, c’est
ton métier.
– Mais je n’ai pas autorité, ici. Et en plus je suis à la retraite
maintenant…
– Je suis le maire de Castellu ! Je te demande officiellement
de mener cette enquête !
– Ah ! Si c’est officiel, alors… Inutile de chercher à discuter
avec un Pastoresi…
– Je veux juste qu’on puisse continuer de dormir tranquille
dans mon village.
– Sans fermer vos portes ?
– Sans fermer nos portes !
– Je vais faire tout ce que je peux. Promis ò Ziu ! Mais je
viendrai manger ici plus souvent, histoire de faire le point et
surtout me régaler, comme aujourd’hui !, ajouta-t-elle à l’adresse
de sa tante.
– Viens quand tu veux, a mio cara ! Mais fais attention à toi :
voler la Sainte Vierge, ça nous apporte des malheurs !
– Merci, Zia Santa ! ».
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3
Augusta avait garé la voiture sous les marronniers aux couleurs
d’automne, les bogues et les feuilles rousses et jaunes formaient un
épais tapis qui craqua sous ses pas quand elle traversa la place en
traînant ses valises pour entrer chez elle. Elle trouva la cheminée
allumée et son fauteuil favori près du feu, la cousine avait bien
fait son travail, tout était propre et une belle provision de bûches
s’entassait près de l’âtre. Enfin seule, madame la juge ne résista
pas à une petite sieste, elle étendit ses jambes et, n’essayant plus
de lutter, s’endormit profondément.
Une bonne odeur de café la réveilla, Saverina entra et alluma
la lumière :
« Bonjour madame Augusta ! Bien dormi ?
– Bonjour Saverina !
– Un peu de café ?
– Oui ! Merci ! Mais comme il fait sombre ! Quelle heure est-il ?
– Quatre heures et demie ! La nuit tombe vite en automne !
– Ce café est délicieux ! Est-ce que tu sais quand doit rentrer
Madeleine de l’hôpital ?
– L’institutrice ?
– Oui. Je voudrais lui poser quelques questions et j’aimerais
qu’elle soit en confiance ; moi, elle ne m’a pas vue depuis
longtemps…
– D’après ma mère, ils vont la garder deux jours. Elle a reçu
un choc et vu son âge… Je pourrais vous aider dans votre enquête ?
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« On ne tue pas pour des cerises »
– Qui t’a parlé d’une enquête ?
– Monsieur le maire, mon grand-oncle ! Il a dit qu’il vous
confierait l’enquête !
– Oui, bien sûr ! Le vieux Pastoresi obtient toujours ce qu’il
veut !…, marmonna-t-elle pour elle-même. Mais quel âge as-tu,
ma petite-cousine ?
– J’ai dix-neuf ans.
– Tu es bien jeune pour m’aider à traquer la bêtise et la
violence humaine…, dit Augusta plus pour elle-même que pour
répondre à la jeune fille.
– Ma mère dit que je suis la plus dégourdie de la famille ! »
assura-t-elle en secouant ses cheveux d’un beau brun lumineux.
Pas très grande, ronde, Saverina avait un visage avenant et la
parole enjouée. « J’ai eu mon bac ! Mais je ne peux pas aller étudier
sur le continent, à Paris, ça coûte trop cher ! »
La juge soupçonna un veto du père, pas d’accord avec l’idée
de lâcher sa fille en liberté non surveillée…
« C’est dommage, alors tu ne vas pas faire d’études ?
– Si. Je fais une formation par correspondance, secrétaire
médicale. Le docteur Leschi m’a dit qu’il en manquait sur la Corse
et si j’obtenais mon diplôme, je travaillerai avec lui tout de suite.
Je vais passer le permis de conduire, son cabinet est à Fiurinaccia.
– Ça fait loin de Castellu.
– C’est à quarante minutes.
– C’est très bien. Je vois que tu travailles à ton indépendance,
cela me plaît !
– J’ai lu Le Deuxième Sexe !…, ajouta la jeune fille en riant.
– Je parie que tu n’as pas trouvé ce livre dans la bibliothèque
de mon père ?
– Non, il n’y a que des livres d’histoire chez vous !
– Normal ! Hyacinthe Pastoresi était militaire.
– C’est pour ça que vous êtes devenue juge ?
– Oui ! Alors que je voulais être romancière et jouer au théâtre…
– Un peu comme moi, alors… »
20
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Augusta se promit de revenir sur la question.
« Allez, à demain, madame Augusta !
– À demain Saverina ! »
Restée seule, la juge eut envie de marcher, de respirer l’air
du village.
Il faisait tout à fait nuit. L’éclairage public distillait une lumière
d’un flou orangé qui suivait la rue principale, d’arbre en arbre,
laissant dans l’ombre épaisse la plupart des maisons ramassées les
unes contre les autres. Des hiboux se répondaient, faisaient claquer
leurs hululements sur deux notes dans le silence nocturne. Plus
personne ne circulait dans les ruelles et le seul lieu encore animé
était le bar, situé après les dernières habitations et avant le pont qui
marquait la limite de Castellu ; au-delà, c’était la route qui grimpait
en lacets dans la montagne, vers Campitellu et Verde.
Relégué au fond du village comme on fait à l’école avec les
mauvais élèves, loin pourtant d’un lieu de luxure, le bar était
l’endroit où les paesani aimaient à se retrouver chaque soir, à
l’heure de l’apéritif, pour des parties de cartes et des discussions
sans fin autour de thèmes variant selon les saisons ou les
circonstances. En période de chasse, on entendait des froissements
et des grognements imitant les sangliers débouchant du maquis,
des chiens jappant et des coups de fusil… Au moment de la Giraglia,
certains refaisaient les bruits de moteur à la perfection… Au temps
des élections, des tribuns passionnés présentaient leurs listes pour
les municipales…
Les femmes avaient longtemps été exclues de ce lieu réservé
aux seuls hommes mais, depuis peu, un jeune couple l’avait repris,
héritiers d’un oncle qui avait passé la main au bout de quarante
ans de service. Les jeunes avaient changé la donne, les filles,
maintenant, y passaient leurs soirées d’été.
Son besoin de marcher conduisit Augusta à la lisière de la
commune, devant le bar, où elle hésitait encore à entrer. Elle se
demanda quel accueil lui serait réservé à l’heure sacro-sainte du
pastis, elle entendait sa mère et les autres femmes qui répétaient
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« On ne tue pas pour des cerises »
autrefois aux enfants : « Il ne faut pas déranger les hommes !… »
C’était un temps révolu, madame la juge ne s’embarrassait plus
de ces interdits d’un autre monde, mais elle n’avait pas envie,
après deux jours d’un voyage fatigant, de vivre une mauvaise
expérience. Cependant, elle se sentit investie d’une mission et,
ce soir, le cœur du village battait là, dans le bar. Du seuil, elle
entendait des éclats de voix significatifs d’una baruffà…
La porte s’ouvrit au moment où elle allait entrer, un gars
d’une trentaine d’années la bouscula en passant, il se retourna et,
visiblement très énervé, lança : « Viens t’expliquer dehors, si tu es
un homme ! » À l’intérieur, trois types tentaient de retenir Iviu qui
se débattait, bien décidé à répondre à l’invitation : « Stu merdosu !
Je vais lui faire comprendre… Lâchez-moi ! »
Iviu était un ami d’enfance, discret, il n’était pas du genre
à chercher la bagarre mais il était connu pour ne jamais reculer
devant un affront ; il se calma, surpris de voir Augusta :
« Je tombe mal, on dirait !
– Au contraire, tu m’as empêché de faire une connerie. Sur le
coup, j’aurais pu le tuer !
– Qu’a-t-il fait pour que tu sois à ce point en colère ?
– “Monsieur” Matteu Poli se prend pour un caïd parce qu’il
sort de prison ! Il croit peut-être qu’on va tous trembler devant
lui ? Tu sais pourquoi il s’est pris deux ans ?
– Non !
– Il a braqué le muletier qui habite le moulin ! Le pauvre vieux
rentrait, il venait de vendre du bois de chauffage pour se faire un
peu d’argent. Matteu a forcé une fenêtre… U vechju Dumè n’a
jamais eu froid aux yeux ! Quand il a entendu qu’on cassait un
carreau, il a pris sa pétoire avec l’intention de ne pas se laisser
faire !… Mais l’autre salaud a réussi à le désarmer et lui prendre
ses sous et comme si ça ne suffisait pas, il l’a aussi tabassé avec
rage… Je ne peux pas supporter qu’on touche à un vieux !
– Et tu as fait le rapprochement avec l’histoire de Madeleine ?
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– Oui ! Comme il se vantait, je lui ai dit que si on apprenait
qu’il était coupable d’avoir bousculé l’institutrice, il pouvait
s’attendre à ce que je lui casse les deux jambes !
– Qu’en pensez-vous, vous autres ?
– Matteu en est bien capable !
– Oui ! Tout à fait ! Mais ça n’est pas lui.
– Pourquoi ? On n’en sait rien !
– Parce qu’il y avait sa copine, hier soir. Il avait peut-être
mieux à faire !
– Oh celle-là ! Elle est tellement folle de ce voyou qu’on peut
parier qu’elle le couvrirait…
– Oui mais, il n’y avait rien à voler chez l’institutrice, on est
à la fin du mois, elle n’a pas encore touché sa pension…
– Tout cela est plein de bon sens ! intervint Augusta. Je vous
propose une tournée générale pour fêter mon départ à la retraite
et mon retour au village ! J’ai comme l’impression que je ne vais
pas m’ennuyer, ici…
– Surtout si monsieur le maire veut des résultats pour ton
enquête… ajouta Charles, le boulanger.
– Mon oncle vous a parlé d’une enquête ?
– Il a dit ici, au bar : “Augusta va vous démêler ça en moins
de deux ! C’est une super juge d’instruction, vous verrez !”
– Eh bien ! Je n’ai pas le droit à l’erreur ! » Madame la juge
leva son verre de Cap Corse, plus contrariée que flattée :
« Salute !
– Salute ! » répondit le chœur des hommes.