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Revue publiée avec le concours
de la Collectivité de Corse
et de la Ville de Bastia
En couverture :
Dany Filippi, Olivier en feu, route de Santa Reparata, Balagne 1965
Crédits photographiques
Dany Filippi, 1965.
ISBN : 978-2-8241-1489-7
ISSN : 0338-361-X
©Tous droits de publication, de traduction, de reproduction réservés pour tous pays.
Albiana, 2025
SOMMAIRE
Introduction
Jean-Christophe Paoli, Gilles Guerrini 9
Politique forestière coloniale et incendies de forêt :
tirer des leçons de l’exemple algérien
Jean-Yves Puyo 21
Il corpo dei vigili del fuoco volontari in Trentino : gestione
del territorio e antiche regole di vita collettiva
Michela Zucca 43
Sur les incendies pastoraux en Sardaigne :
stéréotypes et paradoxes
Sebastiano Mannia 57
Rapporto agricoltura, pastorizia, ambiente naturale e incendi
in Sardegna
Silvio Cocco 77
Le feu et la gestion du territoire :
d’un statut d’« ami/outil » à celui d’« ennemi/risque »
Isabelle Jabiot 95
Portfolio « Visions d’incendie : Balagne, été 1965 ».
Photographies de Dany Filippi
Présentation par Gilles Guerrini 111
ÉTUDES CORSES, N° 93
ALBIANA/ACSH
DÉCEMBRE 2025
9
INTRODUCTION
Surnommée « île de feu » par François Cerutti, directeur régional de l’ONF
en 1990, l’ancienneté et l’intensité du risque incendie en Corse sont bien
connues 1 . Cependant si le risque est ancien, le réchauffement l’aggrave et
l’étend sur de nouveaux espaces. Les feux peuvent être désormais plus
fréquents, plus intenses et concerner des territoires jusqu’ici épargnés 2 .
L’inquiétude augmente et, à l’instar des sciences expérimentales, les
sciences humaines et sociales sont amenées à s’emparer de ce sujet. Mais
celles-ci ne s’intéressent pas seulement au feu destructeur, elles s’intéressent
aussi au « feu ami 3 ». Car le feu accompagne aussi l’homme depuis la préhistoire
4 . Il fut, et est encore dans de nombreux endroits, un outil essentiel de
mise en valeur agricole 5 ou pastorale 6 . Ainsi, la notion de « pyrocène » est
apparue pour désigner le rôle de celui-ci dans le modelage de l’environnement
7 . Il façonne les paysages 8 et son impact sur la faune et la flore est capital
9 . Néanmoins, les travaux historiques sur les incendies sont rares. Il n’existe
1. Cerutti François, « La Corse, île de feu », Revue forestière française, numéro spécial « Espaces
forestiers et incendies », 1990, pp. 46-56.
2. Rigolot Éric, Dupuy Jean-Luc, Pimont François, Ruffault Julien, « Les incendies de forêt
catastrophiques » Annales des Mines – Responsabilité & environnement, 2020/2, n° 98, p. 29-35.
3. Ribet Nadine, Feu. Ami ou ennemi ?, Paris, Dunod, 2018.
4. Guillaine Jean. (dir.), Pour une archéologie agraire, Paris, Armand Colin, 1991.
5. Sigaut François, L’agriculture et le feu : rôle et place du feu dans les techniques de préparation du
champ de l’ancienne agriculture européenne, EHESS, 1975.
6. Métailié Jean-Paul, Le feu pastoral dans les Pyrénées centrales, Barousse, Oueil, Larboust, CNRS, 1981.
7. Pyne Stephen, The Pyrocene : How We Created an Age of Fire, and What Happens Next, University
of California Press, 2021.
8. Ribet Nadine, Les parcours du feu : techniques de brûlage à feu courant et socialisation de la nature
dans les monts d’Auvergne et les Pyrénées centrale, thèse d’ethnologie et d’anthropologie, Paris,
EHESS, 2009.
9. Chansigaud Valérie, L’homme et la nature : une histoire mouvementée. Neuchâtel, Delachaux et
Niestlé, 2013.
10
pas en français d’équivalent aux travaux de Stephen Pyne 10 qui présentent
une histoire générale et mondiale des feux de végétation. Pourtant, ces
derniers sont un objet d’étude historique et anthropologique indéniable. Car
le feu s’inscrit dans un contexte socio-historique, et il évolue d’une manière
conjointe à ce dernier. Si plusieurs pistes de réflexion sont possibles, l’approche
en sciences sociales en retient deux principalement. Premièrement, la
construction du risque incendie, où comment le feu, outil agraire, s’est
retrouvé proscrit dans de nombreux pays. Puis, comment celui-ci retrouve
progressivement une utilisation, avec parfois des réticences, dans le cadre de
la prévention et de l’aménagement rural. Entre ces deux approches contraires,
une notion est souvent évoquée : celle d’une « culture du feu 11 ». Cette
« culture » est souvent opposée à la stratégie de lutte contre les incendies.
Cette opposition symboliserait celle entre les États et les communautés
locales, ou celle entre les savoirs techniciens et les savoirs vernaculaires. Et
face au danger actuel, un des enjeux serait de restaurer ce « savoir-brûler 12 »
pour en faire un outil de protection du territoire et des populations. La question
des pratiques aborigènes en Australie est un exemple de ce débat 13 .
Cependant, la culture du feu est une notion à interroger. Il faudrait analyser
la part qu’y occupent certaines représentations, comme celle d’un passé
où l’homme entretenait une relation équilibrée avec son environnement. Or,
cet « âge d’or » supposé résiste peu à l’étude historique 14 . En revanche, cette
dernière montre les étapes de la construction de l’incendie comme risque.
10. Pyne Stephen, Vestal Fire : An Environmental History, Told through Fire, of Europe and Europe’s
Encounter with the World, Weyerhaeuser Environmental Books, 1997.
11. Vilain-Carlotti Pauline, Perceptions et représentations du risque d’incendie de forêt en territoires
méditerranéens. La construction socio-spatiale du risque en Corse et en Sardaigne, thèse en doctorat
de géographie Paris 8, 2015.
12. Métailié Jean-Paul, « Le “savoir-brûler” dans les Pyrénées : de “l’écobuage” au “brûlage dirigé”,
la transformation d’une pratique traditionnelle en outil de gestion de l’espace » in Rousselle
Aline, Monde rural et histoire des sciences en Méditerranée, Presses universitaires de Perpignan,
1998, p. 165-179.
13. Gammage Bill, The biggest estate on Earth : how Aborigenes made Australia, Crows Nest, Allen et
Unwin, 2011.
14. Amouric Henri, Le feu à l’épreuve du temps, coll. « Témoins et arguments», Aix-en-Provence,
éditions Narrations, 1992.
11
ÉCLAIRAGES SUR LA CONSTRUCTION HISTORIQUE
DU RISQUE INCENDIE
Tout d’abord, il convient de préciser que nous choisissons d’utiliser le
terme d’incendie de végétation plutôt que celui de feux de forêt, car les
espaces brûlés ne correspondent pas tous à la définition d’espaces forestiers.
Ce point est d’ailleurs crucial pour comprendre l’élaboration de l’incendie
comme risque. Car, comme l’a montré François Sigaut 15 , le feu connaît des
utilisations multiples et variées dans l’espace agricole. Il ne pose pas de
problème tant que les flammes n’atteignent pas des parcelles déjà mises en
culture ou des zones boisées. Or, c’est justement par rapport aux forêts que le
risque se construit. Leur préservation exige d’éloigner d’elles toute pratique
faisant appel à l’incinération de végétaux. Dès la fin du Moyen Âge, les populations
rurales voient les usages forestiers encadrés ou interdits par les
pouvoirs seigneuriaux, puis étatiques. Mais le xix e siècle est le moment
crucial de ce processus car il voit la conjonction de plusieurs événements.
Tout d’abord, « l’invention » de la forêt méditerranéenne 16 : car avant cette
période, si les acteurs de la sylviculture percevaient l’existence de forêts en
Méditerranée, ils ne concevaient pas une forêt méditerranéenne à laquelle il
aurait fallu appliquer des méthodes et des techniques particulières. C’est
progressivement qu’une politique sylvicole propre se met en place. Des
espaces boisés, peu considérés jusqu’alors, comme les suberaies, se voient
alors reconnaître un intérêt économique. Le feu devient un « sinistre » dans
ces territoires 17 . Sur la rive sud de la Méditerranée, les puissances coloniales
cherchent à exploiter économiquement les forêts ; les pratiques agropastorales
des communautés locales sont dès lors considérées comme néfastes 18 .
Notamment en Algérie, la mise à feu volontaire est désormais un moyen de
15. Sigaut F., L’agriculture et le feu, op. cit.
16. Chalvet Martine, L’invention de la forêt méditerranéenne de la fin du xviii e siècle aux années
1960, thèse d’histoire., Aix-en-Provence, université de Provence, 2001.
17. Chalvet Martine, « La vulnérabilité de la forêt provençale face aux incendies : naissance d’une
notion (fin xix e siècle) », VertigO. Revue électronique en sciences de l’environnement [online],
volume 16 numéro 3, décembre 2016. Chalvet Martine, Une histoire des incendies de forêts en
Méditerranée (xix e -xx e siècles), 2023. https://ehne.fr/encyclopedie/thématiques/écologies-etenvironnements/espace-et-ressources-entre-protection-et-valorisation/une-histoire-des-incendiesde-forêts-en-méditerranée-xixe-xxe-siècles
18. Matheron Jonas, « Les forêts coloniales », in Encyclopédie d’histoire numérique de l’Europe
(<https://ehne.fr/fr/node/21630>), 2021.
12
résistance au contrôle étatique sur les espaces forestiers 19 . La colonisation et
son discours conversationniste chassent les habitants des parcs nouvellement
créés 20 . Cette logique d’exclusion se retrouve dans d’autres contextes également,
en Amérique du Nord 21 ou en Australie 22 .
Dans le monde francophone, le lexique vient marquer cette évolution. Le
mot « écobuage », qui à l’origine désignait le décapage à la houe de lande ou
gazon des régions atlantiques européennes et leur incinération 23 , désigne à la
fin du xix e siècle l’ensemble des feux agraires. Il s’agit d’un glissement sémantique,
à l’œuvre dans les discours de l’administration préfectorale ou forestière
24 . La diversité des situations se retrouve masquée par ce terme. De plus,
il acquiert un sens péjoratif. La presse utilise ce mot pour désigner les mises à
feux volontaires qui souvent prennent un aspect dramatique. Tous les usages
proprement agricoles ou pastoraux du feu sont encapsulés dans ce terme
valise et fortement impropre d’« écobuage ». Or, les décrire d’une manière
impropre est une autre façon de marginaliser les pratiques.
Car la fin du xix e siècle voit aussi le développement d’incendies d’ampleur,
et parfois meurtriers. Les changements de la société rurale sont essentiels
pour comprendre cette évolution. Plusieurs territoires ruraux traversent
une crise majeure, ce qui entraîne un début de déprise 25 . De nouveaux espaces
s’ouvrent au pastoralisme, notamment dans des régions où l’agriculture a
fortement reculé. Dans ces zones où le feu était quasi inexistant, il est désormais
récurrent et il menace les populations. Certaines années de forte chaleur
et de sécheresse, 1887 par exemple, connaissent la destruction de cultures et
d’habitations. La construction du risque n’est pas seulement une question de
représentation de la part des autorités administratives ou économiques, mais
19. Plarier Antonin. « Rural Banditry in Colonial Algeria (1871-1914) », Crime, Poverty and
Survival in the Middle East and North Africa, I.B. Tauris, 2019, p. 105-116.
20. Mac Kenzie John, The empire of nature. Hunting, conservation and British colonialism,
Manchester, Manchester University Press, 1988. Blanc Guillaume, L’invention du colonialisme
vert. Pour en finir avec le mythe de l’Éden africain, Paris, Flammarion, 2020.
21. Jacoby Karl, Crimes contre la nature. Voleurs, squatters et braconniers : l’histoire cachée de la conservation
de la nature aux États-Unis. Toulouse, Anacharsis, 2021 (2001).
22. Gammage B., The biggest estate on Eart, op. cit.
23. Sigaut François, Morlon Pierre, « Écobuage », in Prevost Pierre, Les mots de l’agronomie.
Histoire et critique, Inrae, 2010, en ligne (<https://mots-agronomie.inrae.fr/index.php?title=
Écobuage>).
24. Métailié J.-P., « Le “savoir-brûler” dans les Pyrénées… », art. cité.
25. Rinaudo Yves, « La forêt méditerranéenne d’hier à aujourd’hui : le cas de la Provence », Forêt
méditerranéenne, tome X, n° 1, 1988, pp. 20-25.
13
c’est aussi une menace pour les populations. Au xx e siècle, ce phénomène
s’aggrave dans les régions où la déprise progresse. Et si l’expression de « méga
feux » n’est apparue qu’au début des années 2000 26 , la réalité qu’elle désigne
est bien plus ancienne 27 . Fréquemment utilisé aujourd’hui, ce néologisme
risque d’occulter l’ancienneté du phénomène qu’il désigne.
Or, le travail de l’historien est aussi de nuancer l’expression d’un sentiment
de jamais vu, d’inédit total. Parfois la mémoire ressurgit, et les incendies
de Gironde en 2022 ont rappelé ceux des Landes en 1949. Cet
événement, extraordinaire par son ampleur 28 , a eu aussi une conséquence
importante pour la stratégie anti-incendie. Car suite au bilan de 82 victimes,
à Croix d’Hins, il est décidé d’interdire la tactique du contre-feu. Or, c’était
la technique la plus utilisée en cas d’incendie de forêt. Le feu, stigmatisé
comme outil agricole, est désormais prohibé comme instrument de lutte.
Mais dans la seconde moitié du xx e siècle, il retrouve progressivement
une place, avec parfois des réticences, dans le cadre de la prévention et de
l’aménagement rural.
LE FEU POUR PRÉVENIR LE RISQUE INCENDIE ?
Le retour en grâce du feu comme outil s’explique par un enjeu important
de prévention. Celui de réduire la masse végétale combustible qui s’accumule
notamment dans les pays développés. Il s’agit des effets de ce que le géographe
Alexander Mather nomme la transition forestière 29 . Selon lui, la forêt suit les
évolutions économiques et si à un certain stade la déforestation est importante,
elle diminue puis disparaît une fois que le pays concerné atteint un
niveau élevé de développement. C’est ce qui expliquerait le recul des surfaces
boisées en Afrique ou en Asie du Sud, et l’augmentation du couvert boisé en
Europe, par exemple. Cette notion de transition forestière a été critiquée,
notamment parce qu’elle oublie que c’est la demande des pays riches qui
impacte l’exploitation des ressources forestières des pays émergents ou
26. Williams Jerry, « Exploring the onset of high-impact mega-fires through a forest land management
prism », Forest Ecology and Management 294, 2013, p. 4-10.
27. Rigolot É. et al., « Les incendies de forêt catastrophiques », art. cité.
28. Cubero José, La lande, le pin, le feu. Le grand incendie de 1949, Pau, Cairn éditions, 2019.
29. Mather Alexander, « The forest transition », Area, n° 24, 1992, p. 367-379.
14
pauvres 30 . Il reste néanmoins indéniable que la forêt ne cesse de progresser
dans de nombreux États. En France, elle gagne 90 000 hectares chaque
année 31 . La déprise rurale et les reboisements expliquent ce mouvement. Ces
deux phénomènes peuvent aller de pair : les parcelles abandonnées ont fait
l’objet de plantations, souvent de résineux ou d’eucalyptus. Les forêts sont
donc plus étendues et elles sont au contact des zones habitées, à la faveur de
la périurbanisation. Or, le changement climatique augmente les risques d’incendies.
La menace d’incendies hors de tout contrôle inquiète fortement les
services de secours et les forestiers. La réduction du potentiel combustible est
donc nécessaire. Dans le domaine de la prévention et de la sensibilisation, les
initiatives se sont multipliées 32 . Parmi celles-ci, le brûlage dirigé a été l’objet
de vifs débats 33 . Issue d’une circulation de théories et de pratiques entre
l’Amérique du Nord et l’Europe dans les années 1960, l’utilisation du brûlage
dirigé dans la prévention de l’incendie s’est largement diffusée. Ainsi, l’État
d’Australie-Occidentale a supprimé les feux de grande ampleur par le recours
massif au brûlage dirigé, mais cet exemple reste encore exceptionnel dans le
monde 34 . En France, le brûlage dirigé à des fins d’amélioration pastorale est
utilisé depuis la fin des années 1980. Puis en 1994 et 2001, le Code forestier
rend possible l’utilisation de cette technique pour la réalisation de travaux de
prévention contre les incendies : entretien de pare-feu, élimination du sousbois
en couvert forestier mais aussi des ouvrages d’ouverture des milieux pour
la chasse ou l’élevage. Le brûlage dirigé possède de nombreux avantages en
termes de coûts et de surfaces traitées par rapport au débroussaillage mécanique.
Cependant, il demande la formation d’équipes, donc du temps et des
moyens. Sur le plan de la lutte, les services d’incendie réutilisent aussi désormais
le contre-feu, depuis sa reconnaissance légale en 2004. Toutefois,
derrière ce consensus apparent, des divergences existent encore dans certaines
régions sur l’usage agraire du feu : le cas de la Corse est ici éclairant.
30. Fressoz Jean-Baptiste, Sans transition. Une nouvelle histoire de l’énergie, Paris, éd. du Seuil, 2024.
31. Moriniaux Vincent, « La forêt. France, xvii e -xxi e siècle », Documentation photographique
n o 8150, CNRS éditions, février 2023.
32. Vilain-Carlotti P., Perceptions et représentations du risque d’incendie de forêt…, op. cit.
33. Delogu Giuseppe, Dalla parte del fuoco, Nuoro, Il Maestrale, 2013.
34. Rigolot É. et al., « Les incendies de forêt catastrophiques » art. cité.
15
LA LUTTE CONTRE LES « BERGERS INCENDIAIRES »
EN CORSE
Depuis le début du siècle et encore plus après 1950, en raison de l’abandon
des cultures d’entretien et de l’évolution très rapide de la végétation 35 , les
éleveurs (de brebis et chèvres pour l’essentiel) ont pratiqué non plus la
défriche – brûlis qui était une pratique très codifiée intervenant après l’abattage
du maquis, appelée en langue corse « debbiu » – mais des brûlis de
végétation sur pied effectués pour lutter contre la repousse des espèces
ligneuses à faible valeur fourragère comme le ciste, la bruyère arborescente ou
l’arbousier 36 . Ces feux d’un nouveau genre, allumés en fin d’été (lorsque les
ligneux brûlent et que les grandes chaleurs sont passées) à contre-pente ou en
s’appuyant sur des pare-feux sont devenus très fréquents et pratiquement
tolérés jusqu’au milieu des années 60.
Mais cet emploi du feu dans une logique d’entretien de l’espace pâturable
et de contrôle des ligneux s’est opposé de front, depuis les années 60 et 70, à
une autre logique, celle de la lutte contre les incendies de forêt. Les feux
contrôlés par les éleveurs sont devenus progressivement des incendies (donc
des feux non contrôlés voire qualifiés de criminels) pour deux raisons : la
croissance inexorable de la masse inflammable sous l’effet de l’abandon des
cultures, mais surtout l’efficacité de la lutte anti-incendie elle-même 37 .
L’arrêt de l’emploi du feu par les éleveurs est donc depuis le début des
années 70 jusqu’à une période très récente l’objectif prioritaire de la prévention
des incendies et, dans le même temps, a constitué le socle d’une politique
de l’élevage en Corse 38 .
En effet, un discours technique spécialement dédié à l’élevage corse s’est
mis en place depuis cette période 39 afin de produire des fourrages par des
moyens mécanisés alternatifs aux brûlis. Ces moyens étaient une combinaison
de recommandations d’itinéraires techniques incluant le girobroyage du
maquis bas (une technique empruntée à l’activité forestière), le sur-semis ou
35. Saïd Sonia, Rameau Jean-Claude, Brun Jean-Jacques, « Évolution et diversité végétales en
Corse suite à la déprise agricole », Revue forestière française, 55 (4), 2003, pp. 309-322.
36. Ravis-Giordani Georges, Bergers corses, Ajaccio, Albiana, 2001.
37. Ibid.
38. Paoli Jean Christophe, Santucci Pierre-Mathieu, « Le dilemme de l’élevage sur parcours en
Corse : de la politique anti-incendies à la recherche de l’autonomie », Dossiers de l’Environnement
de l’INRA, 34, 2014, p.81-89.
39. Ibid.
16
le semis d’espèces fourragères annuelles ou pérennes (de préférence aux
céréales d’hiver pâturées traditionnellement utilisées) et d’incitations techniques
ou financières.
Cet objectif de diminuer le nombre de mises à feu d’origine pastorales
s’est appuyé sur un discours scientifique axé sur la protection de la végétation
naturelle porté notamment par les Parc naturel régional de la Corse (PNRC)
depuis les années 1960, et s’est combiné avec des incitations financières (ceux
de la prévention des incendies et du développement des structures agricoles,
plus récemment ceux des mesures agri-environnementales) en une configuration
qui peut être assimilée à un dispositif foucaldien 40 (Foucault, 2001), que
l’on peut qualifier de « coercitif doux » : ensemble hétérogène d’acteurs, de
règles immatérielles et de moyens physiques ou financiers réunis autour d’un
même objectif, en l’occurrence l’abandon complet et définitif du feu.
Ce passage du langage environnementaliste à l’émanation de règles mobilisées
dans un dispositif s’est opéré grâce à l’appui des services du conseil
général, longtemps partagés avec le PNRC par le même président 41 . Un
service de développement de l’élevage (couramment appelé « service pastoraliste
»), longtemps intégré au PNRC, a ainsi pu concevoir un corps de
règles pour le développement de l’élevage « sans le feu » et s’appuyer sur des
bras armés très puissants, en l’occurrence les services des Forestiers sapeurs
(Forsap), dotés des capacités humaines et surtout mécaniques de mise en
valeur des terrains des éleveurs, ainsi que les services agricoles de la Région,
eux-mêmes pourvoyeurs des subventions aux élevages 42 . Les méthodes mises
en œuvre pour mener à bien ce programme n’étaient pas seulement de l’ordre
de la punition – par exemple l’interdiction de pacage des terrains incendiés
théoriquement applicables aux éleveurs, transformées en menaces à la prime
depuis l’instauration des déclarations de surfaces primables après 2010 –,
finalement bien peu appliquée, mais aussi de l’incitation typique de la logique
40. Foucault Michel, Dits et Écrits, tome II, Paris, Gallimard, 2001.
41. Barouch Gilles, De Montgolfier Jean, « Les logiques d’acteurs. Les feux de Cythère », in
De Montgolfier Jean et Natali Jean-Marc (dir.), Le patrimoine du futur. Approche pour une
gestion patrimoniale des ressources naturelles, Paris, Economica, 1988, p. 184-196. Vaiss Pierre,
Articuler les niveaux territoriaux de l’action publique. La politique de sécurisation du territoire contre
les incendies de forêts, thèse de doctorat en sociologie, Sciences Po, Paris, 2007.
42. Il s’agit de l’Office de développement agricole de la Corse – ODARC – pour les soutiens aux
structures agricoles et toutes les mesures intervenant au titre du développement rural, ainsi que
l’Office de l’environnement de la Corse – OEC – pour les aides agri-environnementales destinées
à accompagner les changements de pratiques des agriculteurs.
17
des dispositifs foucaldiens. Cette politique dispositive, faite d’incitation et
de coercition a eu des effets puisque le nombre de mises à feu a commencé à
baisser considérablement à partir des années 90.
Les résultats se traduisent effectivement par un recul tant du nombre des
mises à feux que des surfaces incendiées, mais aussi, en l’absence de politique
spécifique aux parcours non mécanisables, par un enmaquisement des
parcours 43 .
En effet, alors même que la politique de production fourragère si vigoureusement
encouragée donnait des résultats dans les zones cibles les plus
favorables à la mécanisation 44 , la surface exploitée par les brebis s’est réduite
aux fonds de vallon mécanisables, alors que la surface en parcours est devenue
marginale dans la quantité effectivement ingérée par les troupeaux, en particulier
ceux constitués de petits ruminants laitiers 45 .
Or, cet abandon différentiel de l’espace pose un problème aux éleveurs,
aux politiques, et même aux services de prévention des incendies qui voient
chaque année la masse combustible augmenter et les moyens publics mis en
œuvre par les dispositifs précédents également !
Malgré, ou peut-être à cause de la « victoire » complète de la politique
précédente, on constate toutefois que les éleveurs ovins-caprins, comme
certains responsables de la prévention des incendies, notamment dans l’ancien
département de la Corse-du-Sud ont réagi afin de promouvoir une
réintroduction de l’usage domestiqué du feu en élevage depuis une vingtaine
d’années 46 .
En cela, ils ont été aidés par un contexte national favorable puisque le
brûlage dirigé en élevage est utilisé depuis la fin des années 80 en France dans
le cadre d’un plan d’aménagement consensuel 47 , et donne lieu à la création
43. Santucci Pierre, Bernard Élisabeth, Le Garignon Christophe, « Quelques aspects de l’évolution
de l’élevage pastoral corse », Pastum, 61-62, 2001, p. 43-48.
44. Ibid.
45. Faye Émile, Analyse diagnostic de la vallée du Tavignanu, Mémoire d’ingénieur de d’AgroParistech
– INRA LRDE, 2010.
46. Peraudeau Mathieu, Santucci Pierre, Paoli Jean Christophe, Bouche Rémi, « Élevage
pastoral et feu agricole en Corse : vers la maîtrise de la tradition », Options méditerranéennes,
n° 78, 2008, Les productions de l’élevage méditerranéen. Défis et atouts de Saragoza, Espagne
18-20 mai 2006, p. 139-142 ; Peraudeau Mathieu, Étude d’une micro région d’élevage : Vers une
pratique raisonnée du feu pastoral dans le Golfe de Lava, Mémoire ENITAB-INRA Corte, 2005.
47. Lambert Bernard, Parmain Vincent, « Les brûlages dirigés dans les Pyrénées-Orientales. De la
régénération des pâturages d’altitudes à la protection des forêts », Revue forestière. française, XLII,
Numéro spécial, 1990, p. 140-155.
18
d’un corps cohérent de prescriptions constamment mises à jour par un
« Réseau brûlage dirigé » de praticiens européens 48 .
Or, dans cet ensemble consensuel précoce, la Corse fait exception dans la
mesure où les brûlages dirigés sont restés jusqu’à une période très récente
marginaux en termes de superficies concernées, cantonnés aux espaces forestiers
et en tout cas strictement proscrits des zones d’élevage.
Depuis, le changement de paradigme nécessaire à l’introduction du
brûlage dirigé en élevage s’est finalement réalisé, certes avec retard et sous
des formes très contrôlées. Mais même dans les régions les plus favorables à
la mise en œuvre des brûlages autorisés, comme le golfe de Lava au nord
d’Ajaccio, les mises à feux déclarées et réalisées par les éleveurs eux-mêmes
restent rares.
La Corse présente donc une trajectoire historique éclairante d’une
tendance toute méditerranéenne où les feux ruraux anciens, après être devenus
dans l’imaginaire collectif uniquement dévastateurs, entrent dans une
phase difficile et incertaine de « re-domestication ».
LE FEU RURAL DE DEMAIN : ENTRE PESANTEURS HISTORIQUES
ET COMPLEXIFICATION DES DISPOSITIFS
La période actuelle peut être lue comme une mutation du dispositif de
lutte anti-incendie mis en place au cours du xx e siècle en un nouveau dispositif
« accueillant » pour la technique du brûlage, que ce soit comme outil de
prévention forestier, ou à l’intérieur des exploitations agricoles.
C’est cette évolution qui a été étudiée lors du projet goliat 49 ,
programme de recherche de l’université de Corse (2020-2023). C’est dans ce
cadre qu’un colloque, intitulé « Histoire de feu, feux dans l’histoire », fut
organisé en octobre 2023. Il associait praticiens de la prévention du feu rural
et scientifiques.
Les articles présentés dans ce dossier, sont issus de ce colloque et des
échanges qui l’ont conclu, et éclairent chacun à leur manière cette trajectoire
historique incertaine du feu rural, dont l’utilisation est appelée de plus en
48. Rigolot Éric, « Le réseau national des équipes de brûlage dirigé », Pastum, 51-52, 1998,
p.113-117.
49. Groupement d’outil pour la lutte incendie et l’aménagement du territoire.
plus à s’insérer dans des dispositifs pluriacteurs complexes, qui portent dans
chaque territoire les lourdeurs historiques propres aux situations locales.
La contribution de Jean-Yves Puyo, par une comparaison entre le Maroc
et l’Algérie durant la période coloniale, illustre la mise en place de l’arsenal
réglementaire et technique visant à éradiquer le feu. Afin de protéger les
suberaies, à l’intérêt économique croissant, les populations se voient écartées
des espaces forestiers. Le feu devient alors un instrument de contestation
et de révolte. Les dégâts sont sévères pour les massifs forestiers algériens
et le bilan des surfaces brûlées à la fin du xix e siècle marque l’échec des
mesures pour prévenir les incendies. De cet échec, il en sera tiré leçon au
Maroc, où le service forestier du protectorat, nouvellement créé, cherchera à
trouver un équilibre avec les usages agropastoraux des communautés villageoises.
L’exemple développé ici permet d’observer toute la complexité de la
mise en œuvre du dispositif de prévention et de lutte dans tout le Bassin
méditerranéen.
Complexité que nous retrouvons dans un autre espace, présentée par l’anthropologue
Michela Zucca, celui de la vallée alpine du Trentino. Resituant
dans un temps long les divers usages de la forêt, l’autrice revient sur les conditions
d’émergence et les modalités d’organisation du service de secours de
cette région. Fondé sur le volontariat, le corps des pompiers du Trentino est
une manifestation des pratiques communautaires de cette région. Bien
qu’avec le changement climatique l’incendie soit un risque qui devient plus
prégnant au Trentino, il reste nettement plus limité que dans l’autre région
italienne abordée dans ce numéro : la Sardaigne, autre « île de feu ».
Deux articles, ceux de Salvatore Mannia, anthropologue à l’université de
Palerme, et de Silvio Cocco, du Corpo Forestale de Sardaigne, donnent un
point de vue, parfois opposé, sur la problématique pastorale du phénomène
incendiaire. Pour Salvatore Mannia, le berger incendiaire est un stéréotype
commode pour expliquer la diversité des causes des mises à feu. Dans une
perspective historique, Silvio Cocco insiste sur les représentations de l’environnement,
et notamment les espaces boisés, dans le monde agricole sarde.
Considérés comme un obstacle pour le pacage, ces espaces avaient vocation à
être libérés de leur végétation à l’aide de diverses sortes d’outils dont le feu.
Actuellement, le brûlage dirigé (« fuoco prescritto ») apparaît comme un
moyen de concilier pastoralisme et respect de l’environnement.
En Corse également, les pratiques pastorales ont donné lieu à débat, voire
conflit. C’est cet aspect qu’Isabelle Jabiot, ethnologue, chercheuse-associée à
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l’université de Corse, a choisi d’analyser dans sa communication. En s’attachant
à recueillir les paroles des éleveurs et des pompiers lors d’une enquête
de terrain en Balagne, elle montre que les accusations et amalgames tendent à
être dépassés par de nombreux interlocuteurs. La nette diminution des mises
à feux des éleveurs fait craindre désormais des incendies catastrophiques.
Dans cette équation, la mise en valeur agricole est reconnue comme nécessaire
et le feu-ami est de nouveau reconsidéré.
Ce dossier se clôture avec un portfolio sur un incendie en Balagne en
1965. À travers le travail du photographe, correspondant du Provençal, nous
assistons à la bascule d’un monde : le « jardin de la Corse » est à nouveau
livré aux flammes, comme en 1957. Les images montrent la violence du
brasier, les moyens de lutte souvent dérisoires comme a frasca, la participation
active des habitants pour défendre leurs villages, et enfin les ravages
causés par le sinistre. Ce témoignage photographique est une source précieuse
car il participe à la construction d’une histoire des dispositifs anti-incendie.
Les auteurs évoquent souvent les nombreuses controverses que l’emploi
du feu, même sous une forme contrôlée, provoquent entre les acteurs du
monde rural. La mobilisation de nouveaux savoirs sur les usages du feu
semble nécessaire pour dépasser certains rapports de force locaux. L’approche
historique et anthropologique a indubitablement un rôle à y jouer. Ce
numéro se veut une contribution à cette démarche scientifique.
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