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La Corse, les Corses et Alger

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La Corse, les Corses et Alger



Michel Vergé-Franceschi

(sous la direction scientifique de)

La Corse, les Corses et Alger

de l’antiquité romaine au second empire

xxvi e journées universitaires de Bonifacio

7 juin 2025

À l’initiative de la Mairie de Bonifacio.



ONT CONTRIBUÉ À CET OUVRAGE :

Michel VERGÉ-FRANCESCHI, professeur émérite des Universités, ancien

Directeur du Laboratoire d’Histoire maritime du CNRS à Paris IV-Sorbonne et

ancien Président de la Commission française d’Histoire maritime.

Olivier BATTISTINI, historien, écrivain et universitaire (Maître de conférences

HDR en histoire grecque), membre du comité scientifique de Conflits, chroniqueur

revue Éléments.

Antoine LESCHI, chercheur.

Jenna EL HILALI, docteure en littérature de l’Université de Corse, professeure

de lettres.

Vannina van CAUWELAERT-MARCHI, professeur d’Histoire médiévale à

l’Université de Corse.

Henry ZIPPER DE FABIANI, ancien ambassadeur de France.

Xavier LABAT SAINT VINCENT, ingénieur d'études à Sorbonne-Université.

Jacques-Olivier BOUDON, professeur d’Histoire contemporaine à la Sorbonne,

président de l’Institut Napoléon.

Général comte Leonetto CIPRIANI (Mémoires).

Philippe-César BALDI, Général de corps d’armée.

Michèle BATTESTI, docteure en Histoire HDR, directrice honoraire à l’Institut

de Recherches Stratégiques de l’Ecole militaire.

Emmanuelle PAPOT, historienne, diplômée de la Sorbonne, enseignante à l’ICP,

Présidente des Amis de Napoléon III et responsable scientifique de la Fondation

pour la mémoire de la guerre d’Algérie et des combats du Maroc et de Tunisie.

Pierre Claude GIANSILY, conservateur des Antiquités et objets d’art de

Corse-du-Sud.

Alain DI MEGLIO, professeur émérite de l’Université de Corse et vice-président

(h.) de l’Université de Corse





9

SOMMAIRE

Le mot du maire par M. le maire de Bonifacio ............................................................................................................. 11

La Corse et Alger, pourquoi ?

Michel Vergé-Franceschi ................................................................................................................................................................ 13

L’Algérie romaine vue par Louis Leschi.

(Bastia 1893-1954), normalien, membre de l’Ecole française de Rome,

archéologue et épigraphiste.

Antoine Leschi et Olivier Battistini ........................................................................................................................................ 31

Les échanges interculturels en Méditerranée, de l’Antiquité à la Renaissance :

trajectoires et représentations de Léon l’Africain

Jenna El Hilali ............................................................................................................................................................................................ 39

Entre mémoire et histoire. La Corse et le Maghreb au Moyen Âge

Vannina van Cauwelaert-Marchi .......................................................................................................................................... 49

La Corse et Alger : un peu de chronologie

Michel Vergé-Franceschi ................................................................................................................................................................ 61

La conquête de l’Algérie (1830-1870) : d’une expédition punitive bourbonienne

au rêve napoléonien de royaume arabe, l’émergence d’une « mission civilisatrice »

Henry Zipper de Fabiani .............................................................................................................................................................. 109

Une jeune corse au harem de Hussein Ier, Bey de Tunis : d’une querelle dynastique

à la guerre (1728-1740) entre les régences de tunis et d’alger

Xavier Labat-Saint-Vincent ......................................................................................................................................................... 127

Napoléon et l’Algérie

Jacques-Olivier Boudon .............................................................................................................................................................. 141

La prise d’Alger en 1830 par le général-comte Leonetto Cipriani d’Ortinola

(1812-1888)

Leonetto Cipriani (Mémoires) ................................................................................................................................................. 153

Le maréchal Bugeaud (1784-1849), un caporal d’Austerlitz, fidèle à l’Empereur

lors des cent-jours, général puis gouverneur général en Algérie (1836-1848)

Par le Général de corps d'armée Philippe-César Baldi .................................................................................... 159

Le prince Napoléon, ministre de l’Algérie (1858-1859)

Michèle Battesti ...................................................................................................................................................................................... 171


10

1860 : Un voyage impérial entre la Corse et l’Algérie

Emmanuelle Papot-Chanteranne ...................................................................................................................................... 185

Architectes, entrepreneurs et maîtres maçons originaires d’Ajaccio à Alger

(1830-1860)

Pierre Claude Giansily .................................................................................................................................................................. 201


11

UNE PART DE NOUS-MÊMES

Parler des rapports qu’entretiennent la Corse et l’Algérie, fut-ce Alger plus particulièrement

pour ce colloque, c’est évoquer une part de nous-mêmes.

De façon générale, notre rapport aux colonies françaises est des plus ambivalents,

aux dires d’une historiographie de plus en plus unanime sur le sujet. Si la

situation de Corse colonie, de situation coloniale ou encore de pratiques coloniales

en Corse est sujette à débat voire à caution, le statut des Corses agents coloniaux

français dans la période afférente est, lui, tout à fait reconnu.

C’est pourquoi, bien au-delà d’une histoire désormais liée entre la France

et l’Algérie et pas nécessairement pour le meilleur, les liens entre les Corses et

l’Algérie sont d’une grande importance entre douleurs et amitié au sein d’une

relation compliquée.

Aussi, notre inoxydable Michel Vergé-Franceschi, coordinateur de cette

vingt-sixième journée universitaire d’histoire maritime, tout en restant auteur

prolixe dans ce volume notamment par la magnifique chronologie qu’il nous offre

de ces relations entre Corse et Algérie, a-t-il laissé en suspens le XX e siècle, de

façon à ne pas traiter une histoire trop récente, encore en proie à des blessures mal

refermées ou des douleurs encore vivaces. On pourrait en multiplier les exemples, y

compris dans les périodes les plus récentes.

C’est donc un rapport à Alger et à l’Algérie allant jusqu’à Napoléon III qui a

été objet d’étude.

Mais le XIX e était déjà terrain glissant en matière d’évocations historiques.

Henry Zipper de Fabiani tente une brèche dans le roman national pour nous resituer

le plus objectivement possible les tenants et les aboutissants de la conquête de

l’Algérie entre 1830 et 1870. Il nous ouvre ainsi un contexte géopolitique plus large

lié au déclin de l’Empire ottoman et aux rivalités européennes. Tâche autrement plus

délicate, le général Philippe-César Baldi évoque la biographie d’une figure historique

des plus controversée laissant une image marquée par ses succès militaires

et les violences de la colonisation, celle de Thomas Robert Bugeaud (1784-1849),

militaire et homme politique français, devenu maréchal de France. Cette période

de conquête en 1830 est encore traitée par le comte Leonetto Cipriani évoquant

le débarquement à Sidi-Ferruch, où les Français prennent pied malgré quelques

escarmouches avec la cavalerie arabe. En amont, Olivier Boudon nous resitue les

relations entre la France et la régence d’Alger au début du XIX e siècle.

Certes l’évocation de Louis Leschi par Olivier Battistini nous renvoie à sa

biographie à partir de 1893, mais il s’agit ici de celui qui étudie une « Algérie

romaine » et qui laissa une œuvre dispersée mais essentielle pour la connaissance de

la Numidie et des cités romaines d’Afrique. Cette Afrique antique nous laisse aussi

une magnifique leçon de géopolitique par la très belle figure de Léon l’Africain,

chère à l’écrivain Amin Maalouf, évoquée ici par Jenna El Hilali et qui (je la cite)


12 La Corse, les Corses et Alger

« contribue à réactualiser des savoirs anciens tout en reliant l’Afrique à l’Europe,

incarnant ainsi une interculturalité dynamique en Méditerranée ».

Le Second Empire sera abordé sous des aspects différents par Emmanuelle

Papot-Chanteranne, Michèle Battesti et notre fidèle Pierre Claude Giansily qui

traiteront de cette intéressante période au cœur du XIX e siècle laissant une impression

de « chance manquée » pour l’Algérie par les échecs d’une tentative de réforme

libérale.

Remontant le temps, Vannina Van Cauvelaert souligne la position stratégique

d’une Corse favorisant les échanges au cœur de la Méditerranée, placée entre

Provence, Italie du Nord et Maghreb insistant davantage sur les échanges économiques

et les mobilités humaines.

En amont, Xavier Labat Saint Vincent vient parler de géopolitique du Maghreb

sur fond de présence d’une jeune esclave génoise, Maria-Domenica Doria, capturée

en mer puis intégrée au harem du Bey, dont elle a plusieurs fils. Jacques Olivier

Boudon vient lui décrire les relations entre la France et la régence d’Alger au début

du XIX e siècle, à la fois conflictuelles et économiques.

Merci mille fois pour ces évocations multiples et même si le XX e siècle nous

a malgré tout un peu manqué, l’ouvrage saura donner une tonalité d’espoir, celle

d’un possible dialogue de paix et d’échanges entre les deux rives de la Méditerranée

car, comme à chaque fois, l’histoire peut apporter d’immenses leçons en ce sens.

Comme celle de Léon l’Africain, ma préférée ici.

Jean-Charles Orsucci


13

INTRODUCTION

LA CORSE ET ALGER, POURQUOI ?

Michel Vergé-Franceschi •

Je suis venu à l’Histoire de Corse très tôt, à douze ans, en 1963, à l’époque des

Accords d’Evian (18 mars 1962), grâce à mon grand-père, Antoine Franceschi

(1891-1980), que j’ai eu le privilège de perdre quand j’avais trente ans. Il avait fait

son service militaire à la frontière algérienne, à Oujda, à partir de 1911 (service

de trois ans) qu’il poursuivit sans aucune coupure avec les combats de la Grande

guerre, soit sept longues années sous les drapeaux. J’étais en classe de 6 e lorsqu’il

fut le premier à m’initier à la généalogie qui est une science à part entière, une vraie

nécessité pour tout individu. Ignorer d’où l’on vient est une vraie tragédie dont

souffrent malheureusement beaucoup d’enfants adoptés, notamment ceux « nés

sous x », véritable abomination qui les prive honteusement d’un droit fondamental,

celui de savoir d’où l’on vient. En bon capcorsin, mon grand-père me vit visiter

son « fief », Rogliano, Centuri, Morsiglia, du vivant de sa mère, la totalité de ses

ancêtres s’étant mariés dans l’ancienne seigneurie de San Colombano de 1286 à

1917. Cette année-là, il épousa une « étrangère » : une Baldacci de Corte ! Seconde

exception de sa lignée, un aïeul Semidei de Morsiglia ayant épousé une Gentile de

la seconde seigneurie capcorsine au XVII e siècle, à Brando. Le sud !

LE COUVENT DE L’ANNUNZIATA À MORSIGLIA : LES CHAÎNES

D’UN CAPCORSIN RÉDUIT 25 ANS EN ESCLAVAGE DE 1702 À 1729

À Morsiglia justement, au couvent de l’Annunziata, mon grand-père me

montra enfant une plaque concernant un vieil oncle du côté de sa mère : Gio-Michele

Franceschi de Cannelle de Centuri, tombé en 1702 aux mains du « Turc » et demeuré

au bagne jusqu’en 1729, date de sa libération obtenue sur intervention de l’empereur

du Saint-Empire romain germanique qui s’intéressait alors beaucoup à la Corse,

et aux Corses, trois ans avant l’arrivée des troupes du duc de Wurtemberg dans

l’île. Ce Gio Michele Franceschi (Centuri v.1669-Centuri 1743) avait été détenu au

bagne de Constantinople pendant vingt-cinq ans ! Libéré, il avait offert ses chaînes


14 La Corse, les Corses et Alger

au couvent de l’Annunziata, à Morsiglia, célèbre couvent des Pères Servites de

Marie, et il avait fait graver dans le marbre une très longue et incroyable inscription

aujourd’hui disparue mais recopiée par lui :

« L’an 1702, le 9 juin, moi, Gio Michele Franceschi, j’ai été fait prisonnier et déporté à Constantinople

dans les prisons du grand Turc. En 1729, le 5 mars, j’ai eu ma liberté grâce à l'intervention de

l’Ambassadeur de l’Empereur. Cela m’a coûté la somme de deux mille Pese environ, pour en faire des

cadeaux ou des présents à La Porte Ottomane du Grand Turc. Le 3 août, je suis arrivé à La Spezzia ;

à Livourne, j’ai fait la quarantaine au Lazaret de Saint-Jacques, d’où je suis parti le 5 septembre. Je

suis arrivé en Corse, dans notre maison, le 21 du mois de décembre, jour de mardi, veille de Saint-

Thomas. Les chaînes que moi, Gio Michele, j’avais gardées aux pieds, nuit et jour, tout le temps de

mon esclavage, je les ai portées à la chapelle de la Santissima Nunziata, au couvent de Morsiglia ».

Très attaché au patrimoine, j’espère que ces chaînes ont été sauvées et que ce

sont peut-être celles qui ont été exposées au Musée de Bastia par une famille amie qui

les conserve aujourd’hui à Rogliano. Un vieil oncle de mon arrière-grand-mère avait

donc été esclave avant de mourir, chez lui, à 74 ans ! Pour un enfant, c’était fascinant.

UN CAPCORSIN PRIS, RANÇONNEÉ ET RACHETÉ TROIS FOIS REPOSE

À CENTURI, ÉGLISE SAINT-SYLVESTRE

Quelques jours plus tard, nous étions à Centuri, église Saint-Sylvestre, avec

mon grand-père et Mademoiselle Anna Fabrizzi, cousine (par les Franceschi) de

mon grand-père, laquelle avait la clef de l’édifice. Elle souleva un vieux tapis, usé

jusqu’à la trame. Mon grand-père me traduisit en français l’épitaphe latine 1 , langue

morte que je devais apprendre à la rentrée :

« À la mémoire de Pietro Franceschi, fils d’Anton Paolo, intrépide capitaine

de navire. Sous l’étendard du Sérénissime Grand-Duc d’Étrurie, il équipa des

navires à ses frais contre les Turcs, et au grand mépris de sa vie, leur prit un

grand nombre de vaisseaux dont l’un surtout qui transportait aux Barbaresques,

assiégeant la ville principale de Candie (Crète), des miliciens d’élite. Il rendit de

grands services à la République chrétienne, ce qui lui valut du prince de Vénétie

de vives louanges. Fait trois fois prisonnier, il garda toujours sa liberté d’esprit

et se racheta. Couvert de gloire, il vint mourir dans sa patrie dans l’amour de la

Sainte-Religion, à l’âge de 53 ans, en 1686 » 2 .

Ainsi, une génération avant Gio-Michele, Pietro Franceschi de Cannelle

(v.1633-Centuri 1686), était lui aussi tombé aux mains du « Turc » lors de la longue

1. Plaque mortuaire de Pietro Franceschi de Cannelle illustré à Candie en 1669. Marbre blanc dans la

nef, à gauche du maître-autel, en l’église Saint-Sylvestre de Centuri.

2. Pietro avait épousé, par contrat du 4 juin 1684, sa cousine Maria-Catarina de Negroni, riche de six

mille livres de Gênes de dot, fille de Giacomo, des seigneurs souverains du cap Corse et petite-fille

de Mario de Gentile, seigneur de Brando. Ils n’eurent aucune postérité. Elle fut inhumée au couvent

franciscain de Rogliano, le 24 novembre 1732.


la corse et alger, pourquoi

15

guerre de Candie assiégée par les troupes ottomanes de 1645 à 1669, soit pendant

vingt-quatre ans.

RAZZIAS BARBARESQUES ET CAPTIFS CORSES : UN ÉTAT DE FAIT CONSTANT

DANS CHAQUE FAMILLE

Ces captures et ces séjours au bagne m’étaient narrés sans aucune animosité

ni par mon grand-père, ni par sa cousine quasi centenaire, ni par le neveu de mon

arrière-grand-mère, le Docteur Charles Simonpietri (1897-1993) chez lequel nous

séjournions à Ortinola (Centuri). Ce grand-oncle fut aussi essentiel dans ma double

formation historique : la Mer (objet de mes deux thèses), et la Corse à laquelle j’ai

consacré nombre d’écrits. L’oncle Charles occupait toujours la vieille demeure

familiale où vivait autrefois Arrivaldo Simonpietri d’Ortinola 3 , capturé en mer en

1635, et dont la famille fit apporter la rançon rive sud par le capitaine Francesco

Franceschi de Centuri. Plus tard, poursuivant ma généalogie, largement initiée dès

l’enfance, et publiée à partir de 1978, grâce à Pierre Simi, dans le B.S.S.H.N.C. ,

je découvrais un Fantauzzi de Morsiglia, resté au bagne lui aussi (marié à la sœur

de mon ancêtre directe Olympia Giacomini de’Porrata 4 ), mort esclave malgré la

grande fortune de son beau-père, Paolo de’Porrata (1626-ap. 1708) 5 , qui estima

que c’était au lignage des Fantauzzi de payer la rançon, et non à celui des Porrata.

Libérer un fils rançonné est un devoir sacré ; amputer sa fortune lignagère pour un

gendre n’est en revanche pas concevable ! Peu à peu, je découvris dans presque

toutes les branches familiales des aventures semblables. Ainsi l’archidiacre Filippini

cite-t-il dans sa Chronique 6 publiée à Tournon aux frais d’Alphonse d’Ornano, un

de mes ancêtres directs, Andrea Benedettini de Morsiglia 7 , du hameau de Pecorile,

capturé en mer par les Turcs en 1573, à 30 ans environ, alors qu’il commandait son

navire La Marquise. Conduit à Bône, par les Barbaresques, son compatriote, Andrea

Gaspari 8 de Camorsiglia, alla négocier son rachat. Confirmé dans son exemption de

taille par le seigneur souverain du cap Corse en 1626, Andrea Benedettini survécut

longtemps à sa mésaventure ainsi que son frère Matteo qui possédait, à Centuri, un

autre navire, la Santa Maria, en 1599-1600.

Je découvris pareillement que mon ancêtre direct Luchese Luchesi II d’Ortinola

(Centuri v. 1580-Centuri av. 1667) 9 , notable centurais exempté de taille, avait un frère

Giovanni qui échappa de peu aux Barbaresques en 1622. J’ai relaté la chose (comme

les précédentes), en 2005, dans mon gros livre Le cap Corse, Généalogies et destins,

p. 472. Rescapé, Giovanni fit élever en 1635 un autel de marbre polychrome, au

3. BSSHNC, n° 579, p. 11 et Michel Vergé-Franceschi, Le cap Corse, Généalogies et destins, p. 514.

4. Le cap Corse, op. cit., p. 460 et suiv.

5. Le cap Corse, op. cit., p. 499 et suiv.

6. Filippini, Chronique, voir traduction et note d’A.-M. Graziani, éd. Piazzola.

7. Le cap Corse, p. 420. Et Arch. des Bouches-du-Rhône, Fonds Coriolis 1437. Son frère Matteo est

le frère de mes ancêtres Caraccioli de Morsiglia qui ont pris ce patronyme au début des années 1670.

8. Pour les Gaspari, voir le chapitre qui leur est consacré dans Le cap Corse, op. cit.

9. Le cap Corse, op. cit., p. 471. Epoux de Fiorumbella Casavecchia.


16 La Corse, les Corses et Alger

même couvent de l’Annunziata, pour la somme rondelette de 850 lires de Gênes (soit

l’équivalent de la solde annuelle d’un lieutenant de vaisseau au service de la Marine

royale de Louis XIII). Ces dons conséquents faits à l’Église s’inscrivent en faux

contre les « certificats de pauvreté (prétendue) » que les familles des Corses razziés

faisaient établir par les notaires et curés de leurs paroisses afin d’obtenir des subsides

des institutions étatiques ou des ordres religieux habilités à racheter les membres de la

famille rançonnés (les Trinitaires et les Mercédaires). Luchese, exempté de taille par

les seigneurs Da Mare, depuis plusieurs générations, ne payait pas d’impôt. Sa nièce,

Maria Luchesi, épousa en 1672 Angelo Francesco Tomei de Luri qui teste en 1721,

fils du notaire de Luri, d’où Domenico Tomei qui obtint le port d’armes de Gênes

en 1714, père à son tour du notaire de Luri, maintenu dans ses privilèges, en 1726,

dont le fils, Angelo Tomei, fut maintenu dans sa noblesse par Louis XVI en 1776

suite à un arrêt du conseil supérieur de Bastia. Le nombre de notaires existant au sein

de ces familles aisées, facilitait bien sûr la réalisation de ces « certificats de (fausse)

pauvreté ». Quant à l’épouse de Luchese, Fiorumbella Casavecchia (v.1590-Centuri

22 décembre 1648), épousée à Centuri le 24 avril 1607, et inhumée ultérieurement

en l’église Saint-Sylvestre, elle est la tante paternelle du capitaine Domenico

Casavecchia, recteur du couvent de l’Annunziata en 1652, 1664, 1674 (Voir le

merveilleux livre de Michel-Edouard Nigaglioni, Jean-Christophe Liccia et alii, Les

Servites de Marie, éd. Piazzola). Elle est la grand-tante du R.P. Ignazio Casavecchia

(1675-1753), bachelier en théologie qui brilla à Florence le jour de sa soutenance de

thèse de doctorat devant le cardinal Francesco Maria de Médicis, fils du Grand-Duc

Ferdinand III. Devenu professeur à l’Université de Pise, étant docteur en théologie

(1705), il devint régent des études à Bastia (1705), prieur de Morsiglia (1707), prieur

de Santa Maria de Gênes (1718), provincial des Servites de Marie en Corse (1720),

vicaire général des Servites (1730). Comme les notaires, les prêtres sont légion au

sein de ces familles, et ils délivrent sans aucun problème la copie (si elle existe) des

actes de baptêmes des razziés pour bien montrer qu’ils sont nés bons catholiques.

Cette composition des élites du cap Corse sera du reste lourde de conséquence lors

du généralat de Paoli, retiré dans ses montagnes de Corte et appuyé par les bergers

du Niolo, fort indifférents au mode de vie des marins du Cap. Ainsi, la tête de notre

vieil oncle le R.P. Ignazio Casavecchia (1675-1753), fut-elle mise à prix par Rivarola

(1746), lors de l’arrivée des Anglais à Bastia, car les Casavecchia étaient pro-génois

puis pro-français, Gênes, Toulon et Marseille étant plus proches que Londres pour les

défendre ! Seules les galères de Gênes et les vaisseaux de Toulon pouvaient venir à

leur secours pour défendre leurs biens : l’autre petit-neveu de Fiorumbella, le capitaine

Filippo Casavecchia (v.1661-1702), possédait notamment de nombreux biens à Malte

et en Levant et les Corses du Rostino étaient fort peu enclins à aller les protéger.

ZACCAGNINO LUCCHESI D’ORTINOLA (CENTURI) AUX PRISES

AVEC UN RENEGAT CORSE PASSE À L’ISLAM EN MAI 1560

Dans les années 1990, mon collègue et ami, Antoine-Marie Graziani futur

professeur à l’Université de Corse, me fit un beau cadeau : la reproduction d’une


la corse et alger, pourquoi

17

lettre de Sampiero Corso, adressée à mon ancêtre direct Zaccagnino Luchesi

d’Ortinola 10 . Alors que ce petit port capcorsin commençait à peine à ouvrir la

Corse sur les Amériques, trois ou quatre décennies après Calvi, un renégat corse,

le célèbre raïs Mammi Corso 11 , ou Mammi Pacha, attaque Centuri ! S’illustre, face

à lui, Zaccagnino 12 dont toutes les vieilles familles de Centuri doivent descendre

aujourd’hui en raison de la multiplicité de sa postérité. Les Luchesi, originaires de

Trelo, petit hameau disparu de Centuri où va naître Sanson Napollon (v. 1583-1633) 13

sont, depuis 1520 au moins, installés à Ortinola (en contrebas). Ils y ont obtenu

des Da Mare, seigneurs du fief de San Colombano, leur exemption de taille, le

8 juin 1524, par acte passé devant le notaire Anselmo de Campiano, à Rogliano.

Zaccagnino, dont le souvenir est toujours vivace localement au bout de cinq

siècles, est un véritable soldat de légende. En 1548, il figure sur la liste des cap-corsins

possesseurs d’arquebuse. Dans la guerre de Corse contre Gênes, aux ordres

de Sampiero, il est l’allié des Franco-Turcs contre les Génois, et il sert dans le

camp d’Henri II et de Soliman le Magnifique, comme Sampiero, contre Philippe

II d’Espagne, Gênes et la Papauté. Mais un différend l’opposant à Sampiero, il se

retrouve incarcéré par lui. Peu après, il est libéré, mais sous caution, avec son frère

Giovanni 14 , lequel meurt sur ces entrefaites puisque son tombeau et son épitaphe se

trouvent, dès cette époque, au couvent de l’Annunziata, érigé en 1434 par les Pères

servites de Marie, arrivés de Florence sur le territoire de Morsiglia/Centuri 15 .

En mai 1560, juste après la paix du Cateau-Cambrésis, les corsaires du

Maghreb organisent un raid punitif sur Centuri pour punir Zaccagnino d’avoir quitté

le camp de Sampiero, allié du Kapudan pacha Dragut, Amiral de la flotte ottomane.

La tour de Zaccagnino, dont il reste aujourd’hui la base, juste en face la maison

de feu notre cher cousin Luc Franceschi (1919-2014), est sauvagement attaquée

par Mammi Corso, passé à l’Islam. Zaccagnino et les siens résistent. Néanmoins,

blessé, Zaccagnino est fait prisonnier, amené par les « Turcs », rançonné et racheté

par les siens ! À la fin de la guerre de Sampiero, il repassa dans le camp de celui-ci

et Sampiero, depuis Constantinople où il est alors en mission à la demande du roi de

France, lui envoie une lettre pour lui proposer la seigneurie du cap Corse en échange

de son alliance, tant sa bravoure était grande ! Gênes l’apprenant, Zaccagnino fut

exclu de tout pardon ainsi que son frère Pietro, notaire à Centuri en 1544 16 . Après la

10. Lettre de Paris de Saint-Florent et de Sampiero Corso expédiée à Zaccagnino Luchesi d’Ortinola

depuis Constantinople, pour lui proposer la seigneurie du cap Corse, in M. Vergé-Franceschi et A.-M.

Graziani, Sampiero Corso, un mercenaire européen au XVI e siècle.

11. Voir le Catalogue de l’exposition du musée de Bastia Mare Furioso, p. 104, note10. Mort en

janvier 1585, peut-être également connu sous le nom de Mammi Corso Longo, Antoine-Marie Graziani

l’identifie comme étant Filippo du village de Pino.

12. Michel Vergé-Franceschi, Le cap Corse, Généalogies et destins, op. cit, généalogie Lucchesi ou

Luchesi.

13. Voir le chapitre « Sanson Napollon » dans notre ouvrage Le cap Corse, Généalogies et destins.

14. Arch. d’État de Gênes, fonds Corsica 338.

15. Michel-Édouard Nigaglioni et Jean-Christophe Liccia, Les Servites de Marie, éd. Piazzola. Les

Servites font allusion aux Luchesi, « nobile famiglia de Corsica », p. 310.

16. Arch. d’État de Gênes, Cors. 1315, n° 12, f° 237 v°-247.


18 La Corse, les Corses et Alger

mort de Sampiero, un procès fut intenté à Zaccagnino par Marco Maria de Brando,

mais Zaccagnino était mort depuis peu 17 .

À noter que « Luchesi » (alias « Lucchesi ») ne signifie pas uniquement

« Lucquois » (saisonniers venus de Lucques, en Corse, pour les travaux agricoles),

mais aussi « fils de Luc » ou « fils de Luchese ». Ainsi trouve-t-on un de mes vieux

oncles, le « patron » Luchese Lucchetti de Rogliano (né vers 1640-), racheté pour

752 pièces de 8 réaux, par le marchand juif Rae Alcalin en 1675 18 . Luchese qui

venait de se marier à Rogliano en 1667 put ainsi regagner son hameau roglianais

de Bettolacce 19 et y retrouver son frère Gio Ambroggio Lucchetti (1644-1734),

notaire de Rogliano après leur père Bernardino Lucchetti. Là encore, à Rogliano,

comme chez les Luchesi d’Ortinola à Centuri, c’est le frère d’un notaire, d’une

des familles les plus aisées du village qui est rançonné. Luchese reprit la mer et

eut six enfants de son épouse. Son « esclavage » ne fut qu’une courte parenthèse

dans sa vie, malgré son jeune âge (la trentaine).

Mon aïeul Zaccagnino avait donc été attaqué, rançonné et racheté en 1560.

Rançonné comme l’oncle Arrivaldo Simonpietri en 1635. Comme l’oncle par

alliance Fantauzzi en 1667. Comme les vieux oncles de mon arrière-grand-mère

Pietro Franceschi en 1669 et Gio Michele Franceschi en 1702, tous deux de

Cannelle. Aucun d’eux n’avait pu échapper aux Barbaresques à la différence de

mon aïeul Luchesi, capitaine de la Marquise en 1622. Aujourd’hui, existent toujours

à Ortinola trois grosses demeures voisines : celle des Cipriani (exemptés de taille

dès 1459), celle des Lucchesi, et celle des Simonpietri (exemptés à partir de 1626).

Le château du général comte Leonetto Cipriani (1812-1888) est devenu le château

de maître Morell d’Arleux, commissaire-priseur à l’hôtel Drouot à Paris, puis de

nos fidèles et très anciens amis M. le sénateur Philippe Marini, maire de Compiègne

et de son épouse. Très anciens : la mère de Madame et la mienne nous promenaient

ensemble, dans la même poussette, Place Léopold Gence, à Toulon ! La demeure

centuraise des Lucchesi est toujours occupée aujourd’hui par leur descendance,

mes cousins Franceschi-Fortini. La demeure Simonpietri était occupée jusqu’à ces

dernières années par le Dr Charles Simonpietri.

Très vraisemblablement, chaque famille de marins et de capitaines du cap Corse

a payé un lourd tribut de rançons pour racheter les siens. On trouve au fil des Archives

un Catone Catoni de Cagnano (hameau de Terra rossa), racheté en 1688 20 . Un Pietro

Franceschi de Centuri racheté à un renégat grec (Ali) par un Napoleoni de Centuri en

17. Arch. dép. Ajaccio, C.d.s., GOV-8. Voir Antoine-Marie Graziani, La Corse vue de Gênes, Fonds

Corsica, vol. II, éd. Piazzola, 1998, p. 15. Et Chronique de Filippini, t. II, p. 630.

18. Voir le Catalogue de l’exposition du musée de Bastia Mare Furioso, p. 106. Antoine-Marie Graziani

fait état de son rachat par le consul de France à Tunis Charles Gratian, conseiller du Roi le 22 mai 1675.

19. Voir notre article sur Les Lucchetti, publié en collaboration avec notre cher cousin Philippe Lucchetti

(1939-2025), paru en 1980 dans le BSSHNC numéro 637, p. 16 et suiv.

20. Voir le Catalogue de l’exposition du musée de Bastia Mare Furioso, p. 106, note 28 (Réf. Enrica

Lucchini, p. 33, note 3).


la corse et alger, pourquoi

19

1662 21 . Ou encore deux Roglianais Mariano et Agostino Agostini (de Bettolacce) 22 ,

fils de Gio Andrea, rachetés en 1636 en même temps que Giacomo, fils de Davino

Mariani de Magna Soprana 23 , chancelier de la seigneurie de San Colombano pour le

compte du Sérénissime Sénat de Gênes. Donc, fils de notable, à nouveau. Toutes les

familles de la pointe nord du cap Corse ont eu des pères, fils et frères capturés en mer

puis rançonnés à partir de la rive sud et ceci occupa leurs parents et amis. Ainsi le R.P.

Teramo Stella (frère d’une de nos aïeules) 24 s’est-il occupé, le jour de la Saint-Michel

(29 septembre) 1632, du rachat de Simone Napoleoni de Centuri.

Descendant direct de toutes ces familles, cela donne à réfléchir. D’un côté,

l’oncle Arrivaldo Simonpietri, capturé par les Turcs en 1635. De l’autre, le généralcomte

Leonetto Cipriani, premier Français débarqué à Alger en 1830. Sans oublier la

gloire acquise par Zaccagnino Lucchesi (Trelo vers 1520-mort entre 1563 et 1568)

qui s’illustra à Centuri en tuant, tout seul dit-on, pas moins de seize « Turcs »

au cours du siège de sa tour d’Ortinola, événement longuement raconté dans la

Chronique de Filippini.

LE GÉNÉRAL-COMTE LEONETTO CIPRIANI D’ORTINOLA, PREMIER FRANÇAIS

DEBARQUÉ À SIDI FERRUK EN 1830

Au sein de ces mêmes lignages de capturés en mer, ou de razziés sur nos côtes,

au sein de ces mêmes familles de rançonnés et de rachetés, il y avait ce vieil oncle de

mon arrière-grand-mère dont la légende avait tant fasciné son fils (mon grand-père) :

le général-comte Leonetto Cipriani, né en 1812, premier Français débarqué en 1830, à

18 ans, à Sidi-Ferruk, sur un petit bâtiment privé, armé par son père. Nourri par mon

grand-père des histoires rocambolesques de ce personnage mythique, je publiais aux

Presses de l’Université de Savoie-Mont-Blanc, les Mémoires de Leonetto, traduits

pour la première fois en français par mon étudiant Eric Michallet, et préfacés par

M. l’ambassadeur de France, Henry Zipper de Fabiani, Balanin que nous accueillons

aujourd’hui, au sein de ce 26 e colloque bonifacien. Ce travail démontrait qu’avant que

les troupes françaises ne débarquent sur le sol algérien en 1830, les corsaires algériens

débarquaient – eux – sur nos côtes, faisant disparaître à Centuri le hameau de Trelo,

faisant disparaître à Rogliano la tour de Jaghetto, contraignant ses habitants (mes

ancêtres Terami/Tulli), à s’installer un tout petit peu plus bas, à flanc de montagne, au

hameau de Quercioli. Ma grand-mère, quoique cortenaise, écoutait tout cela religieusement

d’autant plus que ses propres ancêtres directs, les Pozzo di Borgo, plusieurs

fois attaqués sur leur promontoire d’Alata, au-dessus d’Ajaccio, avaient fini par être

21. Le cap Corse, op. cit

22. Le cap, Corse, op. cit., p. 411.

23. Le cap Corse, p. 482. Il n’y a pas d’autre Davino à cette époque à Rogliano.

24. Voir le Catalogue Mare Furioso, p. 105 et 106, note 25. – Voir Le cap Corse, op. cit., p. 517. Petitfils

de Teramo II Stella cité dans le chartier des Da Mare de 1524, lui-même petit-fils de Teramo 1 er

Stella exempté de taille le 19 juillet 1494. Le recteur est l’oncle de Teramo IV Stella de Baragogna né

vers 1631 notre 9 e aïeul. Sa famille est représentée aujourd’hui par Mme Véronique Baudu, nièce de

notre regretté ami Yves Stella, maire de Morsiglia, qui nous a toujours ouvert volontiers ses archives et

petite-fille de Lucie Stella, secrétaire de mairie de Morsiglia qui avait fait de même avant lui.


20 La Corse, les Corses et Alger

contraints de se réfugier, eux aussi, après moult difficultés, au cœur du préside génois

d’Ajaccio, pourvu, lui, de fortifications. Nous étions en 1564.

NI HAINE. NI REPENTANCE. L’HISTOIRE SE DOIT D’ÊTRE OBJECTIVE

Dans ce contexte généalogique, on aurait pu se situer (ce que l’Historien

ne doit jamais faire), soit du côté de la haine vengeresse (« les Algériens capturaient

nos ancêtres ») et on s’identifiait alors aux captifs corses, razziés, capturés,

rançonnés ou réduits en esclavage ; soit du côté de « la repentance actuelle », faisant

des soldats de 1830, et des colons corses qui les suivirent, des hommes impérialistes,

cruels et sauvages. Face à la possibilité de ces deux choix, on aurait pu

penser en termes religieux, hérités de l’esprit des croisades ; des chrétiens razziés,

méchamment rançonnés par des musulmans en mer et sur les côtes ; des musulmans

qui nous envahissaient « chez nous ». Mais, en 1830, la situation se renverse : les

« bons », c’est-à-dire les chrétiens razziés, réduits naguère en esclavage, deviennent

soudain les « méchants », affreux colons de l’Algérie ! Et les « méchants », pilleurs

de nos côtes, ravageant Alata, Ortinola, Jaghetto ou Trelo, deviennent tout à coup

les pauvres « colonisés » victimes de l’impérialisme français ! C’est en cela que

l’Histoire est passionnante et rien ne vaut la généalogie individuelle, sur cinq ou

six siècles, pour se mettre à la place de chacun de nos aïeux. Qu’aurais-je fait à

la place de Zaccagnino Lucchesi à Centuri, chez lui, face aux Algériens en 1560 ?

Qu’aurais-je fait à la place de Leonetto Cipriani, à Alger, chez eux, en 1830 ?

ENTRE CHRÉTIENTÉ ET MONDE MUSULMAN. UNE AMBIGUITÉ COLLECTIVE

Introduire la (les) religion(s), et ses opinions personnelles au cœur du débat, est

un risque majeur en Histoire car la question est plus que confuse. François 1 er , le Très

Chrétien, le roi sacré, le souverain « de droit divin », est l’allié du Turc, Soliman le

Magnifique, le descendant du Prophète, et il combat avec acharnement son beau-frère,

le Roi Catholique, Charles Quint, puis Henri II combat son fils Philippe II d’Espagne.

Beaucoup d’entre nous, Corses « de souche » (expression qui fait fi malheureusement

de tous les brassages liés à l’insularité), se croient aujourd’hui d’un catholicisme

inébranlable à travers les âges. On est donc interpelé par le fait que le Très Chrétien

et le Roi Catholique sont les pires ennemis, le premier étant l’allié du sultan ottoman !

Le pape lui-même ne le comprenait pas. En outre, mon aïeul Zaccagnino, fervent

catholique, possédant sa propre chapelle et son autel au couvent de l’Annunziata, s’est

retrouvé attaqué en mai 1560, par les Barbaresques certes, mais conduits au pied de sa

tour par son propre compatriote Mammi Corso, passé à l’Islam !

MAIS AUSSI UNE AMBIGUITÉ INDIVIDUELLE. UN CENTURAIS

« PAILLARD DE LA MAURE »

Le cas d’une autre branche de la famille donne également à réfléchir. Mon

aïeul direct, Angelo Francesco Semidei de Morsiglia (hameau de Pecorile v.


la corse et alger, pourquoi

21

1628-ap.1672), capitaine des villages de Centuri et de Morsiglia, exempté d’impôts,

y vivait très confortablement de ses rentes car il est le légataire universel de son

oncle, Pasquale Semidei, qui possèdait une belle maison et de nombreux biens à

Livourne (magasins, boutiques). Bon catholique, Angelo Francesco jouissait en

plus de l’héritage de ses pères. Le 5 mai 1616, le signor Stefano Semidei était

suffisamment à son aise par exemple pour offrir à sa chapelle familiale du couvent

de l’Annunziata, à Morsiglia, un antependium de damas rouge et jaune, garni de

franges et de cordons en fils d’or et fils de soie rouge, et brodé « con la sua arma »

(avec ses armoiries) ; plus une chasuble, deux dalmatiques, leurs étoles et manipules

respectifs, le tout de damas rouge et jaune, garni de passementeries de soie et d’or.

Le 6 mars 1620, Stefano léguait en outre 200 écus génois (environ 600 livres) au

couvent de l’Annunziata, à condition que les recteurs du couvent placent dans un

lieu approprié la statue de la Vierge de Monserrato (Espagne) qu’il a donnée au

couvent et qui se trouve sur l’autel de sa famille. C’est notre cousin Michel-Édouard

Nigaglioni et notre vieil ami Jean-Christophe Liccia qui nous ont appris tout cela

dans leur magnifique livre consacré aux Servites de Marie, publié aux éd. Piazzola.

Mais, au sein de la même famille, l’oncle paternel d’Angelo Francesco est

beaucoup moins catholique qu’on ne pourrait le croire pour un Corse vivant au

Grand Siècle des Âmes ! Brutal et violent, Pasquale Semidei vit dans la débauche

que lui procure sa fortune à Livourne, ce qui lui vaut d’être poursuivi par l’Inquisition,

car il entretient à Livourne pas une, mais deux maîtresses, lesquelles sont

maghrébines, et qui sont la mère et la fille qui plus est ! Condamné pour coups et

blessures, par jugement du lieutenant du cap Corse (1634), à trente lires d’amende ;

il fit appel. En 1634 également, en procès contre Bartolomeo Porrata, son cousin

germain, ce dernier en appelle au gouverneur génois. En 1636, Pasquale, fort

intéressé, engage une procédure pour être désigné comme exécuteur testamentaire

du legs fait au couvent de l’Annunziata par Andrea Gaspari en 1590, ambassadeur

de Philippe II d’Espagne au Maroc, car il estime (à juste titre) gaspillés ces revenus ;

il attaque régulièrement Giacomo Santo Santori, neveu d’Andrea Gaspari, dont il

critique la mauvaise administration du legs.

Quoique « paillard de la maure » à Livourne, Pasquale rentré à Morsiglia est

touché par la grâce. En 1641, Pasquale fait même garder le village de Morsiglia

« les armes à la main », pour expulser les Pères Servites de leur couvent de l’Annunziata

et il y introduit de force des Pères franciscains ! En 1644, il fait un legs au dit

couvent 25 et il cite l’existence d’une sépulture, creusée dans sa chapelle familiale,

dans laquelle il désire être lui-même inhumé. Il demande alors à son neveu, et

héritier universel Angelo Francesco, de faire réaliser, immédiatement après son

décès, un bénitier de marbre portant « le sue arme e nome di sopra » (ses armoiries

et son nom) et fait « al modello e altezza e grandezza di quelle che e nella chiesa del

Carmine di Livorno » (sur le modèle, de la taille et de la grandeur de celui qui existe

dans l’église del Carmine de Livourne), le tout offert au couvent de Morsiglia 26 .

25. Arch. dép. Haute-Corse, E85/14.

26. Arch. dép. Haute-Corse, E85 13-14.

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