Le commissaire, le maréchal et le père blanc_extrait
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Georges Simenon a écrit plus d’une centaine de nouvelles et
romans mettant en scène le commissaire Maigret dont les enquêtes
se déroulent à des époques et dans des lieux très différents. Pourtant,
aucun n’a comme cadre la France sous l’occupation nazie. À croire
que le commissaire divisionnaire Jules Maigret avait été écarté durant
toute cette période de son poste de patron de la brigade criminelle.
Je suis parti du principe que son bureau du quai des Orfèvres,
devenu légendaire, avait alors été occupé par un de ses collègues au
profil ressemblant fort au sien : même âge, même formation sur le tas.
À une différence de taille toutefois : le commissaire Orso Defendini
était originaire non du département de l’Allier, mais de l’île de Corse.
Et voilà qu’au mois d’octobre 1942, Orso Defendini, patron intérimaire
de la brigade criminelle, est chargé par le secrétaire général de
la police René Bousquet de se pencher sur les circonstances du décès
d’un prêtre retrouvé mort dans la sacristie d’une église de Vichy qui
était alors la capitale de l’État français. Une dénomination qui avait
remplacé depuis juillet 1940 celle de République française.
titre courant
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Les quatre premières heures du trajet lui avaient paru interminables.
Le contrôle effectué au passage de la ligne de démarcation
ne lui posa aucun problème. Il extirpa de la poche intérieure de
son pardessus noir au col de velours marron une liasse de documents
administratifs dactylographiés en français et en allemand
et la tendit à un gendarme qui la feuilleta avant d’abandonner sa
mine suspicieuse pour se mettre au garde-à-vous et porter la main
à la visière son képi.
« Brigadier-chef Noël Cucchi. Mes respects, sgio commissariu.
– Repos, mon ami. D’où êtes-vous ?
– De Carbini.
– Et moi, de Prunelli di Fium’Orbu. »
Le gendarme lui souhaita une bonne continuation avant de
s’excuser de ne pas pouvoir bavarder plus, car il devait contrôler
les papiers et faire ouvrir les bagages de tous les passagers du
compartiment. Tous semblaient en règle, à part un vieil homme en
costume sombre sur le visage duquel le commissaire avait reconnu
l’anxiété de ceux qui savent ne pas être en conformité avec la loi.
Le gendarme jeta un œil sur sa carte d’identité.
« Et ton étoile jaune ?
– Ici zone libre.
– Pas encore. Allez, debout ! »
L’homme, sans émettre la moindre protestation, fut aussitôt
menotté et embarqué sans ménagements.
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Le commissaire, le Maréchal et le père blanc
Le commissaire descendit derrière le prisonnier et son escorte.
Il les regarda distraitement s’éloigner sur le quai en allumant avec
un grognement de satisfaction la pipe qu’il avait gardée éteinte
entre ses dents depuis Paris. Aux coups de sifflet du chef de gare,
il remonta dans le train en râlant contre sa stupide administration
qui lui avait réservé sans le consulter une place certes en première
classe, mais dans un wagon non-fumeurs. Une seconde fumeurs
aurait mieux fait son affaire, mais, dans ce train reliant les deux
capitales de la France, il n’était pas question de changer de place.
Le crissement métallique des freins sur les rails et la secousse
provoquée par un arrêt brutal le tirèrent de la somnolence dans
laquelle il était retombé. Il se frotta les yeux et distingua un quai
presque obscur couvert de neige. Une voix impersonnelle répétait :
« Vichy. Terminus. Tout le monde descend. »
Le train s’était immobilisé, mais il eut pourtant du mal à récupérer
dans le filet à bagages sa valise et le carton à chapeaux
avant de s’extirper de son wagon. Il enroulait autour de son cou
l’écharpe de laine jaune tricotée par son épouse lorsqu’un petit
jeune homme maigrichon enveloppé dans un trop long imperméable
beige semblable à ceux des policiers de cinéma et armé
d’un parapluie se précipita vers lui.
« Inspecteur Charles Tardivon. Bienvenue, monsieur le divisionnaire.
Vous avez fait bon voyage ? »
Se contentant du grommellement émis en guise de réponse,
l’inspecteur s’empara de la valise et du carton à chapeaux dont la
présence ne parut pas le surprendre.
« Je vais vous conduire au Grand Hôtel des Eaux. C’est à
quelques minutes à pied. Il est très bien, mais je dois vous avertir
qu’il n’y a pas de chauffage dans les chambres. Avant, comme la
plupart de nos hôtels, il n’était ouvert que pendant la saison des
cures et ils n’ont pas eu le temps d’installer un chauffage central.
J’essayerai de vous trouver un radiateur électrique, mais c’est
devenu une denrée aussi rare que le vrai café. »
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titre courant
L’inspecteur jeta un discret regard sur la lourde démarche de
son corpulent compagnon.
« Prenez garde à ne pas glisser, monsieur le divisionnaire.
Vous tombez mal… excusez-moi, je voulais dire qu’il est rare qu’ici,
en octobre, nous ayons déjà de la neige. »
Le commissaire s’arrêta pour allumer sa pipe et leva les yeux
vers le drapeau tricolore qui flottait au-dessus de l’entrée de la
gare. Il avait perdu l’habitude de voir l’emblème national dans la
capitale où il avait été remplacé sur tous les édifices publics par
un pavillon à croix gammée. Il fut aussi surpris par la tenue portée
par les deux sentinelles.
« C’est quoi ? Des militaires ?
– Des hommes des GMR, les groupes mobiles de réserve. Vous
n’en avez pas encore en zone occupée ? Vichy est devenue un autre
monde. Vous n’êtes pas au bout de vos surprises. »
Le commissaire tira sur sa pipe avant de s’emparer du parapluie
pendu au bras de l’inspecteur et de l’ouvrir pour les protéger
des flocons de neige.
Dans le hall pompeux du Grand Hôtel des Eaux, l’inspecteur
confia les bagages au groom en tenue rouge à brandebourgs noirs
et fit un signe de tête au concierge qui tendit la clef de la chambre
414 au commissaire.
« Je vous attends, monsieur le divisionnaire ?
– Non. Venez me chercher demain matin vers 8 heures. Pour
le moment, je vais prendre un bain et me reposer. Si cela ne vous
dérange pas, arrangez-vous pour qu’on m’apporte un sandwich
avec de quoi boire. De la bière ou du vin, mais pas d’eau de Vichy
s’il vous plaît. Bonsoir. »
Dans sa chambre qu’il trouva tout à la fois trop luxueuse
et trop froide, Orso Defendini faillit oublier de donner une pièce
au groom qui attendait, avant d’ouvrir le carton à chapeaux
contenant son képi à feuilles de chêne soigneusement enveloppé
dans une poche de tissu blanc. La valise était encombrée par son
uniforme de divisionnaire qu’il n’avait porté que dans la cour de
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Le commissaire, le Maréchal et le père blanc
la préfecture de police le jour lointain de sa promotion officielle
au grade de divisionnaire.
Il sourit en pensant au travail qu’avait dû accomplir en
urgence Laetitia, son épouse, pour l’adapter à son actuel gabarit.
Heureusement, elle avait été aidée par sa sœur, Adalgise Paoli,
qui avait fui la Corse occupée par plus de 80 000 soldats italiens.
Malgré sa répulsion pour ce genre d’activité, le commissaire
Defendini s’était prêté à une longue séance d’essayage au cours
de laquelle sa belle-sœur avait couvert son uniforme de petites
aiguilles et de marques à la craie aux endroits où elle comptait
reprendre les coutures et déplacer certains des boutons dorés.
Si son épouse possédait un talent reconnu pour la cuisine,
sa belle-sœur, elle, maniait mieux les ciseaux que la marmite et,
à en croire sa belle-famille, il en était ainsi depuis leur enfance
à Prunelli.
Le commissaire avait regardé sa femme s’affairer autour de
« la travailleuse », son petit meuble boîte à couture, en dégustant
un verre du cruchon d’eau-de-vie nustrale apporté par sa bellesœur.
Il l’avait dédié à la santé de Doumé, son beau-frère, qui
avait pris le maquis après une violente altercation avec un officier
italien qui tournait autour de son épouse. Craignant d’être arrêtée,
Adalgise s’était réfugiée à Paris chez sa sœur, qui l’avait installée
sous les toits dans la chambre de bonne inutilisée.
Essayant d’effacer les relents de mauvaise humeur laissés par
sa visite du matin auprès du secrétaire général de la police, Orso
Defendini avait repris un verre d’eau-de-vie et s’était endormi dans
sa chambre, bercé par le ronronnement dans la salle à manger de
la machine à coudre offerte à Laetitia pour son anniversaire.
L’idée de se munir de sa tenue d’apparat lui avait été suggérée,
pour ne pas dire ordonnée, par le secrétaire général de la police
en personne. Il se souvenait qu’avant de lui adresser cette recommandation
pour le moins inattendue, René Bousquet l’avait
interrogé sur la création d’une police nationale qui allait définitivement
remplacer les polices municipales. Un texte avait déjà
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été promulgué, mais le président du Conseil Pierre Laval voulait
l’amender car il avait été conçu par son concurrent militaire,
l’amiral Darlan.
« Que pensez-vous, monsieur le commissaire, de cette
nouveauté ?
– J’évite de penser, monsieur le secrétaire général. J’essaye
toujours de m’en tenir aux faits. D’une part, il faudra créer une
lourde structure administrative nationale. Et je connais trop bien
ces messieurs de l’administration… D’autre part, je ne suis pas
certain que les maires acceptent facilement la perte définitive
de leur pouvoir de police qu’entraînerait cette nationalisation… »
Le secrétaire général l’avait interrompu en levant les bras.
« Les maires ! Ne me faites pas rire ! Ils obéiront au Maréchal !
Comme tous les élus. D’ailleurs, pour ne rien vous cacher, le
président Laval a déjà tranché. Il ne reviendra pas sur sa décision. »
Le secrétaire général de la police avait alors adopté un ton
confidentiel.
« Ce n’est pas pour parler de cela que je vous ai convoqué
en urgence. En réalité, j’ai une mission délicate à vous confier.
Monsieur le directeur de la police judiciaire parisienne m’a assuré
que je pouvais compter sur votre compétence et, surtout, sur votre
discrétion. La presse ne doit rien savoir de cette mission hormis ce
que je lui en communiquerai. Rien d’autre.
– Monsieur le secrétaire général, je n’ai jamais confié aux
journalistes d’informations sur mes enquêtes.
– Je sais. Je sais… Vous autres Corses avez la réputation de
savoir garder un secret… Voici ce dont il s’agit. Il y a deux jours,
un prêtre, le père François de l’Enfant Jésus, a été trouvé mort à
Vichy où il venait de terminer une cure thermale. Comprenezvous
l’émotion nationale et internationale que pourrait entraîner
ce malheureux évènement s’il devenait public ? Pour le moment,
son décès est présenté comme un accident : le père François a fait
une chute et sa tête a heurté un objet tranchant. C’est par cette
conclusion que j’ai demandé au commissaire central de Vichy
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Le commissaire, le Maréchal et le père blanc
Antoine Jardet de clore son rapport. Mais il risque à tout moment
de se produire une fuite. Nous devons donc savoir très vite s’il
s’est produit à Vichy un crime sacrilège et, si c’est le cas, qui en
est l’auteur afin de le mettre discrètement hors d’état de nuire. La
police locale sera à votre entière disposition, mais c’est à moi seul
que vous rendrez compte de l’avancement de vos investigations.
René Bousquet avait poussé vers le commissaire une enveloppe
frappée d’un énorme tampon « secret ».
« Voici le rapport établi à mon intention par le commissaire
central. L’administration, que vous ne semblez pas porter dans
votre cœur, s’occupe d’organiser au mieux votre déplacement.
Je précise que vos frais seront remboursés sans contrôle et sans
limitation. Vous partirez demain. Des questions ?
– J’ai trois enquêtes en cours, monsieur le secrétaire général…
– J’ai réglé ce détail avec votre patron. Officiellement, vous
vous rendez à Vichy pour préparer à mon intention et à celle du
président Laval un rapport sur la future réforme de notre police.
Vous trouverez dans cette enveloppe le numéro de ma ligne
personnelle. La poste de Vichy dispose de la meilleure installation
téléphonique d’Europe. Elle a été mise en place avant la guerre à
l’intention des curistes étrangers. Vous y aurez un accès prioritaire.
D’autres questions ?
– Je me conformerai à vos instructions, monsieur le secrétaire
général. »
Estimant que l’entretien était clos, le commissaire s’était levé,
avait incliné la tête et se dirigeait vers la porte.
« Un instant, monsieur le commissaire. Un dernier point. Le
directeur du cabinet civil du chef de l’État est au courant de votre
venue, mais n’en connaît que la raison officielle. Le Maréchal peut
désirer vous rencontrer pour vous en parler. C’est un glorieux
soldat et il est donc naturellement sourcilleux en matière de protocole.
Il porte généralement son uniforme et il n’est pas question
que vous vous présentiez devant lui en civil. Compris ?
– Parfaitement, monsieur le secrétaire général. »
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En quittant le bureau, il croisa deux officiers allemands
guindés dans leurs tenues noires et que l’huissier saluait respectueusement.
Ils saluèrent réglementairement René Bousquet qui
venait les accueillir sur le seuil de son bureau.
Le commissaire retirait son uniforme de la housse dans
laquelle son épouse l’avait rangé et s’évertuait à le suspendre
sans le froisser dans la penderie lorsqu’on frappa à la porte. Un
garçon d’étage déposa sur la table un plateau argenté couvert de
minuscules canapés colorés, d’une flûte de cristal et d’une demibouteille
de champagne.
Orso Defendini soupira en pestant contre le manque de goût
du beau monde. Son pyjama sous le bras, il se dirigea lentement
vers la salle de bains recouverte de marbre blanc.
La voix du serveur l’arrêta.
« Je suis désolé, monsieur, mais je dois vous avertir que
notre établissement ne dispose pas d’eau chaude tous les jours.
Aujourd’hui, elle est réservée aux hôtels où logent les hautes
personnalités de l’État. Demain ou après-demain, elle devrait être
rétablie. »
Le commissaire renonça à se détendre dans l’immense
baignoire aux pieds en forme de tête de cygne et, assis sur le
rebord, avala en maugréant canapés et champagne.
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À son réveil, c’est avec de l’eau froide qu’Orso Defendini se débarbouilla,
puis se rasa, face à un lavabo d’un blanc éclatant et un
miroir encadré de bois doré. Il se revit enfant dans sa maison de
granit du village de Prunelli di Fium’Orbu où, une fois par semaine,
on faisait chauffer de l’eau dans la cheminée pour la toilette de
la famille.
L’inspecteur Tardivon le trouva attablé dans la salle de restaurant,
face à un bol de potage en porcelaine et une grosse tranche
de pain gris posé sur une assiette assortie.
« Vous n’avez pas eu trop froid, monsieur le commissaire ?
– J’ai bien failli dormir tout habillé. Et ce matin, j’ai scandalisé
le maître d’hôtel en lui réclamant une soupe de légumes pour me
réchauffer. Il m’avait apporté un croissant ! Vous prendrez du café ?
– C’est du vrai ? Magnifique ! Chez moi, je n’ai que de l’ersatz.
– C’est vous qui avez commencé l’enquête ?
– J’étais de permanence lorsqu’un gardien de la paix m’a
annoncé la découverte d’un corps dans la sacristie de l’église
Saint-Blaise.
– Racontez-moi.
– J’ai tout consigné dans mon rapport que le commissaire
central a revu et transmis à Paris. Vous ne l’avez pas lu ?
– J’ai eu largement le temps de le lire et relire dans le train,
mais je préfère vous entendre. Reprenez donc un café. Je peux
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Le commissaire, le Maréchal et le père blanc
être généreux. Pour une fois que mes notes de frais ne seront pas
épluchées par un comptable suspicieux.
– Et bien voilà. Il était 10 heures lorsque le gardien de la paix
Faraud est venu m’aviser qu’un dénommé Benoît Martin, bedeau
de Saint-Blaise, l’avait interpellé alors qu’il patrouillait à vélo non
loin de l’église avec son collègue Jeantout. Le bedeau venait de
découvrir dans la sacristie le corps sans vie du père François de
l’Enfant Jésus. Faraud a laissé Jeantout assurer la surveillance des
lieux et s’est précipité au commissariat.
« Vous avez averti votre patron ?
– Pas immédiatement, il était en rendez-vous à l’hôtel des
Célestins.
– Un rendez-vous à l’hôtel ?
– Pardon monsieur le divisionnaire, j’oubliais que vous
arrivez de Paris. C’est là qu’est installé le secrétariat d’État à l’Intérieur.
On dit « hôtel des Célestins » comme à Paris vous dites
« place Beauvau » pour le ministère de l’Intérieur. Ici, tout se passe
à l’hôtel. Le Maréchal travaille à l’hôtel du Parc, pas très loin de
l’église Saint-Blaise. Monsieur Laval, le président du Conseil a ses
bureaux au Majestic, le secrétariat d’État…
– Merci Tardivon. Continuez.
– J’ai demandé que l’on prévienne le docteur Roux qui collabore
souvent avec nous. Le corps du père blanc était allongé sur
le dos, la nuque contre le sol baignant dans une flaque de sang.
Personne n’y avait touché.
– Un instant. Pourquoi appelez-vous la victime « blanc » ?
Dans votre rapport, vous la présentez comme le père François de
l’Enfant Jésus.
– Encore une fois pardon, monsieur le commissaire. Le père
François fait partie de l’ordre religieux des pères blancs. Il n’en
existe pas en France, mais ils sont nombreux en Afrique. Ce sont,
si vous me permettez ce mot, des permissionnaires.
– Des permissionnaires ?
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– Excusez ma plaisanterie, en vérité, il s’agit de pères qui sont
missionnaires. Ils sont vêtus d’une soutane blanche, d’où leur nom. »
Le commissaire sourit et alluma sa pipe sans se soucier du
regard réprobateur du maître d’hôtel qui devait trouver cet accessoire
trop populaire pour le standing de sa salle à manger presque
vide mais décorée de fresques représentant d’élégants curistes
autour de fontaines ensoleillées.
« Bien trouvé, Tardivon. Des permissionnaires !
– J’aime beaucoup les jeux de mots, monsieur le divisionnaire.
Mes collègues m’ont surnommé Blague à tabac. « Blague »
pour les jeux de mots et « tabac » pour les passages à tabac…
– Les passages à tabac ?
– Oh, c’est juste une blague. Dans notre commissariat, nous,
nous ne les pratiquons jamais… Enfin, je ne dis pas que parfois
une petite claque…
– C’est bon. Poursuivez.
– Si vous ne voulez pas de votre croissant, monsieur le divisionnaire,
est-ce que je peux le prendre ? Il y a longtemps que je
n’ai pas mangé un croissant trempé dans du vrai café.
– Servez-vous, mais ne parlez pas la bouche pleine.
– Bon. Le docteur a constaté le décès et m’a dit qu’à son avis
la mort avait été causée par un objet tranchant. Je lui ai montré
une lame tachée de sang posée à côté de la tête de la victime et il
m’a dit qu’il était fort probable qu’il s’agisse de l’arme du crime.
Il a procédé à l’examen du corps hier soir et devrait remettre son
rapport au commissaire central dans la journée.
– C’est un médecin légiste ?
– Pas vraiment. Vous savez, à Vichy, il n’y a jamais eu beaucoup
de crimes. En tout cas, pas de quoi occuper un légiste à plein
temps. Le docteur Roux est un généraliste mais il est expert auprès
des tribunaux, et il évoque souvent sa formation à Lyon avec le
professeur Lacassagne.
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