Alexandre Moret - Ecole nationale des Chartes - La Sorbonne
Alexandre Moret - Ecole nationale des Chartes - La Sorbonne
Alexandre Moret - Ecole nationale des Chartes - La Sorbonne
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Jacques PIRENNE<br />
<strong>Alexandre</strong> <strong>Moret</strong><br />
Extrait de la Revue Le Flambeau<br />
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LES ÉDITIONS DU FLAMBEAU<br />
BRUXELLES<br />
1938<br />
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SCHEID, Georges SMETS, Herbert SPEYER,<br />
Adolphe STOCLET, Gustave VANZYPE.
<strong>Alexandre</strong> MORET<br />
(1868-1938)
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O.
<strong>Alexandre</strong> <strong>Moret</strong><br />
<strong>Alexandre</strong> <strong>Moret</strong> est né à Aix-les-Bains, le 19 septembre<br />
1868. Il fut le premier de sa famille à naître<br />
Français. Son père, Maurice <strong>Moret</strong> (1828-1903) « in-<br />
8inuateur » sous le régime sarde, était devenu, en<br />
passant dans l'administration de Napoléon 1H, receveur<br />
de l'enregistrement.<br />
Par sa famille, originaire de Magland, que l'on<br />
trouve engagée, dès le XV siècle, dans un procès de<br />
préséance, <strong>Alexandre</strong> <strong>Moret</strong> se rattachait au Sénat<br />
» savoyard, cour souveraine, infaillible, dont les<br />
membres, jusqu'au XVIIP siècle, conservèrent leurs<br />
coutumes patriarcales comme d'ouvrir leurs séances<br />
à 6 heures du matin (1).<br />
Gens de robe, on retrouve les <strong>Moret</strong> comme médecins,<br />
architectes, notaires, universitaires; tradition<br />
qui se perpétue de nos jours; le fils d'<strong>Alexandre</strong><br />
<strong>Moret</strong>, François, est médecin radiologue à Paris,<br />
son cousin, Léon <strong>Moret</strong>, professeur de géologie à<br />
l'Université de Grenoble.<br />
Les armoiries de la famille <strong>Moret</strong>, qui portent une<br />
tête de Maure, font connaître la signification de son<br />
nom petit Maure. Il évoque lointainement, sans<br />
doute, ces Maures qui, au cours <strong>des</strong> premiers siècles<br />
du moyen âge, occupaient les cols <strong>des</strong> Alpes de la<br />
Haute-Savoie.<br />
<strong>La</strong> mère d'<strong>Alexandre</strong> <strong>Moret</strong>, Félicie Perréard<br />
(1836-1912) appartenaIt, elle aussi, à une ancienne<br />
(1) René JOHANNF. <strong>Alexandre</strong> <strong>Moret</strong>, Le Temps, 17 janvier<br />
1935.<br />
TTlHi:È<br />
nH:
260 Le Flambeau<br />
famille de robe savoyarde et genevoise. Quant à son<br />
nom d'<strong>Alexandre</strong>, il le tenait de son grand père<br />
maternel <strong>Alexandre</strong> de Magdelain (1777-1844) qui,<br />
sous le régime <strong>des</strong> rois de Sardaigne, avait été<br />
« commandant de la Savoie ». <strong>La</strong> famille de Magdelain,<br />
originaire d'Uginette, en Savoie, avait été anoblie<br />
en 1613; elle portait cette devise : Virtute. et<br />
<strong>La</strong>bore, à laquelle <strong>Alexandre</strong> <strong>Moret</strong> devait rester<br />
si magnifiquement fidèle.<br />
Ainsi, par toutes ses ascendances, <strong>Alexandre</strong><br />
<strong>Moret</strong> était un Savoyard. Il appartenait à cette race<br />
de montagnards, fiers de leur indépendance, courageux,<br />
obstinés, qui pendant <strong>des</strong> siècles vécurent de<br />
leur petit bien, se contentant de ce qu'il rapportait,<br />
et qui mettaient leur point d'honneur à servir, sans<br />
s'enrichir, ce petit pays dont les hautes cimes exercent<br />
une si forte attraction sur ceux dont la jeunesse<br />
s'est passée à les contempler.<br />
L'adolescence d'<strong>Alexandre</strong> <strong>Moret</strong> s'écoula tout<br />
entière dans son pays natal. Elevé au lycée de<br />
Chambéry (1880-1885) ii s'y distingue, tout jeune,<br />
par son talent d'écrivain, par son imagination, par<br />
la puissance et l'originalité de sa pensée qui lui<br />
valurent, en rhétorique, le prix d'honneur de discours<br />
français. En 1885, il quitta, pour la première<br />
fois, sa chère Savoie, pour devenir interne au Lycée<br />
Henri IV à Lyon (T85-1888).<br />
Le petit montagnard, épris d'espace et de liberté,<br />
souffrit cruellement de cet affreux internement. Ii<br />
l'accepta cependant, avec cette volonté de se dominer,<br />
de persévérer dans la voie que déjà il se traçait<br />
vers un idéal incertain encore, mais qui, d'année<br />
en année, se précisait davantage : l'histoire. <strong>La</strong>uréat<br />
au Concours Général <strong>des</strong> Lycées en 1886, il<br />
obtenait le deuxième prix d'histoire; sa voie était<br />
tracée.
<strong>Alexandre</strong> <strong>Moret</strong> 261<br />
Le goût de l'histoire se confondait chez lui avec<br />
la passion de l'art. En feuilletant pieusement ses<br />
cahiers et ses travaux de jeunesse, j'ai relu avec<br />
émotion ses poèmes et les extraits de ses auteurs<br />
préférés.<br />
Certes, comme la jeunesse de son temps, il lit<br />
avec passion les romantiques, mais ses goûts le portent<br />
vers les idées religieuses, Dieu, de Bossuet, Le<br />
jugement dernier, d'Amédée Pommier, <strong>des</strong> extraits<br />
<strong>des</strong> Paroles d'un Croyant de <strong>La</strong>mennais et d'admirables<br />
pages de Taine sur le besoin qu'a l'homme<br />
de se sentir en communion avec l'infini, voilà ce<br />
qu'à 18 ans il recopie dans de petits carnets; le<br />
style aussi le séduit : <strong>des</strong> sonnets de Sully Prudhomme<br />
voisinent avec de gran<strong>des</strong> pages de Salambô;<br />
et l'espace, le désert dont il trouve l'évocation<br />
dans Fromentin.<br />
0e goût <strong>des</strong> choses qui touchent à l'infini se combine<br />
avec une aspiration qui ne cessera de grandir,<br />
vers l'indépendance la plus absolue de la pensée.<br />
Serpere nescio, écrivait-il enfant, sur la première<br />
page de la petite anthologie qu'il composait à son<br />
usage : « je ne sais pas ramper ».<br />
En 1888, <strong>Alexandre</strong> <strong>Moret</strong> s'inscrit à la Faculté<br />
<strong>des</strong> Lettres de Lyon. Sa voie devait s'y orienter<br />
définitivement vers l'histoire de I'Egypte pour laquelle,<br />
son professeur, Victor Loret, lui insuffle son<br />
enthousiasme. Il y trouvait la satisfaction de toutes<br />
ses tendances, son goût pour l'histoire, ses aspirations<br />
vers l'infini, vers la pensée religieuse, et<br />
aussi, - chose étonnante chez ce Savoyard qui,<br />
chaque fois qu'il 'e pouvait, courait se retremper<br />
à la vue <strong>des</strong> montagnes et de la neige de son pays,<br />
- cette attirance vers les pays rayonnants de<br />
soleil.<br />
Pourtant, ce fut d'abord dans la musique qu'il
262 Le Flambeau<br />
trouva le plein épanouissement de sa personnalité.<br />
Et les premiers de ses écrits qui attirèrent sur lui<br />
l'attention du public, furent <strong>des</strong> critiques musicales<br />
publiées dans la presse lyonnaise.<br />
A Lyon, il noue une amitié qui devait durer toute<br />
sa vie avec Sébastien Charlety, Savoyard comme lui,<br />
historien lui aussi, et dont la brillante carrière universitaire<br />
devait le porter aux hautes fonctions de<br />
recteur de l'Université de Paris.<br />
Agrégé d'histoire en 1893, <strong>Moret</strong> part pour Paris,<br />
s'inscrit à la <strong>Sorbonne</strong> et à l'<strong>Ecole</strong> <strong>des</strong> Hautes Etu<strong>des</strong><br />
(1894-1897) et devient l'élève d'Ernest <strong>La</strong>visse<br />
et de Gaston Maspero.<br />
C'est là que, dans la même petite chambre au<br />
dernier étage d'un immeuble de la place de Cluny,<br />
<strong>Moret</strong> et Charlety passèrent les années de leur<br />
grande formation intellectuelle, en face de la <strong>Sorbonne</strong><br />
et du Collège de France qu'ils devaient, plus<br />
tard, illustrer.<br />
II s'adonne passionnément à l'étude et à la musique,<br />
partageant son temps entre les livres et un<br />
piano, qu'il paie par versements hebdomadaires. Ce<br />
piano ne l'a jamais quitté. A travers toute son<br />
existence, les gran<strong>des</strong> émotions l'ont toujours<br />
ramené vers lui; il venait y chercher, en évoquant<br />
Mozart et Wagner - ses maîtres préférés -- le<br />
calme de l'âme et du coeur.<br />
Ce fut pendant son séjour à i'<strong>Ecole</strong> <strong>des</strong> Hautes<br />
Etu<strong>des</strong> qu'il publia ses premiers travaux égyptologiques,<br />
l'abord relatifs à la philologie. Mais dès<br />
1895 il devait s'aventurer dans le domaine <strong>des</strong> institutions.<br />
Coup sur coup il donne trois étu<strong>des</strong> qui le<br />
classent d'emblée parmi les historiens d'envergure<br />
L'appel au Roi en Egypte (1894), Une fonction<br />
judiciaire de la. XJïe dynastie (1895), <strong>La</strong> condition
<strong>Alexandre</strong> <strong>Moret</strong> 263<br />
<strong>des</strong> féaux en Egypte, dans <strong>La</strong> famille, dans la société,<br />
dans la vie d'outre-tombe (1897).<br />
Aussi, lorsqu'en 1897, 1ret appelé à assumer la<br />
charge de directeur général <strong>des</strong> Antiquités en<br />
Egypte, abandonne son enseignement à Lyon,<br />
<strong>Alexandre</strong> <strong>Moret</strong> est-il désigné comme maître de<br />
conférences pour lui succéder.<br />
Dès 1899, il est appelé à Paris pour occuper la<br />
chaire de directeur d'étu<strong>des</strong> d'égyptologie à l'<strong>Ecole</strong><br />
<strong>des</strong> Hautes Etu<strong>des</strong> que Maspero vient d'abandonner.<br />
Toujours orienté vers l'histoire <strong>des</strong> institutions,<br />
il publie en 1901 un document inédit : Un Drocè<br />
de famille sous la XIX' dynastie.<br />
En 1903, il est reçu docteur ès lettres. Il fut le<br />
dernier docteur en France qui présenta une thèse<br />
écrite en latin : De Boochori Rege, étude sur ce<br />
personnage passionnant que fut Bocchoris qui,<br />
tyran de Saïs en 720, l'affranchit de la tutelle féodale<br />
en lui donnant un code, et périt brûlé sur le<br />
bûcher, comme usurpateur, après la victoire <strong>des</strong><br />
rois thébains.<br />
Cette année marque, dans la carrière d'<strong>Alexandre</strong><br />
<strong>Moret</strong>, une étape décisive.<br />
Coup sur coup, il vient en effet de publier dans<br />
les Annales du Musée Guimet, deux volumes d'une<br />
portée considérable Le rituel du culte divin jouriuz1ier<br />
en Egypte. (t. XIV) et Du caractère religieux<br />
4e la royauté pharaonique (t. XV). Le premier de<br />
ces volumes, auquel les historiens <strong>des</strong> religions<br />
n'ont pas accordé l'immense attention qu'il mérite<br />
sans doute parce qu'il se présente SOUS la forme<br />
d'une étude d'érudition pure, est, à mon avis, un<br />
<strong>des</strong> très grands livres de notre temps. Avec une<br />
probité, une sûreté qui ne se dément pas un instant,<br />
<strong>Moret</strong> y étudie dans les plus minutieux détails tous<br />
)es rites, toutes les récitations de l'office divin que
64 Le Flambeaz(<br />
le roi - et les grands prêtres - célèbrent tous les<br />
jours en Egypte, en l'honneur du grand dieu créateur<br />
du monde, Ra. Il est ici dans son véritable<br />
élément. Son goût <strong>des</strong> choses religieuses, combiné<br />
avec sa sûre méthode d'historien et ses connaissances<br />
philologiques, lui font découvrir, sous le fatras<br />
<strong>des</strong> allégories, le sens profond du culte égyptien,<br />
dont l'idée centrale est celle du sacrifice fait à Ra<br />
de sa propre fille, la déesse Maat, qui n'est autre<br />
que la déesse de la justice.<br />
Appliquant ses découvertes aux rites religieux<br />
dont s'entourent les rois d'Egypte, Al. <strong>Moret</strong> bâtit<br />
alors une théorie de la conception de la puissance<br />
royale <strong>des</strong> pharaons et fait apparaître tout le<br />
grandiose système politique, moral et métaphysique<br />
qui domina trois mille ans de civilisation.<br />
Le voile est désormais déchiré. Derrière cette<br />
multitude de dieux étranges et archaïques, toute<br />
la religion égyptienne va se révéler dans une<br />
série d'étu<strong>des</strong> magistrales que <strong>Moret</strong> va lui consacrer<br />
: <strong>La</strong> magie dans l'Ancienne Egypte (196),<br />
Autour <strong>des</strong> Pyrami<strong>des</strong> (1907), Le Livre <strong>des</strong> Morts<br />
(1908), L'immortalité de l'âme et la sanction momie<br />
dans l'Egypte ancienne (1908), Du sacrifice<br />
en. Egypte (1908), Le ka <strong>des</strong> Egyptiens est-il<br />
ancien totem ? (1913), Horus Sauveur (1915), Le<br />
jugement du roi mort (1922), Mystères égyptiens,<br />
Le mystère du Verbe Créateur, Rois de Carnaval,<br />
Sanctuaires de l'Ancien Empire (1923), <strong>La</strong> Révolution<br />
religieuse d'Amenophis IV, <strong>La</strong> passion d'Osiris,<br />
Les mystères d'Isis (1925), Rites agraires de l'ancien<br />
Orient (1935).<br />
A la veille de sa mort, <strong>Alexandre</strong> <strong>Moret</strong> s'apprêtait<br />
à rassembler les résultats de ses recherche<br />
sur d'histoire de la religion égyptienne dans une<br />
oeuvre d'ensemble. Il en avait exposé les idées géné-
<strong>Alexandre</strong> <strong>Moret</strong><br />
raies dans un cours public qu'il professa à l'Institut<br />
Oriental de l'Université de Bruxelles, en décembre,<br />
1937 et en janvier 1938, et que la mort interrompit<br />
tragiquement (1).<br />
Dans un court article qu'on lira dans le prochain<br />
numéro du Flambeau, j'ai tâché de donner un aperçu<br />
général <strong>des</strong> résultats vraiment remarquables auxquels<br />
•<strong>Moret</strong> est arrivé. Puissent tous ceux qui s'intéressent<br />
à l'évolution de la civilisation recourir à la lumineuse<br />
intelligence qui se développe à travers toute son<br />
oeuvre ils comprendront que la pensée égyptienne,<br />
loin d'avoir disparu avec l'empire <strong>des</strong> pharaons, a<br />
profondément influencé nos conceptions religieuses<br />
et morales comme aussi d'ailleurs nos idées juridiques.<br />
L'aspect d'une société est déterminé et par ses<br />
croyances religieuses et par ses institutions. Historien<br />
complet, Al. <strong>Moret</strong> s'est intéressé aux unes<br />
comme aux autres. Et si son oeuvre se révèle comme<br />
celle d'un grand initiateur dans le domaine religieux,<br />
elle revêt également une importance exceptionnelle<br />
dans celui <strong>des</strong> institutions.<br />
Ici encore, <strong>Moret</strong> fut un novateur. Le premier<br />
parmi les égyptologues, il comprit toute l'importance<br />
que pourrait présenter l'étude du droit privé<br />
à l'époque de l'Ancien Empire, le plus ancien de<br />
tous les grands Etats que bâtirent les hommes.<br />
Avec la collaboration d'un jeune professeur de la<br />
Faculté de Droit de l'Université de Lille, Louis<br />
Boulard, auteur de travaux fort remarquables sur<br />
le droit copte, il publia une importante étude sur<br />
les Donations et Fondations en Droit égyptien<br />
(1) <strong>La</strong> olupart de ces articles ont été réunis en trois v01unes<br />
publiés chez A. Collin, a Paris Mystères égyptiens (1923),<br />
Rois et Dieux d'Egijpte (1925), Au temps <strong>des</strong> Pharaons (19).
66 Le F'la.mbeav<br />
(1907). Hélas, Louis Boulard, mobilisé en 1914, disparut<br />
au début de la guerre en Belgique. Je tiens<br />
à rendre<br />
. ici à sa mémoire l'hommage qu'elle mérite.<br />
Ses papers, qui contiennent les matériaux de travaux<br />
qui seront peut-être un jour repris, avaient<br />
été pieusement recueillis par <strong>Alexandre</strong> <strong>Moret</strong>. lis<br />
sont aujourd'hui déposés à la Bibliothèque du<br />
Collège de France.<br />
En 1912, AI. <strong>Moret</strong> commença dans le Journat<br />
Asiatique, la publication d'une série de <strong>Chartes</strong> d'immunités<br />
et de décrets royaux datant de la fin<br />
de l'Ancien Empire (2750-2500 av. J.-Q.).<br />
Suivi-<br />
rent <strong>La</strong> Royauté dans l'Egypte primitive (1913),<br />
Une nouvelle disposition testamentaire de l'an.ciew.<br />
Droit égyptien (1914), <strong>La</strong> création d'une propriété<br />
privée dans le Moyen Empire égyptien (1915), <strong>La</strong><br />
déclaration d'un domaine, royal et sa transformation<br />
en ville neuve sous Pepi II (1916), L'administration<br />
locale sous l'Ancien Empire égyptien (1916),<br />
Un jugement de Dieu au cours d'un procès sous<br />
Ramsès 11 (1917), Un monarque d'Edf ou au début<br />
de. la VIc dynastie (1918), <strong>La</strong> profession de foi d'u,<br />
magistrat sous la XII' dynastie (1921), L'accessios,<br />
de ta plèbe égyptienne aux droits religieux et politiques<br />
sous le Moyeu Empire (1922), Le privilège dv<br />
fils aîné en Egypte et en Mésopotamie au JJfe J.<br />
iénaire (1933), etc.<br />
Ainsi, dans une série d'étu<strong>des</strong> de détail, se succédant<br />
d'année en année - dont je n'ai cité que les<br />
principales, - Al. <strong>Moret</strong> scrutait peu à peu les plus<br />
anciens documents juridiques de l'Egypte et, patiemment,<br />
pierre à pierre, reconstruisait cette société qui<br />
connut, il y a cinq mille ans, une période de splendeur<br />
et ae civilisation comparable à celle de l'Empire<br />
romain.<br />
Tous ces ouvrages, qui représentent une somme
<strong>Alexandre</strong> <strong>Moret</strong><br />
267<br />
immense de travail, n'étaient accessibles qu'aux seuls<br />
égyptologues. Al. <strong>Moret</strong> devait, à partir de 1924,<br />
bâtir un série de gran<strong>des</strong> synthèses qui allaient<br />
révéler son nom au grand public comme celui d'un<br />
(les principaux historiens de son temps.<br />
C'est dans la collection : L'Evolution de l'Humanité<br />
», qu'il devait donner, en collaboration avec le<br />
sociologue L. Davy, Des clans aux Empires, puis,<br />
en 1926,Le Nil et la civilisation égyptienne.<br />
Du premier de ces ouvrages, <strong>Moret</strong> ne fit que la<br />
seconde partie. Son collaborateur l'a fait précéder<br />
d'un exposé sociologique théorique qui, à mon avis,<br />
n'ajoute rien à l'oeuvre. <strong>La</strong> partie la plus remarquable<br />
est celle où l'auteur décrit la grande politique étrangère<br />
de 1'Egypte dominant le monde à l'époque du<br />
Nouvel-Empire et aboutissant à l'entente égyptohittite.<br />
C'est une évocation grandiose et vivante du<br />
monde oriental du XVP au XllIe siècle avant J.-C.<br />
Mais c'est dans le Nil qu'<strong>Alexandre</strong> <strong>Moret</strong> a<br />
fait la synthèse de ses travaux, fl y suit l'évolution<br />
de la civilisation égyptienne qui apparaît<br />
clans son développement avec ses pério<strong>des</strong> impériales<br />
et féodales; la religion et les institutions y occupent<br />
une place prépondérante; les relations avec l'étranger,<br />
le développement culturel s'y suivent de siècle<br />
en siècle. Avec le Nil l'histoire de l'Egypte entre<br />
vraiment dans l'ensemble de l'histoire. <strong>La</strong> méthode<br />
historique que l'auteur possède au plus haut point,<br />
son goût pour les idées générales, son talent d'évocation<br />
et ses remarquables qualités d'écrivain font de<br />
ce petit volume une oeuvre vraiment capitale en ce<br />
qu'elle rompt enfin les cloisons étanches qui maintenaient<br />
l'histoire de l'Egypte en dehors de l'horizon<br />
<strong>des</strong> hommes cultivés. Déjà G. Maspero et<br />
Ed. Meyer avaient tenté, avec leur grand talent,
268 Le Flambeau<br />
de tracer une histoire de l'Egypte qui la fît sortir<br />
de son isolement.<br />
Si <strong>Alexandre</strong> <strong>Moret</strong> y a, le premier, réussi, c'est<br />
qu'il avait pénétré profondément dans la pensée de<br />
l'Egypte ancienne par l'étude de ses idées religieuses<br />
et de ses institutions.<br />
Le Nu, cependant, ne traite l'histoire de l'Egypte<br />
que jusqu'à la fin du Nouvel-Empire, jusque vers<br />
l'an 1.000 avant J.-C.<br />
Dans l'Egypte pharaonique (1932) (1), <strong>Moret</strong> devait<br />
reprendre en un vaste tableau toute l'histoire<br />
du pays jusqu'à la conquête d'<strong>Alexandre</strong>, y englobant<br />
cette fois cette période passionnante de la<br />
seconde féodalité égyptienne qui se déroule du X<br />
au Vile siècle avant J.-C. et de la monarchie saïte<br />
(Vil e siècle) où apparaît dans le Delta une renaissance<br />
prodigieuse du droit individualiste en réaction<br />
contre la féodalité et contre la théocratie. Il décrit<br />
avec une vie étonnante la politique laïque et anticléricale<br />
de ces rois progressistes de Saïs, les retours<br />
offensifs de la Haute-Egypte théocratique et la profonde<br />
,évolution qui entraîne la civilisation égyptienne,<br />
traversée par les conquêtes assyrienne et<br />
perse.<br />
<strong>Alexandre</strong> <strong>Moret</strong> devait couronner son oeuvre par<br />
la grandiose Histoire de l'Orient qui forme les deux<br />
premiers volumes de l'histoire générale publiée sous<br />
la direction de Gustave Glotz (1929-1936).<br />
Depuis l'Histoire ancienne <strong>des</strong> peuples de l'Orient,<br />
publiée par G. Maspero il y a quarante ans, aucun<br />
historien n'avait osé reprendre une tâche aussi<br />
énorme. L'Université de Cambridge, dans son his-<br />
(1) 'l'orne II de i'Histoire de la nation égyptienne, publiée<br />
sous la direction de G. Hanotaux. Dans cet ouvrage, <strong>des</strong>tiné<br />
au grand public, les références ne sont malheureusement pas<br />
données.
<strong>Alexandre</strong> <strong>Moret</strong><br />
toire ancienne, l'avait abordée, il est vrai, mais en<br />
en confiant le soin à plusieurs auteurs. Pareille<br />
entreprise, malgré sa valeur incontestable, ne peut<br />
offrir que <strong>des</strong> étu<strong>des</strong> sans lien les unes avec les<br />
autres. Elle réunit l'histoire <strong>des</strong> divers peuples de<br />
l'Orient, mais ne constitue point une histoire de<br />
l'Orient. <strong>Alexandre</strong> <strong>Moret</strong> était seul capable de<br />
mener à bien une oeuvre aussi vaste et aussi difficile,<br />
en groupant autour de grands courants l'histoire<br />
<strong>des</strong> quatre millénaires qui ont précédé l'ère<br />
chrétienne, en étudiant à la fois dans leur détail et<br />
dans leur ensemble, les différents types de civilisation,<br />
les religions et leurs influences réciproques,<br />
les institutions, les formes sociales, les rapports<br />
internationaux. Qu'il y ait, dans cette majestueuse<br />
construction, certaines hypothèses imposées par la<br />
pénurie <strong>des</strong> documents relatifs à certaines époques,<br />
il n'en pourrait être autrement. Il n'en est pas<br />
moins vrai que l'histoire de l'Orient a cessé de<br />
constituer une juxtaposition de faits et de civilisations,<br />
pour devenir un ensemble cohérent qui,<br />
par la vue synthétique qui la domine, prend une<br />
valeur humaine toute nouvelle.<br />
Tandis que son oeuvre scientifique se développait,<br />
<strong>Alexandre</strong> <strong>Moret</strong> gravissait les échelons qui devaient<br />
le mener au faite de la carrière universitaire.<br />
Directeur du Musée Guimet en 1905, il était<br />
nommé professeur à la <strong>Sorbonne</strong> en 1920 et professeur<br />
au Collège de France en 1923 pour y occuper<br />
la chaire qu'avaient illustrée avant lui Champollion<br />
et Maspero.<br />
En 1926, il entrait à l'Institut, succédant à Benedite.<br />
<strong>La</strong> Société française d'égyptologie l'appelait<br />
à la présider. L'Institut d'Egypte, l'Académie de<br />
Rio-de-Janeiro le recevaient parmi leurs membres<br />
26
-j Le Flamb crj,<br />
(1927). Les Universités d'Oxford et de Bruxelle<br />
lui conféraient le titre de docteur honoris causa.<br />
Enfin, en 1935, il acceptait de figurer dans le<br />
corps professoral de l'institut oriental de l'Université<br />
de Bruxelles où il devenait professeur agréé.<br />
L'oeuvre si vaste et si variée d'<strong>Alexandre</strong> <strong>Moret</strong><br />
n'est pas seulement celle d'un historien, c'est aussi<br />
celle d'un écrivain. Car <strong>Moret</strong> fut un véritable<br />
écrivain. <strong>La</strong> composition de ses livres, leur forme,<br />
l'harmonie qui existe entre la pensée et son expression,<br />
en font <strong>des</strong> oeuvres littéraires tout autant que<br />
scientifiques.<br />
C'est qu'<strong>Alexandre</strong> <strong>Moret</strong> fut de ces très rares<br />
historiens qui possèdent à la fois les dons de l'érudition<br />
la plus rigoureuse, et ceux de la synthèse la<br />
plus large. Il eut le courage de se consacrer, pendant<br />
pltfs de trente ans, à ses patientes recherches<br />
avant d'entreprendre sa première oeuvre synthétique.<br />
Loin d'avoir étouffé l'écrivain, l'érudit l'avait magnifiquement<br />
préparé à sa tâche et sa force réside précisément<br />
dans cette sécurité scientifique qui donne<br />
à ses grands livres cette clarté, cette simplicité<br />
dépourvue de tout pédantisme, de tout étalage d'érudition,<br />
auxquelles atteignent seuls les très grands<br />
savants.<br />
Si <strong>Moret</strong> fut un grand écrivain, il fut aussi un<br />
remarquable professeur et un magnifique conférencier.<br />
Sa parole, admirablement nuancée, se modelait,<br />
sans la moindre difficulté, sur toutes les formes<br />
de sa pensée. On eût dit, en l'écoutant, qu'il ne parlait<br />
que de choses fort simples. Il y avait entre ce<br />
qu'il pensait et ce qu'il disait une telle harmonie<br />
il s'exprimait avec une si parfaite mesure que l'auditeur<br />
le moins averti le suivait sans fatigue. Un<br />
tel charme rayonnait de tout son être, de cette voix<br />
douce qui supprimait dans la langue les moindres
<strong>Alexandre</strong> <strong>Moret</strong> 271<br />
ru<strong>des</strong>ses, de son regard qui vous enveloppait affectueusement,<br />
de cette courtoisie qui accompagnait<br />
tous ces gestes, de cette sincérité, de cette mo<strong>des</strong>tie<br />
ai vraie, que l'on était gagné, en l'entendant, par<br />
cette étrange sympathie qui établit entre le conférencier<br />
et ceux qui l'écoutent un véritable lien Intellectuel.<br />
C'est ce qui explique que, dans tous les pays où<br />
il parla, - aux Etats-Unis, au Canada, dans l'Amérique<br />
du Sud, en Angleterre, en Espagne, en Suisse,<br />
en Belgique, - <strong>Alexandre</strong> <strong>Moret</strong> rencontra un magnifique<br />
accueil. Le public bruxellois, qui eut la<br />
rare fortune de suivre ses cours publics sur l'histoire<br />
de l'Orient (1935-36) et sur l'histoire <strong>des</strong> idées<br />
religieuses en Egypte (1937-38) s'en souvient certes<br />
avec émotion.<br />
<strong>Alexandre</strong> <strong>Moret</strong> n'est plus. Le 3 février, une<br />
crise cardiaque le terrassait en pleine force. C'est<br />
que, sous l'apparence de vigueur et de jeunesse<br />
qu'il donnait, son organisme était profondément<br />
atteint. Il avait eu le bonheur de trouver en sa<br />
compagne - Suzanne Camicas - une amie particulièrement<br />
intelligente et dévouée. Issue d'une<br />
ancienne famille basque, elle avait quitté sa terre<br />
natale pour faire de brillantes étu<strong>des</strong> universitaires.<br />
Agrégée en philologie germanique, douée d'un véritable<br />
don d'écrivain, elle ne fut pas seulement pour<br />
son mari une confidente mais une collaboratrice.<br />
Elle traduisit elle-même en langue anglaise diverses<br />
de ses oeuvres : In the Tinie of the Pharaons (New-<br />
York, Londres, 1911), Kings and Gode of Egypt<br />
(1912). Elle l'accompagnait dans ses voyages en<br />
Egypte, constants depuis 1903, dans ses missions<br />
à l'étranger. Et sa touchante sollicitude ne le<br />
quittait jamais. Tombée malade à Louxor, ramenée<br />
en France, elle mourut, après de terribles souffrances,<br />
le 31 mars 1937. <strong>Alexandre</strong> <strong>Moret</strong> ne se remit
272 Le Flambeau<br />
pas de ce coup qui le frappait trop cruellement.<br />
Il s'en alla cacher sa douleur dans sa chère Savoie,<br />
y tomba gravement malade. Mais il revint à sa<br />
grande consolation et se remit plus que jamais à<br />
sa chère musique. Ses premiers écrits avaient été<br />
<strong>des</strong> critiques musicales, le dernier ouvrage dont il<br />
méditait le plan, dont il parlait la veille de sa<br />
mort, entouré de la famille de son fils au milieu<br />
de laquelle il goûtait ses dernières et profon<strong>des</strong><br />
joies de grand-père, était un essai sur Wagner.<br />
<strong>La</strong> santé revint.<br />
A peine rétabli, il se remit à son grand ouvrage<br />
sur le temple de Louxor, auquel il travaillait depuis<br />
<strong>des</strong> années - et dont le tome premier est aujourd'hui<br />
à l'impression - et il reprit ses cours. Ses<br />
plus belles leçons furent pour son cours public de<br />
Bruxelles. Mais II avait trop présumé de ses forces.<br />
Le 5 février, à Saint.-François-Xavier, toute l'élite<br />
intellectuelle de France vint lui dire un dernier<br />
adieu au milieu <strong>des</strong> chants liturgiques, <strong>des</strong> fumées<br />
de l'encens et <strong>des</strong> rites divins qui l'avaient toujours<br />
si profondément ému. Certes, <strong>Alexandre</strong> <strong>Moret</strong> n'appartenait<br />
pas à l'Eglise catholique. Il ne croyait pas<br />
qu'aucune religion eût le monopole de la vérité.<br />
Mais il était irrésistiblement attiré vers l'idée de<br />
l'infini, vers l'idée de Dieu, qu'il aimait et respectait<br />
à travers toutes les religions, qu'il avait si magnifiquement<br />
discernée dans le panthéisme animiste<br />
de la religion égyptienne, et à laquelle il a consacré<br />
les heures les plus fécon<strong>des</strong> et les plus lumineuses<br />
de sa vie de grand savant, de grand artiste et de<br />
grand honnête homme (1).<br />
Jacques PIRENNE.<br />
1) Toutes les notes de cours et toute la documentation<br />
scientifique laissée par <strong>Alexandre</strong> <strong>Moret</strong> ont été déposées à la<br />
Salle Champollion, le centre d'étu<strong>des</strong> égyptokiques qu'il a créé<br />
lui-même au Collège de France.
<strong>Alexandre</strong> <strong>Moret</strong> 271<br />
ru<strong>des</strong>ses, de son regard qui vous enveloppait affectueusement,<br />
de cette courtoisie qui accompagnait<br />
tous ces gestes, de cette sincérité, de cette mo<strong>des</strong>tie<br />
si vraie, que l'on était gagné, en l'entendant, par<br />
cette étrange sympathie qui établit entre le conférencier<br />
et ceux qui l'écoutent un véritable lien intellectuel.<br />
C'est ce qui explique que, dans tous les pays où<br />
il parla, aux Etats-Unis, au Canada, dans l'Amérique<br />
du Sud, en Angleterre, en Espagne, en Suisse,<br />
en Belgique, - <strong>Alexandre</strong> <strong>Moret</strong> rencontra un magnifique<br />
accueil. Le public bruxellois, qui eut la<br />
rare fortune de suivre ses cours publics sur l'histoire<br />
e l'Orient (1935-36) et sur l'histoire <strong>des</strong> idées<br />
religieuses en Egypte (1937-38) s'en souvient certes<br />
avec émotion.<br />
<strong>Alexandre</strong> <strong>Moret</strong> n'est plus. Le 3 février, une<br />
crise cardiaque le terrassait en pleine force. C'est<br />
que, sous l'apparence de vigueur et de jeunesse<br />
qu'il donnait, son organisme était profondément<br />
atteint. II avait eu le bonheur de trouver en sa<br />
compagne - Suzanne Camicas - une amie particulièrement<br />
intelligente et dévouée. Issue d'une<br />
ancienne famille basque, elle avait quitté sa terre<br />
natale pur faire de brillantes étu<strong>des</strong> universitaires.<br />
Agrégée en philologie germanique, douée d'un véritable<br />
don d'écrivain, elle ne fut pas seulement pour<br />
son mari une confidente mais une collaboratrice.<br />
Elle traduisit elle-même en langue anglaise diverses<br />
de ses oeuvres In. the Tinie of the Pharaons (New-<br />
York, Londres, 1911), Kings and Gods of Egypt<br />
(1912). Elle l'accompagnait dans ses voyages en<br />
Egypte, constants depuis 1903, dans ses missions<br />
l'étranger. Et sa touchante sollicitude ne le<br />
quittait jamais. Tombée malade à Louxor, ramenée<br />
en France, elle mourut, après de terribles souffrances,<br />
le 31 mars 1937. <strong>Alexandre</strong> <strong>Moret</strong> ne se remit
272 Le Flambeau<br />
pas de ce coup qui le frappait trop cruellement.<br />
Il s'en alla cacher sa douleur dans sa chère Savoie,<br />
y tomba gravement malade. Mais il revint à sa<br />
grande consolation et se remit plus que jamais à<br />
sa chère musique. Ses premiers écrits avaient été<br />
<strong>des</strong> critiques musicales, le dernier ouvrage dont il<br />
méditait le plan, dont il parlait la veille de sa<br />
mort, entouré de la famille de son fils au milieu<br />
de laquelle il goûtait ses dernières et profon<strong>des</strong><br />
joies de grand-père, était un essai sur Wagner.<br />
<strong>La</strong> santé revint.<br />
A peine rétabli, il se remit à son grand ouvrage<br />
sur le temple de Louxor, auquel il travaillait depuis<br />
<strong>des</strong> années - et dont le tome premier est aujourd'hui<br />
à l'iniression - et il reprit ses cours. Ses<br />
plus belles leçons furent pour son cours public de<br />
Bruxelles. Mais il avait trop présumé de ses forces.<br />
Le 5 février, à Saint-François-Xavier, toute l'élite<br />
intellectuelle de France vint lui dire un dernier<br />
adieu au milieu <strong>des</strong> chants liturgiques, <strong>des</strong> fumées<br />
de l'encens et <strong>des</strong> rites divins qui l'avaient toujours<br />
si profondément ému. Certes, <strong>Alexandre</strong> <strong>Moret</strong> n'appartenait<br />
pas à 1'Eglise catholique. Il ne croyait pas<br />
qu'aucune religion eût le monopole de la vérité.<br />
Mais il était irrésistiblement attiré vers l'idée de<br />
l'infini, vers l'idée de Dieu, qu'il aimait et respectait<br />
à travers toutes les religions, qu'il avait si magnifiquement<br />
discernée dans le panthéisme animiste<br />
de la religion égyptienne, et à laquelle il a consacré<br />
les heures les plus fécon<strong>des</strong> et les plus lumineuses<br />
de sa vie de grand savant, de grand artiste et de<br />
grand honnête homme (1).<br />
Jacques PIRENNE.<br />
(1) Toutes les notes de cours et toute la documentation<br />
scientifique laissée par <strong>Alexandre</strong> <strong>Moret</strong> ont été déposées à. la<br />
Salle Champollion, le centre d'étu<strong>des</strong> égyptologiques qu'il s créé<br />
lui-même au Collège de France.
<strong>La</strong> Religion Egyptienne<br />
dans<br />
l'oeuvre d'<strong>Alexandre</strong> <strong>Moret</strong><br />
<strong>Alexandre</strong> <strong>Moret</strong> & consacré à l'étude de la religion<br />
égyptienne la plus grande partie de ses travaux.<br />
Il n'a pas pu, malheureusement, écrire l'Histoire de<br />
la Religion égyptienne qu'il avait projetée. j'ai<br />
pensé qu'il serait intéressant de tirer de toutes ses<br />
étu<strong>des</strong> particulières la vue d'ensemble qu'on va lire.<br />
J'ai scrupuleusement respecté la pensée du maître<br />
et, chaque fois que la chose a été possible, j'ai reproduit<br />
son propre texte, imprimé dans l'article<br />
ci-<strong>des</strong>sous en italiques.<br />
Au commencement rien n'existait que t'abîme<br />
de l'Eau primordiale, le Noun. « En ce temps-là,<br />
disent les textes <strong>des</strong> pyrami<strong>des</strong>, il n'y avait pas<br />
encore de ciel, ni de. terre, ni d'hommes, les dieux<br />
n'étaient pas encore nés, il n'y avait pas encore de<br />
mort. » (Pyr. de Pepi, I, 663). Dans l'eau flottait<br />
l'Esprit du dieu primitif, Toum; il portait en lui<br />
la force génératrice <strong>des</strong> êtres et <strong>des</strong> choses. Toum<br />
passa de l'inertie à l'action en émettant une parole. :<br />
« Viens à moi », cria-t-il, et Toum, se dédoublant,<br />
créa le soleil Ra. Toum et Ra sont-ils donc père et<br />
fils ? Non point; à eux deux, ils forment une. seule<br />
personne car le dieu est une monade indivisible qui<br />
porte en soi la force créatrice de sa propre existence...<br />
1
386 Le Flambeau<br />
Toum-Ra organisa dès lors le chaos; il tira de<br />
lui-même , « sans coopération féminine », deux éléments,<br />
l'air et le feu, sous la forme, d'un couple<br />
de sexe différent, Shou et Tefnet. Un butre couple,<br />
Geb et Nout, personnifia la terre et le ciel étendus<br />
l'un sur l'autre; l'air (Shou) se glissant entre eux<br />
sépara la déesse Ciel de son époux la Terre... Du<br />
ciel et de la terre naquirent les couples Osiris et<br />
Isis (l'eau et la terre fécondée), Seth et Nephtjs<br />
(le sol stérile du désert); ,l'antagonisme entre la<br />
terre fertile et le désert trouve son expression dans'<br />
le mythe d'Osiris et de Seth luttant entre eux comme<br />
le bien et le niai. Ces quatre premiers couples qui<br />
engendrèrent les autres dieux, formèrent avec Touni<br />
« la grande neuvaine qui est dans Héliopolis »<br />
(Livre <strong>des</strong> Morts, dans A. <strong>Moret</strong>, Au temps <strong>des</strong><br />
Pharaons, p. 218-220.)<br />
L'homme est lui aussi substance divine; comme<br />
les dieux il est une émanation, de Ra. Aux temps<br />
de la création, il coula, tel qu'une larme, <strong>des</strong> yeux<br />
du créateur, tandis que les dieux étaient émis par<br />
sa bouche. Rien n'existait dans l'Univers avant que<br />
le créateur n'ait « vu » les êtres et les choses et ne<br />
les ait « nommés ». « O toi qui t'es révélé lors de<br />
la première fois, alors qu'aucun dieu n'existait,<br />
qu'on ne connaissait le nom d'aucune chose! Quand<br />
tu ouvris tes deux yeux et que tu vis par eux, la<br />
lumière fut poùi tout le monde.., dieu qui enfantes<br />
les dieux, les hommes et les choses! » Tout participe<br />
à la divinité « Tu es le ciel, la terre, l'eau,<br />
l'air et leurs habitants ! » Le, monde n'est que la<br />
forme de l'esprit divin « Ra sortant du Noun<br />
(néant) c'est l'âme-dieu créant la matière, c'est-àdire<br />
son corps », (Livre <strong>des</strong> Morts, chap. XVII,<br />
Id., p. 221.)<br />
Si l'univers n'est que le corps de l'âme divine,
<strong>La</strong> religion égyptienne 387<br />
l'homme qui fait partie de l'univers va, au moment<br />
de sa mort, prendre conscience de sa véritable<br />
essence. Parcelle du tout divin, doué d'âme et de<br />
corps à l'image du créateur, en lui se résume tout<br />
e qui existe. <strong>La</strong> mort est pour lui la révélation, il<br />
entre à ce moment dans un autre monde, le monde<br />
spirituel, celui qui constitue l'âme de dieu. Aussi<br />
le défunt s'écrie-t-il, au moment où il y pénètre, se<br />
confondant lui-même avec le grand dieu créateur<br />
dont il procède et auquel il retourne : « Je suis<br />
Toum, celui qui existait seul dans le Noun; je suis<br />
Ra quand il se lève au commencement pour gouverner<br />
ce qu'il a créé,.. Je suis le dieu grand qui<br />
se crée lui-même... Je suis Hier et je connais<br />
Demain... Je suis la somme de l'existence <strong>des</strong> êtres »<br />
(Livre <strong>des</strong> Morts, chap. XVII. Id. p. 222.)<br />
Vivre sur terre et mourir pour devenir un dieu,<br />
telle est la <strong>des</strong>tinée <strong>des</strong> hommes. Mais pourquoi cette<br />
vie terrestre comporte-t-elle tant de douleurs ? Les<br />
prêtres enseignèrent aux hommes que la terre, en<br />
ses premiers jours, au temps où régnait le dieu Ra,<br />
était un Eden d'une parfaite félicité. (Id. p. 223.)<br />
Comrncnt donc l'homme fut-il privé de cet Eden ?<br />
C'est qu'il s'est révolté contre son créateur. C'était<br />
à la fin <strong>des</strong> temps où régnait Ra; le dieu convoque<br />
au conseil ses premiers nés, Shou et Tefnet, Geb et<br />
Nout, et leur dit : « Voici, les hommes qui sont nés<br />
de moi-même prononcent <strong>des</strong> paroles contre moi.<br />
Dites-moi ce que vous ferez à ce sujet. J'ai attendu<br />
et ne les ai pas tués avant de vous avoir entendus »<br />
(texte d'un tombeau thébain, 1500-1100 av. J.-C.).<br />
Le conseil est d'avis de dévire les vivants Ra<br />
charge de ce soin sa fille Hathor qui, pendant plusieurs<br />
jours massacre les hommes et piétine dans<br />
leur sang. Mais Ra eut pitié, arrêta le. carnage<br />
et leur pardonna Vos péchés vous sont remis;
388 Le Flambeau<br />
le meurtre (<strong>des</strong> rebelles) écarte le meurtre (de<br />
tous les hommes) ». Ainsi apparaît-il que le sacrifice<br />
d'une victime expiatoire peut racheter l'humanité.<br />
(Id. p. 224-225.)<br />
En quoi consistait donc cette révolte <strong>des</strong> hommes<br />
? Les textes ne le disenf pas. Mais un tombeau<br />
de Ramsès VI (vers 1200 av. J.-C.) montre une<br />
scène que reproduit également un cercueil saïte du<br />
Louvre un homme se tient debout devant un<br />
serpent qui lui offre un fruit rouge. S'agit-il de<br />
la tentation de l'arbre de la Science? Peut-être.<br />
Il était, en effet, connu en Egypte. Un <strong>des</strong> chapitres<br />
les plus anciensdu Livre <strong>des</strong> Morts, « celui de donner<br />
au mort la connaissance, divine » invite le défunt<br />
à se poser comme un oiseau sur le beau sycomore<br />
au fruit de vie « quiconque se tient sous<br />
lui, est un dieu » (Id., p. 224). Y a-t-il, comme dans<br />
la Bible une relation entre la tentation de la science<br />
et le châtiment ? Dans l'état actuel de la documentation,<br />
la réponse est impossible.<br />
L'homme créé par le dieu immortel a, comme lui,<br />
une âme immortelle, le ka. Le ka est un souffle de<br />
vie qui anime tout être; <strong>Moret</strong> l'assimile au mana<br />
(Le ka <strong>des</strong> Egyptiens est-il un Totem ?) force divine<br />
répandue, à <strong>des</strong> degrés divers, à travers le monde.<br />
<strong>La</strong> mort, c'est la privation de ce souffle, qui entraîne<br />
la disparition de la conscience, la putréfaction <strong>des</strong><br />
chairs, l'anéantissement du corps.<br />
Pour empêcher la mort, il faut donc empêcher la<br />
décomposition du corps, d'où la coutume de momifier<br />
les défunts et le rite de l'ouverture de la bouche<br />
qui rend le corps apte au réveil à tout moment. <strong>La</strong><br />
conservation du corps, support du ka, ramènera
<strong>La</strong> religion égyptienne 389<br />
vers lui le souffle de vie. Et le défunt connaîtra une<br />
survie semblable à la vie. Cette survie, il faut la<br />
rendre aussi heureuse que possible en lui faisant<br />
prolonger la partie la plus heureuse de l'existence.<br />
Et puisque le semblable appelle le semblable, on<br />
représentera le mort dans sa tombe avec ses titres<br />
les plus honorifiques, et au milieu de scènes qui<br />
rappellent toutes les joies du coeur et du corps.<br />
C'est là la conception première de l'immortalité.<br />
Elle devait bientôt s'affiner, se spiritualiser. Les<br />
Egyptiens attribuèrent à l'homme, outre le ka, une<br />
âme spirituelle, le ba, qui est représentée dès la<br />
VF dynastie sous forme d'un oiseau qui s'envole<br />
au ciel. Il semble bien que ce soit d'abord la seule<br />
âme du roi qui, après la mort, rejoigne les dieux<br />
au paradis.<br />
Le paradis se présente sous trois aspects divers.<br />
C'est d'abord le champ d'Ialou, pays de terres cultivées<br />
où l'homme continue après la mort une vie<br />
en tous points semblable à celle qu'il a connue sur<br />
cette terre. C'est ensuite le champ <strong>des</strong> offran<strong>des</strong>,<br />
pays de miracle, où l'homme jouit de toutes les<br />
joies sans travailler. C'est enfin la barque solaire<br />
où le mort voyage en compagnie <strong>des</strong> dieux, goûtant<br />
<strong>des</strong> joies purement spirituelles. Dans cette dernière<br />
conception, il vient au ciel dépouillé de son corps<br />
qu'il abandonne à la terre, pour n'être plus désormais<br />
qu'une âme lumineuse. Quoique formées successivement<br />
sans doute, ces trois conceptions ne<br />
sont pas exclusives l'une de l'autre et l'âme peut<br />
même, si elle le désire, venir retrouver le corps<br />
dans lequel elle a vécu ou revoir les lieux qui lui<br />
étaient familiers.<br />
Dès la fin de l'Ancien Empire, cette conception<br />
toute spirituelle de l'immortalité s'étend aux prêtres<br />
qui célèbrent le culte du roi puis à tous les
390 Le Flambeau<br />
Egyptiens. Mais en se spiritualisant, l'immortalité<br />
se fait moins humaine. Et comme l'homme tient aux<br />
jouissances de ce monde il regrette sa vie, et ses<br />
regrets s'accompagnent d'un certain scepticisme<br />
« Les pleurs ne peuvent point ranimer le coeur de<br />
celui qui est dans le tombeau. Aussi fais un jour<br />
de fête (pendant que tu es encore sur terre) et<br />
ne t'en lasse point. Il n'est point accordé d'emporter<br />
(dans l'autre monde) ses biens avec soi;<br />
il n'y a personne qui y soit allé et qui en soit revenu<br />
». (Chant funéraire de la XI P dynastie, dans<br />
A. <strong>Moret</strong>, L'I?n.m.ortc2ité de l'Âme et la Sanction<br />
morale dans l'Egypte ancienne, dans Rois et Dieux<br />
d'Egypte, p. 127.)<br />
Le but de la vie est néanmoins d'atteindre au<br />
paradis. Mais l'homme, en naissant, apporte avec<br />
lui sa souillure et ses péchés le rendent impur.<br />
Est-ce pour laver « les souillures de sa mère »<br />
(Livre <strong>des</strong> Morts, chap. LXIV) que l'enfant est circoncis<br />
à sa naissance ? Peut-être. Mais la vraie purification<br />
lui viendra du bien qu'il fera, car le juste<br />
sera assis à la droite d'Amon-Ra (papyr. de Bologne).<br />
« Le juste vit de justice, se nourrit de justice.<br />
Il a répandu partout la joie. Il s'est concilié<br />
le dieu par son amour il a donné du pain à l'affamé,<br />
de l'eau à l'altéré, <strong>des</strong> vêtements à qui était<br />
nu... » (Livre <strong>des</strong> Morts, chap. CXXV, Au temps<br />
<strong>des</strong> Pharaons, p. 228-236.)<br />
C'est qu'en effet la vie éternelle est réservée aux<br />
justes. Aussi voit-on les hommes se vanter, dès l'Ancien<br />
Empire, dans leurs inscriptions funéraires,<br />
d'avoir été justes et charitables. En même temps<br />
qu'apparaît la notion du paradis spirituel, se forme<br />
l'idée que seuls y auront accès les « justifiés », c'està-dire<br />
ceux qui auront été reconnus comme justes par<br />
le tribunal divin, tribunal qui est figuré pour la
<strong>La</strong> religion égyptie'nne 391<br />
première fois dans la tombe du roi Ounas de la<br />
yje dynastie, et devant lequel devront comparaître<br />
tous les défunts. (A. <strong>Moret</strong>, Le jugement du roi<br />
mort dans tes textes <strong>des</strong> pyrami<strong>des</strong> de Sagga'rah.)<br />
Dans les textes <strong>des</strong> pyrami<strong>des</strong>, le tribunal divin<br />
apparaît formé de quatre dieux, Tefen dont nous<br />
ignorons les attributs, Tefnet, déesse du feu, Shou,<br />
dieu de l'air, et Maat, la justice. Devant ce tribunal,<br />
la procédure se développe comme devant une juridiction<br />
royale. Shou fait office d'accusateur public,<br />
Maat, déesse de la justice, instruit le procès, assistée<br />
de ses deux assesseurs, puis rend le jugement<br />
« Il (le roi défunt) veut Otre justifié par ses<br />
actions. -<br />
Attendu que Tefen et Tefnet ont jugé Ounas;<br />
Attendu que les Deux justices (Maat) l'ont entendu;<br />
Attendu que Shou a été le témoin;<br />
Attendu que les Deux justices ont rendu le verdict<br />
:<br />
II a pris possession <strong>des</strong> trônes de Geb et il s'est<br />
élevé lui-même jusqu'où il'voulait. Rassemblant ses<br />
chairs qui étaient dans le tombeau, il s'unit à ceux<br />
qui sont dans le Noun, il fait aboutir les paroles<br />
d'Héliopolis. Ainsi Ounas sort en ce jour soue forme<br />
juste de Akhou vivant. » (A. <strong>Moret</strong>, Le jugement du<br />
roi mort, p. 14.)<br />
Le roi jugé a été reconnu « justifié », il est admis<br />
sur les trônes du dieu Geb comme il occupait sur<br />
terre les deux trônes de Haute et Basse-Egypte et,<br />
confirmant les dogmes de la théologie héliopolitaine,<br />
il sera dorénavant, parmi les dieux, un esprit lumineux.<br />
Un autre document d'une particulière importance,<br />
les Instructions données par le roi féodal Kheti t<br />
son fils Merikara (IX dynastie, vers 2400 av. J.-C.)
392 Le Flambeau<br />
montre à quel point l'idée de l'immortalité et de la<br />
récompense <strong>des</strong> bons domine toute la vie.<br />
Il en fait, en effet, la base de son enseignement<br />
« C'est une belle fonction que lhi. royauté. Travaille<br />
donc, agis pour Dieu, afin qu'il travaille pour toi<br />
à sou tour. Dieu connaît celui .qui travaille pour lui.<br />
<strong>La</strong> vertu d'un homme juste de coeur est plus agréable<br />
à Dieu que le boeuf de celui qui pratique l'injustice...<br />
» Ils sont bien dirigés les hommes, ce troupeau<br />
de Dieu. Les hommes qui sont ses propres images,<br />
sorties de sa chair. Dieu monte au ciel, pour eux<br />
à leur désir (comme soleil); il a réé pour eux les<br />
plantes, les animaux, les oiseaux, les poissons pour<br />
les nourrir... Et, quand les hommes pleurent, Dieu<br />
les entend; car il a créé pour eux <strong>des</strong> chefs (rois)<br />
comme <strong>des</strong> soutiens pour étayer le dos <strong>des</strong> faibles. »<br />
Il faut donc ordonner son existence de façon à<br />
plaire à Dieu<br />
« Pratique le droit tant que tu vis sur terre. Console<br />
celui qui pleure; n'afflige aucune veuve; ne<br />
prive personne <strong>des</strong> biens de son père; ne chasse pas<br />
les magistrats de leurs .sièges. Prends bien garde de<br />
ne pas punir à tort. Ne frappe point, situ n'y trouves<br />
pas profit. Ainsi le pays sera prospère. Et Dieu<br />
connaît les coupables. Dieu punit jusqu'au sang les<br />
péchés. »<br />
Car la justice divine est infaillible<br />
« Les magistrats divins qui jugent l'homme prosterné,<br />
tu sais qu'ils ne sont pas doux en ce jour o<br />
l'on juge les opprimés, en ce jour d'appliquer la loi.<br />
Malheur si l'accusateur est bien informé. Ne te fie<br />
pas à l'étendue <strong>des</strong> années. L'homme subsiste après<br />
l'abordage (à l'autre rive) (1); ses actions sont entassées<br />
à côté de lui. C'est l'Eternité, certes, qui<br />
(1) C'est-à-dire après la mort.
<strong>La</strong> religion égyptienne 393<br />
attend celui qui est là. Fou, celui qui méprise cela.<br />
Mais celui qui arrive sans avoir commis de péchés,<br />
il existera là-bas comme un Idieu, marchant Librement,<br />
tel que les seigneurs de l'Eternité.<br />
» <strong>La</strong> vie sur terre s'écoule vite, elle n'est pas<br />
longue. <strong>La</strong> possession de milliers d'hommes n'avantage<br />
pas le roi. L'homme vertueux vivra à jamais.<br />
Celui pui passe avec Osiris arrive (à L'autre rive);<br />
mais celui qui a été complaisant pour lui-même sera<br />
anéanti. » (A. <strong>Moret</strong>, L'éducation d'un prince royal<br />
égyptien de la IXe dynastie, p. 16-17.)<br />
<strong>La</strong> conception du tribunal divin se modifie au<br />
cours <strong>des</strong> siècles. Plus tard, dans le Livre <strong>des</strong> Morts,<br />
on l'imaginera présidé par Osiris, formé de quarante-deux<br />
dieux, réprésentant les quarante-deux<br />
nomes du pays, et chargés de juger chacun l'un <strong>des</strong><br />
quarante-deux péchés que le défunt, dans sa confession<br />
négative, affirmera n'avoir pas commis.<br />
Le mort se présente devant le tribunal et, dès le<br />
seuil, salue Osiris « Salut à toi, dieu puissant, seigneur<br />
de la justice. Je suis venu vers toi, mon seigneur,<br />
pour contempler tes beautés, je te connais,<br />
je connais le nom <strong>des</strong> quarante-deux dieux qui sont<br />
avec toi, qui dévorent ceux qui méditent le mal, qui<br />
boivent leur sang le jour où l'on rend compte de<br />
ses actions devant Osiris. Me. voici, je suis venu vers<br />
toi, je t'apporte la vérité et j'écarterai la fausseté. »<br />
Et il commence une confession qu'il répétera plus<br />
tard, lorsqu'il sera entré dans la salle « Je n'ai<br />
fait aucun mal à aucun homme. Je ne suis pas de<br />
ceux qui tuent ceux de leur famille; je n'ai pas dit<br />
un mensonge à ta place de la vérité; je n'ai pas fait<br />
ce qu'abhorrent les dieux. Je n'ai pas fait de tort
394<br />
Le Flambeau<br />
à un serviteur auprès de son maître. Je n'ai pas<br />
causé de famine. Je n'ai pas fait pleurer. Je n'ai<br />
pas tué, je n'ai pas ordonné de meurtre. Je n'ai pas<br />
causé tic souffrances aux hommes. Je n'ai pas réduit<br />
les offran<strong>des</strong> dans les temples; je n'ai pas diminué<br />
le pain, offert 'aux dieux; je n'ai pas volé aux morts<br />
leurs offran<strong>des</strong> funéraires. Je ne suis pas un adultère.<br />
Je n'ai pas diminué la mesure du grain. Je<br />
n'ai pas pesé sur le bras de la balance et je n'en ai<br />
pas faussé l'aiguille. Je n'ai pas ôté le lait de la<br />
bouche. <strong>des</strong> enfants. Je n'ai pas chassé le bétail de<br />
ses pâturages. Je n'ai pas arrêté l'eau en son mouvement,<br />
je n'ai pas détourné un ruisseau de son<br />
cours. Je ne me suis pas mis devant un dieu au<br />
moment de son apparition... Je suis pur, je suis<br />
pur f... »<br />
Anubis vient alors prendre le défunt par la main<br />
et le conduit devant Osiris, auprès duquel siègent<br />
parfois quatre assesseurs, les dieux <strong>des</strong> quatre points<br />
cardinaux. Devant le juge suprême est une balance<br />
dont le dieu Thot vérifie l'aiguille et, tout autour,<br />
les quarante-deux divinités dont le défunt a parlé<br />
comme étant celles qui dévorent les coupables; quelque<br />
fois aussi, il y a l'ennemi par l'excellence, celui<br />
« qui dévore les morts » qui n'auront pu se justifier,<br />
un monstre fait du corps de trois animaux,<br />
le crocodile, le lion et l'hippopotame (<strong>Moret</strong> d'après<br />
Naville, <strong>La</strong> Religion <strong>des</strong> anciens Egy tiens, p. 180 ss.)<br />
Dans un <strong>des</strong> plateaux de la balance, Thot a placé<br />
le coeur du défunt, sa conscience, qui, mie en équilibre<br />
avec la Vérité, posée dans l'autre plateau, ne<br />
doit se trouver ni trop lourd, ni trop léger. Mais il<br />
faut que le défunt présente sa défense. Pour cela,<br />
il interpelle nominalement chacune <strong>des</strong> quarantedeux<br />
divinités et les prend à témoins qu'il n'a pas<br />
commis l'un <strong>des</strong> quarante-deux péchés qui entraîne-
<strong>La</strong> religion égypti&nne 395<br />
raient sa condamnation. Pendant cette confession,<br />
Thot pèse le coeur et, après, il rend compte au juge.<br />
de ce que la balance a montré : f, Le défunt est<br />
victorieux. Il n'a pas été trouvé de coulpe en lui;<br />
son coeur est selon la vérité, ses membres sont purs,<br />
tout son corps est exempt de mal, l'aiguille de la<br />
balance marque juste, il n'y a pas de, doute, tous ses<br />
membres sont parfaits. » Et voici l'arrêt d'Osiris<br />
Qu'il sorte victorieux pour aller dans tous les<br />
lieux où il lui plaira, auprès <strong>des</strong> esprits et <strong>des</strong> dieux.<br />
Il ne sera point repoussé par les gardiens <strong>des</strong> portes<br />
de l'Occident (c'est-à-dire du paradis) ».<br />
Tel est le jugement <strong>des</strong> morts type. Mais depuis<br />
la XVIIP' dynastie (environ 1500 av. J.-C.) époque<br />
à laquelle remontent les plus anciens chapitres dans<br />
le Livre <strong>des</strong> Morts jusqu'à la période gréco-romaine,<br />
le texte présente <strong>des</strong> variantes fort utiles pour juger<br />
de l'évolution <strong>des</strong> idées. (<strong>Moret</strong>, Immortalité, p. 27.)<br />
Aux époques anciennes, les qua rantes-deux juré<br />
tirent eux-mêmes vengeance <strong>des</strong> coupables. Par la<br />
suite .p paraît le monstre hybride, rocodile-lionhippopotame,<br />
qui « dévore, les méchants », i'< Amaït »;<br />
aux époques récentes, il est question du « bassin de<br />
flammes » où sont anéantis les réprouvés. (Id. p. 28.)<br />
Mais déjà sous le Nouvel-Empire, la conscience<br />
de ses fautes s'éveille chez l'homme; il ne cherche<br />
plus à nier ses souillures quand il arrive près du<br />
tribunal d'Osiris; il prie les dieux de détruire tout<br />
ce qu'il y a de coupable en lui. Dorénavant l'accusateur<br />
du défunt n'est plus un dieu; c'est sa propre<br />
conscience, c'est son coeur qui fera spontanément au<br />
dieu l'aveu de ses fautes. Aussi le défunt suppliet-il<br />
son coeur de ne pas l'accabler : « Coeur de ma.<br />
mère, coeur de ma naissance, coeur que j'avais sur<br />
la terre, ne t'élève pas en témoignage contre moi,<br />
ne sois pas mon adversaire devant le gardien de la
396 Le Flambeau<br />
balance, ne dis pas : « Voilà ce qu'il a• fait, en vè-<br />
» rité il l'a fait »; ne fais pas surgir <strong>des</strong> griefs<br />
contre moi devant le grand dieu de l'Occident. »<br />
(Id. p. 28-29.)<br />
Ainsi le défunt lui-même tient son sort dans sa<br />
main car « le dieu rend le mal à celui qui l'a fait,<br />
la justice à celui qui l'apporte avec soi » (Id. p. 32).<br />
Mais la justice ne se contente pas de punir le mal,<br />
elle exige une réparation <strong>des</strong> injustices. C'est l'idée<br />
qu'illustre le Conte de Satmi (conservé dans un<br />
papyrus de 47 ap. J.-.C..) qui montre le pauvre, amené<br />
au ciel dans Une natte sordide, placé à la droite<br />
d'Osiris parce qu'il fut juste, et revêtu <strong>des</strong> lins fins<br />
enlevés au mauvais riche qui se présentait dans un<br />
somptueux appareil à la porte du paradis dont l'accès<br />
lui fut refusé. (Id. p . 35-37.)<br />
Parmi les obligations <strong>des</strong> hommes vis-à-vis <strong>des</strong><br />
dieux, celles de les honorer par <strong>des</strong> offran<strong>des</strong>, par<br />
<strong>des</strong> sacrifices, par <strong>des</strong> cérémonies tiennent la première<br />
place. Al. <strong>Moret</strong> s'est spécialement attaché à<br />
l'étude du rituel journalier de ce culte divin; il en<br />
a non seulement décrit les rites, mais il a cherché à<br />
en pénétrer le sens profond.<br />
L'office divin par excellence est eelui que le<br />
roi célèbre en l'honneur du dieu. C'est celui que<br />
<strong>Moret</strong> a étudié d'après les bas-reliefs et les inscriptions<br />
du temple 'de Seti Jer Abydos. Le dieu principal<br />
qui y est adoré est Osiris. Mais <strong>des</strong> chapelles<br />
y sont consacrées également à brus, Isis, Amon,<br />
Harmakhis, Ptah ainsi qu'au roi Seti Fr.<br />
Or si la salle du roi a une décoration particulière<br />
qui rappelle les fêtes solennelles du culte royal, les<br />
six chambres consacrées aux dieux sont ornées cha-
<strong>La</strong> religion égyptienne 397<br />
cune d'un même ensemble de trente-six tableaux<br />
se répétant exactement avec (es seuls changements<br />
que nécessite la différence <strong>des</strong> noms et <strong>des</strong> figures<br />
<strong>des</strong> divinités. Ces tableaux sont relatifs aux cérémonies<br />
que le roi devait célébrer successivement dans<br />
les six chambres. Le roi se présentait du côté droit<br />
de <strong>La</strong> porte, parcourait la salle dans tout son pourtour<br />
et sortait par le côté gauche. Chemin faisant,<br />
il adorait la forme locale du dieu, en récitant, soit<br />
devant chacun <strong>des</strong> trente-six tableaux, soit devant<br />
les images et devant les statues qui devaient exister<br />
en nature dans la chambre, le texte de l'un <strong>des</strong><br />
trente-six chapitres gravés sur tes murs (<strong>Moret</strong>,<br />
d'après Manette, Abydo I, p. 17-18) et qui ne présentent<br />
entre eux que <strong>des</strong> variantes de détail.<br />
Le même rituel, en l'honneur de Ra cette fois,<br />
a été retrouvé en partie sur un papyrus du Musée<br />
de Berlin, d'origine thébaine et de la même époque<br />
que le temple d'Abydos. Ce papyrus comporte<br />
soixante-six chapitres, dont vingt-neuf, les principaux,<br />
reproduisent exactement ceux d'Abydos. Nous<br />
sommes donc en possession du rituel journalier du<br />
culte que l'on peut considérer comme l'élément permanent<br />
de tous les offices célébrés •en l'honneur <strong>des</strong><br />
dieux par le roi ou par le grand prêtre de chaque<br />
temple. (A. <strong>Moret</strong>, Le rituel du culte divin journalier<br />
en Egypte, p. 2-4.)<br />
Au moment où commence le service du dieu, le<br />
roi-prêtre se trouve dans le sanctuaire - dont l'entrée<br />
lui était exclusivement réservée - devant les<br />
portes fermées du naos où était enfermée la statue<br />
inerte du dieu. Il procédait tout d'abord à la purification<br />
du sanctuaire et de l'officiant en « allumant<br />
le feu du dieu ». Le feu était d'ailleurs entretenu en<br />
permanence dans le temple. On le renouvelait à <strong>des</strong><br />
dates fixes qui sont les cinq jours épago mènes, le
398 Le Flambeau<br />
jour et la nuit du nouvel an à ces dates, on promenait<br />
le feu nouveau dans le temple d'un mur à<br />
l'autre. Le feu met en fuite les mauvais esprits et<br />
en particulier, Seth, l'ennemi du dieu Osiris, l'esprit<br />
du mal. <strong>La</strong> purification du sanctuaire se complète<br />
par <strong>des</strong> fumigations d'encens. Le prêtre se purifie<br />
lui-même en même temps, car la propreté matérielle<br />
et la pureté morale du prêtre, sont indispensables<br />
Pour la valeur du service sacré.<br />
Le prêtre ouvre ensuite le naos en brisant le<br />
sceau qui retient fermés les battants de la porte.<br />
Puis il se prosterne devant l'image de dieu et récite<br />
<strong>des</strong> hymnes : « Tous les hommes lèvent la face ô<br />
sa vue, maître de la terreur, calmant les frayeurs.<br />
il est le premier de tous les dieux, le maître de la<br />
vie, l'aimé sur les paroles duquel se reposent les<br />
dieux, le roi du ciel, le créateur <strong>des</strong> astres, le (métal)<br />
vermeil <strong>des</strong> dieux, qui a. créé le ciel, ouvert l'horizon<br />
et fait naître les dieux quand il a parlé...<br />
O! Amon-Ra... les hommes t'adorent tous, pour<br />
qu'ils vivent. » (Id., p. 70.)<br />
Tout en psalmodiant <strong>des</strong> récitations à sens symbolique<br />
qui font allusion aux mythes sacrés, le prêtre<br />
fait alors la toilette du dieu, l'oint, l'encense. Nous<br />
touchons ici au point culminant de la première partie<br />
du service sacré : celui où la, restitution de l'âme<br />
du dieu à la statue se réalise. Le roi ou le prêtre<br />
enlace la statue du dieu en s'écriant : « Viens<br />
moi, Amon-Ra, dans cet embrassement dont tu sors<br />
ce jour où tu te lèves en roi, où tu te lèves pour moi<br />
dans le ciel... » (Id., p . 79-81). Cet embrassement<br />
qui fait <strong>des</strong>cendre l'âme du dieu dans la statue fait<br />
allusion à un épisode de la légende d'Osiris sur<br />
lequel nous reviendrons plus loin. D'après le chapitre<br />
XVII du Livre <strong>des</strong> Morts, Osiris, qu'Isis avait<br />
rappelé à la vie après son meurtre par Seth, ne
<strong>La</strong> religion égyptienne 399<br />
recouvra définitivement sa vie et son âme que grâce<br />
à l'embrassement de Ra auquel il avait lancé cet<br />
appel : « Viens à moi! » et voici qu'à Mendès,<br />
Osiris « trouva l'âme de Ra; voici que chacun d'eux<br />
embrassa l'autre, et il n'y eut plus qu'une âme en<br />
ces deux âmes » (Id., p. 87) (1).<br />
Tous ces rites se répétaient deux fois - une fois<br />
pour la Haute et une fois pour la Basse-Egypte -<br />
en <strong>des</strong> termes presque identiques.<br />
L'âme du dieu est maintenant présente dans la<br />
statue. Le prêtre l'encense. A ce moment, les offran<strong>des</strong><br />
sont consumées sur l'autel à feu et présentées<br />
au dieu.<br />
Des hymnes sont alors récités en son honneur qui<br />
prennent souvent la forme de longues litanies<br />
« Veille et sois en paix; tu veilles en paix; veille,<br />
Amon Ra, seigneur de. Karnak, en paix;<br />
Veille.., chef qui es dans On (2), grand qui es<br />
dans Thèbes, en paix;<br />
Veille.., chef <strong>des</strong> deux terres, en paix;<br />
Veille... (dieu) qui te construis toi-même, en paix;<br />
Veille.., celui devant qui les dieux viennent en se<br />
courbant, maître de la crainte., grand <strong>des</strong> terreurs<br />
au coeur de tous les rekhitou (3), en. paix;<br />
Veille.., maître <strong>des</strong> offran<strong>des</strong> et de cette belle<br />
offrande qui est tienne, repose en paix... (Id., p. 123-<br />
124)<br />
ou <strong>des</strong> prières d'adoration adressées au « créateur<br />
du ciel et <strong>des</strong> mystères <strong>des</strong> deux horizons » ( p. 124).<br />
« Le pharaon est venu vers toi, Amon-Ra, peur que<br />
tu lui donnes qu'il soit à la tête <strong>des</strong> vivants, pour<br />
(1) C'est pourquoi les défunts, pour ressusciter comme Osiris,<br />
appellent dieu à leur aide en criant « Viens à moi! '.<br />
(2) Héliopolis.<br />
(3) Terme qui désigne originairement les habitants <strong>des</strong> villes<br />
du Delta, mais ici tous les citoyens égyptiens.
400 Le Flambeau<br />
que tu t'unisses à lui. Il dit devant toi que tu lui<br />
crées toutes les bonnes choses, que tu le délivres<br />
de toutes les choses mauvaises et funestes et qu'elles<br />
ne se réalisent jamais pour lui » (p. 128).<br />
C'est à ce moment que va se dérouler la cérémonie<br />
centrale de l'office. Le prêtre va faire au dieu<br />
Ra l'offrande suprême, celle de sa fille Maat (1),<br />
la déesse de la Justice, du Beau, de tout ce qui est<br />
bien. Maat est l'offrande dont le grand dieu Ra<br />
vit; créée par Ra, Maat, la Justice, est indispensable<br />
& la vie du dieu son père; il se nourrit d'elle,<br />
s'unit à elle, se confond en elle comme elle se confond<br />
en lui.<br />
En la lui offrant, le prêtre adresse à Ra de pathétiques<br />
prières : « Maat est venue pour qu'elle soit<br />
avec toi; Maat est en toute place qui est tienne pour<br />
que tu t'unisses à elle... Munis-toi de Maat, auteur<br />
de ce qui existe, créateur de ce qui est. C'est toi<br />
le dieu bon, l'aimé; ton repos c'est quand les dieux<br />
te font l'offrande (de Maat). Tu montes avec Maat,<br />
tu vis de Maat, tu joins tes membres à Maat, tu<br />
donnes que Maat se pose sur ta tête, quelle fasse<br />
son siège sur ton front. Ta fille Maat, tu rajeunis<br />
à sa vue, tu vis du parfum de sa fraîcheur; Maat<br />
se met comme une amulette à ton cou, elle se pose<br />
sur ta poitrine (2); les dieux te paient leur tribut<br />
avec Moat car ils connaissent sa sagesse. (Voici<br />
(1) <strong>Moret</strong>, dans son étude sur le Rituel Journalier , dit que<br />
cette offrande est celle de la « force créatrice ». Mais dans la<br />
communication Qu'il fit sur Maat au Congrès <strong>des</strong> Orientalistes<br />
tenu à Rome en 1935, il admet qu'il faut identifier Maat<br />
essentiellement avec la Justice.<br />
Cette offrande n'apparait pas dans le rituel d'Abyd, niais<br />
on la retrouve, non seulement dans le papyrus de Thèbes, mais<br />
dans les rituels funéraires.<br />
(2) Les juges portaient sur la poitrine une amulette de<br />
Maat pendue à un collier.
<strong>La</strong> religion égyptienne<br />
41<br />
venir) les dieux et les déesses qui soit avec toi<br />
en portant Moat, ils savent que tu vis d'elle; ton<br />
oeil droit est Mao t, ton. oeil gauche est Maat, tes<br />
ehairs et tes membres sont Maat, les souffles de<br />
ton ventre. (1) et de ton coeur viennent de Maat.<br />
Tu marches sur les deux régions en. portant Maat...<br />
Je vêtement de. tes membres est Maat, ce que tu<br />
manges est Maat, ta boisson est Maat, tes pains<br />
sont Mrat, ta bière est Maat, les résines que tu<br />
respires sont Mont, les souffles pour ton nez sont<br />
Maat. Toum vient à toi portant Maat, toi (seul) par<br />
exception, tu vois Maat... Les deux moitiés de la<br />
terre viennent à toi portant Maat. Toi qui es l'unique,<br />
toi qui es le ciel d'en haut, ô Anion-Ra, Mont<br />
s'unit à ton disque solaire (2)... Maat vient à toi<br />
combattre tes ennemis; elle fait la grande couronne<br />
sur ta. tête... Ton « ka » est à toi quand Mont<br />
t'adore et que tes membres s'unissent à Maat. Tu<br />
es en joie, tu rajeunis à sa vue.., tu existes parce. que<br />
Maat existe... elle se. manifeste dans toi pour l'éternité.<br />
On t'a fait (l'offrande de) Maat pour que ton<br />
«sur soit en paix, pour que ton coeur vive, ô Amon-<br />
Ra. Maa.t est l'unique et c'est toi qui l'as créée, nui<br />
autre dieu ne l'a partagée avec toi, toi seul (la possè<strong>des</strong>)<br />
à jamais, éternellement. » (Id., p. 138-147.)<br />
Cette offrande à Ra de sa fille, la Justice, est la<br />
partie capitale de l'office. Dans la décoration <strong>des</strong><br />
temples elle occupe la place d'honneur, la paroi du<br />
fond du sanctuaire; c'est l'aboutissement du culte.<br />
Aux offran<strong>des</strong> matérielles s'est substituée l'offrande<br />
de la déesse elle-même qui représente l'essence<br />
même du dieu créateur la Justice.<br />
(1) C'est dans le ventre que se trouve le souffle de la vie.<br />
(2) Le soleil est souverainement juste parce que sa lumière<br />
ui égale pour tous les hommes et tous les êtres.
402 Le Flambeau<br />
Après ce sacrifice qui marque l'apogée de la pensée<br />
religieuse de l'ancienne Egypte, le dieu créateur<br />
Ra est présent dans toute sa gloire. Le prêtre retire<br />
alors la statue du naos, la purifie par l'eau et l'encens<br />
et procède à son habillage. Il lui offre <strong>des</strong> bandelettes<br />
vertes, symboles de « reverdissement<br />
c'est-à-dire de rajeunissement et d'immortalité, en<br />
lui disant : t O Amon-Ra, sois vivant, renouvelletoi,<br />
rajeunis-tois, comme Ra (te soleil), chaque jour.<br />
Des litanies (montent) pour toi, à cause de tes<br />
beautés, ô Amon-Ra de la part <strong>des</strong> mortels qui sont<br />
sur la terre » (p. 186-187).<br />
Puis le prêtre lui remet <strong>des</strong> bandelettes rouges.<br />
attributs de l'uraeus divin, qui symbolisent la flamme<br />
<strong>des</strong>tructrice <strong>des</strong> méchants, purificatrice <strong>des</strong> bons<br />
( p. 187). Du sable qui, imputrescible, est le symbole<br />
par excellence de l'immortalité, est répandu devant<br />
la statue du dieu.<br />
Enfin le prêtre oint le dieu, le revêt du collier<br />
ousekht (1) et du pectoral (p. 242). Il fait quatre<br />
fois le tour de la statue en l'encensant et, après<br />
une dernière purification, la replace dans le naos<br />
dont la porte est fermée avec le fil, l'argile et le<br />
sceau.<br />
L'office est terminé. Le grand mystère de 1».<br />
présence du dieu dans le corps de la statue s'est<br />
accompli qui & permis au prêtre de lui faire l'offrande<br />
de la déesse Justice, le pain dont il se nourrit<br />
et la bière qu'il boit, nourriture spirituelle grâce<br />
à laquelle il se renouvelle tous les jours par sa<br />
fusion intime avec le principe essentiel de sa propre<br />
création la Justice.<br />
(11 Le grand collier que porte le roi.
<strong>La</strong> religion égyptienne 403<br />
Cette étude du rituel est, à mon sens, la plus<br />
remarquable de toutes celles qu'<strong>Alexandre</strong> <strong>Moret</strong><br />
ait consacrées à la religion égyptienne. Seul, il a<br />
aperçu la grande portée du sacrifice de Maat fait<br />
au dieu Ra. Cette conception spirituelle et splendide<br />
du sacrifice divin est l'aboutissement d'une longue<br />
évolution religieuse que <strong>Moret</strong> a étudiée dans le<br />
Sacrifice en Egypte.<br />
Je ne puis songer à l'analyser ici. Il me suffira<br />
d'en résumer les conclusions : l'origine du sacrifice<br />
réside dans les rites agraires. Le retour du printemps<br />
après l'hiver, du jour après la nuit, l'apparition<br />
et la disparition périodique <strong>des</strong> astres, a fait<br />
naître chez les Egyptiens - comme chez tous les<br />
peuples de l'Orient ancien - l'idée que, si la mort<br />
est l'aboutissement de la vie, la vie à nouveau succède<br />
à la mort dans un éternel renouveau.<br />
Cette conception s'est cristallisée dans les rites<br />
agraires célébrés lors de la moisson qui marque la<br />
mort du grain, lors <strong>des</strong> semailles qui sont son ensevelissement,<br />
lors du retour du printemps où, en sortant<br />
de terre, l'esprit du grain qui était mort et<br />
enterré, revient à la vie.<br />
L'homme qui, comme les astres et les plantes, fait<br />
partie de l'univers, ressuscitera donc lui aussi après<br />
a mort.<br />
Et c'est ainsi que le dieu de la végétation, Osiris,<br />
qui s'est confondu dans les croyances primitives <strong>des</strong><br />
Egyptiens avec Nepri, l'ancien dieu du grain, est<br />
devenu le dieu <strong>des</strong> morts et celui de la résurrection.<br />
Mais la vie succède à la mort. Et Osiris lui-même<br />
n'a pas échappé à la fatale loi.<br />
Déjà dans les textes <strong>des</strong> Pyrami<strong>des</strong>, la légende<br />
d'Osiris tient une place essentielle parce qu'elle est<br />
intimement liée à la croyance à l'immortalité de
404 Le F7amheau<br />
l'âme sur laquelle s'est développée toute la religion<br />
égyptienne après qu'elle eut quitté le domaine <strong>des</strong><br />
croyances primitives que <strong>Moret</strong> se représente comme<br />
issues d'un système totémique auquel se rattacherait<br />
cette multitude de dieux animaux qui encombrent,<br />
à travers toutes les époques, la religion de<br />
l'Egypte ancienne.<br />
Sur ces origines, nous ne savons rien. Dans les<br />
textes les plus anciens, la théorie héliopolitaine telle<br />
que je viens de l'exposer est déjà formée et le symbole<br />
qui se cache sous la forme animale donnée à<br />
la plupart <strong>des</strong> dieux ne peut être expliqué que par<br />
<strong>des</strong> hypothèses.<br />
Le mythe osirien, en revanche, a conservé sa valeur<br />
à travers les siècles. Le voici, tel que le rapporte<br />
Plutarque<br />
Osiris, fils <strong>des</strong> dieux Geb, la terre, et Nout, le<br />
ciel, a succédé, à l'époque où les dieux régnaient<br />
sur la terre, à la royauté de son père. Ra et ses<br />
<strong>des</strong>cendants Shou et Geb avaient régné avant lui<br />
mais découragés par l'ingratitude <strong>des</strong> hommes, ils<br />
s'étaient retirés au ciel, les abandonnant à leur sort<br />
et les laissant sombrer dans la barbarie. Osiris<br />
devait être l'éducateur et le sauveur <strong>des</strong> humains.<br />
Lorsqu'il naquit, un certain Palymès, de Thèbes, en<br />
reçut l'annonce par une voix « qui i2ti ordonnait de<br />
proclamer qu'Osiri,s, le grand roi, le bienfaiteur de<br />
l'univers, venait de naître ». Les dieux chargèrent<br />
Palymès de nourrir et d'élever l'enfant. Devenu<br />
adulte, Osiris enseigna aux hommes la culture, l'art<br />
de fabriquer le pain et la bière, l'usage de l'or et<br />
de l'airain, puis il leur apprit la morale. Il fut l'être<br />
bon, ounne fer.<br />
Mais son frère, Seth, jaloux de sa gloire, l'attira<br />
dans un guet-apens, le tua, le jeta au Nu.<br />
isis, la soeur et l'épouse d'Osiris, retrouva son
Lv )cugio)i (gyptu . ne. 4O)<br />
orps à Byblos, en Syrie, où il avait été à la dérive, et<br />
le ramena en Egypte pour l'y inhumer. Mais Seth<br />
guettait, Il s'empara du corps du dieu mort, le démembra<br />
en quatorze morceaux qui furent dévorés<br />
par <strong>des</strong> animaux malfaisants qui devinrent, dès lors,<br />
les emblèmes du dieu Seth, le dieu du mal.<br />
Isis partit à la recherche <strong>des</strong> débris de son mari.<br />
Pour le retrouver, elle tua les animaux qui l'avaient<br />
dévoré. Ainsi parvint-elle à le reconstituer. De son<br />
epoux mort, et sans contact avec lui, elle devait<br />
concevoir Horus, le dieu enfant qui allait jouer<br />
dans la magie égyptienne un si grand rôle.<br />
Osiris, homme-dieu, esprit du bien vaincu par le<br />
mal, put enfin être enseveli. Mais tandis qu'on le<br />
conduisait au tombeau, il fit appel à Ra, le créateur,<br />
en s'écriant : « Viens à moi ! ». Et Ra répondit<br />
à son appel, il vint à lui et l'enlaça, et dans cet<br />
enlacement, il rendit à Osiris son âme, et dorénavant<br />
deux âmes de Ra et d'Osiris furent confondues.<br />
A. <strong>Moret</strong>, <strong>La</strong> passion d'Osiris.)<br />
Le mythe d'Osiris, célébré comme un rite<br />
i'aire (1), servit de base aux cérémonies funéraires.<br />
Le défunt, assimilé à Osiris, ressuscita comme<br />
lui. Et puisque Isis, pour amener la résurrection<br />
de son époux, avait dû immoler les animaux enneis<br />
qui l'avaient dévoré, le sacrifice accompagna les<br />
cérémonies funéraires et, en général, celles qui servent<br />
à rendre ou à rajeunir la vie pour les hommes<br />
et pour les dieux.<br />
L'ennemi sacrifié est parfois un prisonnier de<br />
guerre, c'est en général un animal malfaisant qui<br />
symbolise Seth, boeufs, gazelles, porcs, oiseaux, pois-<br />
(1) Les rites agraires célèbrent : la mise à mort du blé (la<br />
moisson), le démembrement du grain (le dégrenage), la diseon<br />
(le sema1Jes) et la résurrection (la germination).
406 Le Flambu,<br />
sons. Mais c'est parfois aussi un animal domestique;<br />
dans ce cas, l'origine du sacrifice vient du culte<br />
agraire. Car puisque la mort succède à la vie, comm<br />
la vie à la mort, on rappelle la vie en provoquant la<br />
mort, comme le firent presque tous les peuples lors<br />
de la fête du printemps.<br />
<strong>La</strong> raison d'être du sacrifice est donc d'assurer<br />
la vie du dieu ou la résurrection de l'homme défunt.<br />
Mais le plus grand de tous les sacrifices n'avait-ii<br />
Pas été celui dOsiris qui, immolé par Seth, ressuscita<br />
par l'intervention d'Isis et de Ra et leu]<br />
montra ainsi la voie de l'immortalité ?<br />
Tout sacrifice devint ainsi le symbole <strong>des</strong> souffrances<br />
et de la résurrection d'Osiris. « Le eœnr<br />
d'Osiris, dit le Livre <strong>des</strong> Morts, est dav,s tous les<br />
sacrifices. »<br />
C'est donc le dieu, en réalité, qui est sacrifié,<br />
remplacé rarement par un homme (1) dans les<br />
gran<strong>des</strong> fêtes, par un animai. g éra 1 umem pur une<br />
offrande de pain et de bièrr.<br />
Le sacrifice est suivi d'un repas iturgique <strong>des</strong><br />
membres du clergé auquel, dans les cérémonies funéraires,<br />
se joignent les parents; ils participent ainsi<br />
aux bâléfices du sacri tire C]débl'é.<br />
<strong>La</strong> religion egyptienne lie meut pas Loueurs cette<br />
haute portée spirituelle et morale qui se révèle dans<br />
le culte <strong>des</strong> dieux.<br />
<strong>La</strong> conquête du paradis est certes chose essentielle.<br />
Mais les vertus qu'elle suppose ne sont pas Ïi la<br />
(1) A l'époque du Nouvel Empire, après le canipa511<br />
victorieuses, <strong>des</strong> chefs ennemis sont parfois mrnol& 'n ae<br />
f le
<strong>La</strong> religion égyptienne 4G7<br />
portée de tous. Aussi chercha-t-on a en obtenir<br />
l'accès par <strong>des</strong> formules relevant de la magie. Le<br />
livre sacré déposé sur la momie au jour du jugement,<br />
l'inscription sur le sarcophage de certains<br />
passages du Livre <strong>des</strong> Morts, assureront au défunt,<br />
à en croire les magiciens, la vie éternelle; et il n'est<br />
pas jusqu'à la voix de la conscience que l'on ne<br />
puisse faire taire en prononçant <strong>des</strong> paroles sacramentelles<br />
« sur un scarabée de pierre dure., recou.<br />
vert d'or, placé dans la poitrine de l'homme. » (Immortalité,<br />
p. 30).<br />
<strong>La</strong> magie, qui n'est que la transposition <strong>des</strong> idées<br />
religieuses du domaine spirituel dans le domaine<br />
purement formaliste, a existé dès l'Ancien Empire.<br />
Les dieux sont invoqués pour protéger l'homme contre<br />
les dangers matériels qui le menacent; certains<br />
d'entre eux protègent contre la morsure <strong>des</strong> serpents<br />
et <strong>des</strong> scorpions, ou donnent les remè<strong>des</strong> à<br />
suivre pour en guérir. Puis, pénétrant plus avant,<br />
la magie se fait astrologie. A l'époque de Ramsès III,<br />
elle s'abouche même avec l'esprit du mal, lance <strong>des</strong><br />
sorts maléfiques et pratique l'envoûtement qui permet<br />
de. tuer à distance en enfonçant une aiguille à<br />
! place du coeur dans une figurine de cire représentant<br />
la personne envoûtée.<br />
Les magiciens, en invoquant les dieux, protègent<br />
leur propre vie et celle de leurs semblables par <strong>des</strong><br />
talismans et <strong>des</strong> formules; ils guérissent les maladies,<br />
défendent les hommes contre les revenants,<br />
réalisent <strong>des</strong> prodiges et vont jusqu'à rendre la<br />
vie terrestre au mort.<br />
On trouve ces magiciens jusque dans l'entourage<br />
du roi. Ce sont de très saints personnages qui fuient<br />
les tentations de la chair et qui atteignent à l'inspiration<br />
qui leur donnera leur puissance en pratiquant<br />
la chasteté.<br />
Ces rites magiques se développèrent principalement<br />
autour d'Isis et de son fils brus.
408<br />
Le. Flambeau<br />
Après la mort et la résurrection d'Osiris, isis,<br />
cachée près de Bouto, cherchait à soustraire son<br />
enfant nouveau né, brus, à la colère de Seth. Mais<br />
Seth trompe sa surveillance, il envoie un scorpion<br />
qui pique brus. Isis retrouve l'enfant mort et jeté<br />
à l'eau. Avec l'aide de Ra, elle le ranime par ses<br />
rites magiques et Horus, vainqueur du mal, apparaîtra<br />
aux hommes comme l'enfant-dieu qui, par sa<br />
faiblesse même, triomphe <strong>des</strong> méchants.<br />
<strong>La</strong> magie égyptienne reporte sur Horus le caractère<br />
de dieu rédempteur que possédait Osiris. C'est<br />
lui qui sera pour les hommes le dieu sauveur, qui<br />
les aidera à triompher du malheur comme il en s<br />
triomphé lui-même (A. <strong>Moret</strong>, Horus Sauveur, p. 236-<br />
245).<br />
Les premières traces de ces conceptions se trouvent<br />
dès la XIX P dynastie (1320-1200 av. J-C-.).<br />
Mais c'est surtout depuis la XXVI (663-525) que<br />
les documents font apparaître l'Horus Sauveur invoqué<br />
contre les morsures <strong>des</strong> serpents et <strong>des</strong> scorpions<br />
(p. 213). Il est représenté sous la forme d'un<br />
petit enfant nu, l'uraeus au front, foulant aux pieds<br />
deux crocodiles et maîtrisant de la main droite un<br />
serpent, un scorpion, une gazelle, de la main gauche,<br />
un lion, un scorpion, un serpent. Au-<strong>des</strong>sus de lui<br />
grimace une grosse tête du dieu Bès, protecteur de<br />
l'enfance (p. 245).<br />
Cette idée de l'enfant détruit par les monstres et<br />
qui, ressuscité, devient le protecteur <strong>des</strong> hommes, se<br />
répandit en Grèce où l'on disait que Dionysos,<br />
enfant, avait été assassiné et mis en pièces par le.<br />
Titans, que son corps rassemblé par sa mère ressuscita<br />
plein de. jeunesse; que soit fournissait<br />
une doctrine générale de résurrection ou dimmorta'ité<br />
(p. 282).<br />
Sans doute est-ce à la fois par la spiritualisation<br />
plus grande de la religion et par la magie, que le<br />
culte prit en Egypte, au cours <strong>des</strong> siècles, un carac-
<strong>La</strong> religion égyptienne<br />
409<br />
tère plus intime qui se substitua de plus en plus aux<br />
cérémonies officielles. <strong>La</strong> magie, il est vrai, a un but<br />
utilitaire; mais, d'autre part, elle met les dieux en<br />
contact plus étroit avec les hommes. Tandis que,<br />
sous l'Ancien Empire, on n'adressait aux dieux que<br />
<strong>des</strong> incantations, non <strong>des</strong> prières, à partir du Moyen-<br />
Empire les hymnes <strong>des</strong> stèles funéraires montrent<br />
que la crainte, le respect et même l'amour <strong>des</strong> dieux,<br />
commencent à germer dans les coeurs. Les nécropoles<br />
du Nouvel-Empire nous révèlent ensuite d<br />
nombreuses prières adressées à Amon, où circule<br />
un esprit nouveau. < Toi Amon, tu es le maître de<br />
ceux qui implorent; car tu viens à la voix du malheureux,<br />
aussi je t'appelle quand je suis affligé,<br />
et tu viens, car tu me sauves, tu donnes les souffles<br />
(de vie) à l'inanimé, tu me sauves alors que je suis<br />
dans les liens (de l'ddversité). Toi Amon-Ra, tu<br />
es celui qui sauve l'homme dans l'autre monde.<br />
Quand on t'implore tu es celui qui vient de loin. »<br />
Ailleurs, l'adorateur vante non seulement la puissance,<br />
mais la bonté du dieu vis-à-vis du pécheur,<br />
et .sa miséricorde « car même quand il s'irrite contre<br />
le coupable., sa colère ne dure pas ». L'adorateur<br />
admet qu'il a lourdement péché et s'en remet à lu<br />
bonté di dieu sauveur. (P. 284.)<br />
Ce furent toujours les mythes osiriens qui exercèrent<br />
sur le peuple la plus grande emprise. Dès le<br />
Moyen-Empire, <strong>des</strong> mystères sont joués dans les<br />
temples en présence de la foule, où les souffrances,<br />
la mort et la résurrection d'Osiris sont représentées.<br />
Ils devaient aboutir à la formation d'une religion<br />
secrète qui trouva dans les mystères d'Isis, sa<br />
plus haute expression. Au temps où Hérodote visite<br />
I'Egypte, Isis est devenue la divinité la plus populaire.<br />
Son culte devait, depuis le II siècle av. J.-C,,
410 Le Flambeau<br />
se répandre dans tout l'Orient et s'installer à Rome.<br />
Le caractère secret qu'il a conservé ne nous permet<br />
pas d'en pénétrer tous les aspects. Nous savons qu'il<br />
ne s'adresse qu'à <strong>des</strong> initiés. Après avoir subi une<br />
purification par l'eau, ils sont soumis à <strong>des</strong> épreuves<br />
qui les font symboliquement participer aux souffrances<br />
que connut Osiris, à sa mort, à sa résurrection.<br />
Ils sont dès lors dépouillés du mal et prêts<br />
pour la vie d'outre-tombe. A l'opposé <strong>des</strong> Grecs qui<br />
voulaient « vivre leur vie », ils se forment un idéal<br />
ascétique et leurs principales jouissances leur viennent<br />
de leur contact constant avec la déesse et les<br />
dieux. Mais pour pouvoir s'approcher <strong>des</strong> dieux, il<br />
faut, rapporte Plutarque, « s'approcher toujours<br />
plus de la vérité et de la sagesse » auxquelles on<br />
atteint par l'observance <strong>des</strong> rites isiaques.<br />
Trois - fois par jour, le fidèle d'Isis assiste à<br />
l'office célébré par un clergé que l'abstinence entretient<br />
dans l'état de pureté qu'exige la déesse. Sous<br />
l'autorité du grand-prêtre qui, pour se distinguer,<br />
a le crâne rasé, les prêtres portent <strong>des</strong> goupillons<br />
et <strong>des</strong> vases en forme de seins parce que l'eau qu'ils<br />
contiennent purifie comme le lait d'Isis; d'autres<br />
portent <strong>des</strong> sistres qu'ils agitent pour exalter les<br />
fidèles et les tirer de leur torpeur.<br />
Isis est représentée comme épouse et comme mère.<br />
Comme épouse, elle est vêtue avec somptuosité et<br />
couverte de bijoux du plus grand prix; représentée<br />
come mère, elle porte sur ses genoux l'enfant Horus,<br />
un doigt sur la bouche.<br />
Divers dieux l'entourent, Osiris, le dieu sauveur,<br />
Anubis, le conducteur <strong>des</strong> âmes, Thot, qui préside à<br />
la balance au jour du jugement, et le monstre à<br />
tête de lion, au corps d'hippopotame qui dévorera<br />
les méchants. Et Seth, le dieu du mal, impose sa présence<br />
à côté <strong>des</strong> dieux bienfaisants, comme la nuit<br />
qui ne se sépare pas du jour.<br />
Lors <strong>des</strong> gran<strong>des</strong> fêtes, <strong>des</strong> cortèges mimés se
Le religion égyptienne 411<br />
déroulent dans le temple, qui représentent certains<br />
épiso<strong>des</strong> de la vie d'Osiris; le principal, célébré<br />
en automne, glorifiait la mort et la résurrection<br />
du dieu.<br />
C'est cette admirable histoire de la pensée religieuse<br />
de l'Egypte, qui se dégage de la lecture <strong>des</strong><br />
travaux de détail du très grand érudit et du magnifique<br />
penseur que fut <strong>Alexandre</strong> <strong>Moret</strong>.<br />
Quelques jours avant sa mort, il m'annonçait son<br />
intention d'écrire, pour couronner son oeuvre, une<br />
histoire de la religion égyptienne... Nous ne la<br />
lirons, hélas jamais. Mais la pensée du maître<br />
est là, vivante et vibrante, dans ses livres et dans<br />
ses articles. J'ai cherché à la condenser en ces quelques<br />
pages, comme une suprême offrande à cette<br />
intelligence si pure et si sereine qui avait appris,<br />
au contact de cette pensée égyptienne, morte depuis<br />
si longtemps et pourtant si vivante, à élever à la<br />
fois son coeur et son esprit vers les sphères les plus<br />
hautes de l'idéal spirituel et moral, sans cesser de<br />
rester cependant profondément humain (1).<br />
Jacques PIRENNE.<br />
(1) On trouvera ci-a près la bibliographie <strong>des</strong> travaux de<br />
A. MORET relatifs à la religion égyptienne<br />
LE RITUEL DU OUL'IE DIVIN JOURNALIER EN EGYPTE,<br />
dans Annales du Musée Guimet, XIV, Paris, 1902.<br />
DU CARACTERE RELIGIEUX DE LA ROYATJTE PHARAO-<br />
NIQUE, dans Id., XV, 1902.<br />
MYSTERES EGYPTIEN , éd. Armand Colin. Paris 1923 r Mystères<br />
égyptiens; Le Mystère du Verbe créateur; <strong>La</strong> Royauté<br />
dans Z'Egijpte primitive; Pharaon et Totem; Le « ka <strong>des</strong><br />
Egyptiens est-il un ancien totem?; Rois de carnaval; Sanctuaires<br />
4e l'Ancien Empire.<br />
ROIS ET DIEUX D'EGYPTE, éd. Armand Colin, Paris, 1925<br />
<strong>La</strong> Révolution religieuse d'Amenophis IV; <strong>La</strong> Passion d'Osiris;<br />
Immortalité de l'dme et sanction morale en Egypte et hors -E:- o2N<br />
d'Égypte; Les Mystères d'iris.<br />
BIBLIOTHÈQUE<br />
- (I)
412 Le Fl,jinbei,t'<br />
AU TEMPS DES PI{AOEONS, éd. Armand Colin, Paris, 1925<br />
Autour <strong>des</strong> Pyrami<strong>des</strong>; Le Livre <strong>des</strong> Morts; <strong>La</strong> Magie c<strong>La</strong>ns<br />
l'Egypte ancienne.<br />
Le Jugement du Roi mort dans les textes <strong>des</strong> pyrami<strong>des</strong> de<br />
SaÇ.qarah, trav, de I'<strong>Ecole</strong> Pratique <strong>des</strong> Hautes Etude.s, SectioW<br />
<strong>des</strong> Sciences religieuses, année 1922-1923.<br />
Du Sacrifice en Egypte dans Revue d'Histoire <strong>des</strong> Religions.<br />
1908, I , p. 81-100.<br />
Horits Sauveur, id., 1915 II, P. 213-287.<br />
Mas pero et la Religion égyptienne, id., 1916, II, p. 264-310.<br />
Le lotus et la naissance <strong>des</strong> dieux en Egypte, dans Journal<br />
asiatique, mai-juin 1917, p. 500-513.<br />
Sur le Rite de l'Embrassement, dans Sphinx, XI, p. 26-35.<br />
Serdab et Maison de Ka, dans Zeitschrift filr Aegyptische Sprache.<br />
LII, p. 48 ss.<br />
<strong>La</strong> Légende d'Osiris à l'époque thébaine, d'après l'hymne à<br />
Osiris du Louvre, dans Bulletin de l'institut français d'archéologie<br />
orientale, XXX, 1930, p. 725-750.<br />
L'influence du décor solaire sur la Pyramide, dans Mémoires<br />
de l'institut français d'archéologie orientale, LXVI (Mélanges<br />
Maspero, p. 623-636), 1934.<br />
Rituels agraires de l'Ancien Orient i la lumière <strong>des</strong> nouveaux<br />
textes de Ras Shamra, dans Annuaire de l'institut de philo!ogie<br />
et d'histoire orientales et slaves de l'Université de<br />
Brux e lles, III, 1935, p. 311-342.<br />
Texte rituel du début de l'Ancien Empire reproduit au temple<br />
d'Amenophis Iii à Louxor, dans Comptes rendus de l'Académie<br />
<strong>des</strong> Inscriptions et Belles-Lettres, Paris 1937, p. 239-251.<br />
On verra <strong>des</strong> étu<strong>des</strong> d'ensemble et de nombreuses tradutions<br />
de textes religieux dans les ouvrages synthétiques<br />
d'<strong>Alexandre</strong> <strong>Moret</strong><br />
DES CLANS AUX EMPIRES, dans l'Evolution de l'Humanité,<br />
VI, Paris 1923.<br />
LE NIL, id., VII, 1926.<br />
L'EGYFI'E PHARAONIQUE, t. II de .Histoire de la Nation<br />
égyptienne publiée sous la direction de G. Hanotaux, Paris<br />
1932.<br />
HISTOIRE DE L'OPNT, deux vol. dans Histoire Générale<br />
publiée sous la direction de G. Glotz.