Une finance durable contre la crise alimentaire ? - SOS Faim

sosfaim.be

Une finance durable contre la crise alimentaire ? - SOS Faim

Financer l’agriculture

Une finance durable

contre la crise alimentaire ?

Analyse de Betty Wampfler (socio-économiste au Cirad – France)

en 2008, la crise alimentaire mondiale a signifié une forte hausse

du prix des denrées alimentaires de base, plongeant dans la détresse

les plus pauvres du monde et provoquant des émeutes dans

plusieurs pays. Cette crise alimentaire a également confronté la

microfinance à de nouveaux enjeux, de nouveaux risques, mais

peut-être aussi à de nouvelles opportunités.

Betty Wampfler,

agro-économiste au sein de

Montpellier supagro, associée

au cirad (institut français de

recherche agronomique au service

du développement), et membre du

réseau cerise, anime un programme

de recherche portant sur les

services financiers ruraux et leur

contribution au financement

de l’agriculture. ses axes de

recherche-développement portent

sur l’analyse d’impact des services

financiers et sur les conditions

de leur développement et de leur

pérennisation dans les pays du sud.

l’article que nous publions est

une synthèse d’un texte de betty

Wampfler paru en novembre 2008

dans un « bulletin d’information »

du site espace finance coanimé par

gRet-ciRad-Montpellier supagro.

« la livelihood finance », une réponse

de la microfinance face aux enjeux

de la crise alimentaire ?,

biM, novembre 2008.

betty.wampfler@supagro.inra.fr

24 défis sud n° 87- Bimestriel - février, mars 2009

Le réseau Cerise (1) , initié en 1998 par

quatre organismes français travaillant

en appui aux institutions de microfinance

(IMF) dans les pays du Sud, a engagé,

depuis octobre 2008, une enquête exploratoire

menée auprès des IMF partenaires

de son réseau en Afrique de l’Ouest, au

Mexique, à Madagascar et au Myanmar.

Cette recherche (2) vise notamment à

s’interroger sur les impacts positifs et

négatifs de l’augmentation des prix

agroalimentaires sur les systèmes de microfinance

urbaine et rurale : Comment

éviter que les IMF soient déstabilisées

dans les zones d’insécurité alimentaire ?

Comment favoriser leur renforcement

dans les zones de production agricole ?

Comment la microfinance peut-elle

contribuer à réduire la vulnérabilité des

ménages face aux crises alimentaires ?

Crise alimentaire et impact

sur la microfinance

La « crise alimentaire » de 2008, largement

médiatisée, recouvrait des dimensions

liées à la hausse des prix des

produits alimentaires, de l’énergie, des

intrants agricoles, ainsi qu’à leur manque

d’accès. Betty Wampfler, agro-économiste

au Cirad (l’Institut français de

recherche agronomique au service du

développement, membre du réseau Cerise)

explique que « ce fut d’abord une

crise de disponibilité d’aliments de base,

telles que les céréales - mais également

d’autres denrées, telles que les huiles

– affectant certains pays parce que

La « banque de l’équité », au Kenya.

d’autres pays, notamment asiatiques,

ont retenu leurs exportations ».

L’impact le plus important de cette crise

alimentaire s’est fait ressentir sur les

populations les plus vulnérables, entraînant

le risque de voir augmenter les

inégalités. Mais les impacts de la crise

sur les IMF sont contrastés. Pour certaines

IMF travaillant essentiellement en

zone rurale, dans des pays dépendant

faiblement des importations alimentaires,

l’impact s’est fait peu sentir pour

l’instant, puisque les évolutions restent

essentiellement déterminées par des facteurs

internes (distribution de la production,

variations interannuelles des prix,

etc.). C’est, par exemple, le cas d’IMF rurales

de Madagascar.


Par contre, des impacts négatifs graves

sont décelés, en zone urbaine et en zone

rurale, dans des pays fortement dépendants

des importations alimentaires.

En Mauritanie, par exemple, les familles

pauvres sont durement éprouvées par la

crise, les budgets familiaux sont déstabilisés

par la hausse des prix alimentaires.

Les IMF observent donc une augmentation

importante de la demande de crédit

de consommation et d’urgence. Les

IMF témoignent ici d’une augmentation

du risque sur le portefeuille de crédit :

retards de remboursement déjà avérés,

mais aussi risque potentiel croissant lié à

la déstabilisation des procédures classiques

de crédit solidaire (les groupes sont

créés trop rapidement, sont instables et

peu sûrs).

Que peut faire la microfinance ?

Face à la croissance du risque, une vigilance

accrue s’impose au sein des

IMF. Mais au-delà d’un renforcement

des procédures de gestion du risque,

une question plus constructive doit être

posée : comment la microfinance peutelle

contribuer à réduire la vulnérabilité

© Sven Torfinn/ Panos

croissante des ménages pauvres dans ce

contexte de crise ?

Une étude récente d’impact du réseau de

Caisses d’épargne et de crédit agricole

mutuels (Cecam), à Madagascar, montre

que quatre facteurs sont déterminants

dans la capacité des services de la microfinance

à répondre à la vulnérabilité

des ménages : l’accès à des crédits de

stockage, l’accès à des crédits d’investissement,

l’accès à une gamme diversifiée

de crédit et la stabilité à long terme

de l’accès au crédit.

Betty Wampfler rappelle « qu’à Madagascar,

de nombreux systèmes de financement

ruraux financent assez peu

l’agriculture, car c’est risqué, compliqué

difficile. Ils financent le commerce rural,

l’artisanat rural, la transformation alimentaire,

mais ne s’aventurent pas dans

l’agriculture. Néanmoins, à Madagascar,

on commence à voir émerger des produits

financiers spécifiques pour l’agriculture,

par exemple pour financer l’achat de

vaches laitières. Aujourd’hui on observe

déjà l’intérêt d’autres IMF pour ce type

de crédit à l’agriculture ».

La microfinance doit s’insérer

dans une approche globale

L’expérience de l’ONG Basix, en Inde,

fondée sur l’approche en termes de « livelihood

finance », offre également des

perspectives : la microfinance y est insérée

dans une approche globale qui

cherche à promouvoir une « existence

durable » (sustainable livelihood) pour

les ménages pauvres, en tenant compte

de la diversité de leurs contraintes et

opportunités. La « livelihood finance »

repose sur plusieurs gammes de services.

Des services financiers : de l’épargne ;

du crédit, à la fois à court terme (pour le

capital circulant et la consommation) et

à long terme (pour l’investissement dans

les ressources naturelles – terre, eau,

plantations pérennes, bétail, énergie) ;

des assurances couvrant la santé, les récoltes,

le bétail ; des financements d’infrastructures

(routes, énergie, marchés,

télécommunications, etc.) ; de l’investissement

dans le développement humain, y

compris dans la nutrition, la santé, l’éducation

et la formation professionnelle.

Des services au développement agricole

et économique (business) : amélioration

de la productivité ; gestion des

risques (par exemple : la vaccination du

bétail) ; travail sur le développement local

; développement de modes alternatifs

de commercialisation.

Des services de développement institu

tionnel : formation et renforcement

de différentes organisations de producteurs,

tels que les groupes d’entraide, les

associations d’usagers de l’eau, les comités

de protection de la forêt, les coopératives

d’épargne et de crédit, les coopératives

de producteurs, les autorités

villageoises, etc., via la mise en œuvre de

systèmes de comptabilité, d’évaluations

de performance, etc.

« La microfinance

ne peut pas tout faire,

elle a besoin

de complémentarité

pour lutter contre

la pauvreté »

Betty Wampfler

Cette approche élargie offre un cadre

cohérent d’intervention qui peut tout à

la fois chercher à répondre aux opportunités

d’investissement des ménages et à

réduire leur vulnérabilité face aux crises

alimentaires.

Betty Wampfler explique « qu’un certain

nombre d’opérateurs travaillent sur

cette idée que la microfinance ne peut

pas tout faire, qu’elle a besoin de complémentarité

pour lutter contre la pauvreté.

Il y a un ensemble de raisons qui

expliquent la pauvreté des ménages : le

manque d’accès au capital, aux ressources

financières, certes, mais également

les besoins d’alphabétisation, de formation

et d’accès aux services techniques

nécessaires pour développer une activité

économique… Un ensemble de facteurs

qui sont nécessaires pour progresser par

rapport à cette question de la pauvreté,

dont on n’arrivera pas à sortir réellement

en se fondant simplement sur la microfinance.

»

« Livelihood finance » au Mali

L’approche « livelihood finance » est

également expérimentée dans d’autres

Suite à la page suivante

n° 87 - Bimestriel - février, mars 2009 défis sud

25


Financer l’agriculture

Le lait et ses opportunités microfinancières

La crise alimentaire est parfois présentée comme une

opportunité pour le secteur agricole ... Il semble essentiel

de s’interroger sur la nature de ces opportunités :

dans quelle mesure sont–elles une réalité ou un mythe ?

L’hypothèse sous-jacente à

ces nouvelles opportunités

pourrait être résumée de la

manière suivante : « La hausse

des prix alimentaires sur les

marchés internationaux se

répercute sur les marchés

nationaux et sur les prix au

producteur : cette augmentation

des prix permet une

augmentation des volumes

produits par les agriculteurs

et, ce faisant, une amélioration

de leurs revenus. »

Mais les réalités agricoles des

pays du Sud sont beaucoup

plus contrastées. De nombreuses

études montrent que la

hausse des prix alimentaires

sur les marchés internationaux

est faiblement répercutée

sur les prix agricoles au

producteur. En revanche, les

prix des intrants agricoles

(engrais, insecticides) ont fortement

augmenté (20 à 30 %

ces deux dernières années),

et leur disponibilité a baissé,

entraînant à la fois un surcoût

contextes. Par exemple, au Mali, dans

la zone de l’Office du Niger, une action

d’appui à la microfinance du Centre international

de développement et de recherche

(le CIDR, membre de Cerise), via

l’appui à un réseau de caisses villageoises

d’épargne et de crédit, se mène en

parallèle avec un appui, dans la même

zone, aux éleveurs et à la création d’une

coopérative laitière… Aujourd’hui, l’on

constate que les éleveurs clients des

caisses villageoises livrent leur lait à la

coopérative laitière qui elle-même a des

financements auprès des institutions financières

locales et assure des revenus

corrects aux éleveurs. à partir des ces

revenus, on peut développer d’autres activités

économiques…

26 défis sud n° 87- Bimestriel - février, mars 2009

significatif de la production

agricole dans les zones où

les intrants sont employés,

une baisse des rendements,

y compris dans la production

de céréales, une diminution

des revenus agricoles et, ce

faisant, des capacités d’investissement

des agriculteurs.

Néanmoins, de réelles opportunités

s’ouvrent dans

certains secteurs, comme

la production laitière par

exemple. La hausse des prix

du lait sur le marché international

conduit les industries

agroalimentaires nationales

à s’intéresser à la production

domestique. Ainsi, la production

laitière devient une réelle

opportunité économique dans

les zones périurbaines des

pays sahéliens… D’autres filières

peuvent ouvrir des opportunités

du même type : fruits,

légumes, céréales spécifiques,

épices, etc.

Cependant, même avec de nouvelles

opportunités, l’agriculture

familiale doit faire face à

tous ses « vieux problèmes » :

l’accès au crédit agricole

reste désespérément faible :

les institutions financières,

qu’elles soient banques ou

IMF, continuent à se montrer

très réservées face au risque

agricole;

l’accès aux intrants, déjà

insuffisant, est encore affaibli

par la crise;

Le réseau Cerise, ses membres et certains

de ses partenaires sont déjà impliqués

dans des actions relevant de la

« livelihood finance » : diversification

des services des produits de crédit et des

services financiers, développement de

services d’assurance, contractualisation

avec des services d’appui agricole, création

de maisons de services, construction

de partenariats avec des organisations

professionnelles agricoles, etc. La « livelihood

finance », ouverte par Basix en

Inde, est aujourd’hui perçue comme une

réponse possible aux enjeux de la crise

alimentaire.

Betty Wampfler

l’accès aux marchés reste

problématique dans de nombreuses

situations agricoles;

© Sven Torfinn/ Panos

l’accès aux services d’appui

à l’agriculture (conseil agricole,

formation, information,

services vétérinaires) reste

très largement défaillant;

l’accès aux infrastructures

(routes, marchés) reste un handicap

majeur pour de nombreuses

agricultures familiales.

Betty Wampfler

(1) Le CIRAD (Centre de coopération internationale en

recherche agronomique pour le développement, Montpellier),

le GRET (Groupe de recherche et d’échanges technologiques,

Paris) et L’IRAM (Institut de recherches et d’applications

des méthodes de développement, Paris). Le CIDR (Centre

international de développement et de recherche, Autrêches -

France). Le CNEARC a rejoint Cerise en 2004.

(2) Cette communication vise à présenter les premiers

résultats et hypothèses de travail issus de ce processus de

recherche-action, fondé sur différentes sources :

- Une enquête exploratoire faite en octobre 2008 auprès

d’IMF partenaires du réseau Cerise (Afrique de l’Ouest,

Mexique, Madagascar, Myanmar).

- Une étude en cours sur le financement de l’agriculture au

Mali (zone coton et Office du Niger).

- Les leçons de la récente étude d’impact du réseau CECAM

de Madagascar

- Des études du CIRAD, en cours, sur la crise alimentaire.

More magazines by this user
Similar magazines