ÉVALUATION DE LA CORRUPTION AU SÉNÉGAL

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ÉVALUATION DE LA CORRUPTION AU SÉNÉGAL

perspective de faire de la cohésion sociale la finalité des interactions professionnelles. Les services

publics et privés offerts doivent privilégier les aspects relationnels et la communication sociale comme

conditions critiques de l’accès et de la qualité des prestations de services.

Ce n’est donc pas la médiation sociale qui est en cause mais bien l’usage qui peut en être fait. La

médiation ainsi que la négociation qui lui est inhérente demeurent un recours à la rigidité du système de

services aux usagers pour lesquels les liens comptent tout autant que le besoin à satisfaire, sinon même

davantage.

Il en est de même des réciprocités sociales qui, on le sait, sont fortes au Sénégal. Le corrupteur

en abuse en s’y référant pour inciter à des transactions. Une multitude de termes locaux est

consacrée aux échanges. Loxo caxoor day weeseloo (les gens d’un même réseau se doivent

réciprocités), niyu murid (le salut mouride, suggérant le don perpétuel du disciple à son

marabout), ku ëmb sa sanqal, ëmb sa sutura (celui qui a sa réserve de mil transformé, se sécurise

), « kuy xalam di ca jaayu » ( il va de soi que jouer au xalam (instrument de musique), c’est aussi

s’enorgueillir de son instrument de travail), « Ku am kuddu du lakk » (celui qui dispose d’une

cuillère, ne doit pas se brûler les doigts), « le njëgu guro » ( le prix de la cola).

Les termes sont suggestifs de l’intensité relationnelle, du procédé à privilégier, des types d’acteurs en

négociation. Cette sémiologie populaire dense n’a rien de propre à la corruption. Les acteurs les mettent à

contribution lors des pratiques corruptives, surfant sur des registres sociaux différents. On déplace le

contexte, le terme indiquant la transaction garde son effet suggestif du caractère implicite de la relation

instiguée. Ce n’est pas non plus les réciprocités sociales qui contiendraient des germes de corruption.

C’est bien le corrupteur et ses complices qui déplacent le sens du registre social pour donner de la

légitimité sociale à leur pratique déviante. En définissant la corruption comme une déviance rétribuée,

nous intégrons ses différentes manipulations et changements de registres sociaux comme des modalités de

conférer à la petite corruption son caractère allant de soi.

Il ne faut pas perdre de vue que le corrupteur ainsi que le corrompu ne fondent pas seulement leur dessein

au cœur des dysfonctionnements organisationnels, mais en plus, ils créent savamment des dérégulations

au sein des institutions ou dans les échanges sociaux pour rendre opérationnels les réseaux de corruption.

Les réseaux de corruption que nous avons identifiés dans des secteurs comme la santé, l’environnement et

les ressources naturelles ne sont pas sociocentriques. Ils sont plutôt égocentriques, c’est-à-dire qu’il y a, le

plus souvent, un personnage central ou un groupe homogène d’acteurs qui contrôle la plupart des

ressources issues de la corruption tout en faisant profiter à d’autres, dans la filière, des gains partiels. Les

principaux perdants du dispositif de la corruption sont tout aussi homogènes, du moins ils sont

généralement au bas de l’échelle de contrôle des ressources et des instruments de pouvoir.

De telles observations montrent que les enjeux de pouvoir sont les principaux ressorts de la corruption et

qu’ils traversent toutes les sociétés, selon des modalités certes variables mais sommes toutes permanentes.

Selon le niveau satisfaisant de contrôle citoyen, reflet des conquêtes démocratiques, les formes

ostentatoires de la corruption disparaissent, la petite corruption devient rare ou confinée tandis

qu’inversement la corruption est plus subtile et moins lisibles. La grande corruption persiste dans les pays

de démocratie avancée, de culture écrite et formelle.

Au Sénégal, comme dans les pays du Sud en général, ce sont les valeurs d’intégrité qui s’érodent à

mesure que s’impose le paradigme de la primauté du profit sur le lien social. Les sociétés recouvrent

davantage de cohésion sociale lorsque les biens communs sont régulés par les communautés concernées et

de façon inclusive. La corruption traduirait donc un certain rapport d’extériorité des acteurs complices

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