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Haut commissariat à l'Amazighité<br />

Asqamu Unnig n Timmuzɣa<br />

aAsqamu uUnniG n timuz$a<br />

Direction <strong>de</strong> la Promotion Culturelle<br />

ACTES<br />

<strong>de</strong>s Colloques<br />

I<strong>de</strong>ntité, langue et Etat<br />

Bibliothèque Nationale d'Algérie<br />

El Hamma, Alger<br />

les 18/19 et 20 mars 2003<br />

La permanen<strong>ce</strong> <strong>de</strong> l'architecture amazighe<br />

et l'évolution <strong>de</strong>s cités en Algérie<br />

Ghardaïa<br />

les 21/22 et 23 avril 2003<br />

Haut Commissariat à l'Amazighité<br />

2008


I<strong>de</strong>ntité, langue et Etat<br />

Bibliothèque Nationale d'Algérie<br />

El Hamma, Alger<br />

les 18/19 et 20 mars 2003


SOMMAIRE<br />

* Allocution d’ouverture<br />

Si El Hachemi ASSAD<br />

Directeur <strong>de</strong> la Promotion Culturelle 9<br />

* Les emprunts anciens en berbère : pour un examen<br />

critique <strong>de</strong> la question<br />

Mohand Akli HADDADOU<br />

Université Mouloud Mammeri <strong>de</strong> Tizi Ouzou 13<br />

* I<strong>de</strong>ntité, langue et Etat : Le rapport dialectique<br />

Khalfa MAMERI<br />

Dr. d’Etat en scien<strong>ce</strong>s politiques, Univ. Paris I.<br />

Ancien maître <strong>de</strong> conféren<strong>ce</strong>s à l'Université d'Alger<br />

Ancien député, ancien ambassa<strong>de</strong>ur 35<br />

* Oralite et écriture : une complémentarité<br />

Gilbert GRANDGUILLAUME<br />

EHESS, Paris 49<br />

* La terre, la femme et le pouvoir chez les Touaregs :<br />

le cas <strong>de</strong>s Kel Azjer<br />

Dida BADI<br />

Attaché <strong>de</strong> recherche CNRPH, Alger 57<br />

* I<strong>de</strong>ntité amazighe, entre spécificité et mondialisation<br />

Ab<strong>de</strong>lka<strong>de</strong>r KACHER<br />

Maître <strong>de</strong> conféren<strong>ce</strong>s en droit constitutionnel 73<br />

* La question linguistique et la nature <strong>de</strong> l’Etat<br />

Dr Mouloud LOUNAOUNCI<br />

Sociolinguiste 95


* Le breton, un exemple <strong>de</strong> langue régionale d’enseignement :<br />

Quelle analogie possible avec le tamazight ?<br />

Anna Vari CHAPALIN<br />

Universitaire, bureau européen<br />

<strong>de</strong>s langues moins répandues, Paris 113<br />

* Tifinagh la phénicienne et la con<strong>ce</strong>ption villageoise<br />

<strong>de</strong> l'Amazighité<br />

Miloud TAIFI<br />

UFR <strong>de</strong>s scien<strong>ce</strong>s du langage, Maroc 123<br />

* La langue : problématique <strong>de</strong> construction<br />

<strong>de</strong> l'i<strong>de</strong>ntité et <strong>de</strong> la citoyenneté<br />

Mohamed Lakhdar MAOUGAL<br />

Maître <strong>de</strong> conféren<strong>ce</strong>s, Université d'Alger 133<br />

* Pour une i<strong>de</strong>ntité plurielle<br />

Anne Marie HOUDEBINE<br />

Professeur, Universitaire, Paris V. 135<br />

* Les fon<strong>de</strong>ments juridiques <strong>de</strong> la langue amazighe<br />

ou le droit fa<strong>ce</strong> à l’i<strong>de</strong>ntité culturelle : société et<br />

Etat <strong>de</strong> droit<br />

Mostafa MAOUENE<br />

Enseignant chercheur, Université <strong>de</strong> Sidi Bel Abbés 137<br />

* Etat, espa<strong>ce</strong> et i<strong>de</strong>ntité : <strong>de</strong> la filiation séculaire<br />

à l’infra-dénomination<br />

Farid BEN RAMDANE<br />

Enseignant chercheur, Université <strong>de</strong> Mostaganem/<br />

CRASC Oran 139


Allocution d’ouverture<br />

Madame la Ministre <strong>de</strong> la Communication et <strong>de</strong> la Culture,<br />

Monsieur le Prési<strong>de</strong>nt du conseil <strong>de</strong> la langue Arabe,<br />

Mesdames et Messieurs les représentants <strong>de</strong>s institutions,<br />

Ex<strong>ce</strong>llen<strong>ce</strong>,<br />

Messieurs les délégués du mouvement associatif amazigh,<br />

Mesdames et Messieurs,<br />

C’est un grand honneur pour nous <strong>de</strong> partager<br />

avec vous <strong>ce</strong>s moments forts qui seront<br />

<strong>ce</strong>rtainement humbles, historiques et sereins.<br />

J’aimerais, en mon nom et au nom du comité<br />

d’organisation, vous souhaiter une cordiale bienvenue et par la<br />

même occasion remercier le directeur <strong>de</strong> la Bibliothèque<br />

Nationale qui s’est associé avec nous pour l’organisation <strong>de</strong> <strong>ce</strong><br />

ren<strong>de</strong>z-vous.<br />

Nous tenons aujourd’hui <strong>ce</strong> colloque car for<strong>ce</strong> est <strong>de</strong><br />

constater que fa<strong>ce</strong> aux manifestations d’incompréhensions, <strong>de</strong><br />

surenchères, d’hostilité et <strong>de</strong> mépris qui caractérisent les débats<br />

sur la problématique <strong>de</strong> l’Amazighité, il faut opposer une<br />

activité intellectuelle, une résistan<strong>ce</strong> <strong>de</strong> la pensée, <strong>de</strong> l’action et<br />

un débat serein, majeur et scientifique.<br />

Les thèmes que nous voulons débattre à travers <strong>ce</strong><br />

colloque sont complexes et sensibles. C’est dire, combien la<br />

charge qui nous incombe <strong>de</strong> <strong>de</strong>voir simplement offrir la<br />

tribune pour introduire, simplifier et vulgariser le débat mais<br />

aussi <strong>ce</strong>rner une problématique qui tire ses arguments<br />

- 9 -


Actes du Colloque international<br />

théoriques et d’analyses dans plusieurs disciplines<br />

académiques.<br />

Pourquoi <strong>ce</strong> choix ?<br />

D’abord sur sujet représente un axe fondamental <strong>de</strong><br />

l’actualité <strong>de</strong>s intellectuels Algériens d’hier et d’aujourd’hui.<br />

C’est un événement qui couvrira une partie <strong>de</strong> l’analyse d’un<br />

combat <strong>de</strong> toute une génération <strong>de</strong>puis le mouvement national<br />

jusqu’à l’avènement du mouvement citoyen en passant par le<br />

printemps <strong>de</strong> 1980.<br />

Il est donc naturel que le HCA propose <strong>ce</strong> thème en<br />

écho aux préoccupations <strong>de</strong>s universitaires qui travaillent sur<br />

<strong>ce</strong>s questions. C’est à travers le discours <strong>de</strong> <strong>ce</strong> panel <strong>de</strong><br />

spécialistes en linguistique, en anthropologie, en littérature et<br />

en histoire, ici présents, que nous puiserons <strong>ce</strong>rtainement <strong>de</strong> la<br />

matière pour une réflexion juste et <strong>de</strong>s analyses pertinentes.<br />

Leurs écrits ont déjà mis l’ac<strong>ce</strong>nt sur le vif du sujet et traité le<br />

rapport dialectique entre I<strong>de</strong>ntité, Langue et Etat.<br />

L’analyse <strong>de</strong>s liens et <strong>de</strong> l’interaction entre <strong>ce</strong>s éléments sera<br />

envisagée lors <strong>de</strong> <strong>ce</strong>tte même matinée, première séan<strong>ce</strong> que<br />

monsieur le professeur KACHER va nous faire l’honneur <strong>de</strong><br />

prési<strong>de</strong>r.<br />

L’objectif donc est <strong>de</strong> développer les axes prospectifs <strong>de</strong><br />

<strong>ce</strong> thème générique. Cette approche contribuera, je l’espère<br />

très vivement à fournir une opportunité d’acter l’émergen<strong>ce</strong><br />

d’une véritable réhabilitation <strong>de</strong> Tamazight en Algérie.<br />

Tamazight étant <strong>de</strong> fait langue nationale mais aussi<br />

reconnue, en tant que telle, dans la loi cadre du pays, voici<br />

maintenant une année, doit véhiculer une langue <strong>de</strong><br />

communication dans la société et doit par conséquent, <strong>de</strong>venir<br />

une langue <strong>de</strong>s institutions <strong>de</strong> l’Etat.<br />

Ceci passe par l’examen <strong>de</strong>s voies et moyen en mesure <strong>de</strong> lui<br />

donner un caractère officiel en faisant une langue écrite,<br />

codifiée et normalisée.<br />

- 10 -


I<strong>de</strong>ntité, langue et Etat<br />

Comme soubassement à <strong>ce</strong>t acquis, le HCA considère la<br />

constitutionnalisation <strong>de</strong> Tamazight comme une mesure<br />

insuffisante car <strong>ce</strong>lle-ci n’est pas suivie par une implication<br />

entière <strong>de</strong> l’environnement institutionnel.<br />

Aussi il y a lieu <strong>de</strong> réaffirmer la position <strong>de</strong> notre<br />

institution qui consiste à dire que la restauration <strong>de</strong> notre<br />

i<strong>de</strong>ntité, notre Algériannité passe né<strong>ce</strong>ssairement par la<br />

réhabilitation <strong>de</strong>s langues nationales, l’Arabe et le Tamazight.<br />

- 11 -<br />

Merci.<br />

Si El Hachemi ASSAD<br />

Directeur <strong>de</strong> la Promotion Culturelle


Les emprunts anciens en berbère :<br />

pour un examen critique <strong>de</strong> la question<br />

Mohand Akli HADDADOU<br />

Université Mouloud Mammeri <strong>de</strong> Tizi Ouzou<br />

L’emprunt est un phénomène universel : qu’il<br />

s’agisse <strong>de</strong> guerre ou relations pacifiques, aucun<br />

peuple n’a pu développer sa culture <strong>de</strong> façon<br />

autonome, toutes les langues se sont trouvées, à un moment ou<br />

à un autre <strong>de</strong> leur histoire, en contact avec d’autres langues et<br />

ont subi, d’une façon ou d’une autre, leur influen<strong>ce</strong>. Le berbère<br />

ne fait pas ex<strong>ce</strong>ption à la règle et il est aisé <strong>de</strong> reconnaître dans<br />

son vocabulaire les tra<strong>ce</strong>s <strong>de</strong>s cultures et <strong>de</strong>s civilisations qu’il<br />

a côtoyées : cultures et civilisations puniques, latines, arabes,<br />

turques, romanes… et, contrairement à <strong>ce</strong> que l’on croit, il a<br />

dû en prêter lui-même. C’est, en effet, un phénomène connu<br />

dans l’histoire <strong>de</strong>s langues que les vainqueurs, tout en<br />

imposant leur langue, se laissent influen<strong>ce</strong>r par <strong>ce</strong>lle <strong>de</strong>s<br />

vaincus (J. MANESSY-GUITTON, 1968, p. 830). Aujourd’hui,<br />

on soupçonne <strong>de</strong>s vocables, égyptiens, grecs et latins, d’être<br />

d’origine libyque. C’est le cas du nom du singe en grec, pithé<br />

qui proviendrait du berbère abidaw, iddaw, ou <strong>de</strong> <strong>ce</strong>lui <strong>de</strong><br />

l’oasis, en égyptien, waêat, qui serait le nom autochtone du<br />

désert <strong>de</strong> Libye. (Sur <strong>ce</strong>s mots voir, V. BLAZEK, 1984 et J.<br />

LECANT, 1993).<br />

Mais quand un savant allemand du dix-neuvième<br />

siècle, Movers, affirma qu’une partie <strong>de</strong>s cultures légumineuses<br />

et <strong>de</strong>s mots qui les désignent chez les Latins sont d’origine<br />

- 13 -


Actes du Colloque international<br />

berbère, il s’attira <strong>ce</strong>tte remarque <strong>de</strong> l’historien français, S.<br />

Gsell :<br />

« On a allégué <strong>de</strong>s mots berbères ou prétendus tels qui<br />

ressemblent plus ou moins à <strong>de</strong>s mots grecs ou latins, ayant la<br />

même signification, et on a soutenu que <strong>ce</strong>ux-ci ont été<br />

empruntés aux Africains. Mais pour les termes qui sont<br />

vraiment apparentés, c’est aux Africains que l’emprunt est<br />

imputable » (S. GSELL, 1913, p. 314)<br />

Il est vrai qu’à l’époque, on était plutôt enclin à croire<br />

que les Berbères, frustes et primitifs, ne pouvaient<br />

qu’emprunter aux autres, non seulement le savoir et les<br />

techniques mais aussi les mots qui les véhiculent. C’est ainsi,<br />

qu’au cours <strong>de</strong>s années, on a dressé <strong>de</strong>s listes d’emprunts<br />

puniques mais surtout latins, glanés dans tous les dialectes<br />

berbères, même <strong>ce</strong>ux qui, comme le touareg, ont échappé aux<br />

dominations punique et romaine. En fait, la question <strong>de</strong>s<br />

emprunts anciens en berbère a été, dés l’origine, marquée par<br />

<strong>ce</strong> présupposé idéologique du Berbère acculturé qui s’est<br />

contenté d’enregistrer les modèles culturels qu’on lui imposait.<br />

Les faits <strong>de</strong> langue -correspondan<strong>ce</strong>s phonétiques et<br />

morphologiques- sont rarement invoqués, les auteurs se<br />

contentant <strong>de</strong> vagues ressemblan<strong>ce</strong>s. Il est vrai que les critères<br />

linguistiques, comme le -us final <strong>de</strong>s mots latins ou le -im du<br />

pluriel <strong>de</strong>s mots phéniciens, sont trop peu nombreux pour<br />

permettre d’établir <strong>de</strong>s correspondan<strong>ce</strong>s régulières. Il ne reste<br />

alors que les similitu<strong>de</strong>s phonétiques et <strong>ce</strong> présupposé que le<br />

berbère doit une partie <strong>de</strong> son vocabulaire technique aux<br />

autres langues. Répétons que <strong>ce</strong>s critères sont contestables et,<br />

en tout cas, ils n’offrent pas suffisamment <strong>de</strong> garanties pour<br />

déterminer si un mot berbère est d’origine phénicienne ou<br />

latine. Et même si l’i<strong>de</strong>ntification est plausible, rien ne prouve,<br />

comme le signale R. KAHLOUCHE, que c’est le berbère qui est<br />

l’emprunteur et non <strong>ce</strong>s langues (1992, p. 93).<br />

Un examen <strong>de</strong>s listes <strong>de</strong> mots supposés phéniciens ou<br />

latins, dressées au cours <strong>de</strong>s années par différents auteurs et<br />

que nous réunissons ici, montrera combien, à l’ex<strong>ce</strong>ption <strong>de</strong><br />

quelques termes, les prétendus emprunts sont douteux.<br />

Beaucoup <strong>de</strong> mots, notamment <strong>ce</strong>ux qui réfèrent à la vie<br />

- 14 -


I<strong>de</strong>ntité, langue et Etat<br />

quotidienne et à l’environnement naturel <strong>de</strong>s Berbères sont<br />

<strong>ce</strong>rtainement d’origine autochtone.<br />

L’emprunt punique<br />

Selon l’historien latin Diodore <strong>de</strong> Sicile, les Phéniciens se sont<br />

installés sur les côtes libyques bien avant la fondation <strong>de</strong> Ga<strong>de</strong>s<br />

(actuelle Cadix, en Espagne) vers 970 avant JC. L’historien grec<br />

Strabon pensait, lui, que les Phéniciens ont fondé <strong>de</strong>s villes en<br />

Libye, c’est à dire l’actuel Maghreb, bien avant l’époque <strong>de</strong><br />

Homère (S. GSELL, 1913, p. 359 et s.). Quoi qu’il en soit, la<br />

présen<strong>ce</strong> phénicienne sur les côtes maghrébines doit remonter<br />

à une époque très ancienne, sans doute à partir du 12ième<br />

siècle avant JC, Lixus, l’actuelle Larache sur la côte atlantique<br />

du Maroc ayant été fondée au milieu du 12ième siècle avant<br />

J.C, Ga<strong>de</strong>s vers 1110, Utique, non loin <strong>de</strong> Tunis vers 1101.<br />

Carthage, couronnement <strong>de</strong> l’expansion phénicienne en<br />

Méditerranée occi<strong>de</strong>ntale, a été fondée, elle, vers 814. (Sur la<br />

chronologie <strong>de</strong> la présen<strong>ce</strong> phénicienne au Maghreb, voir F.<br />

DECRET, 1977, p. 237 et s.)<br />

Au début, les Phéniciens ont cherché l’allian<strong>ce</strong> <strong>de</strong>s<br />

Berbères et ont payé pendant prés <strong>de</strong> quatre siècles un tribut à<br />

leurs chefs, en échange du territoire qu’ils avaient reçu pour<br />

construire leur ville. Beaucoup <strong>de</strong> Berbères ont dû d’ailleurs<br />

s’installer à Carthage et y exer<strong>ce</strong>r les métiers les plus divers,<br />

principalement <strong>ce</strong>lui <strong>de</strong> soldat.<br />

(F. DECRET, opus cité, p. 82 et s.)<br />

Il est <strong>ce</strong>rtain que comme <strong>de</strong> nombreux peuples du<br />

bassin méditerranéen, les Berbères ont bénéficié <strong>de</strong> la<br />

civilisation carthaginoise à laquelle ils ont emprunté <strong>de</strong>s<br />

inventions et <strong>de</strong>s techniques, notamment dans le domaine<br />

agricole. Mais à partir du 5ième siècle avant J.C, Carthage a<br />

adopté une politique impérialiste, annexant <strong>de</strong> nombreux<br />

territoires, dépouillant les paysans <strong>de</strong>s riches terres agricoles,<br />

soumettant les populations à <strong>de</strong> lourds impôts et abolissant le<br />

tribut payé aux prin<strong>ce</strong>s numi<strong>de</strong>s. C’est le début <strong>de</strong>s hostilités<br />

entre Carthage et les Etats berbères qui s’étaient constitués dans<br />

les régions indépendantes. Mais Carthage <strong>de</strong>vait se heurter à<br />

un ennemi encore plus redoutable, Rome, qui, inquiète <strong>de</strong><br />

- 15 -


Actes du Colloque international<br />

l’expansion punique dans la Méditerranée occi<strong>de</strong>ntale, lui a<br />

livré une première guerre (264-241), lui arrachant plusieurs<br />

<strong>de</strong> ses colonies en Europe. Une <strong>de</strong>uxième guerre (218-201) la<br />

priva du reste <strong>de</strong> ses possessions. C’est alors au tour <strong>de</strong>s<br />

Berbères, menés par Massinissa, <strong>de</strong> s’emparer <strong>de</strong> territoires<br />

puniques, d’abord le long <strong>de</strong> la Petite Syrte, en Tripolitaine,<br />

puis en Tunisie <strong>ce</strong>ntrale et dans la région <strong>de</strong>s Gran<strong>de</strong>s Plaines,<br />

pourvoyeuse <strong>de</strong> céréales. C’est alors que les Carthaginois<br />

prennent la décision <strong>de</strong> reconquérir leurs territoires. Rome,<br />

considérant qu’il s’agit d’un casus belli et, résolue à en finir<br />

avec la cité punique, lui déclare <strong>de</strong> nouveau la guerre (150).<br />

Défaits, les Carthaginois refusent <strong>de</strong> se rendre. Ils subissent un<br />

long siège <strong>de</strong> trois ans et leur ville prise est entièrement<br />

détruite et la population qui a échappé au massacre est réduite<br />

en esclavage et dispersée (printemps 146).<br />

La fin <strong>de</strong> Carthage ne signifie pas la fin <strong>de</strong> la langue<br />

punique qui a continué à être utilisée dans les anciens<br />

territoires carthaginois. Déjà, au temps <strong>de</strong> Massinissa,<br />

pourtant en guerre constante contre les Carthaginois, elle a été<br />

élevée au rang <strong>de</strong> langue officielle dans le royaume numi<strong>de</strong>.<br />

Elle a dû gar<strong>de</strong>r un <strong>ce</strong>rtain statut, après la <strong>de</strong>struction <strong>de</strong><br />

Carthage : ainsi, la dédica<strong>ce</strong> du mausolée <strong>de</strong> Massinissa à<br />

Dougga est rédigée en libyque et en punique (H. BASSET, 1921,<br />

p. 343, J. B CHABOT, 1940, p. 3-4). Mais l’usage du punique a<br />

dû être restreint et <strong>de</strong> toutes façons, la masse <strong>de</strong>s Berbères, qui<br />

vivaient hors <strong>de</strong> Carthage, n’a pas subi son influen<strong>ce</strong> au point<br />

<strong>de</strong> se puniciser.<br />

La survivan<strong>ce</strong> du punique durant la pério<strong>de</strong> romaine a<br />

suscité, dans la secon<strong>de</strong> moitié du 20ième siècle, une<br />

polémique parmi les historiens français. S’appuyant sur <strong>de</strong>s<br />

écrits <strong>de</strong> Saint Augustin où il est question <strong>de</strong> langue punique, S.<br />

GSELL (1913-1928 tome VI, p.111) et E.F. GAUTIER (1952, p.<br />

146) ont soutenu que la langue <strong>de</strong> Carthage s’est maintenue<br />

jusqu’à la fin <strong>de</strong> la pério<strong>de</strong> romaine. Cette idée a été contestée<br />

par Ch. COURTOIS (1950) qui a montré que Saint Augustin<br />

employait punicus et lingua punica pour désigner le berbère.<br />

On a pensé que la question était tranchée mais la polémique a<br />

repris avec la découverte d’inscriptions puniques tardives. Ch.<br />

- 16 -


I<strong>de</strong>ntité, langue et Etat<br />

SAUMAGNE (1953) qui s’est appuyé justement sur <strong>ce</strong>s<br />

découvertes, a soutenu que le punique est resté en usage au<br />

Maghreb jusqu’au 6ième siècle <strong>de</strong> l’ère chrétienne. T. LEWICKI<br />

(1978, p. 187-188), s’appuyant sur le témoignage d’un auteur<br />

musulman du Moyen âge, repousse <strong>ce</strong>t usage jusqu’au 10ième<br />

siècle <strong>de</strong> l’ère chrétienne. De toutes façons, même si le punique<br />

a survécu jusqu’à <strong>ce</strong>tte date, son usage - ou seulement l’usage<br />

<strong>de</strong> son écriture - <strong>de</strong>vait se limiter à <strong>de</strong>s groupes réduits. En tout<br />

cas, d’une cohabitation presque millénaire avec lui, le berbère<br />

ne gar<strong>de</strong> que quelques mots puniques. L’influen<strong>ce</strong> a dû être<br />

plus importante dans le passé et il n’est pas exclu qu’une<br />

gran<strong>de</strong> partie <strong>de</strong>s mots puniques aient été couverts par l’arabe,<br />

langue sémitique étroitement liée au phénicien.<br />

Le vocabulaire d’origine punique en berbère<br />

On relève une vingtaine <strong>de</strong> termes dont beaucoup sont attestés<br />

dans la quasi totalité <strong>de</strong>s dialectes et qui font donc partie du<br />

vocabulaire berbère commun.<br />

- aɣanim (K., Chl, MC etc) «Roseau», rapporté à la racine<br />

QNM, hébreu : qanim (STUMME, 1912, p. 125,<br />

SCHUCHARDT, 1919, p. 165, VYCICHL, 1952, p. 202).<br />

- aɣrum (Nef., K, Chl etc.) « Pain», teɣormit «Croûte <strong>de</strong> pain»<br />

(To), hébreu qerûm «Croûte ».<br />

- ahâtim < azâtim (To) «Huile» tahatimt «Olivier», hébreu :<br />

zetim (VYCICHL, opus cité, p. 201).<br />

- armun (Nef.) «Grena<strong>de</strong>s», nom d’unité taremmunt ; hébreu :<br />

rimmôn, arabe : rummân (VYCICHL, opus cité, p. 201).<br />

- taɣessimt (Chl., Nef. etc.) «Concombre», hébreu : qiccɛim<br />

(VYCICHL, p.200).<br />

- agulzim (Chl) «Houe, pioche» (SCHUCHARDT, opus cité,<br />

p.165, VYCICHL, opus cité, p.201).<br />

- awerdal (Chl.) «Moutar<strong>de</strong>», punique hrdl (VYCICHL, opus<br />

cité, p. 201).<br />

- <strong>de</strong>ffu (Nef.) «Pomme», tadfwit (K.) adfu (Cha), hébreu tappûḥ,<br />

arabe tuffaḥa (VYCICHL, opus cité, p. 201).<br />

- axencim (Chl) «Poing» (VYCICHL, opus cité, p. 202).<br />

- 17 -


Actes du Colloque international<br />

- alim (K., Chl., MC etc) «Paille», agalim (K.) «Paille mâchée»<br />

(STUMME, opus cité, p. 127, SCHUCHARDT, opus cité, p. 165,<br />

VYCICHL, p. 199).<br />

- agusim (K.) «Ecor<strong>ce</strong> <strong>de</strong> noyer», hébreu egozim<br />

(SCHUCHARDT, p. 165, VYCICHL, p. 199).<br />

- aẓalim (Chl) «Oignon» (STUMME, opus cité, p. 125).<br />

- uzzal (Nef., Ghd., K., Chl etc) «Fer», hébreu barzel (STUMME,<br />

opus cité, p. 126).<br />

- agadir (Chl, K., To etc.) «Mur, rempart» gadir (Siw.), hébreu<br />

ga<strong>de</strong>r, arabe ǧidâr (STUMME, opus cité, p. 123, VYCICHL,<br />

opus cité, p. 199).<br />

- amendam (To) «Quelque chose <strong>de</strong> semblable», mendam,<br />

féminin tamendamt, punique : * mad’m (VYCICHL, opus cité,<br />

p. 200).<br />

- amadir (Chl.) «Cor<strong>de</strong>», hébreu ma’<strong>de</strong>r (STUMME, opus cité,<br />

p. 125, VYCICHL, opus cité, p. 200).<br />

-anas «Cuivre», punique : nḥs, hébreu, neḥoset (VYCICHL,<br />

opus cité, p. 200).<br />

- agulmim (Nef., Chl, MC, K. etc) «Mare, étang, réserve d’eau<br />

naturelle» (STUMME, opus cité, p.164-165, VYCICHL, p.200).<br />

- enir (To) «Lampe», inir (Siw.) iunir (Nef.), hébreu ner.<br />

- admim (K.) «Aubépine» (SCHUCHARDT, opus cité, p. 164).<br />

- idim, pl. idamen (Chl.) «Sang» (SCHUCHARDT, p. 165).<br />

- aɣatim (To) «Sandale» (SCHUCHARDT, opus cité, p. 165).<br />

- areḍlim (K.) «Merisier» (SCHUCHARDT, opus cité, p. 129).<br />

- timeǧerdim (K.) «Clématite» (SCHUCHARDT, opus cité, p.<br />

168).<br />

- tagumimt (Wrg) «Gorgée» (SCHUCHARDT, opus cité, p. 164).<br />

- askim (Chl.) «Bois suspendu à une poutre» isekkim (K.)<br />

asekkum, skum (Cha.), (SCHUCHARDT, opus cité, p. 169).<br />

- atarzim (K.) «Nitraria tri<strong>de</strong>ntata (plante)» (SCHUCHARDT,<br />

opus cité, p. 169).<br />

- atermum (K.) «Postérieur, anus» (SCHUCHARDT, opus cité, p.<br />

169).<br />

- taɣurrimt (Chl) «Paille» (SCHUCHARDT, opus cité, p. 169).<br />

- azuzim (K.) «Plantago serraria, plante» (SCHUCHARDT, opus<br />

cité, p. 170).<br />

- 18 -


I<strong>de</strong>ntité, langue et Etat<br />

- acilmum, cilmum (K.) «Fruit <strong>de</strong> l’orme» (SCHUCHARDT, opus<br />

cité, p. 170).<br />

- elmed (To) «Apprendre », hébreu lâmad (VYCICHL, opus cité,<br />

p. 200).<br />

- ɣar (K. Chl. etc.) «Appeler, lire» (VYCICHL, opus cité, p. 201).<br />

- agerjum (K.) «Gorge» (i<strong>de</strong>m).<br />

Un <strong>ce</strong>rtain nombre <strong>de</strong> mots, donnés comme puniques,<br />

sont <strong>ce</strong>rtainement d’origine arabe : c’est le cas <strong>de</strong> inir «lampe»<br />

et <strong>de</strong> agerjum « gorge ».<br />

Dans la liste donnée, le critère d’i<strong>de</strong>ntification <strong>de</strong>s<br />

emprunts puniques est surtout morphologique : l’emploi du<br />

morphème du pluriel -im, attesté également en hébreu, langue<br />

étroitement liée au phénicien et avec laquelle les mots berbères<br />

sont souvent confrontés dans <strong>ce</strong> type <strong>de</strong> recherche.<br />

On remarquera que c’est le vocabulaire <strong>de</strong> la botanique<br />

qui est le plus re<strong>de</strong>vable au punique. Il n’y a là rien d’étonnant<br />

quand on sait que les Carthaginois étaient passés maîtres dans<br />

l’art <strong>de</strong> l’agriculture et <strong>de</strong> l’arboriculture (voir F. DECRET, opus<br />

cité, p. 87). Il n’est pas impossible que les Berbères aient appris<br />

d’eux l’art <strong>de</strong> greffer et <strong>de</strong> soigner les arbres et qu’ils aient<br />

amélioré, à leur contact, leurs techniques et leurs instruments<br />

agricoles. On fera remarquer, <strong>ce</strong>pendant que les principales<br />

plantes cultivées sont spontanées en Afrique du nord et qu’elles<br />

portent <strong>de</strong>s noms berbères qui paraissent d’une gran<strong>de</strong><br />

antiquité, puisque communs à la plupart <strong>de</strong>s dialectes<br />

berbères : ir<strong>de</strong>n «blé», timẓin «orge» pour les céréales,<br />

tazemmurt «olivier» (à côté du touareg tahatimt, qui serait, lui,<br />

d’origine punique), tazart «figuier» pour l’arboriculture (voir E.<br />

LAOUST, 1920, p.265 et 409-464). Les données linguistiques<br />

laissent donc croire que la culture <strong>de</strong> <strong>ce</strong>s plantes est antérieure<br />

à l’arrivée <strong>de</strong>s Phéniciens.<br />

Si on peut imaginer que <strong>de</strong>s plantes non autochtones<br />

puissent porter <strong>de</strong>s noms empruntés, le rattachement <strong>de</strong><br />

plantes sauvages -donc forcément spontanées- à <strong>de</strong>s mots<br />

étrangers ne se justifie pas. Pourquoi, en effet, les Berbères<br />

emprunteraient-ils aux Carthaginois le nom <strong>de</strong> l’aubépine ou<br />

<strong>ce</strong>lui du roseau qui font partie <strong>de</strong> leur environnement naturel ?<br />

- 19 -


Actes du Colloque international<br />

Au <strong>de</strong>meurant, faut-il rattacher au punique tous les mots qui se<br />

terminent par -im ? Ils sont <strong>ce</strong>rtainement plusieurs dizaines et<br />

il n’y a aucune raison <strong>de</strong> leur supposer une origine étrangère.<br />

(Sur <strong>ce</strong>s mots, voir J. PEYRAS et D. BAGGIONI, 1991).<br />

Un <strong>ce</strong>rtain nombre <strong>de</strong> mots donnés comme puniques<br />

pourraient appartenir au vocabulaire chamito-sémitique<br />

commun, auquel appartiennent le berbère et le phénicien. C’est<br />

le cas <strong>de</strong> elmed «apprendre», ɣar « appeler, lire » etc. attestés<br />

dans les différentes branches <strong>de</strong> la famille. Il y a, enfin, les mots<br />

voyageurs que l’on retrouve dans <strong>de</strong>s aires qui ne sont pas<br />

forcément apparentées. C’est le cas <strong>de</strong> aɣanim «roseau» que<br />

l’on retrouve en latin sous la forme cana.<br />

L’emprunt latin<br />

Les Romains sont restés moins longtemps au Maghreb que les<br />

Carthaginois, mais leur influen<strong>ce</strong> linguistique semble plus<br />

importante, si l’on croit les listes d’emprunts latins en berbère,<br />

dressées par différents auteurs.<br />

A la différen<strong>ce</strong> du phénicien, apparenté au berbère, le<br />

latin est une langue indo-européenne, donc génétiquement<br />

différente. Cependant, les aires linguistiques <strong>de</strong>s <strong>de</strong>ux langues<br />

étant géographiquement proches, il n’est pas exclu qu’elles se<br />

soient mutuellement influencées et même qu’elles aient partagé<br />

un fonds commun que l’on appelle parfois fonds<br />

méditerranéen.<br />

Rappelons d’abord que la rencontre <strong>de</strong> Rome et du<br />

mon<strong>de</strong> berbère s’est faite dans la violen<strong>ce</strong> : <strong>ce</strong>lle d’une longue<br />

conquête qui a commencé avec les guerres puniques et la lutte<br />

entre les Romains et les Carthaginois pour l’hégémonie dans la<br />

Méditerranée occi<strong>de</strong>ntale, qui s’est poursuivie par <strong>de</strong>s<br />

ingéren<strong>ce</strong>s politiques et militaires et qui s’est achevée par une<br />

occupation qui <strong>de</strong>vait durer plusieurs siècles.<br />

Les historiens français <strong>de</strong> la pério<strong>de</strong> coloniale ont<br />

souvent parlé <strong>de</strong> miracle romain fait, en Afrique comme dans<br />

le reste <strong>de</strong> l’Empire, d’unité et <strong>de</strong> stabilité. Cette vision idéaliste<br />

et apologétique <strong>de</strong> l’impérialisme romain est non seulement<br />

fausse mais surtout elle voile, pour <strong>ce</strong> qui est du Maghreb, les<br />

- 20 -


I<strong>de</strong>ntité, langue et Etat<br />

résistan<strong>ce</strong>s militaires et culturelles <strong>de</strong>s populations autochtones<br />

à la romanisation (voir M. BENABOU, 1976, p. 9 -20).<br />

Si dans les villes, le modèle culturel et donc la langue<br />

latine ont fini par s’imposer, dans les campagnes, les<br />

populations sont restées largement berbérophones. On parlait<br />

mais aussi on écrivait le berbère, ainsi qu’en témoigne<br />

l’abondan<strong>ce</strong> <strong>de</strong>s inscriptions libyques datant <strong>de</strong> la pério<strong>de</strong><br />

romaine. Que <strong>de</strong>s inscriptions soient bilingues ou que<br />

beaucoup d’autres aient été retrouvées à proximité <strong>de</strong>s <strong>ce</strong>ntres<br />

puniques ou romains ne signifie pas, comme on l’a parfois<br />

affirmé (par exemple M. BENABOU, opus cité, p. 48) qu’il n’y<br />

avait pas, avant la pénétration carthaginoise ou romaine, <strong>de</strong><br />

tradition épigraphique libyque et que c’est par imitation <strong>de</strong>s<br />

Carthaginois et <strong>de</strong>s Romains que les Berbères se sont mis à<br />

graver <strong>de</strong>s textes sur les pierres. Ce n’est pas par<strong>ce</strong> qu’on n’a<br />

pas encore retrouvé d’inscriptions dans les régions éloignées<br />

<strong>de</strong>s <strong>ce</strong>ntres romains que l’écriture n’était pas utilisée dans <strong>ce</strong>s<br />

régions. Bien <strong>de</strong>s stèles ont dû disparaître et d’autres restent à<br />

découvrir. Pour le seul Maroc, indigent en matière<br />

d’inscriptions, le nombre <strong>de</strong> stèles découvertes a été multiplié<br />

par trois, en trente ans (L. GALAND et alii, 1966, p. 12-13).<br />

Enfin, signalons que <strong>de</strong>s inscriptions autochtones ont été<br />

retrouvées au Sahara, dans une région où les Romains n’ont<br />

pas exercé d’influen<strong>ce</strong>. Et <strong>de</strong> nos jours, le seul groupe<br />

berbérophone à avoir conservé l’usage <strong>de</strong> l’écriture est <strong>ce</strong>lui<br />

<strong>de</strong>s Touaregs.<br />

Comme pour le punique, on peut reconnaître dans les<br />

dialectes berbères actuels, <strong>de</strong>s mots d’origine latine mais les<br />

longues listes d’emprunts dressées <strong>de</strong>puis plus d’un siècle, sont<br />

<strong>ce</strong>rtainement exagérées. Il ne faut pas oublier, non plus, que<br />

<strong>de</strong>s considérations idéologiques ont souvent présidé les<br />

recherches, notamment durant la pério<strong>de</strong> coloniale où les<br />

emprunts latins ont été parfois interprétés comme <strong>de</strong>s restes <strong>de</strong><br />

latinité, voire <strong>de</strong>s survivan<strong>ce</strong>s <strong>de</strong> Rome au Maghreb (M.C<br />

WAGNER, 1936).<br />

- 21 -


Actes du Colloque international<br />

Mots latins ou supposés latins en berbère<br />

a- La série <strong>de</strong>s mots du calendrier julien, encore en usage dans<br />

les campagnes maghrébines (sur le calendrier « berbère », voir<br />

J. SERVIER, 1962, GENEVOIS, 1975).<br />

- yannayer, nnayer (K) ennayer (MC) innayer (Chl), innar<br />

(To), latin januaris «janvier».<br />

- furar (K) febrayer (MC) xubrayer (Chl) forar (To), latin :<br />

februarius «février».<br />

- meɣres (K) mars (MC et Chl) mars (To), latin : mars «mars».<br />

- brir, yebrir (K) ibril (MC) ibrir (Chl) ibri (To), latin, aprilis<br />

«avril», on rapporte également à <strong>ce</strong> mot le nom <strong>de</strong> la grêle,<br />

abruri (K., MC etc.), (STUMME, opus cité, p. 187).<br />

- mayyu, maggu (K) mayyu (MC) mayyuh (Chl) mayyu (To),<br />

latin : maius «mai».<br />

- yunyu, yulyu (K) yunyu (MC) yulyu (Chl) yunioh (To) , latin :<br />

junius «juin».<br />

- yulyu(z) (K) yulyuz (MC, Chl) yulyez (To), latin : julius<br />

«juillet».<br />

- ɣuct (K, MC, Chl) ɣuc<strong>ce</strong>t (To), latin : augustus «août», on<br />

rattache également à <strong>ce</strong> nom le mot awussu qui désigne une<br />

pério<strong>de</strong> <strong>de</strong> canicule (L.SERRA, 1990).<br />

- ctember (K) ccutanbir (MC, Chl) <strong>ce</strong>tenber (To), latin :<br />

September «septembre».<br />

- tuber, ktuber (K) ktuber (MC, Chl) tuber (To), latin : october<br />

«octobre».<br />

- nwamber, wamber (K) ennwamber (MC, Chl) wanber (To) ,<br />

latin : november «novembre».<br />

- ǧember, duǧember (K) dduǧumber (MC) dujambir (Chl)<br />

<strong>de</strong>janber (To), latin : <strong>de</strong><strong>ce</strong>mber «dé<strong>ce</strong>mbre».<br />

b- Plantes cultivées et sauvages<br />

E. LAOUST (1920, p. 506) a dressé une liste d’une dizaine <strong>de</strong><br />

mot rapportés au latin et plus rarement au grec.<br />

- tarubia (Chl) «Garan<strong>ce</strong> voyageuse», latin : rubia.<br />

- tifirest (Chl, MC, K etc.) «Poire commune», latin : pirus.<br />

- ulmu (K) «Orme champêtre», latin : ulmus.<br />

- gernunec (Chl), gerninuc (K) «Cresson», latin : crisonus.<br />

- 22 -


I<strong>de</strong>ntité, langue et Etat<br />

- ifilku (K) «Fougère», latin : felix, felicis.<br />

- blitu (K) «Chenapodium album, latin : blitum.<br />

- sarremu (Chl) «Ron<strong>ce</strong>», latin : sarmentum «Sarment».<br />

- azebbuj (R, K) «Oléaster», latin : a<strong>ce</strong>rbus «Amer».<br />

- tinuat (Chl) «Tan», latin : tanum.<br />

- abellaluz (MC) «Tige d’asphodèle», latin : bulbus et grec<br />

bolbes.<br />

- akerruc (K) «Chêne», akerruc «Chêne vert» (MC, Chl), latin :<br />

qercus.<br />

On ajoute à <strong>ce</strong>tte liste :<br />

- tilintit, tlintit (Chl) «Lentilles», latin : lens, lentis (STUMME,<br />

1912, p. 122, E. LAOUST, 1920, p. 269, note 1).<br />

- ikiker (Chl) «Pois chiche», latin : ci<strong>ce</strong>r (prononcé : kiker)<br />

(STUMME, opus cité, p. 122, E. LAOUST, opus cité, ibi<strong>de</strong>m).<br />

- abawn (Chl) ibawen (K) «Fève», latin : fabae (STUMME, opus<br />

cité, p. 122).<br />

- ileli «Millet» (Ghd) ilni (Nef), latin : milium (E. LAOUST, opus<br />

cité, p. 268).<br />

- tayda (Wrg) «Ecor<strong>ce</strong> <strong>de</strong> pin servant à tanner», latin : taeda (J.<br />

DELHEURE, p. 374).<br />

- abiw (Wrg) «Céléri», latin : apium (J. DELHEURE, opus cité, p.<br />

36).<br />

c- Agriculture, matériel agricole<br />

- urti (Chl) «Jardin, verger», latin : hortum, horti (STUMME,<br />

opus cité, p. 122).<br />

- iger (Chl, K etc.) «Champ», latin : ager (STUMME, p. 122).<br />

- anarar (Ghd) «Meule <strong>de</strong> paille» annar (Chl, K) «Aire à battre»,<br />

latin : area (S. BOULIFA, 1913, p. 390).<br />

- afinar, afenyar (MC) «Meule <strong>de</strong> paille», latin : fenucum (E.<br />

LAOUST, opus cité, p.364).<br />

- atemun (R, MC, K) «Flèche <strong>de</strong> la charrue», latin : temonem (E.<br />

LAOUST, opus cité, p. 286).<br />

- awraru, awatru (Chl) «Perche <strong>de</strong> la charrue», latin : aratrum<br />

«Charrue» (STUMME, opus cité, p. 127, E. LAOUST, opus cité,<br />

p. ).<br />

- 23 -


Actes du Colloque international<br />

- tayuga (MC, Chl, k etc.) «Attelage, paire <strong>de</strong> bœufs, couple»,<br />

latin : yugum «Joug» et «Attelage, couple, paire» (STUMME,<br />

opus cité, p. 122, E. LAOUST, p. ).<br />

- azaglu (K, Chl etc.) «Joug», latin : jugulum «Gorge, clavicule»<br />

(E. LAOUST, opus cité, 293).<br />

d- Animaux<br />

- afalku (K etc.) «Gypaète barbu (oiseau <strong>de</strong> proie)», latin : falco<br />

«Faucon» (SCHUCHARDT, opus cité, 40).<br />

- ajraw (Chl etc.) «Grenouille, latin : x (SCHUCHARDT,<br />

opus cité, p. 40).<br />

- amergu (K) «Grive», latin : mergus (SCHUCHARDT, opus<br />

cité, p. 40).<br />

- tafullust (Chl) «Poule» afullus «Coq», latin : pullus (E.<br />

DESTAING, 1920 p. 227, STUMME, opus cité, p. 122).<br />

- asnus (Chl) «Ane», latin : asinus (STUMME, opus cité, p. 122).<br />

- ajaṭṭus (Chl), aqiṭṭus (Néf) «Chat», latin : cattus (STUMME,<br />

opus cité, p. 122).<br />

e- Objets<br />

- taɣawsa (To, Nef, K etc.) «Chose, objet», latin : causa (H.<br />

SCHUCHARDT, opus cité, p. 73).<br />

- afarnu (Chl, MC etc.) «Four», latin : furnus (E. LAOUST, opus<br />

cité, p. 3).<br />

- maru (Nef) «Mur », latin : murus (H. SCHUCHARDT, opus<br />

cité, p. 64, également STUMME, tamarut, opus cité, p. 121).<br />

- agben (Siw) «Cabane», latin : vulgaire : caparena «Hutte»<br />

(STUMME, opus cité, p. 99).<br />

- berǧen (To) «Tente en poils», latin : barca (G.S. COLIN, 1926,<br />

pp. 57-58).<br />

- anaw (Chl) «Navire», latin : navis (STUMME, opus cité, p.<br />

122).<br />

- tabburt (K, MC, etc.) «Porte», latin : porta (STUMME, opus<br />

cité, p. 122).<br />

- tekamurt (Nef) «Fenêtre», latin : camur «Voûte» (E. LAOUST,<br />

1932, p. 237).<br />

- kamur (Wrg) «Chambre, piè<strong>ce</strong> d’appartement», latin : camera<br />

(J. DELHEURE, 1987, p. 147).<br />

- 24 -


I<strong>de</strong>ntité, langue et Etat<br />

- tlima, trimma (R) «Lime», latin : lima (RINASIO, 1932, p.<br />

336).<br />

- tara (Sokn) «Terrasse», latin : aera «Sol uni, empla<strong>ce</strong>ment,<br />

pla<strong>ce</strong> etc.» (E. LAOUST, 1932, p. 301).<br />

- abelun (Nef) «Tapis», latin : velum (E. LAOUST, opus cité, p.<br />

299).<br />

- tuṭebla (Nef) «Table, tronc <strong>de</strong> palmier scié», latin : tabula (W.<br />

VYCICHL, 1993, p. 265).<br />

- tusebla (Nef) «Alêne», latin : sebula (W. VYCICHL, ibid).<br />

- Ɣasru (Nef) «Ksar, village fortifié au Sahara», latin : castrum,<br />

plutôt que <strong>de</strong> l’arabe qaṣr, qui dériverait lui aussi du latin (G.S.<br />

COLIN, 1927, p. 93).<br />

- qisi (Nef) «Fromage», agisi (Cha), même sens, latin : caseus<br />

(H. SCHUCHARDT, opus cité, p.53).<br />

f- Autres mots<br />

- akurat (Wrg) «Chef <strong>de</strong> clan, <strong>de</strong> quartier», latin : curatus (J.<br />

DELHEURE, 1987, p. 154).<br />

- amerkidu (Wrg, Mzb) «Grâ<strong>ce</strong>», latin mer<strong>ce</strong>s (J . DELHEURE,<br />

opus cité, p. 195).<br />

- abekkaḍ (To) «Péché», latin : peccatum (Ch. De FOUCAULD,<br />

1951-52, p. 52 ).<br />

- aneǧlus (To) «Ange, chéri», latin : anoelus (Ch <strong>de</strong> FOUCAULD,<br />

opus cité, p. 1332).<br />

- tafaska (To) «Fête du sacrifi<strong>ce</strong>» (Ch. <strong>de</strong> Foucauld, opus cité, p.<br />

365).<br />

De tous <strong>ce</strong>s emprunts -la liste n’est pas exhaustive- il<br />

n’y a que la série <strong>de</strong>s noms <strong>de</strong> mois qu’on peut rattacher, sans<br />

hésiter, au latin. Et encore, il n’est pas sûr que l’emprunt se soit<br />

effectué directement du latin au berbère. On pense, en effet,<br />

que les dialectes berbères n’ont fait que reprendre les<br />

dénominations du calendrier copte d’Egypte, calqué sur le<br />

calendrier julien et que les conquérants arabe ont diffusé au<br />

Maghreb sous le nom <strong>de</strong> ɛâm al ɛaǧamî, «l’année profane». La<br />

preuve est que <strong>ce</strong>rtaines mansions du calendrier copte, comme<br />

aḥeggan, nnissan etc., se retrouvent dans le calendrier berbère<br />

alors que les subdivisions romaines, i<strong>de</strong>s, calen<strong>de</strong>s et nones, y<br />

- 25 -


Actes du Colloque international<br />

sont inconnues. (Voir J. SERVIER, 1962, p. 283-285, L.<br />

GENEVOIS, 1975, p. 4-10.)<br />

On peut supposer qu’une partie <strong>de</strong> la terminologie<br />

relative à la charrue est empruntée au latin, les Romains ayant<br />

pu, en effet, introduire <strong>de</strong>s modifications dans la charrue<br />

berbère ou plutôt, les Berbères ayant pu adopter <strong>ce</strong>rtains<br />

éléments <strong>de</strong> l’araire romaine. «L’attelage actuel <strong>de</strong> l’araire<br />

berbère, écrit E. LAOUST, est romain ou visiblement modifié du<br />

romain et non <strong>de</strong> l’égyptien, le corps désignant les parties<br />

essentielles sont tous berbères… » (1922, p. 301).<br />

Mais il reste l’hypothèse que les Berbères n’aient rien<br />

emprunté : « (leur charrue) est-elle l’instrument modifié d’un<br />

modèle importé par <strong>de</strong>s étrangers ? Est-elle due, au contraire, à<br />

l’initiative intelligente <strong>de</strong>s autochtones ? C’est possible quoique<br />

nous soyons habitués jusqu’ici à considérer les Berbères comme<br />

tributaires <strong>de</strong> l’étranger pour les acquisitions précieuses qui<br />

ont le plus contribué, comme la charrue, au développement <strong>de</strong><br />

la civilisation » (E. LAOUST, ibi<strong>de</strong>m).<br />

Faut-il invoquer également la possibilité d’acquisitions<br />

techniques pour <strong>ce</strong> qui est <strong>de</strong> <strong>ce</strong>rtains objets : afarnu « four »,<br />

anaw « navire », tekamurt « fenêtre », tusebla « alêne » etc. ? Les<br />

ressemblan<strong>ce</strong>s phonétiques et sémantiques sont fortes dans<br />

<strong>ce</strong>rtains cas et plai<strong>de</strong>nt donc pour l’emprunt, mais il reste<br />

l’hypothèse que les mots appartiennent à un fonds commun, <strong>ce</strong><br />

fonds méditerranéen que l’on évoque parfois. Par ailleurs,<br />

l’origine latine <strong>de</strong> <strong>ce</strong>rtains mots n’est pas <strong>ce</strong>rtaine. C’est le cas<br />

<strong>de</strong> pirus duquel on fait dériver le berbère ifires « poire » mais<br />

que les dictionnaires étymologiques latins mentionnent comme<br />

d’origine inconnue.<br />

Le vocabulaire « religieux » pourrait être le résidu <strong>de</strong> la<br />

pério<strong>de</strong> chrétienne <strong>de</strong> l’Afrique, avec <strong>de</strong>s mots comme<br />

amerkidu « grâ<strong>ce</strong> » < mer<strong>ce</strong>s « grâ<strong>ce</strong>, salut » notions qui<br />

appartiennent à la terminologie ecclésiastique et surtout<br />

tafeska « fête <strong>de</strong> l’aïd el kébir » qui proviendrait <strong>de</strong> pascua<br />

« Pâques ». Même si les dialectes où <strong>ce</strong>s mots sont attestés<br />

(mozabite, ouargli, touareg) ne sont pas situés dans les<br />

anciennes zones christianisées, on peut supposer qu’ils y ont<br />

- 26 -


I<strong>de</strong>ntité, langue et Etat<br />

été transportés par les contacts entre les populations du nord<br />

et du sud, ou les dépla<strong>ce</strong>ments du nord vers le sud.<br />

Certains mots comme aqiṭṭus « chat » (Nef) ou asnus<br />

« âne » (Chl) sont isolés et pourraient bien être <strong>de</strong>s emprunts.<br />

De prime abord, la motivation <strong>de</strong> l’emprunt n’apparaît pas<br />

dans la mesure où il existe <strong>de</strong>s dénominations berbères et <strong>de</strong><br />

surcroît commun à la majorité <strong>de</strong>s dialectes. Peut-être, faut-il<br />

supposer <strong>de</strong>s raisons sociologiques comme les interdits qui<br />

frappent <strong>ce</strong>rtains mots berbères jugés maléfiques et les<br />

rempla<strong>ce</strong>nt par <strong>de</strong>s équivalents étrangers jugés plus neutres.<br />

Ces cas mis à part, on voit mal comment les dialectes<br />

berbères emprunteraient <strong>de</strong>s mots pour nommer <strong>de</strong>s référents<br />

qui font <strong>de</strong>puis toujours partie <strong>de</strong> leur environnement<br />

naturel : « faucon », « grenouille », « orme », « fève » ou même<br />

<strong>de</strong>s techniques et <strong>de</strong>s objets qui, en toute apparen<strong>ce</strong> sont<br />

locaux : « hutte », « tente en poils », « fromage », « levain » et<br />

surtout les noms <strong>de</strong> plantes sauvages. On peut objecter que <strong>de</strong>s<br />

dénominations <strong>de</strong> référents locaux sont, dans beaucoup <strong>de</strong><br />

dialectes berbères empruntées à l’arabe. Il faut répondre que<br />

les contacts entre l’arabe et le berbère sont plus étroits que<br />

<strong>ce</strong>ux qui pouvaient exister entre le latin, principalement<br />

langue <strong>de</strong>s cités romanisées, et le berbère. Les pressions<br />

exercées par l’arabe, ainsi que la masse du vocabulaire<br />

emprunté ont fini par atteindre même les domaines <strong>de</strong> la vie<br />

traditionnelle. (Voir R. KAHLOUCHE, 1992, p. 17 et s.)<br />

Enfin, quelques mots considérés comme <strong>de</strong>s emprunts<br />

peuvent s’expliquer par le berbère. Ainsi awusu « pério<strong>de</strong> <strong>de</strong><br />

canicule » pourrait provenir du verbe awes « bouillir, avoir<br />

chaud », attesté dans quelques dialectes, ifires « poires »<br />

pourrait se rattacher au verbe efres, attesté, lui, dans plusieurs<br />

dialectes avec les sens <strong>de</strong> « couper, tailler, émon<strong>de</strong>r », iger<br />

« champ » peut provenir du verbe ger, avec le sens général <strong>de</strong><br />

« mettre, introduire » mais qui connaît <strong>de</strong>s sens secondaires<br />

dont <strong>ce</strong>lui, attesté en kabyle, <strong>de</strong> « produire, en parlant d’un<br />

champ ou d’un verger ». Le nom du jardin et du verger, urti,<br />

pourrait également être rapporté à un verbe berbère : erti,<br />

attesté en touareg avec le sens <strong>de</strong> « être mêlé, être un mélange<br />

- 27 -


Actes du Colloque international<br />

<strong>de</strong> <strong>de</strong>ux ou plusieurs éléments » (Ch. De FOUCAULD, 1951-<br />

1952, p. 1673).<br />

Le vocabulaire « religieux » (supposé d’origine<br />

chrétienne) a également <strong>de</strong> fortes chan<strong>ce</strong>s d’être berbère. En<br />

effet, abekkaḍ « péché », rapporté au latin peccatum, doit plutôt<br />

être rattaché au verbe bekkeḍ, attesté en chleuh, avec le sens d’<br />

« être aveugle ». Quant à tafeska « sacrifi<strong>ce</strong> <strong>de</strong> l’aïd el kébir »,<br />

rapporté au latin pascua « Pâques » (le mot latin lui même<br />

provient <strong>de</strong> l’hébreu pesaḥ), il pourrait avoir lui aussi une<br />

origine berbère. Le chleuh qui possè<strong>de</strong> le terme, connaît le mot<br />

asefk, pl. isefka « ca<strong>de</strong>au consistant en une bête égorgée offert<br />

par le mari à sa femme qui accouche », tafeska, comme asefk<br />

pourraient dériver du verbe efk (métathèse : ekf) qui signifie<br />

« donner », ils auraient ainsi le sens <strong>de</strong> « don, offran<strong>de</strong> ».<br />

Parmi les apparentements douteux, citons pour finir<br />

tabburt « porte », en fait la forme originelle du mot est<br />

tawwurt, le bb étant une variante <strong>de</strong> ww qui se réalise aussi,<br />

parfois, gg, <strong>ce</strong> qui fait qu’il ne saurait provenir du latin porta.<br />

Au <strong>de</strong>meurant, A. BASSET (1925) a montré <strong>de</strong>puis longtemps<br />

que le mot se rattache à un verbe wer signifiant « fermer,<br />

obstruer ».<br />

Conclusion<br />

Comme on na pu le voir, beaucoup <strong>de</strong> mots berbères<br />

habituellement rapportés au punique et au latin s’expliquent<br />

par le berbère. Les listes <strong>de</strong>s emprunts se réduisent ainsi et, à<br />

l’ex<strong>ce</strong>ption <strong>de</strong> quelques séries, la plupart <strong>de</strong>s mots re<strong>ce</strong>nsés<br />

sont douteux. Le même examen critique doit être fait pour les<br />

emprunts arabes anciens : arguant <strong>de</strong> l’abondan<strong>ce</strong> <strong>de</strong> <strong>ce</strong>t<br />

emprunt, <strong>de</strong> son ancienneté et <strong>de</strong> son extension à tous les<br />

domaines du lexique, <strong>de</strong>s auteurs n’hésitent pas à attribuer<br />

une origine arabe à <strong>de</strong>s mots berbères, sur la seule foi <strong>de</strong><br />

ressemblan<strong>ce</strong>s formelles ou sémantiques. Qu’il s’agisse <strong>de</strong><br />

l’apport punique , latin ou arabe, le même préjugé <strong>de</strong>s Berbères<br />

tributaires <strong>de</strong> l’étranger, pour tout <strong>ce</strong> qui est <strong>de</strong> la culture et <strong>de</strong><br />

la civilisation, est toujours sous-ja<strong>ce</strong>nt, quand il n’est pas<br />

clairement formulé, dans <strong>de</strong>s articles ou <strong>de</strong>s ouvrages, hier,<br />

- 28 -


I<strong>de</strong>ntité, langue et Etat<br />

voulant les assimiler aujourd’hui dénigrant leur langue et leur<br />

culture.<br />

Bibliographie<br />

- BASSET, A, 1925, Le nom <strong>de</strong> la porte en berbère, Mélanges<br />

René Basset, Paris, Leroux, tome 2, pp. 1-16.<br />

- BASSET, A, 1945-48, Etymologies berbères, GLECS, 4, pp. 79-<br />

80.<br />

- BASSET, A, 1948-51, un faux arabisme en berbère, GLECS, 4,<br />

pp. 63-64.<br />

- BASSET, A, 1951-54, Noms <strong>de</strong> parenté en berbère, GLECS, 6,<br />

pp. 27-30.<br />

- BASSET, A, 1952, La langue berbère, International African<br />

Institute, by the Oxford University Press, London, New York,<br />

Toronto, 72 p.<br />

- BASSET, H, 1921, Les influen<strong>ce</strong>s puniques chez les Berbères,<br />

RA, 308-309, pp. 340-371-74.<br />

- BASSET, R, 1905, Le nom du chameau chez les Berbères,<br />

Actes du Congrès international <strong>de</strong>s orientalistes, 14, pp. 69-82.<br />

- BEGUINOT, F, 1924, A proposita di una vo<strong>ce</strong> libica, citata<br />

d'Erodoto, Africa italiana, 3, Naples-Rome, pp. 181-191.<br />

- BENABOU, M, 1976, La résistan<strong>ce</strong> africaine à la<br />

romanisation, Paris, Editions Maspéro.<br />

- BENOIT, F, 1930, Survivan<strong>ce</strong>s <strong>de</strong>s influen<strong>ce</strong>s<br />

méditerranéennes chez les Berbères, Revue d’Anthropologie,<br />

40, Paris, pp. 278-293.<br />

- BERTHOLON, L, 1905, Origines européennes <strong>de</strong> la langue<br />

berbère, Comptes rendus <strong>de</strong> l’Association française pour<br />

l’avan<strong>ce</strong>ment <strong>de</strong>s scien<strong>ce</strong>s, 34ième congrès, Cherbourg, Paris,<br />

pp. 617-624.<br />

- BLAZEK, V, 1984, Grec "pithecos", Linguistica, 24, Lubjana,<br />

p. 444-447.<br />

- BLAZEK, V, 2000, Toward the discussion of the Berber-<br />

Nubian lexical parallels, in Etu<strong>de</strong>s berbères et chamitosémitiques,<br />

Mélanges offerts à K.G. Prasse, Peeters, Paris,<br />

Louvain, pp. 31-42.<br />

- 29 -


Actes du Colloque international<br />

- BOUGCHICHE, L, 1997, Langues et littératures berbères, <strong>de</strong>s<br />

origines à nos jours, bibliographie internationale et<br />

systématique, Paris, Ibis Press, 447 p.<br />

- BOULIFA, S, 1913, Lexique français-kabyle, glossaire faisant<br />

suite à la Métho<strong>de</strong> <strong>de</strong> langue kabyle.<br />

- CHAKER, S, 1986-1996, A propos <strong>de</strong> la terminologie libyque<br />

<strong>de</strong>s titres et fonctions,<br />

AIUON, 46/4, repris dans Manuel <strong>de</strong> linguistique<br />

berbère II, pp.171-192.<br />

Camps, université <strong>de</strong> Proven<strong>ce</strong>, repris dans Manuel <strong>de</strong><br />

linguitique berbère II, pp. 259-274.<br />

COCCO, V, 1969, Termine di cultura commune al<br />

dominio linguistico semitico-mediterraneo ed atlantico :<br />

prelatino sap(p)inus « Pinus mugus L », arabe safinatun, ebr.<br />

sepinah « imbarcazuione », ispan. tcapar, chapirro, ecc.<br />

« roble », Pro<strong>ce</strong>edings of the international congress of<br />

onomastic scien<strong>ce</strong>s, Vienne , 10, t. 2, pp. 95-105.<br />

- COHEN, M, 1947, Essai comparatif sur le vocabulaire et la<br />

phonétique du chamito-sémitique, Paris, Champion, 248 p.<br />

réédition 1969.<br />

- COLIN, F, 1996, Les Libyens en Egypte (XV s. avant J.C, II s.<br />

après J.C, Onomastique et histoire, Bruxelles, Université libre<br />

<strong>de</strong> Bruxelles, 2 volumes, 183 et 161 p.<br />

- COLIN, G.S, 1926-1927, Etymologies maghrébines, Rabat,<br />

Hespéris, pp. 55-82 et 85-102.<br />

- COURTOIS, Ch, 1950, Saint Augustin et le problème <strong>de</strong> la<br />

survivan<strong>ce</strong> du punique, RA, tome XCIV, pp. 259-398.<br />

- CUNY, A, 1943, Recherches sur le vocabulaire, le<br />

consonantisme et la formation <strong>de</strong>s racines du ‘nostratique’<br />

ancêtre <strong>de</strong> l’indo-européen et du chamito-sémitique, Paris,<br />

Adrien Maisonneuve, VII-164 p.<br />

- DALLET, J.M, 1982, Dictionnaire kabyle-français, parler <strong>de</strong>s<br />

Aït Mangellat, Algérie, Paris, SELAF, 1052 p.<br />

- DECRET, F, 1977, Carthage ou l’empire <strong>de</strong> la mer, Paris,<br />

Seuil.<br />

- DELHEURE, J.M, 1985, Dictionnaire mozabite-français,<br />

agraw n yiwalen tumzabt-t-tfransist, Paris, SELAF, 320 p.<br />

- 30 -


I<strong>de</strong>ntité, langue et Etat<br />

- DELHEURE, J.M, 1987, Dictionnaire ouargli-français,<br />

agerraw n iwalen teggragrent-tarumit, Paris, SELAF, 493 p.<br />

- DESTAING, E, 1925, Interdiction <strong>de</strong> vocabulaire en berbère,<br />

Mémorial René Basset, t. 2, pp. 177-277.<br />

- DURAND, O, 1993, A propos du substrat méditerranéen et<br />

<strong>de</strong>s langues chamito-sémitiques, Rivista <strong>de</strong>gli studi orientali,<br />

Rome, 67/1-2, pp. 27-38.<br />

- FOUCAULD, C. <strong>de</strong>, 1951-52, Dictionnaire touareg-français,<br />

dialecte <strong>de</strong> l’Ahaggar, Paris, Imprimerie nationale, 4 volumes,<br />

XIII-2028 p.<br />

- GALAND, L, 1966, Inscriptions lybiques, dans Inscriptions<br />

antiques antiques du Maroc, ouvrage collectif, Paris, ed. du<br />

CNRS, 140 p.<br />

- GALAND, L, 1977, Le berbère et l’onomastique libyque, dans<br />

L’onomastique latine, actes du colloque <strong>de</strong> Strasbourg, juin<br />

1975, Paris, éd. Du CNRS, pp. 299-304.<br />

- GALAND-PERNET, 1983, A propos <strong>de</strong>s noms berbères en<br />

us/uc, GLECS, 18-23, 1973-79, pp. 643-659.<br />

- GARBINI, G, 1968, Note libiche Studi Maghrebina, 1, pp. 81-<br />

90, 2, pp. 113-122.<br />

- GENEVOIX, H, 1975, Le calendrier agricole kabyle et sa<br />

composition, Alger, FP, 89 p.<br />

- GHAKI, M, 1993, L’organisation politique et administrative<br />

chez les Numi<strong>de</strong>s, CELB, pp. 89-101.<br />

- GSELL, S, 1911, Atlas archéologique <strong>de</strong> l’Algérie, Alger,<br />

Jourdan, Paris (textes et planches).<br />

- GSELL, S, 1913-28, Histoire ancienne <strong>de</strong> l’Afrique du nord,<br />

Paris, Hachette, 8 volumes, notamment le tome 1, 1913.<br />

- HADDADOU, M.A, 1985, Structures lexicales et signification<br />

en berbère, Université <strong>de</strong> Proven<strong>ce</strong>, 339 p.<br />

- HADDADOU, M.A, 2002, Défense et illustration <strong>de</strong> la langue<br />

berbère, Alger, Editions Inas.<br />

- HUBSCHMID, J, 1950, Circummediterrane Wortgruppen <strong>de</strong>s<br />

westlichen Mittelmeergebietes, Vox Romanica, Berne, 11, pp.<br />

125-134.<br />

- IBANEZ, E, 1961, Supervivencia <strong>de</strong> vo<strong>ce</strong>s latinas en el<br />

dialecto bereber <strong>de</strong>l Rif, Orbis, Louvain, pp. 447-455.<br />

- 31 -


Actes du Colloque international<br />

- KAHLOUCHE, R, 1992, Le berbère (kabyle) au contact <strong>de</strong><br />

l’arabe et du français, Etu<strong>de</strong> sociohistorique et linguistique,<br />

Thèse <strong>de</strong> doctorat d’Etat, Université d’Alger, 605 p.<br />

- LAOUST, E, 1920, Mots et choses berbères, Challamel, Paris,<br />

531 p., réedition Rabat, 1983.<br />

- LAOUST, E, 1930, Au sujet <strong>de</strong> la charrue berbère, Hesperis,<br />

Rabat, 16, pp. 37-47<br />

- LAOUST, E, 1932, Siwa, 1, son parler, Paris, E. Leroux, XVII-<br />

317 p.<br />

- LECLANT, J, 1993, Oasis, histoire d’u mot, CELB, pp. 55-60.<br />

- LEWICKI, T, 1978, Intervention dans la discussion sur le<br />

thème <strong>de</strong>s contacts linguistiques, ACECM, pp. 187-188.<br />

- MANESSY-GUITTON, J, 1968, La parenté généalogique, in Le<br />

Langage, sous la direction d’A. Martinet, Gallimard, La Pléia<strong>de</strong>,<br />

pp. 814-864.<br />

- MOVERS, W. M, 1841-56, Die Phönizer, Bonn, Berlin, 4<br />

volumes, surtout volume 1, chapitres 8, 9, 10.<br />

- PARADISI, U, 1963, Sul nome <strong>de</strong>l ‘topo’ nel berbero di Augila<br />

e una vo<strong>ce</strong> libica citata <strong>de</strong> Erodoto, Rivista <strong>de</strong>gli studi orientali,<br />

38, Rome, pp. 61-65.<br />

- PELLEGRIN, A, 1949, Essai sur les noms <strong>de</strong> lieux d’Algérie et<br />

<strong>de</strong> Tunisie, étymologies, significations, Tunis, éd. SAPI, 244 p.<br />

PEYRAS, J, BAGGIONI, D, 1991, Linguistique historicocomparative<br />

et antiquités nord-africaines ; Hugo Schuchardt et<br />

les substantifs berbères en –im, EDB, 8, pp. 159-171.<br />

- PRASSE, K.G, 1972-1974, Manuel <strong>de</strong> grammaire touarègue<br />

(tahaggart), Copenhague, Akad. Forlag, vol. 1-3, phonétique,<br />

écriture, pronom, 1973, 274 p. ; vol. 4-5, nom, 1974, 440 p. :<br />

vol. 6-7, verbe, 1973, 244 p.<br />

- RICARD, R, 1961, Latin olea, touareg et portugais aleo :<br />

hypothèses et rapprochements, Bulletin hispanique, bor<strong>de</strong>aux,<br />

63, pp. 179-185.<br />

RINN, L, 1889, Les origines berbères : étu<strong>de</strong>s linguistiques et<br />

ethnologiques, Alger, Jourdan, 7 p. (Extraits <strong>de</strong> la RA).<br />

- SAUMAGNE, Ch, 1953, La survivan<strong>ce</strong> du punique en Afrique<br />

au Vième et VIième s. après J.C, Karthago, IV, pp. 169-178.<br />

- 32 -


I<strong>de</strong>ntité, langue et Etat<br />

- SERRA, L, 1985, A propos <strong>de</strong> la mer et <strong>de</strong> la fête d’awusu chez<br />

une population berbère, in L’Homme méditerranéen et la mer,<br />

Tunis, pp. 499-506.<br />

- SERVIER, J, 1962, Les portes <strong>de</strong> l’année, l’Algérie dans la<br />

tradition méditerranéenne, Paris, Laffont, nouvelle édition,<br />

Traditions et civilisation berbères : les portes <strong>de</strong> l’année,<br />

Monaco, éd. du Rocher, 1985, 510 p.<br />

- SCHUCHARDT, H, 1919, Die romanischen Lehnwörter im<br />

Berberischen, Sitzungsberichte <strong>de</strong>r Kaiserliche Aka d. <strong>de</strong>r<br />

Wissenschaften, Vienne, 188/1, 80p.<br />

- STUMME, H, 1912, Gedanken über Libysch-phönizische<br />

Anclänge, in Zeitschrift für assyriologie, 27, pp. 121-128<br />

(Tome 1 <strong>de</strong> la thèse citée plus haut).<br />

- VYCICHL, W, 1952, Punischer spracheinfluss im<br />

Berberischen, Journal of near Eastern Studies, Chicago, 11/3,<br />

pp. 198-204.<br />

- VYCICHL, W, 1972, Berberisch tinelli « Fa<strong>de</strong>n, schnur » und<br />

seine semitische Etymologie, Le Museon (Louvain), 85, pp.<br />

275-279.<br />

- VYCICHL, W, 1973-79, Problèmes <strong>de</strong> linguistique<br />

chamitique, morphologie et vocabulaire, GLECS, 18-23, pp.<br />

209-217.<br />

- WAGNER, M.L, 1936, Restos <strong>de</strong> latinidad en el Nork <strong>de</strong><br />

Afrika, Coïmbra, Bibliotecada universida<strong>de</strong>, 43 p.<br />

- 33 -


Monsieur le Prési<strong>de</strong>nt<br />

Mesdames, Messieurs<br />

- 35 -<br />

I<strong>de</strong>ntité, langue et Etat :<br />

Le rapport dialectique<br />

Khalfa MAMERI<br />

Dr. d’Etat en scien<strong>ce</strong>s politiques, Univ. Paris I.<br />

Ancien maître <strong>de</strong> conféren<strong>ce</strong>s à l'Université d'Alger<br />

Ancien député, ancien ambassa<strong>de</strong>ur.<br />

Ma première réaction, plus instinctive que<br />

réfléchie au moment où, fin février <strong>de</strong>rnier,<br />

mon ami le docteur Mouloud Lounaouci<br />

m'avait <strong>de</strong>mandé <strong>de</strong> faire une communication sur le thème,<br />

était <strong>de</strong> me dire <strong>de</strong>ux choses : premièrement, qu'il y a sûrement<br />

un lien –mais lequel- entre les mots <strong>de</strong> la troïka choisis et, que<br />

<strong>de</strong>uxièmement, le choix <strong>de</strong> <strong>ce</strong>s trois vocables suggère aussi<br />

l'existen<strong>ce</strong> d'un problème qu'il convient <strong>de</strong> bien i<strong>de</strong>ntifier pour<br />

lui proposer si possible une solution.<br />

J'ai cru trop vite que mon plan était tout tracé et que<br />

mon intervention était à <strong>de</strong>mi élaborée.<br />

Il m'a fallu déchanter aussi rapi<strong>de</strong>ment que j'avais<br />

ac<strong>ce</strong>pté d'offrir ma contribution, car sitôt plongé dans mes<br />

vieux livres d'université j'ai retrouvé, non sans frayeur tous les<br />

grands penseurs qui m'avaient fait tant souffrir.<br />

De Platon à John Rawls en passant par Hobbes, Locke,<br />

Rousseau, Montesquieu, Hegel, Marx et bien d'autres encore, le<br />

con<strong>ce</strong>pt d'Etat dans sa nature, comme dans sa forme et sa


Actes du Colloque international<br />

fonction n'a <strong>ce</strong>ssé <strong>de</strong> travailler voire d'opposer les plus grands<br />

esprits du genre humain.<br />

Que <strong>de</strong> luttes et même <strong>de</strong> révolutions n'ont pas été<br />

menées pour orienter, contrôler sans jamais maîtriser tout à<br />

fait le monstre LEVIATHAN plus rai<strong>de</strong>, plus fort que jamais.<br />

Aujourd'hui encore l'Etat pose problème.<br />

Alors comment me tirer d'affaires si peu que <strong>ce</strong> soit là<br />

tant <strong>de</strong> maîtres penseurs ont consacré toute une vie et usé tant<br />

d'énergies.<br />

Tout simplement en essayant <strong>de</strong> ramener le thème à ma<br />

dimension <strong>de</strong> citoyen qui a sûrement une i<strong>de</strong>ntité, qui parle<br />

une ou plusieurs langues et qui fait fa<strong>ce</strong> quotidiennement à<br />

l'omniprésen<strong>ce</strong> <strong>de</strong> l'Etat, à sa puissan<strong>ce</strong> voire à son arrogan<strong>ce</strong>.<br />

Mr le Prési<strong>de</strong>nt<br />

Qu'il ait fallu plus <strong>de</strong> 40 ans pour que l'Etat algérien<br />

ac<strong>ce</strong>pte pour la première fois d'ouvrir un débat scientifique sur<br />

ses principales composantes, est en soit un signe doublement<br />

révélateur d'abord d'une société bloquée par, <strong>de</strong>s sujets tabous,<br />

ensuite par le frémissement d'ouverture et <strong>de</strong> liberté qu'on<br />

pourrait dé<strong>ce</strong>ler.<br />

En vérité nous sommes, nous Algériens, au pied du mur,<br />

car nous ne pouvons plus longtemps ignorer ou feindre <strong>de</strong> le<br />

faire qui nous sommes, d’où nous venons et que voulons nous<br />

être? Sans quoi non seulement nous risquons malmenés par<br />

une marche du mon<strong>de</strong> terriblement accélérée, mais aussi <strong>de</strong><br />

rester indéfiniment un sujet voire un objet <strong>de</strong> l'histoire sans en<br />

être un acteur aussi mo<strong>de</strong>ste soit-il.<br />

Permettez moi d’affirmer d’entrée <strong>de</strong> jeu en laissant<br />

éclater ma conviction la plus profon<strong>de</strong> que si l’Algérie est là où<br />

elle est aujourd’hui c’est précisément par<strong>ce</strong> que ses dirigeants<br />

suc<strong>ce</strong>ssifs, détenteurs du pouvoir d’Etat, ont fait une impasse<br />

tragique sur son i<strong>de</strong>ntité authentique et sur l’une <strong>de</strong> ses<br />

langues.<br />

Nous recherchons plus loin quelles sont les<br />

responsabilités <strong>de</strong> l’Etat dans <strong>ce</strong>tte impasse tragique où se débat<br />

l’Algérie.<br />

- 36 -


I<strong>de</strong>ntité, langue et Etat<br />

Pour l’heure interrogeons nous sur i<strong>de</strong>ntité et ses<br />

langues en espérant ne pas soulever une tempête <strong>de</strong> passions et<br />

<strong>de</strong> contestations accumulées pendant <strong>de</strong>s dé<strong>ce</strong>nnies par un<br />

discours officiel mystificateur et oppresseur.<br />

Mr le Prési<strong>de</strong>nt,<br />

Toute personne possè<strong>de</strong> dés sa naissan<strong>ce</strong> un patrimoine<br />

i<strong>de</strong>ntitaire et linguistique indiscutable il peut évoluer mais<br />

jamais disparaître tout à fait. On peut établir par conséquent,<br />

comme première proposition qui <strong>de</strong>vrait avoir une for<strong>ce</strong> <strong>de</strong> loi<br />

naturelle que l'i<strong>de</strong>ntité et la langue maternelle d'une personne<br />

ont un droit d'antériorité sur l'Etat. Tant il est vrai qu'on peut<br />

vivre sans Etat mais non sans sa langue et son i<strong>de</strong>ntité qui sont<br />

<strong>de</strong>s marqueurs <strong>de</strong> personnalité comme les gènes le sont en<br />

génétique humaine.<br />

Gardons-nous <strong>de</strong> compliquer une matière qui l'est<br />

suffisamment à travers les âges comme à travers les espa<strong>ce</strong>s<br />

et qui a fait se disputer les plus grands penseurs <strong>de</strong><br />

l'humanité. Ramenons les choses à l'observation quotidienne<br />

qui doit être à la portée du plus humble <strong>de</strong>s hommes, pour<br />

dire <strong>ce</strong>ci :<br />

Tout observateur, étranger ou non, qui circulerait en<br />

Algérie serait frappé d'entendre suivant les endroits et les<br />

groupes, au moins quatre langues, données sans préféren<strong>ce</strong><br />

d'ordre : l'arabe dialectal, l'arabe classique, le français, et le<br />

berbère ou TAMAZIGHT appelé ici le kabyle, là le chaoui,<br />

ailleurs le mozabite et d'autres noms encore.<br />

Pour peu que <strong>ce</strong>t observateur cherche à mieux<br />

comprendre <strong>ce</strong> qu'il a vu ou entendu pour se <strong>de</strong>man<strong>de</strong>r quels<br />

sont par exemple les étendues ou les statuts <strong>de</strong> <strong>ce</strong>s langues, il<br />

va se heurter à <strong>de</strong>s portes closes voire à <strong>de</strong>s interdits.<br />

C'est que, bien sûr, et nous le savons tous, seule la<br />

langue arabe a été déclarée langue nationale et officielle à<br />

l'exclusion <strong>de</strong> toutes les autres.<br />

Et c’est là où, je n’hésite pas à l’affirmer, que rési<strong>de</strong><br />

l’une dans causes <strong>de</strong> l’impasse historique <strong>de</strong> l’Algérie.<br />

- 37 -


Actes du Colloque international<br />

Car chacun sait que jusqu'en 2002, la langue Amazighe<br />

n'était non seulement pas reconnue, mais aussi interdite et<br />

pourchassée avec plus ou moins <strong>de</strong> sévérité, suivant les<br />

endroits, les autorités et les pério<strong>de</strong>s.<br />

Passe encore sur la langue française si l'on ose en<br />

parler, jugée et condamnée comme langue du colonisateur<br />

alors q'elle est en usage dans la plupart <strong>de</strong>s administrations du<br />

pays et même dans la vie courante malgré les assauts répétés<br />

contre l’Etat pour en interdire l'utilisation. On n'a pas fini, en<br />

Algérie <strong>de</strong> mesurer les retombées négatives, ou le manque à<br />

gagner en matière économique, sociale, culturelle, technique et<br />

tout simplement civilisationnelle d'un tel ostracisme pour ne<br />

pas dire sectarisme.<br />

Expulsée du progrès, l'Algérie se <strong>de</strong>man<strong>de</strong> quarante ans<br />

après son indépendan<strong>ce</strong>, <strong>ce</strong> qui lui est arrivé alors que les<br />

causes <strong>de</strong> sa panne sont i<strong>de</strong>ntifiables.<br />

Que dire <strong>de</strong> TAMAZIGHT langue originelle dont la<br />

tra<strong>ce</strong> se perd avec la naissan<strong>ce</strong> du peuple Algérien ? Ici chaque<br />

Algérien doit faire un arrêt sur lui –même et se <strong>de</strong>man<strong>de</strong>r<br />

sérieusement, mais courageusement qui il est et d’où il vient ?<br />

Sans qu'il soit possible <strong>de</strong> nous pronon<strong>ce</strong>r avec<br />

<strong>ce</strong>rtitu<strong>de</strong> sur le point <strong>de</strong> savoir "d’où nous venons " nous<br />

pouvons au moins, faute <strong>de</strong> mieux, nous raccrocher à <strong>ce</strong> qui<br />

est relativement bien établi en <strong>ce</strong> qui con<strong>ce</strong>rne les données<br />

ethnologiques et linguistiques du peuple algérien.<br />

S'il est bien vrai que le peuple algérien est pratiquement<br />

à 99,99% d'origine berbère comme l'affirment au moins un<br />

auteur aussi maghrébin qu'Ibn KHALDOUN et l'un <strong>de</strong>s<br />

meilleurs historiens français contemporains qu'était Charles<br />

André JULIEN, on peut se <strong>de</strong>man<strong>de</strong>r pourquoi tant <strong>de</strong><br />

controverses et <strong>de</strong> passions agitent encore les algériens à<br />

propos <strong>de</strong> leur i<strong>de</strong>ntité.<br />

Quant a la langue Amazighe, elle a survécu <strong>de</strong>puis<br />

l'origine <strong>de</strong>s temps aussi bien à l'érosion impitoyable du temps<br />

qu'à toutes les langues mieux armées qu'elle, à tous points <strong>de</strong><br />

vue, qui ont accompagné la conquête du pays.<br />

- 38 -


I<strong>de</strong>ntité, langue et Etat<br />

Quels que soient aujourd'hui en 2003 son niveau<br />

technique, scientifique et son étendue en Algérie, il <strong>de</strong>vrait<br />

être possible <strong>de</strong> lui accor<strong>de</strong>r au moins le mérite d'exister et<br />

d'être utilisée par <strong>de</strong>s millions <strong>de</strong> personnes qui lui vouent un<br />

attachement voire un amour charnel et existentiel.<br />

Avant <strong>de</strong> nous poser la question sur la responsabilité<br />

<strong>de</strong> l'Etat fa<strong>ce</strong> au binôme i<strong>de</strong>ntité langue,<br />

Il n'est pas sans intérêt <strong>de</strong> rappeler même en peu <strong>de</strong> mots qui<br />

n'auront ni la saveur ni la hauteur <strong>de</strong>s maîtres penseurs en la<br />

matière qu'auront été entre autres, JOHAN FICHTE et ERNEST<br />

RENAN, le lien qui existe ou non entre les <strong>de</strong>ux premiers<br />

vocables <strong>de</strong> notre thème.<br />

Pour le philosophe allemand qui est le « père <strong>de</strong> l'unité<br />

alleman<strong>de</strong> et le fils <strong>de</strong> la révolution et <strong>de</strong> Napoléon " suivant<br />

le jugement si judicieux <strong>de</strong> Bertrand <strong>de</strong> JOUVENEL, l'auteur<br />

d'un puissant livre sur le pouvoir la langue maternelle » et<br />

plus largement encore « l'éducation est l'ancrage à partir<br />

duquel tout peut reprendre après que "nous avons tout perdu<br />

"pour reprendre son expression.<br />

N'oublions pas que la flamme patriotique allumée par<br />

FICHTE à travers ses 14 discours à la nation alleman<strong>de</strong>, sera<br />

brandie, <strong>de</strong>ux mois à peine, le dimanche 13 dé<strong>ce</strong>mbre 1807,<br />

après la défaite foudroyante infligée à la Prusse par les<br />

armées <strong>de</strong> NAPOLEON à la bataille <strong>de</strong> IENA.<br />

Que reste-t-il à une nation et à son peuple lorsqu'ils ont<br />

tout perdu ? se <strong>de</strong>man<strong>de</strong>ra le philosophe allemand, sinon la<br />

langue maternelle à partir <strong>de</strong> laquelle tout peut être repris et<br />

reconquis.<br />

Tel était le message <strong>de</strong>s discours à la nation alleman<strong>de</strong><br />

s<strong>ce</strong>llant aux yeux <strong>de</strong> la postérité l'apport <strong>de</strong> FICHTE dans le<br />

rapport quasi mystérieux, mais in<strong>de</strong>structible entre i<strong>de</strong>ntité<br />

nationale et langue maternelle.<br />

Malgré <strong>de</strong>s circonstan<strong>ce</strong>s analogues et à moins d’un<br />

siècle <strong>de</strong> distan<strong>ce</strong>, l’historien ERNEST RENAN tirera <strong>de</strong>s<br />

conclusions sensiblement différentes <strong>de</strong> <strong>ce</strong>lle <strong>de</strong> son illustre<br />

prédé<strong>ce</strong>sseur Allemand.<br />

- 39 -


Actes du Colloque international<br />

Prise à son tour dans le tourbillon <strong>de</strong> la défaite la Fran<strong>ce</strong><br />

<strong>de</strong> 1871 ne se consolera plus <strong>de</strong> la perte <strong>de</strong> L’ALSACE –<br />

LORRAINE annexée par la Prusse du chan<strong>ce</strong>lier <strong>de</strong> fer<br />

BISMARK.<br />

C’est dans <strong>ce</strong> contexte historique que l’auteur <strong>de</strong> la<br />

célèbre question « QU’EST- CE QU’UNE NATION » répondra<br />

le26 mars 1882 du haut <strong>de</strong> la prestigieuse SORBONNE que la<br />

langue pas plus que la ra<strong>ce</strong> et la religion ne « saurait<br />

constituer une base suffisante à l’établissement d’une<br />

nationalité mo<strong>de</strong>rne « et qu’il n’y a «rien <strong>de</strong> plus faux » que <strong>de</strong><br />

regar<strong>de</strong>r les langues « comme <strong>de</strong>s signes <strong>de</strong> ra<strong>ce</strong>s ».<br />

Si forts qu’aient été les jugements <strong>de</strong> FICHTE et <strong>de</strong><br />

RENAN, confrontés l’un et l’autre au désastre national d’une<br />

défaite militaire totale, il serait pourtant ex<strong>ce</strong>ssif voire erroné<br />

<strong>de</strong> les opposer radicalement car le premier voulait sortir sa<br />

nation <strong>de</strong> l’abîme ou l’avait plongé le triomphe <strong>de</strong> Napoléon<br />

grâ<strong>ce</strong> à la langue restée pure <strong>de</strong> son peuple alors que le second<br />

a voulu démontrer que le fait pour les Alsaciens et les Lorrains<br />

<strong>de</strong> parler l’allemand, langue <strong>de</strong> l’envahisseur et du vainqueur<br />

ne donnait nul droit à l’annexion <strong>de</strong> <strong>ce</strong>tte provin<strong>ce</strong> française<br />

car au-<strong>de</strong>là <strong>de</strong> la ra<strong>ce</strong>, <strong>de</strong> la langue et <strong>de</strong> la religion <strong>ce</strong> qui fait<br />

surtout « une nation (qui) est une âme, un principe spirituel<br />

c’est d’abord «la possession en commun d’un riche legs <strong>de</strong><br />

souvenirs ensuite et surtout » le désir <strong>de</strong> vivre ensemble ».<br />

A lire <strong>de</strong> prés, Ernest RENAN, il n’a jamais exclu <strong>de</strong><br />

considérer la langue comme un élément constitutif d’une<br />

i<strong>de</strong>ntité et d’une nation même s’il le juge insuffisant.<br />

Il faut par conséquent se gar<strong>de</strong>r <strong>de</strong> se draper dans les<br />

senten<strong>ce</strong>s <strong>de</strong> l’historien français pour écarter un lien <strong>de</strong> cause à<br />

effet entre langue et i<strong>de</strong>ntité et entre chacun <strong>de</strong> <strong>ce</strong>s éléments<br />

avec la nation elle-même ou l’Etat qui en est son support<br />

comme on le verra un peu plus loin.<br />

Pour le moment il faut surtout insister sur <strong>ce</strong> caractère<br />

d’instinct <strong>de</strong> conservation que beaucoup d’autres accor<strong>de</strong>nt à<br />

la langue maternelle comme si elle était la gardienne éternelle<br />

et incorruptible <strong>de</strong> l’âme d’un peuple.<br />

- 40 -


I<strong>de</strong>ntité, langue et Etat<br />

L’histoire est riche d’exemples ou fa<strong>ce</strong> malheurs et aux<br />

sorts <strong>de</strong>s armes, les peuples vaincus n’ont eu d’autre refuge que<br />

<strong>de</strong> s’enfermer dans leur langue en attendant <strong>de</strong>s jours<br />

meilleurs.<br />

Pour illustrer mon propos, je ne résiste pas à l’envie <strong>de</strong><br />

vous renvoyer à la <strong>de</strong>rnière classe d’Alphonse DAUDET ou<br />

dans une sorte <strong>de</strong> fusion <strong>de</strong> sentiments et d’émotions quasi<br />

intenable entre le maître et l’élève, l’auteur fait dire <strong>ce</strong>ci au<br />

premier qui <strong>de</strong>vait dès le len<strong>de</strong>main cé<strong>de</strong>r sa pla<strong>ce</strong> au maître<br />

allemand : « quand un peuple tombe esclave, tant qu’il tient sa<br />

langue, c’est comme s’il tenait la clef <strong>de</strong> sa prison… ».<br />

Mr le Prési<strong>de</strong>nt<br />

Au terme <strong>de</strong> <strong>ce</strong> long détour, qui n’a pour seul but que<br />

<strong>de</strong> rattacher l’Algérie à la pensée universelle, il nous faut par<br />

conséquent gar<strong>de</strong>r en mémoire que la langue maternelle étant<br />

l’âme d’un peuple, elle est inséparable <strong>de</strong> son i<strong>de</strong>ntité.<br />

Sans doute il nous faut aussi pour chasser toute confusion et<br />

éviter tous malentendus lourds <strong>de</strong> conséquen<strong>ce</strong>s, établir<br />

clairement une distinction entre une langue maternelle dans le<br />

sens qu’elle remonte à l’origine d’un peuple et une langue<br />

introduite à la suite <strong>de</strong> circonstan<strong>ce</strong>s historique même<br />

lointaines.<br />

Ces clarifications étant faites, il nous faut à présent<br />

ouvrir le cœur du débat, avec pour point <strong>de</strong> mire notre propre<br />

pays pour répondre à la question <strong>ce</strong>ntrale <strong>de</strong> savoir si l’Etat<br />

Algérien s’est acquitté <strong>de</strong> sa mission fondamentale <strong>de</strong><br />

gestionnaire et <strong>de</strong> promoteur du bien commun.<br />

Ici aussi un détour par l’universel est indispensable<br />

pour arriver au cas <strong>de</strong> l’Algérie dès lors que le con<strong>ce</strong>pt d’état<br />

construit à partir du 16ème siècle n’est pas spécifique à telle<br />

ou telle nation.<br />

Il nous d’abord rappeler que <strong>de</strong> Platon à nos jours,<br />

l’idée d’Etat est née et s’est renforcée <strong>de</strong> la double exigen<strong>ce</strong> <strong>de</strong><br />

la liberté individuelle et du besoin <strong>de</strong> vivre ensemble que<br />

possè<strong>de</strong>nt tous les individus à travers les âges, les endroits et les<br />

civilisations.<br />

- 41 -


Actes du Colloque international<br />

Liberté et vivre ensemble sont au cœur <strong>de</strong> la naissan<strong>ce</strong><br />

<strong>de</strong> l’Etat.<br />

Ce qui pose problème et qui fait se disputer tant d’esprits, c’est<br />

<strong>de</strong> savoir surtout comment se forme un Etat et comment se<br />

définissent ses missions et <strong>de</strong> la manière <strong>de</strong> les assumer.<br />

Sans retra<strong>ce</strong>r toutes les étapes historiques <strong>de</strong> l’évolution du<br />

pouvoir et <strong>de</strong> son passage <strong>de</strong> l’individu à l’institution, il nous<br />

faut <strong>ce</strong>pendant rappeler les <strong>de</strong>ux apports philosophiques et<br />

juridiques qui sont les caractères essentiels <strong>de</strong> l’Etat<br />

d’aujourd’hui.<br />

Le premier apport qui remonte au 16ème siècle voit le<br />

transfert du pouvoir <strong>de</strong> l’individu à l’institution, on passe<br />

d’un pouvoir individualisé qui repose sur une personne à un<br />

pouvoir institutionnalisé incarné par l’Etat.<br />

Le <strong>de</strong>uxième apport infiniment plus important<br />

aujourd’hui relève du contractualisée formulé avec une<br />

autorité brûlante par Jean Jacques Rousseau, dans le contrat<br />

social (1762) mais aussi par son illustre prédé<strong>ce</strong>sseur que fut<br />

l’anglais John LOCKE avec son «essai sur le gouvernement<br />

civil (1960) ».<br />

Il serait déplacé <strong>de</strong> ma part <strong>de</strong> résumer <strong>de</strong>s œuvres<br />

aussi élevées dans la pensée humaine et qui resteront<br />

impérissables aussi longtemps que les humains vivront<br />

ensemble.<br />

Ce que je cherche à retenir pour la compréhension du<br />

thème qui nous rassemble mais aussi pour son exposition<br />

claire et rigoureuse c’est que le pouvoir accordé par la libre<br />

volonté <strong>de</strong>s hommes à l’Etat n’a <strong>de</strong> sens et pour objet que si les<br />

dirigeants <strong>de</strong> <strong>ce</strong>t Etat se donnent pour obligation au moins<br />

morale <strong>de</strong> réaliser le bien commun ou pour être plus clair les<br />

aspirations <strong>de</strong>s citoyens .<br />

Liberté et contrat social disions nous sont au cœur <strong>de</strong> la<br />

formation et <strong>de</strong> l’existen<strong>ce</strong> <strong>de</strong> l’Etat. Il nous faut par<br />

conséquent, pour assoire définitivement notre affirmation,<br />

donner quelques référen<strong>ce</strong>s qui appartiennent au patrimoine<br />

<strong>de</strong> la pensée universelle, sans trop les multiplier bien entendu.<br />

- 42 -


I<strong>de</strong>ntité, langue et Etat<br />

Commençons par John LOCKE considéré à juste raison<br />

comme le premier théoricien du contrat social qui fon<strong>de</strong> les<br />

relations entre l’individu et l’Etat. Pour lui nous citons :<br />

« Les hommes étant tous naturellement libres, égaux et<br />

indépendants, nul ne peut être tiré <strong>de</strong> <strong>ce</strong>t Etat et être soumis au<br />

pouvoir politique (donc à l’état) d’autrui, sans son propre<br />

consentement, par lequel il peut convenir, avec d’autres<br />

hommes, <strong>de</strong> se joindre et s’unir en société pour leur<br />

conservation pour leur sûreté mutuelle, pour la tranquillité <strong>de</strong><br />

leur vie, pour jouir paisiblement <strong>de</strong> <strong>ce</strong> qui leur appartient en<br />

propre »<br />

Tout est dit. Et si l’on voulait recourir à une leçon <strong>de</strong> choses<br />

pour savoir comment l’Etat Algérien s’acquitte <strong>de</strong> ses missions,<br />

il suffirait <strong>de</strong> transformer les affirmations <strong>de</strong> John LOCKE en<br />

interrogations et d’essayer d’y répondre sereinement et<br />

honnêtement<br />

Jean Jacques Rousseau ne propose rien d’autre dans son<br />

« contrat social » qu’une sorte d’association ou <strong>de</strong> pacte entre<br />

tous les membres d’une société ou chacun apporte <strong>ce</strong> qu’il<br />

reçoit en retour sans obéir à personne d’autre qu’à lui –même<br />

fondu dans le souverain.<br />

Enfin, <strong>de</strong>rnière et célèbre philosophie <strong>de</strong> l’Etat c’est<br />

<strong>ce</strong>lle <strong>de</strong> Hegel qu’on peut résumer tout simplement par <strong>de</strong>ux<br />

affirmations qui lui sont empruntées. Pour lui «l’Etat est la<br />

sphère <strong>de</strong> la conciliation <strong>de</strong> l’universel et du particulier ou plus<br />

clairement encore ». « L’Etat est la réalité <strong>de</strong> la liberté<br />

concrète ».<br />

Quittons le mon<strong>de</strong> <strong>de</strong>s philosophes pour entrer dans<br />

<strong>ce</strong>lui <strong>de</strong>s grands juristes auxquels il est revenu <strong>de</strong> définir l’Etat<br />

dans ses organes, ses règles <strong>de</strong> fonctionnement et ses limites.<br />

Pour Georges BURDEAU l’un <strong>de</strong>s maîtres incontestés <strong>de</strong><br />

la scien<strong>ce</strong> politique française <strong>de</strong>s dé<strong>ce</strong>nnies ré<strong>ce</strong>ntes, l’Etat est<br />

un instrument <strong>de</strong> réalisation <strong>de</strong>s aspirations <strong>de</strong> la société ; il «a<br />

pour fonction <strong>de</strong> gérer <strong>de</strong>s intérêts collectifs. Plus fortement<br />

encore il dira, que l’Etat est un plébiscite quotidien ».<br />

L’avantage du vocabulaire juridique sur <strong>ce</strong>lui <strong>de</strong>s<br />

philosophes, porte, si je puis dire, sur les obligations assignées<br />

à l’Etat.<br />

- 43 -


Actes du Colloque international<br />

Il ne <strong>de</strong>vrait pas être difficile par conséquent <strong>de</strong><br />

s’entendre sur <strong>ce</strong> qu’est l’Etat et surtout sur ses obligations.<br />

Ici nous entrons <strong>de</strong> plein pied dans les objectifs assignés à notre<br />

colloque qui se ramènent en quelque sorte à la question<br />

<strong>ce</strong>ntrale <strong>de</strong> savoir quelles les obligations <strong>de</strong> l’Etat vis-à-vis <strong>de</strong><br />

l’i<strong>de</strong>ntité et <strong>de</strong> la langue <strong>de</strong>s populations ? Autrement dit est –<br />

<strong>ce</strong> que l’Etat est le produit <strong>de</strong>s <strong>de</strong>ux premiers éléments <strong>de</strong><br />

notre thème ? Ou encore est-<strong>ce</strong> que l’Etat dans son rôle <strong>de</strong><br />

gestionnaire <strong>de</strong>s intérêts collectifs s’acquitte non seulement <strong>de</strong><br />

l’obligation minimum et incompressible <strong>de</strong> les respecter, mais<br />

mieux encore, <strong>de</strong> les sauvegar<strong>de</strong>r et <strong>de</strong> les promouvoir ?<br />

Ici <strong>de</strong>ux approches sont possibles et complémentaires<br />

pour répondre aux questions posées.<br />

La première consiste à affirmer en s’appuyant sur les<br />

référen<strong>ce</strong>s philosophiques et juridiques données à <strong>de</strong>ssin qu’en<br />

fait l’Etat, ou plutôt les dirigeants qui en ont la charge n’ont à<br />

la limite pas le choix s’agissant <strong>de</strong> l’i<strong>de</strong>ntité et <strong>de</strong>s langues<br />

d’un pays. Ils ont non seulement, pour mandat <strong>de</strong> respecter<br />

<strong>ce</strong>s i<strong>de</strong>ntité et langues qui sont au cœur du pacte social<br />

générateur d’Etat, mais plus encore <strong>de</strong> les promouvoir..<br />

Il y a en effet une différen<strong>ce</strong> <strong>de</strong> nature entre réaliser un<br />

programme politique d’un gouvernement sur <strong>de</strong>s plans aussi<br />

divers que l’économie, le social, la diplomatie et les éléments<br />

i<strong>de</strong>ntitaires d’une nation au premier rang <strong>de</strong>squels se trouve<br />

<strong>de</strong> façon aussi visible et aussi indiscutable la langue.<br />

En d’autres termes et théoriquement un Etat n’a pas le pouvoir<br />

d’ignorer une langue, encore moins <strong>de</strong> la combattre d’une<br />

façon ou d’une autre.<br />

La langue étant un élément constitutif <strong>de</strong> l’Etat en vertu<br />

du fait qu’elle est un moyen d’expression, il ne peut pas y<br />

avoir d’Etat là ou il n’y a pas <strong>de</strong> population.<br />

C’est ici qu’on peut mesurer toutes les atrophies d’un<br />

Etat qui serait non pas atteint dans l’un <strong>de</strong> ses organes<br />

constitutifs et nourriciers, mais qui aurait volontairement et<br />

politiquement décidé <strong>de</strong> l’ignorer ou <strong>de</strong> le neutraliser.<br />

On voit mal le corps humain, auquel l’Etat a été souvent<br />

comparé se passer <strong>de</strong> l’un <strong>de</strong> ses organes essentiels.<br />

Je vous laisse <strong>de</strong>viner toutes les conséquen<strong>ce</strong>s.<br />

- 44 -


I<strong>de</strong>ntité, langue et Etat<br />

De <strong>ce</strong> qui précè<strong>de</strong>, il ne s’en suit nullement et je ne l’ai<br />

à aucun moment imaginé que l’Etat doive forcément traduire<br />

en tous point les intérêts conflictuels <strong>de</strong>s individus formant<br />

une société. Simplement que la langue et l’i<strong>de</strong>ntité d’un peuple<br />

ne relèvent pas <strong>de</strong> l’arbitrage <strong>de</strong> l’Etat. Elles sont au-<strong>de</strong>ssus <strong>de</strong><br />

lui.<br />

Certes il peut y avoir <strong>de</strong>s divergen<strong>ce</strong>s sur l’importan<strong>ce</strong><br />

et la qualité <strong>de</strong>s i<strong>de</strong>ntités et <strong>de</strong>s langues en présen<strong>ce</strong>, mais pas<br />

sur leur existen<strong>ce</strong>. Il suffit d’observer, d’écouter et <strong>de</strong><br />

reconnaître. Ainsi pour reprendre le cas <strong>de</strong> notre pays il est<br />

clair qu’aujourd’hui la survie <strong>de</strong>s parlers locaux, <strong>de</strong>s<br />

sentiments profonds <strong>de</strong>s populations sur <strong>ce</strong> qu’elles sont,<br />

mêmes si elles ne recourent pas aux métho<strong>de</strong>s d’investigation<br />

<strong>de</strong>s chercheurs ou <strong>de</strong>s historiens en scien<strong>ce</strong>s sociales <strong>de</strong>vraient<br />

suffire à attester <strong>de</strong> leur i<strong>de</strong>ntité.<br />

L’i<strong>de</strong>ntité d’un peuple n’est pas affaire <strong>de</strong> brevet à<br />

déposer pour en garantir l’authenticité ou l’inventeur ni même<br />

affaire d’autorité scientifique d’un auteur quelle en soit la<br />

scien<strong>ce</strong>. L’i<strong>de</strong>ntité est au contraire affaire <strong>de</strong> sensibilité, <strong>de</strong><br />

croyan<strong>ce</strong> et d’attachement à travers les âges et les générations.<br />

La <strong>de</strong>uxième approche conduit au cas <strong>de</strong> l’Algérie.<br />

Que l’Etat algérien ne se soit pas acquitté <strong>de</strong> ses obligations visà-vis<br />

<strong>de</strong> la collectivité nationale est me semble t-il si évi<strong>de</strong>nt<br />

que notre effort doit plus porter sur le pourquoi <strong>de</strong> <strong>ce</strong> constat<br />

que sur le constat lui-même !<br />

Mais, pour éviter toute fuite <strong>de</strong> conscien<strong>ce</strong> <strong>de</strong>vant<br />

l’évi<strong>de</strong>n<strong>ce</strong> même, rappelons qu’aujourd’hui encore à l’heure où<br />

nous tenons le colloque, la constitution algérienne <strong>de</strong> dé<strong>ce</strong>mbre<br />

1996 considère l’Algérie comme «pays arabe » seulement à<br />

l’égale d’ailleurs <strong>de</strong> ses <strong>de</strong>vancières à commen<strong>ce</strong>r par la<br />

première constitution du pays, <strong>ce</strong>lle <strong>de</strong> septembre 1963.<br />

Certes l’Amazighité a été introduite tardivement, en<br />

1996, comme l’un <strong>de</strong>s trois éléments <strong>de</strong> l’i<strong>de</strong>ntité algérienne,<br />

mais le socle et l’esprit <strong>de</strong> toutes les constitutions du pays ont<br />

été bâtis sur l’arabité longtemps considérée et pratiquée comme<br />

l’élément exclusif.<br />

La constitutionnalisation <strong>de</strong> Tamazight comme langue<br />

nationale le 08 avril 2002, soit quarante ans après<br />

- 45 -


Actes du Colloque international<br />

l’indépendan<strong>ce</strong> du pays, ne change pas grand-chose à l’esprit<br />

et à la conduite <strong>de</strong>s affaires publiques <strong>de</strong> l’Etat algérien.<br />

Je sais que <strong>ce</strong> thème sera traité <strong>de</strong>main dans le cadre du<br />

présent colloque. Je me limiterai par conséquent d’affirmer en<br />

rapport avec ma propre contribution que <strong>ce</strong>tte<br />

constitutionnalisation est encore trop partielle à supposer<br />

qu’elle n’ait pas été déjà dénaturée et ruinée par <strong>de</strong>s intentions<br />

maintes fois affirmées et <strong>de</strong>s arrières pensées évi<strong>de</strong>ntes.<br />

En un mot comme en mille, aussi longtemps que la<br />

langue Amazighe n’aura pas un statut <strong>de</strong> langue officielle, <strong>ce</strong><br />

qui la mettrait au moins sur un pied d’égalité juridique avec la<br />

langue arabe, il serait vain <strong>de</strong> croire à sa sauvegar<strong>de</strong> et à sa<br />

promotion par les servi<strong>ce</strong>s <strong>de</strong> l’Etat. Encore moins à son<br />

élévation au statut d’élément constitutif à part entière <strong>de</strong><br />

l’i<strong>de</strong>ntité algérienne.<br />

Mr le Prési<strong>de</strong>nt<br />

Arrivé à <strong>ce</strong> sta<strong>de</strong> <strong>de</strong> réflexion qui avait pour objet <strong>de</strong><br />

dresser un constat ou l’état <strong>de</strong>s lieux sans jamais nous écarter<br />

du sens universel donné aux trois mots <strong>de</strong> notre thème, il nous<br />

faut en conclusion tenter <strong>de</strong> dire pourquoi il en est ainsi en<br />

Algérie.<br />

La première proposition explicative qui s’offre à l’esprit<br />

c’est <strong>de</strong> dire que probablement l’Etat algérien n’a pas encore,<br />

40 ans après l’indépendan<strong>ce</strong>, atteint son sta<strong>de</strong> <strong>de</strong> maturité.<br />

Si on se réfère une fois <strong>de</strong> plus au professeur Bur<strong>de</strong>au, il<br />

faudra peut être se consoler <strong>de</strong> répéter à sa suite que l’Etat<br />

«n’est pas conçu une fois pour toutes. Il est une création<br />

continue ».<br />

Faut il alors croire que l’Etat algérien reste encore <strong>ce</strong><br />

pouvoir individualisé et que son institutionnalisation est<br />

inscrite dans son parcours naturel. Ce serait là une thèse<br />

optimiste qui aurait au moins le mérite <strong>de</strong> consoler sur <strong>ce</strong> qui<br />

reste à faire.<br />

En fait, il est clair qu’en matière politique, il n’y a ni<br />

déterminisme ni automatisme. L’arbitrage <strong>de</strong>s conflits d’intérêts<br />

en présen<strong>ce</strong> est au cœur <strong>de</strong> la lutte politique. Elle remonte en<br />

- 46 -


I<strong>de</strong>ntité, langue et Etat<br />

vérité aux premiers jours <strong>de</strong> la création ou <strong>de</strong> l’apparition <strong>de</strong><br />

l’homme sur terre.<br />

S’agissant plus prosaïquement du rôle <strong>de</strong> l’Etat algérien<br />

dans son rapport dialectique avec l’i<strong>de</strong>ntité et les langues du<br />

pays, il n’est ni ex<strong>ce</strong>ssif ni intempestif d’affirmer que les<br />

circonstan<strong>ce</strong>s qui ont vu naître <strong>ce</strong>t Etat en 1962 pèsent<br />

encore lour<strong>de</strong>ment aussi bien sur sa nature que sur ses<br />

fonctions.<br />

Faute d’avoir récupéré tout le passé du peuple algérien<br />

pour construire la nation algérienne, l’Etat dont c’était la<br />

fonction première, a ruiné ses propres fon<strong>de</strong>ments.<br />

Comment en effet les populations Algériennes, toutes<br />

les populations Algériennes peuvent se projeter et se<br />

reconnaître dans un Etat qui ignore, ou plus grave encore, qui<br />

s’oppose à leurs aspirations i<strong>de</strong>ntitaires et linguistiques, qui<br />

sont comme nous l’avons affirmé dès le départ préexistantes à<br />

tous les autres droits, y compris à <strong>ce</strong>lui <strong>de</strong> l’Etat.<br />

Bien sûr, dans le parcours <strong>de</strong>s peuples, rien n’est jamais<br />

irrémédiable. L’Etat algérien peut encore, il doit surtout être le<br />

miroir <strong>de</strong> <strong>ce</strong> que sont les Algériens dans leur i<strong>de</strong>ntité et leurs<br />

langues profon<strong>de</strong>s s’il veut assumer sa fonction historique, la<br />

seule qui soit universelle, <strong>ce</strong>lle d’un instrument <strong>de</strong> réalisation<br />

<strong>de</strong>s aspirations <strong>de</strong> la société.<br />

- 47 -


- 49 -<br />

Oralite et écriture :<br />

une complémentarité<br />

Gilbert GRANDGUILLAUME<br />

EHESS, Paris<br />

Le thème <strong>de</strong> l’oralité et <strong>de</strong> l’écriture peut paraître<br />

peu adapté dans un colloque qui con<strong>ce</strong>rne la<br />

langue berbère. Celle-ci en effet, à la différen<strong>ce</strong><br />

d’autres langues, ne peut s’appuyer sur une longue tradition<br />

écrite qui la consoli<strong>de</strong>rait dans le contexte mo<strong>de</strong>rne où<br />

l’écriture a pris une importan<strong>ce</strong> reconnue. La question<br />

toutefois vaut bien d’être posée car elle permet <strong>de</strong> réfléchir sur<br />

le <strong>de</strong>venir <strong>de</strong> la langue berbère.<br />

Celle-ci en effet, après <strong>de</strong>s années difficiles, a fini, en<br />

Algérie comme au Maroc, par être reconnue, et l’existen<strong>ce</strong> <strong>de</strong><br />

<strong>ce</strong> Haut Commissariat en est le symbole. Cette reconnaissan<strong>ce</strong><br />

<strong>de</strong> la langue, en tant qu’élément i<strong>de</strong>ntitaire <strong>de</strong> l’Algérie, est à<br />

consoli<strong>de</strong>r, à affermir, mais une étape décisive a été franchie.<br />

Une nouvelle étape serait à envisager maintenant qui pourrait<br />

se formuler ainsi : que faire <strong>de</strong> <strong>ce</strong>tte victoire ? Quelle pla<strong>ce</strong><br />

donner à <strong>ce</strong>tte langue théoriquement et symboliquement<br />

reconnue ? Dans les <strong>de</strong>ux pays con<strong>ce</strong>rnés par le berbère,<br />

l’Algérie et le Maroc, il semble qu’il y ait une hésitation sur les<br />

tâches à accomplir. Sur quels objectifs concrétiser la quête<br />

i<strong>de</strong>ntitaire ?<br />

Il ne semble pas que soit envisagée quelque part la<br />

volonté <strong>de</strong> se contenter <strong>de</strong> la seule langue berbère, qu’elle soit<br />

kabyle, chaouie ou autre. Cet enfermement dans le<br />

monolinguisme, aucune société ne peut se le permettre <strong>de</strong> nos


Actes du Colloque international<br />

jours, quelle que soit l’importan<strong>ce</strong> <strong>de</strong> sa langue. Le problème<br />

est donc <strong>de</strong> définir quelle pla<strong>ce</strong> donner au berbère dans le<br />

contexte <strong>de</strong>s langues en usage en Algérie : les langues parlées<br />

arabes, l’arabe mo<strong>de</strong>rne et le français. Toutes <strong>ce</strong>s langues sont<br />

en Algérie en situation non seulement <strong>de</strong> coexisten<strong>ce</strong>, mais<br />

d’échange permanent, comme le montrent les étu<strong>de</strong>s relatives<br />

au co<strong>de</strong>-switching. Toutes apportent une référen<strong>ce</strong> i<strong>de</strong>ntitaire<br />

spécifique en rapport avec une partie <strong>de</strong> l’histoire vécue. Les<br />

examiner dans leur ensemble amène à constater la multiplicité<br />

<strong>de</strong>s référen<strong>ce</strong>s i<strong>de</strong>ntitaires, mais aussi à poser la question <strong>de</strong><br />

leurs champs d’utilisation spécifiques. C’est ici qu’apparaît<br />

l’intérêt d’une réflexion sur l’oralité et l’écriture, que je<br />

voudrais abor<strong>de</strong>r d’abord dans leur aspect théorique avant d’en<br />

tenter une application à la langue berbère.<br />

Oralité et écriture : une complémentarité<br />

La position <strong>de</strong> la langue dans l’oralité et dans l’écriture a fait<br />

l’objet <strong>de</strong> nombreuses étu<strong>de</strong>s. La plus célèbre à <strong>ce</strong> jour est le<br />

livre <strong>de</strong> Jack Goody 1 . Dans <strong>ce</strong>s étu<strong>de</strong>s remarquables, l’auteur<br />

évalue l’impact spécifique <strong>de</strong> chaque registre, en insistant sur<br />

l’apport <strong>de</strong> l’écriture. Ce faisant il constate une sorte <strong>de</strong><br />

hiérarchisation, comme en témoigne <strong>ce</strong>tte citation :<br />

« Le matériel que nous avons examiné con<strong>ce</strong>rnant les<br />

différen<strong>ce</strong>s entre langues orales et écrites ou entre les <strong>de</strong>ux<br />

registres, pour limité qu’il soit, met en lumière quelques<br />

similarités frappantes avec une autre différen<strong>ce</strong> dont on a<br />

parlé en termes culturels vagues. C’est la différen<strong>ce</strong> entre <strong>ce</strong><br />

que Lévi-Strauss appelle le sauvage et le domestique, <strong>ce</strong> que<br />

d’autres appellent le primitif et l’avancé, ou le simple et le<br />

complexe, le chaud et le froid… » 2 . Selon l’auteur l’écriture<br />

aurait apporté non seulement la conservation du passé, mais<br />

un mo<strong>de</strong> <strong>de</strong> réflexion spécifique.<br />

La possibilité qu’offre l’écriture <strong>de</strong> transmettre les<br />

gran<strong>de</strong>s œuvres du passé a consacré une supériorité dans la<br />

1 Jack Goody, Entre l’oralité et l’écriture, PUF, 1994, traduction française <strong>de</strong><br />

The interfa<strong>ce</strong> between the written and the oral, Cambridge, 1993.<br />

2 Ibi<strong>de</strong>m, p.295-296.<br />

- 50 -


I<strong>de</strong>ntité, langue et Etat<br />

plupart <strong>de</strong>s civilisations, entraînant une dévalorisation <strong>de</strong>s<br />

cultures purement orales. L’époque mo<strong>de</strong>rne a surenchéri dans<br />

<strong>ce</strong> sens, lorsque l’analphabétisme, puis l’illettrisme, ont été<br />

considérés comme <strong>de</strong>s tares sociales. Il s’y est ajouté en<br />

Occi<strong>de</strong>nt, dans les gran<strong>de</strong>s cultures monothéistes, une<br />

vénération particulière du Livre, ré<strong>ce</strong>ptacle <strong>de</strong> la révélation et<br />

souvent attribut d’un corps d’interprétateurs.<br />

Dans la culture arabe, le rôle <strong>de</strong> l’écrit a été encore plus<br />

magnifié par la pla<strong>ce</strong> ex<strong>ce</strong>ptionnelle du Coran. Il s’en est suivi<br />

une sorte <strong>de</strong> « fétichisation <strong>de</strong> la langue », selon l’expression<br />

d’Abdallah Laroui, qui a placé à part une langue à référen<strong>ce</strong> et<br />

usage spécifiquement écrits. Par rapport à <strong>ce</strong>lle-ci la<br />

multiplicité <strong>de</strong>s langues parlées témoigne, selon <strong>ce</strong>rtains, d’une<br />

sorte <strong>de</strong> désintégration à partir d’un pur modèle initial, mais <strong>de</strong><br />

toute façon d’une infériorité manifeste qui les réservait à une<br />

forme uniquement orale.<br />

De <strong>ce</strong>tte dévalorisation <strong>de</strong>s langues parlées, les<br />

politiques linguistiques suivies au Maghreb <strong>de</strong>puis les<br />

indépendan<strong>ce</strong>s ont amplement témoigné. Cette dévalorisation<br />

linguistique s’est souvent accompagnée d’une stigmatisation<br />

sociale : c’est <strong>ce</strong> que révélait il y a quelques années un numéro<br />

<strong>de</strong> la revue Peuples Méditerranéens 3 consacré à <strong>ce</strong>tte question.<br />

Cette stigmatisation con<strong>ce</strong>rnait toutes les langues parlées au<br />

Maghreb, plus ou moins exclues à une <strong>ce</strong>rtaine époque tant <strong>de</strong>s<br />

media que <strong>de</strong> l’expression publique, sans parler <strong>de</strong> l’école. Elle<br />

touchait les parlers arabes autant que les parlers berbères.<br />

Mais alors que les premiers pouvaient se perpétuer dans la<br />

langue arabe écrite, il n’en était pas <strong>de</strong> même <strong>de</strong>s parlers<br />

berbères qui se sont sentis fortement menacés à une époque<br />

par la politique d’arabisation. Ils étaient en outre défavorisés<br />

par l’absen<strong>ce</strong> <strong>de</strong> monuments écrits. Enfin l’antériorité<br />

historique du berbère par rapport à l’arabe au Maghreb<br />

conduisait <strong>ce</strong>rtains idéologues à y voir la survivan<strong>ce</strong> d’une<br />

sorte <strong>de</strong> jâhiliyya fantasmatique.<br />

3Peuples Méditerranéens N° 79, Langue et stigmatisation sociale au<br />

Maghreb, Paris, avril-juin 1997.<br />

- 51 -


Actes du Colloque international<br />

Il est heureux qu’il soit possible <strong>de</strong> parler aujourd’hui<br />

<strong>de</strong> <strong>ce</strong>la au passé. Mais le problème <strong>de</strong>s rapports entre l’oralité<br />

et l’écriture mérite d’être approfondi. En effet l’insistan<strong>ce</strong> sur<br />

l’aspect hiérarchique a contribué à voiler un aspect important<br />

<strong>de</strong> leur relation, je veux dire leur complémentarité.<br />

Il faut d’abord souligner que les grands textes <strong>de</strong><br />

l’humanité ont d’abord existé sous forme orale et ont été<br />

transmis sous <strong>ce</strong>tte forme durant <strong>de</strong>s pério<strong>de</strong>s plus ou moins<br />

longues : c’est le cas <strong>de</strong> l’Ilia<strong>de</strong> et <strong>de</strong> l’Odyssée, du Talmud, <strong>de</strong><br />

la Bible, et du Coran. Cela veut dire qu’ils ont existé sous une<br />

forme orale, puis sous une forme écrite, pour revenir par la<br />

suite à <strong>de</strong>s formes orales dans la récitation, le commentaire,<br />

l’exégèse. Ceci nous permet <strong>de</strong> constater qu'écriture et oralité<br />

s’articulent comme <strong>de</strong>ux phases <strong>de</strong> la transmission culturelle,<br />

qui doit faire alterner stabilité et mouvement comme <strong>de</strong>ux<br />

phases <strong>de</strong> la vie. Ces <strong>de</strong>ux phases sont d’ailleurs soulignées par<br />

les noms qui désignent en arabe les consonnes et les voyelles.<br />

Les consonnes sont dites sawâkîn (<strong>ce</strong>lles qui sont stables), et les<br />

voyelles harakât (<strong>ce</strong>lles qui bougent) : le texte écrit ne peut<br />

prendre vie que par l’adjonction <strong>de</strong>s voyelles qui permettent sa<br />

prononciation. La suc<strong>ce</strong>ssion <strong>de</strong> l’écrit et <strong>de</strong> l’oral est analogue<br />

à <strong>ce</strong>lle <strong>de</strong> la stabilité et du mouvement, et en <strong>de</strong>rnier ressort, <strong>de</strong><br />

la mort et <strong>de</strong> la vie. Les <strong>de</strong>ux phases sont essentielles. Il existe<br />

dans la tradition culturelle arabe un ouvrage qui explique <strong>ce</strong>ci<br />

<strong>de</strong> façon très claire: il s’agit du recueil <strong>de</strong>s Mille et Une Nuits :<br />

la conteuse Shahraza<strong>de</strong> avait lu <strong>de</strong> nombreux écrits, elles les<br />

racontent au roi mala<strong>de</strong> en les adaptant à sa situation et le<br />

guérit par <strong>ce</strong>s récits, pour finalement leur donner une nouvelle<br />

forme écrite 4 .<br />

A partir du moment où on constate la né<strong>ce</strong>ssité absolue<br />

<strong>de</strong> <strong>ce</strong>s <strong>de</strong>ux phases <strong>de</strong> stabilité et <strong>de</strong> mouvement dans la<br />

transmission <strong>de</strong> toute culture, il est évi<strong>de</strong>nt qu’ils existent aussi<br />

dans les langues dites purement orales. Chacune distingue les<br />

4 Je me permets pour <strong>ce</strong>ci <strong>de</strong> renvoyer à mon article « Entre l’écrit et l’oral :<br />

la transmission. Le cas <strong>de</strong>s Mille et Une Nuits », dans Les Mille et une nuits<br />

dans l’imaginaire du XX° siècle, dir. Hafid Gafaiti et Christiane Achour, à<br />

paraître chez L’Harmattan<br />

- 52 -


I<strong>de</strong>ntité, langue et Etat<br />

éléments stables qui sont transmis tels quels, c’est-à-dire qu’ils<br />

sont appris par cœur et traversent les générations sous <strong>ce</strong>tte<br />

forme. Très souvent la forme poétique, par le support qu’elle<br />

apporte à la mémoire, a permis la conservation <strong>de</strong>s œuvres.<br />

Mais elles l’ont été aussi sous forme <strong>de</strong> poèmes, <strong>de</strong> récits. Le<br />

terme arabe qui désigne le fait <strong>de</strong> mémoriser est muhâfadha, et<br />

il évoque l’idée d’un dépôt qui serait transmis <strong>de</strong> génération en<br />

génération. Il ne faut pas oublier non plus que dans<br />

l’enseignement du Moyen Age, les grands traités, quoique<br />

écrits, étaient appris par cœur.<br />

Il est bien évi<strong>de</strong>nt que les langues berbères ont elles<br />

aussi connu <strong>ce</strong>t équivalent <strong>de</strong> l’écrit et transmis jusqu’à <strong>ce</strong> jour<br />

<strong>de</strong>s œuvres <strong>de</strong>s anciens. Les techniques d’aujourd’hui, par<br />

l’enregistrement vocal et visuel, permettent <strong>de</strong> passer<br />

directement à un autre sta<strong>de</strong> <strong>de</strong> conservation qui courtcircuiterait<br />

l’écrit. La pério<strong>de</strong> <strong>de</strong> changement intensif et <strong>de</strong><br />

bouleversement culturel que nous traversons porte en effet à<br />

envisager la perte <strong>de</strong> la filière <strong>de</strong> la mémoire et à se préoccuper<br />

d’un autre mo<strong>de</strong> <strong>de</strong> transmission. L’enregistrement est possible,<br />

mais malgré tout le désir <strong>de</strong> fixer par écrit <strong>ce</strong>s trésors du passé<br />

est évi<strong>de</strong>nt.<br />

Un regard sur le passé nous montre que dans les<br />

langues berbères <strong>ce</strong>tte alternan<strong>ce</strong> <strong>de</strong> vie et <strong>de</strong> mort, d’oubli et<br />

<strong>de</strong> mémoire, <strong>de</strong> changement et <strong>de</strong> stabilité a bien fonctionné<br />

comme dans toutes les langues. Elle nous enseigne que toute<br />

langue doit toujours combiner <strong>ce</strong>s <strong>de</strong>ux aspects si elle veut<br />

continuer à vivre, elle doit toujours réaliser une combinaison<br />

<strong>de</strong> la mémoire du passé avec les réalités d’aujourd’hui, pour<br />

produire un nouveau « dépôt » à transmettre aux générations à<br />

venir. C’est à <strong>ce</strong> point précis que nous en sommes dans <strong>ce</strong><br />

colloque, et c’est ici que nous conduisent <strong>ce</strong>s réflexions sur<br />

l’écrit et l’oral : que faire aujourd’hui avec la langue berbère,<br />

comment l’adapter, sans doute à l’écrit, et dans quel champ<br />

d’utilisation la situer ?<br />

Ecrire le berbère et pour quels usages ?<br />

De <strong>ce</strong> qui précè<strong>de</strong> il ressort que le recours à l’écriture ne peut<br />

guère être éludé dans le cas du berbère. La question posée est<br />

- 53 -


Actes du Colloque international<br />

donc : dans quels caractères ? Le choix se pose entre trois<br />

systèmes : les caractères tifinagh, qui seraient la forme la plus<br />

authentique, mais sans doute la moins pratique, les caractères<br />

latins, ou les caractères arabes. A <strong>ce</strong> qu’on m’a dit, le Maroc<br />

vient d’opter pour le tifinagh : <strong>ce</strong> qui est, à mon sens, le moyen<br />

d’échapper à un choix difficile entre caractères arabes et latins.<br />

La difficulté du choix relève à mon sens <strong>de</strong><br />

considérations idéologiques liées à la tension entre arabe et<br />

français apparue dans la question <strong>de</strong> l’arabisation. Il semble <strong>de</strong><br />

plus en plus admis que les problèmes ne trouveront <strong>de</strong> solution<br />

que dans le passage <strong>de</strong> l’optique idéologique à l’optique réaliste<br />

et linguistique, et <strong>de</strong> la conscien<strong>ce</strong> <strong>de</strong> l’opposition <strong>de</strong>s langues à<br />

<strong>ce</strong>lle <strong>de</strong> leur complémentarité. La transcription du berbère en<br />

tifinagh a <strong>de</strong>s avantages symboliques en <strong>ce</strong>rtaines<br />

circonstan<strong>ce</strong>s, telles que les noms <strong>de</strong>s localités à l’entrée <strong>de</strong>s<br />

agglomérations. Mais pour l’essentiel, le choix est à opérer<br />

entre caractères arabes et latins. A mon sens la possibilité<br />

<strong>de</strong>vrait être laissée <strong>de</strong> prendre l’un ou l’autre, car l’essentiel<br />

n’est pas là. L’utilisation <strong>de</strong> caractères arabes peut être plus<br />

aisée pour les personnes plus à l’aise dans l’écriture arabe que<br />

dans le français, à condition qu’un co<strong>de</strong> <strong>de</strong> signes spécifiques<br />

soit fixé. La transcription latine peut présenter l’avantage d’une<br />

plus gran<strong>de</strong> précision par l’utilisation <strong>de</strong> voyelles, et par le<br />

caractère international du co<strong>de</strong> sur lequel elle se fon<strong>de</strong>.<br />

L’important serait d’offrir à <strong>ce</strong>ux qui le souhaitent la possibilité<br />

d’écrire les textes berbères en leur fournissant un système <strong>de</strong><br />

translittération adéquat (en caractères arabes ou latins).<br />

Ce serait une erreur <strong>de</strong> considérer que la langue<br />

berbère ne con<strong>ce</strong>rne que les zones berbérophones. Les<br />

linguistes ont constaté <strong>de</strong> longue date que les parlers arabes du<br />

Maghreb sont fortement influencés, dans la phonétique, la<br />

grammaire et la sémantique, par les parlers berbères qu’ils ont<br />

remplacés, et dont <strong>ce</strong>rtains étaient encore viva<strong>ce</strong>s il y a un<br />

siècle. Etant donnée la généralité <strong>de</strong> <strong>ce</strong>t état <strong>de</strong> fait, on peut se<br />

<strong>de</strong>man<strong>de</strong>r s’il ne serait pas utile <strong>de</strong> proposer dans toutes les<br />

régions, même arabophones, une initiation au berbère <strong>de</strong> façon<br />

à donner aux enfants une conscien<strong>ce</strong> <strong>de</strong> la profon<strong>de</strong>ur <strong>de</strong> la<br />

langue qu’ils parlent, et par là même, d’admettre une <strong>ce</strong>rtaine<br />

- 54 -


I<strong>de</strong>ntité, langue et Etat<br />

spécificité <strong>de</strong> l’i<strong>de</strong>ntité algérienne. Dans les zones<br />

berbérophones, <strong>ce</strong>tte initiation à l’école <strong>de</strong>vrait leur donner les<br />

outils né<strong>ce</strong>ssaires pour mettre par écrit <strong>de</strong>s fragments <strong>de</strong> la<br />

langue qu’ils parlent en famille, et d’entrer en contact avec<br />

quelques œuvres du patrimoine transmis à travers contes,<br />

mythes et proverbes. Dans <strong>ce</strong>tte optique, le mo<strong>de</strong> <strong>de</strong><br />

transcription serait <strong>ce</strong>lui qu’il leur serait le plus aisé d’utiliser.<br />

Par contre l’étu<strong>de</strong> <strong>de</strong>s langues berbères et <strong>de</strong> leur<br />

interféren<strong>ce</strong> avec les parlers arabes <strong>de</strong>vrait retenir l’attention<br />

<strong>de</strong> chercheurs en linguistique et en sociolinguistique. Le<br />

passage à l’écrit s’impose ici également, et selon une métho<strong>de</strong><br />

plus précise. Etant donnée la généralisation <strong>de</strong> <strong>de</strong>ux mo<strong>de</strong>s<br />

d’écriture en Algérie, le recours à l’un ou à l’autre <strong>de</strong>vrait être<br />

laissé libre dans la transcription, l’essentiel étant que la<br />

codification soit suffisamment reconnue pour être<br />

opérationnelle.<br />

Au-<strong>de</strong>là <strong>de</strong> <strong>ce</strong>s <strong>de</strong>ux secteurs <strong>de</strong> l’école et <strong>de</strong> la<br />

recherche universitaire, quelles utilisations pourraient être<br />

faites <strong>de</strong> l’écrit ? La survivan<strong>ce</strong> <strong>de</strong>s langues berbères n’est pas<br />

acquise d’avan<strong>ce</strong>. Dans les années passées, l’opposition qu’elles<br />

ont rencontrée a plutôt favorisé leur maintien par un réflexe <strong>de</strong><br />

défense. La reconnaissan<strong>ce</strong> dont elles bénéficient actuellement<br />

risque au contraire <strong>de</strong> diminuer les motivations,<br />

principalement dans les situations urbaines. Les <strong>document</strong>s<br />

écrits ont l’avantage <strong>de</strong> conserver la langue, ils ne garantissent<br />

pas qu’elle continue à être parlée si d’autres facteurs<br />

n’interviennent pas, comme le souci <strong>de</strong>s parents <strong>de</strong> transmettre<br />

leur langue à leurs enfants, ou <strong>ce</strong>lui <strong>de</strong>s associations locales<br />

d’en organiser la survie. C’est peut-être ici qu’il pourrait<br />

paraître souhaitable que l’intérêt pour la langue berbère et le<br />

patrimoine qu’elle incarne ne soit plus le souci d’une<br />

communauté seulement, mais d’une Algérie dans son ensemble<br />

qui admettrait la spécificité <strong>de</strong> son i<strong>de</strong>ntité et <strong>de</strong> son histoire.<br />

- 55 -


Résumé :<br />

La terre, la femme et le pouvoir<br />

chez les Touaregs : le cas <strong>de</strong>s Kel Azjer<br />

- 57 -<br />

Dida BADI<br />

Attaché <strong>de</strong> recherche<br />

CNRPAH, Alger<br />

La considération du seul caractère noma<strong>de</strong> <strong>de</strong> la<br />

société touarègue par nombre <strong>de</strong> chercheurs qui<br />

l’ont étudié, la présente sous forme <strong>de</strong> groupes<br />

épars dont le caractère dominant est le «nomadisme<br />

écologique », con<strong>ce</strong>pt cher aux géographes.<br />

Cette vision a contribué à détourner le regard <strong>de</strong> <strong>ce</strong>s<br />

chercheurs d’une dimension très importante pour la<br />

compréhension <strong>de</strong> la cosmogonie et <strong>de</strong>s fon<strong>de</strong>ments<br />

civilisationnels <strong>de</strong> <strong>ce</strong>tte société.Elles sont rares, en effet les<br />

étu<strong>de</strong>s systématiques consacrées aux touareg sé<strong>de</strong>ntaires et<br />

leur rapport avec leur espa<strong>ce</strong>.<br />

Pour notre part, nous tenterons, à travers <strong>ce</strong> texte, qui<br />

rend compte d’un travail en cours qui consiste en l’étu<strong>de</strong> du<br />

droit coutumier relatif à la gestion du foncier chez les touareg<br />

du tassili n’Azjer (noma<strong>de</strong>s et sé<strong>de</strong>ntaires), dans une<br />

perspective d’anthropologie historique, d’appréhen<strong>de</strong>r le<br />

rapport qu’ont les Kel Azjer et à travers eux, tous les Touareg,<br />

à leur espa<strong>ce</strong>. Rapport, qui, pensons-nous, doit intégrer les<br />

matériaux qui permettent la lecture <strong>de</strong> leur passé.


Actes du Colloque international<br />

Ainsi les <strong>de</strong>ux espa<strong>ce</strong>s, noma<strong>de</strong> et sé<strong>de</strong>ntaire doivent<br />

être traités en <strong>ce</strong> que le premier a d’horizontal et le <strong>de</strong>uxième<br />

<strong>de</strong> vertical. L’horizontalité du rapport à l’espa<strong>ce</strong> noma<strong>de</strong><br />

permet d’insérer l’histoire <strong>de</strong> la région dans un cadre<br />

maghrébin et africain plus larges, alors que la verticalité <strong>de</strong><br />

l’espa<strong>ce</strong> sé<strong>de</strong>ntaire donne une profon<strong>de</strong>ur historique du<br />

peuplement <strong>de</strong> la région qui l’enregistre sur la stratigraphie<br />

archéologique.<br />

Traditionnellement, dans le domaine noma<strong>de</strong> les<br />

territoires <strong>de</strong> parcours que constituent les pâturages,<br />

appartiennent à l’ensemble du groupe (tawsit ). Ce sont les<br />

terres <strong>de</strong> suzeraineté ; elles constituent la propriété publique<br />

inaliénable dont l’amnoukal est en fait le gestionnaire et le<br />

garant, comme les parcours coutumiers (akal n amenoukal ).<br />

Elles sont constituées, traditionnellement, <strong>de</strong> <strong>ce</strong> qui est appelé<br />

(amadal wa settefen) qui signifie le domaine noir. Opposé au<br />

domaine blanc (amadal wa mellen), qui appartient au groupe<br />

<strong>de</strong>s Imenghassaten qui était le gar<strong>de</strong> royale <strong>de</strong>s Imanan<br />

(ta<strong>ko</strong>uba n manan).<br />

Le domaine noir recouvre le plateau gréseux du Tassili,<br />

les vallées et canyons qui s’y trouvent. La propriété du<br />

domaine noir implique également <strong>ce</strong>lle <strong>de</strong>s animaux sauvages<br />

(gibier) qui s’y trouvent, à l’ex<strong>ce</strong>ption <strong>de</strong>s ânes sauvages<br />

(ihoulelen) qui eux, appartiennent aux Kel Touan, <strong>de</strong>s<strong>ce</strong>ndant<br />

<strong>de</strong>s Imazzararen, lesquels, dit-on, furent emportés par une<br />

crue qui n’en a laissé que les ânes et une fille appelée Touan,<br />

qui fût leur ancêtre. Ce domaine est dit noir, par<strong>ce</strong> que c’est<br />

l’endroit où abon<strong>de</strong>nt les ombres, l’eau et la végétation, mais<br />

surtout par<strong>ce</strong> qu’il est constitué <strong>de</strong> rocaille patinée.<br />

Le domaine blanc, quant à lui, est constitué <strong>de</strong>s plaines<br />

d’Admer (mot qui signifie le buste, le plateau gréseux étant la<br />

tête) qui contrastent par leur blancheur avec la noir<strong>ce</strong>ur du<br />

plateau. C’est un espa<strong>ce</strong> ouvert et ensoleillé où abon<strong>de</strong>nt les<br />

dunes <strong>de</strong> sable et les plaines étendues faites <strong>de</strong> reg et d’erg. Il<br />

évoque l’ouverture vers le reste du mon<strong>de</strong> touareg (Air et<br />

Ahaggar).<br />

La limite entre les <strong>de</strong>ux domaines est matérialisée, dit –<br />

on, par <strong>de</strong>s balises (tiknouten ) portant la marque <strong>de</strong>s Imanan<br />

- 58 -


I<strong>de</strong>ntité, langue et Etat<br />

(ameslag) au lieu dit Abada-hegrene. Cependant, la séparation<br />

entre les <strong>de</strong>ux domaines n’est pas rigi<strong>de</strong> car il existe un espa<strong>ce</strong><br />

intermédiaire appelé (tanebra n oudad) ou pâturages<br />

nocturnes du mouflon. La limite <strong>de</strong> <strong>ce</strong>tte aire est constituée <strong>de</strong><br />

l’ombre (télé) du massif vers le coté sud. C’est la limite où<br />

paissent les mouflons quand ils <strong>de</strong>s<strong>ce</strong>n<strong>de</strong>nt <strong>de</strong> nuit du massif.<br />

Selon la tradition, les mouflons chassés dans <strong>ce</strong>t espa<strong>ce</strong><br />

appartiennent à <strong>ce</strong>lui qui les a chassés.<br />

La chute <strong>de</strong>s Imanan en tant que groupe dominant<br />

politiquement dans la région a entraîné <strong>ce</strong>lle <strong>de</strong> leurs alliés<br />

Imenghassaten, après l’émergen<strong>ce</strong> <strong>de</strong>s Ouraghen vers 1660.<br />

Cette chute n’a pourtant pas induit <strong>de</strong>s modifications majeures<br />

dans le statut juridique du domaine foncier noma<strong>de</strong>. Bien qu’il<br />

en ait résulté une nouvelle répartition <strong>de</strong>s plébéiens, <strong>ce</strong><br />

qu’illustre le dicton suivant.<br />

Amenoukal ila wer yehkem, Aheggar yehkam wer ila.<br />

Ce qui pourrait se traduire par : l’Amenoukal possè<strong>de</strong><br />

mais ne gouverne pas. Aheggar, lui gouverne mais ne possè<strong>de</strong><br />

pas.<br />

A l’intérieur <strong>de</strong> <strong>ce</strong>s <strong>de</strong>ux espa<strong>ce</strong>s vivaient les tribus<br />

vassales qui ont, chacune leur territoire <strong>de</strong> parcours dont la<br />

propriété est collective. Sous l’autorité du chef (amgar ) <strong>de</strong> la<br />

tribu, <strong>ce</strong>lle-ci a le droit <strong>de</strong> prendre quelques mesures pour le<br />

préserver, soit <strong>de</strong> ses propres membres, soit <strong>de</strong>s membres <strong>de</strong>s<br />

autres tribus. Comme exemple <strong>de</strong> <strong>ce</strong>s mesures, la tribu, sous<br />

l’autorité <strong>de</strong> son chef, peut procé<strong>de</strong>r à la mise en défends<br />

(agadal) d’une ou plusieurs vallées <strong>de</strong> son territoire, pour<br />

permettre la régénéres<strong>ce</strong>n<strong>ce</strong> <strong>de</strong>s pousses après les chutes <strong>de</strong>s<br />

pluies, avant d’y autoriser l’accès aux troupeaux. Cette mesure<br />

est restrictive pour tout le mon<strong>de</strong>, y compris pour ses propres<br />

membres.<br />

Autre type <strong>de</strong>s terres, <strong>ce</strong> sont <strong>ce</strong>lles transmises par héritage,<br />

akhid<strong>de</strong>ren ou le lait vivant ; <strong>ce</strong>lles-ci sont aliénables et<br />

peuvent être qualifiées <strong>de</strong> propriété privée, comme les terres<br />

agricoles mises en valeurs.<br />

- 59 -


Actes du Colloque international<br />

Le statut <strong>de</strong>s terres dans le domaine sé<strong>de</strong>ntaire<br />

Les terres dans les <strong>ce</strong>ntres sé<strong>de</strong>ntaires (Djanet, Aherher, etc…)<br />

bénéficient d’un statut particulier qui les rapproche <strong>de</strong> <strong>ce</strong>lui<br />

<strong>de</strong>s terrains <strong>de</strong> parcours mais s’en distingue surtout par la<br />

nature <strong>de</strong> la propriété. Elles sont <strong>de</strong> <strong>de</strong>ux types :<br />

1- Les terres réservées au foncier bâti<br />

Elles correspon<strong>de</strong>nt à un territoire légué par un ancêtre<br />

commun, mythique ou réel du groupe. Ce territoire dont les<br />

limites physiques sont connues et consignées, ou supposées<br />

l’être, par écrits dans <strong>de</strong>s <strong>document</strong>s en peau ou en tissu appelé<br />

(al.khabes, <strong>de</strong> l’arbre, habous), appartient à tous les membres<br />

du groupe en question. A <strong>ce</strong> titre, <strong>ce</strong>ux-ci peuvent construire,<br />

sans restriction, <strong>de</strong>s maisons qu’ils légueront, après leur<br />

disparition à leurs filles, qui les transmettront, à leur tour, par<br />

héritage, à leurs <strong>de</strong>s<strong>ce</strong>ndantes. C’est ainsi que la propriété <strong>de</strong> la<br />

maison familiale fondée par le père se voit revenir à ses filles<br />

après sa mort, et les garçons, une fois grands, se voient obligés<br />

d’en fon<strong>de</strong>r une autre, qu’ils légueront à leurs filles. Le droit <strong>de</strong><br />

propriété dans <strong>ce</strong> cas précis s’applique uniquement aux murs<br />

(igoudar ) et n’implique pas <strong>ce</strong>lle <strong>de</strong> la terre qui, elle reste la<br />

propriété collective <strong>de</strong> l’ensemble <strong>de</strong>s femmes du groupe.<br />

2- Les terres réservées au foncier agricole<br />

De même que le foncier bâti, le foncier agricole, (la surfa<strong>ce</strong><br />

cultivée) revient par héritage aux filles ou à la fille du<br />

propriétaire l’ayant mis en valeur en leur qualité <strong>de</strong><br />

propriétaires du sol.<br />

L’origine <strong>de</strong> la propriété féminine <strong>de</strong>s jardins vient du<br />

fait que l’ancêtre ayant créé l’exploitation est tenu <strong>de</strong> la<br />

consigner par écrit au nom <strong>de</strong> ses filles sous forme d’un acte<br />

<strong>de</strong> propriété appelé al. Hhabes ou akh id<strong>de</strong>ren, en touareg, le<br />

lait vivant. Ainsi, la production est répartie en fonction du<br />

nombre <strong>de</strong>s filles inscrites dans l’acte initial. Par exemple, si les<br />

filles inscrites dans le habous étaient au nombre <strong>de</strong> trois,<br />

comme c’est le cas pour les Kel Araben, la production est, par<br />

conséquent, répartie en trois parts égales. Chacune <strong>de</strong>s parts<br />

- 60 -


I<strong>de</strong>ntité, langue et Etat<br />

est <strong>de</strong>stinée aux femmes <strong>de</strong>s<strong>ce</strong>ndantes <strong>de</strong> l’une ou l’autre <strong>de</strong><br />

trois ancêtres aux noms <strong>de</strong>squelles est rédigé le habous.<br />

Une plantation (jardin) est gérée sous forme d’une<br />

con<strong>ce</strong>ssion faite par les femmes, à un homme souvent leur<br />

frère, qui en assure la gestion et l’entretien ainsi que la<br />

coordination entre les différents intervenants dans le pro<strong>ce</strong>ssus<br />

<strong>de</strong> production. Dans <strong>ce</strong> cas précis, le frère a le choix entre<br />

créer son propre jardin ou travailler la terre <strong>de</strong> sa sœur pour<br />

bénéficier <strong>de</strong> son usufruit tant qu’il est vivant, sous <strong>ce</strong>rtaines<br />

conditions.<br />

En général, il finit par choisir <strong>ce</strong>tte <strong>de</strong>rnière solution et<br />

<strong>ce</strong>la pour <strong>de</strong>ux raisons, au moins :<br />

-l’engagement moral qu’il a envers sa sœur<br />

-la difficulté qu’il y a à trouver <strong>de</strong> nouvelles surfa<strong>ce</strong>s<br />

cultivables à mettre<br />

en valeur sur le territoire <strong>de</strong> son groupe.<br />

Touzzar ou l’ouverture <strong>de</strong> la campagne <strong>de</strong>s semailles :<br />

Au début <strong>de</strong> chaque campagne agricole les hommes apportent<br />

la semen<strong>ce</strong> à la mosquée où il est procédé à la lecture du Coran<br />

en présen<strong>ce</strong> <strong>de</strong> l’imam.<br />

Cette opération appelée (Touzzar ) du verbe (izar ), être le<br />

premier, les primaires, en fait, permet <strong>de</strong> sanctifier le grain<br />

afin d’obtenir une récolte abondante.<br />

Après la lecture du Coran, la semen<strong>ce</strong> est distribuée à tous les<br />

hommes présents possédant <strong>de</strong>s par<strong>ce</strong>lles à ensemen<strong>ce</strong>r. C’est<br />

l’imam qui doit marquer le début <strong>de</strong> la campagne en<br />

procédant le premier à ventiler la semen<strong>ce</strong> sur les sillons <strong>de</strong><br />

son jardin il est, procédé, alors à l’ouverture solennelle <strong>de</strong> la<br />

campagne agricole.<br />

Le chant <strong>de</strong> labour ( asahagh n naklaben ) :<br />

Inamaza ? Ou sont les hommes ?<br />

Taso Qu’ils viennent (refrain)<br />

Aikin kasaa guerkeh Labourer la terre agricole<br />

Taso Qu’ils viennent (refrain)<br />

- 61 -


Actes du Colloque international<br />

Mi ed yossen ? Qu’est venu ?<br />

Taasso Qu’ils viennent<br />

Mi termessem ? Qui a avez vous rencontré ?<br />

Taasso Qu’ils viennent<br />

Mi yessanen ? Qui sait faire ?<br />

Tasso Qu’ils viennent<br />

Igmed ed ayor ghor em<br />

Ce chant chanté pendant le labour par <strong>de</strong>ux groupes <strong>de</strong><br />

laboureurs. Un groupe répète les vers, tandis que l’autre<br />

répond par le refrain. Il faut noter que les trois premiers vers<br />

<strong>de</strong> <strong>ce</strong> chant sont dits dans la langue haoussa.<br />

Ceci pose la question <strong>de</strong> la profon<strong>de</strong>ur africaine <strong>de</strong> la culture<br />

berbère au Sahara. Les gens à qui nous avons <strong>de</strong>mandé<br />

d’expliquer la présen<strong>ce</strong> <strong>de</strong>s vers en haoussa dans le chant <strong>de</strong><br />

labour <strong>de</strong>s kels Djanet répon<strong>de</strong>nt que par le passé les Haoussa<br />

venaient souvent à Djanet pendant la pério<strong>de</strong> <strong>de</strong>s labours. Pour<br />

ne pas les offenser et se sentir dépaysés, les laboureurs faisaient<br />

exprès d’introduire <strong>ce</strong>s vers dans le chant en les invitant à se<br />

joindre à eux. Cependant, <strong>ce</strong>tte explication ne tient pas compte<br />

<strong>de</strong> la présen<strong>ce</strong> <strong>de</strong>s personnes haoussa parmi les agriculteurs <strong>de</strong><br />

<strong>ce</strong>tte région. Ceci, nous pousse à nous interroger sur l’origine<br />

<strong>de</strong> l’agriculture et le savoir-faire qui y est lié dans <strong>ce</strong>tte région<br />

du Sahara ouverte à la fois sur l’Afrique sub-saharienne et la<br />

rive occi<strong>de</strong>ntale <strong>de</strong> la Méditerranée.<br />

Les intervenants dans le procès <strong>de</strong> production<br />

Traditionnellement le travail s’effectuait d’une manière<br />

collective et manuellement, sous la responsabilité <strong>de</strong> <strong>ce</strong>lui que<br />

les femmes propriétaires avaient chargé du jardin.<br />

- Anagam : ou le puisatier est qui puise l’eau du puits pour<br />

irriguer les par<strong>ce</strong>lles.<br />

- Wan tamara : ou l ‘animal qu’utilise le puisatier pour tirer<br />

l’eau, du puits.<br />

Cet animal peut être un bœuf, un zébu, un chameau ou un âne<br />

Car à Djanet, en plus <strong>de</strong> sour<strong>ce</strong>s pérennes propriété collective<br />

du clan, il existe dans chaque jardin un puits creusé<br />

collectivement par les membres du groupe <strong>de</strong> parenté grâ<strong>ce</strong> à<br />

- 62 -


I<strong>de</strong>ntité, langue et Etat<br />

la twiza. Il faut signaler, ici, que le système d’irrigation par la<br />

fouggara, que l’on connaît au Twat -Tidikelt, n’est pas utilisé<br />

dans L’Ajjer, malgré quelques tentatives pour son introduction<br />

sous l’impulsion <strong>de</strong> l’administration coloniale Djanet.<br />

Ces tentatives ont tourné court, du fait <strong>ce</strong>rtainement<br />

<strong>de</strong> la petitesse <strong>de</strong>s surfa<strong>ce</strong>s irriguées et <strong>de</strong> l’organisation sociale<br />

<strong>de</strong>s habitants <strong>de</strong> Djanet qui fait que l’exploitation <strong>de</strong> leurs<br />

jardins se fait dans un cadre familial restreint.<br />

Mais l’explication que donnent <strong>ce</strong>rtains agriculteurs <strong>de</strong> Djanet<br />

reste la plus plausible. Selon eux, le niveau <strong>de</strong> la nappe<br />

phréatique <strong>de</strong> l’Oued Eguerew sue les berges duquel sont<br />

implantés les jardins, est relativement profond, surtout en<br />

pério<strong>de</strong>s <strong>de</strong> sécheresses prolongées, et <strong>de</strong> <strong>ce</strong> fait ne permet pas<br />

l’utilisation d’un tel ouvrage qu’ils connaissent <strong>ce</strong>pendant bien.<br />

- Temaseswit : est une femme à laquelle on confie le travail<br />

consistant à orienter le cours d’eau vers les par<strong>ce</strong>lles à partir<br />

d’un bassin collecteur appelé (tizemt ). Cette tâche lui est<br />

spécialement confiée en raison <strong>de</strong> sa facilité.<br />

- Wa n tifest : Celui qui apporte la semen<strong>ce</strong>.<br />

La récolte terminée, Il est procédé, alors, avant tout<br />

partage, au prélèvement <strong>de</strong> la part consacrée à la l’aumône et<br />

qui doit parvenir à la mosquée. A <strong>ce</strong>tte aumône régulière<br />

s’ajoute une autre qui doit être prélevée sur la récolte d’un<br />

jeune arbre fruitier (palmier) qui produit pour la première fois<br />

afin que ses prochaines productions soient abondantes et<br />

chargées <strong>de</strong> la baraka.<br />

Le contrat <strong>de</strong> la production<br />

La première personne à être payée est timaseswit qui obtient le<br />

1/7 (tas essahet) <strong>de</strong> la récolte générale avant sa répartition<br />

entre les différents contractants.<br />

-Un quart (ta s ek<strong>ko</strong>zet) <strong>de</strong> la récolte revient à anagam.<br />

-Un quart (ta s ek<strong>ko</strong>zet) <strong>de</strong> la récolte revient au propriétaire <strong>de</strong><br />

l’animal <strong>de</strong> traction (tamara).<br />

- 63 -


Actes du Colloque international<br />

-Un quart (ta s ek<strong>ko</strong>zet) <strong>de</strong> la récolte revient à la personne<br />

ayant fourni la semen<strong>ce</strong>.<br />

-Un quart (ta s ek<strong>ko</strong>zet) <strong>de</strong> la récolte revient au propriétaire<br />

du jardin. La répartition est faite en fonction du nombre <strong>de</strong>s<br />

héritières <strong>de</strong>s<strong>ce</strong>ndantes directes <strong>de</strong> l’ancêtre fondatri<strong>ce</strong> pour<br />

laquelle le habous a été rédigé. Si <strong>ce</strong>tte <strong>de</strong>rnière a <strong>de</strong>ux filles, le<br />

quart <strong>de</strong> la récolte appartenant au propriétaire est divisé en<br />

<strong>de</strong>ux parts qui vont être distribuées à part égales aux<br />

<strong>de</strong>s<strong>ce</strong>ndantes <strong>de</strong> chacune d’elles.<br />

Il faut noter que si <strong>ce</strong>lui qui travaille la terre est assez<br />

entreprenant, il pourrait toucher à lui seul les trois quarts <strong>de</strong> la<br />

récolte du jardin.<br />

Ce régime ne con<strong>ce</strong>rne que le blé, le miel et les cultures<br />

maraîchères. Quand au palmier dattier il est soumis à un autre<br />

type <strong>de</strong> contrat !<br />

Les par<strong>ce</strong>lles sont espacées d’un mètre chacune, réparties entre<br />

les <strong>de</strong>ux propriétaires, chacun <strong>de</strong>vant cé<strong>de</strong>r cinquante<br />

<strong>ce</strong>ntimètres pour permettre le passage aux bêtes <strong>de</strong> sommes.<br />

Le contrat relatif à l’exploitation du palmier<br />

Celui qui est en charge du travail agricole dans le jardin<br />

appartenant à <strong>de</strong>s héritières (leur frère, en général) bénéficie<br />

<strong>de</strong> la moitié (1/2) <strong>de</strong> la récolte <strong>de</strong> chaque palmier qu’il aura<br />

lui-même planté, jusqu’au 9e palmier. Quant à la récolte du<br />

10 palmier, elle lui revient en totalité. Il reçoit le régime <strong>de</strong><br />

datte <strong>de</strong> son choix sur tout palmier qu’il n’aura pas planté. Le<br />

10e palmier est la propriété inaliénable du travailleur du<br />

jardin, et à <strong>ce</strong> titre, il peut le léguer à ses <strong>de</strong>s<strong>ce</strong>ndants<br />

féminins, le vendre, l’offrir ou le donner en dot.<br />

L’autre type <strong>de</strong> palmier est <strong>ce</strong>lui transmis par héritage aux<br />

propriétaires féminins et donc leur appartenant en entier. Ce<br />

type <strong>de</strong> palmier dont la récolte ainsi que <strong>ce</strong>lle <strong>de</strong> jeunes pousses<br />

qu’il aura générer appartient en totalité à la propriétaire du<br />

jardin, s’appelle (aghersawi ).<br />

Il faut rappeler que, comme pour les autres produits<br />

maraîchers, la part <strong>de</strong>s héritières est calculée sur le nombre <strong>de</strong>s<br />

ancêtres féminins au nom <strong>de</strong>squelles est rédigé le habous (si les<br />

héritières sont au nombre <strong>de</strong> trois, la récolte est, alors, divisée<br />

- 64 -


I<strong>de</strong>ntité, langue et Etat<br />

en trois parts, chacune étant répartie sur le nombre <strong>de</strong><br />

<strong>de</strong>s<strong>ce</strong>ndantes). C’est ainsi qu’au fur et à mesure que le nombre<br />

<strong>de</strong>s héritières augmente, la part qui revient à chacune d’elles<br />

diminue, jusqu’à arriver à <strong>ce</strong> que les Kel Djanet qualifient <strong>de</strong><br />

«<strong>ce</strong> qui colle au doigt » (teltegh adad ) qui veut dire que la part<br />

<strong>de</strong> dattes qui revient à une personne pourrait égaler <strong>ce</strong>lle qui<br />

colle au doigt.<br />

Cependant, les héritières qui le désirent peuvent par elles–<br />

mêmes cultiver une partie du jardin et augmenter ainsi leur<br />

revenu.<br />

Le palmier est la valeur <strong>de</strong> change la plus sûre chez les<br />

Kel Djanet; il est donné en dot ou offert pour honorer un<br />

personnage important. Mais la propriété d’un palmier<br />

n’implique aucun droit sur la terre où il est planté.<br />

Les chutes <strong>de</strong>s dattes appartiennent au propriétaire du<br />

sol où elles sont tombées. Si elles sont tombées dans le jardin<br />

mitoyen, elles appartiennent alors au propriétaire <strong>de</strong> <strong>ce</strong>lui-ci.<br />

Elles peuvent être également ramassées par <strong>de</strong>s noma<strong>de</strong>s ou<br />

par <strong>de</strong>s pauvres qui ne possè<strong>de</strong>nt pas <strong>de</strong> jardins et qui vont le<br />

disputer au propriétaire. L’acte <strong>de</strong> ramasser <strong>de</strong>s dattes tombées<br />

sur le sol n’est pas considéré comme du vol car <strong>ce</strong>lle- ci<br />

n’appartiennent à personne dès le moment où elles sont<br />

détachées <strong>de</strong> l’arbre.<br />

Les enfants mâles peuvent hériter <strong>de</strong>s produits (arbres)<br />

plantés par leur père, ainsi que <strong>de</strong> sa part <strong>de</strong> la récolte.<br />

Un homme qui n’a pas <strong>de</strong> sœur jouit <strong>de</strong> l’héritage <strong>de</strong> sa mère<br />

tant qu’il est vivant, mais dès qu’il meurt, <strong>ce</strong>lui ci revient à la<br />

fille <strong>de</strong> sa tante; ou aux filles <strong>de</strong> ses tantes, s’il en a plusieurs.<br />

Le chant <strong>de</strong> fécondation du palmier dattier (asirer )<br />

Durant l’opération <strong>de</strong> pollinisation du palmier dattier les<br />

jardiniers chantent le chant suivant :<br />

Yella teged teyné ô dieu fait qu’il donne <strong>de</strong>s<br />

dattes<br />

Weddigh tida… n abondan<strong>ce</strong> et non pas<br />

<strong>de</strong>s tida<br />

- 65 -


Actes du Colloque international<br />

Koud wer hi tekfi d alek in ahiwa Si tu me donnes pas en<br />

récompense un bon<br />

régime<br />

Ekfegh kem tedanghat n torha Je te frapperai avec un<br />

bâton <strong>de</strong> torha<br />

Inalbaguen : les surveillants agricoles<br />

A l’approche <strong>de</strong> chaque campagne <strong>de</strong> récolte, les habitants <strong>de</strong><br />

chacun <strong>de</strong> trois villages initiaux <strong>de</strong> Djanet se réunissent à la<br />

mosquée sous l’autorité <strong>de</strong> leur amghar et en présen<strong>ce</strong> <strong>de</strong><br />

l’imam (alfeqqi). Lors <strong>de</strong> <strong>ce</strong>tte assemblée, il est procédé à la<br />

désignation <strong>de</strong> <strong>ce</strong> qui est appelé (inalbaguen) qui sont <strong>de</strong>s<br />

personnes qui vont constituer les surveillants agricoles parmi<br />

les hommes qui présentent la meilleure condition physique.<br />

Les tâches <strong>de</strong>s surveillants agricoles consistent à effectuer <strong>de</strong>s<br />

tournées <strong>de</strong> surveillan<strong>ce</strong> pour prévenir <strong>de</strong>s vols ou <strong>de</strong>s<br />

dommages qui pourraient survenir durant <strong>ce</strong>tte pério<strong>de</strong><br />

délicate (amaris) où la récolte arrive à maturité. Ces dommages<br />

sont souvent l’œuvre <strong>de</strong>s animaux domestiques égarés ou <strong>de</strong>s<br />

enfants.<br />

Si un animal (chèvre ou chameau) pénètre dans un<br />

jardin et y cause <strong>de</strong>s dégâts, le propriétaire <strong>de</strong> l’animal est tenu<br />

<strong>de</strong> rembourser au jardinier les dommages causés, après<br />

estimation par les inalbaguen et avalisation par le chef du<br />

village.<br />

Si <strong>de</strong>s enfants sont pris en flagrant délit, les Inalbaguen leur<br />

confisquent leurs habits qu’ils ne restitueront qu’après<br />

réparation du préjudi<strong>ce</strong> causé au propriétaire du jardin.<br />

Il arrive que <strong>de</strong>s enfants appartenant à l’un <strong>de</strong>s villages<br />

provoquent quelques dégâts dans les jardins du village voisin.<br />

Dans <strong>ce</strong> cas, il est rarement procédé au remboursement <strong>de</strong>s<br />

dommages subis, les propriétaires <strong>ce</strong>ssant toute poursuite, par<br />

pu<strong>de</strong>ur. Ainsi, les gens d’Almizan racontent <strong>de</strong>s cas ou <strong>de</strong>s<br />

enfants d’Agahil ayant pénétré dans un jardin y avaient causé<br />

quelques dégâts. Les gens d’Agahil qui avaient réclamé le<br />

dédommagement furent critiqués par <strong>de</strong>s poètes d’Almizan<br />

dans <strong>de</strong>s joutes poétiques mémorables que l’on récite jusqu’à<br />

- 66 -


I<strong>de</strong>ntité, langue et Etat<br />

présent. Le poème suivant <strong>de</strong> la vieille Anna <strong>de</strong> kel Elmizan,<br />

illustre bien <strong>ce</strong> cas :<br />

Dis aux kel Agahil<br />

Enn as i kel Agahil amsuraf Dis aux kel Agahil, pardon<br />

Elkhukh wan tené a<strong>de</strong>gh nessola s la récolte <strong>de</strong>s abricots <strong>de</strong><br />

<strong>ce</strong>tte année, on n’en veut<br />

pas<br />

Ad teknim iyyesan teknim imugar jusqu’à <strong>ce</strong> que chevaux et<br />

chameaux vous amassiez<br />

Teknim ihwaren ak d tek<strong>de</strong>nfas les tapis et les couvertures,<br />

vous tissiez<br />

Yezzar elqaid iga d tiwinas le caïd en tête sellant sa<br />

monture<br />

Telkam as erreghyet ta n emras une clique <strong>de</strong>s vauriens les<br />

suit à distan<strong>ce</strong><br />

Ainsi, la question <strong>de</strong> la propriété <strong>de</strong> la terre et la<br />

répartition <strong>de</strong> son produit entre les héritières permettent <strong>de</strong><br />

réactiver les généalogies et <strong>de</strong> se représenter le rapport au<br />

passé afin que chaque récolte constitue une occasion pour la<br />

réaffirmation <strong>de</strong> l’unité du groupe. C’est ainsi que le cycle<br />

agricole sert d’élément <strong>de</strong> remémoration permanente conférant<br />

à la mémoire ancrée sur la topographie une dimension<br />

dynamique.<br />

La cosmogonie touarègue au féminin<br />

« Ti n Hinan est arrivée dans l’Ahaggar en provenan<strong>ce</strong> <strong>de</strong><br />

Tafilalet, au Maroc, à dos <strong>de</strong> chameau, accompagnée <strong>de</strong> sa<br />

servante Takamat qui a su sauver la petite caravane d’une mort<br />

<strong>ce</strong>rtaine en ayant l’idée <strong>de</strong> fouiller dans une fourmilière ou elle<br />

a trouvé <strong>de</strong>s grains. Et <strong>de</strong> <strong>ce</strong> fait, elle a préservé sa maîtresse.<br />

Arrivées dans l’Ahaggar, elles découvriront un peuple<br />

d’ignorants qui vivait <strong>de</strong> la chasse au mouflon et <strong>de</strong> la cueillette<br />

<strong>de</strong>s graminées sauvages. Ces autochtones, dont les tombeaux<br />

parsèment aujourd’hui le Sahara <strong>ce</strong>ntral ne connaissaient pas<br />

le chameau, parlaient un « tamahaq » archaïque et s’appelaient<br />

- 67 -


Actes du Colloque international<br />

Isabaten. Tin n Hinan a donné naissan<strong>ce</strong> à une fille dénommée<br />

Kella, qui à son tour, engendra le groupe <strong>de</strong> comman<strong>de</strong>ment<br />

<strong>de</strong>s Kel Ghela ».<br />

Ce résumé du mythe <strong>de</strong> Tin n Hinan, l’ancêtre<br />

légendaire <strong>de</strong>s Touareg <strong>de</strong> l’Ahaggar, se répète sous d’autres<br />

formes, <strong>ce</strong>pendant, à travers tous les groupes <strong>de</strong> la société<br />

touarègue.<br />

Ainsi, le phénomène Tin n Hinan y est représenté presque<br />

partout sous la forme <strong>de</strong> femmes légendaires chez les groupes<br />

où le système matrilinéaire persiste encore, et/ou sous <strong>ce</strong>lle<br />

d’hommes ou le même système commen<strong>ce</strong> à laisser la pla<strong>ce</strong> à la<br />

patrilinéarité. Ces femmes ont en commun avec Ti n Hinan,<br />

d’abord l’appropriation d’un espa<strong>ce</strong> donné, et ensuite la<br />

fondation d’un groupe <strong>de</strong> parenté qui va hériter <strong>de</strong> <strong>ce</strong>t espa<strong>ce</strong> à<br />

l’intérieur <strong>de</strong>s tissarrad, limites territoriales connues et<br />

reconnues par l’ensemble <strong>de</strong>s groupes. Ces limites ont <strong>de</strong>s<br />

repères physiques ou géographiques nettement définis.<br />

Lesquels groupes <strong>de</strong> parenté fon<strong>de</strong>ront un pouvoir politique<br />

tirant sa légitimité <strong>de</strong>s liens <strong>de</strong> filiation qui les rattachent les<br />

uns aux autres, autour d’un pole élu parmi <strong>ce</strong> même groupe <strong>de</strong><br />

filiation tawsit qui forme la confédération. Cette institution<br />

politique s’appelle amenoukal, <strong>ce</strong> qui correspondait au chef<br />

suprême qui, à son tour se justifie par une idéologie basée sur<br />

la parenté, le liant à l’ancêtre féminin que le mythe ne <strong>ce</strong>sse <strong>de</strong><br />

travailler et <strong>de</strong> perpétuer. C’est le cas <strong>de</strong> Tin n Hinan, pour le<br />

groupe <strong>de</strong>s Kel Ahaggar, et <strong>de</strong> sebnas, pour <strong>ce</strong>lui <strong>de</strong>s kel<br />

Ferouan, pour ne citer que <strong>ce</strong>s <strong>de</strong>ux exemples : sebnas, à<br />

l’instar <strong>de</strong> Ti n Hinan, est arrivé à Iferouan (le nord du Niger)à<br />

dos <strong>de</strong> chameau, accompagné <strong>de</strong> <strong>de</strong>ux autres femmes, dont elle<br />

a dit qu’elles étaient ses timghad « tributaires » ; Sebnas a reçu<br />

le territoire d’Iferouane <strong>de</strong> l’amenoukal Azerzer qu’il a épousé<br />

par<strong>ce</strong> qu’elle était monté à dos <strong>de</strong> chameau.<br />

Depuis lors <strong>ce</strong>s <strong>de</strong>s<strong>ce</strong>ndants héritèrent <strong>de</strong> <strong>ce</strong> territoire et<br />

y fondèrent leur pouvoir politique en tirant leur légitimité <strong>de</strong><br />

leur lien avec Sebnas.<br />

Les autres groupes <strong>de</strong> la confédération tiwsatin <strong>de</strong> statut<br />

inférieur imghad par rapport au groupe au sein duquel est<br />

choisi l’amenoukal, se réclament d’un ancêtre <strong>de</strong>s nobles au<br />

- 68 -


I<strong>de</strong>ntité, langue et Etat<br />

pouvoir et avait par rapport à leur ancêtre la même position<br />

qu’eux-mêmes occupent actuellement dans la hiérarchie<br />

politique et sociale. C’est ainsi que les groupes imghad ou<br />

"tributaires", dans l’Ahaggar, se réclament toujours <strong>de</strong><br />

Takammat, la compagne <strong>de</strong> Tin n Hinan lors <strong>de</strong> son arrivée<br />

dans le pays.<br />

La masculinisation d’un schéma<br />

Autant que le mythe <strong>de</strong> Tin n Hinan est connu, pour avoir fait<br />

l’objet d’une vulgarisation littéraire <strong>de</strong>puis longtemps, <strong>ce</strong>lui<br />

<strong>de</strong>s Ifoughas, dont nous allons présenter le résumé, est au<br />

contraire, peu connu, par le fait que le groupe auquel il se<br />

rapporte n’a pas fait l’objet du même intérêt <strong>de</strong> la part <strong>de</strong>s<br />

chercheurs que <strong>ce</strong>lui <strong>de</strong>s kel Ahaggar. Nous présentons <strong>ce</strong><br />

mythe pour appréhen<strong>de</strong>r la permanen<strong>ce</strong> du modèle structural<br />

<strong>de</strong> la société touarègue sous l’influen<strong>ce</strong> <strong>de</strong> l’Islam.<br />

« Quand Mokhamed El Makhtar Aitta a quitté AL.Moughrib, il<br />

était accompagné <strong>de</strong> son père Ibrahim, mais <strong>ce</strong> <strong>de</strong>rnier mourut<br />

à bouda, au twat, alors qu’Aitta poursuivi son chemin vers<br />

l’Adagh, accompagné d’un autre homme du nom d’Aggag<br />

Alamine, l’ancêtre <strong>de</strong>s Iraganaten<strong>de</strong> <strong>de</strong> l’Adaga. Après un<br />

<strong>ce</strong>rtain temps passé dans l’Adagh, Aitta est reparti à Al<br />

Moughrib, pour revenir plus tard accompagné <strong>de</strong> son fils<br />

Ghabdu Assalam, et tous les <strong>de</strong>ux s’étaient installés dans<br />

l’Adagh, jusqu’au décès d’Aitta. A <strong>ce</strong> moment là, Ghabdu<br />

Assalam avait beaucoup d’enfants. Devenu vieux il décida <strong>de</strong><br />

repartir en pèlerinage au Twat et à Al Moughrib où il avait<br />

laissé ses parents, mais il mourut et fut enterré en cours <strong>de</strong><br />

route, dans un endroit appelé Iwallen, dans le Tanazrouft, sur<br />

la route du Twat. Sa tombe est là-bas jusqu’aujourd’hui ».<br />

Il faut préciser, <strong>ce</strong>pendant, que comme tout <strong>document</strong><br />

transmis oralement, et à l’instar <strong>de</strong> <strong>ce</strong>lui <strong>de</strong> Tin Hinan, le mythe<br />

<strong>de</strong> fondation <strong>de</strong>s Ifoughas présente plusieurs variantes, dont<br />

nous avons choisi la plus dominante.<br />

- 69 -


Actes du Colloque international<br />

Conclusion<br />

Il faut relever, enfin, la similitu<strong>de</strong> entre les modalités <strong>de</strong><br />

transmission <strong>de</strong> la propriété foncière et <strong>de</strong> la détention du<br />

pouvoir politique chez les Touareg. En effet, la femme hérite <strong>de</strong><br />

la terre et la transmet à ses filles; l’homme, quant à lui, peut<br />

bénéficier <strong>de</strong> l’usufruit <strong>de</strong> <strong>ce</strong>lle-ci en fournissant sa for<strong>ce</strong><br />

physique, comme l’illustre bien <strong>ce</strong> dicton « ales itat ur ila » que<br />

l’on peut traduire par « l’homme se nourrit mais ne possè<strong>de</strong><br />

pas ». La femme hérite également du pouvoir politique,<br />

conforté par le pouvoir économique qu’elle transmet à ses filles<br />

et que l’homme exer<strong>ce</strong> en leur nom. Cette homologie entre la<br />

détention par la femme <strong>de</strong> la propriété foncière et du pouvoir<br />

politique dénote la pla<strong>ce</strong> privilégiée qu’elle occupe dans la<br />

société <strong>de</strong>s Imouhagh en tant que matri<strong>ce</strong> assimilée à la terre et<br />

donc, à l’origine <strong>de</strong> leur univers. Ce principe puise ses racines<br />

dans le schéma structural <strong>de</strong> la société touarègue qui fait <strong>de</strong> la<br />

<strong>de</strong>s<strong>ce</strong>ndan<strong>ce</strong> féminine une idéologie. Cette <strong>de</strong>rnière fon<strong>de</strong> et<br />

légitime à la fois, le pouvoir politique sur une par<strong>ce</strong>lle <strong>de</strong><br />

territoire matrimonial. Ce pouvoir émane et s’exer<strong>ce</strong> au nom<br />

<strong>de</strong> la propriété féminine <strong>de</strong> la terre en tant que ré<strong>ce</strong>ptacle du<br />

groupe <strong>de</strong> parenté.<br />

La structure sociale est transposée sur le foncier et se lit<br />

avec une profon<strong>de</strong>ur historique qui l’enracine dans le substrat<br />

naturel. Un tel enracinement permet à <strong>ce</strong>tte structure <strong>de</strong><br />

résister à <strong>ce</strong> qui est considéré comme un travail permanent <strong>de</strong><br />

nivellement opéré par le religieux orthodoxe qui vise son<br />

effritement en vue <strong>de</strong> sa reformulation en adéquation avec le<br />

modèle patriarcal qui imprègne la société maghrébine.<br />

L’adage suivant: alghada teghber echarigha (la coutume<br />

prime sur la chariâa) que mettent en avant les Kel Djanet<br />

chaque fois qu’est évoquée la question <strong>de</strong> la conformité du<br />

modèle structural <strong>de</strong> leur société avec l’orthodoxie religieuse,<br />

constitue aussi bien une forme <strong>de</strong> résistan<strong>ce</strong> qu’un travail<br />

d’harmonisation du sacré avec leur cosmogonie.<br />

C’est ainsi que le modèle structural <strong>de</strong> la société<br />

touarègue fait que la captation et l’intégration d’éléments<br />

nouveaux s’opère par la femme. C'est-à-dire qu’un homme<br />

venu d’ailleurs ne pourra jamais fon<strong>de</strong>r un lignage qui se<br />

- 70 -


I<strong>de</strong>ntité, langue et Etat<br />

réclamera <strong>de</strong> lui comme ancêtre fondateur à l’instar <strong>de</strong> se qui<br />

est en usage dans les sociétés où le patriarcat est dominant.<br />

Selon le modèle touareg, seul la femme, en rapport avec la<br />

terre en tant que matri<strong>ce</strong> est ré<strong>ce</strong>ptacle, donne accès aux<br />

éléments constitutifs <strong>de</strong> l’i<strong>de</strong>ntification au groupe local.<br />

Bibliographie<br />

- BADI (D), 1994, Ta-n-Ihinan/Tin-Hinan: un modèle<br />

structural <strong>de</strong> la société Touarègue, Dossier et recherches sur<br />

l’Afrique, Ed. CNRS, Meudon.<br />

- DUVEYRIER(H), 1864, Les Touareg du nord, Paris.<br />

- GARDEL 1961, Les Touareg Ajjer du nord, Baconnier, IRS,<br />

Alger.<br />

- 71 -


Introduction générale<br />

I<strong>de</strong>ntité amazighe,<br />

entre spécificité et mondialisation<br />

Ab<strong>de</strong>lka<strong>de</strong>r KACHER<br />

Maître <strong>de</strong> conféren<strong>ce</strong>s en droit constitutionnel<br />

Entre le un <strong>de</strong> l’individu et le tout <strong>de</strong> l’universelle<br />

humanité, comment résoudre la question <strong>de</strong>s<br />

particularités, <strong>de</strong> leur reconnaissan<strong>ce</strong>, <strong>de</strong> leur<br />

statut juridique et <strong>de</strong>s né<strong>ce</strong>ssaires différentiations ?<br />

Durant cinq siècles, le droit international a donné à<br />

<strong>ce</strong>tte question complexe une réponse simple : l’Etat. Cette<br />

réponse était politique car, dans chaque société étatique, la<br />

mainmise sur l’appareil <strong>de</strong> l’Etat a permis à quelques<br />

particularités d’étouffer toutes les autres (Monique Chemillier-<br />

Gendreau, Humanité et souveraineté : essai sur la fonction du<br />

droit international, chapitre 10, la revendication d’i<strong>de</strong>ntité,<br />

éditions <strong>de</strong> la Découverte, Paris, 1995, p. 322).<br />

L’enten<strong>de</strong>ment et l’étu<strong>de</strong> du fait culturel exigent <strong>de</strong>s<br />

questions qui intéressent les sujets d’un rapport i<strong>de</strong>ntitaire,<br />

linguistique et éducatif puisqu’elles représentent <strong>de</strong>s repères <strong>de</strong><br />

la culture nationale et affirment son indépendan<strong>ce</strong>.<br />

Fa<strong>ce</strong> à l’impasse <strong>de</strong> l’affirmation culturelle <strong>de</strong>puis<br />

l’indépendan<strong>ce</strong>, due à une politique imprévoyante et<br />

irréfléchie, qui reste pour longtemps imper<strong>ce</strong>ptible, on en est<br />

- 73 -


Actes du Colloque international<br />

arrivé à considérer l’Algérie comme un Etat sans i<strong>de</strong>ntité<br />

jusqu’à quelques années passées.<br />

A <strong>ce</strong> propos, on note ainsi un éclaircissement très<br />

important présenté par Luis Martinez, qui remarque que<br />

«l’i<strong>de</strong>ntité est construite par l’exclusion », en référen<strong>ce</strong> aux<br />

événements, qu’avait déjà vécus la Kabylie en 1963 (L.<br />

Martinez, « i<strong>de</strong>ntité et Etat en Algérie », Confluen<strong>ce</strong>s<br />

méditerranéennes, N) 11, 1994, cité par BENZENINE<br />

Belka<strong>ce</strong>m, dans son article intitulé : « Quelle i<strong>de</strong>ntité pour<br />

quelle nation ?», publié dans Le Quotidien d’Oran n° 2315 du<br />

18/08/2002, p. 07, note 2).<br />

Ma démarche d’approcher la question i<strong>de</strong>ntitaire Amazigh en<br />

Algérie est confortée par plusieurs éléments interpellatifs :<br />

En suivant un <strong>document</strong>aire sur la chaîne publique<br />

française « Fran<strong>ce</strong> 5 », diffusé le samedi passé (15/03/2003,<br />

décrivant <strong>ce</strong>rtains éléments constitutifs <strong>de</strong> l’i<strong>de</strong>ntité<br />

Vietnamienne, je me suis reposée plusieurs questions sur la<br />

validité <strong>de</strong> l’approche, jusqu’ici défendue par les détenteurs <strong>de</strong><br />

la théorie <strong>de</strong> l’Etat-nation, notamment en Europe, à l’aube <strong>de</strong> la<br />

mondialisation et autres intégrations régionales interposées.<br />

La détermination <strong>de</strong> <strong>ce</strong>s <strong>de</strong>rniers qui exportaient leur<br />

théorie, sur d’autres civilisations et sociétés, est <strong>de</strong> plus en plus<br />

remise en cause <strong>de</strong> par les crises internes vécues ou, que vivent<br />

encore, un <strong>ce</strong>rtain nombre <strong>de</strong> pays décolonisés d’Afrique (le<br />

cas <strong>de</strong> la Cote d’Ivoire, entre autres est significatif à plus d’un<br />

titre).<br />

Ainsi l’Europe qui avait colonisé puis imposé ses valeurs<br />

et fon<strong>de</strong>ments <strong>de</strong> société sur la base d’éléments étrangers aux<br />

composantes culturelles locales, et a instauré un système <strong>de</strong><br />

valeurs propres à leur société n’a pas contribué à une prise en<br />

charge <strong>de</strong>s composantes i<strong>de</strong>ntitaires internes.<br />

Les anglais voulaient « anglophoner » leurs zones<br />

d’influen<strong>ce</strong>s, qui reçoit ses « lettres <strong>de</strong> noblesse » par la lutte <strong>de</strong><br />

coulisses imposant un « gouverneur Secrétaire général <strong>de</strong><br />

l’ONU », <strong>de</strong> culture anglaise, alors que les français installèrent<br />

l’organisation <strong>de</strong> la francophonie au sein <strong>de</strong> leur « hinterland »,<br />

<strong>de</strong>puis Boutros Boutros Ghali à Abdou Diouf , l’héritier du<br />

- 74 -


I<strong>de</strong>ntité, langue et Etat<br />

penseur <strong>de</strong> la négritu<strong>de</strong> comme référen<strong>ce</strong> active <strong>de</strong><br />

l’affranchissement <strong>de</strong>s servitu<strong>de</strong>s <strong>de</strong>s damnés <strong>de</strong> la terre.<br />

Se sentant menacés même dans un mon<strong>de</strong> post secon<strong>de</strong><br />

guerre mondiale, par l’avènement inattendu, et par pouvoir<br />

financier interposé du Plan Kenz-Wait, <strong>de</strong> la suprématie <strong>de</strong> la<br />

langue anglaise comme langue officielle <strong>de</strong> la communauté<br />

internationale dans son ensemble, le constituant français<br />

engagea une réforme <strong>de</strong> la loi fondamentale en 1994, pour se<br />

prémunir <strong>de</strong> <strong>ce</strong> «fléaux » outre atlantique. Le Français <strong>de</strong>vient<br />

officiellement langue <strong>de</strong> la Fran<strong>ce</strong> historique du vieux mon<strong>de</strong><br />

fa<strong>ce</strong> à l’appétit insatiable du nouveau mon<strong>de</strong> qui veut<br />

gouverner le mon<strong>de</strong> uniformisé.<br />

L’exemple hégémonique <strong>de</strong>s <strong>de</strong>ux tendan<strong>ce</strong>s<br />

« civilisationnelles et linguistiques » précé<strong>de</strong>ntes peut être pris<br />

comme facteur générateur <strong>de</strong> pouvoir <strong>de</strong> domination d’une<br />

langue sur d’autres, en instaurant un régime à la « Nation la<br />

plus favorisée » même dans le domaine i<strong>de</strong>ntitaire.<br />

A la lecture <strong>de</strong> l’historique i<strong>de</strong>ntitaire, à <strong>ce</strong>t effet, la<br />

langue évoque en Algérie, <strong>de</strong>puis le recouvrement <strong>de</strong><br />

l’indépendan<strong>ce</strong> politique, l’une <strong>de</strong>s questions les plus<br />

complexes dans le discours politique ainsi que dans les étu<strong>de</strong>s<br />

sociales. « Cela est dû aux diversités linguistiques, à l’héritage<br />

colonial et à la démarche obscure et ambiguë qu’a pratiqué le<br />

pouvoir politique en pla<strong>ce</strong> dans notre pays à <strong>ce</strong>t égard »<br />

(souligne Belka<strong>ce</strong>m BENZENINE, dans son article précité).<br />

Pour se confirmer, <strong>ce</strong>s particularités, oubliées, se<br />

réfèrent, à l’heure <strong>de</strong> la mondialisation, au con<strong>ce</strong>pt du contrôle<br />

<strong>de</strong>s individus sur leurs Etats, mais aussi <strong>de</strong>s individus sur les<br />

organisations internationales, que leurs Etats ont créées et, en<br />

retour, contrôle <strong>de</strong>s organisations internationales sur la<br />

manière dont les Etats en usent <strong>de</strong> la démocratie universelle.<br />

C’est le sens voulu par <strong>ce</strong>rtains instruments juridiques<br />

internationaux, à l’exemple du Traité <strong>de</strong> Maastricht qui a<br />

instauré un régime <strong>de</strong> la subsidiarité communautaire. L’une<br />

<strong>de</strong>s caractéristiques <strong>de</strong> <strong>ce</strong>tte nouvelle donne, au niveau<br />

national et international, est justement <strong>de</strong> réaffirmer l’i<strong>de</strong>ntité<br />

<strong>de</strong> chacun dans la symbiose commune <strong>de</strong>s autres.<br />

- 75 -


Actes du Colloque international<br />

Dès lors, la langue présente <strong>de</strong>ux sortes <strong>de</strong> rapports :<br />

1- Elle peut être tout d'abord l'objet<br />

- Soit qu'elle bénéficie d'une protection spécifique (le<br />

pluralisme ou conflit <strong>de</strong>s langues est l'objet <strong>de</strong> l'intervention du<br />

droit), auquel cas la liberté d'utilisation <strong>de</strong>s langues n'apparaît<br />

que dans les contrats internationaux, comme un prolongement<br />

<strong>de</strong> l'autonomie <strong>de</strong> la volonté;<br />

- Soit qu'elle protège elle-même l'exerci<strong>ce</strong> <strong>de</strong>s droits subjectifs.<br />

De <strong>ce</strong> fait, la langue, en tant qu'objet <strong>de</strong> la règle <strong>de</strong> droit a, <strong>de</strong><br />

la sorte, une fonction ambivalente, qui est sour<strong>ce</strong> <strong>de</strong> confusion<br />

<strong>de</strong> la part du législateur.<br />

2- La langue peut ensuite avoir un rôle plus mo<strong>de</strong>ste lorsqu'elle<br />

constitue l'un <strong>de</strong>s présupposés <strong>de</strong> la règle <strong>de</strong> droit, poursuivant<br />

alors <strong>de</strong>ux fonctions différentes <strong>de</strong> révélation ou indi<strong>ce</strong> d'une<br />

situation juridique ou <strong>de</strong> création d'un droit.<br />

La prise en compte <strong>de</strong> la langue par le droit, en Fran<strong>ce</strong><br />

par exemple, est ancienne (<strong>de</strong>puis le fameux Serment <strong>de</strong><br />

Strasbourg du 14 février 842, ou qu'elle soit le fait <strong>de</strong> l'Eglise<br />

<strong>de</strong>puis 813 quand le Concile <strong>de</strong> Tours avait ordonné au Clergé<br />

<strong>de</strong> prêcher en langue courante - in rusticam romanam<br />

linguam - là où les fidèles ne comprenaient pas le Latin ), ou<br />

du pouvoir monarchique ( en 1529, est inauguré par François<br />

1er un enseignement en français dans le collège <strong>de</strong>s trois<br />

langues - ancien Collège <strong>de</strong> Fran<strong>ce</strong>).<br />

L'Académie Française, chargée <strong>de</strong> "codifier la langue"<br />

dans un dictionnaire, est fondée par Richelieu en 1635, après<br />

qu'une décrétale "Surescpecula" <strong>de</strong> 1219, ait interdit<br />

d'enseigner le droit romain à l'université <strong>de</strong> Paris, sous peine<br />

d'excommunion.<br />

Dans le sillage <strong>de</strong> causalité relationnelle, <strong>de</strong> l'histoire <strong>de</strong><br />

la langue et le droit français, l'un <strong>de</strong>s textes les plus connus, est<br />

l'ordonnan<strong>ce</strong> <strong>de</strong> Villers-Cotterêts du 25 août 1539 qui impose<br />

l'usage <strong>de</strong> la langue française à tous les actes <strong>de</strong> procédure et<br />

aux actes publics en général. (Ainsi les motifs <strong>de</strong> l'article 111<br />

<strong>de</strong> l'Ordonnan<strong>ce</strong> sont clairement exposés à l'article 110<br />

comparable avec l'article 11 du titre XIV <strong>de</strong> l'Ordonnan<strong>ce</strong><br />

criminelle <strong>de</strong> 1670, relative à la langue <strong>de</strong> la procédure<br />

- 76 -


I<strong>de</strong>ntité, langue et Etat<br />

criminelle, qui prévoit l'intervention d'un interprète si l'accusé<br />

n'entend pas le Français). Cependant, l'Ordonnan<strong>ce</strong> dite<br />

Villers-Cotterêts n'interdisait pas l'usage <strong>de</strong>s autres langues,<br />

dites provinciales.<br />

Il faudra attendre la pério<strong>de</strong> dite "révolutionnaire" pour<br />

que l'adage un roi, une langue <strong>de</strong>vienne une Nation, une<br />

langue (avec la confirmation du con<strong>ce</strong>pt <strong>de</strong> l'Etat-Nation).<br />

Cette action passive a fait apparaître le problème linguistique<br />

comme un fait politique (sur les conséquen<strong>ce</strong>s et les<br />

implications linguistiques <strong>de</strong> l'intervention juridique <strong>de</strong> l'Etat<br />

dans le domaine <strong>de</strong> la langue, voir les actes du Colloque du Lac<br />

Delage - Québec - du 3 au 6 octobre 1976, offi<strong>ce</strong> <strong>de</strong> la langue<br />

française, qui concluait que : liée <strong>de</strong> près à la l'éveil <strong>de</strong>s<br />

nationalités en Europe, la langue ne <strong>de</strong>vient un objet <strong>de</strong> droit<br />

qu'au XIX siècle.<br />

En Algérie, après une intervention nuancée et amputée<br />

du constituant Algérien, en 1996, réajustée partiellement en<br />

avril 2002, la question <strong>de</strong> la langue Tamazight sillonnait,<br />

<strong>de</strong>puis quatre dé<strong>ce</strong>nnies d'indépendan<strong>ce</strong>, timi<strong>de</strong>ment le sens<br />

horizontal <strong>de</strong>s chemins qui <strong>de</strong>s<strong>ce</strong>n<strong>de</strong>nt à la recherche d’une<br />

prise en charge plus opérationnelle par le législateur, à<br />

l'exemple <strong>de</strong> la revalorisation <strong>de</strong> la langue arabe.<br />

Dès lors l'objet <strong>de</strong> l'intervention du législateur, pour<br />

aller loin et plus dans la réhabilitation <strong>de</strong> la langue Tamazight,<br />

consiste à définir le statut <strong>de</strong> <strong>ce</strong>tte langue en parallèle à l'autre<br />

langue (l'arabe), par l'adoption <strong>de</strong> textes faisant sortir les<br />

garanties et la sécurité fondamentales accordées à la langue<br />

Tamazight mise en danger par la volonté délibérée et par<br />

inconscien<strong>ce</strong> coupable <strong>de</strong> <strong>ce</strong>rtaines gens non-éclairées <strong>de</strong>puis<br />

le recouvrement <strong>de</strong> la souveraineté nationale.<br />

La langue Tamazight cherche dans son espa<strong>ce</strong> vital,<br />

l'Algérie, une protection par le droit à travers <strong>de</strong>ux actions<br />

complémentaires :<br />

- Le constituant par son officialisation comme langue nationale<br />

et officielle <strong>de</strong> la République Algérienne, et,<br />

- Le législateur par la mise en œuvre d'un statut et régime<br />

juridique <strong>de</strong> confirmation <strong>de</strong> jure d'une réalité <strong>de</strong> facto pour<br />

- 77 -


Actes du Colloque international<br />

une confirmation et un rayonnement dans l’universalité du<br />

3ème millénaire.<br />

Qu'en est-il au jour d'aujourd'hui?<br />

Suivons la chronologie interpellative du pro<strong>ce</strong>ssus long<br />

et lent <strong>de</strong> <strong>ce</strong>tte œuvre <strong>de</strong> restauration, <strong>de</strong> l'un <strong>de</strong>s éléments<br />

constitutifs et fondamentaux <strong>de</strong> notre personnalité nationale<br />

algérienne, afin <strong>de</strong> poser un <strong>ce</strong>rtain nombre d'observations<br />

préliminaires d'approches sur le <strong>de</strong>venir <strong>de</strong> sa réhabilitation et<br />

<strong>de</strong> sa promotion qualitative dans un mon<strong>de</strong> où les droits<br />

fondamentaux <strong>de</strong> la personne humaine et <strong>de</strong>s peuples est en<br />

évolution presque positive.<br />

Jésus COLLADO, dans fundamentos <strong>de</strong> linguistica<br />

general, Madrid, éditions (GREDOS), 1978, souligne que :<br />

« Dans toutes les langues subsistent <strong>de</strong>s tra<strong>ce</strong>s <strong>de</strong>s événements<br />

politiques, sociaux et culturels opérés au sein <strong>de</strong>s<br />

communautés respectives <strong>de</strong> ses sujets. Pour <strong>ce</strong>tte raison, nous<br />

pouvons affirmez que l’histoire d’une langue fait partie <strong>de</strong><br />

l’histoire d’une nation » (repris par Mr. Ben ALLOU Lamine,<br />

"point <strong>de</strong> vue", in AAct n° 864, semaine du 6 au 12 mai<br />

1982.p.19).<br />

Il n’est pas fortuit lorsque le constituant algérien en<br />

1989, (Décret Prési<strong>de</strong>ntiel n°- 89-18 du 28-02-1989, relatif à<br />

la publication <strong>de</strong> la révision constitutionnelle- JORA (9), du<br />

01-03-89-), cite avec fidélité la Liberté du peuple algérien<br />

acquise et revendiquée sans <strong>ce</strong>sse au travers <strong>de</strong> son histoire<br />

longue, lointaine, pour affirmer l’affectivité <strong>de</strong> <strong>ce</strong> principe qui<br />

n’ac<strong>ce</strong>pte aucune dérogation dans son application intégrale.<br />

Le terme Liberté utilisé plus <strong>de</strong> dix fois dans le<br />

préambule <strong>de</strong> la constitution <strong>de</strong> 1989, porte un sens et une<br />

valeur fondamentale - Amazigh, au sens Homme libre.<br />

En Algérie, la langue arabe académique est dotée d’un<br />

statut officiel (article 3 <strong>de</strong> la constitution <strong>de</strong> 1996) et soustendue<br />

d’une loi portant sa généralisation (loi N° 91-05), en<br />

revanche, la langue tamazight, dont le caractère national est<br />

incontestable, à moins d’en faire une langue étrangère, <strong>ce</strong> qui<br />

serait le comble <strong>de</strong> l’aliénation, reste encore sans statut,<br />

- 78 -


I<strong>de</strong>ntité, langue et Etat<br />

réellement et clairement contraignant, dans son propre aire<br />

géographique.<br />

Cela étant, l’écho <strong>de</strong> la revendication <strong>de</strong> masse quant à<br />

la réhabilitation et la promotion <strong>de</strong> la langue tamazight <strong>de</strong>puis<br />

l’analyse du discours officiel à travers <strong>de</strong>s déclarations<br />

solennelles, ayant valeur d’engagement étatique <strong>de</strong> la<br />

république à son insertion dans les principes généraux <strong>de</strong> la<br />

constitution Algérienne révisée en 1996 puis revue pour la<br />

circonstan<strong>ce</strong> en avril 2002, dans la perspective <strong>de</strong> son<br />

affermissement <strong>de</strong> son effectivité dans tous les domaines, est un<br />

pro<strong>ce</strong>ssus lent, mais plutôt positif dans l’attente d’une volonté<br />

politique effective <strong>de</strong> donner une suite favorable aux attentes<br />

<strong>de</strong>s jeunes en action contributive.<br />

Une telle démarche, courageuse et réconciliatri<strong>ce</strong> <strong>de</strong>s<br />

éléments <strong>de</strong> la personnalité algérienne dans ses différentes<br />

composantes <strong>de</strong> manifestation, posera d’une manière<br />

irrévocable les piliers du droit à un développement participatif<br />

<strong>de</strong> la langue tamazight, tant au niveau national<br />

qu’international et, prémunira notre société <strong>de</strong>s risques d’une<br />

aliénation par intégration interposée et imposée dans <strong>de</strong>s zones<br />

<strong>de</strong> «libre-échange <strong>de</strong>s idées et <strong>de</strong> cultures sans frontière » entre<br />

les plus forts au détriment <strong>de</strong>s plus démunis.<br />

Ce pro<strong>ce</strong>ssus, inscrit dans le temps, ouvre l’espoir à un<br />

optimisme légitime pour la prise en charge <strong>de</strong> la langue <strong>de</strong> tous<br />

les Algériens, avec l'engagement et la responsabilisation <strong>de</strong><br />

chacun et <strong>de</strong> tous les acteurs <strong>de</strong> la vie nationale. Cette<br />

responsabilité interpelle la conscien<strong>ce</strong> collective pour la<br />

réhabilitation et la promotion et le développement <strong>de</strong> la langue<br />

<strong>de</strong> Massinissa, tamazight, en réconciliant l’être algérien avec<br />

son i<strong>de</strong>ntité et son histoire civilisationnelle.<br />

Cela, prémunira sans aucun doute la société <strong>de</strong>s aléas et<br />

autres mena<strong>ce</strong>s d’hégémonie d’une langue sur les autres<br />

reléguées au statut <strong>de</strong> sous langues, à l’ère <strong>de</strong> la<br />

mondialisation.<br />

- 79 -


Actes du Colloque international<br />

II. La lueur <strong>de</strong> la prise en charge officielle <strong>de</strong> la langue<br />

tamazight.<br />

Le peuple algérien n’a pas perdu son i<strong>de</strong>ntité au cours <strong>de</strong> la<br />

route, note Monsieur Azzeddine Zalani, les Algériens sont <strong>ce</strong><br />

que leurs ancêtres ont été, tout simplement c’est <strong>ce</strong>tte vision<br />

historique, national et patriotique qui doit s’imposer. La prise<br />

<strong>de</strong> conscien<strong>ce</strong> i<strong>de</strong>ntitaire d’une nation se fait grâ<strong>ce</strong> à la<br />

permanen<strong>ce</strong> du fait historique. Seul l’enracinement dans<br />

l’histoire produira le consensus i<strong>de</strong>ntitaire, loin <strong>de</strong> constituer<br />

un retour vers le passé, le ressour<strong>ce</strong>ment historique, permet<br />

aux nations <strong>de</strong> se réaliser (voir El Watan du 04 - 07 - 97 page<br />

7). Cette prise <strong>de</strong> conscien<strong>ce</strong> appelle impérativement et<br />

irrévocablement une action <strong>de</strong> prise en charge officielle.<br />

Conséquen<strong>ce</strong> <strong>de</strong>s luttes pacifique pour la restauration<br />

d’un droit fondamental <strong>de</strong> l’homme et <strong>de</strong> la femme algérienne,<br />

<strong>de</strong> sa langue maternelle, le droit <strong>de</strong> la pratiquer et <strong>de</strong> la<br />

promouvoir, en tant qu’ex<strong>ce</strong>ption culturelle dans une gestation<br />

<strong>de</strong> la globalisation et <strong>de</strong> la mondialisation, nous permet <strong>de</strong><br />

développer et d’utiliser pleinement, effectivement et<br />

effica<strong>ce</strong>ment nos qualités, notre intelligen<strong>ce</strong>, nos talents et<br />

notre conscien<strong>ce</strong> et satisfaire nos aspirations spirituelles et<br />

autres.<br />

Le respect <strong>de</strong>s éléments composant l’i<strong>de</strong>ntité <strong>de</strong><br />

l’homme, dans sa dimension égalitaire, ainsi que leur<br />

protection, est une exigen<strong>ce</strong> <strong>de</strong> plus en plus affirmée et<br />

reconnue.<br />

Le déni <strong>de</strong>s droits <strong>de</strong> l’homme et <strong>de</strong>s libertés<br />

fondamentales, pris au sens actif, conjugué à l’exclusion <strong>de</strong> la<br />

pratique <strong>de</strong> sa langue en particulier, est tragique à titre<br />

individuel et personnel, mais, encore, il crée le désordre sur le<br />

plan social et politique.<br />

La conscien<strong>ce</strong> <strong>de</strong> la prise en charge, en réponse à<br />

l’exigeante légitimité <strong>de</strong> sa revendication, est le bien venu, en<br />

tant qu’élément, presque satisfaisant mais pas assez consolidé,<br />

au travers <strong>de</strong> <strong>ce</strong>rtains actes officiels et publics <strong>de</strong> la haute<br />

autorité <strong>de</strong> l’Etat algérien notamment à la lumière du décret<br />

instituant le Haut Commissariat à l’Amazighité (HCA), puis<br />

l’apport <strong>de</strong> la révision constitutionnelle <strong>de</strong> 1996 et <strong>ce</strong>lle <strong>de</strong><br />

- 80 -


I<strong>de</strong>ntité, langue et Etat<br />

2002, conjugué, enfin, à d’autres instruments juridiques à<br />

portée exécutoire.<br />

Pris conformément à la Constitution <strong>de</strong> 1989 ( article<br />

74-6ème), en tant qu’engagement et acte juridique appelant,<br />

<strong>de</strong> <strong>ce</strong> fait, une sanction constitutionnelle sur tout le territoire<br />

<strong>de</strong> la République dès sa publication au journal officiel (<br />

conformément aux dispositions <strong>de</strong> l’article 04 <strong>de</strong> l’ordonnan<strong>ce</strong><br />

n° 75-58, du 26 septembre 1975, modifiée et complétée,<br />

portant co<strong>de</strong> civil algérien ), <strong>ce</strong>tte loi, portant institution du<br />

HCA, réhabilitant et appelant à promouvoir la langue<br />

tamazight, régit donc toutes les matières auxquelles se rapporte<br />

la lettre et l’esprit <strong>de</strong> l’une <strong>de</strong> ses dispositions ( article 1er du<br />

CCA) ;<br />

Portant le s<strong>ce</strong>au du premier Magistrat du pays, le<br />

Prési<strong>de</strong>nt <strong>de</strong> l’Etat Algérien ;<br />

Publié au journal officiel <strong>de</strong> la République Algérienne<br />

Démocratique et Populaire, n0 29 du 28 mai 1995, p. 4 et<br />

suivants, est, <strong>de</strong> <strong>ce</strong>tte nature, obligatoire et exécutoire sur le<br />

territoire <strong>de</strong> la République algérienne démocratique et<br />

populaire (article 4 CCA) ;<br />

Le décret Prési<strong>de</strong>ntiel, précité, se réfère, pour sour<strong>ce</strong>, à<br />

la Plate forme portant Consensus national sur la pério<strong>de</strong><br />

transitoire, (publiée par décret prési<strong>de</strong>ntiel n° 94-40, du 29<br />

janvier 1994, JORA, n° 06 du 31/01/1994, p. 3, considéré<br />

comme étant une constitution <strong>de</strong> fait), notamment son article<br />

13-6ème, qui confère au Prési<strong>de</strong>nt <strong>de</strong> l’Etat toutes les<br />

prérogatives et pouvoirs constitutionnels dévolus au Prési<strong>de</strong>nt<br />

<strong>de</strong> la République conformément à la constitution <strong>de</strong> 1989, se<br />

veut une confirmation et une garantie supplémentaire dans<br />

l’assise constitutionnelle <strong>de</strong> <strong>ce</strong>tte loi ;<br />

Précédé d’engagements publics solennels du Prési<strong>de</strong>nt<br />

<strong>de</strong> l’Etat, notamment :<br />

- La Déclaration du 5 dé<strong>ce</strong>mbre 1994, <strong>de</strong>vant le Conseil <strong>de</strong>s<br />

ministres, réuni sous sa prési<strong>de</strong>n<strong>ce</strong> ;<br />

- La Déclaration du 25 mars 1995 <strong>de</strong>vant les participants à la<br />

Conféren<strong>ce</strong> pour l’enseignement <strong>de</strong> l’histoire, avec tout <strong>ce</strong> qu’a<br />

<strong>ce</strong>t événement comme poids moral et <strong>de</strong> sens profond dans la<br />

consolidation <strong>de</strong> la mémoire collective <strong>de</strong> la nation algérienne ;<br />

- 81 -


Actes du Colloque international<br />

- La Déclaration contenue dans le Discours du Prési<strong>de</strong>nt<br />

prononcé publiquement lors sa visite officielle dans la wilaya<br />

<strong>de</strong> Sidi Bel Abbès ;<br />

Ces engagements solennels et officiels lient l’Etat<br />

algérien, au travers <strong>de</strong> <strong>ce</strong>s déclarations, <strong>de</strong> portée exécutoire, se<br />

lisent comme une volonté d’être lié conformément aux termes<br />

mêmes utilisés, et la forme porte peu dans <strong>ce</strong> domaine, car : « il<br />

est reconnu que les déclarations revêtant la forme d’actes<br />

unilatéraux et con<strong>ce</strong>rnant <strong>de</strong>s situations <strong>de</strong> droit ou <strong>de</strong> fait<br />

peuvent avoir pour effet <strong>de</strong> créer <strong>de</strong>s obligations juridiques...<br />

car, ayant un objet très précis ( ici la reconnaissan<strong>ce</strong> officielle<br />

<strong>de</strong> la légitimité <strong>de</strong> la revendication i<strong>de</strong>ntitaire <strong>de</strong><br />

tamazight) » comme il ressort <strong>de</strong> l’arrêt <strong>de</strong> la Cour<br />

internationale <strong>de</strong> justi<strong>ce</strong> dans les conséquen<strong>ce</strong>s <strong>de</strong>s actes<br />

unilatéraux <strong>de</strong>s Etats, en l’affaire <strong>de</strong>s essais nucléaires dans le<br />

pacifique, CIJ, arrête du 20 dé<strong>ce</strong>mbre 1974, Recueil 1974, pp.<br />

267-268 ;<br />

Confirmé et ‘’constitutionnalisé explicitement dans<br />

l’objet du préambule <strong>de</strong> la constitution révisée en 1996 -<br />

publiée au JORA, n° 76 du 08 dé<strong>ce</strong>mbre 1996 - dans les<br />

engagements consensuels repris dans la plate forme portant<br />

Entente Nationale - JORA, n° 54 du 19 septembre 1996 -<br />

La publication au JORA, est la condition sine qua non <strong>de</strong><br />

l ‘application effective <strong>de</strong> l’adage, érigé en règle<br />

constitutionnelle par l’article 60 <strong>de</strong> la constitution <strong>de</strong> 1996,<br />

selon lequel « nul n’est <strong>ce</strong>nsé ignoré la loi » , surtout s’il en veut<br />

éviter que la fiction inévitable qu’il conforte ne <strong>de</strong>vienne <strong>de</strong><br />

plus en plus fictive, note G. BURDEAU, 1986,ed. Dès lors, l’on<br />

peut considérer que la publication apparaît « comme le<br />

corollaire né<strong>ce</strong>ssaire <strong>de</strong> la présomption selon laquelle « nul<br />

n’est <strong>ce</strong>nsé ignorer la loi » (MAYRAND, 1991 :853). En outre,<br />

elle permet <strong>de</strong> satisfaire aux exigen<strong>ce</strong>s du juge qui n’applique<br />

que les textes (M. LARABA, le droit conventionnel algérien,<br />

Idara, p. 370).<br />

Mises en application sur le territoire <strong>de</strong> la République<br />

Algérienne Démocratique et Populaire, au travers <strong>de</strong><br />

l’enseignement <strong>de</strong> et en tamazight, dans les différents secteurs<br />

<strong>de</strong> l’enseignement et <strong>de</strong> la formation, Décrets exécutifs n°s 97-<br />

- 82 -


I<strong>de</strong>ntité, langue et Etat<br />

155 et 97-156, du 10 mai 1997, sus cités, extensible aux<br />

autres secteurs, avec une lecture minutieuse <strong>de</strong>s dispositions<br />

d’autres textes à l’instar du décret exécutif n° 98-46 du 08<br />

février 1998, JORA, n° 06 du 11/02/1998, p.4 et 5.<br />

Les réunions <strong>de</strong> travail périodiques <strong>de</strong>s ministères<br />

chargés <strong>de</strong> l’application et <strong>de</strong> la bonne exécution <strong>de</strong><br />

l’enseignement et e la pratique quotidienne, à l’exemple <strong>de</strong>s<br />

consultations engagées par Monsieur le Ministre <strong>de</strong> l’Education<br />

national le 29/06/97 , dans la perspective d’œuvrer à<br />

l’enseignement <strong>de</strong> la langue tamazight, au fait l’enseignement<br />

<strong>de</strong> ou en ou <strong>de</strong> et en tamazight ?, dans les différends cycles du<br />

fondamental et du secondaire, ( voir le quotidien Liberté du<br />

1er juillet 1997 ) ;<br />

Pour <strong>ce</strong> qui précè<strong>de</strong>, il y a lieu, et il est permis <strong>de</strong> jeter<br />

un premier constat, plutôt à-positif, dans le pro<strong>ce</strong>ssus <strong>de</strong><br />

l’évolution et non <strong>de</strong> régression <strong>de</strong> la « prise en charge » dans<br />

la voie <strong>de</strong> la « constitutionnalisation ».<br />

Après, le parachèvement <strong>de</strong> son « officialisation et <strong>de</strong> sa<br />

généralisation » au niveau interne (nationalement parlant)<br />

dans l’enseignement et dans les autres secteurs, notamment<br />

judiciaire, pour une réhabilitation et une promotion<br />

effectivement effica<strong>ce</strong>, du point <strong>de</strong> vue scientifique,<br />

pédagogique, social, culturel, enfin civilisationnel en tant que<br />

langue <strong>de</strong> la nation <strong>de</strong> l’Etat Algérien, <strong>de</strong> CHACUN ET DE<br />

TOUS.<br />

III. Le second souffle <strong>de</strong> la revendication i<strong>de</strong>ntitaire, ou la<br />

Déclaration <strong>de</strong> La Soumam II à l’écho du 12/03/2002.<br />

Conséquen<strong>ce</strong> logique d’une revendication « légitime et juste »<br />

comme il ressort <strong>de</strong>s déclarations officielles <strong>de</strong>s autorités<br />

algériennes, la plate-forme rédigée dans la vallée <strong>de</strong> la<br />

Soumam, à El-Kseur en juin 2001, reprend encore une fois et<br />

avec <strong>de</strong>s termes on ne peut plus claires et forts, l’urgen<strong>ce</strong> et<br />

l’impérative accomplissement du pro<strong>ce</strong>ssus <strong>de</strong> parachèvement<br />

<strong>de</strong> l’i<strong>de</strong>ntité nationale.<br />

Après près d’une année qui a vu l’émergen<strong>ce</strong> du<br />

mouvement citoyen, le pouvoir, déci<strong>de</strong> enfin, <strong>de</strong>vant l’opinion<br />

- 83 -


Actes du Colloque international<br />

nationale et internationale <strong>de</strong> « négocier » pour répondre<br />

presque favorablement à « l’éveil du juste ».<br />

Une Déclaration d’intention, prise au sens<br />

d’engagement solennel du premier magistrat du pays, en la<br />

personne du Prési<strong>de</strong>nt <strong>de</strong> la République Algérienne, fait acte le<br />

12 mars 2002 <strong>de</strong> la revendication légitime et juste <strong>de</strong> la<br />

jeunesse <strong>de</strong>s <strong>de</strong>ux printemps.<br />

C’est donc bien <strong>de</strong> l’i<strong>de</strong>ntité du peuple algérien dans<br />

son intégralité qu’il s’agit lorsqu’on parle d’amazighité et le<br />

caractère national <strong>de</strong>s composantes <strong>de</strong> <strong>ce</strong>tte amazighité ne peut<br />

donner lieu à aucune contestation qu’il s’agisse <strong>de</strong> la langue ou<br />

<strong>de</strong> la culture amazighes, confirme le Prési<strong>de</strong>nt A. Bouteflika, le<br />

12 mars 2002.<br />

Légitime », la revendication i<strong>de</strong>ntitaire souffre <strong>de</strong>puis<br />

<strong>de</strong>s dé<strong>ce</strong>nnies <strong>de</strong> malentendus », « elle doit être réglée<br />

maintenant afin d’épargner aux générations futures les risques<br />

<strong>de</strong> rupture », martèle encore le Prési<strong>de</strong>nt <strong>de</strong> « tous » les<br />

algériens (El Watan, n° 3426, du 13/03/02, pp.1et3).<br />

Reconnaître constitutionnellement la langue amazighe<br />

(tamazight) comme langue nationale n’est que le<br />

parachèvement d’un pro<strong>ce</strong>ssus consacré et dans les faits et<br />

dans la pratique institutionnelle. Cette autre affirmationconfirmation<br />

du Prési<strong>de</strong>nt <strong>de</strong> la République est une approche<br />

juridique proprement dite. Sans remonter aux sour<strong>ce</strong>s du droit<br />

et <strong>de</strong>s obligations, il y a lieu <strong>de</strong> constater, à travers les con<strong>ce</strong>pts<br />

utilisés par le prési<strong>de</strong>nt, qui confirme bien l’existen<strong>ce</strong> d’une<br />

règle émergente consacrée dans les faits comme étant une<br />

norme <strong>de</strong> jus cogens « la coutume impérative », observée et<br />

respectée par la communauté nationale dans son ensemble et<br />

les institutions <strong>de</strong> la République dans la pratique quotidienne.<br />

Le prési<strong>de</strong>nt observe et confirme officiellement donc<br />

l’existen<strong>ce</strong> d’une reconnaissan<strong>ce</strong> <strong>de</strong> facto <strong>de</strong> la langue<br />

tamazight comme langue nationale (lorsqu’il utilise le terme<br />

« faits », et comme langue officielle en se référant à la pratique<br />

<strong>de</strong>s institutions <strong>de</strong> la République).<br />

Cette reconnaissan<strong>ce</strong> <strong>de</strong> facto appelle donc et sans<br />

aucun doute une reconnaissan<strong>ce</strong> <strong>de</strong> jure par constitution<br />

interposée. Car <strong>ce</strong>tte reconnaissan<strong>ce</strong>, pour le besoin <strong>de</strong><br />

- 84 -


I<strong>de</strong>ntité, langue et Etat<br />

l’effectivité <strong>de</strong> tamazight, n’est en fait, que la mise en œuvre du<br />

pro<strong>ce</strong>ssus inscrit dans l’esprit <strong>de</strong> consolidation du pro<strong>ce</strong>ssus <strong>de</strong><br />

restauration <strong>de</strong> la personnalité nationale «unique». (Discours<br />

du Prési<strong>de</strong>nt, extraits, repris par le Quotidien « La Tribune n°<br />

2024 du 13/03/02, p. 1).<br />

En suivant la logique développée par le premier<br />

magistrat du pays dans son discours déclaratoire, nous<br />

relevons les observations suivantes :<br />

Le prési<strong>de</strong>nt, en affirmant, je le cite : « nous avons tous<br />

le <strong>de</strong>voir (j’aurai aimé le terme obligation) <strong>de</strong> faire en sorte que<br />

les hésitations soient levées (après près d’un <strong>de</strong>mi siècle <strong>de</strong><br />

l’émergen<strong>ce</strong> <strong>de</strong> la « question berbère » entre algériens, 22 ans<br />

après les conséquen<strong>ce</strong>s <strong>de</strong> l’interdiction d’un « cours<br />

conféren<strong>ce</strong> » <strong>de</strong> l’auteur <strong>de</strong> la colline « inoubliable » et près<br />

d’une année ( avec son lots <strong>de</strong> sacrifi<strong>ce</strong>s humains <strong>de</strong> la<br />

jeunesse) du printemps « noir », alors que la question<br />

algérienne dans sa globalité en tant que question <strong>de</strong><br />

décolonisation et d’autodétermination n’a pris que près <strong>de</strong> 5<br />

ans pour que la communauté internationale dans son ensemble<br />

ne se pronon<strong>ce</strong> pour l’octroi <strong>de</strong> l’indépendan<strong>ce</strong> aux peuples et<br />

territoires non autonomes au sens <strong>de</strong> la Charte <strong>de</strong>s nations<br />

unies et <strong>de</strong> la Déclaration 1514/1960),<br />

- Les procès d’intention (<strong>de</strong> qui par rapport à quoi) écartés,<br />

- Les préjugés surmontés (entretenus par qui par rapport à<br />

quoi et à qui, se <strong>de</strong>vait encore <strong>de</strong> le dire pour l’histoire) ;<br />

L’utilisation <strong>de</strong> tels termes et con<strong>ce</strong>pts est encore une<br />

fois un aveu du prési<strong>de</strong>nt que la question i<strong>de</strong>ntitaire en Algérie,<br />

notamment dans son aspect amazigh, a été délibérément<br />

occultée et ou écartée du pro<strong>ce</strong>ssus <strong>de</strong> parachèvement <strong>de</strong> la<br />

personnalité algérienne post-indépendan<strong>ce</strong>.<br />

La Déclaration du Prési<strong>de</strong>nt <strong>de</strong> la République faite à la<br />

Nation, <strong>de</strong>vant les représentants <strong>de</strong>s <strong>de</strong>ux chambres (APN et<br />

Sénat) en présen<strong>ce</strong> <strong>de</strong>s représentants <strong>de</strong> partis politiques, du<br />

Gouvernement <strong>de</strong> la République, du mouvement associatif et<br />

<strong>de</strong> la société civile <strong>de</strong> la communauté nationale dans son<br />

ensemble (voir le quotidien « La Tribune, n° 2024, du<br />

13/03/02, p.1), est un engagement <strong>de</strong> l’Etat algérien <strong>de</strong>vant la<br />

communauté nationale et internationale au sens <strong>de</strong> la<br />

- 85 -


Actes du Colloque international<br />

« jurispru<strong>de</strong>n<strong>ce</strong> » <strong>de</strong> la Cour internationale <strong>de</strong> Justi<strong>ce</strong> (Voir, CIJ,<br />

Arrêt du 20/12/1974).<br />

Des déclarations <strong>de</strong> <strong>ce</strong>tte nature peuvent avoir et ont<br />

souvent un objet très précis (ici, l’objet est la<br />

constitutionnalisation <strong>de</strong> la langue tamazight) (…) l’Etat<br />

intéressé étant désormais tenu en droit <strong>de</strong> suivre une ligne <strong>de</strong><br />

conduite conforme à sa déclaration. Car, un engagement <strong>de</strong><br />

<strong>ce</strong>tte nature exprimé publiquement (<strong>de</strong>vant l’ensemble <strong>de</strong> la<br />

représentation nationale -Parlement -) et dans l’intention <strong>de</strong> se<br />

lier, même hors du cadre <strong>de</strong> négociations internationales, a un<br />

effet obligatoire (CIJ, arrêt, pp. 267-268).<br />

Afin <strong>de</strong> mettre à exécution ses engagements publics, le<br />

Prési<strong>de</strong>nt <strong>de</strong> la République déci<strong>de</strong>, conformément à l’article<br />

176 <strong>de</strong> la Constitution, que l’officialisation <strong>de</strong> tamazight peut<br />

être menée sans le recours à la voie référendaire, car c’est une<br />

mesure <strong>de</strong> bon sens (Le Quotidien d’Oran, n° 2181 du<br />

13/03/02, p. 03).<br />

Le Conseil <strong>de</strong>s ministres entérine le 1er avril 2002 (<strong>ce</strong><br />

n’est pas un poisson d’avril, mais bien d’une revendication<br />

d’avril) l’engagement du Prési<strong>de</strong>nt en adoptant le projet <strong>de</strong> loi<br />

portant révision <strong>de</strong> la Constitution pour la<br />

constitutionnalisation <strong>de</strong> Tamazight comme langue nationale<br />

(Voir le Quotidien « La Tribune n° 2041 du 02/04/02, p. 1).<br />

En la consacrant dans le corpus normatif <strong>de</strong> la constitution,<br />

après son introduction évasive dans le Préambule <strong>de</strong> la<br />

Révision opérée en 1996, Tamazight reprend son statut normal<br />

<strong>de</strong> langue nationale en Algérie.<br />

Au cours <strong>de</strong> <strong>ce</strong>tte réunion <strong>de</strong> la haute instan<strong>ce</strong><br />

exécutive, le Prési<strong>de</strong>nt invite le gouvernement dans son<br />

ensemble à mettre en pla<strong>ce</strong> tous les mécanismes juridiques et<br />

institutionnels né<strong>ce</strong>ssaires pour le développement <strong>de</strong> la langue<br />

tamazight nationale, dont il a officiellement reconnu l’étendu.<br />

IV. Tamazight est également langue nationale.<br />

La Constitutionnalisation <strong>de</strong> la langue tamazight «consacrera<br />

donc l’obligation pour l’Etat algérien d’œuvrer à sa promotion<br />

(contenu déjà dans le décret portant institution du HCA, cité<br />

plus haut, et à son développement (con<strong>ce</strong>pt utilisé enfin dans<br />

- 86 -


I<strong>de</strong>ntité, langue et Etat<br />

le vocabulaire officiel) à la lumière <strong>de</strong>s directives, dont le<br />

gouvernement est <strong>de</strong>stinataire, relatives à l’obligation <strong>de</strong> faire.<br />

« Préparer immédiatement les instruments juridiques et<br />

institutionnels né<strong>ce</strong>ssaires pour traduire <strong>ce</strong>s finalités dans <strong>de</strong>s<br />

politiques actives <strong>de</strong> mise en application » (conclut le Prési<strong>de</strong>nt<br />

en Conseil <strong>de</strong>s ministres du 1er avril 02, comme il ressort <strong>de</strong> la<br />

synthèse donnée par le Quotidien d’Oran n° 2198, du<br />

02/04/02, p. 06).<br />

Sur saisine du Prési<strong>de</strong>nt <strong>de</strong> la République<br />

conformément aux procédures constitutionnelle en vigueur<br />

(article 176 <strong>de</strong> la Constitution) en date du 1er avril 2002,<br />

enregistrée au Secrétariat du Conseil Constitutionnel le même<br />

jour, sous le n° 27/02 et en vertu <strong>de</strong> laquelle il soumet au<br />

Conseil Constitutionnel un "Projet <strong>de</strong> loi portant révision <strong>de</strong> la<br />

Constitution" dont l'objet porte sur l'ajout d'un article nouveau<br />

ainsi formulé :<br />

"Art. 3 bis. - Tamazight est également langue nationale.<br />

L'Etat œuvre à sa promotion et à son développement dans<br />

toutes ses variantes linguistiques en usage sur le territoire<br />

national".<br />

Le Conseil constitutionnel,<br />

- Considérant que la constitutionnalisation <strong>de</strong> Tamazight<br />

langue nationale (…),(avis n° 01/A.RC/CC/ du 3 avril 2002,<br />

JO n° 22 du 3/04/02, p. 3) ne porte pas atteinte au statut<br />

constitutionnel <strong>de</strong> la langue arabe en tant que "langue<br />

nationale et officiel" a fait une interprétation <strong>de</strong> causalité entre<br />

les <strong>de</strong>ux langues nationales qui ne se superposent et ne se<br />

concurren<strong>ce</strong> pas, puisque la langue Tamazight qui sera<br />

constitutionnalisée n'est pas officielle.<br />

- Considérant en conséquen<strong>ce</strong>, que le projet <strong>de</strong> révision <strong>de</strong> la<br />

Constitution initié par le Prési<strong>de</strong>nt <strong>de</strong> la République (…) ne<br />

porte pas atteinte aux principes généraux régissant la société<br />

algérienne, aux droits et libertés <strong>de</strong> l'homme et du citoyen, ni<br />

n'affecte d'aucune manière les équilibres fondamentaux <strong>de</strong>s<br />

pouvoirs et <strong>de</strong>s institutions constitutionnelles…,<br />

Le conseil constitutionnel en se prononçant <strong>de</strong> <strong>ce</strong>tte<br />

manière aurait du confirmer <strong>ce</strong>tte évi<strong>de</strong>n<strong>ce</strong> par la référen<strong>ce</strong> à<br />

l'article 178 qui <strong>de</strong>vait être modifié avec le rajout d'une autre<br />

- 87 -


Actes du Colloque international<br />

référen<strong>ce</strong> relative à la langue Tamazight, pour la prémunir <strong>de</strong><br />

toute tentative <strong>de</strong> remise en cause.<br />

Cet avis motivé pousse plus loin pour confirmer que<br />

<strong>ce</strong>tte constitutionnalisation constitue une consolidation <strong>de</strong>s<br />

composantes fondamentales <strong>de</strong> l'i<strong>de</strong>ntité nationale que sont<br />

l'Islam, l'arabité et l'Amazighité (l'ordre entre les composantes<br />

<strong>de</strong>vrait être plus objective du point <strong>de</strong> vue chronologique <strong>de</strong><br />

l'avènement <strong>de</strong> l'un et <strong>de</strong>s autres - Amazighité, Islam, et<br />

arabité) dès lors qu'elle représente un élément constitutif <strong>de</strong><br />

l'Amazighité qui est une <strong>de</strong>s composantes fondamentales <strong>de</strong><br />

l'i<strong>de</strong>ntité nationale énoncée à l'article 8 (2ème titre) <strong>de</strong> la<br />

constitution prévue au titre <strong>de</strong>s principes généraux régissant la<br />

société algérienne et définie au préambule <strong>de</strong> la constitution.<br />

Le Parlement convoqué, en ses <strong>de</strong>ux Chambres réunies,<br />

pour le 8 avril 2002 est appelé pour la première fois dans leur<br />

histoire en <strong>ce</strong>tte composante, pour se pronon<strong>ce</strong>r sur le projet<br />

<strong>de</strong> loi portant révision constitutionnelle sans la soumettre à<br />

référendum populaire (Décret prési<strong>de</strong>ntiel n° 02-106 du 3<br />

avril 2002, JO (22) du 3 avril 2002 p. 4).<br />

L’Assemblée Populaire Nationale (APN) et le Sénat<br />

(Majless El Oumma), réunis au Palais <strong>de</strong>s Nations, adoptent<br />

l’amen<strong>de</strong>ment <strong>de</strong> la Constitution impliquant la<br />

constitutionnalisation <strong>de</strong> la langue Tamazight, telle que<br />

proposé par l’exécutif et entériné par la Commission mixte<br />

conformément à la loi, avec une majorité assimilée à une<br />

unanimité.<br />

Aucun parlementaire ne s’est prononcé contre la<br />

révision <strong>de</strong> la Constitution <strong>de</strong> 1996.<br />

Sur les 514 sièges que compte le Parlement, 484<br />

parlementaires étaient présents le 08/04/02.<br />

482 ont voté en faveur <strong>de</strong> l’amen<strong>de</strong>ment proposé par la<br />

prési<strong>de</strong>n<strong>ce</strong> <strong>de</strong> la République et adopté par le Conseil <strong>de</strong>s<br />

ministres.<br />

La Constitution est confortée par un article 3 bis qui<br />

dispose, enfin, que :<br />

«Tamazight est également langue nationale »<br />

- 88 -


I<strong>de</strong>ntité, langue et Etat<br />

«L’Etat œuvre à sa promotion et à son développement<br />

linguistique en usage sur le territoire national » (Loi n° 02-03<br />

du 10 avril 2002, JO n° 25 du 14 avril 2002 p. 11).<br />

Tamazight <strong>de</strong>vient, enfin après une longue marche <strong>de</strong>s<br />

siècles, constitutionnellement et d’une forme officielle, l’un <strong>de</strong>s<br />

piliers fondamentaux <strong>de</strong> la personnalité algérienne.<br />

V. Les conclusions d’une secon<strong>de</strong> lecture d’un rêve inachevé :<br />

le caractère national officialisé <strong>de</strong> la langue <strong>de</strong> Massinissa<br />

appelle inéluctablement son officialisation pour affermir notre<br />

i<strong>de</strong>ntité fa<strong>ce</strong> à la mondialisation.<br />

Après avoir tiré les premières observations d’étapes, et les<br />

observations, émises <strong>de</strong>puis, en relation <strong>de</strong> principe avec<br />

l’esprit <strong>de</strong> la juste et légitime revendication i<strong>de</strong>ntitaire, le rêve<br />

<strong>de</strong>s justes n’est pas totalement et intégralement réalisé du fait<br />

<strong>de</strong> l’amputation du feed-back du con<strong>ce</strong>pt impliquant le<br />

caractère «officiel», à l’exemple <strong>de</strong> l’article 3 relatif au<br />

caractère national et officiel <strong>de</strong> l’autre langue national qu’est<br />

l’Arabe.<br />

Le pro<strong>ce</strong>ssus étant engagé, il est permis d’espérer que<br />

<strong>ce</strong>t autre aspect juridique suivra la consécration <strong>de</strong>s<br />

manifestations <strong>de</strong>s comportements et <strong>de</strong> la pratique <strong>de</strong> la<br />

coutume sage pour la rendre plus opérationnel dans tous les<br />

domaines <strong>de</strong> la vie quotidienne.<br />

Une secon<strong>de</strong> relecture <strong>de</strong> la « Réal-politic » permettra<br />

dans un proche avenir le développement positif et soutenu <strong>de</strong><br />

la langue Tamazight dans un rayonnement national, régional<br />

et universel qui permettra à <strong>ce</strong>tte langue millénaire d’avoir une<br />

fonction juridique plus harmonieuse.<br />

Cet espoir est permis à partir d’un <strong>ce</strong>rtain nombre <strong>de</strong><br />

repères à commen<strong>ce</strong>r par les implications du Décret<br />

prési<strong>de</strong>ntiel promulgué le dimanche 07/04/2002, relatif au<br />

statut « <strong>de</strong>s droits <strong>de</strong>s victimes <strong>de</strong>s « événements » ayant<br />

accompagné le mouvement pour le parachèvement <strong>de</strong> l’i<strong>de</strong>ntité<br />

nationale » (Voir en <strong>ce</strong> sens le quotidien « le Matin » n° 3080<br />

du 09/04/02, p. 02).<br />

Intervenant lors <strong>de</strong>s travaux du colloque international<br />

sur "Tamazight fa<strong>ce</strong> aux défis <strong>de</strong> la mo<strong>de</strong>rnité", (Boumerdès,<br />

- 89 -


Actes du Colloque international<br />

15-17 juillet 2002) Mme Dalila Morsly, universitaire à Angers<br />

(Fran<strong>ce</strong>) insista sur le fait qu'avant d'officialiser une langue, "il<br />

faut réfléchir sur les diverses fonctions que <strong>ce</strong>tte langue peut<br />

avoir dans son nouveau statut et lui en développer d'autres" .<br />

pour dire qu'une langue évolue par<strong>ce</strong> qu'elle fonctionne. Il faut<br />

que la langue serve, et que le locuteur réfléchisse à quoi <strong>ce</strong>lleci<br />

sert". Car comme concluait M. Rabah Kahlouche, Recteur <strong>de</strong><br />

l'Université Mouloud Mammeri, <strong>de</strong> Tizi-Ouzou, en suivant la<br />

logique développée par Mme Tigziri Nora, Doyen <strong>de</strong> la Faculté<br />

<strong>de</strong>s lettres et scien<strong>ce</strong>s humaines à l'Université Mouloud<br />

Mammeri: "du moment où il y a une norme unique, le<br />

Tamazight ne peut, dans <strong>ce</strong> sens être perçu comme étant une<br />

langue maternelle, et son enseignement se fait, en<br />

conséquen<strong>ce</strong>, pour <strong>ce</strong>rtaines communautés berbérophones,<br />

comme une langue étrangère".<br />

Les travaux du séminaire clôturé le 17/07/2002,<br />

portent essentiellement sur :<br />

1- Mise en conformité, avec l'article 3 bis <strong>de</strong> la constitution, <strong>de</strong><br />

tout l'arsenal législatif et réglementaire régissant la vie<br />

nationale.<br />

2- Etablissement d'une évaluation-audit par un organisme<br />

externe, <strong>de</strong> l'opération d'enseignement <strong>de</strong> Tamazight menée<br />

<strong>de</strong>puis 1996;<br />

3- Création urgente <strong>de</strong>s structures scientifiques chargées <strong>de</strong><br />

l'aménagement <strong>de</strong>s variétés <strong>de</strong> Tamazight en vue <strong>de</strong> la<br />

formalisation;<br />

4- Introduction <strong>de</strong> Tamazight comme langue d'enseignement<br />

dans les structures pré-scolaires rattachées au ministère <strong>de</strong><br />

l'Education nationale pour la rentrée 2003-2004 (Voir les<br />

conclusions in le quotidien "Liberté" n° 2976 du 19-20 juillet<br />

2002, p. 11.<br />

Une épine reste, toutefois, à extraire du parcours<br />

millénaire d’une revendication juste et humaine, à l’ère <strong>de</strong> la<br />

mondialisation.<br />

Il est dans l’intérêt <strong>de</strong> la communauté <strong>de</strong> <strong>de</strong>stin <strong>de</strong><br />

parachever <strong>ce</strong>tte réforme en introduisant une modification<br />

déductive <strong>de</strong> la précé<strong>de</strong>nte sur l’article 178 <strong>de</strong> la constitution<br />

- 90 -


I<strong>de</strong>ntité, langue et Etat<br />

en vigueur pour asseoir définitivement <strong>ce</strong>tte légitimité<br />

i<strong>de</strong>ntitaire dans une sécurité et une garantie constitutionnelle.<br />

Il n’est pas insurmontable, à partir <strong>de</strong>s leçons tirées du<br />

vécu douloureux <strong>de</strong> la société civile qui a porté haut l’une <strong>de</strong>s<br />

pierres angulaires <strong>de</strong> la cohésion sociale et i<strong>de</strong>ntitaire <strong>de</strong><br />

l’Algérie millénaire, en confirmation <strong>de</strong> l’i<strong>de</strong>ntité Amazigh <strong>de</strong><br />

notre communauté d’histoire civilisationnelle et <strong>de</strong> <strong>de</strong>stin<br />

souhaité dans une harmonie fécon<strong>de</strong>, <strong>de</strong> parachever le socle<br />

d’une cohésion porteuse d’espoir et len<strong>de</strong>mains prometteurs.<br />

L’article 178 <strong>de</strong> notre constitution doit donc répondre à<br />

<strong>ce</strong>s attentes légitimes en le confortant <strong>de</strong> la dimension<br />

amazighe enfin assumée, conformément aux vœux <strong>de</strong>s jeunes<br />

qui ont sacrifier leur vie pour <strong>ce</strong>t idéal d’existen<strong>ce</strong> dans un<br />

mon<strong>de</strong> où les spécificités culturelles s’affirment et se<br />

confirment jour après jour.<br />

Une formulation en relation aux révisions potentielles<br />

<strong>de</strong> notre loi fondamentale saura intégrer <strong>ce</strong>tte dimension par la<br />

reformulation suivante :<br />

« Article 178. - Toute révision constitutionnelle ne peut porter<br />

atteinte :<br />

1- Au caractère républicain <strong>de</strong> l’Etat ;<br />

2- A l’ordre démocratique basé sur le multipartisme ;<br />

3- A l’Islam, en tant que religion <strong>de</strong> l’Etat ;<br />

4- A l’arabe et Tamazight, comme langues nationales et<br />

officielles ;<br />

5- Aux libertés fondamentales, aux droits <strong>de</strong> l’homme et du<br />

citoyen ;<br />

6- A l’intégrité et à l’unité du territoire national.<br />

Une telle approche éclairée répond indubitablement<br />

aux attendus déclaratoires, <strong>de</strong> plusieurs acteurs <strong>de</strong> la vie<br />

internationale, à l’image <strong>de</strong>s notes introduites par le Prési<strong>de</strong>nt<br />

<strong>de</strong> la République française, en visite d’Etat en Algérie, le<br />

03/03/2003, lorsqu’il insista sur la consolidation et la<br />

préservation <strong>de</strong>s spécificités culturelles dans un mon<strong>de</strong> en<br />

perspective <strong>de</strong> gestion par ensembles, comme est le cas <strong>de</strong><br />

l’Union européenne, et ou du vent <strong>de</strong> la globalisation qui ne<br />

respecte aucune limite frontalière (revisiter le journal télévisé<br />

ENTV, <strong>de</strong> 20 heures, du 03/03/2003).<br />

- 91 -


Actes du Colloque international<br />

Les débats d’actualité, au cœur même <strong>de</strong>s pays<br />

développés, Etats-Nation, se re<strong>ce</strong>ntrent <strong>de</strong> plus en plus sur la<br />

priorité accordée aux instruments juridiques protecteurs <strong>de</strong>s<br />

i<strong>de</strong>ntités nationales pour une humanité assumée dans sa<br />

diversité.<br />

Pour notre langue tamazight, on ne peut la développer<br />

ni la prendre en charge effectivement si la bonne foi n’est pas<br />

<strong>de</strong> rigueur.<br />

A interpeller les signes d’une indifféren<strong>ce</strong> coupable<br />

dans la prise en charge du développement et <strong>de</strong> la promotion<br />

<strong>de</strong> notre langue nationale tamazight, il y a comme un <strong>ce</strong>rtain<br />

mutisme, voir même une réserve <strong>de</strong> prendre acte et <strong>de</strong> rendre<br />

opérationnelle la décision suprême <strong>de</strong> la constitution qui oblige<br />

tout acteur à répondre à une obligation <strong>de</strong> résultat.<br />

L’harmonisation, le développement et la promotion <strong>de</strong><br />

notre langue nationale tamazight se mesureront par la volonté<br />

<strong>de</strong>s institutions con<strong>ce</strong>rnées par le discours constitutionnel<br />

d’engager une réforme <strong>de</strong>s mentalités, jusqu’ici d’exclusion,<br />

semées dans la formation <strong>de</strong>s normes régissant la société<br />

algérienne dans sa diversité linguistique.<br />

La langue tamazight ne doit, sous aucun prétexte, restée<br />

cloîtrée dans un mur <strong>de</strong> silen<strong>ce</strong> à la Berlin acculée à répondre<br />

aux critères <strong>de</strong> langue régionale ou minoritaire au sens voulu<br />

par la Charte européenne <strong>de</strong>s Langues régionales ou<br />

minoritaires (adoptée à Strasbourg le 5 novembre 1992, par les<br />

Etats membres du Conseil <strong>de</strong> l’Europe. Au sens <strong>de</strong> <strong>ce</strong>tte Charte<br />

l’expression «langues régionales ou minoritaires » s’entend <strong>de</strong><br />

toute(s) langue(s) pratiquée(s) traditionnellement sur un<br />

territoire d’un Etat par <strong>de</strong>s ressortissants <strong>de</strong> <strong>ce</strong>t Etat qui<br />

constituent un groupe numériquement inférieur au reste <strong>de</strong> la<br />

population <strong>de</strong> l’Etat ; et différente(s) <strong>de</strong> la (<strong>de</strong>s) langue(s)<br />

officielle(s) <strong>de</strong> <strong>ce</strong>t Etat. Article 1er <strong>de</strong> la Charte, RGDIP T/96.<br />

1992).<br />

En réconciliant l’être algérien à ses langues notre<br />

société contribuera sans aucun doute à préserver les<br />

fon<strong>de</strong>ments culturels et i<strong>de</strong>ntitaires <strong>de</strong> la composante humaine<br />

<strong>de</strong> notre société fa<strong>ce</strong> aux différentes hégémonies culturelles,<br />

civilisationnelles, économiques et existentielles qui frappent à<br />

- 92 -


I<strong>de</strong>ntité, langue et Etat<br />

la porte introductive du 3ème millénaire entamée par <strong>de</strong>s<br />

conflits d’i<strong>de</strong>ntité et <strong>de</strong> chocs <strong>de</strong>s civilisations.<br />

L’officialisation <strong>de</strong> la langue tamazight libérera, sans<br />

aucun doute, les énergies créatri<strong>ce</strong>s <strong>de</strong>s jeunes intellectuels<br />

n’tmazgha pour porter le message an<strong>ce</strong>stral <strong>de</strong> notre<br />

civilisation millénaire, « n’zra ansa d’nekka, nezra n’da<br />

n’tseddou a vava inouva», comme message <strong>de</strong> paix <strong>de</strong><br />

solidarité, d’humanisme, dans une interdépendan<strong>ce</strong> fondée sur<br />

le respect mutuel <strong>de</strong>s i<strong>de</strong>ntités et <strong>de</strong>s différen<strong>ce</strong>s constructives.<br />

Puisse le bon sens gui<strong>de</strong>r nos gouvernants à éviter<br />

d’autres souffran<strong>ce</strong>s à notre jeunesse et notre peuple dans son<br />

ensemble en rendant justi<strong>ce</strong> à une cause juste par une équité<br />

prater legem.<br />

- 93 -


- 95 -<br />

La question linguistique<br />

et la nature <strong>de</strong> l’Etat<br />

Dr Mouloud LOUNAOUNCI<br />

Sociolinguiste<br />

Vous avez juridiquement tort<br />

par<strong>ce</strong> que vous êtes politiquement minoritaire.<br />

André Laignel<br />

Lorsque j’invitais Mme Anne Marie HOUDEBINE au<br />

colloque, elle me répondit qu’elle ne nous serait<br />

peut-être pas d’une gran<strong>de</strong> utilité, elle qui n’est ni<br />

pour les communautarismes ni pour les nationalismes. Elle me<br />

donne, ainsi, l’occasion <strong>de</strong> tranquilliser la salle en disant que je<br />

ne suis personnellement ni un partisan d’un quelconque<br />

nationalisme archaïque ni d’un communautarisme rétrogra<strong>de</strong>.<br />

Pourtant je suis un adversaire impénitent <strong>de</strong> toutes les formes<br />

<strong>de</strong> <strong>ce</strong>ntralisme et d’oppression <strong>de</strong> quelque nature quelle soit.<br />

Chaque être humain a le droit <strong>de</strong> vivre pleinement la vie qu’il<br />

se sera choisie. Rien ni personne n’a le droit <strong>de</strong> l’enfermer dans<br />

un choix qu’il n’a pas librement ac<strong>ce</strong>pté.<br />

J’aurai souhaité avoir parmi nous H. Giordan, que nous<br />

avons invité et qui malheureusement n’a pas pu faire le<br />

dépla<strong>ce</strong>ment, par<strong>ce</strong> qu’il a rapporté dans l’une <strong>de</strong> ses<br />

communications les nombreux conflits violents qui se sont<br />

déroulés dans le mon<strong>de</strong> par la faute <strong>de</strong>s Etats qui refusent<br />

d’ac<strong>ce</strong>pter la diversité au nom <strong>de</strong> la sacro-sainte<br />

uniformisation citoyenne seule à même <strong>de</strong> permettre <strong>de</strong> fon<strong>de</strong>r


Actes du Colloque international<br />

la nation. Pour la seule année 1988, il a été dénombré 111<br />

conflits dont 99 sont directement liés aux questions qui nous<br />

préoccupent <strong>ce</strong> jour. Ceci pour dire que les questions, objet<br />

d’étu<strong>de</strong> <strong>de</strong> <strong>ce</strong>s journées, sont loin d’être exclusivement<br />

algériennes.<br />

La bêtise est <strong>ce</strong>rtainement la chose la plus partagée dans<br />

le mon<strong>de</strong>. Il est clair que ma communication, le titre que j’ai<br />

proposé me semble explicite, sera éminemment politique.<br />

J’avoue que je ne situe pas encore la frontière qui existe entre<br />

les questions touchant à la société et la question du pouvoir.<br />

Vous me pardonnez, donc, si je développe, ici, <strong>de</strong>s idées<br />

qui jusqu’à <strong>ce</strong>s <strong>de</strong>rnières années étaient contrerévolutionnaires<br />

et vous amenaient, si vous étiez chan<strong>ce</strong>ux,<br />

<strong>de</strong>vant la cour <strong>de</strong> sûreté <strong>de</strong> l’Etat. Aujourd’hui, le pouvoir fait<br />

preuve <strong>de</strong> plus d’intelligen<strong>ce</strong>, il nous laisse discourir mais il ne<br />

règle pas pour autant les problèmes.<br />

Du point <strong>de</strong> vue i<strong>de</strong>ntitaire, l’Algérie continue houleusement à<br />

se rechercher. L’instabilité est quasi permanente et le triptyque<br />

consacré par le préambule <strong>de</strong> la constitution définissant<br />

l’Algérie comme arabe musulmane et amazighe n’a pas apaisé<br />

les passions. Et pour cause tout dans la société exclu le<br />

troisième critère.<br />

L’administration, l’école, la caserne et la mosquée <strong>de</strong>meurent<br />

les lieux <strong>de</strong> propagan<strong>de</strong> exclusive <strong>de</strong> l’islam et <strong>de</strong> l’arabe. Rien<br />

ne doit, en effet, déranger <strong>ce</strong>t édifi<strong>ce</strong> étatique construit pierre<br />

par pierre à l’image <strong>de</strong> l’Etat français.<br />

On oublie trop souvent que tout est en perpétuelle<br />

construction, que tout est changeant et qu’on ne saurait figer<br />

sans dommage l’évolution naturelle d’une nation.<br />

C’était P. Bourdieu qui parlait <strong>de</strong> marché linguistique pour<br />

montrer combien étaient âpre le combat que se livrent les<br />

langues. Je crois que l’on peut parler également <strong>de</strong> marché<br />

i<strong>de</strong>ntitaire par<strong>ce</strong> que <strong>ce</strong>tte volonté <strong>de</strong> se solidariser avec <strong>de</strong>s<br />

êtres qui partagent les mêmes valeurs ne participent pas<br />

seulement d’une pressante recherche <strong>de</strong> sécurité. Cette<br />

recherche i<strong>de</strong>ntitaire n’est pas un acte gratuit, elle conduit<br />

né<strong>ce</strong>ssairement à <strong>de</strong>s individus matériels ou symboliques. C’est<br />

dire qu’à tout moment s’élaborent une stratégie <strong>de</strong> pouvoir qui<br />

- 96 -


I<strong>de</strong>ntité, langue et Etat<br />

nous permet, en fonction du lieu et/ou du moment <strong>de</strong> nous<br />

rapprocher ou <strong>de</strong> nous éloigner <strong>de</strong> l’autre.<br />

De nombreux matériaux nous permettent <strong>de</strong> construire<br />

une i<strong>de</strong>ntité et, c’est précisément, pour <strong>ce</strong>la que <strong>ce</strong>tte notion est<br />

élastique car nous n’utilisons jamais tout le répertoire. Seuls,<br />

les éléments né<strong>ce</strong>ssaires à la stratégie sont mis à contribution.<br />

Ces matériaux qui peuvent être d’ordre historique,<br />

sociologique, culturel, politique… sont le plus souvent <strong>de</strong>s<br />

mythes qui sont, toutefois, fondateurs.<br />

Ce mythe a pour but d’expliquer, <strong>de</strong> justifier et <strong>de</strong><br />

maintenir l’ordre établi <strong>de</strong>s choses : c’est une idéologie (Yves<br />

Person in Les Temps Mo<strong>de</strong>rnes N° 324-325-326 <strong>de</strong><br />

août/septembre 1973).<br />

Il me parait clair que <strong>ce</strong>ux qui, inversement, veulent renverser<br />

<strong>ce</strong>t ordre font appel à d’autres mythes et par là même à une<br />

autre idéologie, donc aux questions <strong>de</strong> pouvoir politique.<br />

Le couple i<strong>de</strong>ntité/pouvoir remonte à <strong>de</strong>s temps immémoriaux.<br />

Pour ne parler que <strong>de</strong> L’Afrique du Nord, Massinissa fa<strong>ce</strong> aux<br />

impérialismes phéniciens et romains disait déjà : « L’Afrique<br />

aux Africains ». C’est sous la bannière <strong>de</strong> l’Eglise que les<br />

Berbères s’uniront contre l’occupant Romain. Au 4è siècle<br />

Firmus constituera une armée composée <strong>de</strong> donatistes et <strong>de</strong><br />

circoncillions et ac<strong>ce</strong>ntuera le caractère national berbère.<br />

Au 8è siècle le kharéjisme fut à la fois musulman et<br />

opposé au pouvoir <strong>de</strong>s califats arabes d’orient et à leurs<br />

représentants dans le pays. Le Berghwatisme, né du tumulte<br />

kharéjite ira encore plus loin en se donnant un prophète et un<br />

coran berbères.<br />

Cette question directement liée à la nature du pouvoir,<br />

donc instrumentalisée à merci, n’a <strong>ce</strong>ssée <strong>de</strong> faire <strong>de</strong>s vagues<br />

dans l’histoire <strong>de</strong> l’humanité et Tamazgha n’y a évi<strong>de</strong>mment<br />

pas échappé.<br />

Chaque conquérant a imposé son i<strong>de</strong>ntité, sa culture, sa langue<br />

et sa religion et tout a été fait pour que l’assimilation soit la<br />

plus complète possible c'est-à-dire qu’elle avait pour finalité la<br />

disparition totale d’une quelconque appartenan<strong>ce</strong> à la<br />

berbérité. Phéniciens, Romains ont imposé leur vision du<br />

mon<strong>de</strong>. Les Arabes, Turcs et Français n’ont guère fait mieux et<br />

- 97 -


Actes du Colloque international<br />

toujours avec un argument bien commo<strong>de</strong>, civiliser <strong>ce</strong> peuple<br />

barbare qui aura pourtant donné à la culture universelle <strong>de</strong>s<br />

Pharaons, <strong>de</strong>s empereurs, <strong>de</strong>s évêques, <strong>de</strong>s papes et <strong>de</strong>s savants.<br />

Des faits niés, pour qu’elle n’apparaisse jamais <strong>ce</strong>tte<br />

question qui dérange, <strong>ce</strong>lle d’une i<strong>de</strong>ntité qui pourrait mettre<br />

en péril l’ordre établi. Lorsque le mouvement national a<br />

commencé au début du siècle, les partis, qu’ils soient<br />

indépendantistes ou assimilationnistes ont éludé la question<br />

amazighe. Tous les militants qui avaient eu l’outrecuidan<strong>ce</strong> <strong>de</strong><br />

revendiquer l’amazighité furent éliminés sans aucun état<br />

d’âme.<br />

La carte d’i<strong>de</strong>ntité <strong>de</strong> l’hypothétique Algérie<br />

indépendante était faite. Le pays ne pouvait être qu’arabe et<br />

musulman et son histoire ne pouvait commen<strong>ce</strong>r qu’au début<br />

du 7è siècle c'est-à-dire avec la conquête arabe.<br />

Ce déni i<strong>de</strong>ntitaire sera d’autant important que nous<br />

avons subi une colonisation française qui nous a inculqué<br />

l’esprit jacobin qui sied tout à fait aux gouvernants <strong>de</strong> l’Algérie<br />

indépendante.<br />

Centralisateurs, con<strong>ce</strong>ntrant tous les pouvoirs au niveau <strong>de</strong> la<br />

capitale d’où ils scrutent, observent, dirigent et gèrent, les<br />

déci<strong>de</strong>urs ne pouvaient ac<strong>ce</strong>pter une quelconque ouverture,<br />

une quelconque toléran<strong>ce</strong> qui ne pouvait qu’entamer une<br />

partie <strong>de</strong> leur pouvoir qu’ils voulaient total.<br />

Toutes les revendications berbères qu’elles soient<br />

culturelles, linguistiques ou politiques seront systématiquement<br />

et sévèrement réprimées Une répression somme que<br />

monolingue, monoculturel et mono i<strong>de</strong>ntitaire C'est-à-dire<br />

une nation où l’uniformisation citoyenne est obligatoire pour<br />

que s’accomplisse pleinement l’Etat.<br />

C’est pourquoi la revendication amazighe sous toutes ses<br />

formes est caduque lorsqu’elle ne s’accompagne pas <strong>de</strong><br />

revendications touchant à la nature <strong>de</strong> l’Etat.<br />

IL faut, en effet, aller vers une administration <strong>de</strong> la nation qui<br />

soit compatible avec <strong>ce</strong>s revendications. Un Etat qui prône la<br />

diversité et l’inter-toléran<strong>ce</strong>.<br />

Un Etat où démocratie ne signifie pas « tyrannie <strong>de</strong> la<br />

majorité ».<br />

- 98 -


I<strong>de</strong>ntité, langue et Etat<br />

Le besoin d’i<strong>de</strong>ntification se justifie aussi par le besoin <strong>de</strong><br />

rejeter <strong>ce</strong>lui qui nous ignore. C’est ainsi que l’algériannité, est<br />

née <strong>de</strong> l’anti-colonialisme. Etat défini national était d’avoir<br />

répondu, sur <strong>ce</strong> plan, à la définition très jacobine <strong>de</strong> l’Algérie.<br />

Cet effet miroir qui opposait à la gran<strong>de</strong> nation française,<br />

gauloise et chrétienne une Algérie arabe et musulmane ne<br />

pouvait qu’entraîner à terme le courroux <strong>de</strong> <strong>ce</strong>ux qui ne<br />

s’i<strong>de</strong>ntifient pas comme arabes mas aussi <strong>de</strong> <strong>ce</strong>ux qui ne sont<br />

pas musulmans (il y en a bien que minoritaires et aussi bien<br />

plus discrets Algérien tous les citoyens qui n’étaient pas<br />

français, la gran<strong>de</strong> erreur du mouvement par peur <strong>de</strong><br />

représailles).<br />

C’est la raison pour laquelle, dès les premiers débuts<br />

du mouvement national, ont commencés les dissensions entre<br />

les tenants <strong>de</strong> l’arabo-islamisme pur et dur et <strong>ce</strong>ux plus<br />

modérés qui voulaient, mo<strong>de</strong>stement, introduire la composante<br />

amazighe. La radicalisation <strong>de</strong>s premiers a amené <strong>ce</strong>lle <strong>de</strong>s<br />

seconds aboutissant dans un premier temps à la crise dite<br />

berbériste <strong>de</strong> 1949 et au mouvement culturel berbère (mcb<br />

pas MCB) à l’indépendan<strong>ce</strong>.<br />

Le mythe <strong>de</strong> l’unité (idéologie du système) qui veut que<br />

le révolution est faite par le peuple et pour le peuple <strong>de</strong>vait<br />

aboutir à un algérien ressemblant à tous les autres .On aurait<br />

volontiers décidé d’un phénotype si la biologie le permettait.<br />

Un réflexe très franchoullard, le système n’ayant pas pu<br />

échapper à l’histoire qui la produit.<br />

Cette politique uniformisante, d’essen<strong>ce</strong><br />

obligatoirement fasciste, ne pouvait qu’entraîner le<br />

mécontentement, timi<strong>de</strong> au départ, d’une très gran<strong>de</strong> frange<br />

d’Algériens. C’est précisément <strong>ce</strong> sentiment d’injusti<strong>ce</strong>, qui fait<br />

que l’on veut être, qui amène à <strong>de</strong>s dérives <strong>de</strong> types<br />

nationalitaires (nous avons <strong>de</strong>s exemples quotidiens à la<br />

télévision).<br />

Dans une <strong>de</strong> mes lectures qui traitait <strong>de</strong> <strong>ce</strong>s questions, j’ai<br />

retrouvé un exemple heureux.<br />

L’auteur comparait l’i<strong>de</strong>ntité aux poupées gigognes<br />

(russes si vous voulez) j’avoue que c’est, aussi un peu mon<br />

idée. L’i<strong>de</strong>ntité avec un grand I n’est, à mon humble avis que<br />

- 99 -


Actes du Colloque international<br />

la somme d’une multitu<strong>de</strong> d’entités plus petites et pas toujours<br />

égales .la gran<strong>de</strong> poupée contenant toutes les autres étant bien<br />

évi<strong>de</strong>ment ( du moins pour <strong>ce</strong>ux qui se définissent comme<br />

Amazigh ) <strong>ce</strong>lle <strong>de</strong> l’amazighité.<br />

LE mot est taché, l’i<strong>de</strong>ntité ne se décrète pas. C’est une<br />

démarche individuelle, volontaire qui fait qu’on n’est que<br />

l’image qu’on a <strong>de</strong> soi.<br />

Déci<strong>de</strong>r que tous les algériens sont <strong>de</strong>s imazighens est, à<br />

mon avis, totalement faux. Seuls le sont, <strong>ce</strong>ux qui assument<br />

publiquement <strong>ce</strong>tte i<strong>de</strong>ntité. La langue que l’on pratique<br />

(souvent dite maternelle) ne construit pas à elle seule l’i<strong>de</strong>ntité<br />

collective. J’ai, personnellement, <strong>de</strong> nombreux amis<br />

arabophones fiers <strong>de</strong> leur amazighité et je connais <strong>de</strong>s kabyles<br />

<strong>de</strong> mon propre village qui ne jurent que par leur arabité. Alors<br />

je vous pose la question qui <strong>de</strong>s <strong>de</strong>ux camps est amazigh. Ma<br />

vérité est faite: les premiers plutôt que les seconds. Comment<br />

expliquer si la langue, seule, portait l’i<strong>de</strong>ntité l’attitu<strong>de</strong> <strong>de</strong>s<br />

militants berbéristes canariens qui n’ont plus rien gardé <strong>de</strong><br />

leur idiome.<br />

Si aujourd’hui on <strong>de</strong>vait faire une typologie, on<br />

retrouverait trois catégories d’Algérie et bien sûr, les<br />

passerelles existant toujours, <strong>de</strong> nombreuses variantes. J’exclus,<br />

bien évi<strong>de</strong>mment les extrêmes qui relèvent plus <strong>de</strong> la passion<br />

que <strong>de</strong> la raison.<br />

1- Ceux qui s’i<strong>de</strong>ntifient totalement à l’Occi<strong>de</strong>nt invoquant<br />

comme justificatif (par<strong>ce</strong> qu’ils se culpabilisent malgré tout ) la<br />

notion <strong>de</strong> mo<strong>de</strong>rnité. Ceux-là ont décidé <strong>de</strong> rompre la chaîne<br />

<strong>de</strong> transmission intergérationnelle <strong>de</strong> l’i<strong>de</strong>ntité (à commen<strong>ce</strong>r<br />

par la langue). Ils sont mus, <strong>de</strong> fait, par <strong>de</strong>s calculs d’ordre<br />

pragmatique. Assurer à leurs progénitures un confort matériel<br />

que procure <strong>ce</strong>tte francité et leur éviter d’entrer dans le champ<br />

<strong>de</strong> confrontations politiques. L’argument qu’il donne est simple<br />

dans sa logique. Le discours <strong>de</strong>s <strong>de</strong>ux autres camps est éculé et<br />

obsolète. Le mon<strong>de</strong> se transformant en un grand village<br />

pourquoi s’encombrer <strong>de</strong> problèmes d’i<strong>de</strong>ntité. C’est oublier<br />

que l’homme est d’abord un être subjectif et que les<br />

mathématique n peuvent expliquer son comportement.<br />

- 100 -


I<strong>de</strong>ntité, langue et Etat<br />

2- Ceux qui s’i<strong>de</strong>ntifient à l’Orient (arabité et islamité) qui sont<br />

le produit, <strong>de</strong> l’histoire dans une faible proportion et surtout <strong>de</strong><br />

l’idéologie nationaliste et du système éducatif <strong>de</strong> l’Algérie<br />

indépendante. Ceux-là détiennent le pouvoir politique et donc,<br />

le pouvoir d’imposer, à tous, leurs mythes. Sidi Okba a<br />

supplanté Ko<strong>ce</strong>illa et Kahina est présentée comme juive avec<br />

toute la connotation que <strong>ce</strong>la suppose.<br />

Tout se passe comme s’il fallait effa<strong>ce</strong>r la mémoire antérieure à<br />

la conquête arabe. Cette idéologie a été confortée par tous les<br />

textes officiels, notamment les constitutions même si, très<br />

symboliquement, la <strong>de</strong>rnière est venue reconnaître la<br />

dimension amazighe du pays (en préambule) mais une<br />

dimension simplement muséographique. Pour eux foutouhates<br />

sont plus que jamais à l’ordre du jour.<br />

3- Enfin, <strong>ce</strong>ux qui s’i<strong>de</strong>ntifient aux autochtones. Ils se<br />

recrutent, principalement, chez les amazighophones, surtout<br />

kabylophones mais pas seulement.. Je l’ai dit plus haut,<br />

beaucoup d’arabophones assument <strong>ce</strong>tte i<strong>de</strong>ntité et ils sont <strong>de</strong><br />

plus en plus nombreux. C’est dans <strong>ce</strong>tte catégorie d’Algériens<br />

que se recrutent les militants activistes <strong>de</strong> la cause berbère.<br />

Pour eux l’i<strong>de</strong>ntité est acquise à la naissan<strong>ce</strong>. C’est un bien<br />

patrimonial inaliénable. Toutes les cultures autres que <strong>ce</strong>lle<br />

dite authentiques ne sont que <strong>de</strong>s rajouts qui se sont<br />

superposés mais qui, dans tous les cas, ne représentent qu’une<br />

couche superficielle. Le mythe <strong>de</strong> tamazgha à reconstruire est<br />

présent à chaque instant.<br />

Voilà présentés, les acteurs <strong>de</strong> <strong>ce</strong> conflit complexe,<br />

inextricable, chaque camps ayant sa propre cita<strong>de</strong>lle à<br />

défendre. Mais un conflit où les belligérants combattent à<br />

armes inégales puisque <strong>ce</strong>ux qui ont pour eux la for<strong>ce</strong><br />

légitime, détiennent tous les leviers pour imposer leur propre<br />

i<strong>de</strong>ntité. C’est ainsi qu’ils peuvent agir sur l’environnement<br />

culturel qui est à la fois l’expression <strong>de</strong> la mémoire d’un<br />

peuple, un marqueur i<strong>de</strong>ntitaire et le levain d’un<br />

redéploiement pour que s’accomplissent et se diffusent les<br />

idées.<br />

C’est <strong>ce</strong>t environnement qui est à même <strong>de</strong> construire un<br />

imaginaire collectif favorable à une auto valorisation<br />

- 101 -


Actes du Colloque international<br />

préalable à toute sécurité culturelle et linguistique. On<br />

comprend, dès lors, les luttes qui s’engagent autour <strong>de</strong> <strong>ce</strong><br />

« bastion à prendre ».<br />

La manipulation <strong>de</strong> l’onomastique (In amennas qui<br />

<strong>de</strong>vient Ain Amenas, Ighil Izzane réécrit en ghilizane ou la liste<br />

officielle <strong>de</strong>s prénoms excluant tout référent amazigh),<br />

l’abolition <strong>de</strong>s limites territoriales naturelles au profit <strong>de</strong><br />

limites administratives pour mieux diluer les cultures et<br />

langues minorées nous instruit sur le modèle <strong>de</strong> construction<br />

i<strong>de</strong>ntitaire choisi.<br />

Le choix <strong>de</strong> la langue ou même <strong>ce</strong>lui du support<br />

graphique revêt, <strong>de</strong> fait, un caractère idéologique. Le débat<br />

autour du tifinagh, latin ou arabe est à <strong>ce</strong> titre édifiant.<br />

Chacun d’eux renvoyant, consciemment ou non, un choix <strong>de</strong><br />

société défini<br />

C’est ainsi que l’arabe classique a, dés la naissan<strong>ce</strong> du<br />

mouvement national, bénéficié d’un statut privilégié puisqu’il a<br />

été assigné le rôle <strong>de</strong> rivaliser avec la langue du colonisateur.<br />

L’indépendan<strong>ce</strong>, en reconduisant <strong>ce</strong>t état <strong>de</strong> fait, va<br />

marginaliser l’arabe algérien, présenté comme l’enfant<br />

illégitime <strong>de</strong> l’arabe littéraire, et le berbère présenté comme<br />

facteur <strong>de</strong> division <strong>de</strong> la nation qui ne trouverait sa pleine<br />

définition que dans la « liquidation » <strong>de</strong> <strong>ce</strong>s <strong>de</strong>ux langues<br />

populaires. Ainsi fut programmé leur mort en décrétant une<br />

arabisation généralisée et rapi<strong>de</strong>. A quoi bon maintenir <strong>ce</strong>s<br />

dialectes incapables <strong>de</strong> transmettre le savoir quand la nation<br />

dispose d’un outil linguistique qui a été le support <strong>de</strong> la scien<strong>ce</strong><br />

et <strong>de</strong> la philosophie.<br />

On comprend, aisément que <strong>ce</strong> simple jeu <strong>de</strong> termes<br />

assoie une hiérarchie dans les langues et détermine <strong>de</strong>s<br />

rapports <strong>de</strong> domination qui ne sont pas que linguistiques. Cette<br />

idéologie est précisément <strong>ce</strong>lle <strong>de</strong> l’Etat-nation jacobin qui ne<br />

peut s’accommo<strong>de</strong>r <strong>de</strong> la diversité.<br />

Ne sont donc algériens, patriotes, nationalistes que <strong>ce</strong>ux qui<br />

s’expriment dans l’arabe littéral.<br />

Tous les autres sont relégués au rang <strong>de</strong> renégats et leur<br />

disparition doit être programmée pour que s’accomplisse<br />

pleinement la nation.<br />

- 102 -


I<strong>de</strong>ntité, langue et Etat<br />

En matière <strong>de</strong> politique linguistique l’Algérie officielle<br />

n’a pas innové. Elle s’est contentée <strong>de</strong> reprendre, dans un<br />

mimétisme choquant, <strong>ce</strong>lle <strong>de</strong> l’ancienne puissan<strong>ce</strong><br />

colonisatri<strong>ce</strong> avec quelques dé<strong>ce</strong>nnies (parfois <strong>de</strong>s siècles) <strong>de</strong><br />

retard. C’est ainsi que la loi portant « généralisation <strong>de</strong> la<br />

langue arabe » est la pâle copie <strong>de</strong> l’Edit <strong>de</strong> Villers Cotterets qui<br />

instaura la langue <strong>de</strong> Paris comme seule langue française.<br />

Comme en 1893 en Fran<strong>ce</strong>, on fera un re<strong>ce</strong>nsement<br />

linguistique en 1966, en Algérie et on s’arrangera pour trouver<br />

que la majorité du peuple écrit l’arabe littéral et que les<br />

langues fonctionnelles (tamazight et arabe parlé) sont en recul.<br />

L’existen<strong>ce</strong> d’autres langues, principalement du<br />

tamazight, est perçue comme subversive. Les déci<strong>de</strong>urs vivent<br />

avec la crainte permanente d’une sédition. Cette loi exclusiviste<br />

rappelle à s’y méprendre <strong>ce</strong>lle interdisant l’allemand en Alsa<strong>ce</strong><br />

(1712-1893). Déjà, l’on constate que la décision d’arabisation<br />

est aussi impopulaire et inapplicable que l’a été la francisation<br />

<strong>de</strong> l’Alsa<strong>ce</strong>. J’en veux pour preuve la refrancisation <strong>de</strong><br />

l’environnement dans les semaines qui suivent les décrets<br />

faisant obligation aux citoyens d’écrire strictement en arabe<br />

littéraire. Il faut dire aussi qu’elle n’a jamais occupé la rue et la<br />

sphère privée et que sa survie ne tient, en fait qu’aux<br />

divi<strong>de</strong>n<strong>de</strong>s qu’elle assure.<br />

Comme la Fran<strong>ce</strong> <strong>de</strong> Talleyrand en 1791, l’Algérie<br />

officielle va instrumentaliser l’école et créer un conseil<br />

supérieur <strong>de</strong> l’Education pour réduire à néant toutes les<br />

langues autre que <strong>ce</strong>lle <strong>de</strong> la république en prenant gar<strong>de</strong> que<br />

<strong>ce</strong>tte <strong>de</strong>rnière, véhicule en priorité l’idéologie du pouvoir en<br />

pla<strong>ce</strong> pour le reproduire et le perpétuer. Toute autre langue du<br />

pays sera désignée comme incapable <strong>de</strong> générer la pensée.<br />

Cette politique linguistique n’est, en fait, pas nouvelle.<br />

Elle découle <strong>de</strong> l’idéologie raciste propre aux<br />

encyclopédistes du 18 siècle en Fran<strong>ce</strong> qui partageaient le<br />

mon<strong>de</strong> en sauvages et en civilisés. Nous pouvons citer nombre<br />

<strong>de</strong> rapports, conventions, lois décrets qui ont gérer la politique<br />

linguistique <strong>de</strong> la Fran<strong>ce</strong> du 18è pour bien monter que<br />

l’Algérie officielle ne fait que singer son ancien maître.<br />

- 103 -


Actes du Colloque international<br />

Le décret <strong>de</strong> la convention rappelant que l’instruction<br />

ne doit se faire qu’en langue française du 26-10-1793, le<br />

comité <strong>de</strong> salut public du 17-12-1793 interdisant l’usage <strong>de</strong><br />

l’allemand en Alsa<strong>ce</strong>, le rapport barrère du 27-01-1794<br />

précisant « chez un peuple libre, la langue doit être une et la<br />

même pour tous » ont directement inspiré nos « législateurs ».<br />

L’enseignement facultatif (avec autorisation <strong>de</strong>s<br />

parents) du berbère sera un maigre acquis <strong>de</strong> la contestation<br />

mais surtout le produit d’une vente concomitante. Il faut, en<br />

échange, adhérer sans faille, à la politique d’arabisation.<br />

Cette politique a d’ailleurs été pratiquée par le<br />

tristement célèbre Staline qui sous couvert <strong>de</strong> toléran<strong>ce</strong><br />

linguistique a, <strong>de</strong> fait, imposé le Russe comme seule langue<br />

d’unicité.<br />

Cette arabisation relève d’un impérialisme linguistique qui a le<br />

mérite d’être explicite.<br />

Elle a pour but l’assimilation pure et simple <strong>de</strong> tous<br />

<strong>ce</strong>ux qui parlent autrement. Cela présuppose, un peuple<br />

immature et infantile qui doit être guidé par <strong>de</strong>s esprits<br />

autrement plus clairvoyants.<br />

Par dé<strong>ce</strong>n<strong>ce</strong>, j’en citerai aucun (je suis sûr que chacun <strong>de</strong> vous<br />

a une bonne dizaine <strong>de</strong> noms en tête). Cela nous rappelle<br />

étrangement la déclaration <strong>de</strong> George Pompidou faite le 01-<br />

01-1972 « l’histoire nous montre que notre peuple, voué par<br />

nature aux divisions et à l’individualisme le plus extrême n’a<br />

pu, au cours <strong>de</strong>s siècles, constituer la nation française que par<br />

l’action <strong>de</strong> l’état ». Pourtant, nous savons qu’aujourd’hui la<br />

quasi-totalité <strong>de</strong>s pays développés et socialement stables ont<br />

opté pour l’intoléran<strong>ce</strong> culturelle et linguistique.<br />

Dans <strong>ce</strong>s pays, le monolinguisme est assimilé à<br />

l’analphabètetisme. Nos gouvernants le savent et ont <strong>de</strong>puis<br />

longtemps pris le soin d’envoyer leur progéniture dans les<br />

écoles <strong>de</strong> l’occi<strong>de</strong>nt.<br />

Comme en Fran<strong>ce</strong> du 16è ou le français, qui voulait<br />

s’émanciper <strong>de</strong> l’impérialisme du latin du latin, s’est retourné<br />

contre les autres langues <strong>de</strong> Fran<strong>ce</strong>, en Algérie l’arabe littéral<br />

s’est mis fa<strong>ce</strong> aux langues algériennes. Comme en Fran<strong>ce</strong> du<br />

16è c’est sous couvert religieux que l’Algérie officielle essaie<br />

- 104 -


I<strong>de</strong>ntité, langue et Etat<br />

d’imposer une langue ésotérique pour <strong>de</strong>s motifs<br />

exclusivement politiques.<br />

N’a-t-on pas définie la langue nationale (Ibn Badis en<br />

1936) avant même <strong>de</strong> définir la nation (Aba ne Ramdane en<br />

1956).<br />

Comme en Fran<strong>ce</strong> encore, <strong>ce</strong>lle <strong>de</strong> Jules Ferry (1881-1884),<br />

l’enseignement obligatoire avec enseignement <strong>de</strong> touts les<br />

matières en langue française est décrété comme <strong>ce</strong>la l’a été<br />

pour l’arabisation <strong>de</strong> l’école fondamentale.<br />

Même l’honorable institution qui patronne <strong>ce</strong>s journées<br />

et légiférée par <strong>de</strong>s textes qui ressemble étrangement au texte<br />

français <strong>de</strong> la loi Deixonne <strong>de</strong> 1951, laquelle par différentes<br />

astu<strong>ce</strong>s a été rendue inapplicable. L’absen<strong>ce</strong> <strong>de</strong> moyens tant<br />

matériel, financier qu’humain ne permet pas au HCA<br />

d’accomplir les taches qui lui sont assignées (pardonnez-moi<br />

<strong>de</strong> faire son avocat sans même l’accord <strong>de</strong> ses responsables).<br />

Bien entendu, je ne ferai pas l’impasse sur la très<br />

symbolique loi reconnaissant le berbère comme langue<br />

nationale (article 3bis <strong>de</strong> la constitution). L’Algérie officielle<br />

reconnaît quatre dé<strong>ce</strong>nnies après son indépendan<strong>ce</strong> son<br />

plurilinguisme. Mais <strong>ce</strong>la ne peut avoir que <strong>de</strong>s traductions<br />

mineures en pratique. Seul le statut <strong>de</strong> la langue officielle<br />

permet à <strong>ce</strong>tte « langue du cœur » le passage à la « langue du<br />

pain ». Un statut qui permettrai au berbère <strong>de</strong> garantir sa<br />

pérennité car seules perdureront les langues économiquement<br />

viables.<br />

N’oublions pas que chaque année le patrimoine<br />

universel s’appauvrit <strong>de</strong> 25 langues.<br />

Mais nous l’avons dit plus haut, le <strong>ce</strong>ntralisme étatique<br />

n’en a cure. Seule importe la langue <strong>de</strong> et du pouvoir. C’st<br />

pourquoi le réformisme n’a jamais été qu’une réponse <strong>de</strong><br />

forme à <strong>de</strong>s problèmes <strong>de</strong> fond. Il me semble clair que la<br />

sauvegar<strong>de</strong> <strong>de</strong>s langues, culture et i<strong>de</strong>ntité algériennes passe<br />

par une refondation totale <strong>de</strong> la nation. L’Etat <strong>ce</strong>ntral tel qu’il<br />

existe un frein toute émancipation culturelle et linguistique. Il<br />

faut né<strong>ce</strong>ssairement aller vers une autre administration <strong>de</strong> la<br />

nation. Un Etat qui soit compatible avec la naturelle diversité<br />

<strong>de</strong>s peuples. Un Etat qui nous permettrait <strong>de</strong> faire l’économie<br />

- 105 -


Actes du Colloque international<br />

<strong>de</strong>s querelles qui datent d’un autre siècle. De nombreux pays<br />

l’ont fait et ils sont majoritaires à travers le mon<strong>de</strong>. L’Algérie<br />

doit s’en inspirer.<br />

L’intégration politique <strong>de</strong>s citoyens passe<br />

né<strong>ce</strong>ssairement par leur intégration culturelle. La construction<br />

d’une société solidaire capable <strong>de</strong> stabilité passe par le droit<br />

d’être unie dans la différen<strong>ce</strong>.<br />

Je ne minimise pas pourtant la difficulté d’une telle entreprise<br />

tant les clichés et les idées reçues ont la peau dure. D’autant<br />

<strong>de</strong>s années les autorités ont développé un nationalisme étriqué.<br />

Pendant <strong>de</strong>s années on a entendu un patriotisme désuet en<br />

développant le réflexe <strong>de</strong> l’éternel agressé. Il faut toujours être<br />

aux aguets et se serrer les cou<strong>de</strong>s pour défendre <strong>ce</strong> territoire<br />

qu’est la patrie au sens animal du terme. Et c’est au nom <strong>de</strong><br />

<strong>ce</strong>tte nation toujours en guerre que le meurtre <strong>de</strong>vient légal et<br />

légitime. Un meurtre justifié par la sempiternelle main <strong>de</strong><br />

l’étranger qui a forcément un ennemi intérieur qui ne peut être<br />

qu’une minorité spécifique présentée comme élément <strong>de</strong><br />

fragmentation. Le complot ainsi établi justifie alors la<br />

répréssionavec l’aval <strong>de</strong> la majorité nationale. Le pouvoir en<br />

pla<strong>ce</strong> bénéficie, encore, d’un autre sursis.<br />

Parallèlement, l’Etat <strong>ce</strong>ntral va instaurer la violen<strong>ce</strong><br />

légitime (la for<strong>ce</strong> du droit) et mener <strong>de</strong>s actions idéologiques<br />

par le biais du contingent (valeurs nationales, fidélité au<br />

régime, lutte contre les particularismes régionaux…) et <strong>de</strong><br />

l’école, lieu <strong>de</strong> production/reproduction <strong>de</strong> la conscien<strong>ce</strong><br />

nationale. Les « hasards <strong>de</strong> la république » que sont les<br />

enseignants vont permettre la socialisation <strong>de</strong> l’idée <strong>de</strong><br />

communauté nationale unique. Point <strong>de</strong> droit à la diversité.<br />

La mosquée, elle-même, <strong>de</strong>vient le poste avancé du<br />

régime en pla<strong>ce</strong>. Soumis à l’autorité du ministère <strong>de</strong>s affaires<br />

religieuses, le responsable <strong>de</strong> <strong>ce</strong> lieu <strong>de</strong> culte est chargé<br />

d’apprendre aux croyants la docilité et la soumission. Les partis<br />

politiques nationaux, dirigés pour la plupart par les<br />

gouvernants, ne sont pas en reste puisqu’ils servent d’effica<strong>ce</strong>s<br />

relais <strong>de</strong> transmission à la politique du pouvoir.<br />

- 106 -


I<strong>de</strong>ntité, langue et Etat<br />

Ces instruments combinés assurent<br />

l’intégration/assimilation et pérennise, ainsi, l’Etat-nation<br />

malgré toutes ses insuffisan<strong>ce</strong>s.<br />

C’est au nom <strong>de</strong> pseudo unité, efficacité, mo<strong>de</strong>rnité et progrès<br />

que l’Etat Unitaire Centralisé va agir sur le culturel en<br />

imposant une langue unique (support <strong>de</strong> la communication<br />

sociale et politique), sur l’économie loco-régionale) et le<br />

politique (en étendant à tout le territoire national et contre<br />

toute logique, les mêmes catégories <strong>de</strong> gestion administrative.<br />

Il faut noter, en particulier, l’effort qui est fait pour<br />

normaliser la langue puisqu’elle s’accompagne, <strong>de</strong> facto, d’une<br />

normalisation à la fois politique, idéologique et religieuse.<br />

La perpétuation <strong>de</strong>s privilèges né<strong>ce</strong>ssite que l’Etat <strong>ce</strong>ntral<br />

impose ses pouvoirs symboliques et l’i<strong>de</strong>ntité nationale va être<br />

invoquée contre toute velléité régionale.<br />

L’idéologie faisant, même les populations marginalisées<br />

(socialement démunies, donc les plus nombreuses) se<br />

trouveront au coté <strong>de</strong> l’Etat contre <strong>ce</strong>s populations (qu’on aura<br />

soin <strong>de</strong> désigner comme support <strong>de</strong> l’ennemi extérieur) qui<br />

veulent diviser la nation.<br />

Afin <strong>de</strong> maintenir une totale hégémonie, l’Etat <strong>ce</strong>ntral va<br />

diaboliser toute fierté i<strong>de</strong>ntitaire régionale. Le savoir-faire<br />

local, pourtant producteur <strong>de</strong> richesses, sera méprisé et les<br />

particularismes régionaux mis à l’in<strong>de</strong>x.<br />

Pourtant il n’y a pas <strong>de</strong> peuple homogène. Le mythe <strong>de</strong><br />

l’unité et <strong>de</strong>s constantes nationales n’est qu’illusion. Le mon<strong>de</strong><br />

ne <strong>ce</strong>sse <strong>de</strong> bouger et d’évoluer dans le sens à la fois <strong>de</strong> la<br />

constitution <strong>de</strong> grands ensembles et <strong>de</strong> la promotion régionale.<br />

La décision <strong>de</strong> créer un Etat régionalisé et paritaire nous<br />

parait sage. Elle mettrait définitivement un terme aux non-dits<br />

relatifs aux problèmes <strong>de</strong>s particularismes régionaux. En effet,<br />

tous les indicateurs d’attitu<strong>de</strong>s et d’opinions montrent que nous<br />

sommes (tout au moins en Kabylie) dans une phase ou domine<br />

la pensée pré nationaliste pouvant rapi<strong>de</strong>ment évoluer vers une<br />

pensée sé<strong>ce</strong>ssionniste qui aboutirait vers une séparation sur la<br />

base ethnolinguistique et non plus vers une une autonomie <strong>de</strong><br />

décision comme <strong>ce</strong>la pourrait se faire dans un Etat régionalisé<br />

- 107 -


Actes du Colloque international<br />

Ce <strong>de</strong>rnier impliquerait :<br />

1- La territorialité :<br />

L’état doit être composé <strong>de</strong> régions naturelles et le plus<br />

homogène possible et non plus délimité artificiellement <strong>de</strong><br />

manière administrative. Elles doivent impérativement<br />

regrouper <strong>de</strong>s citoyens qui ont décidé d’avoir <strong>de</strong>s liens<br />

solidaires et <strong>de</strong> construire un même projet <strong>de</strong> société. La wilaya<br />

est une création artificielle dans le sens où elle ne recouvre pas<br />

une réalité sociologique et culturelle. Cette entité répond à <strong>de</strong>s<br />

objectifs politiques, notamment électoralistes. Tout est fait, en<br />

effet, pour qu’une minorité linguistique ou autre ne soit jamais<br />

majoritaire sur un territoire donné.<br />

2- Une répartition <strong>de</strong>s compéten<strong>ce</strong>s :<br />

Aujourd’hui, est le fait constat <strong>de</strong> la lour<strong>de</strong>ur dans la gestion<br />

<strong>de</strong>s affaires <strong>de</strong>s Etats <strong>ce</strong>ntralisateurs. Il faut alléger largement<br />

l’administration en octroyant à la région <strong>de</strong>s tutelles<br />

sectorielles. L’Etat <strong>ce</strong>ntral ne gardant que les ministères dits <strong>de</strong><br />

souveraineté. Autrement dit la défense, la diplomatie, le trésor<br />

public. Rien n’interdirait, alors, l’enseignement obligatoire du<br />

berbère ou <strong>de</strong> l’arabe algérien.<br />

3- La fonction législative :<br />

Les régions doivent participer en tant que telle. Une<br />

composition paritaire du parlement national <strong>de</strong>vrait être un<br />

fidèle reflet <strong>de</strong>s régions.<br />

4- Transferts <strong>de</strong> compéten<strong>ce</strong> :<br />

La région doit toujours avoir la possibilité d’ac<strong>ce</strong>pter ou refuser<br />

les transferts <strong>de</strong> compéten<strong>ce</strong>s.<br />

Il s’agit, en effet, d’une régionalisation modulable dans le sens<br />

où le niveau d’autonomie est directement lié à la <strong>de</strong>man<strong>de</strong><br />

sociale régionale.<br />

5- La cour suprême :<br />

L’Etat régionalisé implique l’existen<strong>ce</strong> d’une cour suprême<br />

chargée d’abriter les conflits <strong>de</strong> compéten<strong>ce</strong> entre les régions et<br />

l’Etat <strong>ce</strong>ntral, <strong>de</strong> veiller à la constitutionalité <strong>de</strong>s lois et décrets<br />

votés par la région. Cette instan<strong>ce</strong> veillera, également, à la mise<br />

en pla<strong>ce</strong> <strong>de</strong> « gar<strong>de</strong>s fous » empêchant toute démarche<br />

fascinante.<br />

- 108 -


I<strong>de</strong>ntité, langue et Etat<br />

6- Solidarité interrégionale :<br />

La solidarité et la collaboration interrégionale et entre région et<br />

Etat <strong>ce</strong>ntral sont né<strong>ce</strong>ssaires. Même si les ressour<strong>ce</strong>s naturelles<br />

sont <strong>de</strong>s biens communs à toute la nation et donc distribués.<br />

Equitablement à travers les régions, <strong>ce</strong>rtaines d’entre elles<br />

peuvent accuser un retard économique. Les régions les plus<br />

riches sont tenues, lors, leur prêter main forte en participation<br />

à la péréquation.<br />

7- La fiscalité :<br />

Si la politique fiscale est <strong>de</strong> la compéten<strong>ce</strong> <strong>de</strong> l’Etat <strong>ce</strong>ntral<br />

avion doit disposer <strong>de</strong>s revenus <strong>de</strong> sa fiscalité, En outre, chaque<br />

région doit participer à la reconstitution du trésor public par<br />

une participation financière évaluée <strong>de</strong> façon paritaire.<br />

8- les partis politiques :<br />

Ils peuvent avoir <strong>de</strong>s compéten<strong>ce</strong>s régionales ou nationales.<br />

9- La diversité :<br />

L’Etat –régions implique la diversité linguistique, ethnique,<br />

religieuse et socioculturelle l'exclu, donc, out dogme tendant à<br />

uniformiser la société.<br />

10- liberté individuelle et collective :<br />

L’Etat - régions est synonyme <strong>de</strong> droits et libertés individuels et<br />

collectifs.<br />

La question linguistique<br />

Ce mo<strong>de</strong> d’organisation <strong>de</strong> la nation outre qu’il est le reflet <strong>de</strong><br />

la société réelle, permet le principe <strong>de</strong> territorialité qui vise à<br />

circonscrire une aire géographique à une langue déterminée.<br />

Ainsi le statut <strong>de</strong> langue co-officielle pourrait être/octroyé au<br />

tamazight dans les régions qui le souhaiteraient. Son usage y<br />

sera prioritaire dans les relations du citoyen avec les autorités<br />

régionales et dans l’enseignement. Cette langue aura à<br />

bénéficier d’un coefficient compensatoire pour les dommages<br />

subis.<br />

L’exemple <strong>de</strong> L’Espagne est édifiant et pourrait être pour<br />

L’Algérie, une sour<strong>ce</strong> d’inspiration. D’autre exemples comme<br />

l’Italie, l’Allemagne, le Canada… nous invitent à revoir notre<br />

système institutionnel et constitutionnel pour éviter toute<br />

dérive séparatiste.Ces révision <strong>de</strong>s textes fondamentaux<br />

- 109 -


Actes du Colloque international<br />

permettront <strong>de</strong> repenser le con<strong>ce</strong>pt <strong>de</strong> démocratie qui ne doit<br />

plus être compris comme «la tyrannie <strong>de</strong> la majorité». Au<br />

contraire, elle doit être l’outil qui permette à le minorité d’avoir<br />

<strong>de</strong>s droits. Son expression se fait à travers la protection <strong>de</strong>s<br />

libertés individuelles et collectives et l’égalité <strong>de</strong> droits <strong>de</strong> tous<br />

les citoyens. Cette démocratie doit être totalement au servi<strong>ce</strong> <strong>de</strong><br />

l’homme. Tous les textes <strong>de</strong>vront né<strong>ce</strong>ssairement être rédigés<br />

dans <strong>ce</strong>t esprit pour permettre l’émergen<strong>ce</strong> d’un Etat<br />

consensuel.<br />

Il est évi<strong>de</strong>nt que <strong>ce</strong>s objectifs dépen<strong>de</strong>nt <strong>de</strong> la volonté<br />

<strong>de</strong> vivre ensemble. Le choix <strong>de</strong> gar<strong>de</strong>r une unité politique du<br />

pays, doit faire rechercher les buts qui pourraient être réalisés<br />

par l’ensemble.<br />

Le <strong>ce</strong>ntralisme fait <strong>de</strong> l’Etat et <strong>de</strong> la nation une même entité qui<br />

repose sur la notion <strong>de</strong> souveraineté nationale. La nation, en<br />

tant qu’entité sociologique, est confondue avec l’Etat qui est<br />

une entité juridique. Dés lors, toute diversité est rejetée. C’est<br />

précisément <strong>ce</strong>tte erreur historique qu’entend réparer la<br />

refonte <strong>de</strong> l’Etat et <strong>ce</strong>, à travers les objectifs, notamment l’unité<br />

dans la diversité <strong>de</strong>s régions, que précisera une nouvelle<br />

constitution.<br />

Le peuple algérien fait <strong>de</strong> <strong>de</strong>ux communautés<br />

linguistiques n’implique pas forcément une vision<br />

« nationalitaire ». Sa réalisation est même impossible puisque<br />

les <strong>de</strong>ux communautés ne sont pas individualisées dans <strong>de</strong>s<br />

zones géographiques déterminées. Les régions berbérophones<br />

ne sont, en effet, pas contiguës <strong>de</strong> façon à former un ensemble<br />

homogène.<br />

En outre, il faut rappeler que le parcours historique <strong>de</strong><br />

<strong>ce</strong> peuple algérien est i<strong>de</strong>ntique puisqu’il s’agit d’un peuple<br />

amazigh ayant subit les même oppressions et ayant été<br />

également le produit d’une même acculturation.<br />

La reconnaissan<strong>ce</strong> officielle <strong>de</strong> <strong>ce</strong>s <strong>de</strong>ux communautés, la prise<br />

en compte <strong>de</strong>s réalités régionales éviteront, contrairement à <strong>ce</strong><br />

que disent ses détracteurs, toute balkanisation.<br />

Ce sont <strong>de</strong>s rapports <strong>de</strong> dominan<strong>ce</strong> et d’occultation <strong>de</strong>s réalités<br />

sociologiques qui sont à l’origine d’actions séparatistes. pour<br />

prévenir toute dérive sé<strong>ce</strong>ssionniste, les rapports entre les<br />

- 110 -


I<strong>de</strong>ntité, langue et Etat<br />

régions et l’Etat <strong>ce</strong>ntral ne doivent pas être <strong>de</strong>s rapport <strong>de</strong><br />

subordination.<br />

Au plan culturel l’i<strong>de</strong>ntité régionale doit être reconnue<br />

et promue. Les torts qui lui ont été causés par le <strong>ce</strong>ntralisme<br />

doivent être réparés par l’administration <strong>ce</strong>ntrale. Les diverses<br />

structures culturelles régionales ne doivent plus être <strong>de</strong> simples<br />

relais <strong>de</strong> diffusion <strong>de</strong> formes culturelles préfabriquées ailleurs.<br />

Instrument d’ouverture, elles doivent être mises au servi<strong>ce</strong> <strong>de</strong>s<br />

initiatives culturelles régionales.<br />

L’enseignement sera totalement rénové et sera adapté<br />

aux réalités et aux besoins régionaux.<br />

L’enseignement du Tamazight (langue co-officielle) sera<br />

obligatoire dans les régions amazighophones et facultatif dans<br />

les autres régions du pays. Cela ai<strong>de</strong>ra à une meilleure<br />

cohésion interrégionale et développera une intertoléran<strong>ce</strong> qui<br />

manque cruellement dans une Algérie déchirée.<br />

Une Algérie qui retrouvera, enfin, une paix sociale et politique<br />

dans une Afrique du nord <strong>de</strong>s régions.<br />

- 111 -


Le breton, un exemple <strong>de</strong> langue<br />

régionale d’enseignement :<br />

Quelle analogie possible avec le tamazight ?<br />

- 113 -<br />

Anna Vari CHAPALIN<br />

Universitaire, bureau européen<br />

<strong>de</strong>s langues moins répandues, Paris<br />

DIWAN : <strong>de</strong>s écoles bilingues immersives langue<br />

bretonne/français. Un exemple <strong>de</strong> diversité dans<br />

l’enseignement.<br />

Un siècle <strong>de</strong> revendication linguistique<br />

Depuis plus d’un siècle existe en Fran<strong>ce</strong> une<br />

revendication constante pour la reconnaissan<strong>ce</strong><br />

<strong>de</strong>s langues parlées par différentes population :<br />

c’est ainsi qu’en 1870 déjà, parmi les signataires <strong>de</strong> la première<br />

pétition pour l’enseignement « <strong>de</strong>s langues provinciales », on<br />

trouve notamment le nom du <strong>ce</strong>ltisant Charles <strong>de</strong> Gaulle qui<br />

n’est n autre que l’oncle du général <strong>de</strong> Gaulle, futur Prési<strong>de</strong>nt<br />

<strong>de</strong> la république. En 1903, 1909 <strong>de</strong>s parlementaires<br />

interviennent pour l’enseignement du breton.<br />

En1919, une nouvelle pétition est adressée par le député breton<br />

<strong>de</strong> l’Estourbeillon au prési<strong>de</strong>nt <strong>de</strong>s Etats-Unis Wilson lors <strong>de</strong> la<br />

négociation du traité Versailles.<br />

En 1934 : 305 communes bretonnes votent une motion pour<br />

l’enseignement du breton.


Actes du Colloque international<br />

Toutes <strong>ce</strong>s <strong>de</strong>man<strong>de</strong>s sont vaines. L’enseignement <strong>de</strong>s<br />

langues régionales est interdit et les enfants qui les utilisent<br />

sont souvent réprimés à l’école.<br />

En1951, enfin est votée la loi Deixone qui autorise<br />

l’enseignement <strong>de</strong> <strong>ce</strong>rtaines langues régionales hors du temps<br />

scolaire mais sans aucun moyen. Elle restera donc sans effet.<br />

En 1968 une pétition pour un « statut <strong>de</strong>s langues <strong>de</strong> Fran<strong>ce</strong>»,<br />

lancée par le mouvement Emgleo Breiz recueillait 150 000<br />

signatures en Bregtane.<br />

Au cours <strong>de</strong>s vingt <strong>de</strong>rnières années, dans différentes<br />

régions, <strong>de</strong> très nombreuses assemblées élues ont pris position<br />

en faveur <strong>de</strong>s langues régionales. Ainsi, en Bretagne, toutes les<br />

assemblées élues ont voté <strong>de</strong> nombreux voeux pour réclamer<br />

au Gouvernement et à l’Etat un véritable statut pour la langue<br />

bretonne ou encore, à partir <strong>de</strong> 1992 la ratification <strong>de</strong> la<br />

Charte Européenne <strong>de</strong>s langues régionales ou minoritaires. Cet<br />

objectif qui a fait <strong>de</strong>s<strong>ce</strong>ndre <strong>de</strong>s milliers <strong>de</strong> personnes dans la<br />

rue et recueille l’assentiment <strong>de</strong> la très gran<strong>de</strong> majorité <strong>de</strong> la<br />

population, jusqu’à 92% selon les <strong>de</strong>rniers sondages. Plus <strong>de</strong><br />

40 propositions <strong>de</strong> loi sur les langues régionales ont vu le jour<br />

<strong>de</strong>puis un <strong>de</strong>mi-siècle sans qu’aucune ne soit jamais inscrite à<br />

l’ordre du jour du parlement fixé par le Gouvernement. C’est<br />

pourquoi, constatant que la volonté <strong>de</strong> l’Etat conduisait à la<br />

mort <strong>de</strong> leur langues et à l’uniformité linguistique, <strong>de</strong>s parents<br />

<strong>de</strong> différentes régions où <strong>ce</strong>s langues sont parlées, ont crée <strong>de</strong>s<br />

écoles bilingues langue régionale/français fonctionnant sur le<br />

principe <strong>de</strong> l’immersion dans la langue régionale : les Ikastola<br />

au pays basque en 1969, puis en 1977 et 1979 les écoles <strong>de</strong><br />

langue bretonne, catalane et occitane, puis <strong>de</strong>s écoles en<br />

alsacien. Ces écoles ont dù être créées hors du système scolaire<br />

public ou privé officiel sous forme associtive, avec l’ai<strong>de</strong> <strong>de</strong><br />

fonds obtenus par <strong>de</strong> nombreuses cntributions volontaires, <strong>de</strong><br />

fêtes et, peu à peu, <strong>de</strong> subventions <strong>de</strong> collectivités,<br />

départementales et régionales.<br />

Signature et non ratification <strong>de</strong> la Charte Européenne<br />

<strong>de</strong>s langues régionales ou minoritaires<br />

- 114 -


I<strong>de</strong>ntité, langue et Etat<br />

En1999 le gouvernement <strong>de</strong> Lionel Jospin signe la Charte<br />

Européenne <strong>de</strong>s langues régionales ou minoritaires retenant 39<br />

articles sur 98, la charte étant une convention à la carte. Mais<br />

le Prési<strong>de</strong>nt <strong>de</strong> la république Jacques Chirac saisit le Conseil<br />

Constitutionnel qui dans son arrêt du 15 guin 1999 juge que la<br />

Charte est incompatible avec la Constitution Française et<br />

qu’elle ne peut être ratifiée. Le Prési<strong>de</strong>nt Chirac refusera <strong>de</strong><br />

modifier la Constitution.<br />

Le cas <strong>de</strong>s écoles bilingues immersives DIWAN<br />

Depuis son origine en 1977, Diwan affirme son caractère<br />

d’école publique : elle est laïque et gratuite. Elle est ac<strong>ce</strong>ssible à<br />

tous les enfants et toutes les familles sans distinction <strong>de</strong> choix<br />

philosophique ou <strong>de</strong> ressour<strong>ce</strong>s. C’est une école publique <strong>de</strong><br />

fait, l’article 2 <strong>de</strong> la Charte <strong>de</strong> Diwan adoptée en 1977,<br />

rappelle que (Diwan existe du fait <strong>de</strong>s caren<strong>ce</strong>s d’une<br />

Education Nationale qui ne donne pas sa pla<strong>ce</strong> à la langue<br />

bretonne, mais Diwan réclame la prise en charge <strong>de</strong> ses écoles<br />

dans un servi<strong>ce</strong> public d’enseignement démocratique et rénové<br />

en Bretagne, permettant l’utilisation du breton comme langue<br />

véhiculaire <strong>de</strong> la maternelle à l"université, dans tous les<br />

domaines <strong>de</strong> l "enseignement ).<br />

La mise en pla<strong>ce</strong> <strong>de</strong>s écoles à été une démarche <strong>de</strong> citoyens qui<br />

ont décidé <strong>de</strong> prendre l’avenir <strong>de</strong> leur langue en mains. Aidés<br />

<strong>de</strong> sympathisants puis avec l’appui <strong>de</strong>s collectivités<br />

(communes, Départements, Région), ils ont relevé le défi posé<br />

par la politique uniformisatri<strong>ce</strong> <strong>de</strong> l’Etat, c’est à dire bâtir <strong>de</strong><br />

véritables écoles publiques sous forme associative, pour<br />

permettre la transmission <strong>de</strong> la langue bretonne, leur<br />

patrimoine collectif. La tâche est d’autant plus difficile que tout<br />

est à faire et à inventer avec très peu <strong>de</strong> moyens : former <strong>de</strong>s<br />

enseignants, faire <strong>de</strong> la recherche pédagogique, trouver les<br />

fonds né<strong>ce</strong>ssaires, vaincre la peur et les appréhensions<br />

légitimes <strong>de</strong> populations qui ont rejeté leur langue :la langue<br />

française, seule langue reconnue, est la seule qui permette la<br />

promotion sociale <strong>de</strong> leurs enfants. Les Bretons ont fini par<br />

admettre l’infériorité <strong>de</strong> leur langue, <strong>de</strong> leur culture et d’eux-<br />

- 115 -


Actes du Colloque international<br />

mêmes, les forts taux d’alcoolisme et <strong>de</strong> suici<strong>de</strong>s en Bretagne y<br />

trouvant une explication indéniable.<br />

Un long chemin pour parvenir au statut public conforme à la<br />

mission <strong>de</strong> Diwan.<br />

Depuis sa création Diwan à toujours entretenu <strong>de</strong>s<br />

relations avec le Ministère <strong>de</strong> l’Education pour obtenir la prise<br />

en charge <strong>de</strong> ses établissements tout en conservant son système<br />

pédagogique :<br />

L’immersion dans la langue bretonne se révèle le système le<br />

plus effica<strong>ce</strong> pour tendre à un bilinguisme équilibré en fin <strong>de</strong><br />

cursus primaire:la même maîtrise <strong>de</strong> la langue française que<br />

les enfants monolingues francophones, et une maîtrise <strong>de</strong> la<br />

langue bretonne. Les contenus sont les programmes officiels <strong>de</strong><br />

l’Education Nationale.<br />

En1983 les écoles Diwan obtiennent une première convention<br />

et une subvention du Ministère <strong>de</strong> l’Education Nationale, hors<br />

système officiel.<br />

En dé<strong>ce</strong>mbre 1985 le Ministère propose d’intégrer les<br />

écoles Diwan au servi<strong>ce</strong> public sous statut expérimental en<br />

tenant compte <strong>de</strong>s spécificités pédagogiques avec titularisations<br />

<strong>de</strong>s instituteurs comme fonctionnaires. Mais <strong>ce</strong>t accord est<br />

annulé par le Conseil Constitutionnel.<br />

En 1987 le Ministère propose <strong>de</strong>s contrats simples<br />

(prévus par la loi Débré qui régit en Fran<strong>ce</strong> les rapports <strong>de</strong><br />

l’Etat et <strong>de</strong>s établissements privés) à condition que la pédagogie<br />

<strong>de</strong> l’immersion soit abandonnée. Finalement seules les classes<br />

pré-élémentaires (école non obligatoire) et les <strong>de</strong>rnières classes<br />

<strong>de</strong> primaire où l’enseignement en français est plus important,<br />

sont mises sous contrats.<br />

La <strong>de</strong>man<strong>de</strong> sociale <strong>de</strong>s parents étant <strong>de</strong> plus en plus<br />

forte, <strong>de</strong> nouvelles écoles se sont créées et <strong>de</strong>s négociations,<br />

souvent ponctuées <strong>de</strong> manifestations, se sont poursuivies pour<br />

obtenir <strong>de</strong>s postes d’enseignants supplémentaires, mais<br />

toujours avec <strong>de</strong>s statuts précaires : 16 enfants en avril 77,<br />

ouverture du secondaire 1988, 1098 enfants en 1993. Le<br />

manque <strong>de</strong> moyens entraîne une crise financière et le dépôt <strong>de</strong><br />

bilan… Le Tribunal <strong>de</strong> Quimper ac<strong>ce</strong>pte un plan <strong>de</strong><br />

- 116 -


I<strong>de</strong>ntité, langue et Etat<br />

redressement étalé sur 10 ans, qui sera apuré en 1999 avec<br />

l’ai<strong>de</strong> financière <strong>de</strong>s collectivités locales. La même année le<br />

Ministère F. Bayrou rend publiquement hommage aux<br />

pionniers <strong>de</strong>s Calandretas, Ikastola et Diwan et propose aux<br />

écoles associatives <strong>de</strong> langue régionale <strong>de</strong>s contrats<br />

d’association dans le cadre <strong>de</strong> la loi sur les écoles privées.<br />

Diwan ac<strong>ce</strong>pte, rappelant qu’elle n’a pas d’autre choix et<br />

réaffirme sa volonté <strong>de</strong> concourir au servi<strong>ce</strong> public<br />

d’enseignement.<br />

En 1988 Diwan fête ses 20 ans et <strong>de</strong>man<strong>de</strong> toujours la<br />

reconnaissan<strong>ce</strong> <strong>de</strong> la mission <strong>de</strong> servi<strong>ce</strong> public. Le 29 avril<br />

1999 le premier ministre Lionel Jospin adresse une lettre par<br />

laquelle il propose <strong>de</strong>s négociations pour un statut public,<br />

mais sans modifier la loi.<br />

Mai 2001 ; Un protocole E.N/Diwan pour le passage sous<br />

statut public<br />

Après <strong>de</strong>ux années <strong>de</strong> négociations difficiles, en mais<br />

2001, le Ministre <strong>de</strong> l’Education Nationale Jack Lang vient<br />

signer à Rennes « le protocole d’accord pour le passage sous<br />

statut public <strong>de</strong>s établissements Diwan pratiquant<br />

lenseignement bilingue par immersion en langue bretonne ».<br />

Dans les mois suivants sont publiés au journal officiel arrêté et<br />

circulaires découlant du protocole.<br />

Mais le 30 octobre 2001, le Conseil d’état saisi par <strong>de</strong>s<br />

syndicats d’enseignants et <strong>de</strong>s fédérations <strong>de</strong> parents d’élèves,<br />

suspend les textes réglementaires.<br />

Divan reprend les négociations avec le Ministère qui propose<br />

une nouvelle version <strong>de</strong>s textes avec une nouvelle formulation :<br />

<strong>ce</strong>s nouveaux textes sont publiés au journal officiel du 27 avril<br />

2002.<br />

Mais, sur un nouveau recours, le 15 juillet 2002, le conseil<br />

d’état suspend à nouveau les textes qui <strong>de</strong>vaient entrer en<br />

vigueur en septembre 2002 lors <strong>de</strong> la rentrée scolaire.<br />

L’utilisation d’une autre langue que le français comme langue<br />

d’enseignement est jugée contraire à la loi Toulon <strong>de</strong> 1994 sur<br />

l’utilisation <strong>de</strong> la langue française. Cette décision bloque à<br />

nouveau le passage sous statut public <strong>de</strong>s établissements Divan<br />

malgré le vote favorable du parlement en dé<strong>ce</strong>mbre 2001, et<br />

- 117 -


Actes du Colloque international<br />

les délibérations positives <strong>de</strong>s collectivités bretonnes et le<br />

soutien <strong>de</strong> l’opinion publique.<br />

Le jugement sur le fond est intervenu le 29 novembre<br />

2002 : le Conseil d’état a annule les textes con<strong>ce</strong>rnant les<br />

écoles immersions.<br />

Les décisions du Conseil d’état s’appuient sur la loi Toulon<br />

(1994) qui dispose que «la langue <strong>de</strong> l"enseignement est le<br />

français», mais ne tiennent pas compte du fait que la loi avait<br />

prévu <strong>de</strong>s « ex<strong>ce</strong>ptions justifiées par les né<strong>ce</strong>ssités <strong>de</strong><br />

l"enseignement <strong>de</strong>s langues régionales » (article 11), et que <strong>de</strong><br />

plus elle avait précisé que les dispositions <strong>de</strong> la loi<br />

« s'appliquent sans préjudi<strong>ce</strong> <strong>de</strong> la législation et <strong>de</strong> la<br />

réglementation relatives aux langues régionales et ne<br />

s'opposent pas à leur usage » ( article 21, que le conseil d’état a<br />

totalement passé sous silen<strong>ce</strong>). La loi Toubon ne pouvait donc<br />

servir à annuler la réglementation con<strong>ce</strong>rnant les langues<br />

régionales.<br />

L’Iran compte pour <strong>ce</strong>tte année scolaire 2800 élèves, 38<br />

établissements <strong>de</strong> l’école pré-élémentaire au lycée.<br />

Au Comité <strong>de</strong>s droits économiques sociaux et culturels <strong>de</strong>s<br />

NationUnies.<br />

La démonstration est ainsi faite que sans modification tant<br />

législative que constitutionnelle la reconnaissan<strong>ce</strong> publique <strong>de</strong><br />

la pédagogie par immersion <strong>de</strong>s écoles Diwan et <strong>de</strong>s autres<br />

écoles associatives qui utilisent la langue régionale comme<br />

langue d’ensiegnement et langue <strong>de</strong> vie sociales pourra<br />

toujours étre bloquée.<br />

C’est donc l’avenir <strong>de</strong> la langue bretonne et <strong>de</strong>s autres<br />

langues régionales qui est en jeu. D’un coté, l’Etat, à travers ses<br />

préfets et ses tribunaux administratifs, interdit les ai<strong>de</strong>s <strong>de</strong>s<br />

collectivités aux écoles associatives, <strong>ce</strong> qui empêche leur<br />

développement et entrave leur fonctionnement, et d’un autre<br />

côté, leur refuse tout statut public.<br />

Au cours <strong>de</strong> sa 27 ème session, entre le 12 et le 30<br />

novembre 2001, saisi par l’assosiation « pour que vivent non<br />

langues », associée au comité français du bureau européen, le<br />

comité <strong>de</strong>s droits économiques sociaux et culturels du Haut<br />

Commissariat pour les droits <strong>de</strong> l’Homme <strong>de</strong>s Nations<br />

- 118 -


I<strong>de</strong>ntité, langue et Etat<br />

Unies(CESCR) a sévèrement mis en cause le refus <strong>de</strong> la Fran<strong>ce</strong><br />

<strong>de</strong> reconnaître le droit à l’existen<strong>ce</strong> <strong>de</strong>s minorités. Le CESCR lui<br />

a <strong>de</strong>mandé <strong>de</strong> ratifier Convention cadre européenne sur les<br />

minorités nationales, la Charte européenne <strong>de</strong>s langues<br />

régionales ou minoritaires, <strong>de</strong> lever sa réserve sur l’article 27<br />

du Pacte international sur les droits civils et politiques, et <strong>de</strong><br />

renfor<strong>ce</strong>r ses efforts pour l’enseignement <strong>de</strong>s et dans les<br />

Langues régionales ou minoritaires. Elle lui a en outre<br />

<strong>de</strong>mandé d’assurer la plus large information sur ses<br />

recommandations et <strong>de</strong> lui faire connaître les mesures prises<br />

pour y satisfaire, notamment dans son prochain rapport au<br />

CESCR à remettre pour le 30 juin 2006<br />

Une <strong>de</strong>man<strong>de</strong> au Parlement Européen<br />

Au moment où le Prési<strong>de</strong>nt <strong>de</strong> la République Française défend à<br />

Johannesburg « l"égale dignité <strong>de</strong> toutes les cultures<br />

humaines » et « le respect du pluralisme linguistique » n’est-il<br />

pas temps pour la Fran<strong>ce</strong> <strong>de</strong> mettre <strong>ce</strong>s principes en œuvre ?<br />

Aussi, nous avons sollicité le Parlement Européen pour qu’il<br />

appuie la recommandation du Comité <strong>de</strong>s droits économiques<br />

sociaux et culturels <strong>de</strong>s Nations Unies.<br />

Vote du rapport au parlement européen sur le respect <strong>de</strong> la<br />

charte <strong>de</strong>s droits fondamentaux : Extraits du rapport du<br />

Parlement Européen adopté le 15 Janvier 2003.<br />

Rapporteur : Mme Joke Siebel PSE, NL :<br />

« La Fran<strong>ce</strong> est le seul pays <strong>de</strong> l"UE à ne pas avoir signé<br />

la convention-cadre pour la protection <strong>de</strong>s minorités<br />

nationales. L"explication "classique" avancée par les autorités<br />

Françaises est que l"egalité <strong>de</strong>s citoyens est ici enntravvée .Le<br />

comite <strong>de</strong> survreillan<strong>ce</strong> pour le pacte <strong>de</strong>s Nation unies<br />

relaatif aux droits éconimiques, sociaaux et culturels (CESCR),<br />

a souligné le fait que l"egalité <strong>de</strong> traitement en droit n"est pas<br />

toujours suffisant pour pouvoir réaliser l’égalité <strong>de</strong>s droits <strong>de</strong>s<br />

groupes minoritaires, s’agissant notamment <strong>de</strong> leurs droit<br />

socioculturelles. Selon le CESCR, la Fran<strong>ce</strong> <strong>de</strong>vrait signer et<br />

ratifier les conventions du CdE pour la protection <strong>de</strong>s<br />

- 119 -


Actes du Colloque international<br />

minorités nationales et <strong>de</strong>s langues régionales ou<br />

minoritaires »…<br />

« Le Parlement européen, Vu…<br />

Diversité, culurelle, religieuse et linguistique 65 se<br />

réjouit <strong>de</strong> la signature par la Belgique en 2001 <strong>de</strong> la<br />

convention-cadre du Conseil <strong>de</strong> l’Europe pour la protection <strong>de</strong>s<br />

minorités nationale; appelle la Fran<strong>ce</strong> à faire <strong>de</strong> même ;<br />

recomman<strong>de</strong> en outre à la Belgique, à la Fran<strong>ce</strong>, à la Grè<strong>ce</strong>, au<br />

Luxembourg et aux Pays-Bas <strong>de</strong> ratifier <strong>ce</strong>tte convention ;<br />

66. recomman<strong>de</strong> à la Belgique, à la Grè<strong>ce</strong>, à l’Irlan<strong>de</strong> et au<br />

Portugal <strong>de</strong> signer la Charte européenne <strong>de</strong>s langues régionales<br />

ou minoritaires ; se réjouit <strong>de</strong> la ratification <strong>de</strong> <strong>ce</strong>tte charte en<br />

2001 par l’Autriche, l’Espagne et le Royaume-Uni, et appelle la<br />

Belgique, la Fran<strong>ce</strong>, la Grè<strong>ce</strong>, l’Italie, L’Irlan<strong>de</strong>, le Luxembourg<br />

et le Portugal à faire <strong>de</strong> même ;<br />

67. appele tous les Etats membbres à reconnaitre les l’ex<strong>ce</strong>ption<br />

du Danemaark et <strong>de</strong>s Pays-Bas, qui l’ont déja fait ‘à siigner et<br />

à ratifier la convenntion n 169 <strong>de</strong> l’OIT relaative aux<br />

populations autochtones ;<br />

68. appele les Etats membres à reconnaitre les minorités<br />

nationales vivant sur lrur territoire et à assurer leurs droits<br />

connformément aux dispositions <strong>de</strong>s cconventions<br />

susmentionnées ;<br />

Encourage en outre les Etats membres à interpréter au sens<br />

large la notion <strong>de</strong> «minorité nationale » et à toutes les<br />

minorités ethniques dont l’èmaanncipaation et l’intégration<br />

sociale constituent un objectif politique ; »<br />

Aujourd’hui, les écoles Divan préparent un recours à la Cour<br />

Européenne <strong>de</strong>s Droits <strong>de</strong> l’Homme à la suite <strong>de</strong> la Décision<br />

du Conseil d’état.<br />

Après <strong>ce</strong> tableau que <strong>ce</strong>rtains pourront trouver bien<br />

sombre en <strong>ce</strong> qui con<strong>ce</strong>rne la Fran<strong>ce</strong>, je peux vous assurer<br />

qu’il existe également <strong>de</strong>s difficultés dans d’autres états<br />

membres <strong>de</strong> l’union Européenne et ailleurs dans le mon<strong>de</strong><br />

,mais nous nous <strong>de</strong>vons d’être optimistes : En un an, <strong>de</strong><br />

nouvelles législations sur les langues régionales ou<br />

- 120 -


I<strong>de</strong>ntité, langue et Etat<br />

minoritaires ont été votées en Italie, En Sué<strong>de</strong>. La Finlan<strong>de</strong> et<br />

l’Irlan<strong>de</strong> préparent <strong>de</strong> nouvelles lois linguistiques. Le pro<strong>ce</strong>ssus<br />

<strong>de</strong> ratification <strong>de</strong> la Charte Européenne <strong>de</strong>s langues continue<br />

dans <strong>de</strong> nombreux pays. Il est clair que <strong>ce</strong> domaine <strong>de</strong>vient, en<br />

dépit <strong>de</strong> la timidité <strong>de</strong>s traités, une véritable politique<br />

Européenne.<br />

Dans les états comme la Fran<strong>ce</strong> ou les droits linguistiques<br />

traduits sur le plan juridique sont faibles il est toutefois<br />

possible en tenant compte <strong>de</strong>s compéten<strong>ce</strong>s <strong>de</strong>s communes,<br />

communautés <strong>de</strong> communes, régions, départements, <strong>de</strong> faire<br />

que <strong>de</strong>s institutions développent <strong>de</strong>s éléments <strong>de</strong> politique<br />

linguistique à leur niveau et que <strong>de</strong>s réalisations soient<br />

effectives. Il faut insister auprès <strong>de</strong>s élus et leur montrer qu’il<br />

est possible <strong>de</strong> répondre à la <strong>de</strong>man<strong>de</strong> sociale et culturelle sans<br />

attendre<br />

Par exemple la ratification <strong>de</strong> la charte ou une loi cadre, rien<br />

ne les y empêche, et plus tard les textes <strong>de</strong> loi pourront<br />

conforter tout <strong>ce</strong>ci.<br />

Je suis venue évoquer ici pour évoquer avec vous la diversité<br />

<strong>de</strong>s langues, sur le terrain avec les écoles associatives et dans<br />

les textes légaux mais surtout pour vous écouter et partager<br />

avec vous sur votre expérien<strong>ce</strong>.<br />

Pour conclure je voudrais vous dire que tous ici nous pouvons<br />

être heureux <strong>de</strong> faire partie <strong>de</strong> la diversité culturelle et plutôt<br />

qu’héritée <strong>de</strong> nos parents, nous <strong>de</strong>vons considérer que nous<br />

l’empruntons à nos enfants et faire qu’elle se développe dans<br />

l’unité et l’égale dignité <strong>de</strong> toutes les langues et cultures.<br />

Je vous remercie encore pour votre invitation .bon courage<br />

pour le travail qui nous reste à accomplir.<br />

Merci <strong>de</strong> votre attention.<br />

- 121 -


Introduction<br />

Tifinagh la phénicienne<br />

et la con<strong>ce</strong>ption villageoise <strong>de</strong> l'Amazighité<br />

- 123 -<br />

Miloud TAIFI<br />

UFR <strong>de</strong>s scien<strong>ce</strong>s du langage, Maroc<br />

La question berbère a connu, au Maroc, <strong>de</strong>puis une<br />

dizaine d’années, <strong>de</strong>s rebondissements suc<strong>ce</strong>ssifs<br />

portés aussi bien par les mouvements associatifs,<br />

les partis politiques que par <strong>de</strong>s universitaires. La revendication<br />

pour la reconnaissan<strong>ce</strong> officielle <strong>de</strong> la langue berbère était<br />

<strong>de</strong>venue ainsi une problématique nationale dont tout le mon<strong>de</strong><br />

s’est saisi : dans la rue, dans les institutions <strong>de</strong> l’état et dans les<br />

hautes sphères du pouvoir. Depuis pratiquement le discours<br />

royal <strong>de</strong> feu Hassan II dans lequel il annonça un éventuel<br />

enseignement du berbère et l’appel à la création d’un Institut<br />

qui aurait pris en charge la sauvegar<strong>de</strong> et la promotion <strong>de</strong> la<br />

langue et <strong>de</strong> la culture berbères, les langues, surtout <strong>ce</strong>lles qui<br />

étaient restées muettes jusqu’alors, se sont déliées.<br />

On a assisté ainsi à une prolifération <strong>de</strong> discours et<br />

d’écrits souvent enflammés, étalés sauvagement dans <strong>ce</strong>rtains<br />

journaux nationaux et, surtout, dans <strong>de</strong>s bulletins et revues<br />

diffusés par le tissu associatif. Tout le mon<strong>de</strong> se trouva<br />

subitement une âme militante en recouvrant le sentiment<br />

d’appartenan<strong>ce</strong>, longtemps refoulé, ou du moins caché, soit par<br />

crainte, soit délibérément pour <strong>de</strong>s raisons politiques. Il<br />

s’ensuivit alors une confusion générale aussi bien dans les idées


Actes du Colloque international<br />

que dans les positions. L’amazighité étant à l’ordre du jour,<br />

même <strong>ce</strong>ux qui l’ont combattue avec véhémen<strong>ce</strong>, changèrent<br />

<strong>de</strong> plume et apportèrent leur soutien, souvent compatissant, à<br />

la revendication en arguant que, après tout, <strong>de</strong>s berbères, ou<br />

plutôt <strong>de</strong>s berbérophones existent bel et bien au Maroc, et qu’il<br />

fallait les écouter.<br />

Cet engouement a eu <strong>de</strong>s conséquen<strong>ce</strong>s importantes<br />

mais redoutables. Emportée par le zèle <strong>de</strong>s uns et <strong>de</strong>s autres, la<br />

militan<strong>ce</strong> berbère s’est radicalisée au point <strong>de</strong> commettre <strong>de</strong>s<br />

ratés discursifs qui ont <strong>de</strong>s effets corrosifs, frôlant souvent du<br />

racisme primaire du type "les Arabes à la mer". Bien plus, l’idée<br />

<strong>de</strong> la création d’un parti politique berbère germa dans les<br />

esprits et commença à prendre forme. Plusieurs assemblées<br />

organisées par les associations se sont terminées dans <strong>de</strong>s<br />

arguties, <strong>de</strong>s chicanes et <strong>de</strong>s surenchères. Les tribuns se<br />

mesuraient à qui allait proposer <strong>de</strong>s plates formes les plus<br />

extravagantes et les plus utopiques, dénigrant le réel social et<br />

les conjonctures politiques à l’échelle nationale. On soutint<br />

ainsi que le mouvement berbère est la seule et unique voie <strong>de</strong><br />

salut pour sauver le Maroc du délabrement politique et du<br />

sous-développement culturel et idéologique qui entravent<br />

l’essor économique et civilisationnel qui permettrait au pays<br />

d’accé<strong>de</strong>r à la mo<strong>de</strong>rnité.<br />

La question berbère prit en l’espa<strong>ce</strong> <strong>de</strong> trois ans <strong>de</strong>s<br />

dimensions considérables au point que Chafik Mohammed,<br />

l’actuel recteur <strong>de</strong> L’IRCAM, prit l’initiative d’élaborer un<br />

manifeste dans lequel il reproduit les idées for<strong>ce</strong>s proposées et<br />

défendues par les ténors du mouvement amazigh. Le <strong>document</strong><br />

fut entériné par <strong>de</strong>s signatures non seulement <strong>de</strong>s<br />

représentants du tissu associatif mais aussi par <strong>ce</strong>lles <strong>de</strong>s<br />

personnalités politiques et/ou intellectuelles. C’est <strong>ce</strong><br />

<strong>document</strong>, ainsi peaufiné, qui fut par la suite soumis à<br />

l’appréciation du palais. La réponse ne tarda pas.<br />

Le roi, dans un discours, fait à Ajdir, en plein pays<br />

berbère <strong>de</strong> l’Atlas <strong>ce</strong>ntral, annonça la création d’un Institut<br />

Royal pour la Culture Amazighe. La cérémonie fut grandiose<br />

puisqu’on ameuta tout le mon<strong>de</strong> : les conseillers royaux, les<br />

dirigeants <strong>de</strong>s partis politiques, et naturellement les<br />

- 124 -


I<strong>de</strong>ntité, langue et Etat<br />

représentants <strong>de</strong> la mouvan<strong>ce</strong> berbère. Même <strong>ce</strong>rtains<br />

universitaires, linguistes, furent conviés. Le discours a été<br />

précédé <strong>de</strong> toute une campagne <strong>de</strong> sensibilisation et d’annon<strong>ce</strong><br />

qui ont conféré à l’événement une dimension solennelle et<br />

historique.<br />

La déclaration ainsi faite ne resta pas <strong>ce</strong>pendant,<br />

comme le craignaient <strong>ce</strong>rtains, une simple manifestation<br />

d’intention bienveillante à l’égard <strong>de</strong> la revendication berbère.<br />

Bien au contraire, un dahir royal, élaboré probablement bien<br />

avant la proclamation officielle, entérina la décision, inscrivant<br />

ainsi, pour la première fois, la composante berbère au Maroc,<br />

dans la table <strong>de</strong>s lois.<br />

Le Dahir fut suffisamment commenté aussi bien par les<br />

milieux associatifs que par la presse nationale. Deux points ont<br />

toutefois retenu l’attention générale, puisqu’ils constituent les<br />

fon<strong>de</strong>ments mêmes <strong>de</strong> la décision royale. Le premier est relatif<br />

à la légitimité institutionnelle : L’Institut Royal pour la Culture<br />

amazighe (IRCAM) est mis sous l’égi<strong>de</strong> du Palais et ne dépend<br />

pas <strong>de</strong>s Instan<strong>ce</strong>s <strong>de</strong> l’Etat, le finan<strong>ce</strong>ment <strong>de</strong> son<br />

fonctionnement et <strong>de</strong> ses taches est pris en charge par les<br />

<strong>de</strong>niers <strong>de</strong> la Couronne. Le second point est afférent aux<br />

latitu<strong>de</strong>s dont disposent les membres <strong>de</strong> la commission qui<br />

prési<strong>de</strong>rait au <strong>de</strong>stin <strong>de</strong> l’Institut, le dahir est dans <strong>ce</strong> cas, d’une<br />

clarté indéniable : toute décision, quelle que soit sa nature et sa<br />

portée, ne peut être prise officiellement et mise en application<br />

que si elle reçoit l’aval du Roi.<br />

Le recteur <strong>de</strong> l’Institut (nommé par dahir) est chargé <strong>de</strong><br />

proposer au Roi les membres <strong>de</strong> la commission qui allait mettre<br />

en application toutes les dispositions explicitées dans le texte<br />

officiel pour sauvegar<strong>de</strong>r et promouvoir la langue et la culture<br />

berbères, con<strong>ce</strong>rnant aussi bien l’enseignement, les arts et la<br />

recherche. Après <strong>de</strong>s tractations et <strong>de</strong>s manœuvres, et<br />

quelques intrigues qui ont suscité la curiosité générale, une<br />

commission fut enfin constituée : quelques prési<strong>de</strong>nts<br />

d’associations, quelques ingénieurs, quelques journalistes,<br />

quelques avocats, et enfin quelques universitaires, spécialistes<br />

du domaine berbère. La commission ainsi formée buta sur le<br />

premier accroc, <strong>ce</strong>lui du choix <strong>de</strong> l’écriture. Tout le mon<strong>de</strong><br />

- 125 -


Actes du Colloque international<br />

attendait avec impatien<strong>ce</strong> la proposition qui allait être soumise<br />

au Roi. Mais l’expectative ne fut pas <strong>ce</strong>pendant passive, bien au<br />

contraire, l’imminen<strong>ce</strong> d’une décision officielle pour doter le<br />

berbère d’une assise scripturale, provoqua une fébrilité<br />

politique et discursive réanimant <strong>de</strong>s démons endormis. Le<br />

débat fut houleux et féro<strong>ce</strong>.<br />

Ma lettre, ta lettre, sa lettre...<br />

Le débat sur les modalités d’écriture du berbère ne date pas<br />

<strong>ce</strong>pendant d’hier. Déjà en 1979, la question fut abordée<br />

publiquement lors d’une journée d’étu<strong>de</strong>s organisée, à Nador,<br />

par l’une <strong>de</strong>s premières associatives berbères « intilaqa ttaqafiya<br />

». Depuis lors, plusieurs écrits, émanant aussi bien <strong>de</strong>s<br />

militants que <strong>de</strong>s universitaires, ont débattu et <strong>de</strong>s<br />

considérations historiques et politiques et <strong>de</strong>s problèmes<br />

techniques <strong>de</strong> l’écriture du berbère. Il y eut ainsi un cumul<br />

d’idées et <strong>de</strong> propositions. Trois tendan<strong>ce</strong>s se partagent l’espa<strong>ce</strong><br />

<strong>de</strong> réflexion, chacune mettant en avant <strong>de</strong>s arguments qui lui<br />

semblent judicieux et probants.<br />

Le débat est traversé et déterminé naturellement par <strong>de</strong>s<br />

catégories <strong>de</strong> pensée, <strong>de</strong>s visions du mon<strong>de</strong> et <strong>de</strong>s options<br />

idéologiques selon les intérêts défendus et les projets <strong>de</strong> société<br />

envisagés. La confrontation s’est avérée inévitable et, animée<br />

par un jusqu’au-boutisme ex<strong>ce</strong>ssif, se transforme en un<br />

affrontement outrancier.<br />

1- les tenants <strong>de</strong> l’arabité, plus confrontés dans leurs discours,<br />

mettent en avant l’appartenan<strong>ce</strong> <strong>de</strong> facto du Maroc à la<br />

communauté arabe, ou du moins arabophone. La langue arabe<br />

(classique) étant la langue officielle et instrument du<br />

fonctionnement <strong>de</strong>s institutions et l’outil pédagogique dans le<br />

système éducatif, il est impensable que la langue berbère,<br />

réduite souvent, avec une malveillan<strong>ce</strong> délibérée, à <strong>de</strong>s<br />

dialectes, voire <strong>de</strong>s parlers, soit écrite avec <strong>de</strong>s caractères<br />

autres qu’arabes. L’argumentation va plus loin en s’appuyant<br />

sur l’autre atout, déterminant et décisif, sa sacralité : langue<br />

du Coran, donc langue <strong>de</strong> tout musulman, là aussi il est<br />

impensable que les berbères, musulmans <strong>de</strong>puis <strong>de</strong>s siècles,<br />

adoptent une graphie étrangère. La mouvan<strong>ce</strong> islamiste parle<br />

- 126 -


I<strong>de</strong>ntité, langue et Etat<br />

même d’hérésie, considérant que l’usage <strong>de</strong> la notation à base<br />

latine serait un manquement grave, voire une apostasie qui<br />

mérite un châtiment exemplaire. Certains voient parallèlement<br />

dans l’usage <strong>de</strong> la lettre latine un retour du colonialisme et le<br />

renfor<strong>ce</strong>ment <strong>de</strong> l’hégémonie <strong>de</strong> la Fran<strong>ce</strong> alors que le Maroc a<br />

recouvré son intégrité culturelle en se fondant dans le vivier<br />

arabo-musulman. Certains journaux d’obédien<strong>ce</strong> islamique<br />

sont allés même jusqu’à écrire que les berbères veulent écrire<br />

leur langue avec <strong>de</strong>s lettres francophones ; <strong>ce</strong> qui montre à<br />

l’évi<strong>de</strong>n<strong>ce</strong> que la surenchère a atteint son paroxysme.<br />

Le choix <strong>de</strong> tifinagh n’a pas non plus échappé aux<br />

assauts effrénés <strong>de</strong> la mouvan<strong>ce</strong> islamique : l’usage <strong>de</strong> tifinagh<br />

appellerait le même châtiment, car c’est une graphie utilisée<br />

par les berbères lorsqu’ils étaient encore païens, voir athées et<br />

le retour a <strong>ce</strong>tte tradition scripturale constituerait un<br />

reniement <strong>de</strong> l’islamisation du Maroc et un rejet <strong>de</strong> l’arabe,<br />

langue du Livre sacré.<br />

2- Les tenants <strong>de</strong> la notation latine ne manquent pas<br />

d’arguments. Ils se fon<strong>de</strong>nt tout d’abord sur les expérien<strong>ce</strong>s et<br />

les pratiques déjà anciennes <strong>de</strong> l’emploi <strong>de</strong>s caractères latins<br />

pour noter le berbère. L’autre atout est le savoir cumulé par les<br />

recherches scientifiques menées <strong>de</strong>puis un siècle sur les faits <strong>de</strong><br />

langue et <strong>de</strong> culture berbères et un fonds littéraire non<br />

négligeable :<br />

- Les travaux <strong>de</strong> dialectologie pendant l’ère coloniale et postcoloniale,<br />

- Les travaux académiques : monographies, thèse et actes <strong>de</strong><br />

colloques et <strong>de</strong> rencontres scientifiques,<br />

- Les travaux lexicographiques (le dictionnaire <strong>de</strong> Foucauld :<br />

touareg-français, <strong>ce</strong>lui <strong>de</strong> Dallet : kabyle-français et <strong>ce</strong>lui <strong>de</strong><br />

Taïfi : tamazight-français ...)<br />

- Les revues internationales : Littérature Orale Arabo-berbère,<br />

Annuaire <strong>de</strong> l'Afrique du Nord, Encyclopédie Berbère, Awal,<br />

Etu<strong>de</strong>s et Documents berbères...)<br />

- Des corpus <strong>de</strong> littérature orale<br />

- Des grammaires portant l’un ou l’autre <strong>de</strong>s dialectes berbères<br />

- Une production littéraire <strong>de</strong> plus <strong>de</strong> plus <strong>de</strong> plus foisonnante :<br />

romans, nouvelles et poésie.<br />

- 127 -


Actes du Colloque international<br />

Tout <strong>ce</strong> savoir et toute <strong>ce</strong>tte production dans le domaine<br />

berbère sont consignés dans l’espa<strong>ce</strong> scriptural au moyen d’une<br />

notation à base latine, qui a connu <strong>de</strong>s amen<strong>de</strong>ments et <strong>de</strong>s<br />

raffinements au fur à mesure <strong>de</strong> l’avan<strong>ce</strong>ment <strong>de</strong>s<br />

connaissan<strong>ce</strong>s et <strong>de</strong> l’analyse <strong>de</strong>s particularismes linguistiques<br />

du berbère dans toute sa diversité.<br />

Les tenants <strong>de</strong> la lettre latine font ensuite état d’autres<br />

arguments plus politiques. Ils soutiennent que la berbérité doit<br />

né<strong>ce</strong>ssairement se dégager <strong>de</strong> la gangue <strong>de</strong> l’arabité qui l’a<br />

étouffée pendant <strong>de</strong>s siècles. La lettre latine serait ainsi<br />

libératri<strong>ce</strong> et permettrait à la langue berbère, qui occupe déjà<br />

du terrain à l’échelle internationale, <strong>de</strong> s’insérer davantage<br />

dans la mo<strong>de</strong>rnité. La lettre latine serait aussi unificatri<strong>ce</strong> du<br />

domaine berbère car il est impensable qu’il y ait différenciation<br />

d’écriture alors que tout le mon<strong>de</strong> appelle à l’émergen<strong>ce</strong> <strong>de</strong><br />

Tamazgha qui ferait front à l’arabisme dominant. La lettre<br />

latine serait enfin porteuse <strong>de</strong> la démocratie dans sa dimension<br />

laïque, <strong>ce</strong> qui assurera au Maroc une évolution politique plus<br />

sereine, loin <strong>de</strong>s extrémistes qui en mena<strong>ce</strong>nt la stabilité<br />

institutionnelle.<br />

L’option <strong>de</strong> la transcription à base latine est défendue<br />

une gran<strong>de</strong> frange du tissu associatif, qui <strong>de</strong> communiqués en<br />

communiqués, n’a pas <strong>ce</strong>ssé d’expliciter ses positions. Des<br />

universitaires, acquis <strong>de</strong>puis longtemps à la cause, ont, eux<br />

aussi manifesté leurs attitu<strong>de</strong>s favorables à la lettre latine en se<br />

rapportant essentiellement à l’efficacité et à la rentabilité <strong>de</strong> la<br />

transcription latine, tant au niveau infrastructurel (supports<br />

informatiques) que pédagogiques (transparen<strong>ce</strong> et lisibilité).<br />

3- Les tenants <strong>de</strong> l’option tifinagh disposent eux aussi d’un<br />

argument <strong>de</strong> taille qui milite en faveur <strong>de</strong> <strong>ce</strong>tte graphie dite<br />

«endogène » fa<strong>ce</strong> aux lettres arabe et latine qui proviennent<br />

d’un ailleurs historique. Le tifinagh, en tant que tra<strong>ce</strong><br />

scripturale originelle répondrait mieux, <strong>de</strong> <strong>ce</strong> fait, à la<br />

sensibilité <strong>de</strong>s berbères et permettrait la réappropriation <strong>de</strong><br />

l’histoire et l’affirmation d’une i<strong>de</strong>ntité linguistique et<br />

culturelle enfin retrouvée. Les défenseurs <strong>de</strong> tifinagh sont sans<br />

doute les plus enthousiastes et les plus lyriques. La glorification<br />

d’un passé lointain, souvent relu avec bienveillan<strong>ce</strong> ou fardé<br />

- 128 -


I<strong>de</strong>ntité, langue et Etat<br />

pour les besoins <strong>de</strong> la cause, a donné lieu à <strong>de</strong>s envolées qui<br />

provoquèrent, d’écho en écho <strong>de</strong>s résonan<strong>ce</strong>s psychologiques<br />

considérables auprès <strong>de</strong> la jeune militan<strong>ce</strong> berbérophone,<br />

comme en témoigne <strong>ce</strong>t appel pathétique lancé par la revue<br />

Amazigh (n° 3-4, p. 4) : « Belle trouvaille, tu en conviens !<br />

Aussi <strong>ce</strong>t alphabet fut-il appelé «notre trouvaille » : tifi-negh.<br />

Admire en passant <strong>ce</strong> collectif » notre trouvaille », car personne<br />

ne pouvait rien possé<strong>de</strong>r en particulier. Tout <strong>de</strong>vait être mis en<br />

commun... Hé bien reprends ton alphabet, reprends ton<br />

écriture, puis reviens à ta belle langue et fais-en une<br />

parure... ». Fervent appel à une réconciliation <strong>de</strong>s berbères avec<br />

leur histoire dans sa dimension scripturale, avec leur lettre<br />

originelle.<br />

Passés, toutefois, les effusions <strong>de</strong>s retrouvailles et les<br />

débor<strong>de</strong>ments discursifs qu’elle produisit, le principe du<br />

réalisme naïf reconquit <strong>de</strong> nouveau les esprits et le regain<br />

pour tifinagh s’estompa au profit <strong>de</strong> la lettre latine qui est, <strong>de</strong><br />

l’avis dominant, plus salvatri<strong>ce</strong> et prometteuse pour la<br />

pérennité et la promotion <strong>de</strong> la langue berbère.<br />

Mais c’est sans compter avec la pression <strong>de</strong> plus <strong>de</strong> plus<br />

forte, à travers une presse déchaînée, <strong>de</strong> la mouvan<strong>ce</strong> islamiste<br />

qui s’était jurée <strong>de</strong> faire barrière à toute incursion <strong>de</strong> la lettre<br />

étrangère, investie <strong>de</strong> tous les maux possibles, dans le paysage<br />

scriptural marocain. Et c’est ainsi que, capitulant <strong>de</strong>vant la<br />

mena<strong>ce</strong> directe et sans ambages <strong>de</strong> la mouvan<strong>ce</strong> islamique,<br />

L’IRCAM soumit au Roi l’option retenue par la commission qui<br />

définit et arrête les orientations politiques <strong>de</strong> l’Institut. Le Roi<br />

entérina la décision, dans un souci affiché <strong>de</strong> compromission,<br />

<strong>de</strong> l’adoption <strong>de</strong> tifinagh pour écrire officiellement et<br />

institutionnellement la langue berbère. Le couperet <strong>de</strong> l’IRCAM<br />

tomba donc, tranchant, mettant fin à tout débat et à toute<br />

contestation. Pourtant une telle décision est grosse <strong>de</strong><br />

conséquen<strong>ce</strong>s redoutables. Voyons donc <strong>ce</strong> qu’il en est.<br />

Le couperet <strong>de</strong> l’IRCAM<br />

Les premières questions que nous pouvons nous poser, <strong>ce</strong>lles-là<br />

mêmes que les responsables <strong>de</strong> l’Institut ont délibérément<br />

occultées, sont les suivantes :<br />

- 129 -


Actes du Colloque international<br />

a- <strong>ce</strong> système graphique appelé tifinagh, existe-il vraiment, tel<br />

que le proclament haut et fort les nostalgiques d’un passé<br />

glorieux ?,<br />

b- a-t-il un ancrage historique réel, comme le soutiennent<br />

<strong>ce</strong>rtaines lectures <strong>de</strong> l’histoire <strong>de</strong>s berbères ?,<br />

c- a-t-il enfin une présen<strong>ce</strong> actuelle tant au niveau <strong>de</strong> la<br />

pratique scripturale que dans l’intuition et la conscien<strong>ce</strong> <strong>de</strong>s<br />

locuteurs berbérophones ? Pour répondre à <strong>ce</strong>s premières<br />

questions, <strong>de</strong>s points d’histoire s’avèrent né<strong>ce</strong>ssaires.<br />

On classe généralement les langues en <strong>de</strong>ux catégories :<br />

les langues écrites et les langues orales, <strong>ce</strong>lles qui n’ont jamais<br />

été matérialisées par une quelconque graphie. De <strong>ce</strong> point <strong>de</strong><br />

vue, le berbère n’est <strong>ce</strong>rtainement pas une langue<br />

exclusivement orale, mais il n’a pas connu non plus, ni dans le<br />

passé, ni dans le présent, une promotion graphique à l’instar<br />

<strong>de</strong>s langues écrites. Le berbère serait donc plutôt une langue<br />

mixte, ayant toujours eu <strong>de</strong>s rapports sporadiques avec<br />

l’écriture, mais <strong>ce</strong>lle-ci, quelle que soit son origine et sa<br />

provenan<strong>ce</strong> n’a jamais été un tremplin qui aurait permis au<br />

berbère d’accé<strong>de</strong>r à la civilisation <strong>de</strong> l’écrit dans ses dimensions<br />

historiques et culturelles.<br />

Parmi les différents supports graphiques dont le berbère<br />

a fait usage figure évi<strong>de</strong>mment le tifinagh, ou du moins <strong>ce</strong> qui<br />

est considéré comme tel. Il s’agirait plutôt du lybique ou du<br />

libyco-berbère, comme le dit clairement Galand (1988, p.<br />

209) : « On s’accor<strong>de</strong> aujourd’hui, écrit-il, à nommer libyque<br />

la langue <strong>de</strong> plus <strong>de</strong> mille inscriptions découvertes dans toute<br />

l’Afrique du Nord, <strong>de</strong> la Tunisie au Maroc ». Le plus ancien<br />

lybique daterait <strong>de</strong> 138 avant J.C.. Le lybique probablement<br />

d’origine phénicienne serait l’ancêtre <strong>de</strong> l’écriture touarègue<br />

actuelle appelée justement tifinagh, la racine du mot (FNQ/Ġ)<br />

indiquant explicitement son origine ; alors que le découpage,<br />

proposé par <strong>ce</strong>rtains, comme il a été signalé ci-<strong>de</strong>ssus, en tifinegh<br />

(notre trouvaille) n’est que la pure fantaisie.<br />

Selon les chercheurs qui ont mené <strong>de</strong>s investigations<br />

dans le domaine (Chabot : 1940, Février : 1956, Basset : 1959,<br />

Galand : 1966 et Chaker : 1984), le lybique ne constituait pas<br />

- 130 -


I<strong>de</strong>ntité, langue et Etat<br />

un système graphique complet : seules les consonnes, et pas<br />

toutes, sont dotées <strong>de</strong> symboles scripturaux ; il n’était pas plus<br />

non ni homogène ni uniforme. Bien plus, il n’a pas eu une<br />

utilisation massive et encore moins officielle. Même le tifinagh<br />

touareg actuel, qui est pour ainsi dire la butte-témoin du<br />

lybique est, selon Galand (1988, p. 211), « d’un usage<br />

courant, mais limité à <strong>de</strong>s tâches mo<strong>de</strong>stes : billets, graffiti,<br />

formules gravées sur <strong>de</strong>s objets. »<br />

Le tifinagh promu par l’IRCAM est <strong>de</strong> <strong>ce</strong> fait<br />

introuvable, à moins que les déci<strong>de</strong>urs <strong>de</strong> L’Institut aient<br />

découvert un système d’écriture qui aurait échappé à la<br />

vigilan<strong>ce</strong> <strong>de</strong>s chercheurs. Rien n’est moins sur, car en réalité, il<br />

s’agit du néo-tifinagh. Une invention pure et simple qui date<br />

<strong>de</strong>s années 70, c’est à dire dans l’histoire actuelle. Des milieux<br />

kabyles parisiens ont essayé à partir <strong>de</strong>s données du lybique et<br />

<strong>de</strong> l’écriture touarègue <strong>de</strong> construire un système complet, en<br />

ajoutant <strong>de</strong>s symboles et pour les consonnes manquantes et<br />

pour les voyelles.<br />

C’est <strong>ce</strong>t alphabet graphique, qui a connu par la suite<br />

<strong>de</strong>s modifications, selon les options <strong>de</strong>s utilisateurs, dont s’est<br />

saisie frénétiquement la militan<strong>ce</strong> berbère, pour l’exhiber,<br />

l’arborer et le brandir comme preuve irréfutable <strong>de</strong> l’ancrage<br />

du berbère dans la civilisation <strong>de</strong> l’écrit. Comportement<br />

légitime <strong>ce</strong>rtes, mais qui manque sûrement <strong>de</strong> dis<strong>ce</strong>rnement. Le<br />

tifinagh, néo ou pas néo, n’a jamais eu dans l’histoire et encore<br />

moins dans l’actuel état <strong>de</strong>s choses, un quelconque impact, une<br />

quelconque portée relativement à la masse les locuteurs<br />

berbérophones au Maroc et en Algérie, comparativement à la<br />

lettre arabe et latine. Le tifinagh reste un simple argument<br />

idéologique et politique utilisé par les militants <strong>de</strong> la Tamazgha<br />

pour consoli<strong>de</strong>r davantage le sentiment d’appartenan<strong>ce</strong><br />

différentiel exaspéré exagérément<br />

Mais à vouloir être soi-même, dans une virginité<br />

scripturale et culturelle réfractaire à pour pénétration, en<br />

édifiant un passé lointain, même douteux, on risque <strong>de</strong> se<br />

condamner à se confiner davantage dans un isolement fatal.<br />

La langue berbère et les cultures qu’elle véhicule souffrent<br />

d’une réclusion qui en mena<strong>ce</strong> la pérennité. La langue est<br />

- 131 -


Actes du Colloque international<br />

dialectisée à outran<strong>ce</strong> et profondément altérée par l’hégémonie<br />

<strong>de</strong> l’arabe ; la culture est folklorisée sciemment pour la<br />

consommation touristique. Il ne reste donc que l’usage <strong>de</strong><br />

tifinagh pour faire du berbère un objet <strong>de</strong> musée parmi<br />

d’autres vieilleries. Tel est, me semble-t-il, le <strong>de</strong>ssein <strong>de</strong><br />

L’IRCAM, ou plus exactement <strong>de</strong> sa fameuse commission, dont<br />

les membres ont été désignés, qui assume l’option politique<br />

retenue. Tifinagh contiendra l’amazigité dans un village en<br />

refrénant <strong>ce</strong>t élan formidable <strong>de</strong> la jeunesse berbérophone qui<br />

a toujours rêvé <strong>de</strong> voir sa langue et sa culture prendre un essor<br />

international.<br />

- 132 -


Résumé <strong>de</strong> la conféren<strong>ce</strong> :<br />

La langue : problématique <strong>de</strong> construction<br />

<strong>de</strong> l'i<strong>de</strong>ntité et <strong>de</strong> la citoyenneté<br />

Mohamed Lakhdar MAOUGAL<br />

Maître <strong>de</strong> conféren<strong>ce</strong>s, Université d'Alger<br />

La langue en tant qu'outil d'interactivité et<br />

d'échange peut constituer un ciment social par<br />

l'effet <strong>de</strong> l'intercourse, ou encore un sédiment<br />

communautaire par l'effet <strong>de</strong> l'esprit <strong>de</strong> clocher. Il reste que la<br />

nature <strong>de</strong> l'Etat et sa construction symbolique peut faire <strong>de</strong> la<br />

communauté nationale une unité citoyenne ou un conglomérat<br />

d'i<strong>de</strong>ntités exclusives.<br />

- 133 -


Résumé <strong>de</strong> la communication<br />

- 135 -<br />

Pour une i<strong>de</strong>ntité plurielle<br />

Anne Marie HOUDEBINE<br />

Professeur, Universitaire, Paris V.<br />

1-L’i<strong>de</strong>ntité et le rapport à l’autre :<br />

L’i<strong>de</strong>ntité se forge dans la parole <strong>de</strong> l’autre et son<br />

désir ; la façon, dont l’enfant est accueilli et<br />

nommé, influen<strong>ce</strong> son <strong>de</strong>stin. Ainsi se constitue son nouage<br />

i<strong>de</strong>ntitaire entre images et discours, réalité et imaginaire, <strong>de</strong>s<br />

parents, <strong>de</strong> son entourage familial et social et <strong>de</strong> lui-même.<br />

2- La fonction i<strong>de</strong>ntificatri<strong>ce</strong> <strong>de</strong>s langues et <strong>de</strong>s cultures :<br />

Les langues, et les discours, comme les cultures rythmant les<br />

gestes, les mimiques, les postures, les façons <strong>de</strong> se vêtir, les<br />

manières <strong>de</strong> table, les salutations, construisent, transmettent<br />

l’accès au mon<strong>de</strong> sémiotisé qui cadre chaque être humain,<br />

<strong>de</strong>venant ainsi plus être <strong>de</strong> culture qu’être biologique (Sartre).<br />

Langues et cultures proposent, imposent, non seulement <strong>de</strong>s<br />

vision du mon<strong>de</strong> aux sujets qui s’y construisent, mais<br />

également <strong>de</strong>s marque spécifiques, <strong>ce</strong>lles qui notifient l’i<strong>de</strong>ntité<br />

personnelle, (psychique, construite plus ou moins<br />

imaginairement ou co-construite dans et par l’héritage familial<br />

et langagier, historique, et social), la sexuation et l’i<strong>de</strong>ntité<br />

clanique communautariste, ou l’i<strong>de</strong>ntification plus<br />

universalisante, permettant d’échapper à la rigidité <strong>de</strong>s<br />

codifications i<strong>de</strong>ntitaires localement imposées.


Actes du Colloque international<br />

3-La rupture <strong>de</strong> transmission et la question <strong>de</strong> l’i<strong>de</strong>ntité :<br />

Car c’est d’i<strong>de</strong>ntifications diverses, <strong>de</strong> traversées<br />

d’i<strong>de</strong>ntifications que se forge une i<strong>de</strong>ntité comme citoyenneté<br />

humaine, sans fixité ni attachement à un sang ou un sol.<br />

Pourtant <strong>ce</strong>s fantasmes <strong>de</strong> lien à une origine insistent d’autant<br />

plus qu’ils font défaut. Les cures psychanalytiques nous<br />

l’apprennent; les médias s’en emparent qui disent la dure<br />

réalité <strong>de</strong>s répétitions cherchant à inscrire un réel qui s’est joué<br />

et enfoui sans pouvoir s’élaborer psychiquement. Ainsi en est-il<br />

<strong>de</strong>s ruptures <strong>de</strong> transmissions, par exemple <strong>de</strong>s traumatismes<br />

qu’on appelle historique, quand la famille n’en dit rien, et<br />

quand la société ne permet pas <strong>de</strong> suppléer à la silenciation<br />

familiale, par ses propres interdictions <strong>de</strong> dire <strong>ce</strong> qui s’est<br />

passé. Les générations suivantes en héritent et en souffrent,<br />

cherchant sans fin à lever <strong>ce</strong>t insu. Alors parfois pour se<br />

garantir <strong>de</strong> se sol perdu, tel la langue <strong>de</strong>s parents et les nondits<br />

qu’elle transmet, <strong>de</strong>s sidérations vécues toujours actuelles,<br />

l’héritier se fige et adhère à tout <strong>ce</strong> qui peut faire sol.<br />

Adhésions, à une secte, à un fantasme communautaire, à une<br />

drogue, à une armée, à un meurtre à recommen<strong>ce</strong>r. Comme<br />

l’enfant battu peut <strong>de</strong>venir maltraitant, répétant sa<br />

maltraitan<strong>ce</strong> dans une i<strong>de</strong>ntité confuse, un meurtre non dit<br />

revient, transmis inconsciemment et s’affiche, se réalise -<br />

comme dans le <strong>de</strong>rnier film <strong>de</strong> Chabrol "La fleur du mal"-<br />

pour enfin être parlé, <strong>de</strong>venir symbolisable, et en quelque sorte<br />

apaisé, lâchant les figements i<strong>de</strong>ntitaires, ou trop<br />

individualistes, niant autrui.<br />

4- Pour une i<strong>de</strong>ntité plurielle (archipélique) :<br />

Alors seulement peut revenir une respiration plus libre et non<br />

une fixation à une i<strong>de</strong>ntité originaire d’autant plus figée,<br />

rigidifiée, adhésive qu’elle se dérobait sans <strong>ce</strong>sse. Déployer <strong>de</strong>s<br />

i<strong>de</strong>ntités pourra peut être faire accé<strong>de</strong>r à <strong>ce</strong> difficile <strong>de</strong>venir<br />

humain, jamais achevé, et ac<strong>ce</strong>pter une universalité faite <strong>de</strong><br />

différen<strong>ce</strong>s, i<strong>de</strong>ntité plurielle pour une universalité elle-même<br />

archipélique (Edouard Glissant), plurielle.<br />

- 136 -


Résumé:<br />

Les fon<strong>de</strong>ments juridiques <strong>de</strong> la langue amazighe<br />

ou le droit fa<strong>ce</strong> à l’i<strong>de</strong>ntité culturelle :<br />

société et Etat <strong>de</strong> droit.<br />

- 137 -<br />

Mostafa MAOUENE<br />

Enseignant chercheur,<br />

Université <strong>de</strong> Sidi Bel Abbés.<br />

L'Algérie est-elle en train <strong>de</strong> <strong>de</strong>venir une société<br />

démocratique et pluraliste ?<br />

Aujourd'hui plusieurs signes en témoignent. La<br />

<strong>de</strong>rnière constitution dont elle s'est dotée la société algérienne<br />

par référendum populaire le 23 février 1989 et modifiée le 10<br />

avril 2002 contient toutes les dispositions né<strong>ce</strong>ssaires à<br />

l'instauration et à la garantie du fonctionnement d'un véritable<br />

pro<strong>ce</strong>ssus démocratique dans un état <strong>de</strong> droit mo<strong>de</strong>rne.<br />

L'apport essentiel <strong>de</strong> la nouvelle constitution rési<strong>de</strong><br />

<strong>ce</strong>rtainement dans ses différentes dispositions qui consacre<br />

l'introduction et la reconnaissan<strong>ce</strong> officielle <strong>de</strong> la langue<br />

amazighe et la liberté <strong>de</strong> création d'association à caractère<br />

politique et balaie du même coup le monopole qu'a connu<br />

l'Algérie près d'un quart <strong>de</strong> siècle. Ainsi, <strong>de</strong>ux ans après son<br />

entée en vigueur <strong>ce</strong>tte disposition constitutionnelle a reçu<br />

pleine et entière application.


Actes du Colloque international<br />

Mais pour spectaculaire que soit <strong>ce</strong>tte nouvelle liberté<br />

politique, il ne faudrait pas oublier ni minimiser un autre<br />

aspect novateur quoique moins apparent, apporté par la<br />

nouvelle constitution à la vie politique et culturelle du pays.<br />

Il s'agit <strong>de</strong> la création d'un conseil constitutionnel chargé<br />

<strong>de</strong> veiller au respect <strong>de</strong> la constitution et partant, au<br />

fonctionnement <strong>de</strong> la nouvelle organisation politique pluraliste<br />

et démocratique notamment en matière <strong>de</strong> liberté d'expression<br />

<strong>de</strong>s opinions <strong>de</strong>s uns et <strong>de</strong>s autres dans le respect <strong>de</strong>s valeurs<br />

universelles <strong>de</strong>s droits <strong>de</strong> l'homme et <strong>de</strong> la diversité <strong>de</strong>s<br />

cultures dans notre pays qui s'est adhéré pleinement dans le<br />

but <strong>de</strong> transposer <strong>ce</strong>s principes universels dans le nouveau<br />

droit constitutionnel algérien <strong>de</strong>puis 1989 .C’est dans <strong>ce</strong>tte<br />

optique que se situe notre communication.<br />

- 138 -


Résumé:<br />

Etat, espa<strong>ce</strong> et i<strong>de</strong>ntité :<br />

<strong>de</strong> la filiation séculaire à l’infra-dénomination<br />

Farid BEN RAMDANE<br />

Enseignant chercheur,<br />

Université <strong>de</strong> Mostaganem/CRASC Oran<br />

Est-<strong>ce</strong> que la nomenclature toponymique nationale<br />

officielle actuelle restitue-t-elle, du point d vue<br />

historique, une filiation séculaire tels que l’ont<br />

cristallisés dans l’espa<strong>ce</strong> <strong>de</strong>s noms <strong>de</strong> lieux à caractère<br />

ethnonymiques ou ethniques (noms <strong>de</strong> tribus) aussi prestigieux<br />

que Louata, Matmata, Oulhassa, Flita, etc. L’espa<strong>ce</strong> dans le<br />

domaine maghrébin est soumis à <strong>de</strong> fortes tensions historiques<br />

<strong>de</strong> colonisation, dé/colonisation, re/colonisation. Par<br />

conséquent, les noms propres <strong>de</strong> lieux, <strong>de</strong> tribus et <strong>de</strong><br />

personnes vont entretenir entre eux <strong>de</strong>s rapports originaux,<br />

<strong>ce</strong>ntrés sur <strong>de</strong>s représentations mentales privilégiant<br />

beaucoup plus le droit <strong>de</strong> sang. Comment l’état national, après<br />

l’indépendan<strong>ce</strong>, va-t-il recomposer du point <strong>de</strong> vue<br />

symbolique le volet linguistique <strong>de</strong> <strong>ce</strong>tte reterritorialisation ?<br />

Sur quels paradigmes <strong>de</strong> re/fondation va-t-il ré/articuler le<br />

découpage administratif <strong>de</strong>s wilayates, daira et communes ?<br />

Quelles sont leurs consistan<strong>ce</strong>s territoriales ? Sinon, comment<br />

expliquer que <strong>de</strong> temps en temps, la presse nationale fait état<br />

<strong>de</strong> véritables « batailles rangées » entre tribus <strong>de</strong> wilayates<br />

limitrophes ?<br />

- 139 -


Journée du 18 mars 2003<br />

Programme du Colloque<br />

* 8h30-10h00 : Accueil et accréditation<br />

* 10h00 : Allocutions d’ouverture<br />

Matinée<br />

Prési<strong>de</strong>n<strong>ce</strong> <strong>de</strong>s travaux<br />

M. Ab<strong>de</strong>lka<strong>de</strong>r KACHER<br />

* 10h30-10h50 : «Les emprunts anciens en berbère :<br />

Pour un examen critique <strong>de</strong> la question»<br />

Par : Mohand Akli HADDADOU<br />

Université Mouloud Mammeri Tizi-Ouzou<br />

* 11h00-11h30 : «I<strong>de</strong>ntité, langue et Etat : le rapport<br />

dialectique »<br />

Par : Khalfa Mameri<br />

Dr. d’Etat en Scien<strong>ce</strong>s politiques, Université Paris I<br />

* 11h30-12h30 : D E B A T S<br />

Après-midi<br />

Prési<strong>de</strong>n<strong>ce</strong> <strong>de</strong>s travaux<br />

M. Mostefa MAOUENE<br />

* 14h30-15h00 : «Oralité et écriture : une complémentarité »<br />

Par : Gilbert GRANDGUILLAUME<br />

EHESS, Paris<br />

* 15h00-15h30 : « La langue : problématique <strong>de</strong> construction<br />

<strong>de</strong> l’i<strong>de</strong>ntité et <strong>de</strong> la citoyenneté »<br />

Par : Mohamed Lakhdar MAOUGAL<br />

Maître <strong>de</strong> conferen<strong>ce</strong>s, Université d’Alger<br />

* 15h30-17h00 : D E B A T S


Journée du 19 mars 2003<br />

Matinée<br />

Prési<strong>de</strong>n<strong>ce</strong> <strong>de</strong>s travaux<br />

M. Mohamed Lakhdar MAOUGAL<br />

* 10h00-10h20 : «La terre, la femme et le pouvoir chez les<br />

Touaregs : le cas <strong>de</strong>s Kel Azjer »<br />

Par : Dida BADI<br />

Attaché <strong>de</strong> recherche, CNRPAH, Alger<br />

* 10h30-10h50 : «Tifinagh la phénicienne et la con<strong>ce</strong>ption<br />

villageoise <strong>de</strong> l’amazighité »<br />

Par : Miloud TAÏFI<br />

UFR <strong>de</strong>s Scien<strong>ce</strong>s du langage, Maroc<br />

* 11h00-11h20 : «Pour une i<strong>de</strong>ntité plurielle »<br />

Par : Anne Marie HOUDEBINE<br />

Professeur, Universitaire, Paris V.<br />

* 11h30-12h30 : D E B A T S<br />

Après-midi<br />

Prési<strong>de</strong>n<strong>ce</strong> <strong>de</strong>s travaux<br />

Gilbert GRANDGUILLAUME<br />

* 14h30-15h00 : «I<strong>de</strong>ntité amazighe, entre spécificité et<br />

mondialisation »<br />

Par : Ab<strong>de</strong>lka<strong>de</strong>r KACHER<br />

Maître <strong>de</strong> conféren<strong>ce</strong>c en droit constitutionnel<br />

* 15h00-15h30 : «Les fon<strong>de</strong>ments juridiques <strong>de</strong> la langue<br />

amazighe ou le droit fa<strong>ce</strong> à l’i<strong>de</strong>ntité culturelle :<br />

société et Etat <strong>de</strong> droit »<br />

Par : Mostafa MAOUENE<br />

Enseignant chercheur, Université <strong>de</strong> Sidi Bel Abbés<br />

* 15h30-17h00 : D E B A T S


Journée du 20 mars 2003<br />

Matinée<br />

Prési<strong>de</strong>n<strong>ce</strong> <strong>de</strong>s travaux<br />

Anne Marie HOUDEBINE<br />

* 10h00-10h20 : «Etat, espa<strong>ce</strong> et i<strong>de</strong>ntité : <strong>de</strong> la filiation<br />

séculaire à l'infra-dénomination »<br />

Par : Farid BEN RAMDANE<br />

Enseignant chercheur, Université <strong>de</strong> Mostaganem/CRASC Oran<br />

* 10h30-10h50 : «La question linguistique et la nature <strong>de</strong><br />

l’Etat »<br />

Par : Dr. Mouloud LOUNAOUCI<br />

Sociolinguiste<br />

* 11h00-12h00 : D E B A T S<br />

* 12h00 : Fin <strong>de</strong>s travaux


La permanen<strong>ce</strong> <strong>de</strong><br />

l’architecture amazighe<br />

et l’évolution <strong>de</strong>s<br />

cités en Algérie<br />

Ghardaïa<br />

les 21/22 et 23 Avril 2003


SOMMAIRE<br />

* Présentation <strong>de</strong> la Problématique<br />

Hamid BILEK<br />

S/Directeur HCA 149<br />

* L’habitat préhistorique en Afrique du Nord :<br />

Eléments d’architecture<br />

Mourad BETROUNI<br />

Préhistorien, D.P.C. au M.C.C. 155<br />

* L’habitat préhistorique en Algerie<br />

Mohamed HAMOUDI<br />

Chercheur OPNA Tamanrasset, CNRPAH Alger 161<br />

* L’architecture royale numi<strong>de</strong> en Algérie ;<br />

les tombeaux <strong>de</strong> Numidie et <strong>de</strong> Maurétanie<br />

Sabah FERDI<br />

Chef <strong>de</strong> la circonscription archéologique <strong>de</strong> Tipaza 165<br />

* La double comman<strong>de</strong> du bâti amazigh<br />

Claudine CHAULET<br />

Sociologue, Université d'Alger 173<br />

* Quand la contestation i<strong>de</strong>ntitaire qualifie la ville :<br />

Tizi-Ouzou, une si inattendue <strong>de</strong>stinée<br />

Mohamed Brahim SALHI<br />

Sociologue. Université M. Mammeri <strong>de</strong> Tizi-Ouzou<br />

Chercheur Associé au CRASC/Oran 181<br />

* La tente : une unité <strong>de</strong> production spatioculturelle dans la<br />

cosmogonie <strong>de</strong>s noma<strong>de</strong>s sahariens<br />

Dida BADI<br />

Attaché <strong>de</strong> recherche au CNRPAH 191


* Genèse et évolution d’un espa<strong>ce</strong> villageois :<br />

Taourirt Mokrane en Kabylie<br />

Akli MECHTOUB<br />

Maître assistant, Université <strong>de</strong> Tizi-Ouzou 199


Présentation <strong>de</strong> la Problématique<br />

- 149 -<br />

Hamid BILEK<br />

S/Directeur HCA<br />

Parmi les différentes missions allouées au Haut<br />

Commissariat à l’Amazighité, et qu’il se doit<br />

d’honorer, la question du patrimoine historique et<br />

culturel occupe une pla<strong>ce</strong> prépondérante dans la réhabilitation<br />

<strong>de</strong> la personnalité algérienne, <strong>de</strong> son i<strong>de</strong>ntité plurielle et ses<br />

valeurs an<strong>ce</strong>strales.<br />

La rencontre d’aujourd’hui s’inscrit dans la droite ligne<br />

<strong>de</strong> notre patrimoine à tous. Le colloque sous le thème « la<br />

permanen<strong>ce</strong> <strong>de</strong> l’architecture amazighe et l’évolution <strong>de</strong>s cités<br />

en Algérie » trouve pla<strong>ce</strong> dans le mois du patrimoine qui s’étale<br />

du 18 avril (journée du monument) jusqu’au 18 mai (journée<br />

<strong>de</strong>s musées). Pour <strong>ce</strong>tte initiative, le H.C.A. a été accompagné<br />

par le Ministère <strong>de</strong> la Communication et <strong>de</strong> la Culture qui a<br />

aussi entre autres missions, la préservation et la réhabilitation<br />

du patrimoine culturel. Qu’il trouve ici nos sincères<br />

remerciements.<br />

Les spécialistes, chacun dans son domaine, activent et<br />

contribuent pour une meilleure prise en charge <strong>de</strong> <strong>ce</strong><br />

patrimoine. La jonction <strong>de</strong> leurs efforts servira <strong>ce</strong>rtainement la<br />

cause. Le travail <strong>de</strong> synthèse <strong>de</strong>s différents ouvrages et<br />

réflexions ne peut être concrétisé que dans <strong>de</strong>s rencontres<br />

similaires.


Actes du Colloque international<br />

L’i<strong>de</strong>ntification <strong>de</strong> l’objet à prendre en charge<br />

con<strong>ce</strong>rnant <strong>ce</strong>tte rencontre est bien défini dans les axes <strong>de</strong><br />

notre programme, dont les chercheurs, qui sont ici parmi nous,<br />

tenteront d’apporter un éclairage qui mènera vers un but<br />

majeur qui se résume dans notre « Algérianité ».<br />

Il y a <strong>de</strong>s domaines où l’ignoran<strong>ce</strong> du passé, sinon sa<br />

négligen<strong>ce</strong>, nous rattrape dans la gestion <strong>de</strong> notre présent et la<br />

planification <strong>de</strong> notre avenir. Saint Augustin disait : « Le passé<br />

c’est la mémoire, le présent c’est l’action, le futur c’est<br />

l’imagination ». Ce triptyque temporel est aussi valable dans le<br />

domaine qui nous réunit aujourd’hui, à savoir comment<br />

prendre en charge notre patrimoine, legs <strong>de</strong> nos ancêtres ?<br />

Comment le vivre au présent et qui a-t-il lieu <strong>de</strong> faire pour<br />

l’éterniser ?<br />

Il serait peut-être opportun d’essayer d’apporter<br />

quelques éléments <strong>de</strong> réponses aux difficultés quotidiennes<br />

dans lesquelles se débat <strong>ce</strong> patrimoine et le chargé <strong>de</strong> sa<br />

protection et <strong>de</strong> sa promotion. La contribution sera <strong>de</strong> taille<br />

une fois l’histoire <strong>de</strong> notre patrimoine connue et assumée. A<br />

partir <strong>de</strong> <strong>ce</strong> moment les questions à soulever seraient beaucoup<br />

plus objectives, à savoir :<br />

- Que veut-on faire <strong>de</strong> <strong>ce</strong> patrimoine ?<br />

- Quels sont les moyens à mettre en œuvre pour le<br />

réhabiliter ?<br />

- Comment le protéger et le mettre en valeur ?<br />

- Enfin, et dans notre cas, comment trouver <strong>ce</strong>tte<br />

adéquation <strong>de</strong> préserver le cadre ancien intégré dans les mo<strong>de</strong>s<br />

<strong>de</strong> vie d’aujourd’hui ?<br />

La problématique <strong>de</strong> <strong>ce</strong> colloque porte sur le<br />

patrimoine architectural, l’histoire <strong>de</strong> la formation <strong>de</strong>s cités,<br />

leurs organisations, les facteurs socioculturels, économiques, et<br />

sécuritaires… qui ont façonné le mo<strong>de</strong> d’implantation <strong>de</strong> la<br />

société algérienne où la dynamique <strong>de</strong>s peuplements, les<br />

déterminismes historiques et géographiques ont donné un<br />

paysage miroir <strong>de</strong> tous <strong>ce</strong>s facteurs réunis.<br />

- 150 -


La permanen<strong>ce</strong> <strong>de</strong> l’architecture amazighe et l’évolution <strong>de</strong>s cités en Algérie<br />

Partant du fait <strong>de</strong> la « fonction » <strong>de</strong> la Cité qui va au<strong>de</strong>là<br />

du con<strong>ce</strong>pt matériel ou utilitaire, la problématique <strong>de</strong> sa<br />

formation, <strong>de</strong> son organisation et <strong>de</strong> son évolution parait donc<br />

très complexe.<br />

La citation <strong>de</strong> J. J. Rousseau (dans : Le contrat social) :<br />

« Les maisons font la ville, les citoyens font la cité » nous<br />

montre à quel point il est impossible <strong>de</strong> penser une ville, une<br />

cité, extraite <strong>de</strong> son contexte véritable et <strong>de</strong> sa raison d’être<br />

première « l’Homme et son environnement immédiat formé <strong>de</strong><br />

besoins multiples <strong>de</strong> survie ».<br />

A l’occasion <strong>de</strong> <strong>ce</strong>tte rencontre, nous allons traiter <strong>de</strong><br />

l’origine <strong>de</strong> l’organisation <strong>de</strong>s premières occupations<br />

humaines, <strong>de</strong> l’évolution <strong>de</strong> <strong>ce</strong>lles-ci et la création <strong>de</strong>s<br />

premières formes <strong>de</strong> la cité ; les conditions <strong>de</strong> leur genèse, leur<br />

forme, les techniques <strong>de</strong> construction et les matériaux utilisés.<br />

Il s’agira, aussi, <strong>de</strong> l’évolution <strong>de</strong>s villes (village, ksour, médina,<br />

<strong>ce</strong>ntre urbain) en Algérie <strong>de</strong> l’antiquité à nos jours, tout en<br />

mettant l’ac<strong>ce</strong>nt sur l’approche scientifique en s’intéressant à<br />

« l’homme et à son espa<strong>ce</strong> ». Comme dans la majeure partie <strong>de</strong>s<br />

sociétés montagnar<strong>de</strong>s, les cités amazighes vivent en autarcie,<br />

donc dans une économie sévère <strong>de</strong> pénurie. Il semble, alors,<br />

déterminant que les matériaux locaux, extraits à proximité<br />

soient utilisés en exclusivité. Dans <strong>ce</strong>tte architecture l’art <strong>de</strong><br />

bâtir n’est pas restreint à un acte technique.<br />

Il serait, donc, question <strong>de</strong> l’habitant autant que <strong>de</strong><br />

l’habitation ; <strong>de</strong>s relations qui les unissent autant que <strong>de</strong>s<br />

unités elles-mêmes. Les débats évolueront autour <strong>de</strong><br />

l’architecture et <strong>de</strong> l’habitat, non pas comme maison, gîte, abri<br />

construit seulement, mais comme espa<strong>ce</strong> organisé, vécu et<br />

symboliquement marqué.<br />

Le genre <strong>de</strong> vie d’un groupe social comprend tous les<br />

aspects culturels, matériels, spirituels et sociaux qui affectent la<br />

forme <strong>de</strong> l’habitat, <strong>de</strong> la maison, donc <strong>de</strong> la cité. Cette <strong>de</strong>rnière<br />

(la cité) facilite le genre <strong>de</strong> vie choisi et par là on déduit que<br />

- 151 -


Actes du Colloque international<br />

l’organisation architecturale <strong>de</strong> la cité n’est pas simplement un<br />

objet matériel.<br />

Si pourvoir un abri est la fonction passive <strong>de</strong> la cité, son<br />

but actif est la création <strong>de</strong> l’environnement le mieux adapté au<br />

mo<strong>de</strong> <strong>de</strong> vie d’un groupe qui constituera l’unité sociale <strong>de</strong><br />

l’espa<strong>ce</strong>.<br />

Dans notre pays, le constat con<strong>ce</strong>rnant <strong>ce</strong> patrimoine<br />

architectural est amer. « L’ancienne cité » vieillie mal quand<br />

elle n’est pas menacée <strong>de</strong> disparition. « La nouvelle cité » évolue<br />

et se développe dans l’anarchie et la désolation. La main <strong>de</strong><br />

l’homme y est pour beaucoup, la politique <strong>de</strong> la prise en charge<br />

<strong>de</strong> <strong>ce</strong> patrimoine doit être décomplexée pour qu’elle <strong>de</strong>vienne<br />

effica<strong>ce</strong>.<br />

Au-<strong>de</strong>là <strong>de</strong> l’harmonie qu’il faut trouver entre les<br />

formes et les usages, il faut rechercher la dynamique <strong>de</strong><br />

participation qui fera que l’étu<strong>de</strong> <strong>de</strong> la cité et <strong>de</strong> la ville ne soit<br />

pas l’apanage <strong>de</strong> <strong>ce</strong>rtaines disciplines, alors que l’usager pour<br />

qui est conçu le projet est souvent considéré comme un objet<br />

quantifiable.<br />

Allant du fait que la ville est le fait <strong>de</strong>s usagers, il faut<br />

donc mettre à la disposition du projet un savoir acquis qui<br />

tiendrait compte <strong>de</strong>s particularismes humains,<br />

sociohistoriques, culturels, bref, anthropologique. La politique<br />

<strong>de</strong> la marginalisation <strong>de</strong>s scien<strong>ce</strong>s sociales, donc <strong>de</strong> la<br />

marginalisation <strong>de</strong> l’habitant, conduit vers l’échec anticipé <strong>de</strong><br />

l’unité sociale et architecturale. Pour éviter <strong>ce</strong>la, il est<br />

important <strong>de</strong> trouver une entente, une cohéren<strong>ce</strong> entre les trois<br />

parties impliquées dans le projet, à savoir le déci<strong>de</strong>ur, le<br />

technicien et l’habitant.<br />

Comme vous allez le constatez, le chantier est immense.<br />

Les étu<strong>de</strong>s scientifiques sur l’histoire (passé et présent) et<br />

l’évolution <strong>de</strong>s cités pourraient sans doute nous éclairer et nous<br />

ai<strong>de</strong>r à prendre les décisions réfléchies pour une prise en<br />

- 152 -


La permanen<strong>ce</strong> <strong>de</strong> l’architecture amazighe et l’évolution <strong>de</strong>s cités en Algérie<br />

charge effective <strong>de</strong> <strong>ce</strong> patrimoine et une meilleure organisation<br />

<strong>de</strong> l’évolution et du développement à venir.<br />

Pour répondre à toutes <strong>ce</strong>s préoccupations, nous<br />

espérons à travers <strong>ce</strong>tte rencontre regroupant les différentes<br />

représentations liées à <strong>ce</strong> patrimoine (architectes, urbanistes,<br />

anthropologues, sociologues, archéologues, juristes, politiques<br />

et usagers) débattre dans la sérénité et la quiétu<strong>de</strong>, afin<br />

d’assurer une protection durable et une réhabilitation <strong>ce</strong>rtaine<br />

pour notre patrimoine, oh, combien important pour notre<br />

construction i<strong>de</strong>ntitaire.<br />

- 153 -


L’habitat préhistorique en Afrique du Nord :<br />

Eléments d’architecture<br />

- 155 -<br />

Mourad BETROUNI<br />

Préhistorien, D.P.C. au M.C.C.<br />

J<br />

e suis préhistorien et je travaille sur <strong>de</strong>s pério<strong>de</strong>s<br />

assez anciennes, plusieurs fois millénaires où les<br />

notions d’architecture et <strong>de</strong> bâti n’étaient pas à<br />

l’ordre du jour.<br />

L’homme était prédateur, vivant <strong>de</strong> chasse et <strong>de</strong><br />

cueillette. Il habitait dans les grottes, les abris sous roches, les<br />

cabanes et huttes en matériaux périssables.<br />

Il serait trop hasar<strong>de</strong>ux d’essayer <strong>de</strong> retrouver les<br />

marques et les tra<strong>ce</strong>s d’un <strong>ce</strong>rtain urbanisme et d’une <strong>ce</strong>rtaine<br />

architecture dans les temps préhistoriques paléolithiques, d’il y<br />

a plus <strong>de</strong> 20.000 ans. Il faudrait attendre le 10éme millénaire<br />

(au néolithique) pour commen<strong>ce</strong>r à entrevoir les premières<br />

manifestations d’un habitat en dur possédant ou non un<br />

appareillage architectural.<br />

Qu’est-<strong>ce</strong> qu’un préhistorien peut donc apporter à un<br />

sujet aussi contemporain que <strong>ce</strong>lui <strong>de</strong> l’architecture en général<br />

et <strong>de</strong> l’architecture amazighe en particulier ?<br />

S’il ne peut apporter <strong>de</strong> solutions et <strong>de</strong> réponses, par<br />

absen<strong>ce</strong> même <strong>de</strong> l’objet lui-même, il peut par contre et, c’est là<br />

l’importan<strong>ce</strong>, inscrire <strong>ce</strong>tte question –<strong>ce</strong>lle <strong>de</strong> l’architecturedans<br />

une perspective plus large, d’échelle millénaire,<br />

pour apprécier les pro<strong>ce</strong>ssus qui vont mener, du non bâti au<br />

bâti, <strong>de</strong> la non architecture à l’architecture.


Actes du Colloque international<br />

La préhistoire nous permet en fait d’aller au-<strong>de</strong>là <strong>de</strong><br />

l’histoire, c'est-à-dire <strong>de</strong> l’écrit, <strong>de</strong> <strong>ce</strong> qui a été écrit, <strong>de</strong><br />

dépasser l’histoire, <strong>de</strong> la transgresser même pour voir <strong>ce</strong> qu’il y<br />

a <strong>de</strong>rrière ou <strong>ce</strong> qu’il a en <strong>de</strong>ssous.<br />

Une première question s’impose à nous : où commen<strong>ce</strong><br />

l’histoire en Afrique du nord et qui en a défini la limite ?<br />

Les historiens, géographes et autres archéologues qui ont<br />

travaillé sur l’Afrique du nord, ont convenu quasiunanimement<br />

que l’histoire <strong>de</strong> l’Afrique du nord commen<strong>ce</strong><br />

avec Carthage et les premiers comptoirs puniques établis sur la<br />

côte maghrébine.<br />

Ils ont convenu que <strong>ce</strong>tte histoire s’est réalisée en <strong>de</strong>ux<br />

temps :<br />

- Un temps préhistorique, sauvage, primitif, fait <strong>de</strong><br />

chasseurs, cueilleurs et <strong>de</strong> noma<strong>de</strong>s errants.<br />

- Un temps historique, <strong>de</strong> civilisation, fait <strong>de</strong> bâtisseurs<br />

<strong>de</strong> villes et cités, venus <strong>de</strong> l’est.<br />

Cette équation est <strong>de</strong>venue une conviction, un dogme qui régit<br />

tout l’arsenal épistémologique <strong>de</strong> notre histoire et qui a fait que<br />

<strong>ce</strong> qui relève <strong>de</strong> l’ordre <strong>de</strong> la cité d’une manière générale et <strong>de</strong><br />

l’architecture d’une manière particulière, en Afrique du nord,<br />

est rapporté à l’autre, <strong>ce</strong>lui qui vient d’ailleurs.<br />

Que nous révèle l’archéologie ?<br />

En Afrique du nord, les premières tra<strong>ce</strong>s <strong>de</strong> constructions en<br />

dur n’apparaissent, d’une manière quasi systématique, qu’a la<br />

pério<strong>de</strong> dite protohistorique, phase <strong>de</strong> transition <strong>de</strong> la<br />

préhistoire à l’histoire que nous ne pouvons situer avec trop <strong>de</strong><br />

précisions faute <strong>de</strong> dates précises au Carbone 14.<br />

Le fait le plus caractéristique est <strong>ce</strong>lui <strong>de</strong> la rareté <strong>de</strong>s<br />

structures d’habitat en dures, à fonction domestique et civiles,<br />

par opposition à la richesse, la diversité et la large répartition<br />

<strong>de</strong>s structures funéraires en pierre tels les tumulus, bazinas,<br />

tertres, chouchets et autres formes <strong>de</strong> sépultures.<br />

Ce fait à été immédiatement rapporté à l’absen<strong>ce</strong>, en<br />

Afrique du nord, d’une culture urbaine et donc d’une<br />

organisation humaine <strong>de</strong>nse, structurée et permanente. Dans<br />

<strong>ce</strong>t enten<strong>de</strong>ment là, les structures funéraires ont été<br />

- 156 -


La permanen<strong>ce</strong> <strong>de</strong> l’architecture amazighe et l’évolution <strong>de</strong>s cités en Algérie<br />

interprétées comme étant l’œuvre <strong>de</strong> populations et <strong>de</strong><br />

civilisations étrangères qui ne faisaient que passer par là.<br />

C’est en partant justement <strong>de</strong> <strong>ce</strong>s observations,<br />

notamment, qu’il a été convenu <strong>de</strong> caler le début <strong>de</strong> l’histoire<br />

<strong>de</strong> l’Afrique du nord, avec Carthage et les premiers<br />

établissements <strong>de</strong> comptoirs puniques sur la cote maghrébine.<br />

Nous passons, ainsi, sans transition et sans interféren<strong>ce</strong>s<br />

aucunes <strong>de</strong> la grotte préhistorique aux premières constructions<br />

puniques.<br />

Les monuments funéraires préhistoriques « protohistoriques » :<br />

quelles significations ?<br />

Si nous insistons quelque peu sur la dimension mégalithique,<br />

nous réalisons d’abord, qu’à peu prés à la même pério<strong>de</strong>,<br />

correspondant aux <strong>de</strong>rnières phases néolithiques , tout le<br />

Maghreb et le Sahara était recouvert <strong>de</strong> structures funéraires<br />

en terre ou en pierre qui vont du simple amon<strong>ce</strong>llement <strong>de</strong><br />

terre ou <strong>de</strong> pierres ,que <strong>de</strong>s auteurs ont appelés tertres et<br />

tumulus , aux structures à appareil architectural appelées<br />

bazinas. Certains auteurs n’avaient pas jugé utile <strong>de</strong> distinguer<br />

<strong>ce</strong>s <strong>de</strong>ux grands ensembles au risque <strong>de</strong> trouver une <strong>ce</strong>rtaine<br />

logique évolutive et ont appelé le tout : tumulus.<br />

Dans la toponymie berbère <strong>ce</strong>s structures funéraires<br />

sont appelées bazinas, Redjem ou ker<strong>ko</strong>ur à la différen<strong>ce</strong> <strong>de</strong>s<br />

<strong>de</strong>ux <strong>de</strong>rniers termes, le mot bazina n’est connu qu’en Algérie<br />

orientale et en Tunisie ou il désigne essentiellement <strong>de</strong>s<br />

éléments en reliefs (djebel bazina)<br />

Aujourd’hui <strong>de</strong>puis G. Camps, 1961, le mot Bazina<br />

renvoi à un tumulus à revêtement extérieur. Cette distinction a<br />

permis <strong>de</strong> dé<strong>ce</strong>ler une véritable évolution architecturale allant<br />

<strong>de</strong>puis le tumulus le plus élémentaire, aux grands Mausolées<br />

nord africains, <strong>de</strong>s djeddar, du Medra<strong>ce</strong>n et du Tombeau « <strong>de</strong><br />

la chrétienne », en passant par les différents types <strong>de</strong> Bazinas<br />

(Bazinas à en<strong>ce</strong>intes con<strong>ce</strong>ntriques, à carapa<strong>ce</strong>, à <strong>de</strong>grés<br />

quadrangulaire, à base cylindrique, à sépultures multiples) et<br />

<strong>de</strong>s dolmens qui ajoutent, complètent et combinent <strong>de</strong>s<br />

éléments architecturaux sans toucher à la structure sur<br />

- 157 -


Actes du Colloque international<br />

laquelle reposent les assises du culte et <strong>de</strong> la tradition<br />

an<strong>ce</strong>strale.<br />

Les Mausolées <strong>de</strong>s royaumes numi<strong>de</strong>s : <strong>de</strong>s bazinas aux<br />

appareils architecturaux élaborés.<br />

Les grands Mausolées <strong>de</strong>s royaumes numi<strong>de</strong>s sont <strong>de</strong>s<br />

monuments funéraires dont la situation, les dimensions, les<br />

caractéristiques architecturales et les contenus archéologiques,<br />

renvoient à <strong>de</strong>s rites et coutumes funéraires africains enracinés<br />

très profondément dans la préhistoire (sépultures dolméniques,<br />

tumulus et bazinas) et qui marquent, à <strong>ce</strong> niveau, la frontière<br />

(spirituelle) avec la culture latine et phénicienne qui s’est<br />

greffée, intelligemment, en épousant les formes préétablies et<br />

en y adjoignant <strong>de</strong>s éléments architectoniques nouveaux. « Les<br />

apports étrangers ne sont que <strong>de</strong>s revêtements nouveaux<br />

donnés à <strong>de</strong>s traditions anciennes » comme disait G. Camps à<br />

propos <strong>de</strong>s techniques architecturales <strong>de</strong> <strong>ce</strong>s monuments<br />

funéraires.<br />

Qu’en est-il <strong>de</strong> la cité ?<br />

Du point <strong>de</strong> vue <strong>de</strong> l’architecture, les édifi<strong>ce</strong>s et autres<br />

structures bâtis d’origine autochtone ne se reconnaissent que<br />

par leurs caractères funéraires. Quant à l’architecture<br />

domestique et civile, <strong>ce</strong>lle <strong>de</strong>s villes, <strong>de</strong>s maisons et <strong>de</strong> palais<br />

numi<strong>de</strong>s, elle est totalement fondue ou confondue dans une<br />

urbanisation punico-romaine par surimposition et vernissage<br />

<strong>de</strong> faça<strong>de</strong>s.<br />

De la cité <strong>de</strong>s morts à la cité <strong>de</strong>s vivants :<br />

Les observations effectuées au Sahara, essentiellement,<br />

permettent d’avan<strong>ce</strong>r que la rareté <strong>de</strong>s structures d’habitat en<br />

dur n’est pas liée forcément à l’absen<strong>ce</strong> d’une culture urbaine.<br />

Elle est plutôt à reporter à la nature du rapport entretenu entre<br />

le domaine du vivant et <strong>ce</strong>lui du mort .L’habitat en dur,<br />

dimension fondamentale du mon<strong>de</strong> <strong>de</strong>s vivants, est réalisé sur<br />

matériau en argile, pisé, roseaux et palmiers dont la durée <strong>de</strong><br />

vie est limitée. Cette qualité du matériau <strong>de</strong> construction<br />

- 158 -


La permanen<strong>ce</strong> <strong>de</strong> l’architecture amazighe et l’évolution <strong>de</strong>s cités en Algérie<br />

traduit en elle –même, le caractère éphémère <strong>de</strong> l’habitat du<br />

vivant par opposition à l’habitat du mort.<br />

La relation aux morts est toute différente puisqu’elle est<br />

marquée d’une valeur sacrée (respect et en même temps peur<br />

<strong>de</strong> mort). Le souci <strong>de</strong> sauvegar<strong>de</strong>r et d’entretenir les morts en<br />

construisant <strong>de</strong>s structures funéraires en pierres, relève <strong>de</strong><br />

<strong>ce</strong>tte préoccupation du sacré et du religieux.<br />

C’est <strong>ce</strong>tte relation sacrée à un espa<strong>ce</strong> partagé entre<br />

l’éternel (dureté, consistan<strong>ce</strong>, pérennité, dominan<strong>ce</strong>) et<br />

l’éphémère (fragilité, vulnérabilité, faiblesse) qui semble<br />

comman<strong>de</strong>r l’architecture sociale et culturelle du peuplement<br />

nord africain <strong>de</strong>puis les temps préhistoriques.<br />

Cette vision du mon<strong>de</strong> est né<strong>ce</strong>ssairement antagonique<br />

avec la théorie consacrée d’une histoire <strong>ce</strong>ntrée sur la ville et la<br />

dimension monumentale. C’est avec Carthage et les comptoirs<br />

puniques d’ abord, romains ensuite, que s’est établit, par la<br />

domination, l’ordre nouveau <strong>de</strong> la « cité <strong>de</strong>s vivants « qui va<br />

transgresser la « cité <strong>de</strong>s morts « en lui empruntant ses<br />

matériaux <strong>de</strong> constructions.<br />

- 159 -


L’habitat préhistorique en Algérie<br />

Mohamed HAMOUDI<br />

Chercheur OPNA Tamanrasset, CNRPAH Alger<br />

De par ma profession, le sujet dont je vais vous<br />

parler con<strong>ce</strong>rne l’organisation <strong>de</strong> l’espa<strong>ce</strong> chez<br />

l’homme préhistorique en Algérie et ses<br />

différentes structures d’habitats connues. Il est, <strong>ce</strong>rtes, loin du<br />

bâti et <strong>de</strong> l’architecture tel qu’ils sont connus mais préfigure<br />

déjà <strong>ce</strong> que sera l’organisation spatiale <strong>de</strong> l’habitat. Jusqu’à<br />

maintenant, les fouilles ont mis à jour différentes structures<br />

d’habitats provenant <strong>de</strong> sites épipaléolithiques et néolithiques.<br />

La protohistoire est connue surtout par <strong>ce</strong>s monuments<br />

funéraires <strong>de</strong> taille parfois impressionnante.<br />

Le paléolithique<br />

Le paléolithique est la pério<strong>de</strong> la plus ancienne <strong>de</strong> la<br />

préhistoire et se divise en Paléolithique inférieur et moyen. Ces<br />

pério<strong>de</strong>s sont datées <strong>de</strong> plus <strong>de</strong> <strong>de</strong>ux millions d’années pour<br />

les plus anciennes et autour <strong>de</strong> 20 000 ans pour les plus<br />

ré<strong>ce</strong>ntes où l’homme vivait <strong>de</strong> cueillette et <strong>de</strong> chasse.<br />

On ne connaît pas <strong>de</strong> structures d’habitat bien agencée <strong>de</strong> <strong>ce</strong>tte<br />

pério<strong>de</strong>. Seul le gisement <strong>de</strong> N’Gaous 5 a livré une structure<br />

composée d’un dallage constitué <strong>de</strong> pierres posées<br />

intentionnellement sur une aire importante.<br />

5 Site fouillé par N. Saoudi du CNRPAH.<br />

- 161 -


Actes du Colloque international<br />

L’épipaléolithique<br />

L’épipaléolithique est la pério<strong>de</strong> intermédiaire entre le<br />

paléolithique et le néolithique. Elle se caractérise par <strong>de</strong>ux<br />

importantes civilisations l’Ibéromaurusien (entre -20 000 et -<br />

10000 ans) et le Capsien (entre -9000 et -5000 ans). La<br />

première occupe la partie littorale et tellienne du pays et portée<br />

par l’homme dit <strong>de</strong> Mechta Afalou et la secon<strong>de</strong> ses hautes<br />

plaines orientales. Son artisan est le protoméditerranéen. Ces<br />

hommes vivaient <strong>de</strong> cueillette, <strong>de</strong> chasse et <strong>de</strong> pèche.<br />

Les gisements ibéromaurusiens sont nombreux à avoir<br />

livrés <strong>de</strong>s structures d’habitats bien agencées. L’abri sous roche<br />

d’Afalou Bou R’mel à Bejaia en est un exemple qui illustre bien<br />

les préoccupations <strong>de</strong> l'homme ibéromaurusien à ajuster son<br />

espa<strong>ce</strong> vital.<br />

En effet les travaux dirigés par S. Hachi du CNRPAH,<br />

<strong>de</strong>puis 1983, ont mis au jour <strong>de</strong>s sols d'habitats dont le plus<br />

important est daté d'environs 12 500 BP ou les fonctions et<br />

tâches quotidiennes <strong>de</strong>s occupants <strong>de</strong> <strong>ce</strong>t abris sont nettement<br />

circonscrites (aires <strong>de</strong> tailles, foyers, âtres…). Il s’agit selon<br />

l’auteur d’une « structure d’habitat complexe dont on ignore la<br />

durée d’occupation faute <strong>de</strong> données radiométriques précises.<br />

Cet habitat serait clôturé par une haie soutenue par un pierrier<br />

du coté nord. Son ouverture <strong>de</strong>vait se situer du côté N-O, c’est<br />

à dire vers la sour<strong>ce</strong> <strong>de</strong> lumière. A l’intérieur <strong>de</strong> <strong>ce</strong>t enclos,<br />

utilisant les parois sud et Est comme murs naturels, se tiennent<br />

les foyers construits qui ont dû servir <strong>de</strong> foyers <strong>de</strong> chauffage,<br />

<strong>de</strong> défense et d’éclairage. Du côté Ouest se trouve un atelier <strong>de</strong><br />

taille avec <strong>de</strong>ux grosses pierres sur lesquelles <strong>de</strong>vaient s’asseoir<br />

les tailleurs. Les nucleus étaient préchauffés dans un grand<br />

foyer à plat. Au sud, se situe la zone <strong>de</strong> couchage » 6<br />

Le capsien n'a pas livré <strong>de</strong> structure d'habitat bien que<br />

sont nombreux les sites fouillés <strong>de</strong> <strong>ce</strong>tte culture. On serait tenté<br />

d'assimiler <strong>ce</strong>tte caren<strong>ce</strong> à la nature même <strong>de</strong>s sites. Ces<br />

<strong>de</strong>rniers (appelés communément escargotières) se présentent<br />

6 Hachi (S), 1988 : L’habitat préhistorique en Afrique du Nord : Point <strong>de</strong>s<br />

connaissan<strong>ce</strong>s et nouvelles découvertes. Habitat, tradition et mo<strong>de</strong>rnité.<br />

Revue d’Architecture et d’Urbanisme n°2, juin 1994.<br />

- 162 -


La permanen<strong>ce</strong> <strong>de</strong> l’architecture amazighe et l’évolution <strong>de</strong>s cités en Algérie<br />

sous forme d'amas <strong>de</strong> <strong>ce</strong>ndres très meubles <strong>ce</strong> qui empêche la<br />

conservation <strong>de</strong>s structures si structure y en a.<br />

Le Néolithique<br />

C’est la <strong>de</strong>rnière pério<strong>de</strong> <strong>de</strong> la préhistoire et se caractérise<br />

surtout par l’avènement d’un nouveau mo<strong>de</strong> <strong>de</strong> pensée et <strong>de</strong><br />

vie. C’est à dire que l’homme s’est rendu compte qu’il peut<br />

modifier son environnement par un système <strong>de</strong> production, par<br />

la culture matérielle ou par les expressions symboliques.<br />

Les structures les plus remarquables <strong>de</strong> <strong>ce</strong>tte époque<br />

proviennent <strong>de</strong>s gisements <strong>de</strong>s régions sahariennes. Le<br />

néolithique méditerranéen est connu à travers <strong>de</strong>s travaux<br />

anciens qui, alors, ignoraient, ou n'avaient aucun intérêt pour<br />

les structures d'habitats. Les travaux sur le néolithique <strong>de</strong><br />

tradition capsienne (Hautes plaines orientales) effectués par C.<br />

Roubet ont mis1’ac<strong>ce</strong>nt sur les cultures matérielles et<br />

l’économie pastorale préagricole.<br />

En régions sahariennes, le site <strong>de</strong> plein air <strong>de</strong> Bordj<br />

Melala (Ouargla) étudié en 1976 par J. Tixier 7 et daté <strong>de</strong> 7 000<br />

ans a révélé <strong>de</strong>s aires d'activités s'étendant sur plus <strong>de</strong> 2000m 2 ,<br />

un habitat partiellement clos avec à l'intérieur <strong>de</strong>s aires<br />

spécialisées pour cuisson, broyage, chauffage, préparation<br />

d'objets <strong>de</strong> parure et stockage <strong>de</strong> liqui<strong>de</strong>s et <strong>de</strong> graines. A<br />

l'extérieur <strong>de</strong>s ateliers <strong>de</strong> taille <strong>de</strong> trapèzes et <strong>de</strong> rectangles<br />

(objets lithiques) ont été i<strong>de</strong>ntifiés.<br />

Dans la même région G. Aumassip 8 décrit <strong>de</strong>s<br />

installations saisonnières composées <strong>de</strong> haltes proches <strong>de</strong><br />

foyers avec un mobilier archéologique disséminé autour. A<br />

Aschech (Bas Sahara), <strong>ce</strong> sont <strong>de</strong>s structures circulaires plus<br />

complexes qui sont décrites. L'intérieur <strong>de</strong> la structure est<br />

sombre avec un abondant matériel archéologique. A son <strong>ce</strong>ntre<br />

7 Tixier (J) avec la collaboration <strong>de</strong> F.Marmier et G. Trecolle, 1976 : Le<br />

campement préhistorique <strong>de</strong> Bordj Mellala, Paris, Cercle <strong>de</strong> Rech. et d’Et.<br />

Préh.<br />

8 Aumassip (G), 1986 : Le Bas Sahara dans la préhistoire. Etu<strong>de</strong>s d’Antiq.<br />

Afr., CNRS.<br />

- 163 -


Actes du Colloque international<br />

se trouve un grand foyer avec <strong>de</strong>ux autres plus petits <strong>de</strong> part et<br />

d'autre. Selon l'auteur <strong>ce</strong>tte structure serait un fond <strong>de</strong> cabane.<br />

Le site D'Amekni dans Hoggar <strong>ce</strong>ntral, fouillé par G. Camps 9 , a<br />

lui aussi fourni d'importantes structures d'habitat aménagées<br />

entre <strong>de</strong>s blocs <strong>de</strong> granite et ayant comme toiture <strong>de</strong>s haies <strong>de</strong><br />

typha soutenues par <strong>de</strong>s charpentes en bois <strong>de</strong> ficus.<br />

Au Tassili n'Ajjers, c'est l'abri sous roche <strong>de</strong> Ti N<br />

Hanakaten 10 fouillé par G. Aumassip qui a fournit <strong>de</strong>s<br />

structures vieilles <strong>de</strong> 7500 à 7000 ans avant J.C 11 . Comportant<br />

une litière végétale tapissant une partie du sol d’une cabane<br />

dans l’abri. Les végétaux ont été bien conservés sous 1.5 m <strong>de</strong><br />

<strong>ce</strong>ndre provenant <strong>de</strong>s occupations postérieures.<br />

9 Camps (G), 1969 : Amekni, Néolithique ancien du Hoggar. Mém. X.<br />

CRAPE, Alger.<br />

10 Aumassip (G), 1981 : Ti N Hanakaten (Tassili n’Ajjer- Algérie). Bilan <strong>de</strong> 6<br />

compagnes <strong>de</strong> fouilles. Libyca 28-29 :115.<br />

11 Hamoudi (M), 2002 : Etu<strong>de</strong> d’un aspect du néolithique saharien : Le<br />

bovidien inférieur d’après la séquen<strong>ce</strong> 4 <strong>de</strong> Ti N Hanakaten (Tassili n’Ajjers<br />

–Algérie). Mem. Magister. Inst. D’Archéol. Univers. D’Alger.<br />

- 164 -


L’architecture royale numi<strong>de</strong> en Algérie ;<br />

les tombeaux <strong>de</strong> Numidie et <strong>de</strong> Maurétanie<br />

Sabah FERDI<br />

Chef <strong>de</strong> la circonscription archéologique <strong>de</strong> Tipaza<br />

Comme toutes les œuvres d’art, l’architecture, <strong>ce</strong>t<br />

art <strong>de</strong> bâtir et d’orner les édifi<strong>ce</strong>s soit sous forme<br />

d’une mo<strong>de</strong>ste habitation ou d’un grand<br />

monument public ou rési<strong>de</strong>ntiel, ne peut être dissociée du<br />

contexte social, culturel et historique sans lequel il nous est<br />

impossible <strong>de</strong> la comprendre.<br />

Lorsqu’on évoque l’architecture monumentale en<br />

Algérie, il s’agit, en général, <strong>de</strong> vestiges <strong>de</strong>s monuments<br />

romains ou islamiques. La diversité et la multiplicité <strong>de</strong> <strong>ce</strong>s<br />

vestiges datent du début <strong>de</strong> la colonisation romaine jusqu’à la<br />

conquête ottomane. Ils sont tellement impressionnants que les<br />

monuments dits « préromains » sont peu nombreux et<br />

facilement repérables dans l’espa<strong>ce</strong> compris entre la gran<strong>de</strong><br />

syrte et la cote atlantique. Mais leur gabarit compense<br />

largement leur nombre restreint. Ces monuments parvenus à<br />

nous appartiennent exclusivement au type <strong>de</strong> sanctuaires<br />

isolés, juchés sur <strong>de</strong>s montagnes où a <strong>ce</strong>lui <strong>de</strong>s grands<br />

monuments funéraires situés à l’écart <strong>de</strong>s habitats et <strong>de</strong>s villes.<br />

Il est à remarquer que durant <strong>de</strong>ux siècles, <strong>de</strong>s fouilles<br />

intenses ont été consacrées à la mise au jour <strong>de</strong> cités <strong>de</strong><br />

l’époque antique ou islamique ; <strong>ce</strong>s cités, dans leur majorité,<br />

ont été bâties sur <strong>de</strong>s villes plus anciennes .Rares sont les<br />

recherches menées in situ dans le but <strong>de</strong> retrouver <strong>de</strong>s édifi<strong>ce</strong>s<br />

antérieurs sous les couches <strong>de</strong>s civilisations postérieures<br />

- 165 -


Actes du Colloque international<br />

(puniques ou romaines) .C’est pour <strong>ce</strong>tte raison que nous<br />

ignorons encore les caractéristiques <strong>de</strong> l’habitat et <strong>de</strong>s villes<br />

préromains.<br />

Rappel historique<br />

Les berbères ou numi<strong>de</strong>s sont les premiers habitants du<br />

Maghreb. Ils sont connus <strong>de</strong>puis le 13e millénaire et sont<br />

installés sur la partie orientale du Maghreb ; les Maures sur la<br />

partie occi<strong>de</strong>ntale, les Gétules sur les confins sahariens.<br />

Aux environs <strong>de</strong>s IVème- IIIème avant JC, une<br />

confédération <strong>de</strong> tribus maures s’est constituée dans le nord du<br />

Maroc actuel ; elle a comme roi Syphax et pour capitale Siga<br />

(l’actuelle Takembrit) et <strong>ce</strong>lui <strong>de</strong>s Massyles à l’est aux confins<br />

<strong>de</strong>s territoires carthaginois avec comme roi Massinissa (203-<br />

148 avant JC.) et pour capitale Cirta (l’actuelle Constantine). Il<br />

est à noter que les <strong>de</strong>ux royaumes étaient antagonistes et<br />

s’étaient affrontés <strong>de</strong> multiples fois. Pendant un <strong>ce</strong>rtain temps,<br />

Syphax s’était même emparé <strong>de</strong> la capitale massyle Cirta. Les<br />

sour<strong>ce</strong>s latines nous informent que <strong>ce</strong> <strong>de</strong>rnier était le roi le plus<br />

puissant <strong>de</strong> l’Afrique antique.<br />

Les sour<strong>ce</strong>s écrites<br />

Bien qu’on ait beaucoup écrit sur l’Afrique, il faut admettre<br />

combien sont pauvres les sour<strong>ce</strong>s littéraires ou les <strong>document</strong>s<br />

archéologiques con<strong>ce</strong>rnant les royaumes numi<strong>de</strong>s et maures.<br />

Les textes anciens (latins ou grecs) n’y font allusion que<br />

dans la mesure où <strong>ce</strong>rtains faits contribuent à expliquer ou à<br />

infléchir le cours <strong>de</strong>s événements méditerranéens. Les auteurs<br />

anciens ne se soucièrent <strong>de</strong> l’histoire originelle <strong>de</strong>s royaumes<br />

autochtones que lorsqu’elle leur parut intéresser Rome ou<br />

Carthage (guerres puniques ou les guerres civiles romaines<br />

entre César et Pompée: l’Afrique fut un <strong>de</strong>s principaux champs<br />

<strong>de</strong> leurs bataille.<br />

La Numidie<br />

A la mort <strong>de</strong> Massinissa (148 avant JC), ses terres sont<br />

partagées entre ses trois fils Micipsa, Gulussa et Mastanabal.<br />

- 166 -


La permanen<strong>ce</strong> <strong>de</strong> l’architecture amazighe et l’évolution <strong>de</strong>s cités en Algérie<br />

Les <strong>de</strong>ux <strong>de</strong>rniers meurent et Micipsa continue l’œuvre <strong>de</strong> son<br />

père jusqu’en 149 av JC.<br />

A sa mort, il laisse trois héritiers : ses <strong>de</strong>ux fils Ha<strong>de</strong>rbal<br />

et Hiempsal et son neveu Jugurtha qui <strong>de</strong>vient ensuite le<br />

souverain <strong>de</strong> la Numidie. Il commet l’erreur <strong>de</strong> laisser<br />

massacrer <strong>de</strong>s marchands romains. Ce qui déclenche une<br />

guerre entre lui et Rome vers 110 avant JC, Jugurtha <strong>de</strong>man<strong>de</strong><br />

et obtient l’ai<strong>de</strong> <strong>de</strong> Bochus, roi <strong>de</strong> Maurétanie. Le grand Marius<br />

remporte la victoire grâ<strong>ce</strong> à la trahison <strong>de</strong> Bochus et Jugurtha<br />

est fait prisonnier en 105 av. JC.<br />

La Numidie est aussitôt divisée : le tiers occi<strong>de</strong>ntal est<br />

donné à Bochus (<strong>de</strong> Siga à Cherchell). Le reste est partagé en<br />

<strong>de</strong>ux et remis à <strong>de</strong>ux prin<strong>ce</strong>s différents dont l’un fut Gauda<br />

(frère <strong>de</strong> Jugurtha).<br />

La Maurétanie<br />

Ce royaume est mal connu au II ès avant JC. On sait que<br />

Bochus est roi en 105 et qu’il a agrandi son territoire en<br />

re<strong>ce</strong>vant le tiers occi<strong>de</strong>ntal <strong>de</strong> la Numidie ; on sait aussi que<br />

vers 80-87 <strong>ce</strong> territoire est partagé entre Bochus II à l’est<br />

(partie algérienne) et Bogud à l’ouest (le Maroc).<br />

Le royaume Maure <strong>de</strong> Bochus II s’étend vers l’est<br />

jusqu’à la rivière <strong>de</strong> l’Ampsaga (oued El Kébir) et jusqu’à Siga<br />

Takembrit. Le royaume <strong>de</strong> l’ouest reste à Bogud pour un temps.<br />

Au cours <strong>de</strong>s combats qui suivirent la mort <strong>de</strong> césar (44),<br />

Bochus II soutient le parti d’Octave, <strong>ce</strong>lui-ci donne à Bochus II<br />

tous les territoires <strong>de</strong> Bogud. Il y a, à <strong>ce</strong> moment-là, réalisation<br />

<strong>de</strong> l’unité <strong>de</strong> la Mauritanie. Quand Bochus meurt en 34-33 av.<br />

JC. Octave remet la Mauritanie à Juba II (fils <strong>de</strong> Juba Ier, roi <strong>de</strong><br />

Numidie).<br />

Les monuments préromains <strong>de</strong> l’Algérie ancienne<br />

Les vestiges et monuments datant <strong>de</strong> l’époque libyco punique<br />

sont peu nombreux et répandus dans un vaste espa<strong>ce</strong> compris<br />

entre la gran<strong>de</strong> Syrte et la cote atlantique. Ils appartiennent<br />

tous au type <strong>de</strong>s sanctuaires isolés, placés sur <strong>de</strong>s montagnes ou<br />

au type <strong>de</strong>s grands monuments funéraires situés à l’écart <strong>de</strong>s<br />

- 167 -


Actes du Colloque international<br />

habitats et <strong>de</strong>s cités. Parmi <strong>ce</strong>s monuments nous citerons par<br />

ordre chronologique :<br />

Le Medra<strong>ce</strong>n<br />

Le mausolée royal <strong>de</strong> Numidie appelé Medra<strong>ce</strong>n est situé à 34<br />

Km au nord-est <strong>de</strong> Batna, sur une colline, au <strong>de</strong>ssus <strong>de</strong> la<br />

plaine d’El Ma<strong>de</strong>r, à 9 Km au sud-est d’Ain Yagout.<br />

Ce mausolée qui « ressemble à une grosse colline<br />

« d’après la <strong>de</strong>scription d’El Bekri est érigé au milieu <strong>de</strong> reliefs<br />

qui l’encastrent du nord et du sud. Il est visible contre les<br />

djebels Azem et Tafraout.<br />

Ce monument, ber<strong>ce</strong>au <strong>de</strong> la dynastie massyle fut érigé<br />

autour <strong>de</strong>s années 200 avant JC. Ses dimensions sont<br />

impressionnantes. Il mesure 58,86 m <strong>de</strong> diamètre et 18 m <strong>de</strong><br />

hauteur. Il est constitué d’un socle circulaire formé <strong>de</strong> <strong>de</strong>ux<br />

assises <strong>de</strong> pierre, d’un tambour cylindrique (5,85m h) formé<br />

<strong>de</strong> 60 colonnes engagées portant chapiteaux d’ordre dorique.<br />

Au <strong>de</strong>ssus <strong>de</strong> <strong>ce</strong>ux-ci, un entablement composé d’une corniche<br />

saillante et d’une gorge égyptienne et <strong>de</strong> quatre fausses portes<br />

placées dans les axes. Enfin, couronnement en trône <strong>de</strong> cône<br />

constitué <strong>de</strong> 23 gradins circulaires donnant accès à une plate<br />

forme finale, servait sans doute <strong>de</strong> pié<strong>de</strong>stal à une statue<br />

colossale. On accédait au tombeau, après avoir grimpé au<br />

<strong>de</strong>ssus <strong>de</strong> la corniche et gravi trois gradins. On se trouve, alors,<br />

à 6m au <strong>de</strong>ssus du niveau du sol. Les fouilles révélèrent <strong>de</strong>s<br />

galeries surmontées <strong>de</strong> poutres <strong>de</strong> cèdre et un caveau funéraire<br />

rectangulaire.<br />

La qualité <strong>de</strong> l’exécution et le soin apporté à la finition<br />

est inégalable dans l’architecture environnementale <strong>de</strong> la<br />

région. La perfection <strong>de</strong> la taille <strong>de</strong>s pierres, leur jointure, leur<br />

s<strong>ce</strong>llement avec <strong>de</strong>s crampons, noyés dans le plomb, attestent<br />

<strong>de</strong> la présen<strong>ce</strong> d’artisans qualifiés qui ont fait preuve d’une<br />

réelle créativité et auda<strong>ce</strong> dans l’exécution <strong>de</strong>s travaux. Le<br />

raffinement observé dans la technique <strong>de</strong> construction laisse<br />

supposer que le ou les propriétaires <strong>de</strong> <strong>ce</strong> majestueux<br />

monument appartenaient sans doute à la dynastie massyle.<br />

Etait-<strong>ce</strong>, Gaia, le père <strong>de</strong> Massinissa, mort autour <strong>de</strong> 208 av.<br />

J.C ?<br />

- 168 -


La permanen<strong>ce</strong> <strong>de</strong> l’architecture amazighe et l’évolution <strong>de</strong>s cités en Algérie<br />

Une <strong>de</strong>rnière remarque : le Medra<strong>ce</strong>n a <strong>ce</strong>rtainement<br />

servi <strong>de</strong> modèle pour les bâtisseurs du Mausolée royal <strong>de</strong><br />

Mauritanie. Au caractère berbère du monument s’ajoutent les<br />

influen<strong>ce</strong>s grecques et puniques, reflets <strong>de</strong> l’ouverture <strong>de</strong> la<br />

civilisation numi<strong>de</strong> au mon<strong>de</strong> méditerranéen.<br />

La Soumaa du Khroub<br />

Près <strong>de</strong> Cirta (l’actuelle Constantine) capital du royaume<br />

massyle, à 3km à l’Est, fut érigée, vers le milieu du II e s.av. JC,<br />

le mausolée dit « Soumaa du Khroub ». Il est accroché à une<br />

crête rocheuse haute <strong>de</strong> 770 m, visible <strong>de</strong> très loin, <strong>de</strong>puis la<br />

crête <strong>de</strong>s monts <strong>de</strong> chettabah. C’est une tour qui s’élève <strong>de</strong> 30m<br />

<strong>de</strong> haut, d’une base large <strong>de</strong> 10,50m au <strong>de</strong>ssous d’un socle<br />

construit en blocs <strong>de</strong> pierre qui abritait la <strong>ce</strong>lla principale,<br />

détruite, était « posé sur un second socle constitué <strong>de</strong> trois<br />

marches à la base et la corniche profilée qui, à son tour,<br />

supportait le premier étage massif dont les fausses portes,<br />

richement décorées avec <strong>de</strong>s dormants et <strong>de</strong>s frontons profilés,<br />

étaient flanquées <strong>de</strong> boucliers. Vient ensuite un second podium<br />

avec sa base, sa sima et un monoptéros à 12 colonnes doriques.<br />

(M. Bouchenaki). Ce monument, <strong>de</strong> l’intérieur, à l’aspect d’un<br />

temple, sert <strong>de</strong> support « à une couverture à 4 pentes posée sur<br />

une architrave et frise ».<br />

A plus <strong>de</strong> 20m <strong>de</strong> haut, les blocs qui forment la toiture<br />

sont maintenus au moyen <strong>de</strong> crampons <strong>de</strong> fer s<strong>ce</strong>llés<br />

parallèlement les uns par rapport aux autres. Au <strong>de</strong>ssus <strong>de</strong> <strong>ce</strong>t<br />

étage, s’élevait la pyrami<strong>de</strong> octogonale (haute <strong>de</strong> 9m) et ornée<br />

<strong>de</strong> ban<strong>de</strong>aux profilés constituant le sommet d’une plate-forme.<br />

Ce mausolée témoigne lui aussi <strong>de</strong> la dynastie et <strong>de</strong> la<br />

volonté d’un <strong>de</strong>s plus puissants souverains bâtisseurs du<br />

Maghreb antique : l’Aguelid Massinissa (208-148 av. JC).<br />

Le Mausolée <strong>de</strong> Siga-Takembrit<br />

Mausolée situé sur la rive droite <strong>de</strong> l’oued Tafna, en fa<strong>ce</strong> <strong>de</strong><br />

Siga, au <strong>de</strong>ssus du djebel S<strong>ko</strong>una. Ce monument qui porte<br />

aujourd’hui le nom <strong>de</strong> kerkar el arais ou mausolée <strong>de</strong> Beni<br />

Rehane mesure 15m <strong>de</strong> diamètre et pouvait avoir, à l’origine,<br />

- 169 -


Actes du Colloque international<br />

une hauteur <strong>de</strong> 30m. Il était constitué <strong>de</strong> trois niveaux ou<br />

étages :<br />

Un étage inférieur reposant sur un pié<strong>de</strong>stal <strong>de</strong> trois<br />

gradins. Un étage médian reposant sur <strong>de</strong>ux gradins.<br />

Un étage inférieur reposant lui aussi sur 5 gradins et couronné<br />

d’un pyramidion.<br />

Syphax avait fait, vraisemblablement, construire <strong>ce</strong><br />

mausolée, mais il n’eut pas la chan<strong>ce</strong> d’y être enterré, puisqu’il<br />

mourut prisonnier près <strong>de</strong> Rome. Son suc<strong>ce</strong>sseur Vermina et ou<br />

ses héritiers (201-191 av. JC) y sont peut-être inhumés ?<br />

Le Mausolée Royal Maurétanien <strong>de</strong> Tipaza<br />

Un ou <strong>de</strong>ux siècles séparent le monument royal bâti au nord <strong>de</strong><br />

l’Aurès et le mausolée non moins imposant et majestueux<br />

construit à Tipaza sur le littoral. Ce bâtiment à <strong>de</strong>stination<br />

funéraire est situé sur la route qui mène d’Alger à Cherchell.<br />

Ses dimensions sont impressionnantes ; 185.50 m3.<br />

A l’extérieur, il présente 60 colonnes engagées <strong>de</strong> type<br />

ionique, 4 fausses portes (une à chaque point cardinal) dont les<br />

moulures forment <strong>de</strong>s voix, <strong>ce</strong> qui a valu au monument la<br />

fausse appellation <strong>de</strong> tombeau <strong>de</strong> la chrétienne.<br />

On pénètre dans le monument par une porte basse et étroite<br />

située dans le soubassement du monument sous la fausse porte<br />

<strong>de</strong> l’est.<br />

A l’intérieur, après avoir traversé un caveau et un<br />

vestibule, on accè<strong>de</strong> par un couloir circulaire à <strong>de</strong>ux autres<br />

caveaux ; le second étant orné <strong>de</strong> trois niches, à l’est, au nord et<br />

au sud. Toutes <strong>ce</strong>s piè<strong>ce</strong>s ont été trouvées vidées.<br />

De part sa situation, à environ 1 Km du rivage, sur une<br />

hauteur <strong>de</strong> 290 m du niveau <strong>de</strong> la mer et faisant partie d’une<br />

chaîne <strong>de</strong> colline parallèles à la mer, <strong>ce</strong> monument est visible<br />

<strong>de</strong> plusieurs kilomètres à la ron<strong>de</strong> et laisse supposer que son<br />

propriétaire était également un puissant souverain ayant<br />

gouverné Iol-Caesarea à la première moitié du I er s.av .JC. Les<br />

données <strong>de</strong> l’archéologie excluent Juba. Il nous est permis <strong>de</strong><br />

penser, <strong>de</strong>s lors, au roi maure Bochus l’ancien ou son héritier<br />

Bochus II.<br />

- 170 -


La permanen<strong>ce</strong> <strong>de</strong> l’architecture amazighe et l’évolution <strong>de</strong>s cités en Algérie<br />

A travers <strong>ce</strong>s quatre exemples les plus représentatifs,<br />

nous pouvons imaginer le rang <strong>de</strong> l’architecture royale numi<strong>de</strong><br />

et le prestige <strong>de</strong>s rois <strong>de</strong> Numidie et <strong>de</strong> Mauritanie qui se<br />

considéraient les égaux <strong>de</strong>s monarques hellénistiques d’orient<br />

avec qui, comme l’attestent les sour<strong>ce</strong>s écrites ou matérielles,<br />

ils entretenaient <strong>de</strong>s relations privilégiées. Cette architecture<br />

royale, dérivée <strong>de</strong>s tumuli funéraires (la bazinah), est <strong>de</strong>venue<br />

l’expression <strong>de</strong> la puissan<strong>ce</strong> hellénistique dominante qui les<br />

valorisait socialement. Cette forme d’architecture a laissé une<br />

empreinte si profon<strong>de</strong> qu’à la fin <strong>de</strong> l’antiquité (au 6-7 e s.<br />

après JC.) d’autres monuments <strong>de</strong> forme pyramidale dans la<br />

région <strong>de</strong> Frenda servaient <strong>de</strong> sépulture à <strong>de</strong> puissants<br />

souverains berbères.<br />

Conclusion<br />

Ce patrimoine n’est pas un acquis, il est en construction<br />

continue. Après en avoir hérité, nous en <strong>de</strong>venons, à notre<br />

tour, <strong>de</strong>s artisans, comme l’ont été avant nous nos illustres<br />

prédé<strong>ce</strong>sseurs. Serions-nous <strong>de</strong>s artisans, qui usent et abusent<br />

<strong>de</strong>s biens qui nous sont confiés ou <strong>de</strong>s artisans qui songent au<br />

bien être <strong>de</strong>s générations futures, <strong>de</strong>s artisans dilapi<strong>de</strong>nt ou <strong>de</strong>s<br />

artisans consciencieux <strong>de</strong> leur responsabilité vis-à-vis du<br />

présent et <strong>de</strong> l’avenir. Des artisans imprévoyants ou <strong>de</strong>s<br />

artisans qui construisent. Chacun aura un jour à rendre<br />

compte <strong>de</strong> la gestion du patrimoine qui lui a été légué. Ce<br />

patrimoine et <strong>ce</strong>s musées doivent servir à relativiser notre<br />

propre culture « civilisations, nous savons que nous sommes<br />

mortelles » disait P. Valery. L’humanité et en son sein l’Algérie<br />

n’est pas <strong>ce</strong> qu’elle a été mais <strong>ce</strong> qu’elle veut être. Les<br />

patrimoines nous permettent <strong>de</strong> nous enrichir du passé et <strong>de</strong><br />

relativiser notre présent et nous rendre plus libre pour<br />

construire notre avenir.<br />

Antiquitas saeculi inventus mundi<br />

- 171 -


Bibligraphie<br />

Actes du Colloque international<br />

- M.Bouchenaki : Cités antiques d’Algérie, coll. Art et culture,<br />

Alger1978.<br />

- 172 -


La double comman<strong>de</strong> du bâti amazigh<br />

- 173 -<br />

Claudine CHAULET<br />

Sociologue, Université d'Alger<br />

La question posée ici est <strong>ce</strong>lle <strong>de</strong>s caractères<br />

communs qui pourraient se manifester dans les<br />

différentes constructions <strong>de</strong>s populations du<br />

Maghreb, et qui relèveraient donc d’une « culture amazigh »<br />

commune, évi<strong>de</strong>nte ou latente. Je la poserai, non en tant que<br />

spécialiste du bâti ancien ou actuel, mais en sociologue, et aussi<br />

en observateur sensible à l’impression <strong>de</strong> familiarité éprouvée<br />

en regardant <strong>de</strong>s sites pourtant évi<strong>de</strong>mment différents.<br />

Cette question est difficile, car la réponse ne relève pas<br />

du technique (il y a <strong>de</strong>s constructions en pierre et d’autres en<br />

terre, dont les formes s’opposent, <strong>de</strong>s toits <strong>de</strong> tuile et <strong>de</strong>s toits<br />

en terrasse …) ni <strong>de</strong> l’adaptation au milieu (dans <strong>ce</strong>rtains cas,<br />

montagnes humi<strong>de</strong>s et froi<strong>de</strong>s en hiver, dans d’autres climat<br />

saharien). Elle est d’autant plus complexe que beaucoup <strong>de</strong><br />

constructions anciennes ont disparu, et qu’il est impossible<br />

d’établir une filiation entre les monuments antiques i<strong>de</strong>ntifiés<br />

et les constructions plus ré<strong>ce</strong>ntes, les uns plus ou moins<br />

coniques, les autres à plan quadrangulaire. Je la chercherai<br />

dans la façon <strong>de</strong> s’implanter dans les milieux naturels et<br />

d’organiser les rapports entre les habitants, d’abord autrefois –<br />

en passant du milieu rural aux con<strong>ce</strong>ntrations citadines, puis<br />

actuellement, en interrogeant <strong>ce</strong> qui se construit spontanément<br />

aujourd’hui avec <strong>de</strong>s techniques, donc <strong>de</strong>s formes, différentes.<br />

Mon but n’est pas <strong>de</strong> conclure, mais <strong>de</strong> lan<strong>ce</strong>r débats et<br />

recherche.


Actes du Colloque international<br />

Le témoignage du passé<br />

Les constructions anciennes sont mal connues, sans <strong>ce</strong>sse<br />

remplacées par d’autres qui ont pu emprunter aux styles<br />

dominants à leur époque, et peu étudiées. Pour l’essentiel, <strong>ce</strong><br />

qu’on connaît, à part l’évi<strong>de</strong>nte urbanité ibadite et quelques<br />

villes anciennes comme Constantine, relève <strong>de</strong> la construction<br />

rurale, et encore faut-il avoir recours à <strong>de</strong>s étu<strong>de</strong>s et <strong>de</strong>s<br />

photographies non ré<strong>ce</strong>ntes pour tenter <strong>de</strong> démêler la part du<br />

bâti originel <strong>de</strong>s apports suc<strong>ce</strong>ssifs et <strong>de</strong>s emprunts dont ils<br />

témoignent.<br />

L’habitat <strong>de</strong>s gens ordinaires se caractérise, comme<br />

dans l’ensemble <strong>de</strong>s pays musulmans par l’introversion : les<br />

ouvertures sont tournées vers l’intérieur, les faça<strong>de</strong>s ne sont<br />

pas démonstratives du statut social <strong>de</strong>s occupants. Il faut<br />

<strong>ce</strong>pendant noter que les plans à cour <strong>ce</strong>ntrale organisant la<br />

construction <strong>de</strong>s toits ou terrasses en carré, avec<br />

éventuellement arca<strong>de</strong>s, <strong>ce</strong> qui renverrait à l’archétype grécoromain,<br />

sont plutôt d’influen<strong>ce</strong> citadine. Les maisons kabyles,<br />

les maisons aurasiennes, nombre <strong>de</strong> maisons sahariennes sont<br />

bien ouvertes sur un espa<strong>ce</strong> <strong>ce</strong>ntral, mais qui n’est pas un<br />

« west-ed-dar » au sens architectural du terme : les piè<strong>ce</strong>s sont<br />

construites et remaniées indépendamment les unes <strong>de</strong>s autres,<br />

au fur et à mesure <strong>de</strong>s mariages qui en créent le besoin, leur<br />

couverture est conçue séparément, la cour ou l’ouverture vers<br />

le ciel est <strong>ce</strong> qui est laissé entre <strong>ce</strong>s bâtis suc<strong>ce</strong>ssifs.<br />

Plus significative me paraît l’absen<strong>ce</strong>, du moins <strong>de</strong>puis<br />

les « djeddar » <strong>de</strong> monuments <strong>de</strong>stinés à rendre sensible<br />

l’autorité : pas <strong>de</strong> palais imposants ou <strong>de</strong> tombeaux<br />

impressionnants, si on met <strong>de</strong> coté les constructions <strong>de</strong><br />

dynasties qui attiraient les artisans et les mo<strong>de</strong>s architecturales<br />

<strong>de</strong> tout le mon<strong>de</strong> musulman, même pas <strong>de</strong> « maisons<br />

communes » qui auraient pu inspirer plus tard une<br />

architecture publique civile. « Tadjmath », dans les villages<br />

anciens, était abritée par une rue couverte comme les maisons<br />

environnantes, à peine reconnaissable <strong>de</strong> l’extérieur.<br />

Les seules fonctions ayant suscité <strong>de</strong>s formes<br />

architecturales différenciées sont la religion et la défense.<br />

- 174 -


La permanen<strong>ce</strong> <strong>de</strong> l’architecture amazighe et l’évolution <strong>de</strong>s cités en Algérie<br />

La religion a suscité partout <strong>de</strong>s salles <strong>de</strong> prière souvent<br />

mo<strong>de</strong>stes et accordées à la façon <strong>de</strong> construire locale, et <strong>de</strong>s<br />

minarets caractéristiques : toujours uniques, toujours à base<br />

carrée, parfois <strong>de</strong> taille impressionnante, parfois avec une<br />

allure un peu pyramidale donnée par un rétrécissement vers le<br />

sommet, comme au Mzab et dans les régions du sud qui s’en<br />

sont inspirées. Mais il faut aussi remarquer que les lieux<br />

d’exerci<strong>ce</strong> religieux étaient souvent séparés <strong>de</strong>s lieux d’habitat ;<br />

tombeaux <strong>de</strong> saints marqués par <strong>de</strong>s édifi<strong>ce</strong>s à base carrée<br />

(symbole <strong>de</strong> la terre) et couverture en coupole (symbole du<br />

ciel) et zaouîa(s) avec bâtiment pour l’hébergement, alors que<br />

les petites agglomérations n’étaient pas toutes dotées d’un<br />

minaret.<br />

La défense a organisé le bâti <strong>de</strong> plusieurs façons qui me<br />

paraissent mériter attention, d’autant plus qu’elle était<br />

né<strong>ce</strong>ssaire en pério<strong>de</strong>s <strong>de</strong> conflits locaux fréquents, mais n’a<br />

pas laissé <strong>de</strong> grands « châteaux-forts » comparables à <strong>ce</strong> qu’on<br />

peut voir dans d’autres régions du mon<strong>de</strong>, ruines évi<strong>de</strong>ntes<br />

d’un pouvoir féodal.<br />

La défense était d’abord assurée par le groupement <strong>de</strong>s<br />

habitations, règle quasi-générale, que <strong>ce</strong> soit en petits paquets<br />

<strong>de</strong> quelques habitations appartenant à <strong>de</strong>s gens liés entre eux,<br />

ou par groupement <strong>de</strong> plusieurs <strong>de</strong> <strong>ce</strong>s « paquets » en<br />

ensembles plus importants, en gros « villages » organisés. Dans<br />

tous les cas, la protection est assurée par le choix d’un site<br />

défensif, et par l’articulation <strong>de</strong>s constructions entre elles <strong>de</strong><br />

telle façon qu’il soit impossible à un « étranger »<strong>de</strong> pénétrer<br />

entre les maisons contre la résistan<strong>ce</strong> <strong>de</strong> leurs habitants : la<br />

capacité <strong>de</strong> défense du groupe vient <strong>de</strong> sa cohésion, aussi bien<br />

au moment <strong>de</strong> la construction en bloc compact accroché au<br />

site qu’au moment où chacun prend son arme.<br />

Une manifestation significative <strong>de</strong> <strong>ce</strong>tte forme <strong>de</strong><br />

défense est l’institution <strong>de</strong> la « guelaa », institution connue sous<br />

<strong>de</strong>s noms différents dans tout le Maghreb et, si on en croit la<br />

toponymie (Kalaa…), autrefois fréquente : le groupe construit,<br />

entretient, organise (règlements) et fait gar<strong>de</strong>r un « grenier<br />

fortifié » dans lequel chacun <strong>de</strong> ses membres (les chefs <strong>de</strong><br />

famille) possè<strong>de</strong> une ou plusieurs cases individuelles où il met<br />

- 175 -


Actes du Colloque international<br />

à l’abri ses biens les plus précieux, grains, fruits secs, dattes,<br />

tente et autres objets. Il peut aussi y mettre à l’abri, en cas<br />

d’attaque, son troupeau et sa famille. Les biens sont privés, et<br />

la défense est collective, au niveau du groupe d’appartenan<strong>ce</strong>.<br />

Il semble que nombre <strong>de</strong> « Ksour » ait joué <strong>ce</strong> rôle, même si ils<br />

ont pu assurer en même temps la protection d’habitants<br />

permanents.<br />

Une autre étape, manifestement différente, est<br />

représentée par la mise en pla<strong>ce</strong> d’une organisation commune<br />

permanente capable <strong>de</strong> mobiliser <strong>de</strong>s moyens pour construire<br />

et entretenir, autour <strong>de</strong> groupes agglomérés mais socialement<br />

différenciés, une muraille : alors naissent <strong>de</strong>s villes, dont les<br />

villes du Mzab sont un modèle, avec leur minaret <strong>ce</strong>ntral et<br />

leurs institutions urbaines : le fait qu’on continue à les nommer<br />

« Ksar » indique sans doute une parenté, une autre évolution<br />

possible étant les « casbah » féodales du sud marocain.<br />

Mais d’autres régions ont connu d’autres histoires, en<br />

particulier <strong>ce</strong>lles où la sécurité était suffisante pour que chacun<br />

gar<strong>de</strong> chez soi et ses animaux, et ses provisions : les maisons<br />

kabyles sont célèbres, et pour leurs « i<strong>ko</strong>ufan », et pour leur<br />

hébergement intérieur du bétail familial, et pour le sens<br />

symbolique attribué à chacun <strong>de</strong>s espa<strong>ce</strong>s affectés à chaque<br />

usage. On a moins remarqué que chaque construction, montée<br />

avec l’ai<strong>de</strong> du groupe pour un ménage particulier, donne sur<br />

un espa<strong>ce</strong> commun à plusieurs frères mariés, chacun<br />

conservant un « foyer » séparé, en hiver dans la construction,<br />

en été dans un coin <strong>de</strong> la cour. De même que les terres ou<br />

autres biens auxquels on pouvait avoir accès en tant que<br />

membre d’un groupe étaient toujours exploitées<br />

individuellement.<br />

C’est <strong>ce</strong>tte double comman<strong>de</strong>, à la fois par le groupe<br />

d’appartenan<strong>ce</strong> assurant protection et droits, et par le caractère<br />

privé <strong>de</strong> l’effort productif et <strong>de</strong> ses résultats, qui me paraît être<br />

<strong>ce</strong> qui s’exprime à travers les réalisations si apparemment<br />

différentes <strong>de</strong>s constructions <strong>de</strong>s multiples groupes amazigh(s).<br />

Un trait <strong>de</strong> culture.<br />

- 176 -


La permanen<strong>ce</strong> <strong>de</strong> l’architecture amazighe et l’évolution <strong>de</strong>s cités en Algérie<br />

Les transformations actuelles<br />

Elles sont tellement importantes qu’il est souvent difficile <strong>de</strong><br />

retrouver les situations mêmes ré<strong>ce</strong>ntes sous les paysages<br />

actuels. L’habitat tend à se disperser et à <strong>de</strong>s<strong>ce</strong>ndre vers les<br />

voies <strong>de</strong> communication principales, qui ten<strong>de</strong>nt à délaisser les<br />

crêtes protégées <strong>de</strong>s ennemis et <strong>de</strong>s crues pour les vallées et les<br />

piémonts. Dans les endroits favorisés, les espa<strong>ce</strong>s qui autrefois<br />

délimitaient l’implantation <strong>de</strong>s groupes se remplissent, entre<br />

autres par les locaux affectés à <strong>de</strong>s servi<strong>ce</strong>s ou activités qui les<br />

con<strong>ce</strong>rnent indifféremment. Ailleurs <strong>de</strong>s implantations<br />

anciennes sont abandonnées ou périclitent. Souvent, quelque<br />

héritier se permet d’implanter à la pla<strong>ce</strong> <strong>de</strong> l’ancienne maison<br />

une construction qui contrevient aux normes d’égalité<br />

apparente et au style commun sur lesquels reposait l’image <strong>de</strong><br />

la cohésion du groupe. On aurait une impression <strong>de</strong> dissolution<br />

générale du modèle précé<strong>de</strong>nt..<br />

Pourtant on doit reconnaître que la culture commune a<br />

produit, en mettant en œuvre les potentialités techniques<br />

offertes par le ciment, le ferraillage et la dalle, un nouveau<br />

modèle architectural : la maison familiale <strong>de</strong> plusieurs étages,<br />

comportant autant d’appartements semblables que le chef <strong>de</strong><br />

famille avait <strong>de</strong> fils mariés ou à marier, le rez <strong>de</strong> chaussée étant<br />

affecté à <strong>de</strong>s activités artisanales ou commerciales pouvant être<br />

communes, et l’achèvement étant souvent étalé dans le temps.<br />

Combinaison <strong>de</strong>s aspirations à la cohésion et à la sécurité,<br />

désormais économique, d’un groupe restreint à la plus proche<br />

parenté et <strong>de</strong>s tendan<strong>ce</strong>s individualistes <strong>de</strong>s ménages, <strong>ce</strong><br />

modèle s’impose partout, éventuellement isolé en milieu rural,<br />

formant par accolement les rues <strong>de</strong> nouvelles périphéries<br />

urbaines, et <strong>ce</strong>ci malgré son échec relatif, chaque fois que les<br />

fils <strong>de</strong>stinataires, et surtout leurs épouses, répugnent à <strong>ce</strong>tte<br />

forme « mo<strong>de</strong>rne » <strong>de</strong> groupement entre frères et d’exclusion<br />

<strong>de</strong>s sœurs supposées partir habiter chez leur mari. Cet échec<br />

relatif, qui a entre autres conséquen<strong>ce</strong>s stérilisé l’épargne <strong>de</strong>s<br />

générations parties travailler durement au loin, peut être lu<br />

comme <strong>ce</strong>lui <strong>de</strong> la non adaptation d’un modèle ancien aux<br />

conditions actuelles <strong>de</strong> la socialisation<br />

- 177 -


Actes du Colloque international<br />

Un autre échec est <strong>ce</strong>lui <strong>de</strong> l’adoption <strong>de</strong>s apparen<strong>ce</strong>s<br />

<strong>de</strong> la mo<strong>de</strong>rnité telles que les montrait l’habitat colonial, alors<br />

qu’elles conduisaient à <strong>de</strong>s inadaptations, tant du point <strong>de</strong> vue<br />

<strong>de</strong>s relations internes aux familles que <strong>de</strong> <strong>ce</strong>lui <strong>de</strong>s conditions<br />

climatiques, sans parler <strong>de</strong>s ruptures esthétiques. Nombre <strong>de</strong><br />

nouvelles « villas » aux balcons inutilisables et aux décors<br />

plaqués choquent, et choque encore plus l’extrême rareté <strong>de</strong>s<br />

constructions aisées qui ont été conçues autour d’un west eddar,<br />

ou même d’un espa<strong>ce</strong> d’activité familial ouvert vers le ciel<br />

et non exposé aux regards extérieurs.<br />

Mais c’est sans doute l’évolution actuelle <strong>de</strong>s villes qui<br />

pose les questions les plus difficiles. La ville coloniale avait<br />

retenu le modèle extraverti <strong>de</strong> la population à laquelle elle était<br />

<strong>de</strong>stinée, et le souci d’exprimer l’autorité <strong>de</strong> ses créateurs à<br />

travers ses plans et ses faça<strong>de</strong>s (dont quelques unes faussement<br />

« mauresques » !). Ses habitants d’après l’indépendan<strong>ce</strong>,<br />

comme <strong>ce</strong>ux <strong>de</strong>s nouveaux bâtiments « sociaux » plus ré<strong>ce</strong>nts,<br />

eux aussi extravertis, ont eu bien du mal à s’y faire, comme le<br />

montrent les nombreux travaux <strong>de</strong> sociologues et d’architectes<br />

sur « l’habiter » <strong>de</strong>s citadins actuels. Les innombrables<br />

constructions nouvelles, publiques ou privées, dépourvues <strong>de</strong><br />

référen<strong>ce</strong>s historiques, ont adopté une apparen<strong>ce</strong> <strong>de</strong> mo<strong>de</strong>rnité<br />

standardisée. Quant aux nombreuses nouvelles mosquées, elles<br />

ont le plus souvent eu recours à <strong>de</strong>s modèles orientaux adaptés<br />

aux techniques <strong>de</strong> construction actuelles, avec souvent <strong>de</strong>s<br />

minarets multiples, <strong>de</strong>s coupoles en béton et <strong>de</strong>s décors<br />

auparavant inimaginables localement.<br />

C’est <strong>ce</strong>pendant la difficulté <strong>de</strong> reconnaître ou<br />

d’adopter les normes <strong>de</strong> comportement né<strong>ce</strong>ssaires pour<br />

faciliter ou rendre possible la cohabitation dans un même<br />

immeuble <strong>de</strong> ménages n’ayant pas <strong>de</strong> référen<strong>ce</strong> commune qui<br />

rend les situations urbaines difficiles. Cette difficulté a été<br />

aggravée par la privatisation <strong>de</strong>s logements, qui fait appel à<br />

l’individualisme <strong>de</strong>s occupants sans l’équilibrer par la<br />

reconnaissan<strong>ce</strong> d’un intérêt commun : les voisins restent<br />

souvent <strong>de</strong>s « étrangers » les uns aux autres, et les associations<br />

<strong>de</strong> rési<strong>de</strong>nts ne semblent réussir que lorsque les associés<br />

partagent d’autre part leur emploi ou leur formation, ou pour<br />

- 178 -


La permanen<strong>ce</strong> <strong>de</strong> l’architecture amazighe et l’évolution <strong>de</strong>s cités en Algérie<br />

un objectif ponctuel. Sans pour autant qu’une autorité<br />

supérieure soit reconnue.<br />

Bien plus, les gran<strong>de</strong>s villes, sous le coup <strong>de</strong>s difficultés<br />

quotidiennes <strong>de</strong> transport, d’eau, <strong>de</strong> niveau <strong>de</strong> vie, semblent se<br />

fractionner en sous-ensembles d’où émerge une conscien<strong>ce</strong> <strong>de</strong><br />

quartier, <strong>de</strong> « houma », qui mobilise les souvenirs pour créer<br />

un sentiment <strong>de</strong> groupe, une cohésion potentielle mais<br />

porteuse d’antagonismes, alors que l’autorité <strong>de</strong> la Ville, le plan<br />

d’urbanisme, la réglementation restent ignorés.<br />

Conclusion<br />

La double comman<strong>de</strong>, par le ménage restreint au sein <strong>de</strong> la<br />

gran<strong>de</strong> famille, et par l’ensemble organisé d’un groupe <strong>de</strong><br />

gran<strong>de</strong>s familles, a très longtemps produit, pour les<br />

populations du Maghreb, un cadre bâti adapté aux conditions<br />

comme aux normes <strong>de</strong> vie et qui a contribué à la reproduction<br />

sociale et culturelle d’ensemble. Elle a participé à l’ordre<br />

urbain quand <strong>ce</strong>lui-ci était porté par un mouvement religieux,<br />

une dynastie ou le commer<strong>ce</strong> <strong>de</strong> longue distan<strong>ce</strong>.<br />

Elle a perdu son efficacité pour les gran<strong>de</strong>s villes<br />

mo<strong>de</strong>rnes, et surtout pour la capitale d’un Etat <strong>ce</strong>ntralisé.<br />

Son maintien et son adaptation aux situations nouvelles<br />

semblent compromis par le déséquilibre croissant entre le<br />

poids <strong>de</strong>s groupes et le poids <strong>de</strong>s aspirations individuelles, telles<br />

que les façonnent les inégalités d’accès à l’argent et aussi<br />

l’exigen<strong>ce</strong> généralisée chez les jeunes filles d’accé<strong>de</strong>r au<br />

logement séparé par ménage nucléaire.<br />

C’est ainsi tout un pan <strong>de</strong> la culture amazigh, <strong>ce</strong>lui qui<br />

s’exprimait à travers l’organisation <strong>de</strong> l’espa<strong>ce</strong> <strong>de</strong> la vie<br />

quotidienne et assurait à travers elle la socialisation <strong>de</strong>s<br />

générations suc<strong>ce</strong>ssives, qui est mis en cause.<br />

- 179 -


Quand la contestation i<strong>de</strong>ntitaire qualifie la ville :<br />

Tizi-Ouzou, une si inattendue <strong>de</strong>stinée<br />

Mohamed Brahim SALHI<br />

Sociologue. Université M. Mammeri <strong>de</strong> Tizi-Ouzou<br />

Chercheur Associé au CRASC/Oran<br />

Une si inattendue <strong>de</strong>stinée. Pourquoi ?<br />

Si on observe attentivement une carte postale<br />

<strong>de</strong>s années 40/60 pour <strong>ce</strong>ux qui n’ont pas eu<br />

l’occasion d’y vivre à <strong>ce</strong>s époques là, <strong>ce</strong>tte ville, capitale du<br />

« pays kabyle » aujourd’hui, apparaît comme l’un <strong>de</strong>s exemples<br />

édifiants du boom <strong>de</strong>s années 70/80 qui a complètement<br />

renversé les <strong>de</strong>stinées d’un mo<strong>de</strong>ste bourg <strong>de</strong> colonisation,<br />

flanqué, au nord, d’un village algérien confiné <strong>de</strong>rrière le<br />

<strong>de</strong>rnier boulevard du damier colonial.<br />

Si, en effet, la mutation <strong>de</strong> <strong>ce</strong> bourg est spectaculaire, il<br />

faut dire que sa qualification en tant que ville symbole <strong>de</strong> son<br />

terroir, c’est-à-dire dotée d’une forte légitimité pour les<br />

populations kabyles sera non seulement lente à se <strong>de</strong>ssiner<br />

mais très laborieuse ; Tizi-Ouzou doit son statut actuel et son<br />

prestige dans les représentations courantes en Kabylie, à une<br />

forte convergen<strong>ce</strong> entre une captation <strong>de</strong>s effets <strong>de</strong> la<br />

mo<strong>de</strong>rnisation par le haut, dont elle a tiré une très gran<strong>de</strong> part,<br />

et les effets cumulés <strong>de</strong>s contestations i<strong>de</strong>ntitaires <strong>de</strong>s années<br />

80/90.<br />

I- Un long pro<strong>ce</strong>ssus <strong>de</strong> requalification<br />

Si on fait une rétrospective <strong>de</strong> l’évolution <strong>de</strong> <strong>ce</strong>t établissement<br />

- 181 -


Actes du Colloque international<br />

humain, la <strong>de</strong>stinée <strong>de</strong> <strong>ce</strong>tte ville apparaît en effet comme<br />

inattendue.<br />

Entre la fin du 18 ème siècle et la fin du 19 ème siècle, rien ne<br />

laisse présager le développement d’un établissement humain<br />

d’envergure et surtout un espa<strong>ce</strong> polarisant dans son terroir.<br />

C’est Dellys, à l’ouest qui cumule <strong>de</strong>s atouts et une histoire qui<br />

en font objectivement un <strong>ce</strong>ntre urbain et <strong>de</strong> comman<strong>de</strong>ment<br />

pour tout le territoire allant <strong>de</strong> l’extrémité occi<strong>de</strong>ntale <strong>de</strong> la<br />

Basse-Kabylie (vallée <strong>de</strong> l’Isser) jusqu’au fond du bloc<br />

montagneux du Djurdjura. En <strong>de</strong>hors <strong>de</strong> ressour<strong>ce</strong>s historiques<br />

propres, Dellys par sa position <strong>de</strong> port stratégique est, dès la<br />

pério<strong>de</strong> ottomane, promue à un statut politico-administratif et<br />

économique haut. L’occupation française en 1844 consoli<strong>de</strong><br />

<strong>ce</strong>tte position, et <strong>ce</strong> jusqu’au tournant <strong>de</strong>s années 1870.<br />

Schématiquement, la région <strong>de</strong> Dellys se présente comme une<br />

zone <strong>de</strong> colonisation agraire assez convoitée. La saisie <strong>de</strong>s biens<br />

Habous, <strong>de</strong>s terres beylicales, <strong>de</strong> <strong>ce</strong>lles <strong>de</strong>s tribus insurgées <strong>de</strong><br />

1871, consoli<strong>de</strong>nt la colonisation dans les plaines autour <strong>de</strong><br />

Dellys. Cette ville, siège du comman<strong>de</strong>ment militaire pour toute<br />

la Gran<strong>de</strong>-Kabylie (Subdivision <strong>de</strong> Dellys), rayonne par ailleurs<br />

grâ<strong>ce</strong> aux activités portuaires assez <strong>de</strong>nses. La ligne <strong>de</strong> chemin<br />

<strong>de</strong> fer reliant le port à Alger d’une part et à Boghni par Draa-<br />

Ben-Khedda d’autre part, donne à Dellys les allures d’un<br />

véritable collecteur <strong>de</strong> marchandises et <strong>de</strong> produits agricoles et<br />

vinicoles dans l’ouest <strong>de</strong> la Gran<strong>de</strong>-Kabylie.<br />

Tous <strong>ce</strong>s atouts seront perdus un à un après 1871<br />

(fermeture <strong>de</strong> la voie ferrée en1890, ralentissement <strong>de</strong>s<br />

activités portuaires, fin <strong>de</strong> la prééminen<strong>ce</strong> administrative sur la<br />

Kabylie), lorsque la colonisation opte pour Tizi-Ouzou comme<br />

point névralgique et <strong>ce</strong>ntral du contrôle militaire et<br />

administratif <strong>de</strong> la Kabylie du Djurdjura, Dellys décline<br />

inexorablement.<br />

Après 1962, la ville <strong>de</strong> Dellys, tout en conservant un<br />

statut <strong>de</strong> station balnéaire, un port relativement actif, une<br />

activité <strong>de</strong> pêche <strong>de</strong> loin la plus dynamique sur l’ensemble <strong>de</strong><br />

la côte kabyle jusqu’à Azzefoun (avec une tentative <strong>de</strong><br />

consolidation en 1982/84) n’explose pas pour autant à l’image<br />

<strong>de</strong> Tizi-Ouzou ou même <strong>de</strong> <strong>ce</strong>rtains bourgs <strong>de</strong> la Basse-Kabylie<br />

- 182 -


La permanen<strong>ce</strong> <strong>de</strong> l’architecture amazighe et l’évolution <strong>de</strong>s cités en Algérie<br />

occi<strong>de</strong>ntale. En effet, dans l’armature urbaine nationale en<br />

1987, Dellys se situe à la 144 ème position <strong>de</strong>rrière Draa-Ben-<br />

Khedda (122 ème ), Bordj-Menaël (78 ème ), alors que Tizi-Ouzou<br />

occupe la 37 ème position. Les années 1990, à la faveur d’une<br />

violen<strong>ce</strong> d’une extrême intensité, Dellys plonge dans une<br />

stagnation qui prolonge une sorte <strong>de</strong> relégation qui se <strong>de</strong>ssine<br />

dés la pério<strong>de</strong> coloniale. Il est vrai que <strong>ce</strong>tte région semble être,<br />

sinon le parent pauvre, du moins une sorte <strong>de</strong> zone oubliée et<br />

méconnue qui ne suscite pas beaucoup <strong>de</strong> curiosité, à l’inverse<br />

<strong>de</strong> Tizi-Ouzou. Par ailleurs, sur le plan politico-administratif,<br />

<strong>ce</strong>tte ville, qui polarise objectivement une gran<strong>de</strong> région<br />

naturelle autour d’elle, ne s’est jamais imposée comme chef<br />

lieu <strong>de</strong> wilaya fa<strong>ce</strong> à la fois à Tizi-Ouzou mais aussi à<br />

Boumerdés.<br />

Toutes <strong>ce</strong>s remarques montrent que la seule ébauche<br />

d’espa<strong>ce</strong> urbain aux confins ouest <strong>de</strong>s montagnes <strong>de</strong> Gran<strong>de</strong>-<br />

Kabylie est Dellys. Mais sa position, assez ex<strong>ce</strong>ntrée par rapport<br />

à son voisin montagneux oriental, une très faible intrication<br />

sur les plans humains et culturelle entre les populations <strong>de</strong>s<br />

montagnes et <strong>ce</strong>lle <strong>de</strong> la région <strong>de</strong> Dellys, et le fait que Dellys<br />

soit perçue aussi comme une sorte <strong>de</strong> poste <strong>de</strong> contrôle et <strong>de</strong><br />

domination militaire et politique opère une articulation avec le<br />

pays montagneux. Et <strong>ce</strong> sans compter le fait qu’au tournant <strong>de</strong>s<br />

années1870 rien ne sera fait pour la favoriser, au contraire.<br />

La Gran<strong>de</strong>-Kabylie est, par ailleurs, dépourvue <strong>de</strong><br />

<strong>ce</strong>ntre urbain et donc <strong>de</strong> traditions urbaines. Mais plus que<br />

<strong>ce</strong>la, l’image <strong>de</strong> la ville dans l’imaginaire sociale kabyle ne<br />

représente pas une valeur sûre et elle ne jouit que d’une<br />

légitimité douteuse. Contes et poésies d’époques (<strong>ce</strong>lle <strong>de</strong> Si<br />

Mohand entre autres) fournissent <strong>de</strong> sérieux indi<strong>ce</strong>s sur <strong>ce</strong><br />

déficit <strong>de</strong> légitimité que nous retrouverons collé aux talons <strong>de</strong><br />

Tizi-Ouzou pendant longtemps.<br />

II- Le bourg colonial : déficit <strong>de</strong> légitimité<br />

Tizi-Ouzou est, pour la pério<strong>de</strong> ottomane, une pla<strong>ce</strong> militaire<br />

stratégique dans la vallée est du Sebaou. Le Bordj turc, qui<br />

- 183 -


Actes du Colloque international<br />

abrite une nouba, permet <strong>de</strong> verrouiller l’entrée <strong>de</strong> la partie est<br />

<strong>de</strong> la vallée 12 . Il semble que pour <strong>ce</strong>tte époque une smala était<br />

en pla<strong>ce</strong> en contre bas <strong>de</strong> la fortification militaire 13 .<br />

Cependant, <strong>ce</strong>t embryon d’agglomération n’a pas <strong>de</strong><br />

rayonnement ou <strong>de</strong> dynamique particulière et est même<br />

dépourvu d’un marché qui se trouve plus à l’ouest (Sebt Ali<br />

Khodja à Draa Ben Khadda). Il est <strong>ce</strong>pendant acquis qu’un<br />

noyau important <strong>de</strong> population algérienne était en pla<strong>ce</strong> au<br />

moment <strong>de</strong> la conquête française.<br />

En 1851, alors que Dellys est une pla<strong>ce</strong> militaire<br />

française (<strong>de</strong>puis 1844), le Bordj turc <strong>de</strong> Tizi-Ouzou est<br />

restauré pour servir <strong>de</strong> rési<strong>de</strong>n<strong>ce</strong> au Bachagha du Sebaou 14 . En<br />

fait, l’empla<strong>ce</strong>ment <strong>de</strong> <strong>ce</strong>tte fortification au cœur <strong>de</strong> la vallée<br />

du Sébaou la désigne comme une pla<strong>ce</strong> d’appui importante<br />

pour une opération sur la Haute Kabylie. En 1854, le bordj est<br />

transformé en entrepôt fortifié. En 1855, il est aménagé pour<br />

re<strong>ce</strong>voir <strong>de</strong>s activités militaires. En 1855/56, il est transformé<br />

en gran<strong>de</strong> caserne avec un hôpital militaire. Avec la conquête<br />

<strong>de</strong> la Kabylie montagneuse en 1857, il <strong>de</strong>vient un nœud<br />

stratégique sur le plan militaire. Autour <strong>de</strong> Tizi-Ouzou, 15 000<br />

ha sont déclarés domaine <strong>de</strong> l’Etat et seront expropriées en<br />

1856. Le tracé du futur <strong>ce</strong>ntre <strong>de</strong> colonisation est confié au<br />

génie militaire et les lots <strong>de</strong>stinés à la con<strong>ce</strong>ssion sont établis à<br />

la même époque 15 . Mais la colonisation, en <strong>de</strong>hors <strong>de</strong> son<br />

aspect purement militaire, est pour le moins tâtonnante. C’est<br />

une population <strong>de</strong> « cantiniers et d’ouvriers » qui viennent<br />

s’accrocher sur les pentes en contre bas du fort militaire et <strong>ce</strong><br />

« dans <strong>de</strong>s conditions précaires et sans aucune protection<br />

12 Il a été construit en 1720-1721 par Ali Khodja. Cf. Mohamed Dahmani<br />

and all.-Tizi-Ouzou, fondation et croissan<strong>ce</strong>.- Tizi-Ouzou, Ed.<br />

Aurassi,1993. P.33.<br />

13 voir Zenboudji-Zahaf Samia. La Haute ville <strong>de</strong> Tizi-Ouzou, Structures,<br />

Habitat et territorialité. Mémoire <strong>de</strong> magister, Institut d’architecture,<br />

UMMTO, 2001.<br />

14 Les militaires français ont dans un premier temps repris l’organisation<br />

administrative turque. Cf. P. Menezo, op. cit. et N. Robin. op.cit.<br />

15 P. .Menezo ; op.cit et E. Scotti op. cit.<br />

- 184 -


La permanen<strong>ce</strong> <strong>de</strong> l’architecture amazighe et l’évolution <strong>de</strong>s cités en Algérie<br />

contre les attaques » 16 . C’est le Décret impérial du 27 octobre<br />

1858 qui constitue le tournant dans la politique <strong>de</strong><br />

colonisation <strong>de</strong> Tizi-Ouzou et <strong>de</strong> sa région immédiate. Les lots<br />

urbains sont attribués à une population européenne d’origine<br />

mo<strong>de</strong>ste pour la plupart. En effet, sur 58 bénéficiaires dont la<br />

profession est connue (sur un total <strong>de</strong> 77), 55% sont <strong>de</strong>s<br />

ouvriers journaliers ou <strong>de</strong> petits artisans (maçons,<br />

charpentiers, forgerons…) 17 . Les 45% restant sont <strong>de</strong> petits<br />

commerçants (boulangers, cafetiers, charcutiers…). La<br />

population européenne pour sa part passera <strong>de</strong> 600 à 350<br />

entre 1856 et 1859 18 . La colonisation semble piétiner dans la<br />

mesure où une partie <strong>de</strong> la population quitte la ville : « …la<br />

population s’éleva <strong>de</strong> 1858 à 1860 à prés <strong>de</strong> 600 habitants,<br />

formant une mili<strong>ce</strong> <strong>de</strong> 90 à 100 hommes. Beaucoup <strong>de</strong> colons<br />

n’ayant pas obtenu <strong>ce</strong> que <strong>ce</strong>tte conquête leur avait fait<br />

espérer, se tirèrent peu à peu et la population resta <strong>de</strong> 300<br />

habitants environ jusqu’en 1870 » 19. Davantage encore, il y<br />

aurait pour Tizi-Ouzou un recul en l’absen<strong>ce</strong> d’un<br />

élargissement <strong>de</strong> la base foncière <strong>de</strong> la colonisation qui ne se<br />

fera qu’après la répression <strong>de</strong> l’insurrection <strong>de</strong> 1871 : « Cet<br />

Etablissement dépérissait d’année en année. Il ne restait guère<br />

que <strong>ce</strong>ux qui pouvaient trouver un moyen <strong>de</strong> subsistan<strong>ce</strong> dans<br />

le travail manuel ou dans le commer<strong>ce</strong> <strong>de</strong>s <strong>de</strong>nrées<br />

alimentaires et <strong>de</strong> première né<strong>ce</strong>ssité, lorsque survint<br />

l’insurrection <strong>de</strong> 1871, qui fut pour la colonie une sour<strong>ce</strong> d’or<br />

et une sour<strong>ce</strong> nouvelle <strong>de</strong> prospérité » 20 . Même si le bourg <strong>de</strong><br />

colonisation prend forme, notamment par l’installation <strong>de</strong>s<br />

édifi<strong>ce</strong>s emblématiques <strong>de</strong> la colonisation 21 , c’est après 1871<br />

16 E. Scotti. op. cit.<br />

17 E. Scotti. op. cit.<br />

18 P. Menezo. op. cit. et Gavoix. Noti<strong>ce</strong> sur Tizi-Ouzou. Alger, V. Aillaud<br />

,1878. Pp 26-27.<br />

19 Gavoix. op. cit.p27.<br />

20 ibid.p27.<br />

21 Sur les détails <strong>de</strong> la formation <strong>de</strong> la ville <strong>de</strong> Tizi-Ouzou et les principes<br />

urbanistiques qui instruisent son développement, voir le très bon travail <strong>de</strong><br />

Samia Kitous. Pro<strong>ce</strong>ssus <strong>de</strong>s espa<strong>ce</strong>s <strong>ce</strong>ntraux à partir d’un cas algérien :<br />

Tizi-Ouzou. Mémoire <strong>de</strong> Magister en urbanisme. Alger, EPAU, 2001.<br />

- 185 -


Actes du Colloque international<br />

que se <strong>de</strong>ssine complètement sa configuration à la faveur<br />

notamment <strong>de</strong>s séquestres qui alimentent un flux <strong>de</strong> colons. La<br />

population algérienne est refoulée vers le nord du périmètre <strong>de</strong><br />

colonisation dans un espa<strong>ce</strong> <strong>de</strong> confinement qui systématise la<br />

coupure sociale et spatiale entre <strong>de</strong>ux sociétés et <strong>de</strong>ux cultures.<br />

Toutefois il convient <strong>de</strong> remarquer que quelques familles<br />

algériennes sont à <strong>ce</strong>tte époque déjà installées dans le bourg<br />

colonial 22 . Elles seront rejointes à la fin du 19 ème siècle par <strong>de</strong>s<br />

familles venant <strong>de</strong> l’intérieur <strong>de</strong> la Kabylie. Plus<br />

systématiquement, c’est au tournant <strong>de</strong>s années 20, avec une<br />

déprise <strong>ce</strong>rtaine <strong>de</strong> la colonisation dans l’est <strong>de</strong> la trouée du<br />

Sebaou que le premier âge <strong>de</strong> la kabylisation du <strong>ce</strong>ntre colonial<br />

s’ouvre. Lots urbains, commer<strong>ce</strong>s et fermes <strong>de</strong> la banlieue <strong>de</strong><br />

Tizi-Ouzou sont rachetés par <strong>de</strong>s kabyles.<br />

Le statut <strong>de</strong> Tizi-Ouzou comme <strong>ce</strong>ntre <strong>de</strong> colonisation<br />

avec vocation <strong>de</strong> contrôle sur sa région se confirme dans les<br />

années 1870/80. Commune <strong>de</strong> plein exerci<strong>ce</strong>, chef lieu<br />

d’arrondissement et siège du Tribunal <strong>de</strong> premier instan<strong>ce</strong>,<br />

Tizi-Ouzou grignote un à un les avantages que confèrent <strong>ce</strong>s<br />

fonctions <strong>de</strong> comman<strong>de</strong>ment au détriment <strong>de</strong> sa rivale côtière,<br />

à savoir Dellys. En même temps, les flux commerciaux se<br />

<strong>de</strong>nsifient notamment à la faveur <strong>de</strong> la liaison avec Alger par le<br />

chemin <strong>de</strong> fer (juin 1888), mais aussi <strong>de</strong> nombreuses lignes <strong>de</strong><br />

diligen<strong>ce</strong>s puis, dés le début du 20 ème siècle, d’autocars. Par<br />

ailleurs, <strong>de</strong> nombreuses localités <strong>de</strong> l’intérieur <strong>de</strong> la Kabylie<br />

sont reliées à Tizi-Ouzou. Dans les années 40 et 50, se sont<br />

aussi fortement développées les lignes dites servi<strong>ce</strong> <strong>de</strong>s<br />

marchés. Elles <strong>de</strong>sservent les marchés hebdomadaires y<br />

compris les plus lointains comme <strong>ce</strong>ux <strong>de</strong> Sidi-Aïssa (sud <strong>de</strong> la<br />

région <strong>de</strong> Aîn-Bessem). Le marché hebdomadaire <strong>de</strong> Tizi-<br />

Ouzou, qui se tient le samedi, polarise <strong>de</strong>s flux <strong>de</strong> gran<strong>de</strong><br />

<strong>de</strong>nsité. En fait, l’activité commerciale et administrative donne<br />

à Tizi-Ouzou les allures d’une petite ville au cœur d’une<br />

configuration montagneuse dépourvue <strong>de</strong> nœud urbain. Les<br />

infrastructures sanitaires (1947/48 pour l’hôpital) et scolaires<br />

<strong>de</strong> rang secondaire (le seul lycée est implanté à Tizi-Ouzou)<br />

22 E. Scotti. op. cit.<br />

- 186 -


La permanen<strong>ce</strong> <strong>de</strong> l’architecture amazighe et l’évolution <strong>de</strong>s cités en Algérie<br />

ont, <strong>de</strong> façon <strong>ce</strong>rtaine, assis la prédominan<strong>ce</strong> <strong>de</strong> <strong>ce</strong> bourg <strong>de</strong><br />

colonisation qui, chemin faisant, se qualifie au rang <strong>de</strong> ville.<br />

Mais, <strong>de</strong> notre point <strong>de</strong> vue, on ne peut pas dire que Tizi-<br />

Ouzou est autre chose qu’un relais administratif et commercial<br />

et un passage obligé vers Alger. Elle est plus traversée par les<br />

montagnards <strong>de</strong> Haute Kabylie que sérieusement fréquentée ou<br />

même adoptée. Cette situation perdurera jusqu’à la fin <strong>de</strong>s<br />

années 60. En effet, les espoirs d’installation en ville ne se<br />

focalisaient pas sur Tizi-Ouzou mais sur Alger.<br />

Il convient <strong>de</strong> souligner un <strong>ce</strong>rtain nombre <strong>de</strong> points<br />

importants :<br />

1- Le début d’un mouvement <strong>de</strong> kabylisation du <strong>ce</strong>ntre<br />

coloniale établit une première articulation et une continuité<br />

avec le bloc montagneux.<br />

2- Une petite bourgeoisie commerçante se forme dans la foulée<br />

<strong>de</strong> <strong>ce</strong> mouvement <strong>de</strong> rachat et se consoli<strong>de</strong>ra au courant <strong>de</strong> la<br />

première moitié du 20 ème siècle. De plus, les premiers lettrés<br />

sortis <strong>de</strong> l’école française émergent progressivement dans <strong>de</strong>s<br />

emplois administratifs subalternes. Mais on notera aussi<br />

l’installation dans le bourg colonial <strong>de</strong> kabyles dotés d’une<br />

formation haute (mé<strong>de</strong>cin, pharmacien, avocat…).<br />

3- Ces catégories constituent l’ossature du mouvement<br />

national. PPA, UDMA, Ulémas, feront <strong>de</strong> Tizi-Ouzou un espa<strong>ce</strong><br />

relaie pour leur essaimage en Haute Kabylie. Et donc :<br />

4- Tizi-Ouzou s’insère dans son environnement comme espa<strong>ce</strong><br />

<strong>de</strong> contestation <strong>de</strong> l’ordre colonial. Symboliquement, si nous ne<br />

sommes pas encore dans une phase <strong>de</strong> légitimation <strong>de</strong> <strong>ce</strong>lui ci,<br />

l’esquisse est palpable. Cette ville n’est pas seulement un <strong>ce</strong>ntre<br />

administratif et politique <strong>de</strong> domination et <strong>de</strong> contrôle. Elle est<br />

aussi un espa<strong>ce</strong> d’expression politique polarisant.<br />

III- Du bourg colonial à l’agora amazighe : Tizi-Ouzou se<br />

requalifie<br />

Nous savons que d’une façon générale, les villes algériennes et<br />

les gros bourgs <strong>de</strong> colonisation ont été submergés par les<br />

populations algériennes pendant l’été 1962 et particulièrement<br />

tout au long <strong>de</strong>s <strong>de</strong>ux premières semaines <strong>de</strong> juillet 1962, pour<br />

y fêter l’indépendan<strong>ce</strong>, mais pas seulement. En effet, il s’agit <strong>de</strong><br />

- 187 -


Actes du Colloque international<br />

marquer la fin d’une époque d’exclusion <strong>de</strong>s <strong>ce</strong>ntres <strong>de</strong><br />

décision et <strong>de</strong> pouvoir localisés justement dans <strong>ce</strong>s localités et<br />

villes. Symboliquement, la conquête spatiale recouvre et<br />

redouble une volonté <strong>de</strong> participation à la construction du<br />

nouveau pouvoir, ou <strong>de</strong> le contester.<br />

Tizi-Ouzou n’échappe pas à <strong>ce</strong> mouvement d’ensemble.<br />

C’est, en effet, vers elle que convergent les populations kabyles<br />

<strong>de</strong> la montagne. Pour une frange restreinte, <strong>ce</strong> fut aussi<br />

l’occasion d’occuper quelques « biens vacants ». Mais le plus<br />

marquant est que le <strong>de</strong>uxième âge <strong>de</strong> la kabylisation <strong>de</strong> Tizi-<br />

Ouzou s’ouvre à <strong>ce</strong>tte époque.<br />

Bien entendu, les flux humains restent limités en terme<br />

rési<strong>de</strong>ntiel dans la mesure où la ville gar<strong>de</strong> encore sa<br />

configuration ancienne et n’offre pas <strong>de</strong> possibilités d’accueillir<br />

tous les candidats à une installation en ville. De plus, jusqu’au<br />

tournant <strong>de</strong>s années 70, si on ex<strong>ce</strong>pte le lan<strong>ce</strong>ment <strong>de</strong> l’usine<br />

<strong>de</strong> textile <strong>de</strong> Draa-Ben-Khedda et les emplois administratifs<br />

induits par la mise en pla<strong>ce</strong> <strong>de</strong> l’administration algérienne, rien<br />

n’attire encore les flux <strong>de</strong> main-d’œuvre autour <strong>de</strong> la ville.<br />

Mais, déjà, les signes d’une polarisation autour <strong>de</strong> Tizi-<br />

Ouzou se <strong>de</strong>ssinent. Ils sont dans un premier temps d’ordre<br />

symbolique et politique. En effet, après l’euphorie <strong>de</strong>s<br />

premières semaines <strong>de</strong> l’indépendan<strong>ce</strong>, et les longues<br />

pro<strong>ce</strong>ssions venant <strong>de</strong> l’intérieur montagneux, les premiers<br />

signes forts d’une contestation du nouveau pouvoir se mettent<br />

en pla<strong>ce</strong> dans <strong>ce</strong>t espa<strong>ce</strong>. C’est ainsi que Tizi-Ouzou sert <strong>de</strong><br />

pla<strong>ce</strong> emblématique à la première dissi<strong>de</strong>n<strong>ce</strong> politique en<br />

Septembre 1962. Plus tard, en 1963-64, c’est <strong>ce</strong>tte ville qui se<br />

charge d’accueillir le dispositif répressif <strong>de</strong> la rébellion du FFS.<br />

La fameuse et redoutable « mili<strong>ce</strong> populaire » du régime<br />

d’Ahmed Ben Bella règne à partir <strong>de</strong> Tizi-Ouzou où elle ouvre<br />

<strong>ce</strong>s <strong>ce</strong>ntres d’interrogatoire et <strong>de</strong> détention, en l’occurren<strong>ce</strong> la<br />

nouvelle prison <strong>de</strong> la ville qui, encore partiellement en<br />

chantier, est gérée par <strong>ce</strong>tte mili<strong>ce</strong> <strong>de</strong> triste renom que le<br />

régime du Prési<strong>de</strong>nt Boumediene dissoudra dés l’été 1965.<br />

Dans le fond, la première dé<strong>ce</strong>nnie <strong>de</strong> l’indépendan<strong>ce</strong> sera<br />

<strong>ce</strong>lle où la ville entretiendra une image ambivalente :<br />

- 188 -


La permanen<strong>ce</strong> <strong>de</strong> l’architecture amazighe et l’évolution <strong>de</strong>s cités en Algérie<br />

objectivement qualifiée comme cœur politique emblématique,<br />

elle n’en est pas moins encore un <strong>ce</strong>ntre <strong>de</strong> domination et <strong>de</strong><br />

comman<strong>de</strong>ment peu en phase avec un terroir fron<strong>de</strong>ur. Le<br />

déficit <strong>de</strong> légitimité n’est pas résorbé.<br />

C’est dans les années 70 que les <strong>de</strong>stinées <strong>de</strong> la ville <strong>de</strong><br />

Tizi-Ouzou se renversent totalement, à la faveur <strong>de</strong> la forte<br />

politique <strong>de</strong> mo<strong>de</strong>rnisation entreprise par l’Etat national se<br />

matérialisant par un afflux d’investissement et <strong>de</strong> projets qui<br />

bouleversent la configuration <strong>de</strong> <strong>ce</strong> bourg <strong>de</strong> colonisation et <strong>de</strong><br />

sa région immédiate.<br />

L’un <strong>de</strong>s effets remontant <strong>de</strong> <strong>ce</strong>tte dynamique <strong>de</strong><br />

mo<strong>de</strong>rnisation est la formidable attraction qu’exer<strong>ce</strong> désormais<br />

<strong>ce</strong>tte ville sur les porteurs <strong>de</strong> savoir et qualification haute,<br />

originaires <strong>de</strong> la région, qui y reviennent s’installer<br />

durablement. Une élite est en gestation dans <strong>ce</strong>tte espa<strong>ce</strong> et<br />

porte un projet à la fois d’articulation avec le « pays kabyle »<br />

profond et la mo<strong>de</strong>rnité induite par le climat général qui<br />

accompagne le volontarisme du projet politico-économique<br />

impulsé par le haut 23 . Dans un premier temps, <strong>ce</strong>s « cadres »<br />

seront perçus comme <strong>de</strong>s médiateurs entre le projet global et<br />

les aspirations locales. Mais avec une <strong>ce</strong>rtaine distan<strong>ce</strong> et une<br />

légitimation par le bas qui reste à peu prés proportionnelle à<br />

<strong>ce</strong>lle <strong>de</strong> la ville dans laquelle il s’installe, c’est à dire assez<br />

mitigée. Mais le renversement s’opère. Tizi-Ouzou prend du<br />

galon en tant qu’espa<strong>ce</strong> <strong>ce</strong>ntral <strong>de</strong> médiation du « pays kabyle »<br />

avec le niveau <strong>ce</strong>ntral et national.<br />

L’ouverture <strong>de</strong> l’Université <strong>de</strong> Tizi-Ouzou en Septembre 1977<br />

avec un dynamisme politique qui se manifeste très<br />

préco<strong>ce</strong>ment dans les années 78/79 (contestations<br />

estudiantines internes) achève le reprofilage <strong>de</strong> <strong>ce</strong> bourg <strong>de</strong><br />

colonisation. Une élite est là maintenant intra muros et au<br />

23 Nous avons analysé <strong>de</strong> façon très précise <strong>ce</strong>tte question dans plusieurs<br />

articles : Mohamed Brahim SALHI, « Local en contestation. Citoyenneté en<br />

construction. Le cas <strong>de</strong> la Kabylie », Insaniyat, Revue Algérienne<br />

d’Anthropologie et <strong>de</strong> scien<strong>ce</strong>s sociales, N°16, janvier-avril 2002, pp55-97<br />

& « Mo<strong>de</strong>rnisation et retraditioanalisation à travers les champs associatif et<br />

politique : le cas <strong>de</strong> la Kabylie », Insaniyat, n° 8, Mai-Août1999, pp 21-42.<br />

- 189 -


Actes du Colloque international<br />

cœur <strong>de</strong> la Kabylie, activant <strong>de</strong>s attitu<strong>de</strong>s d’attente <strong>de</strong>s<br />

populations à la recherche <strong>de</strong> porte - paroles.<br />

L’entrée en contestation <strong>de</strong> <strong>ce</strong>s élites, et <strong>ce</strong> à partir <strong>de</strong> noyaux<br />

<strong>de</strong> contestation basés à Tizi-Ouzou (Université, hôpital et<br />

SONELEC), légitiment par le bas autant les contestataires que<br />

l’espa<strong>ce</strong> dans lequel ils s’expriment. Tafsut n Tizi-Ouzou est<br />

une double renaissan<strong>ce</strong> : pour l’i<strong>de</strong>ntité amazighe d’une part et<br />

pour <strong>ce</strong>tte ville qui en <strong>de</strong>vient le forum <strong>ce</strong>ntral ou l’agora<br />

amazighe pour toute la fin du 20 ème siècle. La ritualisation du<br />

20 avril avec sa gran<strong>de</strong> pro<strong>ce</strong>ssion qui traverse le ventre <strong>de</strong> la<br />

ville chaque année propulse sa notoriété au <strong>de</strong>là <strong>de</strong>s frontières<br />

locale et nationale.<br />

Tizi-Ouzou se requalifie durablement à la faveur <strong>de</strong> <strong>ce</strong>tte<br />

contestation i<strong>de</strong>ntitaire qui, il faut le dire, bonifie<br />

considérablement les atouts lourds que lui ont procuré les flux<br />

d’investissements et les effets <strong>de</strong> la mo<strong>de</strong>rnisation par le haut<br />

dont, il faut le souligner, elle a tiré très fortement profit.<br />

Conclusion<br />

Il y a seulement un siècle, rien ne laisse présager <strong>ce</strong>tte <strong>de</strong>stinée,<br />

comme nous avons essayé <strong>de</strong> le montrer dans <strong>ce</strong>tte<br />

contribution. Elle est donc inattendue.<br />

Le poids <strong>de</strong> la contestation i<strong>de</strong>ntitaire conjuguée à <strong>de</strong>s facteurs<br />

lourds au plan économique, notamment au cours <strong>de</strong>s années<br />

70/80, est incontestablement la clef <strong>de</strong> la fabrication d’un<br />

statut et d’une requalification qui donne un label à Tizi-Ouzou.<br />

Et <strong>ce</strong> même si, <strong>de</strong> façon relative, <strong>ce</strong>tte ville ne mobilise pas<br />

for<strong>ce</strong>ment <strong>de</strong> fortes ressour<strong>ce</strong>s historiques comme <strong>ce</strong>rtaines <strong>de</strong><br />

ses paires dotées <strong>de</strong> repères bien plus <strong>de</strong>nses (Tlem<strong>ce</strong>n,<br />

Bejaia…).<br />

- 190 -


La tente : une unité <strong>de</strong> production spatioculturelle<br />

dans la cosmogonie <strong>de</strong>s noma<strong>de</strong>s sahariens<br />

- 191 -<br />

Dida BADI<br />

Attaché <strong>de</strong> recherche au CNRPAH<br />

Au milieu d’un territoire <strong>de</strong> nomadisation appelé<br />

(ahenzouzegh), la tente est à la fois le <strong>ce</strong>ntre <strong>de</strong><br />

production économique et culturel mais<br />

également le lieu <strong>de</strong> rési<strong>de</strong>n<strong>ce</strong> par ex<strong>ce</strong>llen<strong>ce</strong>. Ce qui fait le<br />

point d’ancrage territorial pour le noma<strong>de</strong>.<br />

Dans <strong>ce</strong> territoire, (ahenzouzegh), propriété commune<br />

<strong>de</strong> la tribu, toutes les ressour<strong>ce</strong>s animales ou végétales sont<br />

mises à contribution pour assurer la survie <strong>de</strong>s hommes et<br />

perpétuer, ainsi, le mo<strong>de</strong> <strong>de</strong> vie noma<strong>de</strong> grâ<strong>ce</strong> à une fine<br />

connaissan<strong>ce</strong> du milieu. Ainsi, la reproduction d’un tel mo<strong>de</strong><br />

<strong>de</strong> vie implique une formidable et ingénieuse capacité<br />

d’adaptation sans <strong>ce</strong>sse renouvelée aux conditions les plus<br />

extrêmes <strong>de</strong> la vie dans le désert.<br />

Dans <strong>ce</strong> pro<strong>ce</strong>ssus d’adaptation, la mobilité est une<br />

donne essentielle pour assurer la recréation et la perpétuation<br />

<strong>de</strong> l’habitat noma<strong>de</strong>.<br />

Grâ<strong>ce</strong> à la notion <strong>de</strong> mobilité, le noma<strong>de</strong> est arrivé à<br />

dépla<strong>ce</strong>r son espa<strong>ce</strong> par le biais <strong>de</strong> l’octroi à chacun <strong>de</strong>s objets<br />

qui constituent son mobilier domestique une fonction<br />

spécifique.<br />

Celle-ci définie et délimite l’espa<strong>ce</strong> et permet sa<br />

reproduction à l’occasion <strong>de</strong> chaque dépla<strong>ce</strong>ment pour<br />

changer <strong>de</strong> milieu naturel.


Actes du Colloque international<br />

La tente réplique du cosmos :<br />

La tente est constituée <strong>de</strong>s trois parties principales que sont le<br />

vélum, l’ossature en bois et le mobilier domestique.<br />

Le velum est constitué <strong>de</strong> peaux <strong>de</strong> mouton ou <strong>de</strong><br />

mouflon tannées et cousues les unes aux autres.<br />

Le tannage <strong>de</strong> peaux se fait à l’ai<strong>de</strong> <strong>de</strong>s gousses <strong>de</strong>s<br />

fruits séchées <strong>de</strong> l’Acacia albida (taggar).Séchées, les gousses<br />

<strong>de</strong>s sont pilées et mélangées à l’eau pour donner lieu à une<br />

préparation liqui<strong>de</strong> appelée (ta<strong>de</strong>rt) dans laquelle on fait<br />

tremper la peau durant une semaine. Ce temps passé ,les peaux<br />

sont retirées et séchée au soleil avant d’être cousues les unes<br />

aux autres avec <strong>de</strong>s lanières en peau, par les femmes ou les<br />

artisanes, pour constituer le vélum. Il pourrait être constitué <strong>de</strong><br />

quarante à soixante dix peaux selon les moyens du<br />

propriétaire.<br />

Une fois terminé, le vélum est peint à l’ocre rouge sur sa<br />

partie exposée au soleil, <strong>ce</strong> qui lui donne une couleur rouge<br />

ocre adaptée à l’ensoleillement au Sahara. L’ocre rouge<br />

(tamaghé) est extraite <strong>de</strong>s gisements en plein-air qui abon<strong>de</strong>nt<br />

dans les massifs sahariens, elle est d’abord pilée, puis mélangée<br />

à <strong>de</strong> l’eau jusqu’à <strong>de</strong>venir liqui<strong>de</strong>. Il n’est probablement pas<br />

sans intérêt <strong>de</strong> préciser que le vélum ne peut être peint qu’une<br />

seule fois, c’est à dire quand il est neuf.<br />

L’ossature ou la charpente <strong>de</strong> la tente est constituée<br />

d’une nef <strong>de</strong> trois paires <strong>de</strong> poutres fourchues séparées<br />

d’environs <strong>de</strong>ux mètres et <strong>de</strong>mi. La <strong>de</strong>uxième paire est<br />

légèrement surélevée par rapport aux <strong>de</strong>ux autres, <strong>ce</strong> qui<br />

donne au toit <strong>de</strong> la tente sa forme en <strong>de</strong>mi –<strong>ce</strong>rcle qui lui<br />

permet <strong>de</strong> résister aux vents dominants.<br />

Deux longues perches transversales appelées<br />

(areguirega) viennent se poser sur les extrémités fourchues <strong>de</strong><br />

trois poutres. Chaque paire <strong>de</strong> poutre est liée par une petite<br />

perche latérale. Les <strong>de</strong>ux paires <strong>de</strong> poutres latérales appelées<br />

(timankayen) et décorées par pyrogravure, délimitent <strong>de</strong>ux<br />

espa<strong>ce</strong>s privés dans la tente. Un espa<strong>ce</strong> réservé au mari où il<br />

pose sa selle <strong>de</strong> chameau et un autre espa<strong>ce</strong> richement décoré<br />

appelé (tégé) réservé à la femme. L’espa<strong>ce</strong> commun à tous les<br />

membres <strong>de</strong> la famille ainsi qu’aux amis et aux parents<br />

- 192 -


La permanen<strong>ce</strong> <strong>de</strong> l’architecture amazighe et l’évolution <strong>de</strong>s cités en Algérie<br />

éloignés se trouve au milieu <strong>de</strong> la tente, il est appelé (ammas n<br />

ehen) et délimité par la <strong>de</strong>uxième paire <strong>de</strong> poutres<br />

(tigattewen).<br />

Le mobilier <strong>de</strong> la tente est constitué <strong>de</strong> la gran<strong>de</strong> natte<br />

pare-vent (eseber) d’environ cinq mètres <strong>de</strong> long. Elle fait<br />

l’objet d’un minutieux et pénible <strong>de</strong> plusieurs mois par la<br />

femme qui doit trouver, dans la nature, <strong>de</strong>s brins d’ (afezou)<br />

(panicum turgidum) mesurant environ un mètre chacun et les<br />

assembler à l’ai<strong>de</strong> <strong>de</strong> fines lanières en cuir. La natte est<br />

richement décorée dans sa partie supérieure. Ces décors sont<br />

sous forme <strong>de</strong> motifs symbolisant <strong>de</strong>s astres, <strong>de</strong>s animaux<br />

sauvages se trouvant dans l’environnement ou même <strong>de</strong>s<br />

<strong>de</strong>ssins <strong>de</strong> personnages repris <strong>de</strong> manière schématique<br />

A l’intérieur <strong>de</strong> la tente il y a également : Un ensemble<br />

<strong>de</strong> coussins en cuir (a<strong>de</strong>four), (idfar) <strong>de</strong> dimensions diverses.<br />

Le grand sac décoré (thaihait) ou la femme met ses effets<br />

personnels qui est fermé à l’ai<strong>de</strong> d’une clef (asarou) au moyen<br />

d’un ca<strong>de</strong>nas (tanast) caractéristique <strong>de</strong> l’artisanat touareg , la<br />

selle <strong>de</strong> chameau pour femmes (akhaoui) ; et dans un coin vers<br />

la sortie, on trouve <strong>de</strong>s bats d’ânes en bois (arou<strong>ko</strong>u), <strong>de</strong>s seaux<br />

en cuir (adaj), une cor<strong>de</strong> pour puiser l’eau du puits (ereoui) ,<br />

une outre pour battre le lait (aguioer) et une autre à eau.<br />

Une grosse calebasse (tazawat) ou l’on collecte le soir le<br />

lait <strong>de</strong> chèvre pour le transformer en petit lait afin <strong>de</strong> le battre<br />

(asendou) et en extraire le beurre (oudi), avant <strong>de</strong> le repartir<br />

entre les membres <strong>de</strong> la famille par la femme qui a la charge <strong>de</strong><br />

gar<strong>de</strong>r et <strong>de</strong> distribuer les provisions. La calebasse (tazawat) est<br />

recouverte d’une petite natte (tesawsawat) pour protéger le lait<br />

<strong>de</strong> la poussière. Elle est parfois posée à même le sol sous la tégé<br />

ou surélevée par un piquet fourchu dans son extrémité <strong>de</strong><br />

manière à la contenir. En plus <strong>de</strong> la calebasse (tazawat) on<br />

trouve un ensemble <strong>de</strong> bols en bois <strong>de</strong> dimensions différentes<br />

qui servent <strong>de</strong> vaisselle. Une louche (tamolat), un biberon pour<br />

bébés (eghelleé), <strong>de</strong>s cuillères en bois (tisoukalen) font<br />

également partie <strong>de</strong> <strong>ce</strong>t ensemble <strong>de</strong> petits objets. Une gran<strong>de</strong><br />

bouteille en cuir (tahettint) pour conserver le beurre est<br />

généralement suspendue à un piquet dans la partie <strong>de</strong> la tente<br />

appartenant à l’homme.<br />

- 193 -


Actes du Colloque international<br />

Du coté <strong>de</strong> la tente ou sont déposés les affaires <strong>de</strong><br />

l’homme, on trouve la selle <strong>de</strong> chameau (tarik) avec ses<br />

dépendan<strong>ce</strong>s (petit tapis <strong>de</strong> selle...) appelé (tasedfert), un petit<br />

sac <strong>de</strong> voyage (azawwa) ou il met les ustensiles du thé, un<br />

grand sac (abawen) pour les habits (aljabira), différents sacs en<br />

cuir (timhiten) ou son conservées les provisions.<br />

Dans le domaine noma<strong>de</strong> c’est la tente (ehen) ou la<br />

<strong>de</strong>meure en touareg qui structure l’espa<strong>ce</strong> et permet sa<br />

reproduction après chaque dépla<strong>ce</strong>ment du campement. C’est<br />

autour d’elle que l’espa<strong>ce</strong> est hiérarchisé : chaque portion <strong>de</strong><br />

<strong>ce</strong>lui-ci a une fonction spécifique et chaque objet du mobilier<br />

occupe une pla<strong>ce</strong> qui lui est réservée par rapport au tégé ou la<br />

voûte. Celle-ci étant l’espa<strong>ce</strong> réservé à la femme. L’espa<strong>ce</strong> est<br />

délimité, non pas, par une limite physique, mais par sa<br />

fonction spécifique.<br />

La tente est le <strong>ce</strong>ntre autour duquel rayonnent toutes les<br />

autres activités vitales du noma<strong>de</strong>. Elle est au milieu d’un cycle<br />

d’activités qui s’ouvre avec le levé du jour et se décline avec<br />

son couché.<br />

Ce cycle est inauguré par le départ <strong>de</strong>s animaux<br />

domestiques quand ils quittent l’étable pour aller paître. Et les<br />

individus quand ils sortent du campement pour aller vaquer,<br />

chacun, à ses occupations selon une répartition <strong>de</strong>s taches que<br />

déterminent l’âge et le sexe.<br />

Chez les noma<strong>de</strong>s, aussi loin que pourrait aller un<br />

individu, ses pensées sont, non pas à un endroit précis, une<br />

ville par exemple, mais à l’endroit où pourrait se trouver sa<br />

tente. Celle-ci est assimilée au pays dont elle est le symbole<br />

qu’on chante dans les vers après lesquels on soupir quand on<br />

est loin <strong>de</strong> chez soi.<br />

Les caravaniers qui vont loin du pays, <strong>de</strong>s mois durant,<br />

reviennent, non pas à leur point <strong>de</strong> départ circonscrit par <strong>de</strong>s<br />

coordonnées géographiques fixes, mais à leur tente qui,<br />

reprises, d’empla<strong>ce</strong>ment accomplissant, <strong>de</strong> la sorte, un circuit<br />

dont la rareté est l’une <strong>de</strong>s caractéristiques essentielles du<br />

désert, sont intégrées dans un cycle spatio-temporel dont la<br />

tente est le point <strong>de</strong> départ.<br />

- 194 -


La permanen<strong>ce</strong> <strong>de</strong> l’architecture amazighe et l’évolution <strong>de</strong>s cités en Algérie<br />

Cette capacité qu’ont les noma<strong>de</strong>s à reproduire sans<br />

<strong>ce</strong>sse leur espa<strong>ce</strong> détermine le rapport horizontal qu’ils ont à<br />

<strong>ce</strong>lui §ci .le rapport qui intègre la notion <strong>de</strong> mobilité pour<br />

né<strong>ce</strong>ssité <strong>de</strong> survie.<br />

Pour les noma<strong>de</strong>s touaregs <strong>ce</strong>ci pourrait se traduire comme<br />

suit : dans <strong>ce</strong> domaine noma<strong>de</strong> particulier, l’espa<strong>ce</strong> est<br />

subdivisé en <strong>de</strong>ux entités opposées que sont :<br />

- l’espa<strong>ce</strong> domestique qui est le domaine maîtrisé par les<br />

hommes.<br />

- L’espa<strong>ce</strong> sauvage qui est le domaine <strong>de</strong>s Kel Essouf.<br />

1- L’espa<strong>ce</strong> domestique<br />

Il est constitué autour <strong>de</strong> la tente et ses annexes immédiates en<br />

tant qu’unité rési<strong>de</strong>ntielle :<br />

La tente elle est articulée autour <strong>de</strong> Tégé ou la voûte en tant<br />

qu’espa<strong>ce</strong> <strong>ce</strong>ntral.<br />

Dans la tégé se trouvent les affaires personnelles <strong>de</strong> la<br />

femme ainsi que toutes réserves en vivres <strong>de</strong> la famille. C’est la<br />

partie la plus belle et la plus décorée <strong>de</strong> la <strong>de</strong>meure, c’est en<br />

quelque sorte son « front ».<br />

Il faut rappeler que le terme tégé est aussi octroyé pour<br />

désigner la voûte céleste, dont la tente représente le modèle<br />

réduit sur terre.<br />

La partie opposée à la tégé est réservée à l’homme qui y<br />

interpose sa selle <strong>de</strong> chameau et ses effets personnels. Elle est<br />

<strong>de</strong> décoration sommaire et frustre. Elle est le négatif <strong>de</strong> la<br />

partie féminine.<br />

Le milieu <strong>de</strong> la tente est l’espa<strong>ce</strong> commun à tous les<br />

membres <strong>de</strong> la famille qui sont, habituellement, constitués <strong>de</strong><br />

parents et <strong>de</strong> leurs enfants. Le lit conjugal (tadabout) est<br />

toujours du coté <strong>de</strong> tégé alors que les enfants dorment au<br />

milieu <strong>de</strong> la tente sur <strong>de</strong>s nattes d’afezzou) (panicum).<br />

L’orientation <strong>de</strong> la tente se fait en fonction <strong>de</strong> vents<br />

dominants.<br />

L’autre domaine vital très important est l’espa<strong>ce</strong> situé au<br />

<strong>de</strong>vant <strong>de</strong> la tente (dat ehen) où les membres <strong>de</strong> la famille se<br />

réunissent, le soir, autour du foyer pour se chauffer ou<br />

raconter <strong>de</strong>s récits et <strong>de</strong>s contes.<br />

- 195 -


Actes du Colloque international<br />

C’est au <strong>de</strong>vant (dat ehen) <strong>de</strong> la tente que se déroulent<br />

toutes les activités liées à la cuisine. C’est aussi <strong>de</strong>vant la tente<br />

que sont suspendues les outres à eau (abayogh), et déposés les<br />

bats d’ânes (arou<strong>ko</strong>u) et <strong>ce</strong>ux <strong>de</strong>s chameaux <strong>de</strong> somme<br />

(takhawit).<br />

2- L’espa<strong>ce</strong> sauvage<br />

L’espa<strong>ce</strong> domestique est guetté par les Kel Essuf afin <strong>de</strong><br />

l’investir une fois vidé par les humains. Il <strong>de</strong>vient alors timihar<br />

ou ruines inhabitables par les hommes pendant une durée.<br />

Cette pério<strong>de</strong> est le temps né<strong>ce</strong>ssaire pour que disparaissent<br />

toutes tra<strong>ce</strong>s <strong>de</strong> l’occupation antérieur. L’espa<strong>ce</strong> re<strong>de</strong>viendra <strong>de</strong><br />

nouveau vi<strong>de</strong> et vierge et prêt à accueillir <strong>de</strong> nouveaux<br />

habitants. Les Kel Essuf investissent <strong>de</strong>s endroits précis plus que<br />

d’autres tels que les <strong>ce</strong>ndres du foyer (ezed), les tra<strong>ce</strong>s <strong>de</strong><br />

boucherie, les ordures ménagères et le milieu <strong>de</strong> la tente.<br />

Le feu du foyer placé <strong>de</strong>vant la tente illumine l’étable<br />

(asgen). C’est l’asgen qui délimite le domaine domestique et le<br />

domaine sauvage. C’est dans l’asgen que sont parqués les<br />

animaux domestiques.<br />

Déjà, la limite <strong>de</strong> la lumière du foyer annon<strong>ce</strong> le début<br />

<strong>de</strong> l’obscurité et donc du mon<strong>de</strong> sauvage qui échappe à la<br />

maîtrise <strong>de</strong> l’homme. Un autre espa<strong>ce</strong> se situant <strong>de</strong>rrière la<br />

tente (<strong>de</strong>ffer ehan) est dit néfaste car il est le ré<strong>ce</strong>ptacle <strong>de</strong>s<br />

créatures inhumaines du mon<strong>de</strong> parallèle <strong>de</strong>s Kel Essouf. Le<br />

pare-vent <strong>de</strong> la tente constitue la cloison qui sépare <strong>de</strong>ux<br />

mon<strong>de</strong>s opposés dans leurs natures mais similaires dans leur<br />

composition en <strong>ce</strong> sens que <strong>ce</strong>lui <strong>de</strong>s humains est le négatif<br />

positif <strong>de</strong> <strong>ce</strong>lui <strong>de</strong>s Kel Essouf.<br />

Dans <strong>ce</strong>t espa<strong>ce</strong> sont jetés les os et les déchets <strong>de</strong>stinés à<br />

nourrir <strong>ce</strong>s créatures. C’est aussi l’endroit où sont faits les<br />

besoins intimes <strong>de</strong>s gens. C’est également le domaine <strong>de</strong>s morts<br />

où sont enterrées les personnes décédées. En un mot c’est le<br />

négatif <strong>de</strong> la vie <strong>de</strong>s hommes.<br />

Tous les espa<strong>ce</strong>s situés <strong>de</strong>vant la tente peuvent se dépla<strong>ce</strong>r si la<br />

tente change d’orientation.<br />

L’homme traverse la limite du domaine sauvage quand<br />

il quitte l’étable (asgen) <strong>de</strong> sa tente pour se retrouver<br />

- 196 -


La permanen<strong>ce</strong> <strong>de</strong> l’architecture amazighe et l’évolution <strong>de</strong>s cités en Algérie<br />

complètement fragilisé par un milieu qu’il ne maîtrise pas. Car<br />

c’est le domaine <strong>de</strong>s gens <strong>de</strong>s solitu<strong>de</strong>s ou les Kel Essouf,<br />

opposés aux gens <strong>de</strong> la tente.<br />

Tout au long du cycle qui le ramène à la tente, dans sa<br />

recherche <strong>de</strong> nourriture et <strong>de</strong> l’eau, l’homme est confronté à<br />

un milieu qui lui est hostile, car la tente, dans l’esprit du<br />

noma<strong>de</strong>, est synonyme <strong>de</strong> repos et <strong>de</strong> stabilité : ihanan est<br />

l’endroit auquel on revient après un long voyage pour<br />

retrouver les siens. Le terme ehan est tiré du verbe ahu, « être<br />

<strong>de</strong>dans », ehan « <strong>ce</strong> qui contient », il est continu dans la<br />

« tente ».<br />

- 197 -


Genèse et évolution d’un espa<strong>ce</strong> villageois :<br />

Taourirt Mokrane en Kabylie<br />

Akli MECHTOUB<br />

Maître assistant, Université <strong>de</strong> Tizi-Ouzou<br />

Dans <strong>ce</strong>tte réflexion, on a l’intention d’esquisser<br />

les gran<strong>de</strong>s phases au cœur <strong>de</strong>squelles ont pris<br />

forme les premiers noyaux du village Taourirt<br />

Mokrane. Durant les premiers mouvements du long pro<strong>ce</strong>ssus<br />

<strong>de</strong> sa formation, <strong>ce</strong>tte expansion n’a jamais été le fruit d’une<br />

quelconque planification, elle reste fondamentalement liée aux<br />

rapports d’une société avec son espa<strong>ce</strong> physique naturel.<br />

C’est à partir <strong>de</strong> <strong>de</strong>ux modalités <strong>de</strong> fixation au sol, avant<br />

tout d’essen<strong>ce</strong> socioculturelle, que sera expliquée la genèse <strong>de</strong><br />

<strong>ce</strong> village : la fixation suivant les groupes <strong>de</strong> parenté et ensuite<br />

la préféren<strong>ce</strong> à l’établissement sur les lieux hauts et élevés.<br />

En fait, <strong>de</strong>s modalités séculaires <strong>de</strong> fixation au sol ont<br />

été relevées dans <strong>ce</strong>rtains villages <strong>de</strong>s Aurès (D.J Gouzon).<br />

C’est par Taddart qu’est couramment appelé Taourirt<br />

Mokrane. La traduction première <strong>de</strong> Taddart est le village.<br />

Etant donné les contours fuyants <strong>de</strong> <strong>ce</strong>s con<strong>ce</strong>pts, on veut rester<br />

fidèle au sens partagé dans toute la région en utilisant le mot<br />

village pour désigner Taddart. Située à 3km <strong>de</strong> Larbaa Nath<br />

Iraten (chef lieu <strong>de</strong> commune et <strong>de</strong> daira) dans la Wilaya <strong>de</strong><br />

Tizi-Ouzou.<br />

1- Fixation suivant l’Appartenan<strong>ce</strong> au groupe <strong>de</strong> parenté<br />

Des étu<strong>de</strong>s réalisées sur la structure sociale en Kabylie ont<br />

expliqué, dans le passé, une organisation basée sur <strong>de</strong>s niveaux<br />

- 199 -


Actes du Colloque international<br />

d’appartenan<strong>ce</strong> qui liaient l’unité sociale la plus petite, la<br />

famille, à <strong>de</strong> gran<strong>de</strong>s organisations sociopolitiques. Des<br />

groupes <strong>de</strong> parenté, <strong>de</strong> voisinage, d’influen<strong>ce</strong> se retrouvent<br />

soudées les uns les autres au point qu’il <strong>de</strong>vient difficile<br />

d’expliquer la famille ou toute la société en ignorant l’autre.<br />

(M.Boutefnouchet ).<br />

Dans la même réflexion, P.Bourdieu a déjà décrit la<br />

même organisation sociale obéissant à un système <strong>de</strong> <strong>ce</strong>rcles<br />

con<strong>ce</strong>ntriques. A chacun <strong>de</strong> <strong>ce</strong>s <strong>ce</strong>rcles correspond un niveau<br />

d’organisation qui est défini par l’association <strong>de</strong>s autres <strong>ce</strong>rcles<br />

situés en aval, la somme <strong>de</strong> plusieurs unités inférieures donne<br />

lieu à l’unité en amont. « De <strong>ce</strong>tte série d’emboîtements<br />

suc<strong>ce</strong>ssifs résulte l’unité <strong>de</strong> la société globale ». (P.BOURDIEU).<br />

Bazagana et A : Sayad dans l’étu<strong>de</strong> sur les structures familiales<br />

à At Yenni ont témoigné <strong>de</strong> la même organisation. A mesure<br />

que s’effectue le rapprochement au <strong>ce</strong>ntre <strong>de</strong> <strong>ce</strong> système <strong>de</strong><br />

<strong>ce</strong>rcles con<strong>ce</strong>ntriques, un sentiment <strong>de</strong> solidarité<br />

d’appartenan<strong>ce</strong> à <strong>de</strong>s familles s’intensifie.<br />

En définitive, à partir <strong>de</strong> <strong>ce</strong>s quelques données<br />

indicatives, on veut mettre l’ac<strong>ce</strong>nt sur l’existen<strong>ce</strong> <strong>de</strong> liens<br />

soli<strong>de</strong>s <strong>de</strong> parenté et d’allian<strong>ce</strong> qui réunissaient fortement <strong>de</strong>s<br />

familles d’une part entre elles et ensuite à <strong>de</strong> gran<strong>de</strong>s entités<br />

englobantes. L’individu lui même n’a <strong>de</strong> pla<strong>ce</strong> dans le corps<br />

social que par l’intermédiaire <strong>de</strong> son groupe familial<br />

(M.Boutefnouchet).<br />

L’hypothèse est que lors <strong>de</strong>s premières fixations aux<br />

sols dans le cas <strong>de</strong> Taourirt Mokrane, la sé<strong>de</strong>ntarisation s’est<br />

effectuée en favorisant d’abord une con<strong>ce</strong>ntration suivant son<br />

appartenan<strong>ce</strong> au groupe <strong>de</strong> parenté et d’allian<strong>ce</strong>.<br />

2- Une préféren<strong>ce</strong> à l’établissement sur les lieux hauts<br />

- La hauteur donne aux choses <strong>de</strong> l’envergure ; elle occupe<br />

dans l’imaginaire et à travers différentes cultures une pla<strong>ce</strong><br />

privilégiée. «Toute valorisation n’est elle pas verticalisation ».<br />

(G.Bachelard).<br />

Monter vers le haut signifie d’abord la lutte contre la<br />

for<strong>ce</strong> <strong>de</strong> la pesanteur. Ce contre for<strong>ce</strong> révèle par son intensité<br />

une énergie que dispose la personne ou l’objet en mouvement.<br />

- 200 -


La permanen<strong>ce</strong> <strong>de</strong> l’architecture amazighe et l’évolution <strong>de</strong>s cités en Algérie<br />

Escala<strong>de</strong>r un endroit transmet l’image d’un acte libérateur et<br />

une impression <strong>de</strong> dominer le mon<strong>de</strong> se dégage quand on se<br />

trouve au sommet d’une montagne (A.ARNHEIM).<br />

Socialement, monter au sommet traduit une ac<strong>ce</strong>ssion<br />

vers <strong>de</strong>s statuts supérieurs. « Les schèmes verticalisants<br />

aboutissent sur le plan du macrosome social aux archétypes<br />

monarchiques comme ils aboutissent sur le macrosome naturel<br />

à la valorisation du ciel et <strong>de</strong>s sommets ».<br />

Dans son analyse <strong>de</strong> la maison kabyle, P.Bourdieu a fait<br />

apparaître une opposition entre le haut et le bas, où chaque<br />

activité socialement valorisée occupe la pla<strong>ce</strong> en amont.<br />

Addaynin (écurie) qui est réservé aux bêtes est bien révélateur<br />

<strong>de</strong> <strong>ce</strong>s intentions. Sa position au contre bas <strong>de</strong> tigherghert<br />

(Aguns, Taqaâet), réservé aux humains, a donné le nom <strong>de</strong><br />

<strong>ce</strong>tte espa<strong>ce</strong>. « Adda » qui est la racine <strong>de</strong> Addaynin veut dire<br />

en langue kabyle le bas.<br />

Les lieux localisés en aval sont, par contre, <strong>ce</strong>ux qui<br />

servent <strong>de</strong> support aux eaux stagnantes où <strong>de</strong>s « êtres<br />

transhumains », redoutés <strong>de</strong> tous, y rô<strong>de</strong>nt. L’eau est « habitée »<br />