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Documents Autentiques VOL 2 Stern

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La Salette<br />

<strong>Documents</strong> authentiques<br />

II<br />

Fin mars 1847 - avril 1849


Jean <strong>Stern</strong><br />

archiviste des Missionnaires<br />

de Notre-Dame de la Salette à Rome<br />

La Salette<br />

<strong>Documents</strong> authentiques :<br />

dossier chronologique intégral<br />

2<br />

Le procès de l’apparition<br />

fin mars 1847 — avril 1849<br />

avec la collaboration de<br />

P. Andrieux t et A. Chazelle<br />

Préface par<br />

Son Exc. Monseigneur Gabriel Matagrin<br />

Evêque de Grenoble<br />

LES ÉDITIONS DU CERF<br />

29, bd Latour-Maubourg<br />

Paris<br />

ASSOCIATION DES PÈLERINS<br />

DE LA SALETTE<br />

38970 Corps


Imprimi potest<br />

Rome,<br />

le 2 février 1984<br />

Eugène BARRETTE, m.s.<br />

Supérieur général.<br />

Nihil obstat<br />

La Tronche,<br />

le 2 février 1984<br />

Roger CASTEL, m.s.<br />

Censor deputatus.<br />

Imprimatur<br />

Rome,<br />

le 2S mars 1984<br />

Gabriel MATAGRIN<br />

Evêque. de Grenoble.<br />

© Association des Pèlerins de<br />

Notre Dame de la Salette<br />

Éditions du Cerf, 1984<br />

l.S.B.N. 2-204-02257-8


Remerciements<br />

Nos remerciements veulent aller à tous ceux qui nous ont aidé — et<br />

ils ont été nombreux.<br />

Aux noms énumérés dans le premier volume, nous voulons ajouter<br />

en particulier ceux de :<br />

M. V. Bettega, dont les recherches dans le domaine iconographique<br />

nous ont été d'un précieux secours ;<br />

Sœur Chantal de la Croix, des Sœurs du Christ ;<br />

M. R. Collier, directeur des services d'Archives des Alpes-de-Haute-<br />

Provence ;<br />

M. l ’abbé A. Débat, archiviste de l ’évêché de Rodez et de Vabres ;<br />

R.P. Duval, O.P., archiviste des Dominicains de la Province de<br />

France ;<br />

M. l ’abbéJ. Gourvennec, archiviste-adjoint à l ’évêché de Gap ;<br />

Mme A. Joisten, secrétaire de rédaction du Monde alpin et rhodanien<br />

;<br />

M. le chanoine Jomand, archiviste de l'archevêché de Lyon ;<br />

Sœur Madeleine de Jésus, du Carmel de Tours ;<br />

Sœur Marie-Jacques, secrétaire générale des Sœurs de l'Adoration ;<br />

R.P. Martin, C.S.Sp, postulateur de la cause de béatification du<br />

vénérable M. Dupont, « le saint homme de Tours » ;<br />

M. le chanoine A. Mélisson : outre les renseignements dont bénéficie<br />

le présent volume, nous lui devons notre premier contact avec la Salette,<br />

lors d ’un pèlerinage fait en sa compagnie en août 1943 ;<br />

M. X. de Montclos, professeur à l ’Université de Lyon II et directeur<br />

du Centre régional interuniversitaire d ’histoire religieuse ;<br />

Mme A. Play oust, conservateur adjoint aux Archives des Hautes-<br />

Alpes ;<br />

V


Rem erciem ents<br />

M. P.-Y. Play oust, directeur des services d ’Archives des Hautes-<br />

Alpes ;<br />

M. Reymond, de Pierre-Châtel, spécialiste de l'histoire régionale<br />

dauphinoise ;<br />

M. J. -P. Seguin, conservateur en chef au cabinet des estampes de la<br />

Bibliothèque nationale de Paris ;<br />

M. l'abbé P. Sommier, archiviste de l'évêché de Langres ;<br />

Mme M. -M. Viré, archiviste à l'évêché de Digne ;<br />

L'Imprimerie du Mont et, de Saint-Genis-Laval, Rhône, à qui revient<br />

le mérite de la réalisation technique du présent ouvrage ;<br />

Nos confrères, les Pères R. Butler, D. Charmot, J. Curtet, M. Tochon<br />

et le Frère Donald Wininski.<br />

In memoriam<br />

Le Père Pierre Andrieux est décédé le 1" décembre 1982, alors que<br />

le manuscrit du présent volume était déjà en grande partie achevé. Parmi<br />

les textes édités dans La Salette, documents authentiques nombreux sont<br />

ceux qui ont été déchiffrés par lui. Sa collaboration fut précieuse à un<br />

autre titre encore, de caractère plus personnel : originaire de la commune<br />

de la Salette-Fallavaux où il était né le 14 mars 1902, il connaissait le patois<br />

local avec ses nuances tant sémantiques que phonétiques. Responsable de<br />

la maison de Saint-Joseph à Corps, le Père Andrieux a travaillé jusqu’à<br />

ses tout derniers jours. Que le Seigneur l’accueille dans son repos !<br />

J. St.<br />

VI


ABREVIATIONS, SIGLES ET SIGNES<br />

ADI = Archives départementales de l’Isère.<br />

Annales = Annales de N .D . de la Salette. Pèlerinage de N.D. de la<br />

Salette, 1865 et suiv.<br />

Apparition = A. BOSSAN. La sainte apparition de Notre-Dame de la<br />

Salette et ses suites... 1863. Manuscrit de la main de<br />

l’auteur. MSG (cf. Bibl. ZA-4).<br />

A p t = Apparition de la Salette... La Salette de Tournai, 1933-<br />

1935, 3 vol. (Titre du 3' volume : N .D . de la Salette...).<br />

ARBAUD = F. ARBAUD. Hommage à Marie. Souvenirs d'un pèlerinage<br />

à la Salette, le 19 septem bre 1847. Digne 1848<br />

(doc. 401).<br />

ASV = Archives secrètes du Vatican.<br />

BASSETTE = L. BASSETTE. Le fait de la Salette. Nouv. éd., Paris,<br />

Éd. du Cerf, 1965.<br />

BERTRAND = I. BERTRAND. La Salette. <strong>Documents</strong> et bibliographie.<br />

Paris, Bloud & Barrai, 1889-<br />

BEZ = N. BEZ. Pèlerinage à la Salette, ou Examen critique de<br />

l'apparition de la Scc Vierge... Lyon-Paris, 1847 (doc. 163<br />

et 184). Nous citerons d’après l’édition de 214 pages.<br />

Bibl.<br />

= J. STERN. « La Salette. Bibliographie », dans Marian<br />

Library Studies, New Sériés, vol. 7 (1975), Dayton, Ohio.<br />

— Bibl. C-10 signifie : titre de l’imprimé décrit dans la<br />

notice C-10 de cette bibliographie.<br />

VII


Abréviations, sigles et signes<br />

BMG = Bibliothèque municipale de Grenoble.<br />

BMGC = Bibliothèque municipale de Grenoble, R. 8668 (documents<br />

sur la Salette, réunis par le collectionneur E.<br />

Chaper).<br />

BMGD = Bibliothèque municipale de Grenoble, R. 9670 (notes<br />

autographes de l’ingénieur M.-F.-B. Dausse).<br />

CHAMPON = A. CHAMPON. Notre-Dame de la Salette. Histoire<br />

monumentale... Manuscrit, MSG (cf. LSDA I, p. 22).<br />

DAUSSE = M.-F.-B. DAUSSE. L'homme d'oraison. L ’a b b é J.-B.<br />

Gerin... Grenoble, Baratier et Dardelet, 1879-<br />

Doc. = Document du présent dossier.<br />

Écho = M. DES BRULAIS. L'écho de la sainte montagne...<br />

Nantes, impr. Charpentier, 1852.<br />

EG = Evêché de Grenoble. — EG 12 signifie : Évéché de<br />

Grenoble, fonds « La Salette » des archives, article 12.<br />

EGD = Evêché de Grenoble, fonds « La Salette » des archives,<br />

article 155 (dossier relié). — EGD 9 signifie : neuvième<br />

pièce de EGD.<br />

EGDA = Evêché de Grenoble, fonds « La Salette » des archives,<br />

anicle 155, pièces reliées en annexe au dossier. — EGDA<br />

1 signifie : première pièce de EGDA.<br />

GINOULHIAC = Mgr GINOULHIAC, évêque de Grenoble. Instruction<br />

pastorale et Mandement du 4 novembre 1854 (reproduit<br />

dans BASSETTE, p. 343-396).<br />

GIRAY<br />

= J. GIRAY, évêque de Cahors. Les miracles de la Salette.<br />

Étude historique et critique. Grenoble, impr. Saint-Bruno,<br />

1921, 2 vol.<br />

HECHT = L. HECHT, O.S.B. Geschichte der Erscheinung der<br />

seligsten Jungfrau zweien Hirten-Kindem a u f dem Berge<br />

von Salette...Einsiedeln, K. und N. Benziger, 1847. 60<br />

pages (doc. 194).<br />

JS = Bibliothèque des Journées Salettines, 53, chemin des<br />

Hermières, 69430 Francheville.<br />

VIII


Abréviations, sigles et signes<br />

LSD A I = La Salette. <strong>Documents</strong> authentiques, volume I.<br />

MATHIEU = H. MATHIEU. Les avertissements du ciel et les fléaux de<br />

D ieu... Paris, A. Sirou et Desquers, mai 1847 (doc. 179).<br />

Mémoire au pape = Affaire de la Salette. Mémoire au pape. Grenoble, impr.<br />

E. Redon, 1854. 61 pages. Cette brochure anonyme a<br />

pour auteur principal J.-P. Cartellier, curé de Saint-Joseph<br />

de Grenoble.<br />

Message = L. VAN DEN BOSSCHE. Le message de Sœur Marie de<br />

Saint-Pierre. Carmel de Tours, 1954.<br />

MSG = Archives de la, Maison générale des Missionnaires de N.D.<br />

de la Salette à Rome.<br />

Nouveau<br />

sanctuaire<br />

Nouveaux<br />

documents<br />

J. ROUSSELOT. Un nouveau sanctuaire à Marie... Grenoble,<br />

Grand Séminaire, etc., 1853.<br />

= J. ROUSSELOT. Nouveaux documents sur l'événem ent<br />

de la Salette... Grenoble, Grand Séminaire, etc., 1850.<br />

Il existe une édition de 192 pages et une autre de 252<br />

pages. Nous citerons d’après cette dernière.<br />

PAN = Paris, Archives nationales.<br />

PBN = Paris, Bibliothèque nationale.<br />

PBNR = Paris, Bibliothèque nationale, 4° Lk7 3501. — (Recueil<br />

de pièces sur la Salette destinées au colportage, classées<br />

par ordre chronologique).<br />

PERRIN = Manuscrits de M. le curé Perrin écrits les premières années<br />

q u i ont suivi P Apparition par M. l'a b b é Perrin frère du<br />

curé de la Salette qu i desservait avec lui le pèlerinage...<br />

Manuscrit de la main de Jacques-Michel Perrin. — MSG<br />

(cf. Bibl. ZA-2).<br />

Relations -■= A. BOSSAN. Relations et détails sur l'apparition de N. -<br />

D. de la Salette. Recueillis en 1862. Manuscrit de la main<br />

de l’auteur. — MSG (cf. Bibl. ZA-3).<br />

Réponse -= J.-P. CARTELLIER. Mémoires sur la Salette. Livre 1".<br />

Réponse au U ’ livre de M. Rousse lot... Manuscrit, EG<br />

163. Voir infra, p. 186, note.<br />

Statistique -= Statistique générale du départem ent de l ’Isère... Grenoble,<br />

Allier, 1844-1849. 4 vol. et un supplément.<br />

IX


A bréviation s, sigles e t signes<br />

Suite - M. DES BRULAIS. Suite de l'écho de la sainte m ontagne...<br />

Nantes, impr. Charpentier, 1855.<br />

Tours C = Carmel de Tours, 13 rue des Ursulines, 37000 Tours.<br />

Tours SF = Centre spirituel de la Sainte-Face, 8, me Bernard-Palissy,<br />

37000 Tours.<br />

V . = Verset.<br />

Vérité = J. ROUSSELOT. La vérité sur l'événem ent de la Salette<br />

du 19 septembre 1846, ou Rapport à Mgr l ’évêque de<br />

Grenoble sur l'apparition de la sainte Vierge à deux p etits<br />

bergers... Grenoble, Grand Séminaire etc., 1848, (doc.<br />

447). — Nous citerons d’après l’édition contenant des<br />

textes du mois d’août 1848.<br />

Vie de M.D. = P.-D. JANVIER. Vie de M. D upont... 3' éd., Tours, A.<br />

Marne et fils, etc., 1886, 2 vol.<br />

VILLECOURT = C. VILLECOURT, évêque de la Rochelle. Nouveau récit<br />

de l'apparition de la sainte Vierge sur les montagnes des<br />

A lpes... 2' éd., Lyon-Paris, 1847 (doc. 309).<br />

*<br />

= L’étoile qui, dans les introductions, précède le titre d’un<br />

document, signifie que ce dernier est de date incertaine<br />

et par conséquent occupe, dans la suite chronologique<br />

des textes, une place seulement conjecturale.<br />

]<br />

[ ]<br />

= Variantes de l’appareil critique.<br />

Exemples : main]bras = au lieu de « main » , lire « bras ».<br />

mé\x\\add. gauche = après « main », ajouter<br />

« gauche ».<br />

ma.in]omis = omettre « main » .<br />

= — Avec la mention b iffé : texte biffé.<br />

— A l’intérieur de parenthèses : remplace des parenthèses.<br />

— Dans tous les autres cas : isole les textes ajoutés par<br />

l’éditeur au texte à reproduire.<br />

\ / = Addition linéaire ( i.e . complétant une ligne incomplète)<br />

ou addition interlinéaire.<br />

\ \ / / = Addition marginale.<br />

p. la, lb, etc. = Les lettres a, b, c, etc., après le numéro d’une page,<br />

indiquent la colonne : p. la signifie p.l, première<br />

colonne.<br />

X


CONVENTIONS<br />

DOCUMENTS. — Les devises qu’on trouve parfois au sommet<br />

de la première page d’une lettre n ’ont pas été reproduites. On a<br />

également omis, en général, les en-têtes imprimés.<br />

Pour éviter les confusions avec les mois de juillet et suivants,<br />

les abréviations 7bre, 8bre, etc., ont été généralement transcrites<br />

au moyen des abréviations actuellement en usage (sept., oct.,<br />

etc.). Quand on a cru utile de les reproduire telles quelles, on les<br />

a accompagnées d ’une explication.<br />

On a cherché à respecter l’orthographe des textes, excepté en<br />

ce qui concerne les accents, qui ont été mis suivant les règles<br />

actuellement en usage. En cas de lecture douteuse — chose assez<br />

fréquente en ce qui concerne la distinction entre majuscules et<br />

minuscules ainsi qu’entre les finales en ois, oi(en)t et en ais,<br />

ai(en)t — on suit l’usage actuel. Des italiques signalent les<br />

anomalies, à l’exception des finales en an(s), en(s), ois et oi(en)t.<br />

Exemples : ils fesait (pour « faisaient »), mais événemens, enfans,<br />

étoit (pour « événements », « enfants », « était »).<br />

On a également mis en italiques les en-têtes imprimés (quand<br />

ils ont été reproduits), les passages soulignés, la date des documents,<br />

quand celle-ci vient à la fin du texte (e.g. dans le doc. 133) et<br />

enfin, dans les introductions aux documents, dans les résumés et<br />

dans les commentaires, certaines citations un peu longues, que<br />

l’on a voulu mettre en évidence (e.g. dans l’introduction au<br />

doc. 288).<br />

Dans les citations, les guillemets qu’on rencontre parfois au<br />

début de chaque nouvelle ligne n ’ont pas été reproduits.<br />

Pour faciliter le repérage des références, on a divisé certains<br />

textes en versets (e.g. le doc. 175).<br />

Les notes consacrées aux variantes ne signalent les variantes<br />

orthographiques ou de ponctuation que si elles affectent le sens.<br />

Note importante. Quand on s’écartera des conventions énoncées<br />

ci-dessus, les dérogations seront signalées dans les introductions<br />

aux documents.<br />

XI


Conventions<br />

INTRODUCTIONS ET EXPLICATIONS. — Dans les introductions<br />

et les explications, nous écrivons toujours Ablandens, Dorcières<br />

(hameaux de la commune de la Salette-Fallavaux) et non<br />

Ablandins, Dorcière.<br />

Le terme « curé » est employé pour tous les prêtres responsables<br />

d ’une paroisse, y compris pour les curés-doyens, qui, d ’ailleurs,<br />

portent (ou portaient) dans le diocèse de Grenoble le titre<br />

d ’archiprêtre.<br />

Les villages mentionnés sans autre précision géographique<br />

appartiennent au département de l’Isère, à moins que le contexte<br />

n ’indique une localisation différente.<br />

XII


Préface<br />

Comme évêque du diocèse dont fa it partie la Salette, je tiens<br />

à remercier le Père Jean Stem d'avoir entrepris la publication<br />

des documents concernant l ’apparition du 19 septembre 1846.<br />

Cette présentation du dossier, fruit de recherches patientes et<br />

rigoureuses, aidera le peuple chrétien à connaître les faits qui<br />

amenèrent mon prédécesseur, Mgr Philibert de Bruillard, à<br />

juger l'apparition authentique. Elle aidera aussi ce même peuple<br />

à pénétrer le sens du message de la Salette à la lumière de la<br />

Tradition vivante et, ainsi, à se garder des interprétations<br />

douteuses et des prophéties suspectes.<br />

Parmi les événements rapportés dans le présent volume, je<br />

voudrais en relever un, modeste en apparence, mais très<br />

significatif quand on le place à l'intérieur de la Tradition<br />

vivante évoquée à l ’instant : à savoir la fondation à la Salette<br />

d'une association de prières invoquant la Vierge sous le vocable<br />

de Notre-Dame de la Salette, Péconciliatrice des pécheurs. En<br />

consacrant ce titre par l ’usage et, aussi et surtout, en reprenant<br />

le chemin de la sainte table, le peuple chrétien montra q u ’il<br />

avait parfaitem ent identifié le bu t du message apporté par<br />

Marie : non pas la crispation des pécheurs en des attitudes de<br />

peu r et de terreur, mais leur réconciliation avec Dieu.<br />

Il est vrai qu'à la Salette, Marie parle du bras de son Fils<br />

devenu lourd et pesant, tou t prêt, sem ble-t-il, à châtier son<br />

peuple infidèle. Certains ont reproché à la Dame de l'apparition<br />

d ’être venue propager l ’image d ’un Christ vengeur, très différent<br />

du Sauveur messager de la bonne nouvelle du salut. Mais<br />

cette accusation ne procède-t-elle pas d ’une conception du<br />

XIII


Préface<br />

christianisme où Dieu n'est plus le Dieu de la Bible et où le<br />

Fils n 'a pas grand-chose de commun avec le Fils de l ’homme<br />

qui, d'apres l'Evangile, menace du « feu étem el » ceux qui nelui<br />

ont pas « donné à manger » quand il avait faim 1? — Le<br />

Dieu de la Révélation est paradoxal : il se révèle déchiré entre<br />

la colère et la miséricorde, qui sont les deux faces de sa passion<br />

pour l'homme. « Le Sauveur, écrit Origène, est descendu sur<br />

terre par p itié pour le genre humain. Il a subi nos passions<br />

avant de souffrir la Croix, avant même qu 'il eût daignéprendre<br />

notre chair : car s'il ne les avait d'abord subies, il ne serait pas<br />

venu participer à notre vie humaine. Quelle est cette passion<br />

q u ’il a d'abord subie pour nous ? C ’est la passion de l ’amour.<br />

Mais le Père lui-même, Dieu de l'univers, lui qui est plein de<br />

longanimité, de miséricorde et de pitié, est-ce qu 'il ne souffre<br />

pas en quelque sorte ?... Le Père lui-même n 'est pas impassible.<br />

Si on le prie, il a p itié e t il compatit. Il souffre une passion<br />

d ’am our123». Ce texte étonnant introduit au cœur du mystère<br />

de la miséricorde divine. Certaines présentations de l ’impassibilité<br />

de Dieu ne ménagent-elles pas trop « l ’opinion des sages<br />

de ce monde » — en l ’occurrence, l'orthodoxie stoïcienne —,<br />

au lieu de « laisser transparaître la bouleversante nouveauté du<br />

christianisme’ » ?<br />

Si nous réfléchissons dans cette perspective, ne voyons-nous<br />

pas q u ’à la Salette Marie exprime et la passion du Père pour<br />

les enfants qui se sont détournés de Lui, et la passion du Fils,<br />

qu i a accepté de mourir afin que les enfants dénaturés<br />

redeviennent de véritables enfants, ayant obtenu le pardon de<br />

leurs péchés ? Si Marie, à la Salette, se montre en larmes, n 'estce<br />

pas comme messagère de la miséricorde de Dieu, n ’est-ce<br />

pas afin de nous inviter à retourner au Père, loin de qui ne se<br />

trouvent que misère et destruction ? Les larmes de Marie ne<br />

laissent personne indifférent. La prem ière station du ravin de<br />

l ’apparition, celle de la Dame en pleurs, provoque chez le<br />

pèlerin un choc. Mais pour vraiment entendre cet appel adressé<br />

au cœur, il fau t monter à la Salette avec un cœur d'enfant.<br />

En parlant à Maximin et à Mélanie, la belle Dame évoque,<br />

sans doute, des malheurs. En un langage accessible aux bergers<br />

(1) Man. 25, 41-42.<br />

(2) Cité dans Henri DE LUBAC, Histoire et Esprit. L'intelligence de l'Ecriture d'apres Origène,<br />

Aubier 1950, p. 241.<br />

(3) Cf. Henri DE LUBAC, op. cit., p. 242.<br />

XIV


Préface<br />

et à leurs compatriotes, elle rappelle des réalités q u ’ils ne<br />

connaissent que trop bien : b lé qu i tom be en poussière, pom m es<br />

de^tèrie qui se gâtent... La conséquence est prévisible : les<br />

grandes personnes auront faim , des enfants mourront. Nous<br />

savons par les historiens que la crise agricole des années 1845-<br />

184*ffut accompagnée d ’une crise industrielle, de chômage, de<br />

faillites et de spéculations aux effets désastreux pour les petites<br />

gens surtout. — Pourquoi ces paroles dans la bouche de Marie,<br />

sinon pou r nous inviter à réfléchir sur les événements à la lumière<br />

de la Révélation ? Une récolte catastrophique accompagnée d ’un<br />

cortège de misères nous rappelle que Dieu seul est tout-puissant.<br />

A un m om ent ou beaucoup s'imaginaient que, par la science<br />

e t la technique, l'hum anité allait enfin maîtriser l'univers, à<br />

un mom ent où prenaient leur essor des idéologies qui prom ettent<br />

de procurer le bonheur parfait sur cette terre, Notre-Dame de<br />

la Salette rappelait aux hommes leur faiblesse de créatures et<br />

de pécheurs. La création ne p eu t trouver en elle-même son<br />

salut. A la Salette, Marie découvre à son peuple la source des<br />

malheurs qui le frappent : l'oubli du Créateur et du Sauveur<br />

sans lequel il n 'existe, pour les hommes, aucun espoir de salut,<br />

pas même en ce monde.<br />

Que devons-nous faire pour avoir la vie, sinon revenir à<br />

Dieu ? « S ’ils se convertissent », d it la Dame de l ’apparition,<br />

« les pierres et les rochers se changeront en monceaux de<br />

blé... ». — Ne nous trompons pas : il n'y aura pas de miracle<br />

dispensant les hommes d'accomplir leur tâche d ’hommes.<br />

Notre-Dame de la Salette veut nous faire comprendre que c 'est<br />

en prenant au sérieux notre filiation divine que nous réussirons<br />

à bâtir un monde plus humain.<br />

En interprétant le message de la Salette comme un appel à<br />

se laisser réconcilier, la population de l ’époque revivait un<br />

mystère particulièrem ent cher à saint Paul e t aux Pères de<br />

l'Eglise, e t que le christianisme du dernier quart de notre<br />

vingtième siècle a senti le besoin d ’approfondir. Après avoir<br />

é té le thèm e de l ’Année sainte 1975, la réconciliation a été,<br />

conjointement avec la pénitence, celui du Synode des évêques,<br />

tenu à Rome au cours de l'automne dernier, en pleine<br />

Année sainte extraordinaire. Jean-Paul II, qui a qualifié de<br />

« providentielle » cette rencontre avec le Ju bilé célébré en<br />

mémoire du mystère de la Rédemption, « source de la réconciliai<br />

s


Préface<br />

tion et de la pénitence », a présenté ces dernières comme « une<br />

dimension — bien plus, la dimension fondamentale — de<br />

toute l ’existence chrétienne ». Avec le thème traité par le<br />

Synode, « nous touchons, d it le Saint-Père, en un certain<br />

sens les racines mêmes de l ’être chrétien dans le monde<br />

contemporain4 ».<br />

En d'autres termes : le thème de la réconciliation, dont les<br />

documents historiques attestent la présence au cœur de la<br />

dévotion salettine naissante, est lié à l ’essence même du<br />

christianisme. En effet, ce n 'est pas la lutte qui est première,<br />

mais la communion. Luttes, divisions et guerres sont l'effet<br />

d'une première rupture, celle que le péché a introduit entre<br />

l ’homme et son Créateur.<br />

Par sa m ort et sa résurrection, le Christ a détruit le péché<br />

avec ses conséquences e t a opéré la réconciliation des hommes<br />

avec Dieu et entre eux. « Le Christ est notre paix : de ce qui<br />

était divisé, il a fa it une unité. Dans sa chair, il a détruit le<br />

mur de séparation, de haine56». Malgré conflits e t guerres,<br />

l ’Esprit Saint est à l'œuvre, transformant les rapports entre<br />

personnes et nations, agissant dans et par l'Eglise, qui a<br />

précisém ent la mission de porter aux hommes cette réconciliation,<br />

qu 'elle-même célèbre journellem ent dans l ’Eucharistie.<br />

La réconciliation suppose l ’existence d ’un amour réciproque :<br />

amour de Dieu pour l ’homme, mais aussi amour de l ’homme<br />

racheté pour Dieu, amour que l'hom m e est cependant capable<br />

d ’offrir seulem ent s ’il a reçu en son cœur l'Esprit envoyé par le<br />

Christ. C ’est parce q u elle est pleine de grâce, que Marie a pris<br />

part e t p ren d encore part à notre réconciliation. Le Père Stem<br />

l'écrit très justem ent : « Le Christ, qui donne ... aux réconciliés<br />

de se présenter au Père comme ses fils, donne égalem ent à sa<br />

Mère de se présenter devant le Père comme celle qui, depuis<br />

Nazareth, est l'associée du Messie dans l ’œuvre de réconciliation<br />

et qui, au Calvaire, a prou vé son amour pour Dieu en acceptant<br />

que toute sa volonté soit faiteb ».<br />

(4) Discours de clôture du Synode, Documentation catholique, 1983, p. 1078.<br />

(5) Eph. H, 13-14.<br />

(6) J. STERN, « Marie dans le Mystère de notre réconciliation », Nouvelle Revue Théologique<br />

97 (1975), p. 22.<br />

XVI


Préface<br />

Ne comprenons-nous pas mieux l'immense portée de la<br />

Rédemption, dont nous célébrons actuellement le Jubilé,<br />

lorsque, avec les yeux de la foi, nous contemplons Marie<br />

intercédant comme Réconciliatrice auprès du Père ?<br />

Rome, le 25 mars 1984<br />

Jour de la consécration des peuples à Marie<br />

t Gabriel Matagrin, évêque de Grenoble.<br />

XVII


(bibliothèque<br />

Frontispice du « Nouveau récit » de Mgr Ville court, premier livre sur la Salette à paraître avec<br />

l'approbation de l'évêque de Grenoble (doc. 309).


INTRODUCTION<br />

La période sur laquelle porte ce deuxième volume de la série<br />

La Salette - <strong>Documents</strong> authentiques est caractérisée par la mise<br />

en route du procès de la Salette et son déroulement devant la<br />

commission instituée par l’évêque de Grenoble, Mgr Philibert de<br />

Bruillard. Disons dès à présent que, plus tard, la régularité du<br />

procès sera mise en doute par le cardinal de Bonald, archevêque<br />

de Lyon, et par Mgr Depéry, évêque de Gap. Le Saint-Siège, par<br />

contre, ne reprochera jamais à l’évêque de Grenoble d ’avoir violé<br />

les règles du droit ou d’avoir outrepassé ses pouvoirs en prononçant<br />

un jugement solennel au sujet de l’apparition.<br />

Pour aider le lecteur à s’orienter à travers événements et débats,<br />

nous commencerons par exposer la procédure fixée par le droit<br />

canon de l’époque pour ce genre de procès. Nous indiquerons<br />

ensuite un certain nombre de faits survenus entre mars 1847 et<br />

avril 1849 : ces points de repère faciliteront au lecteur la compréhension<br />

des nombreux documents du présent volume.<br />

I. L’EXAMEN CANONIQUE DES APPARITIONS<br />

L’autorité classique en la matière est le pape Benoît XIV<br />

(Prosper Lambertini, 1675-1758)', appelé par Montesquieu le<br />

« pape des savants » et considéré par certains comme le fondateur<br />

de la science canonique moderne. On trouvera son nom cité lors<br />

du procès de la Salette12, de même que plus tard lors des procès de<br />

Lourdes et de Pontmain.<br />

L’enseignement de Benoît XIV sur la façon de procéder à<br />

l’examen des apparitions nous est accessible à travers le monumental<br />

traité qu’il consacre aux procès de béatification et de canonisation3.<br />

(1) M. CASTELLANO, O.P., « La prassi canonica circa le apparizioni mariane » (dans<br />

Enciclopedia mariana * Theotocos », 2.éd., Gênes-Milan, 1958, p. 486-505), le présente<br />

comme « l’autore classico in materia » (p. 489, à propos des aspects à examiner).<br />

(2) Mandement du 19 septembre 1851, préambule de la partie juridique : « Nous<br />

appuyant sur les principes enseignés par le Pape Benoît XTV, et suivant la marche tracée<br />

par lui... ».<br />

(3) De servorum Dei beatificatione et beatorum oanonizatione. La première édition<br />

est de 1734-1738. Nous citerons d ’après les Opéra omnia de Benoît XIV, Prati, 1839-1847,<br />

18 volumes in-4°. Les volumes I à IV correspondent respectivement aux livres I à IV du De<br />

sert.; les volumes V à VII contiennent les index du traité et des compléments ajoutés par<br />

Benoît XTV après son accession à la papauté.<br />

1


Introduction<br />

L’œuvre, composée par Prosper Lambertini avant son accession au<br />

souverain pontificat en 1740, n’a point force de loi par elle-même4.<br />

Sa valeur et son autorité tiennent à la maîtrise avec laquelle<br />

l’auteur, riche de l’expérience qu’il a acquise dans ce genre de<br />

procès comme promoteur de la foi (avocat du diable) auprès de la<br />

Sacrée Congrégation des Rites, interprète la législation et résoud<br />

les cas qui se présentent. L’utilisateur de l’œuvre devra cependant<br />

tenir compte de la perspective de l’auteur qui, en général, envisage<br />

les apparitions et autres phénomènes d ’ordre charismatique dans<br />

un contexte particulier : à savoir le procès de béatification d ’un<br />

serviteur de Dieu5.<br />

Eprouver les esprits<br />

Bien que dépourvues de l’autorité propre à la révélation<br />

apostolique, les révélations « privées », c’est-à-dire confiées par<br />

Dieu à une personne privée6, méritent, selon Benoît XIV, le respect<br />

du peuple chrétien. Les exigences critiques qu’il formule à propos<br />

des faits mystiques ne sont qu’un aspect de l’attitude critique<br />

adoptée par lui à l’égard des miracles en général et à l’égard de la<br />

sainteté. De toute évidence, il n ’est adversaire ni de la mystique<br />

ni de la sainteté, mais il veut que leur authenticité soit établie par<br />

des preuves, « afin que le jugement de béatification et de<br />

canonisation ne risque pas d’être tourné en ridicule par les<br />

hérétiques »7. Benoît XIV s’inscrit par là-même dans la tradition<br />

de l’Eglise, à la fois critique et ouverte à l’éventualité des<br />

manifestations d ’ordre charismatique. Ainsi, à la veille de la crise<br />

protestante, le 5' concile du Latran, après avoir formulé une mise<br />

en garde contre ceux qui oseraient fournir des précisions sur la<br />

venue de l’antéchrist et le jour du jugement, protestait qu’il<br />

n ’avait nullement l’intention d ’assimiler à ces fables les révélations<br />

venues de Dieu :<br />

En effet, au témoignage d’Ambroise, on éteint la grâce de l’Esprit luimême,<br />

si l’on étouffe par la contradiction la ferveur de ceux qui se mettent<br />

(4) De sera. I, p. xxviii : préface à l’édition de 1743.<br />

(5) Quatorze chapitres de l’oeuvre sont expressément consacrés aux apparitions et autres<br />

phénomènes mystiques (II, c.32, III, c.42-53 ; IV, pars I, c.32).<br />

(6) La révélation « privata » peut cependant avoir pour objet le bien de l’Eglise,<br />

« bonum Ecdesiae » : De serv. III, c.ult., n.2.<br />

(7) De serv. III, c.6, n.l.<br />

2


L'examen canonique des apparitions<br />

à parler ; il est alors indéniable que l’on fait certainement outrage à<br />

l’Esprit-Saint. Comme il s’agit d’une affaire de grande importance et qu’il<br />

ne faut pas facilement donner foi à tout esprit, mais que, selon l’Apôtre,<br />

il faut éprouver les esprits pour voir s’ils viennent de Dieu, nous voulons<br />

que, de par le droit ordinaire, les inspirations dont il s’agit, avant d’être<br />

publiées ou prêchées au peuple, soient désormais soumises à un examen<br />

réservé au Siège apostolique [...]8.<br />

Le concile admet cependant que, s’il y a urgence, on soumette<br />

l’affaire à l’autorité ecclésiastique locale (l’ordinaire du lieu), qui<br />

procédera à l’examen en s’entourant d’un comité de sages. Elle<br />

pourra ensuite accorder l’autorisation de publier, si elle le juge<br />

opportun.<br />

Instances compétentes<br />

Qui a autorité pour prononcer un jugement ? — Le 5' concile<br />

du Latran semblait réserver cet acte au Saint-Siège, mais il s’agissait<br />

d ’un jugement prononcé à propos de personnes encore vivantes et<br />

se disant investies d ’une mission venue du ciel. Le cas de la<br />

Salette (comme le cas de Lourdes et de Pontmain) se présente<br />

différemment : il s’agit là d ’un miracle attribuable à Marie, sainte<br />

jouissant d ’un culte reconnu par l’Eglise et apparaissant à des<br />

voyants qui sont de simples témoins. Le texte législatif classique<br />

en la matière vient du concile de Trente :<br />

Nul nouveau miracle ne sera admis, nulle relique nouvelle reçue, sans leur<br />

reconnaissance préalable et leur approbation de la part de l’évêque. Celuici<br />

consultera des théologiens et d’autres hommes pieux. Dès qu’il parviendra<br />

à une conviction au sujet de ces miracles ou reliques, il fera ce qu’il<br />

estimera être conforme à la vérité et à la piété. S’il faut extirper un abus,<br />

source de doutes et de difficultés ou, surtout, s’il survient en la matière<br />

quelque problème plus grave, l’évêque, avant de trancher, attendra l’avis<br />

du métropolitain et des autres évêques de la province réunis en concile<br />

provincial. Cependant on n’adoptera aucune nouveauté, aucun usage<br />

inconnu jusque-là dans l’Eglise, sans avoir auparavant consulté le très saint<br />

pontife romain9.<br />

(8) Session XI, 19 décembre 1516, décret « Supernae maiestatis », dans Conciliorum<br />

oecumenicorum décréta, Bâle, etc., Herder, 1962, p. 613, cité dans De serv. II, c.l, n.7 et<br />

10. — Textes ou cas analogues, plus anciens : autorisation accordée par le pape Eugène III<br />

à sainte Hildegarde de publier ce qu’elle avait appris du Saint-Esprit, après examen du<br />

livre de ses visions en 1147-1148 (De serv. II, c.25, n.3) ; décrétale Quum ex iniuncto<br />

d’innocent III (1199), reprise dans les décrétales de Grégoire IX, lib.V, tit.VH, c.12.<br />

(9) Session XXV, 3-4 décembre 1563, dans Conc. oec. decr., p. 752.<br />

3


Introduction<br />

Selon Benoît XIV, ce texte reconnaît aux évêques le droit<br />

d ’approuver et de publier les miracles attribués à un saint<br />

canonisé10 1. Ils devront cependant tenir compte des précautions<br />

énoncées par le concile : consulter des experts, prendre l’avis du<br />

concile provincial et mettre le Saint-Siège au courant, si nécessaire.<br />

Avant de publier le Mandement du 19 septembre 1851, Mgr de<br />

Bruillard sollicitera effectivement l’avis de Pie IX, qui renverra<br />

l’évêque de Grenoble à la Sacrée Congrégation des Rites, conformément<br />

à la pratique romaine décrite par Benoît XIV : au niveau<br />

romain, l’examen et l’approbation des miracles relèvent du dicastère<br />

chargé du culte11, à moins qu’il n ’y ait lieu de soupçonner derrière<br />

l’affaire une machination, une tromperie, auquel cas elle relèverait<br />

de la compétence de l’Inquisition12.<br />

Preuves et témoignages<br />

Dans les procès de béatification et de canonisation, on doit<br />

observer en matière de preuves, les prescriptions de la procédure<br />

pénale, particulièrement exigeantes. Toutefois, Benoît XIV tempère<br />

cette exigeance par la formule « quantum fîeri potest », pour<br />

autant que la chose est faisable13. Ainsi, pour établir un point<br />

donné, le témoignage d ’une seule personne ne suffit pas, du<br />

moins en principe. On doit cependant admettre des exceptions,<br />

faute de quoi on rejetterait a priori dans les brumes de l’invérifiable<br />

les réalités d’ordre intime, comme celles par exemple rapportées<br />

dans l’autobiographie de sainte Thérèse d ’Avila ou, pour ce qui<br />

nous intéresse, les apparitions d ’un saint à un individu isolé,<br />

comme ce sera le cas, par exemple, à Lourdes. Benoît XIV admet<br />

que de tels faits puissent être reconnus comme authentiques.<br />

Seulement, dans de pareils cas, le témoignage devra être complété<br />

par un examen qui portera sur la personne du témoin, sur la<br />

nature de l’apparition et sur les effets qu’elle a produits14.<br />

(10) De serv. II, c.l, n .12-13 ; IV, pars II, c.ult., n.2.<br />

(11) Jusqu’à la réorganisation de la curie romaine sous Paul VI, la Congrégation des<br />

Rites était chargée du culte en général, y compris de ces phases préparatoires au culte des<br />

saints que sont les procès de béatification et de canonisation. La Sacrée Congrégation pour<br />

les causes des saints est de fondation toute récente : 1969-<br />

(12) De serv. III, c.52, n.13 ; IV, pars II, c.ult., en particulier n.3-5. La pratique a<br />

évolué : selon Castellano (article cité à la note 1), qui étudie la procédure en usage au<br />

vingtième siècle, un seul dicastère romain est compétent pour l’examen d ’une apparition :<br />

le Saint-Office.<br />

(13) De serv. III, c.6, n.3 ; également c.3, n.2-5.<br />

(14) De serv. III, c.51, n.3 (p. 587) ; IV, pars I, c.32, n.14 (p. 379) ; également III,<br />

c.10, n .11.<br />

4


V-.<br />

L'examen canonique des apparitions<br />

Les témoignages d’enfants présentent une difficulté analogue<br />

au cas du témoin unique. D ’après les règles du droit, ils ne<br />

constituent jamais une preuve proprement dite15. Benoît XIV<br />

aurait-il donc refusé a priori d’approuver des apparitions comme<br />

celle de la Salette ou, surtout, celles de Pontmain (1871), où les<br />

seuls voyants furent de jeunes enfants ? — On lui a effectivement<br />

prêté cette position qui, en réalité, se situe aux antipodes de sa<br />

pensée : c’est du moins la conclusion qui, à notre avis, s’impose,<br />

quand on prend la peine de parcourir les œuvres de cet esprit<br />

supérieur, qui fut « le plus canoniste des théologiens et le plus<br />

théologien des canonistes »16 et qui allie une érudition immense<br />

avec un remarquable bon sens. Rien de plus étranger à sa mentalité<br />

que d ’urger l’application des règles de façon mécanique, au point<br />

d ’en faire des empêchements à la recherche du vrai : « il appartient<br />

à l’homme bien formé de se contenter pour chaque objet du type<br />

de démonstration conforme à sa nature »17. Restant sauf le principe<br />

qu’il faut apporter des preuves solides, on tempérera les exigences<br />

d ’ordre formel en fonction de la réalité sous examen. Il est clair<br />

que la déposition d ’un enfant ne saurait constituer la preuve<br />

complète d ’une apparition. Mais les dépositions d’un groupe<br />

d ’adultes ne suffiraient pas davantage à prouver un fait en un<br />

domaine où les hallucinations collectives ne sont pas chose inouïe.<br />

Les témoignages complémentaires et les indices convergents qui<br />

figurent normalement parmi les considérants des jugements canoniques<br />

ne sont pas cités simplement pour suppléer à une insuffisance<br />

d ’ordre quantitatif, qu’il s’agisse du nombre des voyants ou de<br />

leur âge. Leur présence est nécessaire pour que soit éliminé tout<br />

doute raisonnable18.<br />

(15) De serv. III, c.6, n.}.<br />

(16) Card. André JULLIEN, Juges et avocats des tribunaux de l'Eglise, Rome, Officium<br />

libri catholici, 1970, p. 203.<br />

(17) De serv. III, c.l, n.6 : phrase d’Aristote (Ethique à Nicomaque, 1,3), reproduite<br />

par Benoît XIV d ’après saint Thomas (I Contra Gentes, 3). Lors du procès de Pontmain,<br />

H. Sauvé, chanoine théologal du diocèse de Laval, présenta l’objection contre les témoignages<br />

d ’enfants comme « insurmontable » : Benoît XIV aurait rejeté l’opinion de Sénèque, selon<br />

laquelle il n’est pas de témoin plus pur qu’un enfant (R. LAURENTIN et A. DURAND,<br />

Pontmain, histoire authentique, Paris, Apostolat des Editions, etc., 1970, vol. I, p. 72).<br />

En réalité, Benoît XIV, dans le passage auquel il est fait allusion (De serv. III, c.6,<br />

n.3), discute un point de droit positif et s’abstient de prendre position sur le fond (« quidquid<br />

sit de hujus Philosophi opinione »). De plus, la référence indiquée, Canonisation 1, 3,<br />

I, 19. De Testihus, est une faute de lecture : Benoît XIV a écrit « ex jure civili 1.3 et 1.19<br />

ff. de testih. ». Il s’agit d ’une référence au corpus de l’empereur Justinien.<br />

(18) Cf. la judicieuse remarque le l’abbé Suhard, futur cardinal et archevêque de<br />

Paris, lors du deuxième procès de Pontmain en 1920 : » Le témoignage des enfants vaut.<br />

5


Introduction<br />

Ajoutons une dernière remarque à propos de l’attitude adoptée<br />

par les autorités de l’Eglise. Là où les masses chrétiennes demeurent<br />

encore simples et naïves, les responsables toléreront aisément la<br />

diffusion d ’apparitions peu sûres, pourvu qu’elles édifient. Euxmêmes<br />

auront tendance à les admettre sur simple ouï-dire : qu’on<br />

songe aux innombrables prodiges rapportés par saint Alphonse de<br />

Liguori dans son livre Les gloires de Marie, paru au milieu du dixhuitième<br />

siècle ! Mais à une époque et dans les pays où l’esprit<br />

scientifique et la critique historique imprègnent la mentalité<br />

commune, l’autorité ecclésiastique évitera toute apparence d ’approbation<br />

précipitée, afin de ne pas scandaliser inutilement19.<br />

II. POINTS DE REPÈRE<br />

Rappelons brièvement quelle est la situation à la fin de<br />

l’hiver, cinq mois après l’événement du 19 septembre 1846. Les<br />

témoignages de Maximin et de Mélanie sur l’apparition d ’une<br />

Dame ont été largement diffusés par des récits assez différents les<br />

uns des autres quant aux nuances et à la forme, mais identiques<br />

cependant quant à la substance : tous, en effet, présentent le<br />

message de la Dame comme un appel à la conversion, à l’observance<br />

des devoirs religieux. L’autorité diocésaine de Grenoble, dont le<br />

territoire de la Salette dépend au point de vue ecclésiastique, est<br />

impressionnée par les témoignages des curés sur les fruits spirituels<br />

de l’apparition et sur l’importance des pèlerinages, qui se poursuivent<br />

aussi longtemps que la neige n ’a pas rendu les lieux<br />

fondé qu’il est, non sur l’autorité personnelle des témoins, mais sur l’évidence de leur<br />

témoignage, qui ressort des circonstances, tant de l’Apparition, que de l’attitude des<br />

témoins au cours de l’Apparition. Un seul témoin, dans l'occurrence, donnerait un<br />

témoignage suffisant... » (dans R. LaURENTIN - A. DURAND, op. cit., vol. III, p. 321). Le<br />

cardinal Jullien, qui fut durant de longues années membre du Tribunal de la Rote, a<br />

montré comment la décision portée par un juge est le fruit d ’une synthèse et non le<br />

résultat d’une opération arithmétique : JULLIEN, op. cit., ch. XIX, en particulier p. 440-<br />

441, où Ton trouvera une analyse du jugement porté le 18 janvier 1862 par Mgr Laurence,<br />

évêque de Tarbes, sur les apparitions de Lourdes.<br />

(19) Pour de plus amples informations sur l’examen canonique des apparitions selon<br />

Benoît XTV, nous nous permettons de renvoyer le lecteur au rapport que nous avons<br />

présenté en septembre 1983 lors du Congrès mariologique international de Malte. Les actes<br />

du Congrès seront publiés par les soins de l’Académie pontificale mariale internationale de<br />

Rome.<br />

6


Points de repère<br />

inaccessibles. Mais elle ne connaît les témoignages des deux voyants<br />

que d ’une façon très approximative. Elle ignore le contenu et,<br />

probablement, l’existence même de l’enquête menée en févriermars<br />

par l’abbé Lagier, parfait connaisseur du patois de Corps.<br />

L’évêque, Mgr Philibert de Bruillard, penche à titre personnel<br />

pour la réalité de l’apparition. Il évite toutefois d’engager son<br />

autorité et reste dans l’expectative. La circulaire du 9 octobre 1846<br />

demeure en vigueur : elle interdisait au clergé de parler de<br />

l’apparition en chaire, tant que l’autorité ecclésiastique ne l’aurait<br />

pas approuvée.<br />

Au cours du printemps et de l’été 1847, des éléments nouveaux<br />

modifieront cet état de choses : annonces de guérisons, polémiques<br />

et développements d ’ordre spirituel. Ils amèneront l’évêque de<br />

Grenoble à mettre en route l’examen canonique et à prendre<br />

position.<br />

Annonces de guérisons<br />

En avril, arrivent à l’évêché des lettres annonçant coup sur<br />

coup deux guérisons obtenues par l’invocation de Notre Dame de<br />

la Salette et l’usage de l’eau coulant de la source de l’apparition.<br />

La deuxième guérison surtout, celle de Sœur Saint-Charles,<br />

religieuse hospitalière de Saint-Joseph d’Avignon, fait impression.<br />

Alitée depuis huit ans, arrivée à un état de faiblesse extrême, elle<br />

avait été guérie subitement, au cours d’une neuvaine. Dans les six<br />

mois qui suivent, on signalera une douzaine d ’autres guérisons.<br />

Polémiques et poursuites judiciaires<br />

Le 9 avril 1847, un journal de Paris, le Constitutionnel,<br />

annonce qu’une brochure sur la Salette est en vente dans une<br />

église de la capitale. Il propose qu’on la distribue aux députés :<br />

ceux-ci pourront ainsi se rendre compte de « ce qu’on doit<br />

attendre des hommes qui demandent avec tant d ’ardeur la liberté<br />

d ’enseignement ». (Le gouvernement songeait à présenter à la<br />

chambre une loi limitative du monopole de l’Université.) Divers<br />

journaux emboîtent le pas. D ’autre part, en plusieurs villes,<br />

Angers, Paris, etc., police et parquet, voulant empêcher la diffusion<br />

des récits de l’apparition, engagent des poursuites contre des<br />

7


Introduction<br />

imprimeurs et des libraires qui les vendent, sous prétexte qu’ils<br />

ont omis les formalités prescrites par la législation sur les imprimés.<br />

Le vrai motif de ces interventions est la crainte que le message ne<br />

produise « de funestes impressions sur les populations ignorantes »<br />

(note du 20 mai 1847 pour le Garde des Sceaux).<br />

Développements spirituels<br />

La suite des événements cependant montre que les craintes<br />

étaient vaines : les populations qui ont pris le message à cœur,<br />

l’ont interprété comme les habitants de Ninive interprétèrent jadis<br />

le message du prophète Jonas : non pas comme un bulletin de<br />

prévisions météorologiques, mais comme une jnvitation à la<br />

conversion et à la prière. Les pèlerinages reprennent après la fonte<br />

des neiges et surtout après la Pentecôte. Un témoin oculaire parle<br />

de six mille pèlerins pour la seule journée du 31 mai. — Certains<br />

de ces pèlerins viennent de fort loin : de Marseille, de Nantes, de<br />

Tours... Pour le 19 septembre 1847, premier anniversaire de<br />

l’apparition, les estimations vont de trente à cent mille pèlerins.<br />

Le dernier chiffre, certainement exagéré, veut symboliser l’atmosphère<br />

du jour. Le curé de la cathédrale de Grenoble déclarera<br />

qu’il n ’a jamais rien vu de semblable, « ni à Lyon à l’arrivée des<br />

Bourbons, au retour de l’exil ; ni à l’apparition de Bonaparte, au<br />

retour de l’île d ’Elbe » (doc. 289). Comme l’anniversaire tombe<br />

un dimanche, l’évêque permet qu’on célèbre la messe dans une<br />

chapelle érigée sur la montagne. Entre temps, afin de « satisfaire<br />

à Dieu pour les deux grands crimes signalés par la déclaration des<br />

enfants de Corps » (doc. 259), Mgr Parisis, évêque de Langres,<br />

érige une confrérie « réparatrice des blasphèmes et de la violation<br />

du dimanche », qu’un bref de Pie IX, daté du 30 juillet, élève au<br />

rang d’archiconfrérie, ce qui permet à l’association d ’affilier des<br />

succursales.<br />

L'enquête canonique<br />

Parmi les pèlerins de l’été 1847, figure Mgr Clément Villecourt,<br />

évêque de la Rochelle et futur cardinal. De passage à Grenoble le<br />

19 juillet, il rend visite à Mgr de Bruillard, qui, ce même jour,<br />

nomme deux enquêteurs officiels : le chanoine Rousselot, professeur<br />

de morale au grand séminaire diocésain, et le chanoine Orcel,<br />

8


Points de repère<br />

supérieur de la même maison. Au moment de cette nomination,<br />

le premier enquêteur croit déjà à l’authenticité de l’apparition,<br />

tandis que le second est encore sceptique. Partis de Grenoble le<br />

27 juillet, les enquêteurs passent dans neuf diocèses du sud-est,<br />

cherchant à rassembler une documentation sur les guérisons qu’on<br />

leur a signalées. A Nîmes, ils ont la chance de rencontrer l’abbé<br />

Lambert, qui, durant un séjour fait à Corps au mois de mai, avait<br />

noté par écrit le récit de chacun des enfants. Maniant parfaitement<br />

le provençal, il a su, mieux que d ’autres, reproduire les paroles<br />

que la Dame avait prononcées en patois. La relation Lambert<br />

deviendra la pièce maîtresse du récit publié l’année suivante par<br />

Rousselot et reproduit maintes et maintes fois jusqu’à nos jours.<br />

Rousselot et Orcel visitent Corps et la Salette le 25 et le<br />

26 août. Ils interrogent Maximin et Mélanie, diverses personnes<br />

qui les connaissent et des ecclésiastiques de la région.<br />

Les Conférences à / ’évêché de Grenoble et les débuts de l ’opposition<br />

L’enquête terminée, Rousselot compose un Rapport, que Mgr<br />

de Bruillard fait examiner par une commission qui se réunit à<br />

l’évêché de Grenoble, en novembre et en décembre 1847. Présidée<br />

par l’évêque en personne, elle comprend seize membres : les<br />

vicaires généraux, les chanoines de la cathédrale, les curés de la<br />

ville épiscopale et les deux commissaires enquêteurs, qui viennent<br />

du grand séminaire.<br />

La commission se réunira huit fois. A chacune des Conférences,<br />

le Rapport fait l’objet de critiques formulées par le vicaire général<br />

Berthier, un adversaire de la première heure, et trois des cinq<br />

curés de Grenoble. Le groupe des opposants n ’est homogène qu’en<br />

apparence. Les difficultés soulevées par le vicaire général Berthier<br />

se situent moins au niveau des faits qu’à celui des documents,<br />

qu’il estime contradictoires. Nous avons déjà étudié sa façon de<br />

lire les textes1. Les curés de Saint-Louis et de Saint-André présentent<br />

des objections d ’ordre général : ils insistent sur la prudence<br />

nécessaire en pareille matière et sur la difficulté d’atteindre à la<br />

certitude. Lorsque l’évêque, au cours de la cinquième Conférence,<br />

demande à la commission de se prononcer sur la réalité de<br />

l’apparition, la majorité répond par un oui. Sur les quatre votes<br />

négatifs, trois sont motivés par l’insuffisance des preuves fournies<br />

(1) La Salette. <strong>Documents</strong> authentiques (dorénavant LSDA), I, en particulier, p. 140.<br />

9


Introduction<br />

dans le Rapport. Une seule voix se prononce formellement contre<br />

la réalité de l’apparition : celle du curé de Saint-Joseph, J.-P.<br />

Cartellier, qui poursuivra le combat contre la Salette après la<br />

clôture des Conférences.<br />

Approbation de l ’apparition<br />

En ouvrant les Conférences, Mgr de Bruillard avait laissé<br />

entendre qu’à leur issue il prononcerait un « jugement doctrinal »<br />

(doc. 330). Les troubles politiques de 1848, peut-être aussi une<br />

intervention du cardinal de Bonald, archevêque de Lyon, lui font<br />

ajourner son projet. Cependant début juin la Salette reçoit un<br />

pèlerin de marque, l’abbé Dupanloup, qui, l’année suivante,<br />

deviendra évêque d ’Orléans. Dupanloup interroge les enfants. Il<br />

est vivement frappé par le contraste entre leur médiocrité habituelle<br />

et le changement qui s’opère en eux quand ils parlent de<br />

l’apparition, entre « le ton toujours vulgaire et habituellement<br />

grossier » de Maximin, « le ton habituellement maussade » de<br />

Mélanie, et la simplicité, le sérieux, avec lesquels ils donnent le<br />

récit (doc. 427). Durant un séjour dans la région de Grenoble, il<br />

prend connaissance du Rapport Rousselot et le trouve bon. Mgr<br />

de Bruillard décide alors d’en permettre la publication, mieux<br />

encore, de prendre position ouvertement, en tant qu’évêque. Ce<br />

n ’est pas la première fois qu’un livre sur la Salette va paraître avec<br />

son consentement. Dès septembre 1847, il avait donné son accord<br />

à la publication, par Mgr Villecourt, d ’un Nouveau récit de<br />

l'apparition (doc. 309). Mais cette fois-ci, il va nettement plus<br />

loin : dans une lettre signée, placée en tête du livre de Rousselot,<br />

il déclare avoir « constamment partagé l’avis de la très-grande<br />

majorité de la Commission » (doc. 428). Ainsi, au vu et au su de<br />

tous, l’évêque du lieu admet l’authenticité de l’apparition. Bien<br />

qu’il n’ait pas formulé de « jugement doctrinal » au sens juridique<br />

du terme — le jugement doctrinal viendra en 1851 —, la Salette<br />

possède désormais un statut ecclésial. Bientôt du reste ce nom<br />

figurera dans un acte solennel : le 4 mars 1849, Mgr Jolly,<br />

archevêque de Sens, proclame miraculeuse la guérison d ’Antoinette<br />

Bollenat, d’Avallon dans l’Yonne, guérison obtenue à la suite<br />

d ’une neuvaine à la très sainte Vierge « invoquée sous le nom de<br />

Notre Dame de la Salette ».<br />

10


Points de repere<br />

Notre Dame Re'conciliatrice des pécheurs<br />

En mai 1848, le curé de la Salette fonde dans sa paroisse une<br />

confrérie en l’honneur de Notre Dame des Sept-Douleurs. La « vox<br />

populi » ne tarde pas à désigner l’association sous un autre nom,<br />

celui de Notre Dame Réconciliatrice des pécheurs. Ce vocable<br />

deviendra le titre liturgique de la Dame de la Salette. On le trouve<br />

dans les documents du Saint-Siège, du bref de Pie IX en faveur<br />

de l’archiconfrérie de la Salette (7 septembre 1852) au texte de la<br />

messe de la Salette, révisé après Vatican II et approuvé par la<br />

Sacrée Congrégation du Culte (25 juin 1976).<br />

Remous suspects<br />

Comme le miel attire les mouches, les manifestations charismatiques<br />

attirent les esprits crédules et portés aux excès de zèle.<br />

Pendant qu’à l’évêché de Grenoble on examine le fait de la<br />

Salette, autour de l’association réparatrice de Langres règne une<br />

agitation inquiétante : sous prétexte de fidélité à des révélations<br />

venues du ciel et transmises par une carmélite de Tours, Sœur<br />

Marie de Saint-Pierre, on prétend imposer à l’association une autre<br />

forme que celle voulue par l’évêque fondateur. Dans une lettre<br />

qui paraît dans Y Univers du 24 décembre 1847, Mgr Parisis réagit<br />

vigoureusement contre ces manœuvres, auxquelles la carmélite de<br />

Tours reste d’ailleurs totalement étrangère : elle sait en effet que<br />

les révélations privées sont soumises à l’Eglise et non l’Eglise aux<br />

révélations (doc. 386).<br />

A la Salette, parallèlement au développement qui aboutit à la<br />

dévotion à Notre Dame Réconciliatrice des pécheurs, un autre<br />

développement se fait jour à la suite de la Révolution de février<br />

1848 et de la confusion qu’elle a engendrée. Certaines têtes, rêvant<br />

d ’un monarque qui viendrait rétablir l’ordre dans le pays, pensent<br />

trouver dans les secrets confiés aux deux bergers la clef de l’avenir<br />

politique et une confirmation de leurs espoirs.<br />

L’approche que nous évoquons ici deviendra manifeste à partir<br />

de 1850. Le présent volume, qui va seulement jusqu’en avril 1849,<br />

contient cependant des signes avant-coureurs de cette exploitation<br />

politique de l’apparition. Dès avril 1847 rôde à Corps, autour de<br />

Maximin et de Mélanie, un certain Houzelot, marchand d ’orfèvrerie<br />

religieuse et chasseur de reliques (à Lourdes, il réussira à se procurer<br />

le capulet de Bernadette). La suite de l’histoire salettine le montrera<br />

11


Introduction<br />

mêlé aux manœuvres des partisans du pseudo-baron de Richemont,<br />

un aventurier qui se faisait passer pour Louis XVII.<br />

Bilan<br />

La Salette possède désormais droit de cité dans l’Eglise.<br />

L’évêque du lieu a ouvertement déclaré qu’il estime l’apparition<br />

authentique et il a autorisé, sur la montagne visitée par les pèlerins,<br />

l’exercice du culte liturgique. En 1849, après qu’un autre évêque<br />

eut déclaré miraculeuse une guérison obtenue par l’invocation de<br />

Marie sous le titre de Notre Dame de la Salette, il engagera des<br />

pourparlers avec l’autorité municipale, en vue de l’acquisition du<br />

terrain. Mgr de Bruillard, il est vrai, n’a pas encore émis sur<br />

l’apparition un jugement doctrinal proprement dit. Comme nous<br />

l’avons déjà noté, ce dernier n ’interviendra qu’en 1851. Il reste<br />

que, selon la remarque formulée par Rousselot dans la conclusion<br />

de son Rapport, l’autorité compétente peut autoriser la fondation<br />

d ’un sanctuaire, sans pour autant « se prononcer définitivement<br />

sur le grand événement qui fait mouvoir les populations »<br />

(doc. 310). En agissant de la sorte, elle favorise la dévotion envers<br />

la sainte Vierge, chose excellente, même en l’absence de toute<br />

apparition ou manifestation extraordinaire. Mgr de Quélen, archevêque<br />

de Paris, n ’avait-il pas en 1832 autorisé la frappe de la<br />

médaille miraculeuse, sans s’être prononcé auparavant sur les<br />

apparitions qui étaient à son origine ? Observons en passant que<br />

cette ligne de conduite met en application une règle énoncée par<br />

saint Jean de la Croix, dont on connaît l’autorité en matière de<br />

phénomènes mystiques : quand on exécute un point demandé<br />

dans une révélation privée, il faut le faire non parce que la chose<br />

a été demandée par révélation, mais parce qu’elle est raisonnable<br />

et conforme à l’Evangile2.<br />

Quant aux objections soulevées par les opposants de la Salette,<br />

elles ont exercé une influence bienfaisante, en obligeant les<br />

rapporteurs à comparer les diverses relations de l’apparition, à<br />

interroger les témoins, à examiner les enfants de plus près.<br />

L’épreuve du temps aide à discerner ce qui sépare l’apparition de<br />

la Salette d’autres faits extraordinaires mais inauthentiques, comme<br />

les prétendues apparitions qui auraient eu lieu, en 1848, dans le<br />

(2) La montée du Carmel, livre II, ch. 21 (dans Œuvres complètes, Paris, DDB, 1959,<br />

p. 236).<br />

12


Notre édition<br />

diocèse de Valence et aussi, tout près de la Salette, au Périer.<br />

Enfin, à l’intérieur même du mouvement né de la Salette, l’épreuve<br />

du temps permettra de distinguer entre appel à la conversion ou<br />

dévotion d ’une part et interprétations politisantes de l’autre.<br />

III. NOTRE ÉDITION<br />

Rappelons que ce dossier suit l’ordre chronologique des<br />

documents3. Un numéro a été attribué à tous les documents<br />

conservés, à l’exception des demandes de renseignements, des<br />

sollicitations de faveurs spirituelles et des pièces concernant les<br />

guérisons survenues après le début des Conférences tenues à<br />

l’évêché de Grenoble en novembre-décembre 1847. Ces derniers<br />

documents ne recevront un numéro individuel que s’ils présentent<br />

un intérêt majeur4.<br />

Vu l’impossibilité de reproduire tous les textes — ce qui aurait<br />

exigé trois ou quatre volumes comme celui-ci ! — on a dû opérer<br />

un choix. Priorité a été donnée aux enquêtes opérées sur les lieux,<br />

aux renseignements fournis par les habitants, aux textes illustrant<br />

les diverses mentalités rencontrées. Le dossier est cependant présenté<br />

dans son intégralité. Le répertoire placé à la fin du volume énumère<br />

en effet tous les documents du n° 127 au n° 530 inclus et fournit<br />

des renseignements sur ceux d ’entre eux qui, dans le corps de<br />

l’ouvrage, n ’ont pas fait l’objet d’une présentation spéciale.<br />

(3) Cf. LSDA I, p. 27-28.<br />

(4) Le lecteur désireux de connaître ces diverses guérisons et leurs dossiers respectifs en<br />

détail, consultera les deux volumes de GlRAY.<br />

13


.v*,-r


DOCUMENTS<br />

fin mars 1847 — avril 1849<br />

N ° 127 — 530


LES VOYANTS<br />

QUELQUES RAPPELS<br />

Maximin Giraud (1835-1875) a onze ans lors de l’apparition. C’est le<br />

quatrième enfant d’un pauvre charron. Il a perdu sa mère alors qu’il<br />

n’avait pas encore atteint dix-huit mois.<br />

Mélanie Mathieu / Calvat (1831-1904) a quatorze ans et demi lors de<br />

l’apparition. Quatrième enfant d’une famille indigente, elle a été placée<br />

en service chez des paysans de la région dès l’âge de dix ans environ.<br />

LE CADRE GÉOGRAPHIQUE<br />

Les lieux de l’apparition se trouvent à 1 800 m d’altitude, adossés à la<br />

chaîne de montagnes qui entoure la commune de la Salette-Fallavaux.<br />

Un chemin muletier relie celle-ci à Corps, chef-lieu du canton auquel la<br />

commune appartient.<br />

Corps (900 m), où habitent les familles des deux voyants, est la dernière<br />

commune de l’Isère avant les Hautes-Alpes, sur la route de Grenoble à<br />

Gap. Corps offre aux visiteurs des possibilités d’accueil hôtelier et un<br />

bureau de poste. C’est là qu’ils peuvent rencontrer et interroger les deux<br />

voyants.<br />

LE CADRE ECCLÉSIASTIQUE<br />

Corps et la Salette appartiennent au diocèse de Grenoble.<br />

Mgr Philibert de Bruillard (1765-1860) est évêque de Grenoble depuis<br />

1826. Il lui appartient de juger de l’apparition au nom de l’Eglise et<br />

d’autoriser l’exercice du culte liturgique sur les lieux.<br />

L’abbé Pierre Mélin (1810-1874), curé-archiprêtre de Corps, est le principal<br />

correspondant local de l’évêché.<br />

LA DIFFUSION DE LA « GRANDE NOUVELLE »<br />

Les relations qui la font connaître présentent entre elles des divergences<br />

notables, qui tiennent surtout au fait que les unes ont été écrites sous la<br />

dictée d’un des voyants, tandis que d’autres sont des amalgames de<br />

témoignages ou encore des récits composés de mémoire. Un travail de<br />

critique s’impose donc. Il sera accompli en 1847-1848.<br />

16


4é<br />

Village de la Salette vers 1860, par M.augendre.<br />

A droite, chapelle de Saint-Sébastien, aujourd'hui disparue. A côté, façade de la chapelle de<br />

Notre-Dame des Sept Douleurs. Au centre, le village de la Salette (1 ISO m) avec l'église<br />

paroissiale. Au fond à gauche, le Gargas (2 207 m) et, à droite, le Chamoux (2 197 m). Entre<br />

les deux, le Planeau (1 802 m), dont le sommet cache les lieux de l'apparition.<br />

Le site. La commune de la Salette-Eallavaux, avec sa douzaine de villages (la<br />

Salette, les Ablandens, Dorcieres, Saint-Julien, Eallavaux, etc.) occupe un cirque<br />

de montagnes calcaires et marneuses, aux flancs raides et dénudés, d ’une<br />

âpre grandeur. Il s'agit de la bordure sédimentaire occidentale de massifs<br />

anciens, cristallins, recouverts par les mers du secondaire, puis rajeunis par les<br />

plissements alpins ; le massif dit du Pelvoux (l'Olan : 3 564 m) n'est pas loin.<br />

Cette bordure, fortement basculée vers l'ouest, plissée, faillée, a été sculptée par<br />

les glaciers : tout cela explique — sommairement — l ’architecture complexe de<br />

ce petit massif marginal, drainépar la Se'zia, qui se jette dans la vallée profonde<br />

et majestueuse du Drac, comblée en partie maintenant par les eaux du barrage<br />

du Saute t. (D’apres A. Mélisson et M. Toc bon. — On trouvera des renseignements<br />

complémentaires dans les « Eléments de géologie salettine » de<br />

M. Tochon, parus dans les Annales, mai-juin et juillet-août 1975.)<br />

17


Doc. 127<br />

<strong>Documents</strong><br />

Dimanche de la Passion, 21 mars 1847<br />

Événem ent. Guérison à Avignon de Sœur Prouvèze, religieuse coadjutrice<br />

des Dames du Sacré-Cœur. Dossier dans Vérité, p. 115-118 ; GlRAY II, p. 77-81.<br />

Cf. doc. 129, 133, 138, 191. — Alitée depuis quatre mois en raison d’un<br />

rhumatisme nerveux aux lombes, la sœur est guérie subitement en assistant à la<br />

messe le dernier jour d’une neuvaine au cours de laquelle elle a fait usage de<br />

l’eau de la fontaine miraculeuse. Selon le docteur Cade, médecin traitant « le<br />

recouvrement subit des forces musculaires, après un alitem ent aussi prolongé, est<br />

tou t à fa it en dehors des lois ordinaires de la nature » (doc. 191)-<br />

Parmi les guérisons obtenues hors des limites du diocèse de Grenoble, ce fut<br />

la première à connaître un certain retentissement. Le chanoine Rousselot la<br />

mentionna dans son Rapport du 15 octobre 1847 à l’évêque de Grenoble<br />

(doc. 310).<br />

Mardi 23 mars 1847<br />

127. APPARITION DE LA TRÈS-SAINTE VIERGE À DEUX<br />

PETITS BERGERS SUR LA MONTAGNE DE LA SALLETTE<br />

[sic]... ; GUÉRISON MIRACULEUSE D ’UNE FEMME INFIRME<br />

DEPUIS 23 ANS ; ACCOMPAGNÉES DES LETTRES DE MGR<br />

L ’ÉVÊQUE DE GAP ET DE M. L ’ABBÉ CHABRAND GRAND<br />

VICAIRE, ETC., ETC., SUR CES DEUX MIRACLES<br />

Paris, Bouasse-Lebel et cie, 1847. 32 p. 13 cm (PBNR 12).<br />

Date. La « Déclaration » par laquelle les éditeurs disent se soumettre au<br />

jugement de l’Eglise porte la date du 23 mars.<br />

Le récit (p. 3-18). Il dépend des mêmes sources que celui de la brochure<br />

Notre Dame et deux bergers des Alpes (doc. 71) ou, plus probablement, plagie<br />

celle-ci sans remonter plus haut.<br />

Les deux lettres annoncées dans le titre sont les documents 45 et 27 bis.<br />

Mardi 30 mars 1847<br />

129 bis. LETTRE DE MÈRE SAINTE-THÈCLE, Supérieure des<br />

Sœurs de la Providence de Corps, à M. Dupont (*)<br />

Original : Tours SF, B 28.<br />

Note. La Mère Sainte-Thècle, qui dirige l’école fréquentée par les deux<br />

bergers de la Salette, livre ici ses impressions sur les enfants. Sa lettre contient en<br />

outre une précision sur la coiffure de la Dame de l’apparition.<br />

(*) Nous avons déjà rencontré Léon Dupont (ou Papin-Dupont), surnommé « le saint<br />

homme de Tours » (LSDA I, p. 66, etc ). Il a désormais droit au titre de vénérable : par<br />

un décret daté du 21 mars 1983, la Sacrée Congrégation des Saints a, en effet, proclamé<br />

l’héroïcité de ses vertus. Le décret mentionne l’apparition de la Salette parmi les événements<br />

qui fournirent à M. Dupont l’occasion d’approfondir sa vie spirituelle et de se livrer à la<br />

diffusion de la parole de Dieu (Acta Apostolicae Sedis, 1983, p. 1057-1058).<br />

18


JO mars 1847<br />

Doc. 129 bis<br />

Monsieur,<br />

Corps, le 30 mars 1847.<br />

Le 21 mars, j’ai été grandement étonnée lorsque l’on m ’a<br />

remis deux volumes, intitulés Année de Marie (1). [,..Mr le Curé]<br />

m ’a chargé" d ’être auprès de vous [p. 2] l’interprète de ses<br />

sentiments de respect.<br />

[...] Il y a dans ce moment le Jubilé dans sa paroisse : il<br />

paraît y avoir une grande émulation ; nous ne sommes encore<br />

qu’au troisième jour (2).<br />

Le jour que je reçus vos livres, j’étais si heureuse de les avoir<br />

que je me mis à en lire une partie. J ’avais à mes côtés Mélanie<br />

Mathieu qui est la petite privilégiée de la S" Vierge. Comme tous<br />

les enfans, elle aime à voir les images, et pour lui faire plaisir, je<br />

les lui faisais parcourir ; quand tout à coup elle m’arrête, avec<br />

vivacité et me dit en me faisant remarquer la statue de Notre<br />

Dame de bon espoir, que la coiffure de la S" Vierge était comme<br />

celle-là (3). Jusqu’alors les deux enfans s’accordaient à dire qu’elle<br />

avait une coiffe à la paysanne bien haute, mais ils ne savaient pas<br />

bien définir comment elle était faite. Votre livre contribuera<br />

beaucoup à en donner une idée juste.<br />

[p. 3] La petite fille devient bien gentille ; elle avait d ’abord<br />

quelques défauts dans le caractère ; mais elle se corrige beaucoup.<br />

Le petit garçon, plus jeune de quatre ans, est vif et léger, d ’une<br />

naïveté qui fait plaisir. Il est malade dans ce moment de la petite<br />

vérole ; mais il n ’y a plus de danger. Il commence à savoir lire et<br />

à servir la messe. Je ne sais si Monsieur a appris que les deux<br />

enfans étaient dans la plus grande ignorance et qu’ils appartiennent<br />

à des parents extrêmement pauvres. Ils sont dans notre maison,<br />

nourris et entretenus par la charité publique. On les prépare l’un<br />

et l’autre, à leur première communion ; le jour n ’en est pas encore<br />

fixé, mais ce sera peu de temps après Pâques (4) ; veuillez,<br />

Monsieur, penser à eux dans vos ferventes prières, pour leur [sic] 1<br />

(1) Année de Marie, ou Pèlerinages aux sanctuaires de la Mère de Dieu, suivis de<br />

méditations sur plusieurs des principales vérités de la religion. Par MM. D. et B. Tours<br />

1842, 2 vol., planches, 19 cm. — lis auteurs sont M. Dupont et l’abbé Bodet, prêtre du<br />

diocèse de Rouen.<br />

(2) Il s’agit des exercices du jubilé accordé par Pie IX à l’occasion de son avènement<br />

encore tout récent (juin 1846).<br />

(3) Voir p. 21. — La couronne élevée que porte Notre Dame de Bon Espoir contraste<br />

avec la coiffure des autres Vierges reproduites dans l'ouvrage : simple voile (par exemple<br />

N.D. du Laus), diadème (par exemple N.D. de la Garde).<br />

(4) Une lettre du curé de Corps à M. Dupont, datée du 24 mai 1847 (doc. 172 bis),<br />

explique que les choses allèrent moins vite que prévu : « Je vous remercie de votre offrande<br />

pour les deux enfants. Les maladies qui ont régné pendant l’hiver et qui ont décimé les<br />

enfants, nous ont fait ajourner la première communion ; il ne nous a pas été possible de<br />

les instruire. » Maximin et Mélanie firent leur première communion seulement l’année<br />

suivante.<br />

19


Doc. 129 bis<br />

<strong>Documents</strong><br />

aider à préparer dans leurs cœurs, une demeure digne du grand<br />

Dieu qu’ils vont recevoir pour la lircfois.<br />

Je suis...<br />

Sr M" SKTHÈCLE,<br />

Supérieure.<br />

* 130 bis. ARTICLE DE LA VOIX DE L ’ÉGLISE, I, p. 335-336<br />

(mars 1847) : Encore un avertissement du ciel<br />

Source. L’article reprend le contenu d’Une notice consacrée à l’oeuvre<br />

réparatrice demandée par Sœur Marie de Saint-Pierre, du Carmel de Tours (*).<br />

M. Dupont avait envoyé la notice à quelques personnes, dont le curé de Corps<br />

(cf. doc. 91) ; cette fois, l’affaire est portée devant le grand public.<br />

[...] Depuis trois ans et demi Dieu se communique à une<br />

âme d’une vertu reconnue et éprouvée, lui demandant [...]<br />

l’établissement d ’une œuvre, ou plutôt d’une association proprement<br />

dite, qui doit avoir pour fin et double but :<br />

1° La réparation des blasphèmes du saint nom de Dieu et<br />

des profanations du dimanche ;<br />

2° La sanctification de ce saint jour et l’extirpation des<br />

blasphèmes, et conséquemment la conversion des blasphémateurs<br />

et des profanateurs.<br />

[... Notre Seigneur] a donné sa face adorable, outragée comme<br />

dans sa passion, pour être l’objet sensible de l’association, contre<br />

laquelle il annonce que Satan se déchaînera. [...]<br />

Cette œuvre, qui a commencé de s’établir à Tours, avec<br />

l’autorisation de Mgr L’Archevêque, porte le nom à’Association<br />

des défenseurs du saint nom de Dieu. [... (p. 336)...] Nous prions<br />

qu’on veuille bien remarquer la corrélation des avertissements de<br />

Tours, avec ceux de la Salette, près Grenoble.<br />

Suite. L’association de Tours n’eut qu’une existence éphémère.<br />

L’œuvre réparatrice fut effectivement fondée au cours de l’année f847,<br />

mais à Saint-Dizier, au diocèse de Langres. Son fondateur, l’abbé<br />

Pierre Marche, la considéra comme une réponse donnée à la fois aux<br />

avertissements de la Salette et aux demandes formulées par Sœur Marie<br />

de Saint-Pierre (1). Il est d’autant plus opportun de reconnaître le rôle<br />

joué par cette dernière que sa mémoire a souffert, tant des excès de zèle<br />

de certains disciples que de la rigueur de certains jugements portés sur<br />

ses écrits après son décès. 1<br />

(*) On trouvera une notice sur cette carmélite dans notre premier volume (LSDA I,<br />

p. 269). Nous n ’avons malheureusement pu utiliser pour notre travail la toute récente<br />

biographie par Dom Guy-Marie OURY, Vers le message de Thérèse de Lisieux : Sœur Marie<br />

de Saint-Pierre, Chambray-lès-Tours, C.L.D., 1983-<br />

(1) Pierre MARCHE, Notice sur Tarchiconfrérie réparatrice, Saint-Germain-en-Laye,<br />

impr. de Réal. [4] p. en 1 feuille (Tours C) ; la Notice est datée du 24 septembre 1848.<br />

— Nouveau m anuel de T'archiconfrérie réparatrice, par le même, Paris 1858, p. 36-39.<br />

20


La coiffure de la Dame. Les premières relations insistent sur la hauteur de la coiffure.<br />

« Elle avait un bonnet de forme simple, abaissé sur les yeux et fort élevé sur<br />

le front, selon la coiffure des femmes de l'Oisan » (Perrin : doc. 7, v. 41) . —<br />

« Sa coiffure était haute, et à-peu-près celle des femmes de la montagne »<br />

(Chambon : doc. 20, v. 11) . — « La coiffe était longue, tombait presque sur les<br />

yeux à moitié du front et s'élevait beaucoup en se reculant sur le devant, s'élargissant<br />

sur le derrière, et j- 'élevant beaucoup et finissant par se recourber un peu<br />

sur le devant... » (Lagier : doc. 96, v. 100 ; cf. aussi doc. 105, v. 61) .<br />

La coiffe ou « calette » portée autrefois « par les femmes du Dauphiné et en particulier<br />

du Grésivaudan [...] ressemblait assez, par sa hauteur et sa forme élargie<br />

vers le sommet, à une mitre d'évêque... » (E. Delehaye, La calette e t les bonnets<br />

du Dauphiné, Grenoble 1910, p. 7.) — Noter que le Grésivaudan historique ne<br />

se limite pas à la vallée de l'Isère, mais englobe l ’Oisans et la Mateysine, avec la<br />

Mure et Corps.<br />

21


Doc. 130 bis<br />

<strong>Documents</strong><br />

Sœur Marie de Saint-Pierre (1816-1848) et la réparation. La réparation,<br />

telle que présentée par la sœur, a une dimension apostolique. Elle<br />

vise le salut du prochain. En blasphémant Dieu, la France « comme une<br />

vipère », déchire « les entrailles de sa miséricorde » (2). La sœur voit la<br />

justice de Dieu prête à frapper. Mais Dieu veut, en quelque sorte, qu’on<br />

l’oblige à faire miséricorde à une humanité qui, pourtant, met le comble<br />

à son iniquité en l’attaquant pour ainsi dire de front, par le blasphème<br />

et la profanation du jour qui lui est consacré (3). Pour réparer l’outrage<br />

infligé à Dieu publiquement et obtenir miséricorde, il faut une réparation<br />

publique et même ecclésiale : « Ce divin Sauveur m’a fait entendre que<br />

l’œuvre de la réparation des blasphèmes était née de lui et de l’Eglise<br />

son épouse, qu’il fallait à sa naissance produire l’autorité divine, dont<br />

elle émane, afin qu’elle ait vie et qu’elle soit bien reçue des fidèles » (4).<br />

Au centre de la piété réparatrice, Sœur Marie de Saint-Pierre met la<br />

dévotion à la sainte Face du Sauveur. Les outrages lancés contre la<br />

Divinité ne peuvent atteindre celle-ci. En revanche, elles atteignent la<br />

Face du Christ, miroir et expression de la Divinité. Le Christ a souffert<br />

dans sa Face les outrages lancés contre son Père. La réparation guérit en<br />

quelque sorte les douleurs de cette Face, qui, tel un cachet, imprime<br />

dans les âmes l’image de Dieu, que le péché avait effacée (3).<br />

On reconnaît là un thème cher à sainte Thérèse de Lisieux : « Oh !<br />

que cette Sainte Face-là m’a fait du bien dans ma vie ! » dit-elle quelques<br />

semaines avant sa mort à propos d’une effigie, semblable à celle vénérée<br />

à Tours dans l’oratoire établi dans l’ancienne maison de M. Dupont.<br />

« Ces paroles d’Isaïe : « Qui a cru à votre parole... Il est sans éclat, sans<br />

beauté... etc. » ont fait tout le fond de ma dévotion à la Sainte Face,<br />

ou, pour mieux dire, le fond de toute ma piété. » Comme chez Sœur<br />

Marie de Saint-Pierre et conformément à la tradition carmélitaine, cette<br />

piété se veut résolument apostolique : « Vivre d’amour c’est essuyer ta<br />

Face,/C’est obtenir des pécheurs le pardon » (6). Notons que les écrits<br />

de la carmélite de Tours avaient trouvé une large audience au Carmel de<br />

Lisieux et ne furent pas sans influencer Thérèse Martin (7).<br />

(2) Lettre du 7 décembre 1843, dans Message, p. 92.<br />

(3) « O Dieu, qui avez la miséricorde de vouloir être apaisé, ne rejetez pas votre<br />

peuple » (Recueil de prières pour la réparation des blasphèmes, et de la profanation du<br />

saint jour du Dimanche, p. 4 ; ce cahier manuscrit, conservé au Carmel de Tours, serait de<br />

la propre main de Sœur Marie de Saint-Pierre) ; Message, p. 51-52, 90, 166 et passim.<br />

(4) Lettre du 23 mars 1846. Copie de 1848 (Tours C), p. 67. Texte reproduit dans<br />

Message, p. 133.<br />

(5) Textes datés du 27 octobre 1845 et du 21 janvier 1847, reproduits dans Message,<br />

p. 114-117 et 123-125.<br />

(6) S“ Thérèse de TEnfant-Jésus et de la Sainte-Face, Derniers entretiens, Paris, DDB<br />

— Editions du Cerf, 1971, p. 304, 305.<br />

(7) S" Thérèse de TE.-J., Correspondance générale, Paris, Editions du Cerf — DDB,<br />

1972-73, II, p. 1207-1208. En 1885, tous les membres de la famille Martin s’étaient fait<br />

inscrire dans Tarchiconfrérie de Langres et dans celle de la Sainte-Face de Tours (ibidem, I,<br />

p. 498, note h ; Message, p. 203. — Il existe également une parenté spirituelle entre Sœur<br />

22


mars 1847<br />

Doc. 130 bis<br />

Ils ont cependant fait l’objet de jugements négatifs de la part de<br />

l’autorité ecclésiastique. Deux ans après le décès de la sœur, Mgr Morlot,<br />

archevêque de Tours (8), interdira de les communiquer à qui que ce<br />

soit : « dans l’état actuel et après les réflexions les plus approfondies », il<br />

lui paraît impossible de leur attacher « l’importance que quelques<br />

personnes auraient pensé ou penseraient pouvoir leur attribuer » (9).<br />

Cétte interdiction il est vrai, sera levée par Mgr Colet, peu de temps<br />

après son installation sur le siège de saint Martin, mais, vers la fin du<br />

siècle, un décret de la Congrégation de l’Inquisition déclarera que « ces<br />

écrits n’ont pas les caractères de vraies révélations et qu’ils contiennent<br />

des nouveautés qui peuvent être pernicieuses à la véritable piété des<br />

fidèles » (10). Ceux qui se plaisent à illustrer les relations entre charisme<br />

et institution au moyen de la dialectique du maître et de l’esclave<br />

trouveront donc là un exemple de choix. Mais l’historien qui se donne la<br />

peine de prendre en considération l’ensemble de la documentation<br />

aboutira à des vues sensiblement plus nuancées.<br />

Mgr Morlot avait en effet commencé par se montrer extrêmement<br />

favorable à la fondation d’une œuvre réparatrice. Il avait même suivi<br />

personnellement la mise au point du projet : « Le soin de joindre aux<br />

réparations touchant le blasphème celles qui sont relatives aux profanations<br />

des s“ jours me satisfait pleinement », écrit-il le 23 janvier 1847 à Mère<br />

Marie de l’Incarnation, prieure du Carmel. « Il m’a toujours paru que<br />

l’idée primitive qui n’allait qu’aux blasphèmes et pas au delà était<br />

incomplète et pas suffisamment en rapport avec les besoins et les<br />

circonstances ». Mais la divulgation des faits concernant Sœur Marie de<br />

Saint-Pierre va bientôt l’indisposer : « Voilà que de tous côtés on s’adresse<br />

à moi pour avoir des explications et des renseignements sur des faits<br />

extraordinaires, miraculeux », communique-t-il début mars à la même<br />

prieure. Or, pour sa part, il ne s’est point prononcé sur leur caractère<br />

surnaturel : « n’allons pas préjuger des choses qui sont d’une nature aussi<br />

délicate ni surtout les livrer à tous les commentaires de la publicité. Au<br />

fond cela n’est nullement nécessaire pour atteindre le but que nous nous<br />

proposons » (11).<br />

L’œuvre réparatrice est à peine établie au diocèse de Langres, que<br />

surgissent des troubles. Certains disciples de la sœur, persuadés que ses<br />

Marie de Saint-Pierre et la fondatrice de la Congrégation de l’Adoration réparatrice,<br />

Théodolinde Dubouché (cf. l’autobiographie inédite de cette dernière [archives de la<br />

Congrégation, 39 rue Gay-Lussac, Paris 5'] et Mgr D’HULST, Vie de la vénérable Marie-<br />

Thérèse du Cœur de Jésus, 7.éd., Paris 1935, p. 112-115).<br />

(8) François-Nicolas Morlot, 1795-1863, deviendra cardinal en 1855 et archevêque de<br />

Paris en 1857. Noter qu’il était originaire de Langres, donc du diocèse où l’oeuvre réparatrice<br />

fut effectivement fondée.<br />

(9) Décret du 5 août 1850.<br />

(10) Nous citons d’après F. BERINGER, Les Indulgences, 4 éd. française, t. II, Paris<br />

s.d. (1925 ?), p. 155, note 3. Le décret est daté du 7 avril 1897.<br />

(11) Les lettres du 23 janvier et du 5 (ou 3 ?) mars 1847, que nous venons de citer,<br />

sont conservées au Carmel de Tours. L’archevêque, au fond, suit la doctrine de saint Jean<br />

23


Doc. 130 bis<br />

<strong>Documents</strong><br />

communications venaient droit du ciel, reprochent au règlement de<br />

l’œuvre de s’en écarter et propagent un autre règlement, le seul vraiment<br />

fidèle, estiment-ils. Comme nous le verrons plus loin, l’évêque de Langres,<br />

Mgr Parisis, protestera publiquement contre ces agissements, provoqués<br />

en fin de compte par l’ignorance du fait que les révélations privées font<br />

l’objet d’un discernement ecclésial.<br />

Dans quelle mesure Sœur Marie de Saint-Pierre pensait-elle que les<br />

paroles qu’elle transmettait — celles concernant la réparation et d’autres<br />

encore — lui venaient telles quelles du ciel ? Il est impossible de répondre<br />

à cette question, ne serait-ce que du fait qu’une partie de ses lettres au<br />

moins ne nous est connue que sous une forme retouchée. Ainsi son écrit<br />

sur l’œuvre réparatrice : « Cet ouvrage en deux cahiers n’est que la<br />

reproduction des lettres de Sœur St Pierre, revues, corrigées et annotées<br />

par elle. Celle-ci a écrit cet ouvrage par ordre de la Mère Prieure » (12).<br />

L’original des lettres demeure introuvable. On peut aussi se demander<br />

dans quelle mesure les fameuses lettres ont été rédigées directement par<br />

elle. Certaines de ses communications orales à la Mère Prieure furent<br />

mises par écrit par Sœur Thérèse de Saint-Joseph (13).<br />

Sœur Marie de Saint-Pierre n’avait en tout cas rien d’une entêtée.<br />

Elle soumettait ses paroles intérieures au contrôle de sa prieure. Dans<br />

l’affaire de Langres, elle prit résolument parti pour l’institution : il faut<br />

« faire bien comprendre à ceux qui sont un peu scandalisés et troublés<br />

des modifications que Mgr l ’Evêque de Langres a jugé à propos de faire<br />

en P établissement de cette œuvre, que les révélations doivent être soumises<br />

à l ’Eglise, et non l'Eglise aux révélations. C’est à elle d ’examiner,<br />

d'interpréter, de prononcer : et aux simples fidèles de se soumettre à ses<br />

décisions et à ses ordonnances qui sont toujours équitables. Car l ’Eglise<br />

est conduite par le St Esprit, et N. S.J. C. a dit en parlant d ’elle : « Qui<br />

vous écoute, m'écoute, et qui vous méprise, me méprise » (14).<br />

Les protestations formulées par la sœur durant l’hiver 1847-1848<br />

constituent la dernière page de son message. Malheureusement, celui-ci a<br />

de la Croix, évoquée plus haut : les choses demandées dans une révélation doivent être<br />

mises en pratique, non parce qu’elles ont été révélées, mais parce qu’elles sont conformes<br />

à la raison et à la doctrine évangélique (cf. supra, p. 12).<br />

(12) Rapport des censeurs nommés par Mgr Morlot. — L’ouvrage en question nous est<br />

connu par une copie de 1848 : Tours C, cahiers B et C.<br />

(13) Cf. la déposition de cette dernière pour la béatification de M. Dupont (procès<br />

ordinaire de Tours, 1883-1888) : « Relativement aux révélations de Sœur Marie de St.<br />

Pierre, je puis en parler pertinemment, puisque alors j’écrivais par Tordre de la Mère<br />

Prieure, sous la dictée de Sœur Marie de St. Pierre [...]» (S. CONGR. PRO CAUSIS<br />

SANCTORUM, P.n.147. Turon. Beatificationis et canonisationis servi Det Leonis D upont...<br />

Positio super virtutibus. Roma tip. Guerra, 1980, p. 66).<br />

(14) Doc. 386 : Lettres de Sœur Marie de Saint-Pierre sur Tarchiconfrérie réparatrice<br />

de Saint-Dizier, au diocèse de Langres, datées du 30 décembre 1847, 2, 3 et 4 janvier<br />

1848. Copie de 1848 : Tours C, cahier E. — Le texte reproduit ci-dessus appartient à la<br />

lettre du 2 janvier 1848. La sœur le présente à la prieure comme une déclaration de Notre<br />

Seigneur, reçue par elle durant la sainte communion.<br />

24


9 avril 1847 Doc. 131 bis<br />

été tronqué, car on s’est abstenu de diffuser ces protestations qui nous<br />

montrent que, dans l’esprit de Sœur Marie de Saint-Pierre, la réparation,<br />

contrairement à ce qu’ont cm et fait croire certains de ses disciples,<br />

n’était point liée à l’observance de prescriptions que Notre Seigneur<br />

aurait révélées au monde par son intermédiaire, mais à la communion<br />

ecclésiale, seule garante de la présence du Christ (15).<br />

Vendredi de Pâques, 9 avril 1847<br />

131 bis. ARTICLE DU CONSTITUTIONNEL, p. 1 f<br />

N o te. Ce journal parisien avait déjà publié à propos de la Salette un article<br />

le 20 février précédent (doc. 84). Le présent article ouvre une nouvelle polém ique.<br />

M. l’Abbé Desgenettes (1), le grand propagateur des miracles,<br />

a trouvé des rivaux : on en pourra juger par la copie textuelle<br />

d ’une affiche apposée en ce moment au portail de l’église Saint-<br />

Merry (2) :<br />

APPARITION DE LA T.S. VIERGE<br />

à deux petits bergers<br />

Sur la montagne de la Sal/ette, canton de Corps, diocèse de Grenoble.<br />

Guérison miraculeuse d'une femme infirme depuis 23 ans,<br />

Accompagnée des lettres de Mgr l’évêque de Gap, et de M. l’abbé<br />

Chabrand, grand-vicaire, etc., etc., sur ces miracles, avec belles gravures<br />

représentant :<br />

1° l’Apparition ; 2° la Guérison ; 3° la Bénédiction des biens de la<br />

terre,<br />

Avec prière par Mgr L’Archevêque de Paris.<br />

(15) Au Carmel de Tours, les responsables, pensant que « son grand désir de la paix<br />

et de l’union avait pu exercer à son insu une certaine influence » sur ces dernières<br />

déclarations au sujet de l'archiconfrérie de Langres, jugèrent hors de propos d ’en donner<br />

« une connaissance positive aussitôt » (Tours C, cahier Y, introduction). Janvier, biographe<br />

de la soeur et de M. Dupont, n ’en fait guère cas. La confrérie réparatrice érigée en 1876 à<br />

Tours dans l’oratoire de la Sainte-Face, avait été affiliée à l’archiconfrérie de Langres.<br />

« Seulement, comme l’association ne répondait qu’imparfaitement à la première pensée de<br />

M. Dupont et de la soeur Saint-Pierre, l’archevêque de Tours [Mgr Colet], usant de son<br />

droit [...], apporta quelques notables modifications aux principaux articles du règlement »<br />

(Vie de M.D. II, p. 502-503). L’appel que fait ici Janvier à la « première pensée » de la<br />

soeur est hors de propos : » Qu’on remarque bien qu’en 1843 et en 1844, N.S. me donnait<br />

alors le plan de son oeuvre », écrit-elle le 3 janvier 1848, « mais il voulait que ce plan fut<br />

soumis à l’examen de l'Eglise, afin qu'elle devienne une oeuvre basée sur un fondement<br />

solide. Dieu a permis que l’Evêque de Langres fut l’architecte à qui ce plan fut soumis ; il<br />

y a fait quelques modifications ; nous devons les adopter avec respect et bénir la bonté de<br />

N . S. qui dans sa miséricorde infinie, vient au secours de notre faiblesse, en nous donnant<br />

quelques lumières pour nous faciliter l’obéissance que nous devons rendre aux ordres de<br />

son ministre » (doc. 386).<br />

(1) Curé de N.D. des Victoires à Paris et fondateur de l’archiconfrérie du Saint et<br />

Immaculé Coeur de Marie.<br />

(2) L’affiche faisait connaître la brochure éditée par Bouasse-Lebel (doc. 127).<br />

25


Doc. 131 bis<br />

<strong>Documents</strong><br />

Le tout, approuvé par le prélat (3), se distribue à la porte de<br />

l’église Saint-Merry. C’est la marchande de bénitiers et de chapelets<br />

qui est chargée de la vente. On nous demande s’il ne serait pas<br />

convenable de faire distribuer à MM. les députés un exemplaire<br />

de cet ouvrage édifiant, en même tenu qu’on leur distribuera le<br />

projet de loi annoncé sur l’instruction publique ? Il importe, en<br />

effet, que l’on connaisse ce qu’on doit attendre des hommes qui<br />

demandent avec tant d’ardeur la liberté d’enseignement (4).<br />

Suite. Le lendemain 10 avril le 'National (doc. 132) annonce que « dans tous<br />

les couvens et dans tous les séminaires on ne parle depuis quelque tem% que de<br />

ce miracle » et que déjà « on exploite officiellement la chose ». En guise de<br />

preuve, le journal reproduit l’article du Constitutionnel à partir du titre de la<br />

brochure. — Le même jour, l’A m i de la religion (doc. 132 bis) demande à ce<br />

dernier de lui « dire ce q u 'il y a de commun entre la liberté d'enseignement et<br />

la petite industrie d ’une marchande de bénitiers, entre le projet de loi sur<br />

l'instruction secondaire et une affiche de fabricant d'images, entre l'enseignement<br />

catholique et les récits de quelques faits extraordinaires sur lesquels l'autorité n 'a<br />

pas encore prononcé ».<br />

Lundi 12 avril 1847<br />

133. LETTRE DE L’ABBÉ MÉLIN, curé de Corps, à Mgr de<br />

Bruillard, évêque de Grenoble<br />

Original (1 f. 30 cm x 20,5) : EGD 46.<br />

Monseigneur,<br />

Votre Grandeur a bien voulu m’informer que Sa Sainteté<br />

avoit promis de satisfaire aux Pâques et au Jubilé par une seule<br />

communion (1). Je viens l’en remercier. Nous avons trouvé tant<br />

de bonne volonté et tant d ’envie de bien faire, même chez les<br />

hommes, que nous n ’avons presque pas pu nous servir de cette<br />

permission ; chacun ayant été bien aise de faire deux communions.<br />

Dans la même lettre, Monseigneur, qui avoit appris, par le<br />

bon Mr Mory (2), que Maximin avoit la petite vérole, lui faisoit<br />

l’honneur de demander de ses nouvelles. Maximin est entièrement<br />

rétabli. Il a bien souffert les premiers jours, au moment où se<br />

(3) L’approbation de l’archevêque, mentionnée à la p. 31 de la brochure, porte sur la<br />

« Prière pour les biens de la terre » et non sur l’ensemble de l’imprimé, comme le prétend<br />

le Constitutionnel.<br />

(4) Salvandi, ministre de l’Instruction publique, est sur le point de présenter à la<br />

Chambre un projet de loi limitant le monopole de l’Université et donnant partiellement<br />

satisfaction aux catholiques. Le projet, déposé le 12 avril, ne sera pas pris en considération<br />

par les députés : il ne satisfaisait ni les partisans du monopole ni ceux de la liberté de<br />

l'enseignement.<br />

(1) Lettre du 29 mars (doc. 128).<br />

(2) M' Mory (ou Maury ?) : pèlerin de Metz, auteur d ’une relation (cf. doc. 148).<br />

26


12 avril 1847 Doc. 133<br />

faisoit le travail de l’éruption ; j’avois même conçu quelques<br />

craintes. Une strangulation assez forte, sembloit être le symptôme<br />

du croup*?, maladie très-dangereuse pour les enfants, et presque<br />

toujours mortelle, quand elle se déclare avec la vérolette. M.<br />

l’Abbé Lagier, à qui j’avois fait part de mes craintes, les<br />

communiqua à Mélanie (3). Maximin ne mourra pas de cette<br />

maladie, ajouta-t-elle aussitôt. — Il est très-souffrant, répondit<br />

l’interlocuteur, et à dessein, exagéra la position du malade. — Je<br />

vous dis, répliqua Mélanie, qu’il ne mourra pas de cette maladie ;<br />

et cependant, elle n ’avoit pas vu Maximin depuis qu’il étoit alité.<br />

Une semblable affirmation, en pareilles circonstances, indiqueroit<br />

qu’il y a quelque chose de commun dans la destinée de ces deux<br />

enfants, et qu’ils en sont instruits l’un l’autre. Quoi qu’il en soit,<br />

j’ai cru bien faire d ’en informer V. Grandeur.<br />

Les décès dont j’ai déjà parlé à Monseigneur, continuent avec<br />

une proportion effrayante, surtout pour les petits enfants (4). Nous<br />

avons atteint le chiffre de 43, qui est au dessus de la moyenne<br />

annuelle pour toute l’année ; et sur ce nombre, il n’y a que dix<br />

grandes personnes ; c’est plus des trois quarts pour les petits<br />

enfants (5).<br />

[verso] Votre Grandeur sait peut-être déjà qu’une religieuse<br />

du Sacré-Cœur, alitée depuis 4 mois, a été guérie miraculeusement<br />

à Avignon, le Dimanche de la passion, dernier jour d ’une neuvaine,<br />

adressée à N.D. de La Salette, pendant laquelle elle avoit fait<br />

usage de l’eau de la fontaine qui flue depuis l’Apparition (6) ;<br />

c’est la Supérieure de cette maison qui m ’en a informé elle-même<br />

avec bonheur.<br />

Le Jubilé s’est fait à Corps avec édification ; nous étions 4<br />

confesseurs, et nous sommes restés d’accord que jamais nous<br />

n ’avions donné l’absolution avec autant d ’assurance, que pendant<br />

ce saint temps. Il y a eu tant de grâces, et des grâces si<br />

(3) Rappelons que l’abbé Lagier vint à Corps au mois de février et repartit dans sa<br />

paroisse, Saint-Pierre-de-Cherennes, au début de mars (LSDA I, p. 277-278). Il se pourrait<br />

que l’abbé Mélin fasse allusion à une deuxième visite de l'abbé, à l’occasion de la sépulture<br />

de son père, qui eut lieu le 17 mars, lendemain du décès.<br />

(4) L'évêque sera impressionné par ces nouvelles : « La mort de vos enfants est très<br />

significative et l’assurance de Mélanie par rapport au rétablissement de Maximin ne l’est<br />

pas moins. Engagez-les bien à prier pour la conversion des pécheurs, surtout au moment<br />

de leur lre com[mun]ion » (lettre du 13 avril 1847 à Mélin, doc. 134).<br />

(5) Au cours des six premiers mois de l’année 1847, il y eut à Corps 39 décès d ’enfants<br />

de moins de sept ans accomplis, contre 5 pour la même période en 1844, 4 en 1845 et 3<br />

en 1846 (cf. aussi LSDA I, p. 341, note 3). En 1846, la période juillet-août avait été<br />

particulièrement meurtrière pour ces enfants, avec 11 décès, contre 1 en 1844, 3 en 1845,<br />

puis 7 en 1847. Le total des enfants de moins de sept ans décédés dans 43 communes du<br />

sud de l’Isère au cours des six premiers mois de 1847 monte à 187, contre respectivement<br />

98, 113 et 136 pour les six premiers mois de 1844, 1845 et 1846. (ADI série M 122, liasses<br />

52-55. Les 43 communes dont on a tenu compte sont celles pour lesquelles chacune de ces<br />

liasses annuelles contient des renseignements sur ce point.)<br />

(6) Il s'agit de Soeur Prouvèze, guérie le 21 mars.<br />

27


Doc. 133<br />

<strong>Documents</strong><br />

extraordinaires, que j’en suis embarrassé pour l’avenir. J ’ai tout<br />

mis hier entre les mains de la tant belle Dame ; elle a été le grand<br />

prédicateur, le confesseur par excellence ; en terminant, je lui ai<br />

demandé d’être l’appui, le soutien de l’œuvre qu’elle a si bien<br />

commencée. Oh ! qu’elle est bonne Marie ! Oh ! qu’elle est<br />

puissante !<br />

Voilà, Monseigneur, ce qu’il me tardoit de vous dire ; je<br />

l’eusse fait plus tôt ; mais je voulois voir la fin ; puis les derniers<br />

jours de Carême, j’ai été fatigué. L’abstinence a été plus pénible<br />

cette année, par l’absence des pommes de terre ; mais comment<br />

faire gras, quand presque tout le pays a fait maigre ?<br />

Nous préparons en ce moment une première Communion,<br />

Maximin et Mélanie en feront partie (7) ; ils vont très-bien l’un et<br />

l’autre.<br />

J ’ai l’honneur...<br />

Corps 12 avril 1847.<br />

Mardi 13 avril 1847<br />

MÉLIN Archip"'<br />

ÉVÉNEMENTS. La brigade de gendarmerie de Corps arrête quatre marchands<br />

ambulants, qui s’étaient fait remettre par un vieillard du canton de Saint-Bonnet,<br />

Hautes-Alpes, une somme de mille deux cents francs, lui promettant de lui<br />

rendre son argent, disant « q u ’ils allaient le faire bénir et faire une neuvaine à<br />

Notre-Dame-du-Laus, et qu 'apres cette époque ils lui rendraient son argent et il<br />

en aurait en grande quantité, mais de n 'en parler S personne avant seize jours »<br />

(déclaration du brigadier Solle, 3 décembre 1849, dans Nouveaux documents,<br />

p. 43-46). Des opposants ayant prétendu voir en ces escrocs les auteurs de<br />

l’apparition, Rousselot établit que leur passage à Corps est postérieur à celle-ci<br />

de sept mois (ibidem).<br />

135. LETTRE DE M. HOUZELOT<br />

Copie d’une main inconnue, donnant les doc. 135 et 136 bis (en tout 12 p.<br />

30 cm x 20) : Tours SF, B28. — Extrait de la main de Houzelot, dans une<br />

lettre terminée le 3 janvier 1850 et adressée au Chanoine Rousselot (en tout 8 p.<br />

26 cm x 21) : EG 136.<br />

L'auteur. Houzelot, bijoutier-orfèvre, fabriquant d’objets de piété, résidant<br />

à Paris, 104 rue de Vaugirard, puis à Ercuis, Oise, visita Corps à trois reprises au<br />

moins : en 1847, en 1849 et en 1850. C’était un homme à l’affût des phénomènes<br />

extraordinaires. Il s’intéressa à l’extatique de Niederbronn (Mère Alphonse-Marie<br />

Eppinger, fondatrice des Sœurs du Très-Saint-Sauveur) ; au « possédé » Antoine<br />

Gay, dont il transcrivit certaines divagations (cf. sa lettre du 9 octobre 1850,<br />

EG 142) ; au pseudo-baron de Richemont (l’aventurier C. Perrin, qui se faisait<br />

passer pour Louis XVII ; cf. BASSETTE, p. 185).<br />

28<br />

(7) Voir p. 19, note 4.


13 avril 1847 Doc. 135<br />

Le destinataire : peut-être M. Le Brument (cf. doc. 136 bis, fin), que nous<br />

retrouverons plus loin, à propos des démêlés qu’il eut avec Mgr Parisis.<br />

L'enquête de 1847. A Grenoble, Houzelot interrogea le lieutenant Angelini<br />

au sujet de la pierre brisée au café Magnan à Corps, en octobre 1846, et que le<br />

lieutenant avait emportée (cf. doc. 10 bis). Il quitta Grenoble pour Corps dans<br />

la nuit du samedi 10 au dimanche 11 avril et repartit pour Gap le 14 suivant.<br />

Dans une lettre datée du 27 octobre 1890 (MSG), il observera qu’à « cette époque<br />

il était bien intéressant d'entendre Mélanie et Maximin après l'événem ent »,<br />

tandis que, quelques années plus tard, il entendit Maximin, fatigué par les<br />

répétitions innombrables, donner son récit « machinalement ». Lors de sa visite<br />

de 1847, il fit écrire à l’enfant un texte (le document 136), « en lui dictant lettre<br />

par lettre ». Houzelot, en fit tirer des fac-similés, dont il envoya un exemplaire à<br />

Sœur Sainte-Thècle, la Supérieure des Sœurs de Corps ; « pou r \ me / remerciem<br />

ent [sic] elle m'écrivit que Maximin ne sachant pas écrire n 'avait p u faire cela »<br />

(ibidem). La sœur n’avait sans doute pas en Houzelot une confiance totale. A en<br />

juger par la composition de ses lettres, ce devait être un esprit brouillon.<br />

Notre édition. Les deux copies par lesquelles cette lettre nous est connue<br />

présentent entre elles de nombreuses divergences. En recopiant son texte pour<br />

Rousselot, Houzelot l’a probablement retouché. Ci-dessous on trouvera le texte<br />

tel qu’on le lit dans l’autre copie. Les principales variantes de l’extrait pour<br />

Rousselot seront indiquées en note. — Aptes avoir donné l’essentiel des réponses<br />

du lieutenant Angelini, nous reproduirons l’enquête menée à Corps auprès des<br />

deux enfants, mais nous omettrons les renseignements concernant les suites de<br />

l’apparition (pèlerinages, position de l’évêque et du clergé, etc.), que l’enquêteur<br />

a probablement entendus de la bouche d’autres témoins et qui nous sont déjà<br />

connus par d’autres documents.<br />

N.B. Pour faciliter la lecture, nous avons augmenté le nombre des alinéas,<br />

mais nous avons respecté l’orthographe et la ponctuation, cette dernière très<br />

fantaisiste.<br />

Corps, le 13 Avril 1847<br />

[... (p. 2)... L’officier] nous dit qu’en effet, sur cette pierre<br />

qu’il avait cassée, il y avait une figure d’homme à barbe pointue,<br />

les yeux baissés et fortement arqués. Les uns disaient que c’était<br />

une figure de Christ, mais que pour lui il n’y avait vu qu’une<br />

figure ordinaire. Puis il entra dans des développements religieux<br />

qui étaient pitoyables [...]. Cette pierre, il l’a portée à sa mère<br />

qui est en Corse, à ce qu’il dit. Je lui fis observer que quand bien<br />

même tous se seraient fait illusion sur cette tête de Christ, cela ne<br />

détruisait pas ce que les enfants ont dit ; il suppose qu’on le leur<br />

a appris cela [sic] ; il doit parler ainsi avec sa manière de voir<br />

[-]• Etant (1) arrivé à Corps, je fus trouver le curé de la paroisse<br />

qui eut la complaisance de me conduire dans une maison où sont<br />

les 2 enfants sous la direction des religieuses qui sont chargées 1<br />

(1) L’extrait pour Rousselot commence ici (« Etant arrivé »).<br />

29


Doc. 135<br />

<strong>Documents</strong><br />

provisoirement de leur instruction, et on me laissa seul pour les<br />

questionner tout à mon aise. Je les pris séparément l’un après<br />

l’autre, et tous deux m ’ont rapporté mot à mot ce qui est dans la<br />

relation que nous avons en main (2), il y a eu une légère différence<br />

dans quelques mots, ainsi ils m ’ont dit en plus que les raisins et<br />

les noix pourriront. Le reste est assez exact. Les deux enfants<br />

s’expliquent en français, principalement le petit Germain, il le<br />

comprend {biffé : mieux] assez (3). Je craignais de ne pouvoir<br />

causer avec eux, ce que j’ai fait parfaitement avec le petit Germain<br />

et qui (4) répond toujours à propos aux questions qu’on lui fait.<br />

Après avoir questionné la petite Mélanie, je fus très content d ’elle ;<br />

surtout de sa naïveté, de sa simplicité et de cet air de candeur<br />

avec lequel elle vous rapporte cela. J ’allai chez Monsieur le<br />

curé, après avoir questionné la petite, et je lui exprimai mon<br />

contentement de la manière dont la petite Mélanie [p. 3] m ’avait<br />

rapporté les choses. Il me dit : si vous avez été content de la petite<br />

fille, vous le serez bien autrement du petit garçon. En effet, je<br />

fus le questionner (5). J ’ai été enchanté et de son récit et de tout<br />

ce qu’il m ’a dit. Il faut le voir pour s’en faire une juste idée ; il a<br />

un air de simplicité et d ’innocence vraiment remarquable. Ces<br />

enfants ont quelque chose qui impressionne. Diveri personnes,<br />

entre autres un Monsieur venu de Strasbourg ne pouvais s’empêcher<br />

de pleurer en les entendant. Pour mon compte, je l’ai bien mis à<br />

la question (6), je lui ai fait de belles promesses, j’ai bien étudié<br />

ce qui pouvait lui faire plaisir pour lui faire avouer son secret, il<br />

est inflexible ; il est constamment à l’épreuve par toutes sortes de<br />

personnes qui viennent de divers contrées de la France pour les<br />

(7) voir et qui que ce soit n’a jamais pu lui faire dire la moindre<br />

des choses, c’est prodigieux dans un enfant de cet âge ; c’est bien<br />

ce qui prouve qu’il y a quelque chose de providentiel dans sa<br />

mission et dans ce secret qu’il ne veut pas divulguer. Vous allez<br />

voir les réponses qui vous surprendront autant que moi surtout<br />

d ’un enfant qui n ’a jamais rien appris puisqu’il ne sait ni lire ni<br />

écrire il n’a pas le temps d ’apprendre on le dérange souvent dans<br />

la journée pour le questionner : je vous avoue que cet enfant est<br />

une bien belle preuve de conviction ; il y met toute la complaisance<br />

possible, il ne se fatigue pas des questions qu’on lui fait. Un<br />

(2) D ’après la lettre de 1890 citée dans l’introduction au présent document, il s’agit<br />

de « la petite brochure publie' le 2 février 1847 » donc de Notre-Dame et deux bergers des<br />

Alpes (doc. 71).<br />

(3) Extrait pour Rousselot : En français... assez] principalement en français le petit<br />

Maximin le parle mieux et le comprend assez<br />

(4) Extrait pour Rousselot : ce que j’ai... et qui] (pensant qu’il ne parlait que le<br />

patois). Le petit Maximin<br />

(5) Extrait pour Rousselot : questionner] add. vu qu’il était absent<br />

(6) Extrait pour Rousselot : question] add. (Maximin)<br />

(7) Extrait pour Rousselot : les]le<br />

30


13 avril 1847 Doc. 135<br />

Ecclésiastique (8) est resté 15 jours à Corps et il venait tous les<br />

jours les questionner de 2 à 4 heures chaque fois (9). Mr le Curé<br />

le[s] laisse (10) à la disposition des visiteurs, seul avec eux, afin<br />

que chacun puisse se convaincre de la vérité. On voulait les envoyer<br />

faire leurs études dans divers endroits. Mr le Curé s’y est opposé<br />

afin qu’ils restassent là comme témoignage, pour que tout le<br />

monde puisse les voir et s’assurer du fait. Je vous communique les<br />

demandes et les réponses du petit Germain. La plupart ont été<br />

écrites sous sa dictée. J ’étais seul avec lui, et fort à l’aise pour lui<br />

parler. Je n ’ai mis aucun ordre dans mes demandes je vous les<br />

communique telles qu’elles sont notées.<br />

D. (11) — Seriez-vous bien content de revoir la Ste Vierge ?<br />

Il me répondit que quoiqu’il soit bien tard (7 heures et demi du<br />

soir), il partirait de suite s’il savait la voir.<br />

D. — Si vous la voyiez de nouveau, que lui diriez-vous ? —<br />

Ah ! je lui demanderais ce qu’il faut faire pour convertir la<br />

France (12) ; je me mettrais à genoux et lui demanderais des<br />

grâces.<br />

D. — Mais les personnes riches ne craindront pas la famine,<br />

elles achèteront facilement du pain. — R. Il n ’y aura ni pain ni<br />

pommes de terre et leur argent ne leur servira de rien. Les riches<br />

ne sont pas plus que les pauvres devant Dieu.<br />

[p. 4] D. — Si vous ne voulez pas communiquer votre secret,<br />

on ne vous croira qu’imparfaitement. — R. Ceux qui ne veulent<br />

pas me croire aujourd’hui me croiront plus tard lorsqu’ils seront<br />

pris par la faim.<br />

D. — Si je vous donnais de l’argent en quantité, consentiriezvous<br />

à me dire votre secret. — R. Quand vous me donneriez<br />

toutes les richesses de la France, je ne le dirais pas : ça m ’est<br />

défendu...<br />

D. — Pourquoi ne voulez-vous pas le faire connaître ? — R.<br />

La Ste Vierge m ’a bien recommandé de n’en rien dire, je tiens à<br />

lui obéir : sans cela elle me punirait.<br />

D. — Elle en a donné (13) le pouvoir. — R. Oui, étant la<br />

Mère de Dieu.<br />

D. — Si on vous disait : Vous allez avoir la tête tranchée<br />

vous laisseriez-vous faire ? Je ne le pense pas. — R. Allez chercher<br />

des gendarmes, des sabres et vous verrez que je me laisserai faire.<br />

(8) Il s'agit de l'abbé Lagier (cf. doc. 184 bis).<br />

(9) Extrait pour Rousselot ; de 2 à 4 heures chaque fois] trois et quatre fois<br />

(10) Extrait pour Rousselot : le laisse] laisse les enfants<br />

(11) Dans l'extrait pour Rousselot, la série des Demandes/Réponses est précédée du<br />

sous-titre : « Questions adressér à Maximin le 12 avril 1847 ».<br />

(12) Extrait pour Rousselot : la Francejson peuple<br />

(13) Extrait pour Rousselot : donnéjdonc<br />

31


Doc. 135<br />

<strong>Documents</strong><br />

D. — Vous mourriez donc pour garder votre secret. — R.<br />

Oui, certainement ; une fois mon, j’aurais fait mon devoir.<br />

D. — Mais il y en a qui ne veulent pas vous croire. — R. Ils<br />

me croiront quand ils auront faim et il sera trop tard.<br />

D. — Mais il faudrait donner beaucoup de publicité à cet<br />

événement ; beaucoup l’ignorent. — R. Tout le monde le sait et<br />

Dieu récompensera ceux qui le feront connaître à ceux qui n ’en<br />

savent rien. Quand vous irez dans votre province, vous le direz à<br />

d ’autres ; il en viendra encore qui le diront à d ’autres et tout le<br />

monde le saura.<br />

D. — Comme on appelait les pensionnaires pour souper je<br />

lui dis : Je vous empêche de manger en vous retenant. — R. Oh<br />

non ! Mr, je n ’ai pas faim ; j’aurais voulu aller à la bénédiction<br />

du St-Sacrement, parce que c’est la clôture du Jubilé. (Dans une<br />

autre circonstance, il me dit qu’il priait pour les malades.)<br />

Je lui ai demandé des pierres où la Ste Vierge avait marché.<br />

Je lui dis que je désirerais en avoir un gros morceau, vu que j’étais<br />

dans une ville où il y avait beaucoup d ’habitants, il me dit qu’il<br />

m ’en donnerait un morceau, mais pas trop gros, parce qu’il faut<br />

qu’il en réserve pour d ’autres qui viendront ; je lui fis des<br />

observations sur l’endroit où il avait ramassé des pierres, si elles<br />

avaient bien été prises à l’endroit où avait marché la Ste Vierge. Il<br />

m ’a dit qu’il en était parfaitement sûr qu’il se rappellerait toute<br />

sa vie de la place où elles étaient (14).<br />

D. — Avez-vous bien pu distinguer la figure de la Ste Vierge.<br />

— R. Cela m’a été impossible ; je n ’aurais jamais pu la regarder<br />

en face, elle était aussi brillante (15) que le soleil.<br />

D. — Vous vous serez fait illusion vous aurez pris cette Dame<br />

pour la Ste Vierge et c’était probablement une Dame riche de<br />

Grenoble.<br />

[p. 5] R. — Oh ! non, les dames de Grenoble ne disparaissent<br />

pas comme cela, quand on les voit en s’élevant au ciel.<br />

D. — Si on fait pénitence, qu’arrivera-1-il ? — R. On le verra<br />

bien à la récolte.<br />

D. — Quand vous avez vu la Ste Vierge s’élever au ciel (16)<br />

n ’avez-vous pas tendu les bras ? — R. Nous avons voulu prendre<br />

une rose (17) aussi (18), elle était trop haute.<br />

(14) Extrait pour Rousselot : D. Comme on appelait les pensionnaires... où elles<br />

étaient]oœir<br />

(15) Extrait pour Rousselot : aussi brillante] plus éclatante<br />

(16) Extrait pour Rousselot : s'élever au ciel]o«zù<br />

(17) Ici, ainsi que dans la Demande et la Réponse qui suivent, l’extrait pour Rousselot<br />

parle de roses au pluriel.<br />

(18) Extrait pour Rousselot : aussi]mais<br />

32


13 avril 1847 Doc. 135<br />

D. — De quelle couleur était la rose ? — R- Je ne me (19)<br />

suis pas bien aperçu ; elles étaient brillantes, toutes brillantes.<br />

D. — Dans le premier moment que vous avez vu cette dame<br />

assise sur la pierre, elle était bien triste ? — R. Elle semblait<br />

pleurer ; elle avait les mains sur la figure.<br />

D. — Lorsque vous la vîtes pleurer, qu’avez-vous pensé ? —<br />

R. Que son fils ou quelqu’un l’avait battue et nous n ’avons pas<br />

osé y aller et elle nous a dit : Avancez, mes petits enfants, n ’ayez<br />

pas peur !<br />

D. — Ne vous a-t-elle pas demandé (20) : Aimes-tu bien le<br />

bon Dieu ? — R. Seulement si nous faisions bien nos prières. (Il<br />

paraît que cette première demande n’a pas été faite.)<br />

D. — Comment était-elle habillée ? — R. Elle avait une<br />

haute coiffe entourée de roses, une longue robe blanche, les bras<br />

comme croisés sur sa poitrine, une croix attachée par dessus à son<br />

cou ; il y avait une tenaille d’un côté de la croix et un marteau de<br />

l’autre.<br />

Etant chez la mère du petit Germain, — il m ’y avait conduit<br />

pour me donner de la pierre —, et voulant encore l’éprouver au<br />

sujet de son secret (21), je lui dis en présence de son père et de sa<br />

mère (22), mais si votre papa et votre maman voulaient absolument<br />

que vous leur disiez votre secret, est-ce que vous leur désobéiriez ?<br />

— Oui, Mr il faut de préférence obéir à Dieu. — J ’ajoutais :<br />

cependant, on leur doit l’obéissance — Je leur désobéirai dans<br />

cette occasion.<br />

Revenu dans le local où je le questionnais d ’habitude, je lui<br />

dis (23) : Mais si cependant l’Evêque de Grenoble, ou le pape<br />

qui est le chef de l’Eglise, le représentant de Dieu sur la terre,<br />

vous demandait votre secret, est-ce que vous le lui refuseriez ? —<br />

Je ne le dirai pas plus à eux qu’à d ’autres ; s’ils ne font pas bien,<br />

dans le ciel ils ne seront pas plus que d ’autres pécheurs. Ne<br />

comprenant pas bien cette phrase, je la lui fis répéter et il ajouta :<br />

Il n’est pas plus qu’un autre ; s’il fait mal, il sera plus puni qu’un<br />

pauvre pécheur.<br />

D. — Le Pape étant le représentant de Dieu vous devez bien<br />

lui dire votre secret. — R. Il aura beau faire, beau dire, il me<br />

mènera à Rome, et je lui dirai que non !<br />

(19) Extrait pour Rousselot : mejm’en. — La tournure «Je ne me suis pas bien<br />

aperçu » est calquée sur le patois (P. Andrieux).<br />

(20) La question de Houzelot, ainsi que la réponse et l’observation qui suivent,<br />

manquent dans l’extrait pour Rousselot. Elle porte sur une demande attribuée à la Dame<br />

dans la brochure citée supra, note 2.<br />

(21) Extrait pour Rousselot : il m ’y avait... secret]o»z«<br />

(22) Il s’agit en réalité de sa marâtre, sa mère étant décédée<br />

(23) Extrait pour Rousselot : Revenu... dis]omis<br />

33


Doc. 135<br />

<strong>Documents</strong><br />

D. — Cependant, le Pape est autant que la Ste Vierge,<br />

puisqu’il est le représentant de Dieu sur la terre ? — R. La Ste<br />

Vierge est la Mère de Dieu, et le Pape son représentant. S’il fait<br />

mal il n ’est pas bien son représentant, [p. 6] Insistant de nouveau<br />

sur l’importance de faire connaître ce secret, il me répondit : Ceux<br />

qui veulent se convertir se convertiront sans que je dise ce que<br />

m ’a défendu la Ste Vierge ; même encore Plus, si je ne dis pas.<br />

Examinant dans ses goûts ce qu’il aimait le mieux, pour voir<br />

s’il n’y aurait point prise sur lui, il me répondit (24) : Je reçois de<br />

bon cœur ce que l’on me donne, et je rends ce que l’on pourrait<br />

m ’avoir donné pour me faire dire mon secret (25). En dernier lieu<br />

voulant voir s’il refuserait toujours de le dire à sa mère, il me<br />

répondit : Quand mon papa et maman me tueraient je ne le dirai<br />

pas il vaut mieux préférer la mort qu’une désobéissance au ciel ;<br />

quand le ciel me permettra de le dire, je le dirai, mais pas avant.<br />

[...(p. 7)...] (26)<br />

Le petit Germain me conduisit chez lui, comme il me l’avait<br />

promis. Son père est un pauvre charron qui a l’air très malheureux.<br />

C’est un vrai tombeau que leur habitation ; on s’y croirait enterré<br />

tout vivant, et c’est de cette profonde misère que sortent les<br />

prédestinés. C’est toujours la même leçon que J.C. naissant dans<br />

une crèche et les hommes superficiels disent : Comment Dieu<br />

peut-il se révéler à des créatures si misérables ? Sa triste demeure<br />

m ’a bien ému ; cette maison a été pour moi un grand enseignement,<br />

car qui sait si ce petit berger, qui était dans la plus profonde<br />

misère, ne sera pas plus tard un homme extraordinaire. La mère<br />

de Germain avait conservé quelques pierres et n ’en donnait que<br />

très rarement. Cependant elle m ’en a donné beaucoup, quand je<br />

lui ai dit que j’habitais Paris. Cette pauvre femme m ’a dit : Je<br />

vous en donne plus qu’à d ’autres, car vous venez de bien loin.<br />

Elle m’a donné aussi de petits fragments d’herbe de la montagne,<br />

prise au moment (27) ; puis un morceau gros comme le doigt de<br />

(24) Extrait pour Rousselot : qu’il ... répondit] qui pourrait lui convenir et le décider<br />

à m’avouer son secret je lui fis voir plusieurs boîtes de bijouterie, il était enchanté de voir<br />

ces objets, je ne pouvais plus le contenir tant sa joie était grande, dans ces montagnes il<br />

n ’y avait jamais rien vu de pareil, je crus le moment propice pour l’ébranler et lui faire<br />

avouer son secret, je lui dis : je vous donne tout cela si vous voulez me le dire. Au même<br />

moment sa joie disparut et il me répondit froidement et avec assurance. Quand vous me<br />

donneriez toute ma [rrc] fortune, je ne désobéirai/ pas je ne vous dirai rien quand bien<br />

même vous seriez le pape, je vous l’ai déjà dit ce matin<br />

(25) Extrait pour Rousselot : secretprfî/. comme vous avez été bon pour moi je prierai<br />

pour vous pendant 8 jours.<br />

(26) Le passage que nous omettons rapporte divers renseignements recueillis par<br />

Houzelot sur l’attitude du clergé, les pèlerinages, la mort des enfants à Corps. Ils nous<br />

sont également connus par d ’autres sources.<br />

(27) Extrait pour Rousselot : moment)add. de l’apparition. — L’expression qu’on lit<br />

dans la copie de Tours est calquée sur le patois et signifie « au bon moment », c’est-à-dire<br />

lors des premières visites après l’apparition (P. Andrieux).<br />

34


13 avril 1847 Doc. 135<br />

la pierre où la Ste Vierge s’est assise, de ce même morceau qui a<br />

été cassé chez Mr Magnand, où était la tête du Christ (28), elle<br />

m ’a donné aussi un fragment gros comme le doigt (29) de la<br />

pierre où a marché Marie, avant de s’élever au ciel. Le petit<br />

m ’assure que cela était bien exact, que c’était bien sur ce morceau<br />

qu’elle s’est assise et qu’elle a marché.<br />

Voyant tant de vraisemblance dans le récit des enfans, je<br />

m ’informai de ce qu’était devenu leur habit de berger, le jour de<br />

l’apparition. Malheureusement, j’avais été devancé. Le Curé de<br />

Corps avait mis de côté le chapeau et la blouse du petit berger,<br />

sachant cela, j’ai demandé à sa mère si elle avait d ’autres objets<br />

qu’il portait le jour de l’événement (30), elle me les remit et je<br />

lui donnai de l’argent, pour qu’elle lui en achetât d ’autres neufs,<br />

j’ai aussi son chapeau de berger qu’il avait après l’événement et<br />

qui est tout conforme à celui du Curé, j’ai son pantalon, sa<br />

cravate (31). On me dit que Mr le Curé ne serait pas content que<br />

j’aie ces objets ; mais il faut bien que d ’autres que lui aient<br />

quelques souvenirs ; j’ai des cheveux du petit Germain et de la<br />

petite M.élanie (32). La bonne sœur a eu bien soin qu’elle ignorât<br />

le [p. 8] motif pour lequel on lui coupait ; on lui a dit que c’était<br />

pour avoir la couleur. Quant au petit Germain, il a dit : Vous<br />

pouvez prendre tout ce qui est sur ma tête, sans penser à réfléchir<br />

pourquoi on lui demandait cela. On les habille très simplement<br />

pour ne pas leur donner d ’orgueil et qu’ils ne se croient pas plus<br />

que les autres enfans qui viennent à l’école des sœurs.<br />

Etant chez le père du petit Germain, je lui demandai s’il se<br />

rappelait bien avoir dit à son enfant : tiens, voilà un morceau de<br />

pain, l’année prochaine je ne sais qui en mangera ; il s’est rappelé<br />

cette circonstance, et cet homme qui, dans le commencement, ne<br />

voulait pas croire au prodige y croit parfaitement. [...] (33)<br />

Hier soir le petit Germain me conduisait chez sa mère, qui<br />

doit si le temps continue à être (34) mauvais, m ’envoyer chercher<br />

de l’eau de la fontaine, cachée sous la neige, il faudrait un guide<br />

pour y arriver et non sans dangers. Après avoir causé avec la mère<br />

de Germain, celui-ci me conduisit à l’hôtel où je le fis rester pour<br />

(28) Extrait pour Rousselot : de ce même morceau... Christ]oœif<br />

(29) Extrait pour Rousselot : doigtjpoig<br />

(30) Extrait pour Rousselot : événement]add. Elle me les donna (comme étant bien<br />

ceux qu 'il avait ce jour, et Maximin qui était présent le confirma) Elle me remit sa cravatte<br />

[sic], un p e tit pantalon de drap vert avec des pièces brunes<br />

(31) Extrait pour Rousselot : J ’ai aussi son chapeau... cravatejoOTtr<br />

(32) Au sujet des vêtements emportés par Houzelot, voir aussi infra, p. 107, note. —<br />

A Lourdes, Houzelot réussira à se procurer le capulet de Bernadette Soubirous (R.<br />

LauRENTIN, Lourdes, Dossier des documents authentiques, vol. I, Paris 1957, p. 36).<br />

(33) Nous omettons un alinéa concernant l’épisode de la pierre brisée en octobre 1846<br />

au café Magnan. Cet alinéa manque dans l’extrait pour Rousselot.<br />

(34) Extrait pour Rousselot : être)add. moins<br />

35


Doc. 135<br />

<strong>Documents</strong><br />

souper avec moi ; quand nous eûmes terminé notre repas, je le<br />

conduisis dans ma chambre où il examina tous mes dessins avec<br />

grand soin. Je lui donnai une médaille de la Ste Vierge, qui était<br />

dans une de mes boîtes de sainteté, il regardait tout cela avec<br />

beaucoup d’attention ; voyant qu’il avait l’air d ’y attacher de<br />

l’importance. Je lui dis : Je vous donne toute ma boîte et aussi<br />

tout ce que contient l’autre, si vous voulez me dire votre secret.<br />

— Quand vous me donneriez toute votre fortune, répondit-il, je<br />

ne désobéirai pas ; je ne vous dirai rien quand même vous seriez<br />

le Pape. Je vous l’ai déjà dit ce [p. 9] matin. Je lui remis un<br />

chapelet que j’avais dans une boîte, il en fut fort content, et il<br />

me dit : puisque vous êtes si bon pour moi, pour vous remercier,<br />

je dirai 5 pater et 5 ave pour vous pendant 8 jours ; et il me dit<br />

en s’en allant : ne partez pas sans venir me dire adieu, et il<br />

retourna chez ses parents.<br />

On m’a rapporté un fait, qui n’est pas encore bien connu sur<br />

la petite Mélanie, qui paraît très vrai. L’ayant questionnée à cet<br />

égard, elle me dit la même chose que je vous rapporte.<br />

Huit jours avant l’événement de la Salette, elle fut obligée<br />

de rentrer un soir fort tard, dans un petit pays entre Corps et la<br />

Salette ; chemin faisant, elle s’arrêta devant une petite chapelle<br />

(je crois dédiée à St-Sébastien) et y fit sa prière (35). Au même<br />

moment une lumière la conduisit jusqu’à sa maison où elle avait<br />

besoin, et elle fut éclairée le reste de sa route, où il y avait des<br />

précipices très dangereux (36). (C’est la bonne sœur chez laquelle<br />

elle est qui m ’a raconté ce fait.) (37)<br />

Mercredi 14 avril 1847<br />

* 136 bis. LETTRE DE M. HOUZELOT<br />

Copie d’une main inconnue, donnant également le doc. 135 (en tout 12 p.<br />

30 cm x 20) : Tours SF, B28.<br />

Sur l’auteur et le destinataire de cette lettre ainsi que sur l’enquête qu’elle<br />

décrit, voir l’introduction au doc. 135.<br />

Date : mi-avril, d’après la fin de la lettre. Il s’agit probablement de la lettre<br />

écrite à Gap, mentionnée par Houzelot dans la lettre du 3 janvier 1850,<br />

(35) La chapelle de Saint-Sébastien, actuellement disparue, se trouvait à l’entrée du<br />

village de la Salette, sur l’emplacement de l’actuel cimetière des Canadiens (voir<br />

l’illustration, p. XVIII).<br />

(36) Pour la première fois, nous voyons Mélanie présentée non plus comme la simple<br />

messagère de l'apparition, mais comme favorisée d ’un miracle à titre personnel. Le présent<br />

épisode sera évoqué lors des Conférences tenues à l’évêché de Grenoble en novembredécembre<br />

1847 (cf. doc. 341).<br />

(37) Extrait pour Rousselot : (c’est... ce fait)] d ’après ce que m'a dit la Supérieure. —<br />

La différence entre les deux textes paraît substantielle : d ’après l’extrait pour Rousselot, le<br />

témoignage de la sœur porte non sur le fait rapporté, mais simplement sur l’état du<br />

chemin. Noter aussi que l’extrait pour Rousselot porte ici l’indication : « Fin de la 1"<br />

lettre du 13 avril 1847 ».<br />

36


14 avril 1847 Doc. 136 bis<br />

mentionnée supra, p. 28. On ne peut cependant exclure que le présent document<br />

ne soit une compilation rassemblant des extraits de plusieurs lettres.<br />

N.B. Pour faciliter la lecture, nous avons augmenté le nombre des alinéas,<br />

mais nous avons respecté l’orthographe et la ponctuation.<br />

[p-9] Je me disposais à partir pour Gap, voulant prendre la<br />

voiture au passage, ne trouvant pas de place je fus obligé d’attendre<br />

au lendemain ; ce qui me donna 24 heures de plus. Je les employai<br />

à revoir de nouveau les deux petits enfans. J ’eus d’abord un<br />

entretien en présence du petit Germain et de la petite Mélanie,<br />

pour savoir comment était habillée la Ste Vierge, car jusqu’à<br />

présent, rien n’avait été fait d ’une manière exacte ; le dessin de<br />

Mr Alcan, est cependant fort beau et les enfans n ’ont pas trouvé<br />

la Vierge ressemblante (1). Je l’ai [sic] questionnai très sérieusement<br />

à cet égard, et j’ai crayonné une vierge très-mal faite à la vérité,<br />

mais bien conforme à ce qu’ils disent et lorsque j’eus fini, ils<br />

dirent tous les deux, qu’elle était la plus ressemblante de toutes<br />

celles qu’ils avaient vues ; et avec ce nouveau croquis, il deviendra<br />

facile d ’arriver à la réalité, cette démarche n ’était pas inutile ; ce<br />

croquis peut devenir nécessaire (2).<br />

Le petit Maximin (dit Germain[)] commence à écrire tant<br />

bien que mal ; c’est à peine s’il peut signer son nom ; la sœur où<br />

il est n’y paraît pas (3). J ’ai essayé à lui faire signer, et à force de<br />

patience, j’ai pu obtenir une douzaine de signatures ; ayant obtenu<br />

ce résultat j’ai cherché à en avoir un*? autre. Je l’ai fait écrire {Je<br />

déclare devant Dieu avoir vu la Ste Vierge sur la montagne<br />

Dorstère ; aussi brillante que le soleil. Signé Maximin.) Corps le<br />

14 avril 1847 (4). Je lui en aurais bien fait mettre davantage, mais<br />

j’eus déjà assez de peine à arriver à ce résultat et j’en [p. 10] ai<br />

deux semblables. Vous voyez que j’ai des preuves de conviction et<br />

tous ceux qui vont les visiter n ’en rapportent pas tant ; mais ce<br />

n ’est pas encore tout. Je vais vous rapporter autre chose que j’ai<br />

pu me procurer et qui n ’est pas moins important.<br />

Pendant que j’étais seul avec Mélanie et Maximin, je les<br />

questionnai sur ce qui pouvait encore leur rester des effets qu’ils<br />

avaient portés le jour de l’événement ; sur une gravure faite à<br />

Grenoble et que j’avais sous les yeux ; on la [sic] représente avec<br />

un bâton ; cela me donna l’idée de lui demander s’il l’avait<br />

encore, et s’il était encore entre les mains de Mr le Curé. Il me 1<br />

(1) « le dessin de Mr Alcan » : voir p. 46.<br />

(2) Il existe une image de N.D. de la Salette éditée par Houzelot et qui est une<br />

imitation de N.D. de Bon Espoir (voir p. 46).<br />

(3) Tournure calquée sur le patois et signifiant que la sœur n’a pas assisté à l’entrevue<br />

(P. Andrieux).<br />

(4) Doc. 136, reproduit p. 38.<br />

37


N<br />

S<br />

Corps<br />

1. Vers Grenoble<br />

2. Chemin de Corps à la Salette<br />

3■ Maison du charron Giraud, le père de Maximin<br />

4. Quartier habité par la famille de Mélanie<br />

5. Eglise<br />

6. Presbytère<br />

7. Couvent des Soeurs (actuellement foyer pour personnes âgées)<br />

8. Vers Gap<br />

Document 136 : autographe de Maximin, multigraphié par Houzelot (cf. p. 29 et 37).<br />

Dimensions du cadre :11,6 cm x 1). (La reproduction ci-dessus est en format réduit.)


14 avril 1847 Doc. 136 bis<br />

répondit que non. Mélanie (5) répondit : Je l’ai caché à la Salette.<br />

Mélanie (6) lui assura que cela était inexact ; qu’il l’avait caché<br />

sous son lit chez son maître à la Salette (7). Vite, je propose à<br />

Maximin d ’aller avec lui à la Salette, la difficulté était grande il<br />

ne pouvait sortir sans permission ; il fallait la demander à la bonne<br />

sœur qui ne se décida pas sans peine et je me gardais bien de lui<br />

dire pourquoi j’avais l’intention de l’y conduire.<br />

Nous nous mettons en route pour la Salette ; l’enfant<br />

m ’engage dans les montagnes et me fait suivre des chemins<br />

tellement pierreux que je fus obligé de le laisser aller seul.<br />

Imaginez-vous des petits chemins pour une seule personne et 200<br />

pieds de profondeur sur les côtés. Je fis des efforts pour aller [plus]<br />

loin ; il me fallut rétrograder et je l’engageai à continuer sa route<br />

et que s’il me rapportait son bâton, je lui donnerais quelque chose<br />

à son choix, et il partit, non sans quelques difficultés : il voulait<br />

que je l’accompagnasse ; il faut être élevé dès l’enfance pour<br />

parcourir ces montagnes : il y a des précipices affreux à traverser ;<br />

si un étourdissement vous prenait, vous seriez bien perdu, il mit<br />

quatre heures pour faire ce trajet, j’étais impatient de savoir s’il<br />

retrouverait son bâton, ensuite parce qu’il ne m’avait demandé la<br />

permission que pour 2 heures. Enfin il revint avec son bâton, le<br />

même qu’il avait le jour de l’événement.<br />

En revenant de la Salette, les habitants de ces lieux l’aperçurent<br />

et coururent lui demander ce qu’il venait faire, il leur dit naïvement<br />

qu’il venait chercher son bâton de chez ses maîtres ; alors on lui<br />

en coupa des éclats malgré lui ; pour les conserver, comme des<br />

reliques à ce qu’il [p. 11] m ’a dit et quand il arriva, je n’étais pas<br />

content de voir mon bâton endommagé, cependant je fis une<br />

réflexion qui me consola, car les éclats enlevés, sur son chemin,<br />

sont encore une preuve de conviction de plus ; qu’ai-je à me<br />

plaindre, ne suis-je pas le mieux partagé ! Car le bâton n ’est pas<br />

de peu d’importance. Avant de partir, Maximin m’avait dit : je le<br />

retrouverai : j’y ai fait des marques. En effet les marques dont il<br />

me parlait existaient réellement. Le matin lorsque je demandai à<br />

Mélanie si ce bâton existait encore, Mélanie et Maximin parlaient<br />

en Patois en souriant ; et ne comprenant rien à leur langage, je<br />

leur demandai ce qu’ils avaient à rire. Mélanie me dit que,<br />

Maximin, lorsqu’il vit cette dame (la Ste Vierge) sur la montagne ;<br />

craignant qu’elle ne nous fît du mal, me dit : J ’ai mon bâton si<br />

elle veut nous battre nous nous défendrons avec et ils riaient tous<br />

les deux de leur méprise.<br />

(5) D'après le sens, il s’agit en réalité de Maximin.<br />

(6) Le copiste semble avoir d ’abord écrit « Maximin ».<br />

(7) L’histoire du bâton caché donne l’impression d’être une galéjade provoquée par<br />

les questions d ’un chasseur de reliques intempérant.<br />

39


Doc. 136 bis<br />

<strong>Documents</strong><br />

En revenant de la Salette je fis dîner Maximin avec moi à<br />

l’hôtel, il hésitait à entrer dans la salle parce qu’il y avait beaucoup<br />

de monde et qu’on le regardait ; cela le contrariait. Enfin il se<br />

décida à dîner. Après le repas il monta dans ma chambre et choisit<br />

un Christ pour son bâton et me dit qu’il y avait une personne qui<br />

engageait les autres à ne pas croire : il dit cela en Patois. Je lui dis<br />

qu’il fallait la laisser dire, et il me raconta à ce sujet qu’un homme<br />

du pays disait à sa femme : «Je mettrai une corde au cou de la<br />

Ste Vierge », et lorsqu’il eut prononcé ces mots son enfant tomba<br />

dans l’eau bouillante, et je crois qu’il en mourut (8). Cet homme<br />

alla à l’église demander pardon à Dieu, et criait comme un<br />

désespéré. Il me raconta ce fait pour combattre l’incrédulité. Je<br />

n ’ai pas eu le temps de m ’en informer.<br />

Il me conduisit chez la mère de la petite Mélanie ; il était<br />

neuf heures ; la chambre où elle restait était un grab^at, aussi<br />

sale qu’il est possible de le supposer. Cette femme était couchée<br />

et elle se leva.<br />

Je lui demandai s’il lui restait quelques vêtements que sa<br />

petite eût p o rt/ le jour de l’événement ; elle me dit qu’il ne<br />

restait plus que sa robe et elle ne savait où pouvoir la trouver.<br />

Après avoir bien cherché partout sans pouvoir la trouver, le petit<br />

Maximin dit : elle est de cette couleur-là, en montrant une petite<br />

robe appartenant à l’un des huit enfans de cette femme qui tous<br />

étaient couchés ; enfin après bien des recherches et ne la trouvant<br />

pas, on lève une espèce de paillasse et Maximin s’écrie d’un air<br />

joyeux, la voilà c’est bien [p. 12] c’est bien [sic] celle que Mélanie<br />

avait sur la montagne ; ce n ’est pas par sa beauté qu’elle brille ;<br />

en cherchant cette robe, je me heurtai les pieds dans des boîtes,<br />

où il y avait des enfans qui étaient couchés, il y en avait de tous<br />

côtés ; on ne voyait que des têtes dans les lits. Le mari de cette<br />

femme gagne 15 sous par jour ; la mère et les enfans demandent<br />

l’aumône. La mère de Mélanie m ’a remis deux morceaux de la<br />

pierre sur laquelle s’est assise la Ste Vierge et je l’ai quittée,<br />

content d ’avoir cette robe qui n’est qu’un haillon.<br />

Il y a là de quoi confondre l’orgueil en voyant que Dieu s’est<br />

révélé à d ’aussi misérables créatures ceux qui raisonnent comme<br />

les Juifs auront peine à y croire.<br />

Le lendemain jour de mon départ il y avait discussion au<br />

sujet de ces enfans ; chacun disait son opinion et je leur dis la<br />

mienne à cet égard ; je leur dis combien j’avais mis ces enfans à<br />

l’épreuve, ainsi que beaucoup d ’autres personnes.<br />

Plusieurs en furent surpris ; une dame présente manifesta le<br />

désir de les voir. Je la conduisis avec un jeune homme qui était 8<br />

40<br />

(8) Sur cet accident, voir LSDA I, p. 154.


16 avril 1847 Doc. 137<br />

avec elle. A leur retour, je montai en voiture pour aller à Gap. Ils<br />

m ’ont bien remercié de les avoir conduits ; ils étaient très contents<br />

d ’avoir parlé aux enfans.<br />

A Gap, chez un orfèvre, j’eus un entretien avec un ecclésiastique<br />

qui arrivait de Corps il me dit : Monsieur, il n’est question<br />

que de vous à Gap. C’est probablement parce qu’ils auront appris<br />

que j’emporte les effets des enfans à Paris et par toutes mes<br />

démarches.<br />

J ’aurais désiré faire une analyse plus courte de ces faits, mais<br />

le peu de temps que j’avais ne me l’a pas permis ; je vais me<br />

presser pour terminer mon voyage et me rendre pour la fin du<br />

mois à Paris où aux premiers jours de Mai.<br />

réunis le 24 Mai par Mr Brumont (9), lettre écrite par un de<br />

ses amis (10)<br />

Vendredi 16 avril 1847<br />

Événement : Guérison de la Sœur Saint-Charles (Claire Pierron), religieuse<br />

hospitalière de Saint-Joseph, à Avignon, au cours d’une neuvaine à Notre Dame<br />

de la Salette. La Sœur avait de fréquentes hémoptysies et souffrait d’aphtes au<br />

palais, à la langue et au pharynx.<br />

Dossier : EG 122 (19 pièces de 1847-1852, une pièce de 1856) ; Vérité,<br />

p. 104-115 ; Nouveaux documents, p. 39-41 ; Nouveau sanctuaire, p. 108-111 ;<br />

GlRAY I, p. 340-375. On trouvera une description de la maladie et de la guérison<br />

dans le doc. 177. La neuvaine devait se terminer le 17 avril, jour de communion<br />

générale de la communauté. Celle-ci fut devancée à la veille, en raison du passage<br />

de Mgr de Prilly, évêque de Châlons-sur-Marne, frère d’une religieuse. La guérison<br />

eut lieu pendant la célébration de la messe par le prélat (relation de Mme Pineau,<br />

supérieure, dans GlRAY I, p. 355). La nouvelle s’en répandit rapidement. — La<br />

guérison de Sœur Saint-Charles fut examinée lors des Conférences tenues à<br />

l’évêché de Grenoble en automne 1847. Mgr Naudo, archevêque d’Avignon, en<br />

admettait le caractère miraculeux et se proposait de publier sur le sujet une<br />

« relation authentique » (lettre des vicaires capitulaires d’Avignon à Rousselot,<br />

23 juin 1848, EG 122, dans G iray I, p. 350-351), mais mourut le 29 avril 1848,<br />

avant la réalisation de son projet.<br />

De constitution frêle, la Sœur Saint-Charles tomba de nouveau malade en<br />

février 1849 (« crise de cholérine » : GlRAY I, p. 361). Elle mourut le 25 mai<br />

1851.<br />

137. LETTRE DE MGR DEPÉRY, évêque de Gap, à Mgr de<br />

Bruillard<br />

Original : EG 93.<br />

(9) Brumont : sans doute Le Brument, négociant de Rouen connu de M. Dupont et<br />

mêlé à la fondation de l’œuvre réparatrice demandée par Sœur Marie de Saint-Pierre (cf.<br />

l’introd. au doc. 259).<br />

(10) « réunis » (pluriel), « lettre écrite » (singulier) : indications peu claires. On a<br />

peut-être affaire à des extraits tirés de plusieurs lettres (cf. l’introd. au présent document).<br />

41


Doc. 137<br />

<strong>Documents</strong><br />

Note. La publicité donnée à la prise de position de Mgr Depéry en faveur<br />

de l’authenticité de l’apparition pouvait apparaître comme un empiètement sur<br />

l’autorité de l’évêque de Grenoble : d’où le besoin de se justifier, éprouvé par<br />

Mgr Depéry. Celui-ci avait d’autant plus lieu de se sentir inquiet que sa lettre à<br />

l’abbé Nicod, où il regrette explicitement la réserve de Mgr de Bruillard, connut<br />

elle aussi une certaine diffusion (doc. 145 ter).<br />

Evêché de Gap<br />

Gap, le 16 Avril 1841.<br />

Monseigneur,<br />

Je viens d’apprendre par les journaux qu’une relation de<br />

l’apparition de la S" Vierge à la Sal/ette se vendait à Paris,<br />

accompagnée d’une lettre de moi et d ’une de mon grand vicaire (1).<br />

Je ne puis expliquer cette publicité donnée à mes lettres (2)<br />

que par une inconcevable indiscrétion et un manque total de<br />

délicatesse. Plusieurs personnes m ’ont écrit pour savoir ce qu’il y<br />

avait de vrai dans les bruits qui couraient sur cette apparition. J ’ai<br />

répondu suivant mes convictions personnelles mais jamais comme<br />

Evêque.<br />

La prudente réserve, Monseigneur, que votre Grandeur a<br />

gardé dans cette circonstance me faisait un devoir de l’imiter. Je<br />

regrette donc vivement que mon nom figure pour l’appréciation<br />

d ’un fait qu’il ne m ’appartenait pas de juger puisqu’il ne s’est<br />

point passé dans mon diocèse.<br />

Veuillez agréer...<br />

tlRÉNÉE, Év. de Gap.<br />

Remarque : Mgr Depéry enverra bientôt une protestation toute semblable<br />

(doc. 139) à l’Univers et à l’A m i de la religion, qui la publieront le 27 avril. Le<br />

premier journal, dans son commentaire, exprimera le vœu que lorsque des faits<br />

extraordinaires se produisent, l’autorité ecclésiastique intervienne aussitôt, ne<br />

serait-ce que pour inviter les fidèles à suspendre leur jugement (3). Quant à<br />

l ’A m i de la religion, il présentera la lettre Depéry comme une justification de la<br />

réserve qu’il s’est imposée et que l’on a « indignement exploitée » (4) contre lui. 1<br />

(1) Sur la brochure en question et les journaux, voir le doc. 131 bis et son commentaire.<br />

(2) Deux mois et demi plus tôt déjà, un journal catholique, la Voix de la vérité (n“<br />

du 31 janvier, doc. 70), avait publié la fameuse lettre de Mgr Depéry. Celui-ci s’était alors<br />

abstenu de protester, sans doute parce qu’il ne s’agissait alors que d ’un journal à très<br />

faible tirage.<br />

(3) Doc. 144. — Le rédacteur de ce commentaire paraît ignorer que l’évêque de<br />

Grenoble s’est occupé de la Salette dès l’automne précédent et a effectivement recommandé<br />

la réserve, en attendant que l’autorité se prononce (cf. doc. 3).<br />

(4) Doc. 144 bis. — L 'A m i de la religion vise ici les attaques dont il a été l’objet de<br />

la part de l’Univers ; cf. LSDA I, en particulier p. 260.<br />

42


20 avril 1847 Doc. 140<br />

Mardi 20 avril 1847<br />

140. LETTRE DE MGR VILLECOURT, évêque de la Rochelle, à<br />

l’abbé Mélin, curé de Corps<br />

Original (l f. pliée 22,3 cm x 33) : EG 93. — Texte intégral dans les<br />

Annales, juin 1907, p. 331-333.<br />

Mgr Villecourt. Rappelons qu’il avait passé sa petite enfance dans la région<br />

de Bourgoin, donc à peu de distance de Jallieu, ville natale de l’abbé Mélin (cf.<br />

LSDA I, p. 143 et 144).<br />

Note. Avec cette lettre, nous rencontrons, pour la première fois, une mise<br />

en garde contre les dangers que, pour les deux voyants, présentent les égards<br />

dont ils sont devenus l’objet à la suite de l’apparition.<br />

La Rochelle, le 20 avril 1841<br />

V[ou]s êtes vraiment bon, cher et digne Archiprêtre. Je<br />

désespérais de recevoir une réponse à ma dernière lettre ; car on<br />

suppose assez généralement que Mgr de Grenoble aurait reçu de<br />

haut lieu des défenses de rien publier sur l’apparition de peur de<br />

jet/er l’épouvante dans les esprits. Dans ce cas, il n’eût pas été<br />

surprenant que la même chose eût été signifiée par voie indirecte,<br />

aux environs de Grenoble, mais votre bonne et excellente lettre<br />

m ’indique assez le contraire. L’apparition a partout des contradicteurs<br />

: on en dit des choses si ridicules que c’est à faire pitié.<br />

Encore aujourd’hui un Ecclésiastique fort respectable me racontait<br />

qu’une dame fort pieuse ayant écrit à une de ses amies ou parentes<br />

qui est à quelque distance de vos parages, celle-ci lui avait répondu<br />

que ce qu’on attribuait à la S" Vierge, n ’était autre chose que la<br />

venue subite d ’une folle qui va partout se faisant passer, ainsi que<br />

les aliénés en ont ordinairement la prétention, pour un être<br />

extraordinaire, et que la simplicité des 2 pauvres enfants y avait<br />

été surprise (1). Cependant je dois dire que tout ce qu’il y a de<br />

solidement vertueux ne balance pas dans sa foi. Tout misérable<br />

que je suis, je me range, de tout mon cœur, parmi les simples.<br />

[...(verso)...]<br />

Me permettrez-vous \ de v(ou)s / dire, cher et vénérable<br />

pasteur, qu’on ne saurait trop maintenir les 2 petits bergers dans<br />

l’humilité la plus profonde. J ’ai connu plusieurs personnes, depuis<br />

36 ans que je suis dans le St ministère, à qui le ciel avait fait des<br />

grâces vraiment extraord1", et qui se sont vues à 2 doigts de leur<br />

perte éternelle, par suite des sentiments flatteurs qui se glissaient<br />

insensiblem' dans leurs âmes. J ’ai connu étant à Lyon une princesse<br />

qui y passait en venant de Pologne ; elle était demeurée pendant<br />

8 ou 10 jours auprès du prince de Hohenlhoe, et témoin des 1<br />

(1) L’apparition, œuvre d ’une folle : cette explication pourrait bien être l’écho des<br />

arrestations opérées le 13 avril (voir supra, p. 28).<br />

43


<strong>Documents</strong><br />

hommages dont il était l’objet, par suite des guérisons que ses<br />

prières obtenaient, elle en fut effrayée : Ah ! Monseigneur, lui<br />

dit-elle, un jour, tenez-vous en garde contre les pièges de Satan ;<br />

personne n ’y est plus exposé que vous. Elle aurait préféré le voir<br />

livré à toutes les persécutions et à tous les opprobres que d ’être<br />

témoin des respects que lui attirait de toutes parts sa qualité de<br />

thaumaturge (*). [...]<br />

Je v[ou]s embrasse...<br />

Mai 1847<br />

tC lément Ev' de la Rllc<br />

LA SALETTE DANS LA PRESSE LOCALE. Le 2 mai, le Censeur de Lyon<br />

signale à ses lecteurs que les inventeurs du miracle de la Salette « viennent<br />

de transporter leur industrie à Lyon. Nous avons sous les yeux un petit<br />

imprimé de huit pages in-18, sortant des presses de la Guillotière (1), et<br />

qui raconte les faits avec une étrange assurance ; on a fait en outre une<br />

belle image qui a la prétention d'être le portrait de cette Vierge, et qui<br />

est en vente dans notre ville » (2). On dirait qu’il existe une conspiration :<br />

le haut clergé « réclame avec une vive énergie la liberté d ’enseignement,<br />

c’est-à-dire la liberté de tuer l'Université(3) [...]; enfin, dans les<br />

campagnes, d ’autres renards sont chargés de tromper la crédulité des<br />

paysans en inventant des miracles, comme les lettres de Jésus-Christ (4),<br />

les apparitions des anges et de la Vierge. » En vendant au public des<br />

relations d’une prétendue apparition, des portraits de la Vierge, « ne<br />

commet-on pas une escroquerie, et MM. les procureurs du roi n 'ont-ils<br />

pas quelque compte à demander de pareils actes (5) ? » — Le chanoine<br />

Bouvier de Grenoble répond aussitôt pour défendre l’honneur du clergé<br />

(doc. 152 bis) : il invite le rédacteur du Censeur à venir interroger luimême<br />

les deux enfants, rappelle que le clergé s’abstient de faire de la<br />

propagande et observe que l’évêque, pas plus que le procureur du roi,<br />

n’a le pouvoir d’imposer silence aux témoins. Mais le journal lyonnais ne<br />

daigne pas insérer cette réponse. *1<br />

(*) Hohenlohe (et non Hohenlhoe) : famille de la noblesse allemande. Mgr Villecourt<br />

fait allusion au prince Alexander von H., 1794-1849. Les miracles attribués à sa ferveur<br />

avaient fait grand bmit vers 1820-21. En 1844, il fut ordonné évêque titulaire de Sardique.<br />

(1) Apparition miraculeuse de la Ste Vierge à de jeunes bergers. La Guillotière, impr.<br />

J.-M. Bajat, in-24. PBN Lk7. Cet opuscule est une réédition du doc.68.<br />

(2) En envoyant au Garde des Sceaux un exemplaire d ’une lithographie du « prétendu<br />

miracle de l’apparition de la Vierge à deux bergers du Département de l'Isère, en sept.<br />

1846 », le Préfet de police signale qu’elle se vend à Lyon chez les marchands d'estampes<br />

ou de livres de piété et qu’on vient d ’en faire un tirage de dix mille exemplaires.<br />

(Doc. 168 : lettre du 12 mai.)<br />

(3) Voir p. 26, note 4.<br />

(4) Sur la légende des lettres tombées du ciel ou lettres de Jésus-Christ, voir LSDA I,<br />

p. 375-392.<br />

(5) Doc. 151. L’article, daté du 1" mai, parut dans le Censeur du 2 mai. BEZ, p. 194-<br />

201, le reproduit, avec quelques inexactitudes mineures.<br />

44


Mai 1847<br />

Les jours suivants, il est question de la Salette dans la presse<br />

grenobloise : le 4 mai, le Courrier de l'Isère (monarchiste) reproduit la<br />

lettre Depéry aux journaux (6) et le surlendemain le Patriote des Alpes<br />

(républicain) se félicite de ce que l’évêque de Gap ait renoncé à propager<br />

d’« alarmantes et mensongères paroles justiciables de la cour d ’assises »<br />

(doc. 153).<br />

Le 14 mai, le Censeur annonce (doc. 158) que, d’après les journaux<br />

de Lille, la police a saisi le 7 du même mois une estampe représentant<br />

l’apparition (7). Quatre jours plus tard, le Patriote des Alpes, après avoir<br />

reproduit un entrefilet paru dans l’Echo du Nord (doc. 154 bis) se plaint<br />

qu’à Grenoble « on colporte impunément dans les rues les mêmes écrits »<br />

et que « les charlatans se mettent à porter à domicile de l'eau de la<br />

fontaine de Salette [sic], à laquelle, sur de pieux certificats, sont attribuées<br />

toutes sortes de miraculeuses qualités » (doc. 164).<br />

Entre temps, le chanoine Bouvier a envoyé à d’autres journaux sa<br />

réponse au Censeur. La Gazette de Lyon (légitimiste) la publie dans son<br />

numéro du 16 mai, le Courrier de l ’Isère dans celui du 20 (doc. 165) et<br />

l’Univers dans celui du 22.<br />

POURSUITES judiciaires (8). Déjà en février le Siècle, le journal le<br />

plus lu en France, avait présenté la Salette comme un facteur de<br />

perturbation sociale, empêchant les transactions et ajoutant « aux inquiétudes<br />

suscitées déjà sur plusieurs points par la cherté des subsistances »<br />

(doc. 74). Voici que les journaux attirent de nouveau sur l’apparition<br />

l’attention du public et des pouvoirs. Or c’est l’époque où la disette qui<br />

sévit depuis l’hiver atteint son paroxisme (9). En divers points du territoire 6789*<br />

(6) Doc. 139, dans le Courrier, p. 3bc (d’après le texte publié dans l’A m i de la<br />

religion).<br />

(7) Gazette de Flandres et d'Artois, (légitimiste), 9 mai 1847, p.lbc (doc. 154) : « le<br />

procès démontrera [...] que cette publication est une spéculation particulière non approuvée<br />

par l’autorité ecclésiastique. Cette autorité ne pouvait pas l’interdire, car, apparemment,<br />

les journaux qui déclamaient et injuriaient si fort, ne réclament point en faveur du clergé<br />

le rétablissement de la censure ? » (Article daté du 8 mai.) — L ’Echo du N ord (anticlérical),<br />

9 mai 1847, p. 2 (doc. 154 bis) : la police a opéré la saisie de « deux opuscules que le<br />

parti-prêtre, s’il n ’avait été aveuglé par son orgueil, n’aurait sans doute jamais édités,<br />

tellement, dans ces quelques pages, l’absurde le dispute au ridicule. » — Egalement<br />

doc. 155.<br />

(8) Imprimeurs, libraires, éditeurs, colporteurs poursuivis : voir Bibl. C.-25, 30-32.<br />

Dossiers aux Archives nationales : série BB18 (Ministère de la justice, correspondance générale<br />

de la division criminelle) 1452 (3821) ; série BB21 (grâces accordées) 502B, 503A et B,<br />

504A (réduction de peines, septembre 1847-janvier 1848). Nous avons assigné un numéro<br />

d’ordre aux documents qui possèdent quelque lien avec le cadre local de l’apparition : par<br />

exemple à la lettre du parquet d ’Angers (doc. 161), qui est à l’origine d ’une intervention<br />

du Ministre des cultes auprès de l’évêque de Grenoble.<br />

(9) Le 10 mai 1847, l’épouse du maire d ’Aspres-les-Corps, commune des Hautes-<br />

Alpes limitrophe de Corps, écrit à son oncle et à sa tante, qui habitent Lyon : « nos<br />

habitants font pitié à voir ils manquent presque tous de pain et pommes de terre ils<br />

parcourent chaque jour nos prés pour choisir les chardons, boindre, dents de lyon [sic],<br />

marsalon [?] et autres herbes pour en faire leur soupe qui plus souvent est mangée sans<br />

heure seulement avec un peu de lait voilà tout. Nous sommes assaillis dans nos maisons, il<br />

semble que le château doit tout avoir et chaque jour il nous faut distribuer argent, beure<br />

pain truffes à plus de 10, 15 et 20 mendiants » (doc. 155 bis).<br />

45


A gauche : Image éditée par Houzelot<br />

L ’artiste s'est inspiré de l'image de Notre-<br />

Dame de Bon Espoir (cf. p. 19 et 21).<br />

A droite : Illustration de l'im prim é Alcan<br />

Cette image figure dans une édition de la relation<br />

attribuée à cinq ecclésiastiques (cf. LSDA<br />

I, p. 221), imprimée à Paris par Félix Alcan.<br />

Saisi par la police le 21 avril 1847, l'imprimé<br />

valut à Alcan une condamnation pour délit de<br />

presse (cf. Bibl. C-30).<br />

(Service photographique des Archives Nationales)


Mai 1847<br />

des troubles éclatent au cours du printemps et les autorités responsables<br />

de l’ordre interviennent avec rigueur et vigueur (10). En ce qui concerne<br />

la Salette, il ne vient à l’idée de personne de fermer les accès du<br />

pèlerinage, comme on le fera onze ans plus tard à Lourdes. En ce<br />

printemps, la neige reste encore le plus efficace des gendarmes. Au<br />

demeurant, il n’y a en ce coin perdu qu’est le canton de Corps ni<br />

procureur du roi, ni commissaire de police. Le parquet n’a de représentants<br />

que dans les villes et c’est dans des villes comme Amiens, Angers, Caen<br />

et Paris qu’il engage des poursuites contre divers imprimeurs, libraires ou<br />

colporteurs. Pour donner à l’action un fondement juridique, on reproche<br />

aux accusés d’avoir omis les formalités prévues par la loi pour la<br />

publication des imprimés — tout en reconnaissant, quand on écrit au<br />

ministère à Paris, que ce n’est là qu’un prétexte (11).<br />

REPRISE des pèlerinages. L’hiver avait été long et rigoureux. « Nous<br />

avons eu de trois à quatre pieds de neige jusqu’à la fin de mars », peuton<br />

lire dans les Cahiers Perrin, rédigés par l’abbé Jacques-Michel d’après<br />

les souvenirs de son frère, le curé de la Salette. L’abbé continue : « malgré<br />

cette abondance qui encombrait tous les chemins, malgré un froid<br />

constamment intense, nous avons vu, dans chaque mois de cet hiver, des<br />

pèlerins intrépides lutter contre ces obstacles avec une énergie qu’on<br />

pourrait appeler surhumaine, et parvenir au Mont Sous-les-Baisses, terme<br />

de leurs vœux ardens. — Aussitôt que la fonte des neiges eut rendu les<br />

chemins un peu moins difficiles, nous avons vu les pèlerins gravir en<br />

grand nombre la montagne privilégiée. Nous y sommes allés nous-mêmes,<br />

le 15 avril, accompagnés d’un pieux condisciple, appartenant à la<br />

Congrégation des Oblats de Marie et nous avons eu des fatigues terribles<br />

à soutenir. La fontaine merveilleuse était encore couverte de dix pieds de<br />

neige. On n’arrivait à son eau bienfaisante qu’au moyen d’un tunnel,<br />

pratiqué à dessein (12). Mais la source virginale fut bientôt déblayée par *1<br />

(10) C’est ainsi que, du 11 au 13 mai, Lille est le théâtre d ’émeutes, au cours<br />

desquelles on pille plusieurs boulangeries. Sur la disette et les troubles, voir LSDA I,<br />

p. 8-9.<br />

(11) Ainsi le procureur général auprès de la cour royale d’Angers reconnaît l’entière<br />

bonne foi de deux imprimeurs qu’il a fait condamner à payer des amendes : pour les<br />

imprimés de faible volume, l’administration s’abstient en effet d'exiger la stricte application<br />

de la législation sur le dépôt légal. Le véritable motif des interventions du parquet a été le<br />

contenu des récits. Le procureur suggère aux autorités supérieures de remettre les peines,<br />

mais en tenant compte, toutefois, de l’attitude politique de» condamnés. Si la veuve<br />

Pignet-Chateau mérite compassion en raison de sa situation matérielle, elle a le tort d ’être<br />

trop dévouée au parti légitimiste. « Ses opinions politiques, je dois le dire, sont, au dernier<br />

point, hostiles au gouvernement ». La remise de peine ne devrait donc pas être totale<br />

comme pour Cosnier et Lachèze, qui, eux, « ont donné de nombreux et sérieux gages de<br />

leur attachement au gouvernement et aux idées d ’ordre » (lettres du procureur au Garde<br />

des Sceaux, 2 et 21 août 1847, PAN BB21 502B, dossiers 3022 et 3075).<br />

(12) « La source de l’apparition flue avec abondance ; on y descend par un escalier de<br />

7 à 8 marches, taillées dans la neige, sous une voûte en forme de grotte, qui n ’est autre<br />

chose que de la neige à moitié glacée, durcie par le froid. Les abords sont encore encombrés<br />

de neige à 2 kilo"” de distance ; ce qui rend l’accès de ces lieux encore bien difficile ;<br />

chaque pèlerin se fait à lui-même son chemin, par une pente de 0,30e à 0,35e au mètre »<br />

(doc. 146).<br />

47


Doc. 148<br />

<strong>Documents</strong><br />

les pèlerins qui se présentaient en nombre tous les jours. — Les visiteurs<br />

ont afflué chaque jour du mois de mai ; les tempêtes, la neige, les<br />

brouillards, quoique très fréquens, ne ralentissaient point leur pieuse<br />

ardeur » (13).<br />

Mgr Césaire Mathieu, archevêque de Besançon, prescrit dans son<br />

diocèse des processions extraordinaires pour le mois de mai. A l’évêque<br />

de Grenoble il écrira plus tard qu’il a agi sous l’influence de la Salette<br />

(doc. 462).<br />

* 148. RELATION MAURY (ou Mory)<br />

Composée début mai en français, décrivant à la fois l’apparition et ses suites,<br />

cette relation nous est connue uniquement à travers la brochure allemande de<br />

Hecht, dont elle constitue la principale source (cf. Hecht, p. vi-vii et 50-51).<br />

L'enquête. Mr Maury (ou Mory), de Metz, vint à Corps vers le 20 mars,<br />

après s’être muni à Lyon d’une recommandation pour l’abbé Mélin. Il interrogea<br />

les enfants sept heures durant, — les deux enfants, précise Hecht, mais ce détail<br />

est sans doute erroné, puisque au moment de son passage à Corps, Maximin<br />

avait la petite vérole. Le 23 mars il monta aux lieux de l’apparition. Selon Mgr<br />

de Bruillard, il repartit « entièrement convaincu » (doc. 128).<br />

Le récit de l'apparition. Il devait ressembler à celui de Dausse : c’est du<br />

moins la conclusion à laquelle nous sommes arrivé, en supprimant du récit qu’on<br />

lit dans H e c h t, p. 17-28, les éléments communs avec diverses autres relations<br />

répandues au printemps de 1847, puis en comparant le résidu avec le récit de<br />

Dausse (doc. 121, plus spécialement les v. 2-35).<br />

Ci-dessous nous reproduisons l’un des deux passages où Hecht cite Maury<br />

explicitement (p. 50-51), en accompagnant le texte allemand d’une rétroversion<br />

en français. L’autre passage (p. 43) concerne la conversion de la région de Corps.<br />

« Den 23. Màrz 1847, so schreibt<br />

er, war der Ort der Erscheinung (ein<br />

Alpengebirg) und die ganze Umgebung<br />

mit Schnee bedeckt. Bei der<br />

Quelle selbst lag derselbe acht bis<br />

neun Fuss hoch, und um zu derselben<br />

zu gelangen, hatte man durch die<br />

Schneemasse einen zwôlf Fuss langen<br />

unterirdischen Gang gegraben ; auch<br />

der Hügel, wo die allerseligste Jungfrau<br />

erschien, war durchgehends mit<br />

3 Fuss hohem Schnee be-[p. 51]deckt.<br />

Auf der Hôhe desselben, wo di Gros-<br />

« Le 23 mars 1847, écrit-il, le lieu<br />

de l’apparition (une montagne des<br />

Alpes) et tous les alentours étaient<br />

recouverts de neige. Auprès de la<br />

source même, il y en avait huit à<br />

neuf pieds et pour atteindre celle-ci,<br />

on avait creusé sous la neige un tunnel<br />

de douze pieds ; la côte où la sainte<br />

Vierge apparut, était elle aussi entièrement<br />

recouverte de trois pieds de<br />

neige. Au sommet de la côte, où la<br />

générosité des fidèles promet l’érec-<br />

(13) PERRIN, n° 648. — Sur les pèlerinages de mai, voir p. 65, note, 74 et le doc. 399.<br />

48


14 mai 1847 Doc. 159<br />

smut der Glaübigen eine Kapelle<br />

aufzurichten verspricht, ist ein grosser<br />

astloser Baum aufgepflanzt, auf desscn<br />

Hôhe sich ein kleines Kruziflx<br />

befindet. Ungefàhr zwei Drittheii in<br />

der Hôhe ist eine eiserne Stange<br />

angebracht, woran eine eiserne<br />

Lateme hângt. Unter diesem Baume<br />

sind zwei hôlzerne Kreuze aufgerichtet,<br />

wovon das kleinere von Maximin<br />

Giteau aufgerichtet worden. Auch<br />

Melania Mat/hieu hat ein Kreuz aufgepflanzt,<br />

aber auf der rechten Seite<br />

der fliessenden Quelle ».<br />

tion d’une chapelle, on a dressé un<br />

grand arbre sans branches, avec un<br />

petit crucifix au sommet. Aux deux<br />

tiers environ de sa hauteur, a été fixée<br />

une barre de fer, de laquelle pend<br />

une lanterne de fer. Sous cet arbre<br />

ont été dressées deux croix en bois,<br />

dont la plus petite par Maximin<br />

Gireau. Mélanie Matthieu a elle aussi<br />

planté une croix, mais à droite de la<br />

source, qui donne de l’eau. »<br />

Vendredi 14 mai 1847<br />

ÉVÉNEMENT. Guérison de Sœur Saint-Antoine Granet, religieuse du Saint-<br />

Sacrement, à Bédarrides, diocèse d’Avignon. — Dossier dans Vérité, p. 118-122,<br />

226-228 ; GlRAY II, p. 81-89 ; cf. aussi doc. 222 et 240. Les papiers Dausse<br />

contiennent des copies de quatre pièces de 1847 (BMGD 11-14).<br />

La sœur souffrait d’une hypertrophie du cœur, doublée d’une autre maladie :<br />

« adhérence chronique des deux feuillets de la plèvre », selon le Dr J. Casimir,<br />

qui avait soigné la sœur en octobre-novembre 1846 ; tumeur au sein, selon le Dr<br />

G. Michel, qui suivait la sœur depuis 1831 (GlRAY II, p. 82, 85). La guérison<br />

eut lieu à la fin d’une neuvaine, au cours de laquelle la sœur fit usage de l’eau<br />

de la Salette. Le chanoine Rousselot mentionnera cette guérison dans son Rapport<br />

à l’évêque de Grenoble (doc. 310). Elle ne bénéficia toutefois pas d’une enquête<br />

canonique proprement dite.<br />

159- RELATION GUEYDAN-PRUDHOMME : Hommage à<br />

Notre-Dame de la Salette, suivi de la relation très-circonstanciée<br />

de l ’apparition de la très-sainte Vierge à deux bergers sur la<br />

montagne de la Salette, près Corps, Isère, le 19 septembre 1846,<br />

et des faits extraordinaires qui ont suivi cet événement miraculeux<br />

Grenoble, impr. Prudhomme, 1847. 20 p. 22 cm. BMG U.6693. La 4' page<br />

de la couverture est illustrée.<br />

Contenu. Lettre à « Monsieur G... » (p. 3). — Un poème de 32 strophes,<br />

intitulé « Hommage à Notre-Dame de la Salette » (p. 5-10). — « Relation de<br />

l’apparition de la très-sainte Vierge » (p. 11-16). — « Faits remarquables qui ont<br />

suivi l’apparition » : face du Sauveur trouvée dans une pierre, guérisons de Marie<br />

Laurent, des Sœurs Prouvèze et Saint-Charles, de l’hydropique du Dévoluy et<br />

d’un enfant d’Ambel (p. 17-20).<br />

Date. La déclaration au dépôt légal est du 14 mai 1847.<br />

Diffusion. La relation de l’apparition contenue dans l’opuscule fut rééditée<br />

sous divers titres (cf. Bibl. C. 26-29). Il s’en serait vendu trois cent mille<br />

exemplaires (Apparition, n. 13).<br />

49


Doc. 159<br />

<strong>Documents</strong><br />

Les auteurs et leurs sources. L’auteur de la lettre placée en tête de l’opuscule<br />

attribue la paternité du récit de l’apparition à « Monsieur G... », sans doute Mr<br />

Gueydan, de Corps, et revendique celle du poème. Gueydan lui-même tient la<br />

position exactement inverse : le poème est de lui, tandis que la rédaction du<br />

récit appartient à l’imprimeur grenoblois Pmdhomme, venu à Corps au printemps<br />

de 1847 pour prendre des informations (1). Ces réclamations en paternité au<br />

sujet du poème illustrent un trait de la mentalité populaire : on tient à être<br />

l’auteur d’une œuvre d’art, non celui d’un récit relatant des événements, fussentils<br />

surnaturels. — En fait, la relation Gueydan-Prudhomme est, comme la relation<br />

Auvergne (doc. 125), une réédition retouchée de la relation composée par l’avocat<br />

Dumanoir, dont elle omet le conseil de ne pas semer, ainsi que le reproche au<br />

sujet des pierres jetées aux filles (2).<br />

Lundi 17 mai 1847<br />

163. RELATION BEZ : récits de Maximin et de Mélanie<br />

Dans Bez (édition de 214 pages), p. 32-47.<br />

Nicolas Bez, né le 1er mars 1796 à Lyon, prêtre en 1820, fut curé d’Oullins,<br />

Rhône, de 1831 à 1838. A l’époque de l’apparition, il résidait à Lyon. Rousselot<br />

le présente comme un « prédicateur connu » (Vérité, p. 30). Il était chanoine<br />

honoraire de Saint-Diez et d’Evreux. Bez mourut le 2 septembre 1857 (*).<br />

Son enquête. Bez s’est mis en route pour Corps à la mi-mai, donc à une<br />

époque où, depuis plusieurs semaines, l’apparition fait l’objet d’attaques dans la<br />

presse. Il interroge les enfants le 17, d’abord Mélanie (**), puis Maximin (BEZ,<br />

p. 41). Le lendemain, il visite les lieux de l’apparition. D ’après l’Avertissement<br />

qu’il a mis au début de son opuscule sur la Salette, l’enquête a eu pour but de<br />

réunir une documentation puisée aux sources, tandis que les journaux ont trop<br />

souvent présenté les faits selon leurs préjugés et passions et que, pour satisfaire la<br />

curiosité du public, « on a'répandu partout et des récits plus ou moins mal faits,<br />

plus ou moins véridiques, et des gravures plus ou moins ridicules ». Bez ne<br />

prétend « aucunement préjuger le sentiment de l’autorité épiscopale, à qui seule<br />

appartient de déclarer si le fait dont il est question, est un miracle ou ne l’est<br />

pas » (B e z , p. vi, vii).<br />

Note critique. Dans l’édition imprimée de son Rapport à l’évêque, Rousselot<br />

écrit que « l’abbé Bez est le premier qui ait publié à peu près le texte même de<br />

l’entretien de la Reine du ciel avec les deux enfants » (Vérité, p. 30). Bez a, en<br />

effet, le souci du témoignage authentique. Son livre est le premier à reproduire<br />

les récits de Mélanie et de Maximin l’un à la suite de l’autre, sans les amalgamer.<br />

Rousselot, dans son Rapport manuscrit d’octobre 1847 (doc. 310), et aussi d’autres<br />

enquêteurs (Marie Des Brûlais, Arbaud), reproduisent ces deux récits presque<br />

textuellement d’après Bez (***). Cependant, comme on vient de le voir, Rousselot<br />

(1) Lettre de Gueydan au Père Bossan, 10 mars 1863, MSG. Texte dans A pT II,<br />

p. 164, à corriger d ’après Bibl. C-2.<br />

(2) Relation Dumanoir (doc. 124), v. 29 et 34. Rappelons que le conseil de ne pas<br />

semer avait été compris littéralement par le journal parisien Le Siècle et présenté par lui<br />

comme un facteur de perturbation sociale (cf. LSDA I, p. 243).<br />

(*) Renseignements communiqués par Mr le chanoine Jomand, archiviste de l’archidiocèse<br />

de Lyon. — Sur Bez, voir aussi infra, p. 148, avec la note 4.<br />

(**) Sur les circonstances de l’interrogatoire, voir infra, p. 84.<br />

(***) Doc. 256 bis, 264 bis, 310, 401.<br />

50


17 mai 1847 Doc. 163<br />

laisse entendre que le texte de Bez n’est exact qu’« à peu près ». Bez protesta<br />

après la parution du livre de Rousselot : « Je ne crois pas l'avoir p u b lié à peu<br />

près, mais très exactement, non pas par souvenir, mais sur [?] la dictée, phrase<br />

par phrase, des deux enfants. J ’avais un secrétaire qui écrivait et je collationnais<br />

encore après avoir lu aux enfants ce que le secrétaire venait d'écrire. Je n ’ai pas<br />

ajouté une syllabe, comme je n ’ai rien retranché » (doc. 458 : lettre du 27 ou<br />

29 août 1848). — Nous avons opéré quelques sondages parmi les reproductions<br />

de textes contenues dans Bez et noté de légères inexactitudes par rapport aux<br />

originaux : ainsi « l’exemple pouvait devenir contagieux » (doc. 74 : Le Siècle du<br />

16 février 1847) devient dans l’opuscule « l’exemple menaçait de devenir<br />

contagieux » (Bez, p. 175 ; les italiques sont de nous).<br />

Autres renseignements sur Bez et son enquête : voir le doc. 184.<br />

Bez e t le Rapport Rousselot. Dans son Rapport manuscrit d’octobre 1847 à<br />

l’évêque de Grenoble (doc. 310), le chanoine Rousselot reproduit la relation Bez<br />

presque intégralement (Mélanie : v. 3-42, 45, 47-49 ; Maximin, v. 1-33) et telle<br />

quelle, à quelques exceptions près, que nous signalerons en note. Il s’agit en<br />

général d’additions ou de corrections introduites par après, au cours d’une révision<br />

du Rapport.<br />

INTERROGATOIRE DE MÉLANIE<br />

[p.32]‘D. Comment t ’appelles-tu, mon enfant ? — R. Mélanie<br />

Mathieu. — D. Quel âge as-tu ? — R. Environ quinze ans.<br />

— D. Qu’as-tu vu à la Salette le 19 septembre ? 12— R. J ’ai été<br />

endormie.... Nous avons été voir nos vaches, et quand nous<br />

sommes revenus pour passer le ruisseau, j’ai vu une clarté ; puis<br />

j’ai vu une dame dans une clarté.<br />

[p. 33] D. Et qui t’a fait apprendre cette leçon par cœur ?<br />

3R. « Personne, Monsieur.... La dame s’est levée droite, elle a<br />

croisé les bras... 4Avancez, mes enfants, a-t-elle dit ; n ’ayez pas<br />

peur.... 5Je suis ici pour vous annoncer une grande nouvelle....<br />

^Elle s’est avancée dans l’endroit où nous étions... nous nous<br />

sommes avancés aussi... elle était devant nous (1)... 7elle a dit : Si<br />

mon peuple ne veut pas se soumettre, je suis forcée de laisser aller<br />

la main de mon fils. 8Elle est si forte, si pesante, que je ne peux<br />

plus la soutenir (2).<br />

9Depuis le temps que je souffre pour vous autres, 10si je veux<br />

que mon fils ne vous abandonne pas, je suis chargée de le prier<br />

sans cesse. “Pour vous autres, vous n ’en faites pas cas. 12Vous<br />

aurez beau faire, jamais vous ne pourrez récompenser la peine que<br />

j’ai prise pour vous autres.<br />

(1) ROUSSELOT devant nous] entre nous deux<br />

(2) ROUSSELOT soutenir] Add. (la m aintenir.)<br />

51


M élanie et Maximin, par Jules Gue'dy (doc. 172)<br />

(Bibliothèque municipale de Grenoble)<br />

Illustration de la brochure imprimée par Prudhomme (doc. 159)<br />

52


17 mai 1847 Doc. 163<br />

13Je vous ai donné six jours pour travailler, [p. 34] je me suis<br />

réservé le septième ; on ne veut pas me l’accorder (3). 14Ceux qui<br />

conduisent les charrettes ne savent pas jurer sans y mettre le nom<br />

de mon fils au milieu. 15Ce sont les deux choses qui appesantissent<br />

tant le bras de mon fils.<br />

16Si la récolte se gâte, ce n ’est rien qu’à cause de vous autres.<br />

17Je vous l’ai fait voir l’année passée pour les pommes de terre (4) ;<br />

vous n ’en avez pas fait cas.<br />

18Mélanie ajoute en baissant la voix : J ’ai compris ce qu’elle<br />

voulait dire (5). Quand elle a parlé de pommes de terre, je ne<br />

comprenais pas ; je n ’avais jamais entendu parler de pommes de<br />

terre. — D. 19Comment les appelle-t-on dans ton pays ? — R. On<br />

les appelle des truffes (6). La dame (7), s’étant aperçue que je ne<br />

comprenais pas bien : Ah ! mes enfants, reprend la dame, vous<br />

[p. 35] ne comprenez pas le français, je vais vous parler en patois.<br />

20Puis elle a continué : Au contraire, quand vous trouviez des<br />

pommes de terre gâtées, vous juriez en y mettant le nom de mon<br />

fils au milieu. 21Cela va continuer cette année ; pour la Noël il<br />

n ’y en aura plus.<br />

22D. Il y en a eu cependant ? — R. Pourquoi qu’elle m’a dit<br />

comme ça (8) ? 23Si le blé se gâte, a continué la dame, ce n’est<br />

rien qu’à cause de vous. 24Si vous avez du blé, il ne faut pas le<br />

semer, parce que les bêtes le mangeront ; ce qui viendra tombera<br />

tout en poussière.<br />

25I1 viendra une grande famine. 26Avant que la famine vienne,<br />

les enfants au-dessous de sept ans prendront un tremblement et<br />

mourront entre les mains des personnes qui les tiendront. 27Les<br />

autres feront pénitence par la famine. “Les noix deviendront<br />

mauvaises, les raisins pourriront.<br />

[p. 36]29S’ils se convertissent, les pierres et les rochers se<br />

changeront en montagnes de blé.<br />

30Faites-vous bien vos prières, nous a dit la dame ? — Maximin<br />

a répondu : Pas bien, Madame.<br />

(3) Dans BEZ, édition de 150 pages, le v. 13 est à la troisième personne : « Mon fils<br />

vous a donné six jours pour travailler, il s’est réservé le septième ; on ne veut pas le lui<br />

accorder. »<br />

(4) ROUSSELOT, Note marginale : A Corps et dans beaucoup de parties du Dauphiné,<br />

les pommes de terre s’appellent truffes.<br />

(5) ROUSELOT Mélanie ajoute... voulait dirt]omis<br />

(6) ROUSSELOT Com ment... truffesjoræir<br />

(7) ROUSSELOT Addition marginale remplaçant « La dame » (mots non biffés par<br />

oubli) : J ’allois dire à Maximin, ce que ça vouloit dire : les pommes de terre, lorsque la<br />

dame<br />

(8) ROUSSELOT omet le v. 22.<br />

53


Doc. 163<br />

<strong>Documents</strong><br />

31I1 faut bien la (9) faire, a-t-elle repris, quand vous ne diriez<br />

qu’un Pater et un Ave Maria. Quand vous pourrez mieux faire, il<br />

faut en dire davantage.<br />

32I1 ne va que quelques femmes âgées à la messe ; les autres<br />

n ’y vont (10) que pour se moquer de la religion. 33Le carême, on<br />

va à la boucherie comme des chiens.<br />

34N ’avez-vous pas vu du blé gâté, mes enfants ? — Tous les<br />

deux nous avons répondu : Non, Madame.<br />

Vous devez bien en avoir vu, vous, à la terre du Coin, avec<br />

votre père (11). 35Le maître de la pièce dit à ton père d ’aller voir<br />

son blé gâté, vous y êtes allés tous les deux ; letpère a pris des<br />

épis, il les a frottés (12) dans sa main, ils tombaient tout en<br />

poussière ; [p. 37] puis ils s’en sont retournés. 36Quand vous étiez<br />

encore à demi-heure loin (13) de Corps, votre père vous a donné<br />

une pièce de pain, vous disant : Tiens, mon enfant, mange encore<br />

du pain cette année ; je ne sais pas si nous en mangerons<br />

encore (14) l’année prochaine, si ça continue encore comme ça.<br />

37Maximin a répondu : Je m ’en souviens à présent ; tout-àl’heure<br />

je ne m’en souvenais pas.<br />

38Eh bien, mes enfants, vous le ferez passer à tout mon<br />

peuple (15).<br />

î9Elle a passé le ruisseau et nous a retourné dire : Eh bien,<br />

mes enfants, vous le ferez passer à tout mon peuple.<br />

40Elle ne touchait pas l’herbe ; elle marchait à la cime de<br />

l’herbe. 41Je ne savais pas ce que c’était ; nous pensions que c’était<br />

ue sainte.<br />

2D. Ne t’a-t-elle pas dit autre chose ? — R. Non, Monsieur.<br />

— D. Ne t’a-t-elle pas dit un secret ? [p. 38] — R. Oui, Monsieur,<br />

mais elle nous a défendu de le dire. — D. Sur quoi t’a-t-elle<br />

parlé ? — R. Si je vous dis sur quoi, vous comprendrez bientôt ce<br />

que c’est. — D. 43Ce qu’elle t ’a dit, cela regarde-t-il toi ou un<br />

autre ? — R. Qui que ce soit que cela regarde, elle nous a défendu<br />

de le dire. — D. Feras-tu ce qu’elle t’a dit ? — R. Ça ne regarde<br />

personne, que je le fasse ou non ; elle nous a défendu de le dire. 91012131415<br />

(9) BEZ, édition de 150 pages, corrige « la » en « les », harmonisant ainsi la phrase<br />

avec la question qui précède.<br />

(10) ROUSSELOT n ’y vont] biffé, remplacé par l'add. marginale travaillent le dimanche<br />

tout l’été, et l’hiver quand ils ne savent que faire, les garçons ne vont à la messe<br />

(11) ROUSSELOT, après avoir copié cette phrase telle quelle, la corrige pour la mettre<br />

au singulier : « Tu dois bien en avoir vu, toi \\ en s’adressant à Maximin //, à la terre du<br />

Coin, avec ton père. »<br />

(12) ROUSSELOT frottésjfroissés<br />

(13) ROUSSELOT loin]o»»M<br />

(14) ROUSSELOT après avoir écrit « si nous en mangerons encore » (ou « si vous en<br />

mangerez encore ») a corrigé : « qui en mangera ». — D ’autre part, là où dans ce paragraphe<br />

BEZ a mis « le père », * votre père », il a mis « ton père ».<br />

(15) ROUSSELOT peuple]


17 mai 1847 Doc. 163<br />

— D. Elle ne t’a donc pas recommandé de faire quelque chose ?<br />

— R. Que je le fasse ou non, cela ne regarde personne.<br />

44D. Le brigadier de la gendarmerie a conduit cette dame à<br />

Grenoble ? - 45R. Il était bien fin pour la conduire.<br />

D. Comment cette dame a-t-elle disparu ? — R. Elle s’est<br />

enlevée un peu haut (Mélanie fait ici un geste, en élevant la main<br />

d ’un mètre à peu près au-dessus de terre), puis nous [p. 39]<br />

n ’avons plus vu la tête, plus vu les bras, plus vu les pieds ; on n ’a<br />

plus vu qu’une clarté en l’air, après la clarté a disparu. Nous<br />

avons pensé que c’était une sainte : 46 et puis après, si c’était une<br />

sainte, elle n’aurait pas parlé de son fils.<br />

47D. Comment était-elle vêtue ? — R. Elle avait des souliers<br />

blancs avec des roses autour de ses souliers ; il y en avait de toutes<br />

les couleurs, des bas jaunes, un tablier jaune, une robe blanche<br />

avec des perles partout, un fichu blanc, des roses autour, un<br />

bonnet bien haut, une couronne autour de son bonnet avec des<br />

roses ; 48elle avait une chaîne très petite qui tenait une croix avec<br />

son christ ; à droite étaient des tenailles, à gauche un marteau,<br />

aux extrémités de la croix. Une grande chaîne tombait comme les<br />

roses d’autour de son fichu ; 49elle avait la figure blanche, allongée ;<br />

je ne pouvais pas la voir bien longtemps pourquoi qu’elle nous<br />

éblouissait (16).<br />

50D. Qui t ’a porté à dire toute cette histoire, mon enfant ?<br />

[p. 40] — R. C’est cette dame.<br />

D. Si tu ne veux pas me dire ton secret, que faudra-t-il que<br />

je réponde à un grand personnage qui m ’a envoyé pour le savoir ?<br />

— R. Vous lui direz ce que vous voudrez, qu’est-ce que cela me<br />

fait ? Je ne veux pas le dire. — 51D. Quand diras-tu ce que cette<br />

dame t ’a confié ? — R. Quand je serai après le dire. — 5*D. Y a-<br />

t-il un moment où tu le diras ? — R. Il y en a un ou il n’y en a<br />

point.<br />

INTERROGATOIRE DE MAXIMIN<br />

[p. 41]'Nous avons été conduire nos vaches au pâturage ; nous<br />

nous sommes endormis, puis nous nous sommes réveillés après<br />

avoir goûté, [p. 42] 2Puis nous avons été voir nos vaches ; en<br />

revenant nous avons vu une grande lumière près de la fontaine,<br />

nous avons eu un peu peur ; nous avons vu une dame assise<br />

comme çà. La dame assise, les coudes sur ses genoux, la figure<br />

dans ses mains. (L’enfant prend cette attitude.)<br />

3N ’ayez pas peur, a dit la dame ; je suis ici pour vous annoncer<br />

une grande nouvelle (17). 1617<br />

(16) ROUSSELOT termine son « Récit de Mélanie » ici. Rappelons qu’il a copié les v. 3-<br />

42, 45, 47-49.<br />

(17) Maximin, dans ce récit, ne précise pas quand la Dame se lève : avant de prononcer<br />

ces paroles ou après ?<br />

55


Doc. 163<br />

<strong>Documents</strong><br />

4Elle est descendue contre nous, nous sommes allés contre<br />

elle, puis elle nous a dit : 5Si mon peuple ne veut pas se soumettre,<br />

je suis forcée de laisser aller la main de mon fils, car elle est si<br />

forte et si pesante, que je ne peux plus la retenir (18).<br />

6Depuis le temps que je souffre pour vous autres, 7si je veux<br />

que mon fils ne vous abandonne pas, je suis chargée de le prier<br />

sans cesse. 8Car, pour vous autres, vous n ’en faites pas cas.<br />

9Mon fils vous a donné six jours pour tra-[p. 43]vailler, il s’est<br />

réservé le septième ; on ne veut pas le lui accorder. 10C’est ça qui<br />

appesantit tant le bras de mon fils. “Ceux qui mènent les charrettes<br />

ne savent plus jurer sans y mettre le nom de mon fils. 12Ce sont<br />

les deux choses qui appesantissent tant le bras de mon fils.<br />

13Si la récolte se gâte, ce n’est que pour vous autres. 14Je vous<br />

l’avais fait voir l’année passée pour les pommes de terre, vous<br />

n ’en avez pas fait cas. 15C’est au contraire : quand vous en trouviez<br />

de gâtées, vous juriez et vous y mettiez le nom de mon fils.<br />

16Que celui qui a du grain ne le sème pas, parce que les bêtes<br />

le mangeront. “S’il en vient encore quelques plantes, en les<br />

piquant (19) elles tomberont toutes en poussière.<br />

18I1 viendra une grande famine ; avant que la [p. 44] famine<br />

arrive, les petits enfants au-dessous de sept ans mourront du<br />

tremble. 1819Les autres feront leur pénitence par la faim. 20Les raisins<br />

pourriront, les noix deviendront mauvaises.<br />

21Si on se convertit, le blé viendra sur la pierre et sur les<br />

rochers ; les pommes de terre se trouveront ensemencées à travers<br />

les terres.<br />

22Elle nous a demandé si nous faisions notre prière ; nous lui<br />

avons dit que non, pas guère. — 23Ah ! mon enfant, a-t-elle dit,<br />

il faut bien la faire soir et matin, et quand vous n ’aurez pas le<br />

temps, dites au moins un Pater et un Ave. 24Quand vous aurez le<br />

temps, il faut en dire davantage.<br />

25I1 ne va que quelques femmes un peu âgées à la messe ; les<br />

autres travaillent tout l’été les dimanches. Puis les dimanches (20),<br />

quand ils ne savent que [p. 45] faire, ils vont à la messe pour se<br />

moquer de la religion. 26On va à la boucherie comme des chiens.<br />

27Vous n ’avez point eu de blé de gâté, mes enfants ? — Non,<br />

Madame. — Mon petit, tu dois bien en avoir vu une fois, au<br />

Coin, avec ton père ; l’homme de la pièce dit à ton père : Venez<br />

voir le blé gâté. Ils vont le voir, et ton père en prit deux ou trois<br />

épis dans sa main, les frotta, et tout tomba en poussière ; 28en<br />

revenant tous deux, ton père te donna une pièce de pain en te<br />

(18) ROUSSELOT retenir)add. (le maintenir.)<br />

(19) Piquer, en parlant du blé, « veut dire battre ». (Explication donnée par Maximin<br />

à un missionnaire en septembre 1862 et rapportée par Bossan dans l'Apparition, n. 26.)<br />

(20) ROUSSELOT dimanches interl. (d'une autre main ?) en hiver<br />

56


20 mai 1847 Doc. 166<br />

disant : Tiens, mon petit, mange ce pain, je ne sais pas si tu en<br />

mangeras l’année qui vient. — 29Eh bien oui, Madame ; je ne<br />

m ’en souvenais pas, ai-je dit.<br />

30Eh bien, mes enfants, vous le ferez passer à tout mon<br />

peuple.<br />

“Elle a passé le ruisseau, et elle nous a dit : Eh bien ! mes<br />

enfants, vous le ferez passer à mon peuple.<br />

“ Ensuite elle a monté une quinzaine de pas (21), puis nous<br />

n ’avons plus vu la tête, plus vu les [p. 46] bras, plus vu les pieds ;<br />

la clarté a disparu.<br />

33D. Quand vous a-t-elle confié le secret ? — R. Elle nous a<br />

dit le secret quand elle a parlé de la famine (22). — 34D. Je conçois<br />

que tu ne veuilles pas dire ce secret à tout le monde, mais tu<br />

peux bien le dire à un prêtre qui le gardera comme toi ? — R. Si<br />

je le dis à qui que ce soit, je ne le garderai pas, et je ne peux pas<br />

le dire. — D.Ce secret te regarde-t-il personnellement, ou regardet-il<br />

tout ce que la dame appelle son peuple ? — R. Si je vous dis<br />

qu’il ne regarde que moi, vous en tirerez des conclusions qui<br />

peuvent être fausses ; si je vous dis qu’il regarde le peuple, ce<br />

sera la même chose, et vous pourriez connaître mon secret. — D. Et<br />

quand diras-tu ton secret ? — R. Quand la personne qui me l’a<br />

confié viendra me dire de le révéler. — D. Et si elle ne vient pas,<br />

tu ne le diras donc jamais ? — R. Jamais je ne le dirai... Cependant<br />

au [p. 47] jugement dernier vous le saurez, alors tout sera connu.<br />

— D. Et s’il fallait dire ton secret ou mourir ? — R. (Avec fermeté)<br />

Je mourirai.... je ne le dirai pas.<br />

Là s’est terminé notre entretien ; j’en savais assez, je ne<br />

pouvais rien obtenir de la constance et de la fermeté de cet enfant.<br />

Jeudi 20 mai 1847<br />

166. RAPPORT PRÉPARÉ AU MINISTÈRE DE LA JUSTICE À<br />

L’INTENTION DU GARDE DES SCEAUX HÉBERT<br />

Original (3 p. calligraphiées, non signées) : PAN BB18 1452 (3821). Le même<br />

dossier contient la minute du rapport, approuvée le 19 mai, ainsi que la note<br />

suivante : « Se conformer à la note de M. le G. des Sc. 22 mai » (la signature est<br />

illisible).<br />

Ci-dessous, on a reproduit en italiques les passages calligraphiés en ronde. 212<br />

(21) ROUSSELOT N ote marginale : (en ligne droite, il n ’y a pas davantage ; mais il y<br />

en a bien 25 ou 30 en suivant le sentier parcouru par la Dam e.)<br />

(22) ROUSSELOT termine son « Récit de Maximin » ici.<br />

57


Doc. 166<br />

<strong>Documents</strong><br />

Note pour Monsieur le Garde des Sceaux<br />

Paris, le 20 Mai 1841<br />

M' le Procureur Général d ’Angers (1) signale les dangers de<br />

la publication d ’une gravure représentant l'apparition de la Vierge<br />

à deux Enfans, et d’un texte, imprimé soit à la suite de la gravure,<br />

soit séparément, contenant les détails de cette prétendue apparition,<br />

et la prédiction d’une grande famine. Il annonce que des poursuites<br />

vont être dirigées dans son ressort contre les Éditeurs de la gravure<br />

et du texte imprimé qui n ’auraient pas reçu les autorisations<br />

nécessaires, ou n ’auraient pas accompli les formalités de la<br />

déclaration ou du dépôt.<br />

Quant aux poursuites sur le fond même de l’écrit, le Procureur<br />

Général consulte Monsieur le Garde des Sceaux. Un passage est<br />

surtout signalé, c’est celui qui est relatif à l’annonce d ’une grande<br />

famine et d’une maladie mortelle sur les enfans, et à l’avis donné<br />

aux laboureurs de ne pas semer de blé parce que les insectes le<br />

dévoreront et que les grains qui leur échapperont tomberont en<br />

poussière entre les mains de celui qui froissera l ’épi.<br />

De semblables passages sont de nature à produire et ont déjà<br />

produit en effet de funestes impressions (2) sur des populations<br />

ignorantes ; ils pourraient même dans un tenu de disette compromettre<br />

la tranquillité publique ; mais on ne trouve ni [p. 2] dans<br />

le code pénal, ni dans les lois de la presse, ni dans les lois sur les<br />

céréales aucune qualification pénale qui leur soit applicable. Il n ’y<br />

a là, en effet, ni provocation à la désobéissance aux lois, ni<br />

tentative de trouble à la paix publique en excitant le mépris ou la<br />

haine des citoyens contre une ou plusieurs classes de personnes &a.<br />

Ainsi donc en droit, j’ajouterai en fa it, à raison de la difficulté de<br />

constater les véritables intentions des Éditeurs, la poursuite de<br />

l’écrit me paraît manquer de base certaine.<br />

Une note du Censeur de Lyon (3), reproduite par la Gazette<br />

des Tribunaux, annonce qu’à Lille la police sur Commission<br />

rogatoire du Procureur du Roi de Paris, a opéré le 7 mai la saisie<br />

de l’Estampe dont il s’agit. « Les griefs qui ont motivé cette saisie,<br />

ajoute la note, sont le défaut de déclaration et de dépôt à la<br />

direction de la librairie, l’absence du nom de l’/mprimeur ; enfin 1<br />

(1) Doc 161 : lettre du 15 mai 1847 au Garde des Sceaux, signée « p. le Procureur<br />

Général empêc[hé] le premier avocat général DUBOYS ».<br />

(2) Dans ia lettre citée (doc. 161), on lit : < je ne puis dissimuler que de pareilles<br />

relations sont de nature à faire impression sur la classe religieuse et peu éclairée des<br />

habitants de ce pays, et que si elles échappent à la loi pénale, elles n ’en sont pas moins<br />

dangereuses... » — La présente Note au Garde des Sceaux renchérit : le « de nature à faire<br />

impression » y a été remplacé par « ont déjà produit en effet de funestes impressions ».<br />

(3) Doc. 158 : Censeur du 14 mai 1847, p. 3b.<br />

58


22 mai 1847 Doc. 169<br />

cette publication exciterait dans le peuple des craintes chimériques<br />

de nature à troubler la tranquillité publique. »<br />

Je pense qu’il y a lieu de demander des renseignemens sur<br />

ces poursuites à Mr le Procureur Général de Paris avant de répondre<br />

à celui d’Angers.<br />

Je proposerais en même tenu de saisir de cette affaire, si elle<br />

ne l’est déjà, la Direction des Cultes. La .Brochure imprimée à<br />

Angers (4) se termine par l’avis que les Evêques de Grenoble,<br />

d ’Auch et de Gap (5) se sont saisis de ce prodige et en ont [p. 3]<br />

inform é la cour de Rome, que la publicité s'en accroît, malgré le<br />

soin que l'on prend pour la restreindre.<br />

Il serait très important de demander sur ce fait des explications<br />

aux trois Prélats et de les inviter à désavouer une publication qui<br />

nuit aux véritables intérêts de la religion. Ce serait le moyen le<br />

plus efficace d ’en paralyser les dangereux effets.<br />

Apostille dans la marge de la première page : Le Garde des<br />

Sceaux qui a pris connaissance de cette note, est d’avis de prendre<br />

les informations et de faire les communications [?] qu’elle indique<br />

Samedi 22 mai 1847<br />

169- RELATION LONG : procès-verbal de l’interrogatoire de<br />

Mélanie et de Maximin par le notaire F. Long, juge de paix<br />

suppléant à Corps<br />

Original perdu. Copie (un cahier de 16 pages 21 cm x 13,5 contenant<br />

également le doc. 170) : EG 105. — Rousselot a édité cette relation dans les<br />

Nouveaux documents, p. 57-61, livre publié en 1850. A l’époque (1848) où il<br />

préparait l’impression de son Rapport à l’évêque, il n’avait pu se procurer cette<br />

« pièce importante, déposée au parquet de la Cour d’appel de Grenoble »<br />

{Nouveaux documents, p. 54), pièce dont il connaissait pourtant déjà l’existence.<br />

L’évêché avait eu vent de l’interrogatoire du 22 mai, vers le début de juin au<br />

plus tard (cf. doc. 182 et 193).<br />

Frédéric-Joseph Long, notaire à Corps, maire de 1843 à 1848, puis de 1854<br />

à 1861, interrogea les enfants en qualité de suppléant du juge de paix, en vertu<br />

d’un mandat du parquet de Grenoble, daté du 19 mai.<br />

(4) Apparition de la sainte Vierge à deux enfants, sur une montagne de la Salette...<br />

Angers, Veuve Pignet-Chateau, sans date, 8 p. 13 cm. — Un exemplaire de cet opuscule<br />

se trouve aux Archives nationales dans le même dossier que la présente Note pour le Garde<br />

des Sceaux.<br />

(5) L’archevêque d ’Auch, Mgr N.-A. de La Croix d ’Azolette, 1779-1861, ancien<br />

évêque de Gap (de 1837 à 1840), était un ami personnel de Mgr Depéry. Ils avaient été<br />

ensemble vicaires généraux de Mgr Devie, évêque de Belley. Le chanoine J.-C. Blanchard,<br />

professeur au grand séminaire de Gap, se souviendra plus tard de les avoir rencontrés à<br />

l’évêché de Gap vers le 15 octobre 1846, alors qu’il venait de rentrer d ’un voyage à<br />

Draguignan : « je ne fus pas médiocrement surpris d’entendre ces deux vénérables prélats<br />

me déclarer qu’ils croyaient à la réalité de l’apparition de la s" Vierge sur la montagne de<br />

la Salette comme à un fait incontestable » (lettre du 16 juillet 1857, original : EG 93 ; cf.<br />

GlRAY I, p. 110).<br />

59


Doc. 169<br />

<strong>Documents</strong><br />

L'interrogatoire. Les enfants furent entendus séparément, dans le salon du<br />

notaire Long. Le greffier Giraud, personnage que nous avons déjà rencontré fin<br />

novembre (doc. 35), écrivait au fur et à mesure qu’ils s’exprimaient. Puis<br />

Long réunit les enfants. Arriva alors un certain M. Michoudet, directeur de<br />

l’Enregistrement ; on continua à les interroger en sa présence. Maximin et Mélanie<br />

furent retenus assez longtemps : trois heures d’après un témoignage rapporté par<br />

l’abbé Arbaud, de midi à six heures d’après l’abbé Morel, ce qui paraît vraiment<br />

exagéré (*). On chercha à intimider les enfants par des menaces. — Rappelons<br />

que la présente relation n’a rien de commun avec celle attribuée au notaire de<br />

Corps par Cartellier et Déléon (doc. 14 bis, dans LS DA I, p. 95-96).<br />

Ci-dessous nous donnerons le texte de la copie EG 105. Le<br />

texte imprimé n ’en diffère que par la ponctuation et un mot que<br />

nous signalerons en note.<br />

Du 22 mai 1847.<br />

Le juge de paix de Corps, assisté du greffier, a reçu la déclaration<br />

suivante.<br />

Mélanie Mathieu, âgée de quatorze ans, née à Corps, déclare :<br />

'En mil-huit cent quarante-six, j’étais bergère du sieur Pra,<br />

dit Canon, propriétaire, domicilié aux Ablandins, commune de la<br />

Salette-Fallavaux, un samedi du mois de septembre dernier, je<br />

gardais avec Maximin Giraud, berger de Selme, dudit lieu des<br />

Ablandins, sur la montagne du hameau de Dorsières, appelé<br />

Dessous-les-Baisses. Nous abreuvâmes nos vaches dans un petit<br />

ruisseau, ensuite elles s’écartèrent ; nous goûtâmes auprès du<br />

ruisseau et nous nous endormîmes. 2Je me réveillai la première et<br />

n ’apercevant pas nos vaches couchées, je réveillai mon compagnon,<br />

je me dirigeai la première sur le coteau, Maximin me suivit là<br />

nous aperçûmes nos vaches couchées, nous redescendîmes au lieu<br />

où nous avions goûté, il faisait soleil, j’étais encore la première,<br />

3c’était alors deux ou trois heures après midi, lorsque j’aperçus<br />

moi-même une clarté à deux ou trois pas du lieu où nous avions<br />

dormi ; je dis à Maximin : vois une clarté ; il me demanda où<br />

elle était, je la lui indiquai avec le doigt, et il la vit comme moi,<br />

nous en étions distants de sept à huit pas, en la fixant nous<br />

aperçûmes peu à peu qu’il y avait [p. 2] une dame dans cette<br />

clarté ; assise sur une pierre plate supportée par d ’autres, son corps<br />

était penché en avant, ses coudes reposaient sur ses genoux et sa<br />

tête était appuyée sur ses deux mains, elle était tournée vers nous,<br />

4pendant que nous continuions de la fixer, la dame se leva, fit<br />

quelques pas pour venir à nous et nous dit :<br />

(*) Doc. 400 et 182. Sur cet interrogatoire, cf. également le doc. 170 ; la lettre de<br />

Melin à Rousselot, 12 mars 1850 (EG 93 ; dans les Nouveaux documents, p. 62-64) ; la<br />

lettre de Long à Bossan, 14 mars 1863 (MSG ; dans A p T l, p. 72 [corriger la date indiquée<br />

dans A pT : 1863 et non 1862]).<br />

60


22 mai 1847 Doc. 169<br />

5« Avancez, mes enfants, n 'ayez pas peur, je suis ici pour<br />

vous conter une grande nouvelle, 6nous avançâmes et nous nous<br />

rencontrâmes au lieu où nous avions dormi, et là elle nous dit :<br />

7« Si. mon peuple ne veut pas se soumettre, je suis forcée de<br />

laisser aller la main de mon Fils, 8elle est si forte, si pesante, que<br />

je ne puis plus la maintenir. 9Depuis le temps que je souffre pour<br />

vous autres, 10si je veux que mon Fils ne vous abandonne pas, je<br />

suis chargée de le prier sans cesse ; 11que pour vous autres vous en<br />

faites pas cas. I2Vous aurez beau prier, beau faire, que jamais vous<br />

ne pourrez récompenser la peine que j’ai prise pour vous autres.<br />

13Je vous ai donné six jours pour travailler, je me suis réservé le<br />

septième ; on ne veut pas me l’accorder ; c’est ce qui appesantit<br />

tant la main de mon Fils, l4aussi, ceux qui mènent les charrettes<br />

ne savent pas jurer sans y mettre le nom de mon Fils au milieu ;<br />

15c’est les deux choses qui [p. 3] appesantissent tant la main de<br />

mon Fils, 16si la récolte se gâte, ce n’est rien que pour vous autres.<br />

17Je vous l’ai fait voir l’année passée par les pommes de terre, vous<br />

n’en avez pas fait cas ; c’était au contraire quand vous trouviez les<br />

pommes de terre gâtées vous juriez et vous mettiez le nom de<br />

mon Fils au milieu, elles vont continuer cette année et à la Noël<br />

il y en aura plus. » 18Ne comprenant pas ce qu’elle voulait dire<br />

par Pommes de terre j’étais sur le point de le demander à Maximin<br />

quand la dame dit : « Vous ne comprenez pas mes enfants, je vais<br />

vous le dire autrement » et parlant le patois de Corps, elle nous<br />

dit :<br />

19« Si les truffes se gâtent, ce n’est rien que pour vous autres.<br />

Je vous l’ai fait voir l’an passé, vous n ’en avez pas fait cas. 20C’était<br />

au contraire quand vous trouviez des truffes gâtées, vous juriez et<br />

vous y mettiez le nom de mon Fils au milieu ; 21elles vont<br />

continuer ; que cette année, à la Noël, il n ’y en aura plus. 22Si<br />

vous avez du blé il ne faut pas le semer ; tout ce que vous sèmerez,<br />

les bêtes le mangeront, 23ce qui viendra tombera tout en poussière<br />

quand on le battra. — 24Viendra une grande famine, — 25avant<br />

que la famine vienne les enfants au-dessous de sept ans prendront<br />

un tremble et mourront entre les mains des personnes qui les<br />

tiendront, 26les autres feront leur pénitence de famine ; 27les noix<br />

deviendront boffes (vermoulues) et les raisins pourriront, [p. 4]<br />

28S’ils se convertissent les pierres et les rochers seront des monceaux<br />

de bled, les truffes seront ensemencées par les terres.<br />

29« Faites-vous bien votre prière, mes enfants ? — Pas guère,<br />

Madame. — 30Faut bien la faire mes enfants quand vous ne diriez<br />

qu’un pater et un ave Maria soir et matin quand vous ne pourrez<br />

pas mieux faire ; quand vous pourrez mieux faire il faut en dire<br />

davantage. — 31I1 ne va que quelques femmes un peu d ’âge à la<br />

messe, les autres travaillent tout l’été le dimanche ; 321’hiver quand<br />

ils ne savent que faire, ils ne vont à la messe que pour se moquer<br />

61


Doc. 169<br />

<strong>Documents</strong><br />

de la religion ; î8le Carême ils vont à la boucherie comme les<br />

chiens.<br />

34« N ’avez-vous pas vu du bled gâté, mes enfants ? — Non,<br />

madame. — 35Vous en devez bien avoir vu, vous mon petit une<br />

fois au Coin, avec votre père, que le maître de la terre dit à votre<br />

père d ’aller voir son bled gâté ; vous y allâtes tous deux ; vous<br />

prîtes deux ou trois épis dans vos mains, vous les frorâtes et tout<br />

tomba en poussière, vous vous en retournâtes. — 36Quand vous<br />

étiez encore à demi-heure de Corps, votre père vous donna un<br />

peu de pain, et vous dit : tiens, mon petit, mange encore du pain<br />

cette année, je ne sais pas qui va en manger l’année prochaine si<br />

le bled continue comme cela.<br />

37« Maximin répondit : oh ! oui madame [p. 5] je m ’en<br />

ressouviens à présent ; tout à l’heure je ne m ’en rappelais pas. —<br />

38Eh bien ! vous le ferez passer à tout mon peuple. » 39Ayant<br />

repassé la combe, la dame redit encore : « Oh ! bien mes enfants,<br />

vous le ferez passer à tout mon peuple. » 40Vers le milieu de cette<br />

conversation la dame me dit un secret que je ne puis pas révéler.<br />

Pressée de le déclarer, elle a persisté dans son refus.<br />

4lLa déclarante ajoute que la dame monta sur le coteau où ils<br />

la suivirent : que là elle s’éleva à environ un mètre, et là, elle<br />

disparut insensiblement en commençant par la tête, il ne resta<br />

plus qu’une clarté qui disparut aussi. 42La dame avait des souliers<br />

blancs entourés de roses de toutes couleurs, garnis d ’une boucle<br />

jaune brillante, ses bas étaient jaunes, un fichu blanc croisé devant<br />

et attaché derrière par les deux bouts, une grande coiffe élevée<br />

blanche, entourée d ’une couronne de roses de toutes couleurs,<br />

43elle avait une petite chaîne au cou au bout de laquelle était<br />

suspendue une croix à Christ jaune, aux extrémités latérales de<br />

cette croix, il y avait d ’un côté un marteau et de l’autre une<br />

tenaille ; elle avait une autre grande chaîne sur les épaules, toutes<br />

deux étaient brillantes. 44En marchant, elle ne faisait pas fléchir<br />

l’herbe.<br />

45Sur les questions à elle faites, la déclarante répond qu’elle<br />

n’a parlé à personne [p. 6] sur la montagne, que rentrée chez son<br />

maître, elle a rentré ses vaches, que pendant qu’elle était après les<br />

traire en présence de sa maîtresse, Maximin est survenu et a raconté<br />

ce qui s’était passé, et ma maîtresse m ’ayant dit si c’était vrai, je<br />

lui confirmai. — Le lendemain sur l’invitation de nos maîtres,<br />

nous fumes la racconter au Curé qui desservait alors la Salette,<br />

qui se mit à pleurer.<br />

Maximin Giraud, n é à Corps, âgé de 11 ans, déclare :<br />

Qu’il n ’était pas précisément en service, qu’il était seulement<br />

al 1er passer huit jours chez Pierre Selme père des Ablandens pour<br />

garder ses vaches.<br />

62


23 mai 1847 Doc. 170<br />

Que le lendemain de l’Apparition il est rentré chez son<br />

père ; sa huitaine était expirée. C’était un dimanche. Après ces<br />

déclarations, Maximin Giraud répète textuellement le récit de<br />

Mélanie (Calvas.) (1)<br />

R e m a r q u e s .<br />

Les deux enfants ont été entendus séparément.<br />

On à expliqué à chacun qu’étant devant la justice il fallait<br />

dire toute [p. 7] la vérité, mais rien que la vérité.<br />

Répondant qu’ils l’ont toujours dite, leur déclaration est<br />

débitée comme on réciterait une leçon ; mais cela n’est pas<br />

étonnant ; ils récitent si souvent et à tant de personnes qu’ils ont<br />

contracté l’habitude du récit.<br />

23 mai 1847, dimanche de la Pentecôte<br />

ÉVÉNEMENT. Le greffier Giraud fait part au curé de Corps que l’on soupçonne<br />

l’abbé R., son voisin d’Ambel, d’être l’inventeur de l’apparition. Mélin répond<br />

que l’abbé R. n’y est certainement pour rien. Il expliquera plus tard que * M.<br />

l'abbé R., craignant de croire trop facilement, ou de ne pas croire assez, s'étoit<br />

tenu, jusque-là, dans une neutralité complette, par respect pour une vérité qu 'on<br />

n'est pas obligé de croire, ne fût-elle que probable » (*).<br />

170. LETTRE DU NOTAIRE F. LONG, juge de paix suppléant à<br />

Corps, au parquet de Grenoble<br />

Original perdu. — Copie de la main du chanoine Rousselot (dans un cahier<br />

contenant également le doc. 169) : EG 105. Rousselot a édité la lettre dans les<br />

Nouveaux documents, p. 56.<br />

Ci-dessous nous donnons le texte de la copie EG 105.<br />

Corps, le 23 mai 1847.<br />

Monsieur le Procureur du Roi,<br />

J ’ai l’honneur de vous adresser la déclaration faite des deux<br />

enfants qui ont annoncé l’apparition d ’une Dame à eux inconnue<br />

dans un quartier de montagne de la Salette-Fallavaux, en septembre<br />

dernier. Ce récit ne diffère pour ainsi dire pas avec ce qu’ils ont<br />

raconté à leurs maîtres en rentrant le soir du jour même de<br />

l’apparition. S ’il y a quelque différence, c’est dans les mots, mais<br />

(1) Rousselot qui, dans les Nouveaux documents, p. 61, a remplacé ce dernier nom<br />

par « Mathieu », ajoute en note l’explication suivante : « Dans l’original on lit Calvas, qui<br />

n’est qu’un surnom ajouté à Mathieu. »<br />

(*) Lettre de Mélin à Rousselot, 12 mars 1850 (EG 93 ; dans Nouveaux documents,<br />

p. 64). Mélin donne seulement l’initiale du nom. L’ordo diocésain indique comme<br />

desservant d'Ambel, en 1847, l’abbé Claude Rey (1794-1863), ancien curé-archiprêtre de<br />

Goncelin, éloigné de ce poste à la fin de 1841.<br />

63


Document 204 bis : Vue du village et des montagnes de la Salette, par Jules Guedy<br />

Au centre on aperçoit l'ancienne église paroissiale.


24 mai 1847 Doc. 172<br />

le fo n d est le même ; c’est du moins ce que Pierre Selme (1) m ’a<br />

raconté.<br />

* Agréez...<br />

i. ’ F. LONG, suppléant.<br />

' 24 mai 1847, lundi de la Pentecôte<br />

Événem ent. La Salette voit venir de très nombreux pèlerins (*).<br />

172. PORTRAITS DE MAXIMIN ET DE MÉLANIE PAR JULES<br />

GUÉDY<br />

Planches lithographiées dans Bez, entre les p. 30-31 et 40-41 ; dans l’édition<br />

de 150 pages, entre les p. 24-25 et 52-53-<br />

Le peintre grenoblois Jules Guédy (1805-1876) vint faire le portrait<br />

des deux enfants sur la demande de Bez. Il monta à la Salette en leur<br />

compagnie le 24 mai, puis une deuxième fois le 21 juillet suivant, « afin<br />

de compléter l’étude topographique qu’il avait déjà faite de ce lieu »<br />

(VlLLECOURT, p. 92). On le trouve de nouveau à Corps huit semaines<br />

plus tard, pour l’anniversaire de l’apparition.<br />

De son premier pèlerinage, il avait ramené un caillou qui, à son<br />

avis, présentait un aspect extraordinaire, à l’exemple de la fameuse pierre<br />

sur-laquelle des officiers de passage à Corps en octobre 1846 avaient cm<br />

distinguer la face du Christ (cf. doc. 10 bis). Il en tira une lithographie<br />

(doc. 195 bis) dont la vente attira les soupçons de la police lyonnaise.<br />

Après enquête, le parquet conclut qu’il n’y avait pas lieu d’engager des<br />

poursuites. L’avocat général près de la cour royale de Grenoble, Bigillion,<br />

le présente dans une lettre adressée au procureur général de Lyon comme<br />

un artiste des plus médiocres, à l’imagination exaltée, mais excellent père<br />

de famille et très généreux, malgré sa pauvreté (**).<br />

(1) Paysan des Ablandens, chez lequel Maximin était placé comme berger du 14 au<br />

20 septembre 1846.<br />

(*) Doc. 185. — Cf. J. CHOCHEYRAS, Le théâtre religieux en Dauphiné du moyenâge<br />

au XVIII' siècle, Genève, Droz, 1975, p. 146 : en Dauphiné, comme en Savoie, « la<br />

belle saison dont la Pentecôte donne en quelque sorte le signal, est l’époque où les<br />

communautés peuvent de nouveau se réunir en plein air, avant d ’être dispersées par le<br />

départ pour l’alpage ou absorbées par les travaux des champs ».<br />

(**) Lettre du 6 novembre 1847 ; copie dans PAN B18 1454 (4161) ; cf. aussi BEZ,<br />

p. vii, ix-x ; doc. 183 ; ARBAUD, p. 36-40 ; PAN BB18 1452 (3821). — Jules Guédy (1805-<br />

1876) a exposé en 1832 à la Société des Amis des Arts de Grenoble. Il a peint le pont en<br />

bois de Grenoble, le château de Sassenage, une vue du Pont-de-Claix, une vue d ’Allevard.<br />

Sur la Salette, on connaît de lui, outre les lithographies signalées supra, deux dessins<br />

lithographiés (doc. 204 bis), déclarés l’un et l’autre au dépôt légal le 30 juin 1847 (tirage :<br />

50 exemplaires) puis de nouveau le 12 août suivant (tirage : 200 exemplaires) : Vue du<br />

plateau de la Salette et portrait des deux bergers, impr. lith. Pégeron (dimensions extér.<br />

50 cm x 37,5 ; intér. 48,2 cm x 32,8) et Vue du village et des montagnes de la Salette<br />

près Corps (Isère), ibidem (dimensions extér. 51 cm x 38,5 ; intér. 47,9 cm x 32,5) :<br />

PBN Estampes, VA 407 (1166 et 1168). Egalement : Pèlerinage de N.D. de la Salette,<br />

peint par Guédy, Jules Gaildrau lith., Paris, Lith.G.Paulon, 1857 (dimensions : 64 cm x<br />

45,8). (Renseignements aimablement fournis par Mr V. Bettega, professeur à la Mure ; cf.<br />

aussi Les Alpes illustrées, année 1896, p. 61).<br />

65


Doc. 172<br />

<strong>Documents</strong><br />

Les portraits lithographiés. On a reproduit à la p. 52 les lithographies<br />

de l’édition de 150 pages. Celles de l’édition de 214 pages ont été<br />

reproduites sur la couverture de LSD A l.<br />

* 174. RÉPONSE DE MAXIMIN à une question de Mr V.<br />

Copie dans la lettre de Houzelot au chanoine Rousselot, 3 janvier 1850,<br />

p. 6 : EG 136.<br />

AP V. pourrait être Verrier, l’un des responsables, avec Houzelot, du voyage<br />

de Maximin à Ars, en septembre 1850. Ancien négociant à Caen venu habiter<br />

Versailles, Verrier crut pendant longtemps à la mission du pseudo-baron de<br />

Richemont. Il milita en ce sens et aurait perdu dans l’aventure plus de cent<br />

mille francs (lettre de Verrier à Girard, 2 octobre 1858 : EG 30 ; cf. aussi<br />

BASSETTE, p. 184).<br />

Date. V. a transmis la réponse de Maximin avant le 25 mai 1847.<br />

Ci-dessous nous donnons le texte de 1847, précédé de l’introduction ajoutée<br />

par Houzelot dans sa lettre du 3 janvier 1850 à Rousselot.<br />

Je profite de cette circonstance Monsieur l’abbé pour vous<br />

communiquer une réponse de Maximin à une demande assez<br />

sérieuse, je puis en garantir l’authenticité, connaissant particulièrement<br />

les personnes comme étant très dignes de foi.<br />

Au 25 mai 1847. Je reçus des nouvelles de Mr V. qui en<br />

allant en Savoie aux £ains S' Gervais devait passer par Corps.<br />

Mr D. négociant à Paris l’avait prié d ’adresser au petit berger la<br />

demande suivante D. En présence de l’oubli de la loi de Dieu par<br />

le \b iffé : plus] grand nombre des hommes de notre époque que<br />

doivent faire les chrétiens fidèles pour ap/»aiser la justice de Dieu<br />

et obtenir grâce pour les pécheurs ? R. Ils n ’ont rien à faire autre<br />

chose que de prier, et dans le ciel ils auront leur récompense, et<br />

ceux qui ne se convertiront pas auront l’enfer pour partage.<br />

Samedi 29 (ou/et dimanche 30) mai 1847<br />

175. RELATION LAMBERT<br />

Extrait de la main de l’auteur, envoyé en décembre 1847 au chanoine<br />

Rousselot (4 p. 28 cm x 19) : EGD 49.<br />

L 'abbé Pierre Lambert, né à Beaucaire le 22 octobre 1802, ordonné prêtre le<br />

18 décembre 1830, était alors curé à Goudargues au diocèse de Nîmes. Son<br />

évêque, Mgr Cart, écrira à son propos qu’il ne lui a jamais causé « d’autre chagrin<br />

que celui d’avoir altéré sa santé par trop de travail » (lettre à Mgr de Bruillard,<br />

13 août 1847, doc. 234). Il mourut le 12 janvier 1884 (BASSETTE, p. 75).<br />

Son enquête. L’abbé Lambert vint à Corps « en mai 1847, et là, pendant six<br />

jours consécutifs, il interrogea les deux enfants en présence d’un grand nombre<br />

de témoins, dont plusieurs ecclésiastiques de Grenoble, et tint un journal exact<br />

de chaque séance » (Vérité, p. 63). Nous connaissons les noms de deux de ces<br />

66


29 (ou/et 30) mai 1847 Doc. 175<br />

témoins : l’abbé Auvergne, pro-secrétaire à l’évêché de Grenoble, et le chanoine<br />

Michon (1).<br />

La relation. Les deux enquêteurs nommés en juillet par l’évêque de Grenoble,<br />

Rousselot et Orcel, visitèrent le diocèse de Nîmes au début d’août, rencontrèrent<br />

l’abbé Lambert et prirent connaissance d!un manuscrit intitulé Six jours à Corps,<br />

dans lequel l’abbé Lambert se proposait de « relever toutes les absurdités que la<br />

spéculation avait publiées. sur une matière aussi délicate » (2). Us trouvèrent ce<br />

récit supérieur à tou? les autres qui avaient paru à cette date, y compris celui de<br />

Bez, qui venait de sortir des presses. — Le travail de Lambert n’a jamais été<br />

publié et nous est inconnu, à l’exception de l’extrait envoyé par l’auteur à<br />

Grenoble en décembre 1847 (cf. doc. 378). Reproduit à peu près intégralement<br />

dans l'édition imprimée du Rapport de Rousselot à l’évêque de Grenoble, il<br />

forme l’essentiel de ce qu’on peut appeler la « vulgate salettine », à savoir<br />

l’histoire de l’apparition, telle qu’elle s’est imposée depuis la publication de ce<br />

dernier livre (3).<br />

Date. Les récits furent écrits sous la dictée des enfants le 29 mai, selon la<br />

relation elle-même ; le dimanche 30 mai, selon le chanoine Michon (doc. 238).<br />

N ote critique. Mieux exercé à la transcription du patois que Lagier, le prêtre<br />

venu du diocèse de Nîmes entend toutefois le parler des enfants avec une oreille<br />

de provençal et non de « corpatu » (4). On se souviendra d’autre part que sa<br />

relation, telle que nous la possédons, n’est pas un manuscrit pris directement<br />

sous la dictée des enfants, mais un relevé qui a subi une certaine élaboration<br />

littéraire pour aboutir, à partir de questions et de réponses, à un récit continu.<br />

C’est du moins ce que suggère la comparaison entre le manuscrit de Lambert et<br />

une copie qu’en fit l’abbé Auvergne (5). Ce dernier, qui avait assisté à une<br />

partie au moins de l’enquête menée par Lambert, rejette à la fin des renseignements<br />

sur l’heure de l’apparition et sur la place des secrets, que Lambert avait insérés<br />

dans la trame de son récit :<br />

« D. Dis-moi, Maximin, quand est-ce que la Dame t'a don né ton secret ?<br />

« R. Après qu 'elle a d it : les raisins pourriront, et les noix deviendront<br />

mauvaises. Alors la Dame m 'a d it quelque chose en français, en me disant : tu<br />

ne diras pas ça, ni ça, ni ça... Puis elle a gardé aussi un m om ent le silence ; il<br />

me sem bloit qu 'elle parloit à Mélanie [...].<br />

« D. Quelle heure étoit-il quand vous vous êtes réveillé, et que vous avez vu<br />

cette Dame ? 12345<br />

(1) Cf. doc. 238. — Sur les personnes présentes à Corps fin mai 1847, voir le doc.<br />

178.<br />

(2) Doc. 378 : lettre Lambert du 17 décembre 1847.<br />

(3) Sur la vulgate salettine et sur sa genèse, voir l’introduction au doc. 447.<br />

(4) « Le provençal de Lambert ne marque pas [...] de différence entre l’orthographe<br />

du singulier et du pluriel de certains mots, où la nuance réside uniquement dans le ton »<br />

(P. Andrieux). L’édition qu’en a donnée Rousselot dans la Vérité, p. 66-68, comporte des<br />

s qui ne figurent pas dans le manuscrit : ainsi le premier « moun mari » (mes petits) du<br />

v. 19 est devenu dans le livre « mous maris » (cf. aussi LSDA I, p. 280).<br />

(5) Doc. 430 : Récit de Maximin, de la main d ’Auvergne (10 pages 22 cm x 17,<br />

EGD 40). Ce manuscrit, qui a servi à préparer l’édition du « Récit de Maximin » paru<br />

dans la Vérité, contient la partie française du récit de Maximin par Lambert, v. 1-25, et<br />

deux questions/réponses (aux p. 9 et 10 ; textes en partie biffés), dont on trouve l’équivalent<br />

chez Lagier (doc. 99, v. 9 et 12) et que le « Récit de Maximin » de la Vérité omet.<br />

67


Doc. 175<br />

<strong>Documents</strong><br />

« R. C’étoit par là deux ou trois heures (6). »<br />

Notre édition. Le manuscrit de Lambert présente les récits sur deux colonnes :<br />

à gauche le récit de Maximin, à droite les variantes du récit de Mélanie. Nous<br />

avons respecté cette disposition. Les appels de note, mis par Lambert généralement<br />

au-dessus des lignes, seront insérés dans le texte. Pour les guillemets, nous suivons<br />

l’usage actuel.<br />

Une traduction du patois de Maximin a été ajoutée au bas des pages.<br />

L’équivalent français du patois de Mélanie figure entre crochets [] à la suite des<br />

variantes.<br />

'Récit de Maximin Giraud écrit,<br />

mot-à-mot [sic] sous sa dictée, en<br />

présence de six témoins, 29 mai 1847<br />

de 9 h" du matin à midi.<br />

2C’était un samedi, environ vers<br />

deux ou trois heures : après avoir fait<br />

boire nos vaches au ruisseau qui est<br />

sur la montagne, nous avons laissé<br />

aller nos vaches dans le pré, et nous<br />

nous sommes endormis à côté du<br />

ruisseau, tout près d’une petite fontaine<br />

tarie. Puis Mélanie s’est réveillée<br />

la première, et m’a éveillé pour aller<br />

chercher nos vaches qui avaient disparu.<br />

Nous sommes allés voir nos<br />

vaches, et les avons vues, couchées de<br />

l’autre côté. 'Puis, en descendant,<br />

Mélanie, a vu la première une grande<br />

clarté ; et elle me dit : — « Maximin,<br />

viens voir cette clarté ! » 4Je suis allé<br />

vers Mélanie ; puis nous avons vu<br />

disparaître la clarté, et nous avons vu,<br />

dedans, une Dame assise vers la petite<br />

fontaine, la tête dans ses mains ; et<br />

nous avons eu peur ! 5Et Mélanie a<br />

laissé tomber son bâton ; et je lui ai<br />

dit : — « Garde ton bâton ! s’il nous<br />

fait quelque chose, je lui donne un<br />

coup de bâton ! » 6Et la Dame s’est<br />

levée, a croisé ses bras, et nous a dit :<br />

« Avancez, mes enfants, n’ayez pas<br />

'Récit de Mélanie Mathieu Calvat,<br />

écrit mot-à-mot sous sa dictée en<br />

présence de 6 personnes le 29 mai<br />

1847 - de 4 h" du soir à 6 h" 1/2.<br />

2Nous nous étions endormis tous<br />

deux, tout près du ruisseau, où nous<br />

avions fait boire nos vaches, à côté<br />

de la fontaine sans eaux, à quatre ou<br />

cinq pas environ. 'Puis je me suis<br />

réveillée, et je n’ai pas vu mes vaches !<br />

— « Maximin, j’ai dit, viens vite que<br />

nous allions voir nos vaches ! » —<br />

C’était à peu près trois heures. 4J’ai<br />

passé le ruisseau, j’ai monté vis-à-vis<br />

nous, Maximin m’a suivie, et nous<br />

avons vu de l’autre côté nos vaches<br />

couchées. Je suis descendue la première,<br />

et lorsque j'étais à cinq ou six<br />

pas avant d’arriver au ruisseau ; j’ai<br />

vu une grande clarté, et j’ai dit à<br />

Maximin : —« Viens vite voir une<br />

clarté là-bas ! » Et Maximin est<br />

descendu en me disant : « Où elle<br />

est ?» Je lui ai montré avec le doigt<br />

vers la petite fontaine, et il s’est arrêté<br />

quand il l’a vue. Alors nous avons vu<br />

une Dame dans la clarté ! Nous avons<br />

eu peur. 5J’ai laissé tomber mon<br />

bâton. Alors Maximin m’a dit :<br />

— « Garde ton bâton ! S’il nous fait<br />

quelque chose je lui jette un coup de<br />

(6) Doc. 430, p. 9 et 10. A comparer avec le début du v. 2 et le v. 14 de Lambert.<br />

La Vérité, p. 69, reproduit ces deux questions/réponses textuellement, à l’exception du<br />

mot « Puis » (fin de la première réponse), qu’elle omet.<br />

68


29 (ou/et 30) mai 1847 Doc. 175<br />

MAXIMIN<br />

peur ! Je suis ici pour vous conter<br />

une grande nouvelle ! »<br />

“V * v • • •, - .<br />

7Et nous n’-avons plus eu peur.<br />

Puis, nous sommes [ne] avancés,<br />

avons passé lé ruisseau', et la Dame<br />

s’est avancée vers notis autres, environ<br />

six pas loin de l’endroit où elle était<br />

assise ; et elle nous a dit :<br />

8« Si mon peuple ne veut pas se<br />

soumettre, je suis forcée de laisser<br />

aller le bras (1) de mon Fils ; il est si<br />

lourd et si pesant, que je ne puis<br />

plus le retenir (2). Depuis le temps<br />

que je souffre pour vous autres !<br />

Si je veux que mon Fils ne vous<br />

abandonne pas, je suis chargée de le<br />

prier sans cesse (3) pour vous autres<br />

qui n’en faites pas cas. (4) 9J’ai (5)<br />

donné six jours pour travailler, je me<br />

suis réservé le 7me, et on ne veut pas<br />

me l’accorder ! C’est ça qui appesantit<br />

tant le bras (6) de mon fils.<br />

« Aussi ceux qui mènent les charrettes,<br />

ne savent plus jurer, sans y mettre<br />

le nom de mon fils (7). Ce sont les<br />

deux choses qui appesantissent tant<br />

le bras (8) de mon fils.<br />

10« Si la récolte se gâte ce n’est rien<br />

que pour vous autres ; (9) je vous l’ai<br />

fait voir l’année dernière par la récolte<br />

des pommes de terre, [p. 2] vous n’en<br />

avez pas fait cas ; c’est au contraire ;<br />

quand vous en trouviez de gâtées,<br />

vous juriez vous mettiez le nom de<br />

mon fils ; elles vont continuer à pounr,<br />

et à Noël il n’y en aura plus ».<br />

— Mélanie ne comprenait pas<br />

bien, et elle me dit : « Qu’est-ce<br />

que....... ». De suite la Dame répondit<br />

: « Ah vous ne comprenez pas le<br />

MÉLANIE<br />

bâton ! » 6Puis, cette Dame s’est levée<br />

droite et nous a dit : « Avancez, mes<br />

enfants, n 'ayez pas peur ? Je suis ici<br />

pour vous conter une grande<br />

nouvelle. »<br />

7Puis nous avons passé le ruisseau<br />

et elle s’est avancée jusqu’à l’endroit<br />

où nous nous étions endormis. Puis<br />

elle nous a dit en pleurant tout le<br />

temps qu’elle nous a parlé : (j’ai bien<br />

vu couler ses larmes.[)]<br />

8[p. 2] « Si mon peuple, etc.<br />

(1) la main<br />

(2) maintenir<br />

(3) et pour vous autres vous n’en<br />

faites pas cas.<br />

(4) Vous aurez beau prier beau<br />

faire, jamais vous ne pourrez récompenser<br />

la peine que j’ai prise pour<br />

vous autres.<br />

(5) Je vous ai donné.<br />

(6) la main<br />

(7) fils au milieu.<br />

(8) la main.<br />

(9) Je vous l’ai fait voir l’année<br />

passée par les pommes de terre, vous<br />

n’en avez pas fait cas ! C’est au<br />

contraire quand vous trouviez des<br />

pommes de terre [biffé: s] gâtées,<br />

vous juriez, vous mettiez le nom de<br />

mon fils, elles vont continuer que<br />

cette année pour Noël il n’y en aura<br />

plus.<br />

Et puis moi je ne comprenais pas<br />

bien ce que cela voulait dire des<br />

pommes de terre, j’allais dire à Maximin<br />

: — « Qu’est-ce que cela voulait<br />

dire des pommes de terre »? Et la<br />

Dame nous a dit : « Vous ne comprenez<br />

pas, (10) mes enfans, je m’en<br />

vais le dire autrement. »<br />

69


Doc. 175<br />

<strong>Documents</strong><br />

MAXIMIN<br />

(10) français, mes enfants, attendez<br />

que je vais le dire autrement ».<br />

— Et elle nous parla en patois (14*).<br />

n« Si la récolta (11) se gasta, eï ré<br />

que per vous aouetrë. Vous aviëou fa<br />

véirë l’an passa per la truffa (12),<br />

n’aya pas fa ca. Era oou countrérë :<br />

quan n’ën troubava (13) dë gasta,<br />

jurava, l’y bitava lou noum dë moun<br />

fi {biffé: ls (?)] (14). Van countuya<br />

quë (15) pér chalënda y ouera plus.<br />

I2« Aquël (16) qu’a dë bla dë pas<br />

lou sëmëna quë la {biffé: bestria (?)]<br />

bèstia lou mëngearéin : si n’en vén<br />

quaouequa planta ën l’ëscouan toumbara<br />

tout en poussièra.<br />

13« Vaï (17) vêni una granda famina.<br />

D’avan quë la famina vênë, lou marinou<br />

mari ooue dëssou de sept an<br />

prëndran un tramblë, muriréin ëntrë<br />

lou (18) bras dë la pérsouna quë lou<br />

tëndréin, et lou (19) gran faran lour<br />

pënitança de fan. Lou (20) rasin<br />

purirein ; la nouzë vendran boffa. »<br />

14Après cela la Dame me dit quelque<br />

chose en français ; en me disant :<br />

«Tu ne diras pas ça., ni ça... ni<br />

ça......». Puis elle garda un moment<br />

le silence ; et pendant ce temps je<br />

m’amusais. Puis elle continua en<br />

patois.<br />

MÉLANIE<br />

(11) Si la truffa se etc [si les pommes<br />

de terre]<br />

(12) — O — [omis]<br />

(13) {biffé : de truffa] quan troubava<br />

de truffa gasta. [quand vous<br />

trouviez des pommes de terre gâtées.]<br />

(14) {biffé : fils] fi, oue meï<br />

(15) van contuya, qu’aquëit an per<br />

etc [elles vont continuer que cette<br />

année pour etc.]<br />

(16) Si ava de bla faou pas lou<br />

sëmëna. Tout ce que sëmënarë, la<br />

bêstia vous mengearéin : ça quë vendra<br />

toumbara tout en poussièra [Si<br />

vous avez du blé, il ne faut pas le<br />

semer. Tout ce que vous sèmerez, les<br />

bêtes le mangeront : ce qui viendra<br />

tombera tout en poussière.]<br />

(17) vendra una... [Il viendra]<br />

(18) entré la ma de la... [entre les<br />

mains...]<br />

(19) ët lous aouetrë, faran lour<br />

pënitança de fan. [Et les autres feront<br />

leur pénitence par la faim.]<br />

(20) La nouzë {biffé : puriréin les]<br />

vëndran boffa, lou rasin puriréin [Les<br />

noix deviendront mauvaises, les raisins<br />

pourriront.]<br />

I4Ici la Dame garda un moment le<br />

silence : il me semblait qu’elle parlait<br />

à Maximin, mais je n’entendais rien.<br />

Puis après, elle me dit un secret en<br />

patois : et pendant ce temps Maximin<br />

s’amusait avec des pierres. "Puis elle<br />

dit :<br />

(*) TRADUCTION. "Si la récolte se gâte, ce n’est rien que pour vous autres. Je vous<br />

l’avais fait voir l’an passé par les pommes de terre, vous n ’en avez pas fait cas. C’est au<br />

contraire, quand vous en trouviez de gâtées, vous juriez, vous mettiez le nom de mon fils.<br />

Elles vont continuer et, pour Noël, il n ’y en aura plus.<br />

"Celui qui a du blé ne doit pas le semer, les bêtes le mangeront, s’il en vient<br />

quelques plantes, en le battant, il tombera tout en poussière.<br />

"Il va venir une grande famine. Avant que la famine vienne, les tout petits enfants<br />

au-dessous de sept ans prendront un tremble, ils mourront entre les bras des personnes qui<br />

les tiendront, et les grands feront leur pénitence par la faim. Les raisins pourriront, les<br />

noue deviendront gâtées.<br />

70


29 (ou!et 30) mai 1847 Doc. 175<br />

■- MAXIMIN<br />

li€ \ b i f f ü j G(?)] Si së counvertissoun,<br />

lapéïra lou routchat (21) vendra<br />

ën dë bla, la truffa së trouvaré ënsëmënça<br />

pét. la terra. »<br />

16Puis elle nous dit : « Fasa bien<br />

vouatra prièra, mou mari ?,»<br />

Tous deux nous répondîmes :<br />

« oh ! no, [p. 3] Madama, pas gaïrë. »<br />

Et elle nous dit : 17« ah, mou mari,<br />

la cho bien fa vèprë ët mati. quan<br />

n’ouerë pas lou tém[biffe' : p] dë<br />

soulamën dirë un Pater un Ave Maria,<br />

et quan ouerë lou tém n’ën maï dirë.<br />

18Vaï quë quaouqua fêna ën paou<br />

d’iâgë a la mëssa ët lous aouetrë<br />

travayoun tout l’ëstiëou ; (22) et<br />

piéï, van ën hivér a la mëssa rién quë<br />

pér së mouqua dë la rëligiou{biffé :<br />

n(?)].<br />

Van a la boucharia couma dë (23)<br />

chi. »<br />

19Et ensuite elle a dit : « N ’ava gi<br />

vëgu dë bla gasta, moun mari ? »<br />

— Je répondis : € oh ! no, Madama,<br />

n’avën gi vugu. »<br />

MÉLANIE<br />

(21) Séré de mountéou dë bla, la<br />

truffa séréin ënsëmënça pér la terra.<br />

[Les rochers seront des monceaux de<br />

blé, les pommes de terre seront ensemencées<br />

par les terres.)<br />

I6[p. 3] après elle nous dit : « fasa<br />

id... [idem].<br />

— pas gaïrë Madama. [pas guère,<br />

Madame.)<br />

l7foou bien la fa, mou [biffé : n]<br />

mari, vèprë ët mati ; quan pourrië<br />

pas maï fa, dirë soulamën... id [Il<br />

faut bien la faire, mes enfants, soir<br />

et matin ; quand vous ne pourrez pas<br />

mieux faire, dites seulement...]<br />

18Vaï... id [idem]<br />

(22) La Diméncha, l’hivér, quan<br />

saboun pas quë fa, van a la messa<br />

quë per së mouqua dë la rëligiou, ët la<br />

Carèma, id... [Le dimanche, l’hiver,<br />

quand ils ne savent que faire, ils ne<br />

vont à la messe que pour se moquer<br />

de la religion, et le carême...]<br />

(23) lou chi. [les chiens.)<br />

l9Puis elle a dit : « N’ava...<br />

Maximin répondit : « Oh no<br />

Madama. » Moi je ne savais pas à qui<br />

elle demandait cela ; je répondis bien<br />

doucement : « No, Madama, n’a gi<br />

vëgu. [Non, Madame, je n’en ai point<br />

vu.) »<br />

Elle dit alors à Maximin : « [biffé :<br />

Mé, tu, moun mari,] n’ën duva bé<br />

[biffé : n) avë vëgu, vous, moun<br />

M[...] 15S’ils se convertissent, les pierres, les rochers se changeront en blé, les pommes<br />

de terre se trouveront ensemencées par la terre. l6Faites-vous bien votre prière, mes petits ?<br />

Oh ! non, madame, pas guère.<br />

l7Ah ! mes petits, il faut bien la faire, soir et matin ; quand vous n ’aurez pas le<br />

temps, dire seulement un Pater et un Ave Maria, et quand vous aurez le temps, en dire<br />

plus.<br />

,8I1 ne va que quelques femmes un peu âgées à la messe et les autres travaillent tout<br />

l’été. Et puis, ils ne vont en hiver à la messe que pour se moquer de la religion ; ils vont à<br />

la boucherie comme des chiens.<br />

19N'avez-vous pas vu du blé gâté, mes petits (cf. supra, p. 67, note 4) ?<br />

Oh non, madame, nous n ’en avons jamais vu.<br />

71


Doc. 175<br />

<strong>Documents</strong><br />

MAXIMIN<br />

Alors elle m’a dit :<br />

[biffé : Mb(?)] Me tu, moun mari,<br />

n’en duva bé avë vëgu un viâgë vér<br />

lou Couïn ënbë [biffé: bé] toun<br />

papa : quë l’homë dë la péça dicét a<br />

toun papa : vêné véirë moun bla<br />

gasta ! L’éï anèra, prënguèra dous,<br />

tréï ëspia dë bla din sa ma ; ët pei<br />

quë la frëtét ët quë toumbét tout en<br />

poussièra. Et péï qu’ën vous rëtournan<br />

èra plus quë diméi houra luein<br />

de Couarp ët quë toun papa të douné<br />

una pèça dë pa ën të disén : té, moun<br />

mari, mëngea aquëou pa, quë saou<br />

pas quë va mëngea l’an quë vén. »<br />

20Je lui répondis : « Es bén vraï,<br />

madamou, m’ën rappelavou pas ».<br />

21[p. 4] Après cela elle nous dit en<br />

français : « Eh bien, mes enfans, vous<br />

MÉLANIE<br />

mari, un viagë ver lou Couïn, ënbë<br />

vouatrë paÿrë. Lou Mëstrë de la pêça<br />

dicét à vouatrë paÿrë, d’ana véirë<br />

soun bla gasta ; l’éï anèra, prénguèra<br />

dous, tréï éïpia de bla din sa ma ; la<br />

frëtét, chéïguét tout ën poussièra.<br />

Vous n’ën tournèra, quant èra ën ca<br />

diméi houra luéin dë [biffé : Couap]<br />

Couarp ; vouatrë paÿrë vous douné<br />

una pêça dë [b iffé : pa(?)] pa, ët vous<br />

dicét : Mëngea aquëou pa ; saou pas<br />

qui n’ën vaï mëngea l’an quë vén, si<br />

lou bla countuya couma aco. [Vous<br />

devez bien en avoir vu, vous, mon<br />

enfant, une fois vers le Coin avec<br />

votre père. Le propriétaire du champ<br />

dit à votre père d’aller voir son blé<br />

gâté. Vous y allâtes, il prit deux ou<br />

trois épis de blé dans sa main ; il les<br />

frotta et tout tomba en poussière.<br />

Vous vous en retournâtes. Quand<br />

vous n’étiez plus qu’à une demiheure<br />

de Corps, votre père vous donna<br />

un morceau de pain et vous dit :<br />

Mange ce pain ; je ne sais pas qui va<br />

en manger l’année prochaine, si le<br />

blé continue comme ça.] »<br />

20Et Maximin lui dit : « Oh ! si<br />

Madama, m’ën rappèlou avu ; adë,<br />

m ’ën rappëlavou pas. [Oh ! si<br />

Madame, je me le rappelle maintenant<br />

; tout à l’heure, je ne me le<br />

rappelais pas.] »<br />

21[p. 4] Après cela la Dame nous<br />

dit en français : « Eh bien mes<br />

Mais toi, mon petit, tu dois bien en avoir vu une fois vers le Coin avec ton père : que<br />

l’homme de la pièce dit à ton père : viens voir mon blé gâté ! Vous y allâtes, il prit deux,<br />

trois épis de blé dans sa main et puis il les frotta et puis tout tomba en poussière. Et puis<br />

en vous en retournant, vous n’étiez plus qu’à une demi-heure loin de Corps, ton père te<br />

donna un morceau de pain en te disant : tiens, mon petit, mange ce pain, que je ne sais<br />

pas qui va en manger l’an qui vient.<br />

20C’est bien vrai, madame, je ne me le rappelais pas.<br />

72


29 (ou!et 30) mai 1847 Doc. 175<br />

MAXIMIN<br />

le ferez passer à tout mon peuple. »<br />

Puis elle a passé.le ruisseau, et à deux<br />

pas du ruisseau, sans se retourner vers<br />

nous, elle nous a dit encore : * Eh<br />

bien ! Mes enfafts, vous le ferez passer<br />

à tout mon peuple ! »' H,...<br />

“Puis elle est montée une quinzaine<br />

de pas, en glissant sur l’herbe,<br />

comme si elle était suspendue et<br />

qu’on la poussa ; ses pieds ne touchaient<br />

que le bout de l’herbe. Nous<br />

la suivîmes sur la petite hauteur,<br />

jusqu’à l’endroit, à peu près, où nous<br />

avions été voir nos vaches. Mélanie a<br />

passé par devant la Dame ; et moi, à<br />

côté loin à deux ou trois pas.<br />

23Avant de disparaître, cette belle<br />

Dame s’éleva comme ça (Maximin<br />

désigne avec sa main 1 m. 50) elle<br />

resta ainsi suspendue en l’air un<br />

moment. Puis, nous ne vîmes plus sa<br />

tête, puis ses bras, puis le reste du<br />

corps ; elle semblait se fondre ! Et<br />

puis, il resta une grande clarté que<br />

je voulais attraper avec la main avec<br />

les fleurs qu’elle avait à ses pieds ;<br />

mais il n’y eut plus rien.<br />

24Et Mélanie me dit : — « Ce doit<br />

être une grande Sainte !» — Et je<br />

lui dis : — « Si nous avions su que<br />

c’était une grande Sainte nous lui<br />

aurions dit de nous mener avec elle. »<br />

Après nous étions bien contents.<br />

Et nous avons parlé de tout ce que<br />

nous avons vu. Et puis, nous avons<br />

été garder nos vaches.<br />

2,Le soir, en arrivant chez mes<br />

maîtres, j’étais un peu triste ! Et<br />

comme ils me demandaient ce que<br />

j’avais ? Je leur racontais tout ce<br />

que cette Dame nous avait dit. 26Le<br />

lendemain, mon maître me conduisit<br />

chez mon papa, et je racontais tout,<br />

MÉLANIE<br />

enfants vous le ferez passer à tout<br />

mon peuple. » [Biffe : Ps(?)j Puis elle<br />

a passé le ruisseau, et nous a dit<br />

encore, en s’arrêtant à deux pas du<br />

ruisseau : « Eh bien...<br />

22Puis elle monta jusqu’à l’endroit,<br />

où nous étions allés pour regarder nos<br />

vaches, à peu près à vingt pas du<br />

ruisseau. En marchant, elle ne<br />

remuait pas ses pieds ; elle glissait sur<br />

l’herbe à cette hauteur (environ 20 c.)<br />

Quand elle fut arrivée à l’endroit que<br />

j’ai dit, en faisant un petit contour,<br />

comme nous la suivions avec Maximin<br />

je passais devant la Dame, et Maximin<br />

un peu à côté, à deux ou trois pas.<br />

23Et puis, cette Belle Dame s’est élevée<br />

comme ça ! (environ 1 m 50 c.) Puis<br />

elle a regardé le ciel, puis la terre, et<br />

nous avons vu disparaître sa tête, puis<br />

ses bras puis ses pieds, et il n’est resté<br />

qu’une grande clarté ; ensuite tout a<br />

disparu.<br />

24Et j’ai dit à Maximin « C’est peutêtre<br />

une grande S" ! » Et Maximin<br />

m’a dit : « Si nous avions su que<br />

c’était une grande S" nous lui aurions<br />

dit de nous mener avec elle. » Et je<br />

lui dis :« Oh ! si elle y était encore ! »<br />

Alors Maximin lança la main pour<br />

attraper un peu de la clarté, mais il<br />

n’y eut plus rien. Et nous regardâmes<br />

bien pour voir si nous ne la voyons<br />

plus ; et je dis : « elle ne veut pas se<br />

faire voir, pour que nous ne voyons<br />

pas où elle va » ; ensuite nous fûmes<br />

garder nos vaches.<br />

2SLe soir je dis à mes maîtres tout<br />

ce que nous avions vu ; ils me direjnt]<br />

que cela pouvait être. 26Et le lendemain<br />

qui était un dimanche, je le dis<br />

à M' le Curé de la Salette, et ensuite<br />

à Mrle Maire.<br />

73


Doc. 175<br />

<strong>Documents</strong><br />

comme c’était arrivé.<br />

Maximin finit ainsi son mystérieux<br />

récit. Le soir Mélanie nous raconte<br />

le sien.<br />

(Extrait de mes Six jours {biffé :<br />

passés] à Corps — 1" journée. —<br />

Récit des deux bergers).<br />

Lundi 31 mai 1847<br />

Événements. Plusieurs milliers de pèlerins gravissent la sainte montagne : six<br />

mille selon le chanoine Michon, témoin oculaire (doc. 238). Selon l’abbé Mélin,<br />

le nombre de pèlerins montés le 24 (lundi de la Pentecôte) et le 31 mai atteint<br />

un total de dix mille et comprend des personnes venues de loin : Paris, Bourges,<br />

Marseille, etc. (1). A en croire Champon, l’abbé Sibillat prêcha sur la dévotion à<br />

la sainte Vierge et le curé de Saint-Laurent-en-Beaumont (2) répéta à haute voix<br />

le récit donné par les enfants sur les lieux de l’apparition, pour que la foule<br />

puisse l’entendre (3).<br />

177. RAPPORT SUR LA GUÉRISON DE SOEUR SAINT-CHAR­<br />

LES PAR LE DR GÉRARD ET DÉCLARATION DU DR ROCHE<br />

Copie remise par les Sœurs hospitalières d’Avignon au chanoine Rousselot<br />

début août 1847, lors de son passage dans la ville (3 p. 28,8 cm x 19,3) :<br />

EG 122, dossier Sœur Saint-Charles, n° 3 (cf. doc. 225). — Copie de 1848,<br />

certifiée conforme par les vicaires capitulaires d’Avignon (3 p. 31,5 cm x 21,2):<br />

EG 122, même dossier, n° 3 bis. — Rapport et déclaration ont été reproduits<br />

dans Vérité, p. 110-113 ; rapport seul dans G iray I, p. 344-346.<br />

Date. Noter que la copie de 1848 laisse la mention du jour — 31 — en<br />

blanc. Selon la lettre du 23 juin 1848 des vicaires capitulaires à Rousselot (EG 122,<br />

dans G iray I, p. 350), la déclaration du Dr Roche serait également du mois de<br />

mai.<br />

Ci-dessous on trouvera le texte de la copie de 1847. 1<br />

(1) Doc. 185. Sur cette journée, voir aussi le doc. 182.<br />

(2) L'abbé Joseph Faure, 1804-1873, qui séjournera à la Salette en 1850-51 et qui<br />

correspondra avec Mélanie pendant le séjour de celle-ci en Angleterre.<br />

(3) CHAMPON, dans les Annales, octobre 1882, p. 260-261. Il se peut que Champon,<br />

confondant les dates, ait mis au 31 mai 1847 des événements qui eurent lieu seulement<br />

plus tard, en particulier la prédication donnée par Sibillat le 19 septembre, premier<br />

anniversaire de l’apparition. D’après le récit de Champon, lors du pèlerinage du 31 mai,<br />

la mère d ’un prêtre, curé dans la région de la Salette, pria afin d ’obtenir le rapprochement<br />

de son fils. « Deux mois après, il était à dix kilomètres de son pays natal » (Annales,<br />

novembre 1882, p. 273). Il s’agit peut-être de Champon lui-même qui, à cette époque,<br />

était curé d ’une paroisse assez proche des lieux de l'apparition, les Engelas (commune de<br />

Valbonnais) ; toutefois Champon resta aux Engelas jusqu’en 1848. En octobre 1848, on le<br />

trouve directeur au petit séminaire de la Côte-Saint-André, proche de sa commune natale,<br />

Saint-Geoirs.<br />

74


31 mai 1847 Doc. 177<br />

Guérison inopinée et inattendue<br />

d ’une phtisie parvenue à sa dernière période :<br />

Observation recueillie par M. Gérard,<br />

médecin à Avignon.<br />

Claire Pierron, âgée de 30 ans, d ’une assez haute stature,<br />

d ’un tempérament nervoso-sanguin, est entrée le 21 novembre 1834<br />

au couvent des Religieuses Hospitalières de St-Joseph d ’Avignon, où<br />

on la surnomma Sœur St Charles.<br />

Quoique d ’une constitution assez grêle, elle n’avait jamais<br />

été malade, lorsque, soudain, le 22 janvier 1838, elle fut atteinte<br />

d ’hémoptysie. Cette affection se dissipa après dix mois de l’usage<br />

d ’un traitement dirigé par M.M. les docteurs Roche et Chauffard.<br />

En juillet 1839, il survint une dysrenterie violente, que les<br />

soins éclairés de M. le docteur Martin dissipèrent, et qui cependant<br />

a laissé percluses les extrémités inférieures durant 7 ans.<br />

A la suite de la phlegmasie chronique de l’appareil digestif,<br />

celle des poumons reparut, et de telle sorte que les diverses<br />

médications alternativement prescrites, jusqu’à la fin de 1844, par<br />

les trois honorables docteurs précités, ne purent l’empêcher de<br />

progresser.<br />

En 1845, la Sr St Charles fut soumise à mon observation.<br />

L’hémoptysie se renouvelle souvent ; la toux est fréquente ;<br />

l’expectoration est tantôt sanguine et tantôt pumlente ; il y a<br />

douleurs sur le côté gauche du thorax, insomnie, anorexie,<br />

amaigrissement, fièvre et une grande prostration musculaire. Les<br />

divers moyens auxquels je recourus ne produisirent aucun effet<br />

avantageux, car la malade alla toujours de mal en pis.<br />

Vers la fin de 1846, il survint des apht^es au palais, à la<br />

langue, et au pharynx, une douleur au devant du cou, et une<br />

grande difficulté dans l’articulation des sons et dans la déglutition.<br />

Les médicaments appropriés à cet état, restèrent encore sans<br />

résultat.<br />

En février 1847, tous les symptômes avaient augmenté, [p. 2]<br />

le faciès était profondément altéré, et le pouls battait 150 fois par<br />

minute ; la malade prenait à peine par 24 heures quelques<br />

cuillerées d ’eau, du lait et du bouillon. Désespérant de son état,<br />

et M. le docteur Roche qui la voyait de temr à autre ayant porté<br />

le même pronostic, force fut alors de l’abandonner à sa triste<br />

destinée.<br />

Mais, ô surprise ! le 16 avril dernier, à huit heures du matin,<br />

après une nuit d ’angoisses, d’agonie, pour ainsi dire, il s’opère<br />

une révolution, qui, soudain transforme l’état morbide en un état<br />

normal. Je ne puis définir, dit-elle, le mouvement qui a bouleversé<br />

tout mon être, mais ce que je peux dire, c’est qu’instantanément<br />

j’ai senti ma tête, mon gosier, ma poitrine, mon estomac et mon<br />

75


Doc. 177<br />

<strong>Documents</strong><br />

côté se dégager ; mes membres reprendre de la force et de l’agilité,<br />

et ma voix sa sonorité. Après ce changement inespéré et étrange,<br />

elle se lève, s’habille, marche, saute, monte et descend en courant<br />

l’escalier, parcourt tous les appartemens de la maison qu’elle visite<br />

pour la première fois, traverse les cours et jardins, et après un<br />

copieux repas, elle me fait appeler.<br />

Voici en quel état je la trouvai. Elle travaille dans la salle de<br />

communauté avec les autres religieuses. Sa physionomie qui<br />

exprimait les jours précédents l’abattem ent et la souffrance, est<br />

toute rayonnante de joie. Le pouls est descendu à 90 pulsations.<br />

Sa voix est sonore. Elle monte et descend rapidement l’escalier.<br />

Chargée d ’un fardeau pesant 70 k. (1), elle le porte avec agilité.<br />

L’appétit est revenu, mais les deux arcades dentaires manquant de<br />

parallélisme, à cause de l’inaction prolongée dans laquelle elles<br />

sont restées, on ne peut donner que des aliments faciles à mâcher.<br />

Le lendemain, 17 Avril, et les jours suivants, elle travaille, mange,<br />

boit, et pratique ses exercices religieux.<br />

Et maintenant que la cure de la Sr St Charles ne s’est point<br />

démentie, si l’on me demande comment elle a eu lieu, je dois<br />

répondre que, médicalement parlant, elle n ’a pas suivi les phases<br />

ordinaires. A-t-on vu d’autres fois en effet, qu’un malade en<br />

danger recouvre la santé, sans passer [p. 3] par une convalescence<br />

plus ou moins longue et pénible, c’est-à-dire, est-il naturel que<br />

dans une maladie grave, inopinément le faciès se métamorphose,<br />

et que subitement les forces et l’appétit reviennent ? Pour moi, je<br />

l’avoue, je n ’avais jamais rien vu de semblable.<br />

Avignon, le 31 (2) Mai 1847.<br />

GÉRARD médecin<br />

Le docteur médecin soussigné, médecin en chef honoraire de<br />

l’hôpital d’Avignon, après 36 ans de service actif, déclare que le<br />

retour imprévu et inattendu d ’un état médicalement \ jugé /<br />

mortel, dans la personne de la Sr St Charles ci-dessus nommée, à<br />

une santé parfaite sous tous les rapports fonctionnels et organiques,<br />

s’est opéré tout-à-coup sans l’intervention des procédés de l’art, et<br />

que partant, il tient du prodige.<br />

ROCHE, Docteur en médecine<br />

Nous soussignées, certifions cette copie conforme et véritable,<br />

pour toute la Communauté des Religieuses hospitalières de St<br />

Joseph, les Sœurs du Conseil.<br />

Sr Pineau Sup" Sr Prilly Assis"<br />

Sr Arnaud Instrf?] Sr Pelaud [?] hosp" Sr Castagnier dépositaire 1<br />

76<br />

(1) Poids excessif, semble-t-il : k ne serait-il pas une faute de copiste pour l[ivres] ?<br />

(2) Dans la copie de 1848, le quantième (« 31 ») a été laissé en blanc.


31 mai 1847 Doc. 178<br />

178. ATTESTATION DE L’ABBÉ MÉLIN, curé de Corps, authentifiant<br />

la pierre ramenée à Corps en septembre 1846<br />

Original' de la main de l’abbé Melin (1 f. recto 33,8 cm x 6,2) accompagné<br />

d’une feuille (29,8 cm x 40,8) contenant vingt-et-une signatures autographes :<br />

EG 100. — Copie, également; dê la main de l’abbé Mélin (1 f. recto 32 cm x<br />

6,1) : Sanctuaire de la Salette, sacristie. Les Annales, mars 1899, p. 299-300, ont<br />

publié le texte de cette Copie, •’ - :<br />

Les signatures autographes. Elles nous renseignent sur le passage à Corps, en<br />

cette période de l’année 1847, de plusieurs personnages déjà rencontrés ou que<br />

l’on rencontrera plus tard de nouveau, au cours des phases ultérieures de l’histoire<br />

de la Salette.<br />

Pierre sur laquelle la belle Dame a été ap/?erçue assise par<br />

Mélanie Mathieu et Maximin Giraud (de Corps) le 19 sept. 1846,<br />

un samedi, jour des quatre temps, veille de N.D. des 7 douleurs,<br />

au rit romain. Elle a été prise sur le lieu même (1), le lundi, 28<br />

du même mois, en présence des deux Enfants privilégiés, et de six<br />

autres personnes dont je faisois partie (2), et descendue à Corps,<br />

le même jour (3).<br />

Corps, 31 mai 1847.<br />

Mélin Archiptre<br />

Armand Dumanoir, Auvergne, pro-sec. Berlioz p. (4)<br />

J.C. Michon, chanoine de Grenoble<br />

M. Anna [?] des Vareilles [?]<br />

Sr M. St Augustin Supre Générale (5)<br />

Sr M. Thérèse de Jésus, Asstc (6)<br />

Sr Ste Thècle Suprc de la maison de Corps<br />

Sr Ste Valérie religieuse de la maison de Corps 1<br />

(1) Copie : Elle a été prise sur le lieu même] Je l’ai prise sur les lieux de l’apparition<br />

(2) Copie : dont je faisois partiejowtf<br />

(3) Copie : Jour,]add. Je l’ai mise dans cet encadrement, le 31 du mois de mai 1847,<br />

en présence d ’un grand nombre de personnes. J ’ai apposé à ma signature le sceau de la<br />

paroisse à double.<br />

(4) Louis Berlioz, chargé de 1838 à 1848 des enfants de chœur de la cathédrale de<br />

Grenoble, à ne pas confondre avec J.-B. Berlioz, vicaire à Crémieu de 1845 à 1852,<br />

Missionnaire de N.D. de la Salette de 1854 à 1865.<br />

(5) Mère Saint-Augustin (Justine Grange), née à Jallieu le 31 mai 1800, fut Supérieure<br />

Générale des Sœurs de la Providence de Corenc de 1839 jusqu’à son décès, en 1872. (Cf.<br />

L. CRISTIANJ, Une Congrégation française sous la Restauration. La Providence de Grenoble.<br />

Grenoble 1925.)<br />

(6) Née à Barraux, Isère, le 31 janvier 1810, Camille de Maximy entre chez les Sœurs<br />

de la Providence de Corenc en 1833, prenant comme nom de religion Thérèse de Jésus.<br />

Assistante de la Supérieure Générale, elle est en contact avec Mélanie pendant le séjour de<br />

celle-ci à Corenc (1850-1854). De 1855 à 1857 elle se trouve à la Salette même, où elle<br />

veut collaborer à la fondation d ’un Institut de Religieuses. En 1858 on la rencontre chez<br />

les Sœurs de l’Adoration, à Saint-Dizier, Haute-Marne, puis, en 1861, à Mons en Belgique,<br />

où elle veut fonder un Institut religieux en compagnie du chanoine de Brandt, d ’Amiens.<br />

Entre temps, elle a quitté la Congrégation de la Providence. (D’après les notes des Pères<br />

Bossan et L. Beaup, M.S., MSG 3E7 et A 57).<br />

77


Doc. 179<br />

<strong>Documents</strong><br />

Sr Ste Clotilde religieuse de la maison de Corps<br />

Claudine M[illisible] de Lyon<br />

Faure Joseph curé de St-Laurent-en-Beaumont natif de Gresse<br />

Joseph Gautier curé de St-Michel-en-Beaumont natif de<br />

Proveysieux<br />

Le curé de la Salette-Fallavaux, Perrin Louis Joseph, natif de<br />

la Murette.<br />

Girolet Ferréol de la Mure, curé de St Pierre des Méarots.<br />

Le curé de St Jean des Vertus, Jean François Girin natif de<br />

Panossas.<br />

[verso] Joseph François Barrai originaire de Succieu, recteur<br />

de la succursale de Doissin, canton de Virieu.<br />

Joseph Tabardel, originaire de St-Chef, canton de Bourgoin,<br />

recteur de Cordéac, canton de Mens.<br />

Michel Manin, du Bourg-d’Oisans, curé du Monestier d ’Ambel<br />

canton de Corps<br />

Pierre-François Denaz curé de St Jean d ’Hérans, canton de<br />

Mens, Isère, natif de Corbelin arrondis' de la Tour du Pin (7)<br />

Louis Siméon Lambert de Beaucaire d‘ du Gard, ex vicaire de<br />

Sommières (Gard)<br />

31 mai 1847<br />

179- ABBÉ MATHIEU. Les avertissements du ciel et les fléaux de<br />

Dieu ; les espérances de la terre et les consolations de l ’Eglise, ou<br />

Apparition de la sainte Vierge à deux bergers des Alpes ; — pluie<br />

rouge ; — révélations et menaces de Notre-Seigneur ; — association<br />

des défenseurs du saint nom de Dieu ; — prophéties qui se<br />

rapportent à notre époque ; — les stigmatisées suppliantes<br />

Paris, A. Sirou et Desquers, mai 1847.<br />

L'auteur, qui est directeur du périodique la Voix de l ’Eglise, a pour<br />

correspondant à Grenoble l’abbé G. Morel, pro-secrétaire à l’évêché.<br />

Contenu concernant la Salette. L’« Avis » préliminaire (p. vi) propose de<br />

juger « les pieux pèlerinages de la Salette, évidem m ent approuvés p a r l'autorité<br />

ecclésiastique » (*), d’après les fruits qu’ils produisent. — Aux p. 10-48, l’auteur<br />

présente l’apparition et ses suites à partir des doc. 22, 28 bis, 94 et 47. Plus loin<br />

(p. 81-82) il signale le « parallélisme frappant » qui existerait entre le culte de la<br />

Sainte Face demandé à Tours (cf. doc. 10 bis) et les traits qu’on a cm découvrir<br />

sur la pierre brisée à Corps en octobre 1846 (cf. doc. 130 bis). Il décrit et<br />

(7) P.-F. Denaz (1811-1857) entrera en 1852 dans l’Institut des Missionnaires de N.D.<br />

de la Salette, fondé la même année par Mgr Philibert de Bruillard comme société de<br />

prêtres diocésains. En 1855, Denaz proposera que les Missionnaires prononcent les vœux<br />

de religion, ce qu’ils feront effectivement à partir de 1858.<br />

(*) Tout en suivant le développement du pèlerinage d’un œil bienveillant, l’autorité<br />

diocésaine n ’avait cependant encore donné aucune approbation.<br />

78


4 juin 1847 Doc. 182<br />

commente la situation alimentaire ainsi que les prévisions la concernant, d’après<br />

les journaux de l’époque : Univers, Journal des débats, etc. (p. 44-46, 106-137).<br />

Remarque. L’abbé Mathieu s’intéresse beaucoup aux phénomènes extraordinaires<br />

ainsi qu’aux prophéties bibliques ou autres.<br />

1 Juin 1847<br />

PÈLERINAGES. Le mouvement commencé en mai se poursuit. Les documents<br />

nous ont conservé des traces du pèlerinage des enfants de chœur de la cathédrale<br />

de Grenoble et de celui d’un groupe d’ecclésiastiques (doc. 188, 201, 203, 400).<br />

Vendredi 4 juin 1847<br />

182. LETTRE DE L’ABBÉ MOREL, pro-secrétaire à l’évêché de<br />

Grenoble, à l’abbé Mathieu, directeur de la Voix de l'Eglise<br />

Copie (3 p. 26,5 cm x 20,5) : Tours SF.<br />

Note. Cette lettre, restée jusqu’à présent inconnue de tous les historiens de<br />

la Salette, contient plusieurs éléments intéressants : en particulier des renseignements<br />

sur la mentalité du clergé grenoblois face aux diverses manifestations<br />

extraordinaires, les premiers échos de l’interrogatoire Long du 22 mai, une<br />

description du pèlerinage du 31, etc.<br />

Monsieur l’abbé Mathieu,<br />

Grenoble, le 4 juin 1847<br />

J ’ai l’honneur de vous remercier de la bonté que vous avez<br />

tu de m ’envoyer votre livre (1). [...]<br />

L’événement de l’apparition de la belle Dame présente<br />

toujours le même intérêt ; il est toujours impossible aux incrédules<br />

(et il y en a parmi les prêtres) d ’expliquer la chose et de trouver<br />

de la supercherie. Les enfants sont toujours les mêmes : naïveté,<br />

simplicité, constance à dire la même chose, résistance aux menaces,<br />

etc., c’est toujours ce que l’on remarque en eux. Dernièrement<br />

un magistrat de Grenoble, le Greffier du Juge de Paix de Corps<br />

et un troisième notable ont fait subir un interrogatoire à ces<br />

Enfants depuis midi jusqu’à six heures du soir (2) ; ils les ont<br />

tourmentés dans tous les sens, tantôt à part, tantôt tous les deux<br />

ensemble, l’un après l’autre, etc. toujours même fermeté, mêmes<br />

réponses. A la fin, Mr M+ ++ de Grenoble s’est mis sérieusement<br />

en colère ou a paru sérieusement en colère devant le garçon,<br />

Maximin Girawd ; il a tiré son couteau et le brandissant [?] tout<br />

ouvert contre l’Enfant : Coquin, lui aurait-il dit, si tu continua à<br />

mentir, je te soigne. (Cette expression dans le pays veut dire : Je<br />

te tue.) Eh bien, saignez-moi, a répondu le petit, en jet/ant par 1<br />

(1) Il s’agit de la brochure Les avertissements du ciel (doc. 179), commentée par Morel<br />

dans le passage que nous omettons.<br />

(2) Voir l’introduction au doc. 169.<br />

79


Doc. 182<br />

<strong>Documents</strong><br />

terre avec un air décidé un papier qu’il tenait à la main. Les<br />

Enfants n’ont pas même dit, comme quelques Relations l’ont<br />

rapporté, que leur secret ne les regardait qu’eux-mêmes. Quand<br />

on leur demande si leur secret est une chose qui ne regarde qu’eux<br />

ou d’autres, ils esquivent la question avec adresse et on ne sait<br />

rien. Un jour, quelqu’un écrivait une Relation sous la dictée de la<br />

fille. Quand on fut au secret dont ils ne parlent pas sans qu’on le<br />

demande ordinairement, ce Monsieur fit semblant de conclure<br />

d’une parole de l’Enfant que le secret ne la regardait qu’elle seule<br />

et dit : bon, cela me suffit : je mets que votre secret ne regarde<br />

que vous. La petite paraît [p. 2] émue et embarrassée ; elle ne<br />

veut dire ni oui ni non. Après un moment : Monsieur, dit-elle,<br />

vous avez écrit que c’est vous qui avez dit que mon secret ne<br />

regarde que moi. A cette réflexion, la plume est tombée des<br />

mains de Mr ++ +.<br />

Le 31 mai, a eu lieu une procession d’environ cinq à six mille<br />

personnes sur la montagne de l’apparition. Tout s’y est passé avec<br />

édification. Il y avait treize prêtres dont trois ou quatre étrangers<br />

au diocèse de Grenoble, tous in nigris (3), bien entendu et sans<br />

aucune cérémonie religieuse. Cependant un d ’eux a prêché à cette<br />

foule qui s’est assise sur les deux versants de la colline et qui a<br />

versé des larmes aux paroles édifiantes qu’elle entendait. Ensuite,<br />

les deux côtés de la montagne formant deux chœurs ont chanté<br />

avec enthousiasme le Magnificat, le Tédeum [sic]. Tout le long du<br />

chemin, on chantait des cantiques, on récitait le chapelet, le<br />

chemin de la Croix, on chantait les litanies. Les pèlerins qui<br />

arrivaient de tous les côtés voulaient tous voir et toucher les deux<br />

Enfants qui n ’en sont pas plus fiers, et les tirai/. Et deux prêtres<br />

avaient de la peine à les défendre. Mr le Curé de Corps, sans la<br />

permission duquel ils ne vont nulle part, ne les confie qu’à des<br />

prêtres ou à des personnes distinguées pour aller sur la montagne.<br />

Cependant le père qui a toujours naturellement un caractère un<br />

peu rude et méchant ne perd rien de son autorité sur le garçon.<br />

On avait dit que les parents des enfants s’enrichissaient et qu’ils<br />

avaient changé de train de vie. Ce n ’est pas vrai. J ’oubliais de<br />

vous dire que le 31 mai, sur la montagne, à trois reprises<br />

différentes, on a fait placer les Enfants au milieu d ’un cercle<br />

nombreux, qu’on leur a fait raconter l’événement, un interprète<br />

faisant passer au loin les paroles des Enfants, car il était impossible<br />

que chacun les entendît. On ne peut signaler aucun fait vraiment<br />

miraculeux et vraiment inexplicable naturellement, outre le fait<br />

du récit des Enfants eux-mêmes et de l’apparition elle-même. Un<br />

(3) in nigris : en soutane, sans aucun insigne liturgique, afin de ne pas donner à leur<br />

présence un caractère officiel.<br />

80


Juin 1847 Doc. 184<br />

prêtre d ’Avignon a écrit dernièrement à mon collègue, son ami,<br />

que deux guérisons vraiment étonnantes avair eu lieu. [...(4).]<br />

Tout inexplicable que se trouve le fait de l’apparition de la<br />

Dame, il faut avouer que ceux qui ne croient pas à l’intervention<br />

divine, au miracle; de l’apparition de la Ste Vierge, auront un fort<br />

argument si les prophéties des Enfants ne s’accomplissent pas,<br />

comme il paraît jusqu’ici. Il est vrai qu’on dit que de nombreuses<br />

conversions ont arrêté la colère de Dieu. Cela peut être, mais<br />

quand on ne voit absolument rien d’extraordinaire, ni en bien ni<br />

en mal, il est permis de suspendre son jugement. C’est ce que<br />

continue à faire l’autorité Ecclésiastique du Diocèse de Grenoble.<br />

Toujours même silence et même défense de sa part. [p. 3]. Hier,<br />

un prêtre de cette ville qui a été à la procession du 31 mai et qui<br />

en est revenu enthousiasmé se disputait avec un autre prêtre,<br />

lequel soutenait que l’autorité ne se prononcera jamais sur ce fait,<br />

et qu’il pariait 100 F contre 10 F qu’il en serait ainsi. L’autre a<br />

accepté le pari avec empressement, persuadé qu’il faut une solution<br />

à ce fait.<br />

Signe MOREL Pro-Secrétaire.<br />

(N.B.) Nous avons entendu parler de Révélation à une fille du<br />

diocèse de Nancy (5). En avez-vous quelque connaissance ?<br />

* 184. ABBÉ BEZ. Pèlerinage à la Salette, ou Examen critique<br />

de l ’apparition de la sK Vierge à deux bergers, Mélanie Mathieu et<br />

Maximin Giraud<br />

Lyon, Guyot père et fils ; Paris, Mellier frères, 1847. xi,[l],2l4p. front,<br />

plié (carte), 2 pis (portraits) 18 cm. — Autre édition, postérieure au 1“ août<br />

1847 : x, [2], 150 p., ibidem, 1847.<br />

N.B. Sauf indication contraire, nous citons toujours d’après l’édition de<br />

214 p.<br />

Etude. H en r i GABIER, m.s. « Etude historique et critique du Pèlerinage à la<br />

Salette de Mr le chanoine Bez », dans Quatrième journée salettine, Tournai 1930,<br />

p. 22-49, multigraphié (Bibl. ZA-8).<br />

L'auteur et son enquête. Voir l’introduction au doc. 163.<br />

Date e t portée de l'opuscule. Bez termina son manuscrit au début de juin<br />

(cf. Bez, p. ix). Mgr de Bruillard reçut un exemplaire du livre début juillet au<br />

plus tard (cf. doc. 206). Désormais le public a entre les mains le récit, au moins<br />

approximatif, de chacun des enfants. Les pèlerins qui, à partir de la fin juillet,<br />

interrogeront les enfants, auront en général pris connaissance des faits et des<br />

paroles par l’intermédiaire de Bez. Leur problématique s’en trouvera influencée.<br />

On peut dire que la publication de cet opuscule ouvre une nouvelle étape.<br />

(4) La lettre rapporte ici la guérison de Sœur Saint-Charles.<br />

(5) Il s’agit probablement de la pseudo-mystique Thérèse Thiriet (cf. LS DA I, p. 254).<br />

81


Doc. 184<br />

<strong>Documents</strong><br />

Contenu. Réflexions sur les apparitions en général. Interrogatoires de Maximin<br />

et de Mélanie et portrait des enfants. Suites de l’événement du 19 septembre<br />

1846 : interrogatoires, pèlerinages, guérisons ; la pierre avec la face du Christ ;<br />

opinions des journaux (*).<br />

N ote critique. L’abbé Mélin estime « vraies, mais un peu chargées, dans<br />

certaines circonstances », celles parmi les guérisons relatées par Bez qu’il connaît<br />

personnellement (doc. 207). Voir aussi la note critique dans l’introduction au<br />

doc. 163.<br />

Ci-dessous on trouvera reproduits les passages consacrés aux voyants et à<br />

la visite de Bez aux lieux de l’apparition. Rappelons que les interrogatoires du<br />

17 mai (« relation Bez ») ont été reproduits plus haut (doc. 163).<br />

[p. 22] Pierre Maximin Giraud est né à Corps, chef-lieu de<br />

canton, arrondissement de Grenoble, le 27 août 1835, de parents<br />

pauvres ; il est petit, porte une figure ouverte, large, ronde,<br />

annonçant la santé ; ses yeux sont beaux et pleins de feu ; il<br />

regarde avec douceur, fixe sans crainte et sans rougir les personnes<br />

qui l’interrogent ; il ne reste pas un instant sans agiter ses bras ou<br />

ses mains, qui semblent contractés par des mouvements nerveux ;<br />

quand il parle, sa tête se penche légèrement sur l’épaule gauche ;<br />

il gesticule naturellement lorsqu’il cause, et quelquefois s’anime<br />

jusqu’à frapper sur l’objet qui se trouve près de lui, surtout<br />

lorsqu’on a l’air de ne pas s’en rapporter à ce qu’il dit. Jamais,<br />

cependant, il ne se fâche, même lorsqu’on le traite de menteur,<br />

pendant les longs interrogatoires que tout étranger, poussé par la<br />

curiosité, lui fait subir ; il se contente alors de jeter sur l’interlocuteur<br />

un regard de dédain, en soulevant légèrement les épaules et<br />

en détournant la [p. 23] tête. Maximin n ’avait pas fréquenté<br />

l’école avant l’événement qui lui donne maintenant une certaine<br />

célébrité ; par conséquent il ne savait pas lire, et comme tous les<br />

enfants de son âge, dans une semblable position, surtout dans ces<br />

hautes montagnes, son éducation était nulle, et son instruction<br />

encore davantage. Sa pauvre mère, cependant, le conduisait à<br />

l’église les jours de dimanche et de fête ; mais, entraîné par sa<br />

légèreté naturelle, Maximin ne tardait pas de s’échapper à la<br />

vigilance maternelle, préférant les jeux de son âge, la société de<br />

ses compagnons d’innocents plaisirs, à la gravité des offices et aux<br />

instructions de son pasteur. Si Maximin a des défauts, on ne lui<br />

connaît pas de vices ; il ignore même le nom du vice honteux si<br />

commun malheureusement de nos jours parmi les jeunes enfants.<br />

Une personne grave lui demandant un jour si la sainte Vierge,<br />

qu’il prétend avoir vue, lui avait parlé de l’impureté : Je ne<br />

comprends pas ce que vous voulez dire, Monsieur, répondit-il avec *151<br />

(*) Textes cités ou reproduits dans BEZ : doc. 74, 79, 83, 87, 88, 124, 130, 132, 149,<br />

151, 152 bis, 163, 163 bis, 183.<br />

82


Juin 1847 Doc. 184<br />

candeur ; je ne sais pas ce que c’est. Heureuse ignorance ! [p. 24]<br />

Puisse-t-il la conserver jusqu’à la fin de ses jours !<br />

Depuis le 19 septembre 1846, le vénérable curé de Corps a<br />

placé Maximin chez les sœurs de la Providence, institutrices des<br />

jeunes enfants de sa paroisse, où il prend ses repas, allant passer<br />

la nuit dans le sein de sa famille. Maintenant il apprend, sans<br />

montrer des moyens plus qu’ordinaires ; il aime à prier, mais sans<br />

affectation ; son bonheur est de servir la messe de son pasteur ou<br />

des autres ecclésiastiques qui viennent le visiter, quoiqu’il le fasse<br />

encore avec un peu de légèreté, inhérente à son caractère et, je<br />

crois, à son organisation physique. Il parle quelquefois de son<br />

désir d ’entrer dans l’état ecclésiastique, pour aller, dit-il, prêcher<br />

partout, non-seulement en France, mais dans les pays étrangers.<br />

La jeune bergère Françoise-Mélanie Mathieu est aussi née à<br />

Corps, le 7 septembre 1831, de parents très pauvres (1) ; une de<br />

ses sœurs, âgée de huit à neuf ans, mendie encore son pain auprès<br />

des étrangers qui passent à travers le village de [p. 25] Corps. Dès<br />

l’âge de sept ans, Mélanie fut déjà placée par ses parents chez des<br />

maîtres pour gagner sa pauvre vie, en conduisant les moutons au<br />

pâturage. On nous a assuré qu’avant le 19 septembre 1846, elle<br />

n ’était venue que deux fois aux offices de la paroisse : aussi<br />

n ’avait-elle qu’une bien faible connaissance de la religion ; sa<br />

mémoire ingrate et pénible ne pouvait pas même retenir deux<br />

lignes du catéchisme. Depuis l’apparition du 19 septembre, elle a<br />

été placée, comme son compagnon Maximin, chez les bonnes<br />

religieuses institutrices de la paroisse, en qualité de pensionnaire.<br />

Elle n ’est ni forte, ni grande pour son âge ; sa figure est douce,<br />

agréable, sans être jolie ; elle s’exprime difficilement en français,<br />

et voudrait toujours parler le patois de son pays ; cependant elle<br />

se rend facilement aux désirs de ceux qui la prient de parler en<br />

français, et elle le fait avec complaisance, et en termes convenables<br />

et quelquefois pleins d ’énergie. On remarque surtout dans son<br />

maintien, dans la pose de sa tête, dans ses regards, une grande<br />

modestie pendant la conversation ; elle [p. 26] n ’est ni embarrassée,<br />

ni gênée avec les étrangers.<br />

Ces deux enfants, quoique à la même école, ni ne se cherchent,<br />

ni ne se fuient ; ils montrent l’un pour l’autre une indifférence<br />

sans affectation ; et, s’ils se recherchent quelquefois, c’est quand<br />

ils ont eu quelques-uns de ces petits chagrins inséparables de la<br />

vie écolière, quand ils ont été grondés par leurs institutrices, ou<br />

par le bon pasteur de la paroisse.<br />

Leurs rapports avec les autres écoliers ou écolières sont ce<br />

qu’ils seraient si l’événement singulier qui leur donne au loin une 1<br />

(1) En réalité, Mélanie est née au mois de novembre.<br />

83


Doc. 184<br />

<strong>Documents</strong><br />

certaine célébrité n ’avait pas eu lieu. Jamais ils n’en parlent, s’ils<br />

ne sont pas interrogés ; et leur réponse ne va pas au-delà de la<br />

question. Mais jamais aussi ils ne montrent le plus petit ennui, la<br />

plus petite humeur en répondant peut-être pour la douzième<br />

millième fois aux mêmes questions, aux mêmes importunités, aux<br />

diverses objections qui leur sont faites par la multitude des<br />

habitants du pays, ou les milliers d’étrangers avides de les voir et<br />

de les entendre, qui affluent [p. 27] de toutes les contrées pour<br />

découvrir la vérité ou la fausseté de leurs assertions.<br />

Nous devons encore ajouter, pour compléter cette notice sur<br />

ces deux enfants, qu’avant l’événement ils se connaissaient à peine.<br />

Mélanie était à la Salette, hameau des Ablandins, depuis l’âge de<br />

sept ans (2), en service chez Baptiste Pra, propriétaire. Maximin<br />

vivait chez ses parents à Corps. Or, la Salette est séparée de Corps<br />

par un intervalle de deux heures de marche à peu près, dans la<br />

montagne. Un autre propriétaire du même lieu, Pierre Selme,<br />

ayant depuis quelques jours son berger malade, pria le père de<br />

Maximin de lui confier son fils pour faire paître son troupeau<br />

jusqu’au rétablissement de son petit domestique ; Maximin alla<br />

donc, pour la première fois, au service d’un maître quatre ou cinq<br />

jours avant l’événement extraordinaire dont nous parlerons dans<br />

le paragraphe suivant. Mélanie et Maximin se rencontrèrent et<br />

firent connaissance le 18 septembre, sur la montagne de la Salette<br />

appelée Sous-les-Baisses, en faisant paître leurs troupeaux de vaches<br />

[ - ( P - 32)].<br />

Le 17 mai 1847, à sept heures du matin, je pus voir d’abord<br />

la jeune Mélanie chez les sœurs de la Providence, institutrices à<br />

Corps ; je n’avais pas encore visité M. le curé de la paroisse ;<br />

j’étais arrivé le dimanche soir, à dix heures et demie, avec un<br />

jeune homme de mes amis, qui écrivait les réponses des jeunes<br />

enfants pendant que je les interrogeais et que je les examinais<br />

avec le plus grand soin. Mon jeune ami et moi avions devant<br />

nous, dans un modeste salon, la jeune Mélanie. Après l’avoir<br />

engagée à nous parler sans crainte, sans détour et avec franchise et<br />

vérité, nous entrâmes en conversation (3). [...(p. 47)...].<br />

[Réponses de Maxtmin :] Une personne qui l’avait interrogé<br />

quelques jours avant nous, racontait qu’elle lui avait fait les<br />

questions suivantes, et qu’elle en avait obtenu les réponses que<br />

nous allons rapporter.<br />

D. Tu dirais bien ton secret à ton confesseur s’il t ’y obligeait.<br />

R. Non, je ne le dirais pas ; mon secret n ’est pas un péché.<br />

(2) Nous avons reproduit le texte tel quel. Un « erratum » (BEZ, p. xii) indique qu’il<br />

faut corriger en « depuis six à sept mois ».<br />

(3) Viennent ici les interrogatoires du 17 mai (doc. 163 : relation Bez), reproduits<br />

supra, p. 51-57.<br />

84


Juin 1847 Doc. 184<br />

D. Mais si le pape te le demandait, tu serais bien obligé de<br />

le lui dire, car, enfin, le pape est bien plus que la sainte Vierge ?<br />

R. Le pape plus que la sainte Vierge !... mais la sainte Vierge<br />

est la reine de tous les saints.. Si le pape fait bien son devoir, il<br />

sera saint, mais il sera toujours moins que la [p. 48] reine ; s’il ne<br />

fait pas son devoir, il sera plus puni que les autres (4) ».<br />

Nous avons remarqué, et d ’autres personnes qui ont interrogé<br />

ces enfants l’ont aussi remarqué, que jamais ils ne sont embarrassés<br />

pour répondre aux difficultés qu’on leur oppose pour obtenir la<br />

divulgation de ce secret singulier, qu’ils conservent avec une si<br />

grande attention. Leur réponse est claire, franche, énergique, ne<br />

se faisant jamais attendre. On cherche, on étudie la question qui<br />

doit les embarrasser : la réponse arrive aussi promptement que si<br />

de loin elle était préparée à l’avance ; ils vous la jettent à la figure<br />

avec une assurance impertabable, sans montrer sur leur visage le<br />

plus petit embarras, la plus petite marque de satisfaction de vous<br />

avoir confondu. Un ecclésiastique distingué disait à la jeune<br />

Mélanie : Mon enfant, une sainte religieuse, supérieure d’une<br />

communauté, connaît le secret qui t’a été confié, le Saint-Esprit<br />

le lui a révélé ; elle voudrait bien savoir si tu ne mens pas ; en<br />

conséquence, dis-le moi pour que je sache à quoi [p. 49] m’en<br />

tenir. Elle s’empressa de lui répondre : « Si cette religieuse connaît<br />

mon secret, il n ’est pas nécessaire que je vous le dise, elle peut<br />

vous le dire elle-même. »<br />

Un autre ecclésiastique de Grenoble disait au petit Maximin<br />

« Tu as envie d ’être prêtre, eh bien ! si tu me dis ton secret, je<br />

me charge de toi, et je ferai tout ce que je pourrai pour faire de<br />

toi un prêtre. — Oh ! Monsieur, répondit l’enfant, si, pour être<br />

prêtre, il faut dire mon secret, je ne le serai jamais. »<br />

Un autre étalait devant les yeux des deux enfants des pièces<br />

d ’or et d ’argent, avec promesse de les partager entre eux s’ils se<br />

décidaient à livrer leur secret. « Pour tout l’or du monde,<br />

répondirent-ils, nous ne dirons notre secret. »<br />

[... Preuve de leur désintéressement (p. 98) :] jusqu’à présent<br />

ces pauvres bergers sont encore pauvres, couverts de haillons ; leurs<br />

parents sont encore dans l’indigence ; Mélanie a cinq frères et<br />

deux soeurs ; Maximin a un père, une marâtre, une sœur, tout<br />

cela est dans l’indigence. Allez dans le pays, une petite sœur de<br />

Mélanie, au milieu de la place publique, à peine vêtue, vous<br />

tendra la main pour obtenir une petite aumône, et elle ne se<br />

prévaudra pas de la qualité de sœur de Mélanie. Si vous avez<br />

(4) On rencontre l’argument du confesseur déjà en octobre 1846 et celui du pape en<br />

février-mars 1847 (LSDA I, p. 67, 311). La nouveauté de Bez est de diffuser questions et<br />

réponses auprès du grand public.<br />

85


Doc. 184<br />

<strong>Documents</strong><br />

promis une récompense à ces pauvres enfants, hâtez-vous de la<br />

donner ; prenez garde, la souffrance amènera l’indiscrétion ; vous<br />

serez signalé comme l’instigateur d ’une fourberie insigne [...].<br />

[... Objection (p. 113) :] Mais c’est un nuage sous la forme<br />

d ’une belle dame que ces enfants ont vu [... (p. 114)]. C’est le<br />

jeune Maximin qui se charge de répondre à cet effort de<br />

l’imagination d’un questionneur importun : « Faites donc, disaitil,<br />

parler un nuage. » Et, en effet, cet enfant avait un peu raison :<br />

c’est passablement difficile. Le même questionneur qui, je ne sais<br />

pourquoi, ne se tenait pas pour battu, disait à Maximin : Mais<br />

c’était une femme cachée dans un nuage. « Oh ! Monsieur,<br />

répondit l’enfant, faites donc porter une femme sur un nuage, car<br />

nous l’avons vue s’élever et disparaître ; nous n ’avons plus vu la<br />

tête, plus les bras, plus le corps, plus les pieds ; elle s’est fondue. »<br />

Mais il y a quelque chose de mieux : comment les rayons du soleil<br />

auraient-ils pu, en frappant sur le front de cette dame, produire<br />

une clarté de manière à éblouir ; elle avait la face tournée vers le<br />

nord ; c’était entre deux et trois heures, le soleil ne devait pas, à<br />

ce moment, donner sur son front [...].<br />

[... Visite à la montagne (p. 137) :]<br />

Le 18 mai de cette année, nous montâmes aussi sur le théâtre<br />

de l’événement, accompagné d’un jeune ami et du petit Maximin,<br />

que nous voulions interroger sur le lieu même, de deux guides, et<br />

de quelques pieuses femmes venues de loin pour satisfaire à leur<br />

pieuse curio-[p. 138]sité. La journée était magnifique, la chaleur<br />

extrême ; le soleil dardait ses rayons sur les rochers unis de la<br />

montagne, qui nous les renvoyait plus brûlants encore. Nous<br />

cheminâmes ainsi pendant quatre heures, montant, montant<br />

toujours à travers des sentiers rocailleux ou sur des rochers glissants,<br />

lorsque après ces quatre heures de peines et de fatigues, tout-àcoup,<br />

sans rien voir, nous entendons des voix douces et des voix<br />

sonores mêlant leurs harmonies, au-dessus de nos têtes. Nous<br />

venions de rencontrer d ’épais tapis de neige, nous cheminons<br />

encore quelques pas, et quelle scène se déroule tout-à-coup sous<br />

nos yeux ! une immense étendue de verdure, coupée çà et là par<br />

quelques tapis de neige, un petit ravin, au bas duquel coulait un<br />

léger ruisseau, une croix à quelques mètres d ’une fontaine, une<br />

autre croix, sur la descente du ravin, et autour de cette croix<br />

couverte de guirlandes des fleurs de la saison, une trentaine de<br />

personnes agenouillées, hommes et femmes, prient avec ferveur,<br />

et font retentir les airs de chants joyeux en l’honneur de Marie.<br />

Nous [p. 139] nous prosternâmes avec nos compagnons de voyage ;<br />

puis je vois nos guides, couverts de sueur, courir à la petite<br />

fontaine encore couverte de neige, et boire sans façon cette<br />

86


\ e r d<br />

è t u r d i c a . t i o u


Doc. 184<br />

<strong>Documents</strong><br />

eau glacée ; l’air était frais et presque froid : que faites-vous,<br />

imprudents ! m ’écriai-je ; attendez, reposez un instant avant de<br />

vous abreuver à cette fontaine, dont l’eau glacée peut vous donner<br />

la mort ; et je leur offre un peu de vin que nous avions apporté.<br />

Monsieur, me répondirent-ils, l’eau de la Salette ne fait que du<br />

bien et ne fait point de mal ; si nous buvions l’eau de Corps,<br />

notre village, dans la position où nous nous trouvons, nous serions<br />

en huit jours au cimetière ; mais ici, cette eau bénie par la sainte<br />

Vierge guérit les malades et n ’en fait pas. Rassurés par la confiance<br />

de ces braves gens, nous accourûmes auprès d ’eux à la fontaine,<br />

et quoique couvert aussi de la sueur qui ruisselait sur notre corps<br />

avec abondance, nous avalâmes un verre de cette eau parfaitement<br />

glacée, en nous recommandant à Dieu et à sa sainte Mère. Nous<br />

n ’en ressentîmes aucun mauvais effet, pas plus que nos compagnons<br />

de voyage.<br />

[p. 140] Chaque jour, nous dit-on, sur ce lieu sanctifié, de<br />

nombreux chrétiens accourent comme dans un temple nouveau,<br />

élevé par la main puissante de Dieu, et consacré à la Reine du ciel<br />

et de la terre par la piété reconnaissante des pauvres bergers.<br />

184 bis. RELEVÉ DES NOTES DE L’ABBÉ LAGIER<br />

Manuscrit de la main de l’abbé Lagier (un cahier 20,5 cm x 15, page de<br />

titre et 38 pages de texte subdivisé en versets par Bossan en 1862) : MSG n° 88.<br />

— Le manuscrit MSG 85, également de la main de Lagier, est un brouillon des<br />

v. 68-106 de ce Relevé (cf. A p T II, p. 99-100).<br />

Date. Il est impossible de dater le manuscrit avec certitude. L’avant-propos<br />

laisse entendre que Lagier a terminé son travail à une époque où plusieurs<br />

relations « circulent déjà » (v. 6), mais peut-être pas encore celle de Bez, qu’il<br />

aurait sans doute mentionnée, car elle tranchait nettement sur les autres relations<br />

anciennes. Noter aussi qu’il reste muet sur la reprise des pèlerinages de masse au<br />

cours de la deuxième moitié de mai. Pour expliquer comment il a pu interroger<br />

Mélanie à loisir, il rappelle simplement que l’hiver a tari le flot des visiteurs<br />

(v. 18). A titre d’hypothèse, nous assignerons donc comme terminus a d quem la<br />

fin du printemps de 1847.<br />

Contenu. Le Relevé présente les trois interrogatoires de Mélanie (doc. 96, 99<br />

et 107) sous la forme d’une édition légèrement augmentée et aussi remaniée :<br />

pour rendre son texte plus lisible, Lagier a supprimé un certain nombre de<br />

questions qui rompaient le récit de Mélanie et regroupé les réponses de manière<br />

à serrer davantage l’ordre chronologique. Ainsi, l’existence des secrets est<br />

mentionnée dans le passage consacré au discours de la Dame et les renseignements<br />

sur la phase terminale de l’apparition forment un ensemble, au lieu d’être coupés<br />

par des questions/réponses sur les vêtements, comme c’était le cas dans le compte<br />

rendu du premier interrogatoire (*). *68<br />

(*) Doc. 96. — Ont été supprimées les questions qu’on lit dans le doc. 96, aux v. 61,<br />

68, 70, 81, etc. Ce même doc. 96, qui reproduit le discours de la Dame, reste muet sur<br />

les secrets. Dans les anciennes notes Lagier il n ’est question de ceux-ci qu’à partir du<br />

deuxième interrogatoire (doc. 99).<br />

88


Printemps 1847 ?<br />

Doc. 184 bis<br />

Les compléments concernent surtout le début du récit : Mélanie a mendié<br />

jusqu’à l’âge de dix ans environ (v. 23) ; elle connaissait les lieux de l’apparition,<br />

pour y avoir voituré du foin (**) ; le samedi 19 septembre, Maximin fut le<br />

premier levé pour aller en champs (v. 36) ; ils rencontrèrent sur la montagne<br />

Rosette de la Minouna, de Corps, et deux petits de la Salette, originaires du<br />

hameau de Bertenéous et de celui de la Tsabanaria (v. 37) ; en apercevant la<br />

clarté, Maximin dit : * garde ton bâton, va, m oi je garde le mien e t je lu i donne<br />

un bon coup de bâton, si elle te fa it quelque chose » (v. 81) ; Mélanie, en<br />

apercevant cette même clarté, avait eu peur, * parce que en voyant cela, je me<br />

suis rappelé que ma maîtresse m'avait menacé et grondé, me disant que je verrai<br />

bien sûr un jou r le diable à cause que je ne faisais presque jamais mes prières, et<br />

que je me moquais des autres quant ils priaient Dieu avant ou après le repas »<br />

(v. 82). — Rappelons que ces deux derniers détails — mot de Maximin et menace<br />

proférée par la mère Pra — se trouvaient déjà dans les notes ou récits de<br />

l’ingénieur Dausse (doc. 101 ; 120 ; 121, v. 9, 47).<br />

Ci-dessous, nous donnerons uniquement l’avant-propos, dans lequel Lagier<br />

décrit l’enquête à laquelle il procéda en février-mars 1847 (cf. LSDA I, p. 277 et<br />

suivantes).<br />

Avant-propos<br />

'La relation que je rapporte a été écrite en [biffé : ctier] entier<br />

au moment même de mes visites à la jeune bergère ; ce n ’est<br />

point de mémoire ni à l’aide des récits de qui que ce soit que je<br />

l’ai écrite ; c’est pour ainsi dire à la dictée. 2Enfant du pays,<br />

comprenant parfaitement le patois, j’ai fait toutes mes demandes,<br />

et mes interrogations, en patois, et dans toutes nos conversations<br />

la jeune bergère ne s’est jamais exprimé" autrement qu’en patois ;<br />

3si quelques fois je m’oubliais et parlais français, elle me répondait<br />

aussi en français, mais j’ai remarqué que toujours elle se reprenait,<br />

pour mieux expliquer sa pensée en patois. 4J ’ai fait tout ce qui<br />

dépendait de moi pour rendre en français toute la pensée, toute<br />

la force et les différentes nuances de l’expression du patois de la<br />

bergère ; Vest aussi la raison seule qui me porte à croire que<br />

jusqu’ici j’ai été peut-être le seul qui ait bien saisi la vérité des<br />

expressions de la jeune bergère. 6Peut-être les personnes qui liront<br />

ma relation croiront qu’elle renferme des contradictions et des<br />

différences essentielles avec les relations qui circulent déjà : mais<br />

si on examine avec attention, et si on réfléchit sérieusement, on<br />

comprendra facilement que, connaissant le patois de mon pays<br />

natal beaucoup mieux que toutes les personnes étrangères qui ont<br />

(**) v. 27-28. Le maître de Mélanie exploitait des prés situés sur les pentes qui<br />

dominent les lieux de l’apparition. Pendant qu’il fauchait, rapporte Mélanie, « moi je<br />

voiturais le foin qu’il avait fauché la veille » : elle descendait à dos de mulet des trousses<br />

de foin jusqu’à un endroit situé près de la croix du chemin de ronde actuel (P. Andrieux).<br />

Le trajet passait par le Collet, donc tout près des lieux de la future apparition.<br />

89


Doc. 184 bis<br />

<strong>Documents</strong><br />

interrogé l’enfant, et qui seules ont fait circuler des relations (1),<br />

car je suis le premier du pays [p. 2] qui l’ait ainsi interrogé on<br />

comprendra dis-je, que j’ai été en [rtc] même de saisir beaucoup<br />

mieux le sens des paroles de l’enfant, de rendre plus clairement sa<br />

pensée. 7On trouvera beaucoup plus de développement, des<br />

faits beaucoup plus détaillés ; mais aucune contradiction réelle ;<br />

quelques apparences dans l’extérieur du récit, s’il est permis de<br />

s’exprimer ainsi ; mais aucune dans le fond ; 8on trouvera même<br />

beaucoup de répétitions, les mêmes idées présentées souvent sous<br />

plusieurs formes, qui peuvent énerver le récit, le rendre trop diffus<br />

et presque sans suite ; mais qu’on se représente la difficulté que<br />

j’ai eu à vaincre, d ’abord je n ’ai cherché qu’à relater fidèlement<br />

tous nos entretiens ; 9d ’un autre côté, désirant de bonne foi,<br />

m ’instruire de la vérité d’un fait aussi extraordinaire, je faisais<br />

tout ce qui dépendait de moi pour saisir \ et / poursuivre [b iffé :<br />

\ les idées / et faire des instances plus ou moins pressées] les idées<br />

qui semblaient me rapprocher le plus de la vérité, et faire des<br />

instances plus ou moins pressées ; hé bien ne voulant connaître et<br />

faire connaître que la vérité 10je n ’ai eu qu’une seule pensée,<br />

rapporter exactement les conversations, que j’ai tu , dans les mêmes<br />

termes et avec les mêmes expressions, sans craindre ni de me<br />

répéter, ni d’être trop diffus, je n ’en ai pas eu la pensée, je courais<br />

après la vérité, tout le reste n ’était pour moi qu’accessoire ; “au<br />

reste je l’écrivais pour moi ; pour [p. 3] ma propre satisfaction ;<br />

je n ’avais pas même la pensée de le faire lire à quelques amis ;<br />

“incrédule, tout ce qui m ’intéressait, c’était la vérité ; je ne crains<br />

pas même d ’avouer que j’ai commencé mes entretiens avec la<br />

bergère avec le désir de découvrir quelqu’imposture, avec une<br />

intention bien décidée d’employer tout ce que le bon Dieu m’a<br />

donné de savoir, soit pour embarrasser, surprendre, {b iffé : et]<br />

intimider, effrayer, et même menacer cette enfant ; 13je voulais<br />

obtenir un résultat et je l’espérais, conforme à ma première<br />

disposition ; on verra par la lecture de mes entretiens divers si je<br />

suis parvenu à mes fins ; tous ces motifs donc expliquent<br />

suffisamment toute la confusion {biffé : et] le peu de suite et les<br />

répétitions qui s’y rencontrent ; I4on s’expliquera le motif pour<br />

lequel je revenais quelquefois et même plusieurs fois sur le même<br />

sujet ; je cherchais la vérité ; et je croyais qu’elle se rencontrerait<br />

beaucoup plus dans l’uniformité de langage de cette jeune enfant.<br />

“Lorsque je l’ai interrogé, elle n ’était plus \ sous / l’empire du<br />

besoin extraordinaire que des milliers de personnes étrangères \ et<br />

du pays / avaient de lui parler, de la voir, \ et / de la questionner 1<br />

(1) Lagier ignore l’existence des feuilles de colportage diffusant la relation de Claude<br />

Comte, cultivateur à Corps (doc. 40).<br />

90


10 juin 1847 Doc. 184 bis<br />

et le jour et la nuit, {biffé : et] chez elle, dans les rues, dans<br />

chaque maison pour ainsi dire, dans les voyages et sur la montagne<br />

au milieu des populations qui y affluaient de tout côté ; femmes,<br />

enfants, vieillard, hommes faits ; jeunes gens, jeunes filles ;<br />

crédules, incrédules, impies, irréligieux, sans principes ; sages et<br />

[p. 4] vertueux, fervens et pieux ; enfin [b iffé : obligée] \ elle<br />

était forcée / de répondre à des milliers de voix qui n’attendaient<br />

les uns qu’un mot pour croire et pratiquer, les autres pour<br />

persévérer, et jouir du bonheur d ’avoir cm et persévéré mais tous<br />

prosternés et versant des larmes ; 16quel tableau pour un enfant<br />

qui n’a jamais habité que la montagne, n ’a eu d ’autres occupations<br />

que de garder les troupeaux et vivre une portion de sa vie sur les<br />

montagnes ; 17quelle force d’esprit ne lui fallait-il pas, pour n ’être<br />

pas troublée, pouvoir supporter de sang froid un pareil broa de<br />

mille mille [sic] et une interrogations, demandes et questions qui<br />

l’assiégeaient et finissaient par l’étourdir ; c’était au dessus des<br />

forces de la nature, non seulement pour une enfant, mais pour<br />

une personne faite et d ’une trempe de caractère très ferme ;<br />

18pour moi tout était changé, le mauvais temps [biffé : arrêtant]<br />

suspendant le concours du peuple, elle ne recevait plus depuis<br />

quelques semaines, que de rares visites, aussi elle était beaucoup<br />

plus calme ; plus à elle-même, beaucoup mieux à ses réflexions,<br />

moins piéocupé, beaucoup plus à ses souvenirs ; 19je lui ai fait<br />

trois visites dont la plus courte a duré près de quatre heures ; 20on<br />

verra donc que je n’ai pas été avar/e du temps pour m’assurer<br />

parfaitement de la vérité ; afin de n ’avoir aucun reproche à me<br />

faire, et pouvoir me dire consciencieusement à moi-même que si<br />

j’ai cru, c’était par le temps que j’y avais employé ; que [p. 5] 21si<br />

je n ’avais pas cm ce n’eût pas été par le défaut ni de temps ni des<br />

interrogations. Je termine ces quelques observations en rappelant au<br />

petit nombre d’amis qui me liront de me conserver toute leur<br />

indulgence.<br />

Jeudi 10 juin 1847<br />

ÉVÉNEMENT. A Perpignan, guérison de Soeur Angélique Carbasse, religieuse<br />

coadjutrice des Dames du Sacré-Cœur. Dossier dans Vérité, p. 123-126, et dans<br />

GlRAY II, p. 89-92. — Atteinte en 1842 d’une « gastrorragie grave (melaena) »<br />

(doc. 251), ses jours furent par la suite plusieurs fois en danger. Finalement<br />

survinrent des enflures au bras et à tout le côté gauche. On y vit un symptôme<br />

de la décomposition du sang et le signal d’une fin prochaine. La guérison eut<br />

lieu le dernier jour d’une neuvaine, au cours de laquelle la sœur avait fait usage<br />

d’eau de la Salette. Le chanoine Rousselot mentionna cette guérison dans son<br />

Rapport du 15 octobre 1847 à l’évêque de Grenoble (doc. 310).<br />

91


Doc. 190<br />

<strong>Documents</strong><br />

Samedi 12 juin 1847<br />

190. LETTRE DE HÉBERT, GARDE DES SCEAUX, MINISTRE<br />

DE LA JUSTICE ET DES CULTES, à Mgr de Bruillard, évêque de<br />

Grenoble<br />

Original (1 f. 30,5 cm x 20,5) : EGD 52. Lettre reproduite dans les Annales,<br />

octobre 1882, p. 257-258, et dans Bertrand, p. 25-26, qui l’attribuent à tort à<br />

l’ancien ministre Martin.<br />

Note. La présente lettre, rédigée par le service des Cultes, est l’aboutissement<br />

de la note du 20 mai, pour le Garde des Sceaux (doc. 166).<br />

Contexte : voir supra, p. 45-47.<br />

Monseigneur,<br />

Paris, le 12 juin 1841.<br />

On m ’a signalé le colportage, dans plusieurs départemens<br />

d ’une gravure représentant l ’apparition de la Vierge à deux en fans<br />

sur une montagne de la Salette, canton de Corps près de Grenoble,<br />

et de diverses relations imprimées soit à la suite de la gravure soit<br />

séparément, contenant les détails de cette prétendue apparition et<br />

l’annonce d ’une grande famine, ainsi que d ’une maladie mortelle<br />

sur les enfans. On y avertit les laboureurs de ne pas semer de blé<br />

parce que les insectes le dévoreront et que les grains qui leur<br />

échapperont tomberont en poussière entre les mains de celui qui<br />

froissera l'épi.<br />

De semblables passages sont de nature à produire et ont déjà<br />

produit en effet de funestes impressions, particulièrement sur les<br />

populations des communes rurales ; ils pourraient même dans un<br />

temps de disette compromettre la tranquillité publique.<br />

\verso] L’une de ces relations, imprimée à Angers par la veuve<br />

Pignet-Chateau, rue S‘ Gilles n" 14, porte qu’un Archevêque et<br />

deux Evêques se sont saisis de ce prodige et en ont inform é la<br />

Cour de Rome. Vous y êtes désigné, Monseigneur, comme étant<br />

l’un des Prélats dont on prétendrait s’autoriser pour mieux répandre<br />

la gravure et les relations dont il s’agit.<br />

Vous apprécierez comme moi, Monseigneur, le danger de ces<br />

publications et vous ne permettrez pas qu’on les place en quelque<br />

sorte sous vos auspices ; mais il importerait, vous le comprendrez,<br />

d ’arrêter très promptement le progrès du mal, en faisant connaître<br />

la vérité aux populations, et de déjouer de coupables manœuvres<br />

dont le succès est d ’autant plus facile qu’elles s’adressent à leurs<br />

sentimens religieux.<br />

92


13 juin 1847 Doc. 192<br />

Je vous prie, Monseigneur, de vouloir bien me faire connaître<br />

la suite que vous aurez donnée à la présente communication.<br />

Agréez...<br />

Le Garde des Sceaux,<br />

Ministre de la justice et des cultes<br />

Hébert<br />

Dimanche 13 juin 1847<br />

192. LETTRE DE MGR DE BRUILLARD à l’abbé Mélin<br />

Original entièrement de la main de l’évêque : EG 107.<br />

Grenoble 13 juin 1847<br />

Etienne a reçu votre envoi (1) ! Merci ! Si vous avez fait<br />

quelque dépense, elle vous sera remboursée. Scribe, et omnia<br />

reddentur tibi (2).<br />

Les deux tiers de notre Maîtrise de la cathédrale partent ce<br />

soir pour la Sal/ette. M. Berlioz (3) est à la tête de la jeune et<br />

toute bonne caravanwe. La 1èr' étappe est Laffray.<br />

Je compte donner la confirmation à N' Dame (4) le 5e<br />

dimanche. Je ne vous oublierai pas, s’il y a lieu. Parlez-en à<br />

M' Gerin (5) qui se propose, je crois, de faire prochainement le<br />

pieux pèlerinage.<br />

Si vous recevez les ecc[lésiasti]ques qui se présentent (et en si<br />

grand nombre) vous courez à la banqueroute ; et in hoc non<br />

laudo (6). Que ne faites-vous connaître avec simplicité votre<br />

pénurie, votre état de gêne, le grand nombre des visiteurs. Qu’ils<br />

se présentent dans les hôtelleries ; ils n ’éprouveront pas le refus<br />

qu’éprouva à Bethléem la stc famille.<br />

Oui, l’apparition grandit sensiblement. Exultât ut gigas (7).<br />

A l’occasion de l’apparition de la Sal/ette, je viens de recevoir<br />

une lettre et une brochure Italiennes qui relatent une apparition<br />

du même genre. Elle a eu lieu en Piémont, dans l’année 1639. 1<br />

(1) Deux bouteilles d’eau de la Salette, destinées à l’évêque. L’eau « a été puisée,<br />

hier, à la fontaine, par un vieillard de 75 ans, mon paroissien, qui est un saint, et que j’ai<br />

envoyé sur les lieux de l’apparition, pendant neuf jours de suite, pour y prier ». (Doc. 185 :<br />

lettre de Mélin à l’évêque, 9 juin 1847.)<br />

(2) Ecrivez, on vous remboursera tout.<br />

(3) Louis Berlioz, à ne pas confondre avec J.-B. B. (cf. supra, doc. 178, note 4.).<br />

(4) La cathédrale de Grenoble.<br />

(5) Le curé de la cathédrale, auquel l’abbé Mélin pourra exposer les besoins de l’église<br />

de Corps en linges d ’autel, besoins dont il avait été question dans une précédente lettre de<br />

ce dernier à l’évêque (doc. 187).<br />

(6) Cf. I Cor., XI, 22 : « sur ce point, je ne vous loue pas ».<br />

(7) Cf. Ps 18, 6 (d’après la Vulgate) : « Exultavit ut gigas », le soleil « s’est élancé<br />

comme un géant ».<br />

93


Doc. 192<br />

<strong>Documents</strong><br />

Une belle église et un pèlerinage accrédité en ont été l’heureux<br />

résultat (8).<br />

Le bien opéré à Corps et qui est en progrès doit vous consoler<br />

de bien des amertumes.<br />

Le rhume persévère ; mais je bois autre chose que de la<br />

tisane (9). Je dois donner la conf[irmatio]n dans plusieurs églises<br />

du voisinage avant de faire la clôture par le canton de S. Laurent<br />

du Pont et par la Chartreuse.<br />

Recevez la nouvelle assurance de mon tendre attachement.<br />

[...]<br />

tPHILIBERT] Evêque de Grenoble<br />

193. RÉPONSE DE MGR DE BRUILLARD AU MINISTRE<br />

HÉBERT, Garde des Sceaux et Ministre de la Justice et des Cultes<br />

Brouillon de la main de l’abbé Auvergne, pro-secrétaire à l’évêché (1 p.<br />

19 cm x 14) : EGD 53, reproduit dans les Annales, octobre 1882, p. 258, et<br />

dans Bertrand, p. 26-27.<br />

Date. D ’après le contexte, la réponse dut être envoyée vers le 14 juin.<br />

Note. Rappelons que les craintes exprimées par le parquet d’Angers sont<br />

devenues, dans les bureaux du ministère de la Justice, des faits réels (*). Le<br />

ministre des Cultes, qui est en même temps celui de la Justice, ayant écrit en ce<br />

sens à l’évêque de Grenoble, celui-ci répond dans la présente lettre qu’avant de<br />

porter une appréciation sur une affaire aussi grave, il y a lieu de s’informer<br />

sérieusement. Pour sa part, il tient « les oreilles et les yeux ouverts ».<br />

Mg' [?]<br />

J ’ignore si un arch[evêque] et un év[êque] (1) ont informé la<br />

Cour de R[ome] de l’év[énement] de la Salette] par[oisse] située<br />

à 60 kilomètres] de Gfrenoble] ; pour moi je suis ent[ièremen]t<br />

étranger] à la com[municati]on d[on]t il s’agit, si tout[e]f[ois] elle<br />

a eu lieu : je ne crois pas.<br />

Je n ’ai aut[ori]sé ni grav[ure] ni relation] ou notice sur<br />

l’app[arition]. J ’ai même défendu à l’imprim[eur]-libraire de<br />

l’Evêch[é] sur lequel seul j’ai autorité de rien pub[lier] à cet<br />

ég[ard] et j’ai acq[uis] la certit[ude] qu’il s’est conformé à mes<br />

intent[ion]s (2).<br />

(8) Ce pèlerinage se trouve à Savigliano, dans la province de Cuneo. Le 23 novembre<br />

1639, la Vierge avait rendu la santé à une mère de famille, qui souffrait de dépression (cf.<br />

la lettre de Don Andrea Denina, chanoine de la collégiale de S. Andrea, Savigliano, 10<br />

juin 1847 ; original : EG 139 )<br />

(9) L’évêque veut dire qu’il boit de l’eau de la Salette.<br />

(*) Voir doc. 166, note 2.<br />

(1) Cf. doc. 166, note 5.<br />

(2) L’évêque se trompe sur ce point, du moins si l’adresse bibliographique indiquée<br />

dans HECHT, p. vi, à propos de la brochure Notre Dame et deux bergers des Alpes est<br />

exacte : l’imprimeur de l’évêché était en effet la maison Baratier frères : cf. l’introd. au<br />

doc. 194, avec la note.<br />

94


14 juin 1847 Doc. 194<br />

A peine instruit des bruits répandus sur l’évén[ement] j’ai<br />

adressé à mon clergé une circulaire (3), dans laq[uelle] je lui ai<br />

rappel[é] l’art[icle] de mes Statuts synodfaux] qui défjend] de<br />

pubflierj sans autorisation] expres[se] aucun miracle nouv[eau],<br />

et tous, à l’exception d ’un seul imprud[ent] (simple prêt[re]<br />

habitué) (4) ont entendu la v[oix] de leur évfêque].<br />

Cependant] la ch[ose] est grave. Aussi ai-je les or[eilles] et<br />

les yeux ouverts sur tout ce qui se dit se fait et arrive[?].<br />

A mon retour d’une long[ue] tournée diocésaine, je viens<br />

d ’app[rendre] que par l’ord[re] de l’aut[orité] supérieure] M. le<br />

juge de p[aix] du cant[on] de Corps av[ai]t fait subir un très long<br />

interrogfatoire] aux 2 petits berg[er]s qui dans leurs réponses,<br />

m ’a-t-on assuré, ont montré une candeur et une assur[an]ce<br />

imperturbables (5).<br />

Agréez<br />

Lundi 14 juin 1847<br />

194. LAURENZ HECHT. Geschichte der Erscheinung der seligsten<br />

Jungfrau zweien Hirten-Kindem a u f dem Berge von Salette, in<br />

Frankreich, den 19■ Herbstmonat 1846, entnommen aus zwei<br />

franzôsischen, zuverlàssigen, brieflichen Berichten, nebst einer<br />

Vorrede von P. Laurenz Hecht, Professor und Kapitular des Stifts<br />

Einsiedeln. M it einer lithographischen Abbildung der Erscheinung<br />

Einsiedeln, Gebrüder K. und N. Benziger, 1847. 60 p. front. 14,5 cm.<br />

L'auteur. Le Père Laurenz Hecht, bénédictin de l’abbaye d’Einsiedeln en<br />

Suisse, a publié plusieurs brochures sur la Salette. Il mourut en 1871.<br />

Date. Le 14 juin est la date de la préface.<br />

Sources. L’auteur connaît diverses relations. Il mentionne expressément Notre<br />

Dame e t deux bergers des Alpes (Grenoble, Baratier frères, 1847, 12 pages) (*)<br />

et la brochure éditée par Bouasse-Lebel (doc. 127). Reprochant à ces deux<br />

publications leur anonymat, il déclare vouloir décrire l’apparition d’après deux<br />

sources identifiables : la relation Maury (doc. 148), qui forme la base de son<br />

récit, et une relation rédigée début février à Grenoble et présentée à Mgr de<br />

Bruillard en raison de sa remarquable exactitude. Un secrétaire de l’évêché en<br />

aurait envoyé une copie à un de ses amis (cf. H e c h t, p.v-viii) : il pourrait s’agir<br />

de la relation Dumanoir ou Auvergne (doc. 124, 125) ou, tout simplement, de<br />

la relation Morel (doc. 28 bis) faite en novembre 1846 et largement répandue.<br />

N ote critique. Rendant compte avec éloge de la quatrième édition du livre<br />

(Einsiedeln 1848), Rousselot signale toutefois qu’il rapporte quelques guérisons<br />

peu sûres (guérisons qui seraient arrivées à Ambel, Saint-Michel, Saint-Baudille,<br />

(3) Doc. 3.<br />

(4) Nous ignorons de qui il s’agit.<br />

(5) Interrogatoire du 22 mai (cf doc. 169 et 170).<br />

(*) D ’après le titre, il devrait s’agir du doc. 71, édité à Paris en février 1847. La<br />

maison grenobloise indiquée par Hecht a peut-être simplement vendu la brochure, sans la<br />

réimprimer pour son propre compte.<br />

95


Doc. 194<br />

<strong>Documents</strong><br />

Mens). Rousselot excuse l’auteur, qui a travaillé « à cent lieues du théâtre de<br />

l’événement, et d’après les rapports de témoins qui, dans un séjour de quelques<br />

heures, ou tout au plus de quelques jours sur les lieux, avaient accueilli trop<br />

légèrement tout ce qui paraissait se rattacher au grand Fait de l’apparition »<br />

{Nouveaux documents, p. 107). — La même remarque vaut pour l’édition de<br />

juin 1847.<br />

Ci-dessous nous reproduisons un détail propre au P. Hecht. A la fin du<br />

récit, après avoir rapporté l’interdiction de révéler le secret, Hecht ajoute :<br />

TRADUCTION<br />

[p. 26] Im Augenblicke, als sie sich<br />

von ihrem Sitze erheben woilte, fragte<br />

sie noch [p. 27] die Kinder : « Meine<br />

Kinder, habet ihr viel Wasser zu<br />

trinken ? » Der Knabe antwortete :<br />

« Nein, nicht viel ». « Nun denn »<br />

erwiederte die Frau, « von nun an<br />

wird es auch am Wasser nicht<br />

mangeln. »<br />

Au moment où elle voulut se lever<br />

de son siège, elle demanda encore<br />

aux enfants : « Mes enfants, avezvous<br />

beaucoup d’eau à boire ?» Le<br />

garçon répondit : « Non, pas beaucoup.<br />

» « Alors », répondit la Dame,<br />

« dorénavant l’eau ne manquera pas<br />

non plus. »<br />

195. LETTRE DE L’ABBÉ LOUIS PERRIN, curé de la Salette, à<br />

Mgr de Bruillard<br />

Original (3 p. 25 cm x 19,5) : EGD 54. Le corps de la lettre semble écrit<br />

de la main de l’abbé Jacques-Michel P., frère du curé. Au sommet de la première<br />

page, on lit l’annotation : « Répondu le 19 juin ».<br />

Note. Cette lettre contient la plus ancienne trace qui nous reste du désir des<br />

autorités locales de voir un lieu de culte établi sur la montagne.<br />

Monseigneur,<br />

[...(p. 2)...] Sans doute, Monseigneur, que Votre Grandeur<br />

est informée que le nombre des pèlerins, riches et pauvres, de<br />

tous les points de la France, même de l’étranger, va toujours<br />

croissant. On désire ardemment l’approbation de Monseigneur sur<br />

la vérité de ce fait. On demande avec instance, au moins pour le<br />

moment, la construction d ’un petit oratoire où l’on pourrait<br />

célébrer les Saints Mystères, se conformer aux intentions des fidèles<br />

dans leurs dons particuliers, surtout faire participer aux Sacremens<br />

tant de personnes qui le désirent.<br />

Par respect pour l’autorité, Monseigneur, j’ai cru prudent de<br />

demeurer jusqu’ici dans une inaction complète, ne paraissant pas<br />

sur la montagne les jours des plus grands concours. Ainsi le lundi<br />

de la Pentecôte où plus de 3 000, et le trente et un mai où plus<br />

de 3 000 pèlerins étaient réunis, on demanda souvent le Pasteur<br />

du lieu. Je dois encore prévenir Votre Grandeur que, bien que<br />

dans le tenu elle eût donné ordre d ’attendre, un tronc cependant<br />

a été placé au lieu de l’apparition par ordre de Mr le Maire, cédant<br />

96


26 juin 1847 Doc. 200<br />

en cela à l’urgente nécessité. Car les Pèlerins jetaient avec générosité<br />

leurs offrandes d ’abord sur la terre, sur la neige, ensuite sur une<br />

petite planche, aujourd’hui ils les jettent avec plus de sûreté dans<br />

ce tronc qui est vidé tous les soirs par une personne de confiance.<br />

Déjà 4 à 5 cents francs ont été recueillis. Le conseil de fabrique<br />

conserve [p. 3] soigneusement ces offrandes pour la construction<br />

d ’une chapelle dans le cas où Sa Grandeur permettrait plus tard<br />

de l’élever.<br />

Je supplie très humblement Monseigneur de m ’honorer de<br />

quelques mots de réponse sur ce que sa grande prudence pourrait<br />

prévoir touchant cette affaire, sur les offrandes recueillies, sur la<br />

conduite à tenir par le Pasteur, qui ne cesse d ’adresser à Notre-<br />

Dame de la Salette des vœux empressés pour la conservation de la<br />

parfaite santé de son évêque, si respecté, si béni du clergé et du<br />

peuple.<br />

C’est avec le plus profond respect que j’ai l’honneur...<br />

Pe r r in , curé.<br />

La Salette-Fallavaux, 14 juin 1847.<br />

Samedi 26 juin 1847<br />

200. ARTICLE DU PATRIOTE DES ALPES, de Grenoble,<br />

p. 2c-3a (BMG)<br />

Note. Le mardi précédent, le journal a de nouveau attiré l’attention de ses<br />

lecteurs sur l’apparition (*). Dans le numéro du 26 juin, il publie une lettre<br />

écrite par l’un d’entre eux. Celle-ci offre un double intérêt en ce qui concerne<br />

notre connaissance des pèlerinages : elle nous fait connaître d’abord ce que pense<br />

des pèlerinages un habitant de la région de la Salette, teinté de rationalisme ;<br />

elle nous renseigne ensuite sur la grille de lecture à travers laquelle il regarde le<br />

mouvement religieux né de l’apparition.<br />

[p. 2] Nous ne savons jusques à quand le ministère public<br />

restera spectateur impassible des escroqueries de la Salette ; mais<br />

en attendant, ce fléau vient s’ajouter déplorablement, dans nos<br />

campagnes, aux misères que cet hiver leur a léguées. Vainement<br />

l’état des récoltes est là pour faire mentir l’immorale prédiction<br />

propagée par quelques fripons : quoique les enfants au-dessous de<br />

sept ans n ’aient pas encore été frappés, que les blés ne soient pas<br />

tombés en poussière ni les pommes de terre en pourriture, et<br />

qu’on ait bien fait de ne pas suivre l’infâme conseil de ne plus<br />

confier aucune semence à la terre, on est malheureux, on est<br />

(*) Rapportant que des imprimeurs avaient subi « des condamnations sévères » à<br />

Angers pour avoir contrevenu aux lois sur la presse en imprimant des textes sur la Salette,<br />

le Patriote du 26 juin avait exprimé le souhait que l’on punisse « les escrocs qui exploitent<br />

une imbécile crédulité en vendant, à haut prix, l’eau de la Salette, et en débitant, à<br />

l’appui de ses merveilles, d’apocryphes récits et de mensongères images » (doc. 198).<br />

97


Doc. 200<br />

<strong>Documents</strong><br />

souffrant, et, l’esprit affaibli, l’imagination exaspérée par le jeûne<br />

et les privations, on use de ses dernières ressources, on fait argent<br />

de tout, pour aller chercher au loin une guérison mensongèrement<br />

promise ; puis, l’on revient plus malade et plus pauvre que jamais,<br />

avec la souillure morale d ’une croyance qui dégrade la Vierge et<br />

les saints jusqu’à en faire les émules du sorcier de campagne et de<br />

la tireuse de cartes.<br />

Voici ce que nous écrit à ce sujet une personne grave qui<br />

habite tout près des lieux si lucrativement exploités par d ’effrontés<br />

thaumaturges :<br />

A M. le rédacteur du Patriote des Alpes.<br />

« Monsieur,<br />

« Où allons-nous en politique, en religion, en moralité, en ce<br />

qui concerne le soulagement des misères du peuple ? Il semble<br />

que nous allons mal.<br />

« Pour le prouver, j’aurais bien des faits à citer ; je n ’en<br />

prendrai qu’un, le miracle de la Salette. Vous l’avez qualifié de<br />

chose absurde et stupide ; cela ne l’a pas empêché de s’implanter<br />

dans bien des têtes et de mettre nos populations en campagne.<br />

« Avec ce miracle, où allons-nous en politique ? La politique,<br />

pensez-vous, n ’a rien à faire ici : je le désire vivement, mais je ne<br />

suis pas convaincu. Serait-il vrai qu’on a donné 16 000 fr. pour<br />

faire un chemin de Corps au lieu où la Vierge a dû mettre le<br />

pied (1) ? C’est un on dit ; mais s’il était vrai, que penser d ’une<br />

politique qui exploiterait ainsi le mensonge religieux et les instincts<br />

grossiers et superstitieux qui ont ruiné et abêti, au physique et au<br />

moral, des nations grandes autrefois ? Si cela était, où irions-nous<br />

avec cette politique ?<br />

« Et en religion ? Il est clair que la religion doit présenter<br />

dans ses enseignements ce qu’il y a de plus sensé, de mieux<br />

prouvé : sans cela, elle fait de l’homme éclairé un incrédule, et<br />

de l’ignorant un fanatique. Or, le miracle de la Salette est-il bien<br />

sensé, bien prouvé ? Ne mérite-t-il pas, au contraire, vos épithètes<br />

d ’absurde, de stupide ? Nous prend-on pour des imbéciles, en<br />

voulant nous faire croire à une pareille chose sur le témoignage de<br />

deux enfants mystificateurs ou mystifiés, et sur les plates relations<br />

qu’on en débite ? Et quand on voit des prêtres propager sous<br />

main cette impiété, n ’a-t-on pas raison de se demander où l’on<br />

veut nous mener en religion ? 1<br />

(1) Rappelons qu’à l’époque il n ’existait sur tout le territoire de la commune de la<br />

Salette-Fallavaux aucune route. Le 24 janvier 1847, le conseil municipal avait demandé<br />

qu’on rende carrossable le chemin reliant la commune à Corps et au reste du monde (cf.<br />

LSDA I, p. 2).<br />

98


26 juin 1847 Doc. 200<br />

« Pour ce qui est de la moralité, le mensonge ne peut mener<br />

à un but moral que d ’après les idées de ceux qui ont osé soutenir<br />

que la fin justifie les moyens ; mais tous les hommes droits<br />

devraient s’entendre pour faire rentrer sous terre cette maxime<br />

infernale.<br />

« On crie contre la corruption, plaie hideuse qui ronge le<br />

corps social : y portera-t-on remède en corrompant la religion ?<br />

On s’élève contre la passion des intérêts matériels : la détruira-ton<br />

par l’emploi de moyens qui révèlent un sordide intérêt, par ce<br />

détestable trafic d ’eau et de messes échangées contre l’argent, et,<br />

au besoin, les bijoux que l’on porte ? Ce qui fait penser que si le<br />

Christ venait là, il aurait bien des marchands à chasser du temple.<br />

On tonne contre l’incrédulité, à laquelle on attribue nos [p. 3]<br />

dérèglements ; nous fera-t-on croire, en offrant à notre foi<br />

d ’immorales inepties ?<br />

« Et, enfin, le soulagement du peuple, où se trouve-t-il en<br />

tout cela ? Contemplez le tableau suivant, et jugez : voyez passer<br />

par milliers, des enfants, des jeunes filles, des femmes âgées,<br />

quelques hommes, des infirmes, des malades ; voyez sur leurs<br />

visages l’empreinte ou de la souffrance, ou d’un sombre fanatisme ;<br />

tous, d’un ton lugubre, répètent, en haletant, des litanies. On se<br />

croirait reporté au moyen âge, au milieu d ’une troupe de flagellants.<br />

Cet hiver, ces malheureux trouvaient, dans les montagnes, des<br />

neiges jusqu’à la ceinture : l’un se cassait la jambe dans une<br />

fondrière ; une hydropique, rentrée chez elle, y mourait par suite<br />

de ses fatigues (2). Cet été, pendant le jour, voyez-les couverts de<br />

sueur, étendus le long des chemins ; la nuit, le froid les saisit au<br />

sommet de la montagne, où ils sont obligés de coucher en plein<br />

air. Arrivés à la Salette, des milliers s’y disputent un peu d’eau<br />

bourbeuse à la source épuisée.....<br />

« Ce que leur coûtent le voyage et les offrandes ; le temps<br />

qu’ils perdent ; les travaux, le ménage qu’on néglige ; la santé<br />

que les bien portants compromettent ; la maladie que les infirmes<br />

aggravent, comme cela est arrivé à quelqu’un non loin d’ici, qui<br />

est allé, ayant mal à une jambe, et est revenu ayant mal à toutes<br />

deux ; puis le fanatisme qui s’excite ; les miracles dont ils<br />

remplissent leurs pauvres têtes, tels que l’eau de la Salette changée<br />

en vin ; le grand serpent de feu ayant pieds et mains, et tombant<br />

du ciel sur des mécréants qui plaisantaient une troupe de pèlerins,<br />

et le verre qui s’est cassé dans la main d ’un moqueur : voilà, avec<br />

une bouteille d ’eau, le soulagement qu’ils trouvent à leurs misères,<br />

et le clergé ne dit, ne fait rien pour mettre fin à de pareilles<br />

(2) Lors du pèlerinage du 28 novembre 1846, un homme s’était blessé à la jambe et<br />

une femme, nommée par les récits « l’hydropique du Dévoluy », suspendit à la croix de<br />

l’apparition la petite croix qu’elle portait au cou (cf. LSDA I, p. 160).<br />

99


Doc. 200<br />

<strong>Documents</strong><br />

choses ! Il ne lui suffit pas d ’avoir Notre-Dame du Laus (*), où,<br />

dernièrement, en un seul jour, 42 communes se trouvaient réunies ?<br />

Serait-il tout entier devenu sicut ac cadaver (**) ?<br />

« Pour moi, monsieur le rédacteur, j’ignore ce que vous ferez<br />

de ma lettre, mais j’ai accompli un devoir sacré en dévoilant des<br />

oeuvres de ténèbres ; à d ’autres le soin de les soutenir, s’ils en ont<br />

le courage.<br />

« J’ai l’honneur d ’être etc.<br />

Lundi 28 Juin 1847<br />

« un de vos abonnes »<br />

203. LETTRE DE MGR DE BRUILLARD A L’ABBÉ MÉLIN<br />

Original entièrement de la main de l’évêque : EG 107.<br />

Note. Cette lettre illustre parfaitement les relations empreintes de familiarité,<br />

entre l’évêque de Grenoble et le curé de Corps.<br />

Grenoble, le 28 Juin 1847<br />

Il faut de toute nécessité, mon cher pasteur, que la peine des<br />

porteurs de l’eau privilégiée soit reconnue. Que vous doit Etienne ?<br />

Je suis un p etit consommateur, parce que je la bois avec infusion<br />

d ’un autre liquide. C’est ainsi que je l’ai employée avec succès<br />

dans ma grande tournée.<br />

Je conviens que l’usage inconsidéré qu’en a fait M. Gerin lui<br />

aurait nui s’il n ’avait bu que l’eau des sources profanes (1).<br />

Nos enfants de choeur sont rentrés joyeux et contents.<br />

Maximin, m’a-t-on dit, aurait bien désiré les accompagner (2).<br />

Nous nous concerterons avec Mr le Curé pour vous faire un<br />

envoi (3). Il ne sera pas à l’égal de nos désirs. Il ne me reste<br />

presque rien. J ’ai eu à pourvoir bien des pasteurs appelés<br />

catholiques.<br />

Vos aubergistes doivent être en hausse, et vous en baisse.<br />

Soyez prudent et ne vous endettez pas.<br />

Vérifiez les guérisons, et procès-verbal signé de plusieurs<br />

personnes me sera envoyé.<br />

[verso] Est-il vrai qu’une jeune fille perdue de ses jambes ait<br />

été guérie après avoir trempé ses pieds dans l’eau de la fontaine<br />

(*) Pèlerinage marial situé dans le diocèse de Gap.<br />

(**) Comme un cadavre. Allusion à la formule « perinde ac cadaver », par laquelle<br />

saint Ignace de Loyola exprime l’obéissance parfaite.<br />

(1) Le 26 juin, l’abbé Mélin avait écrit à l’évêque que le curé de la cathédrale, arrivé<br />

à la source de l’apparition « tout écumant de sueur », but plusieurs verres « de cette eau<br />

glaciale » (doc. 201).<br />

(2) Sur le pèlerinage des enfants de chœur de la cathédrale et celui de l'abbé Gerin,<br />

son Annales, novembre 1907, p. 501-503.<br />

(3) Il s’agit d’un envoi de linges sacrés pour la sacristie de l’église de Corps<br />

(cf. doc. 202).<br />

100


28 juin 1847 Doc. 203<br />

ou du ruisseau, et qu’en reconnaissance la mère ait suspendu la<br />

chaîne d’or de sa fille à l’une des croix (4) ?<br />

Deo adjuvante et protegente Dei-parâ (5) j’ai donné, hier<br />

matin, la confirmation dans une paroisse rurale, et après l’office<br />

du soir, à la Cathédrale.<br />

Toujours tout à vous en N.S.<br />

fPHJILIBERT] Evêque de Grenoble<br />

28 juin 1847<br />

A m énagem ent des lieux de L’a ppa ritio n. Le curé de la Salette érige un<br />

chemin de croix le long du chemin parcouru par la Dame. Parmi les quatorze<br />

croix, trois, qui sont plus grandes, marquent l’emplacement de la vision du<br />

début, de la conversation et de l’assomption (*).<br />

Le curé fait placer un tuyau, destiné à recueillir l’eau de la source de<br />

l’apparition (**).<br />

Vendredi 2 juillet 1847<br />

Événem ents. Guérison, à la Salette même, de Sylvie Julien, originaire de<br />

Lincel, Alpes-de-Haute-Provence. Depuis l’âge de huit ans, elle était atteinte<br />

d’une affection nerveuse. Dossier : doc. 224 bis, 229 bis, 232 bis ; cf. Vérité,<br />

p. 143-145 ; GlRAY II, p. 303. Rousselot mentionnera cette guérison dans son<br />

Rapport d’octobre 1847 (doc. 310).<br />

Ce même jour, l’abbé Isidore Mounier (1806-1862), prêtre du diocèse de<br />

Grenoble, interroge les deux voyants sur l’attitude du chien de Maximin pendant<br />

l’apparition (lettre Mounier à Rousselot, 3 octobre 1851, EGD 86, éditée dans<br />

BASSETIE, p. 241-242).<br />

Par une circulaire datée du 2 juillet, l’évêque de Versailles met en garde<br />

contre des écrits « annonçant des visions et proclamant des miracles », qui circulent<br />

dans le diocèse sans aucune approbation de sa part (A m i de la religion, t. 134,<br />

p. 365-366, n° du 12 août 1847).<br />

(4) Le 1" juillet, Mélin répondra à la question : « J’ai vu, il y a 12 ou 15 jours, une<br />

jeune fille marchant avec le parasol de sa mère, qui la tenoit par la main. Elle boitoit<br />

encore ; mais sa mère me dit qu’elle avoit trouvé un grand changement dans l’infirmité de<br />

sa fille. En signe de reconnaissance, la béquille dont elle se servoit a été attachée à l’une<br />

des croix, avec une belle chaîne en or de la mère » (doc. 205). — Il s’agit sans doute de<br />

Louise Almaric, de Saint-Michel, Alpes-de-Haute-Provence, « âgée de vingt-cinq ans,<br />

atteinte de chlorose avec cortège de symptômes nerveux, affectant tantôt l’estomac, tantôt<br />

la tête » (Vérité, p. 145 ; cf. aussi GlRAY II, p. 302). Rousselot mentionnera cette guérison<br />

dans son rapport d ’octobre 1847 (doc. 310, note 29).<br />

(5) Avec l’aide de Dieu et la protection de la Mère de Dieu.<br />

(*) D ’après PERRIN, n° 522, l’érection du chemin de croix eut lieu vers la Saint-Jean<br />

(24 juin). Cependant l’abbé Dombey, dans une lettre écrite à la suite de son pèlerinage<br />

du 27 juillet (doc. 286), parle du chemin de croix comme d ’un projet à réaliser dans<br />

l’avenir ; mais peut-être pense-t-il à un chemin de croix en matière plus noble que de<br />

simples morceaux de bois. En tout cas, l’érection eut lieu avant le 26 août, jour de la<br />

visite de Rousselot (doc. 310, p. 3 = Vérité, p. 37 ; cf. aussi le doc. 256 bis et la lettre de<br />

l’abbé Louis Perrin au Père Bossan, 5 mai 1863, MSG).<br />

(**) Doc. 484 ; doc. 401, p. 81 ; la lettre de l’abbé Louis Perrin (vers 1862-65 ?)<br />

MSG, Perrin, n° 891.<br />

101


Doc. 207<br />

<strong>Documents</strong><br />

Après le 3 juillet 1847<br />

* 207. RÉPONSE DE L’ABBÉ MÉLIN à la lettre de Mgr de<br />

Bruillard, datée du 3 juillet 1847 (doc. 206).<br />

Original (1 f. 30 cm x 20,5) : EGD 57. La signature et la date manquent :<br />

elles devaient figurer sur une feuille perdue. — Extraits dans Annales, septembre<br />

1907, p. 441-442 ; mars 1910, p. 314 ; Ba ssetie, p. 71-72.<br />

Note. L’évêque avait demandé des renseignements sur les guérisons attribuées<br />

par le chanoine Bez (doc. 184) à l’eau de la Salette.<br />

Monseigneur,<br />

Je remercie Votre Grandeur de la somme de 30 fr qu’elle a<br />

mise à ma disposition, pour les pauvres, par sa lettre du 3 juillet ;<br />

ce qui touche au bonheur de mes paroissiens, m ’est toujours bien<br />

précieux. Je les ferai prendre à la première occasion.<br />

Les guérisons attribuées à l’eau de la Salette, dans la brochure<br />

de Mr Bez, sont vraies, mais un peu chargées, dans certaines<br />

circonstances. Je ne parle que de celles qui sont arrivées sur les<br />

lieux ; les autres relatées dans le même ouvrage, qui se sont opérées<br />

au loin, me sont inconnues, à l’exception de celle, si extraordinaire,<br />

de la bonne Sœur hospitalière d ’Avignon, dont j’ai eu l’honneur<br />

d ’informer Sa Grandeur (1).<br />

Les témoignages auxquels Monseigneur doit le plus s’arrêter<br />

sont ceux des personnes, venues sur les lieux de l’événement.<br />

Plusieurs déjà ont passé devant Votre Grandeur, pour lui faire<br />

part de leurs impressions de voyages, de leurs sentiments de piété<br />

et de confiance pour la Ste montagne ; de leurs convictions prises<br />

sur le théâtre du prodige, par l’inspection des lieux, l’audition<br />

des témoins. C’est là, Monseigneur, cette uniformité dans l’esprit,<br />

l’âme, le cœur des pèlerins de tout rang, de tout sexe et de tout<br />

pays qui m ’a le plus frappé ; et je suis sûr, que Votre Grandeur,<br />

après un sentiment de surprise, en a été ravie et heureuse de<br />

bonheur.<br />

[verso] Les travaux des champs n ’ont pas arrêté le pèlerinage<br />

de la Salette ; je ne crois pas qu’il y ait un tel concours dans<br />

aucun sanctuaire à Marie, ni dans le diocèse, ni dans les environs.<br />

Cette gorge est traversée, tous les jours, par un grand nombre de<br />

personnes, qui débouchent sur la montagne, avec d ’autres pèlerins,<br />

qui y arrivent par plusieurs avenues. On y prie, on y chante, on y<br />

pleure, à chaque heure du jour.<br />

Nous venons d ’avoir une preuve évidente de l’heureuse<br />

influence de l’Apparition dans toute la contrée. St-Jean des<br />

Vertus (2), pèlerinage de foi et de miracles, comme semble 1<br />

102<br />

(1) Par une lettre datée du 29 avril (doc. 146).<br />

(2) Le nom officiel de la commune est « Côtes-de-Corps ».


19 juillet 1847 Doc. 213<br />

l’indiquer son nom, étoit chaque année témoin de désordres et de<br />

scandales, pour sa fête patron»ale, 24 juin. Cette année elle s’est<br />

célébrée très-religieusement, sans le moindre bruit, et il y avoit<br />

beaucoup plus de monde, sur la montagne, qu’à St-Jean. Ils y<br />

étoient allés pour se soustraire au désordre et pour prier.<br />

Restoit la St-Pierre (3), de si triste et de si célèbre mémoire<br />

pour la danse, l’ivrognerie, le bruit assourdissant des instruments,<br />

et le jour et la nuit, et la veille'et le lendemain. Cette année,<br />

tout s’est passé à l’Eglise ; pas un seul coup d ’archet n ’a été<br />

entendu ; inutile d’ajouter que pas une seule personne n’a dansé.<br />

Ce qui m’a le plus touché, c’est la joie où ils étoient tous d ’avoir<br />

bien fait ce jour-là ; c’étoit pour moi une preuve que leur conduite<br />

étoit basée sur la conviction la plus profonde, et qu’elle seroit de<br />

longue durée ; Dieu le veuille et que Marie nous soit en aide !<br />

9-10 juillet 1847<br />

ÉVÉNEMENTS. Début de la campagne des banquets, qui aboutira au renversement<br />

de la Monarchie de juillet. — A la Salette, guérison de Paul Reynier, de<br />

Forcalquier, Alpes-de-Haute-Provence. Agé de cinquante-cinq ans, perclus depuis<br />

vingt-quatre ans, ayant une tumeur à la hanche droite, il ne marchait que<br />

péniblement, avec le secours d’une béquille. Dossier : EG 38 et 119 ; Vérité,<br />

p. 145-146 ; G iray II, p. 302-303. La date du 9-10 juillet est celle indiquée par<br />

Giray. Selon Rousselot, la guérison aurait eu lieu le 9 juin précédent.<br />

Lundi 19 juillet 1847<br />

213. ORDONNANCE DE MGR DE BRUILLARD, nommant les<br />

chanoines Rousselot et Orcel commissaires délégués<br />

Brouillon de la main de l’abbé Chamard, secrétaire de l’évêché : EG 137.<br />

— Minute dans le registre EG « Actes officiels », 1844-1852, p. 123. — Expédition<br />

signée par l’évêque, écrite et contresignée par l’abbé Chamard (1 f. 28 cm x<br />

19,5) : EGD 58. — Publiée dans les Nouveaux documents, p. 18-20.<br />

Note. Cette ordonnance est le premier acte officiel de l’autorité diocésaine<br />

depuis les consultations de décembre 1846. L’expédition porte la date du 19<br />

juillet. L’après-midi de ce jour, Mgr de Bruillard avait reçu la visite de Mgr<br />

Villecourt, évêque de la Rochelle (VlLLECOURT, p. 80), qui avait des connaissances<br />

sur la procédure canonique en matière de reliques et de miracles. — Partis de<br />

Grenoble le 27 juillet, les deux enquêteurs parcoururent neuf diocèses du sudest.<br />

Ils visitèrent les lieux de l’apparition le 26 août et rentrèrent à Grenoble<br />

avant la fin du mois (doc. 310, p. 1-2 = Vérité, p. 34-35).<br />

Selon J.-P. Cartellier, l’évêque aurait choisi des commissaires délégués<br />

« croyant l’un et l’autre à la Salette » ; les commissaires se seraient contentés de<br />

(3) Il s’agit de la fête patronale de Corps et non pas de la commune de Saint-Pierrede-Méarotz,<br />

comme l’écrit à tort BASSETTE, p. 71-72.<br />

103


Doc. 213<br />

<strong>Documents</strong><br />

recueillir sur les guérisons dites miraculeuses « des renseignements toujours<br />

favorables » (Mémoire au pape, p. 33), Commentant ces assertions, Orcel observe<br />

à propos de la première « faux pour l’un du moins » (au moment de sa<br />

nomination, Orcel ne croyait pas encore à l’apparition) et à propos de la seconde :<br />

« Inexact : nous entendions ce que nous disaient les témoins, et plus d’un fait<br />

fut laissé de côté sur ce qui nous fut rapporté dans notre voyage » (Notes<br />

autographes d’Orcel sur le Mémoire au pape, p. [4-5], EG 35).<br />

Pierre-Joseph Rousselot. Né le 17 avril 1785 au Barboux (Doubs), il émigra<br />

avec sa famille vers la fin de 1792 en Suisse. L’année suivante il entra à l’école<br />

du monastère de la Val-Sainte (canton de Fribourg), tenue par les trappistes de<br />

Dom de Lestrange. Il accompagna les religieux dans leurs pérégrinations, ce qui<br />

le mena jusqu’en Ukraine. Après avoir été obligé de quitter la communauté en<br />

raison de la situation politique, il entra en 1811 dans le diocèse de Grenoble.<br />

Prêtre en septembre 1813, il enseigna au grand séminaire le dogme, de Pâques<br />

1813 — il n’était encore que diacre — à 1831, puis la morale jusqu’en 1855.<br />

Mgr de Bruillard le nomma chanoine titulaire en 1833. A partir de l’été 1847,<br />

Rousselot fut le principal conseiller de l’évêque pour tout ce qui regardait la<br />

Salette, enquêtes et fondation du pèlerinage. Il moumt le 12 août 1865 (cf. A.<br />

A uvergne, Vie de M. Rousselot, Grenoble 1866).<br />

Jacques-Philippe Orcel. Né à Dolomieu (canton de la Tour-du-Pin) le 1"<br />

mai 1805, prêtre en 1830, il fut affecté la même année comme professeur de<br />

philosophie au petit séminaire du Rondeau près de Grenoble et devint supérieur<br />

du grand séminaire en 1837, à l’âge de trente-deux ans. En décembre 1846, on<br />

rencontre pour la première fois son nom à propos de la Salette : c’est lui qui<br />

rédigea le rapport des professeurs du grand séminaire (doc. 49). Vicaire général<br />

sous les deux successeurs de Mgr de Bruillard, de 1853 à 1875, il remplit la<br />

charge de vicaire capitulaire lors de la vacance de siège consécutive au transfert<br />

de Mgr Ginoulhiac à Lyon, en 1870. Il mourut le 24 septembre 1878 (cf.<br />

Saillard, Vie de M. Jacques-Philippe Orcel, Grenoble 1879).<br />

Ci-dessous, nous reproduisons l’expédition (EGD 58). Les variantes du<br />

brouillon seront signalées en note, quand elles concernent le sens.<br />

PHILIBERT DE B r u il l a r d, par la miséricorde divine et la grâce<br />

du Saint-Sïège apostolique, Evêque de Grenoble.<br />

Vu les deux rapports qui nous ont été adressés l’hiver dernier<br />

par les deux commissions nommées par nous à cet effet, sur<br />

l’apparition de la S" Vierge à deux jeunes bergers de la paroisse<br />

de La Sal/ette, canton de Corps (1) ;<br />

Vu les immenses progrès qu’a fait cet événement dans<br />

l’opinion publique, soit aux environs du lieu dont il s’agit, soit<br />

dans les diocèses voisins et une grande partie de la France ; 1<br />

(1) Rapport des professeurs du grand séminaire et rapport des chanoines (doc. 49 et<br />

50).<br />

104


19 juillet 1847 Doc. 217<br />

Vu les procès-verbaux (2) qui nous ont été transmis (3) au<br />

sujet de beaucoup de guérisons ou étonnantes ou miraculeuses,<br />

opérées soit sur la montagne, soit ailleurs, par l’usage de l’eau de<br />

la fontaine (4) qui l’arrose ;<br />

Vu les demandes que nous recevons chaque jour de toutes<br />

parts, à l’effet d’obtenir de nous une décision sur l’événement ;<br />

Vu la conviction qu’ont éprouvée un grand nombre de<br />

personnes, prêtres et laïques, qui sont venues nous en faire part,<br />

après avoir visité les lieux et entendu les enfants, sans compter les<br />

milliers de pèlerins [verso] que nous n’avons point vus, et qui<br />

partagent la même opinion ;<br />

Considérant qu’il est de notre devoir de faire prendre des<br />

informations juridiques, tant à Corps et à La Salette, que dans les<br />

lieux où il n ’est bruit que de guérisons miraculeuses ;<br />

Nous avons nommé M. l’abbé Rousselot, professeur de<br />

théologie à notre grand séminaire, chanoine de notre cathédrale<br />

et vicaire général hon[orai]re, et M. Orcel, chanoine aux honneurs<br />

et supérieur dudit établissement, en qualité de commissaires<br />

délégués pour dresser une enquête et recueillir tous les renseignements<br />

relatifs au fait dont il s’agit. Nous les engageons à s’adjoindre<br />

les prêtres et laïques dont ils croiront la présence utile pour parvenir<br />

à la connaissance de la vérité. Ils requerront d ’une manière toute<br />

particulière l’avis des médecins qui auront traité les malades que<br />

l’on dit avoir obtenu leur guérison par l’invocation de Notre-<br />

Dame de la Salette, ou par l’usage de l’eau (5) miraculeuse.<br />

Donné à Grenoble, en notre palais épiscopal, le 19 juillet<br />

1847 (6).<br />

tPHILIBERT, Evêque de Grenoble<br />

Par M an d em en t<br />

F .F [?] CHAMARD ch an ' h r' Sre<br />

217. RELATIONS MANIN<br />

Relations inscrites par l’abbé Manin sur le « Registre de paroisse » du<br />

Monestier-d’Ambel, canton de Corps, p. 31-54 (ou 55) : registre relié en plein<br />

cuir, de 291 pages (d’après A. Beaup, Les sanctuaires du Trièves, Marseille, impr.<br />

(2) Le terme « procès-verbaux » est trop ambitieux pour désigner le style des informations<br />

reçues à l’évêché avant la mi-juillet. Dans le brouillon, une addition interlinéaire l’a<br />

remplacé par « touchants détails ». Cette correction n ’a pas passé dans l’expédition, sans<br />

doute par suite d’une distraction du copiste.<br />

(3) Dans le brouillon, on lit le mot « communiqués », qui est une addition interlinéaire,<br />

destinée à remplacer le mot « adressés », qui est inexart : les divers renseignements sur les<br />

guérisons n ’avaient en effet pas été envoyés directement à l’évêque.<br />

(4) Les mots « de la fontaine » recouvrent d'autres mots, probablement « du ruisseau »,<br />

qu’on iit dans le brouillon.<br />

(5) Le brouillon ajoute ici « dite ».<br />

(6) Le brouillon est daté du 18 juillet 1847 et non pas du 19-<br />

103


Doc. 217<br />

<strong>Documents</strong><br />

A. Robert, 1980, et d’après des notes de M. Élie Blanchard, du Monestierd’Ambel).<br />

— Copie faite en 1862 par le Père Bossan : Relations, n° 625-718.<br />

Michel Manin. Né au Bourg-d’Oisans le 4 septembre 1810, prêtre en 1834,<br />

il succéda le 1er octobre 1846 comme curé du Monestier-d’Ambel à l’abbé Louis<br />

Perrin, transféré à la Salette. Démissionnaire en 1892, il mourut le 23 juin 1906.<br />

Contenu. 1) Récit du début de l’apparition ; 2) relation Eymery (doc. 15) ;<br />

3) relation Dumanoir (doc. 124) d’après B ez ; 4 ) récits de Maximin et de Mélanie<br />

(doc. 163) d’après Bez ; 5) relation avec le patois de Corps. — Bossan a copié<br />

seulement le récit du début, la relation Eymery et la dernière relation.<br />

Note critique. A en juger d’après sa copie de la relation Eymery, Manin<br />

prend parfois des libertés avec le texte. Dans sa relation avec le patois, très proche<br />

quant à la construction et quant au sens des relations Bez et Lambert, le récit de<br />

Maximin et celui de Mélanie ne se distinguent qu’au point de vue quantitatif.<br />

Or on sait qu’en réalité chaque enfant utilisait certaines expressions qui lui<br />

étaient propres (voir en particulier le doc. 175). La date qu’on lit à la fin de<br />

cette relation (19 juillet 1847), indique vraisemblablement le jour où elle fut<br />

couchée dans le registre et non celui où Manin l’aurait entendu donner de vive<br />

voix.<br />

Mercredi 21 juillet 1847<br />

Événem ents. Pèlerinage de Mgr Villecourt, évêque de la Rochelle. Mgr<br />

Villecourt arrive à Corps vers trois heures et demi du matin, par la diligence<br />

Grenoble-Gap. En l’absence de l’abbé Mélin, il est reçu par l’abbé Chenavaz,<br />

vicaire, qui le mène au couvent des Soeurs de la Providence, où se trouvent les<br />

deux voyants. On les réveille non sans peine, en ce qui concerne Maximin tout<br />

au moins ; il « descend en geignant le rude escalier qui faisait communiquer son<br />

petit réduit avec la porte du couvent » (souvenirs d’une petite-nièce de Sœur<br />

Sain te-Valérie, dans Annales, mars 1911, p. 691). Il n’est pas encore cinq heures,<br />

quand Monseigneur se met en route pour la Salette, accompagné de son ami,<br />

l’abbé Latta, aumônier des Bénédictines de Pradines près de Saint-Symphoriende-Laye<br />

(Loire), d’un domestique, du peintre Jules Guédy, qu’il avait amené de<br />

Grenoble, et des deux enfants. Divers pèlerins se joignent à eux : un curé du<br />

diocèse de Valence, prêtre d’un âge avancé, une dame de Savoie, un jeune<br />

homme d’Angers, quelques ecclésiastiques et des habitants des environs. Au<br />

village de la Salette, l’évêque est salué par le curé. L’abbé Perrin lui montre ses<br />

notes et des bijoux laissés en ex-voto. Le maire de la commune se joint à la<br />

caravane.<br />

Arrivés aux lieux de l’apparition, les pèlerins se reposent sous quelques abris<br />

de planches, puis entendent le récit des enfants, qui se placent « à l’endroit<br />

même où ils se trouvaient pendant l’entretien que la Sainte Vierge avait avec<br />

eux » (VILLECOURT, p. 108). L’abbé Latta demande à Maximin de révéler son<br />

secret à l’évêque, mais l’enfant refuse et l’évêque l’en félicite. Mgr Villecourt<br />

fait ensuite une brève exhortation aux personnes présentes, leur disant que,<br />

« quand la Reine du Ciel daignait se montrer aux habitants de la terre, c’était<br />

toujours dans des vues de miséricorde » (ibidem , p. 111).<br />

Pendant la descente, on s’arrête de nouveau au presbytère de la Salette.<br />

Maximin profite de la halte pour grimper dans le clocher et s’asseoir à califourchon<br />

sur le joug d’une cloche, se laissant balancer pendant qu’on la sonne.<br />

106


27 juillet 1847 Doc. 217<br />

Entre la Salette' et Corps, le groupe rencontre le charron Giraud. Le<br />

domestique de Mgr Villecourt reste quelque temps avec lui, pour l’interroger sur<br />

l’épisode de la terre du Coin. Après une visite au couvent des Soeurs de la<br />

Providence et de nouvelles instances auprès de Maximin pour qu’il consente à<br />

livrer son secret, l’évêque et sa suite vont au presbytère, où Maximin raconte<br />

« avec sa naïveté ordinaire, les voyages que l’on avait fait faire aux vêtements<br />

qu’il portait le jour de l'apparition » (ibidem , p. 132) (*). Pendant le souper,<br />

Monseigneur interroge les ecclésiastiques du canton sur la situation spirituelle de<br />

leurs paroisses. On lui répond que, cette année, un nombre très élevé de fidèles<br />

avaient fait leurs piques. Monseigneur Villecourt repart de Corps vers dix heures<br />

du soir, par la diligence, qui le ramènera à Grenoble (doc. 2 1 9 , 223 ; VILLECOURT,<br />

en particulier p. 85, 9 0 -9 2 , 100, 107-1 0 8 , 116-117, 128-129, 132).<br />

Dans les notes de Dom Jean-de-la-Croix Dufaître (1 8 3 6 -1 9 1 3 ), moine de la<br />

Grande Chartreuse, on lit le détail suivant : « Mgr de [r/c] Villecourt a été jusqu’à<br />

se mettre à genoux devant Mélanie pour lui baiser les pieds » (Notes sur Maximin,<br />

postérieures à son décès. Archives de la Grande Chartreuse). — A notre avis, il<br />

est possible que certaines personnes aient posé un tel geste, mais il est tout à fait<br />

invraisemblable que Mgr Villecourt ait fait partie de leur nombre : à plusieurs<br />

reprises, en effet, et dès avant sa première rencontre avec les enfants, celui-ci<br />

met en garde contre ce qui risquerait de nuire à leur humilité (doc. 140, 223 ;<br />

V illecourt, p. 5 3-54).<br />

Mardi 27 juillet 1847<br />

ÉVÉNEMENTS. Pèlerinage de M. Dupont, « le saint homme de Tours »,<br />

accompagné d’un ami, l’abbé Dombey, vicaire à Corbelin. Ils trouvent sur la<br />

montagne les deux voyants et une soixantaine de visiteurs, parmi lesquels un<br />

missionnaire du diocèse de Saint-Claude et un curé de Grenoble, opposant à<br />

l’apparition : l’abbé J.-P. Cartellier (1). Les pèlerins ayant demandé au missionnaire<br />

de prêcher, l’opposant objecte que Monseigneur l’a défendu. On se met<br />

alors à prier. L’opposant, qui a commencé par demeurer debout, finit par se<br />

mettre à genoux, comme tout le monde. M. Dupont insiste auprès de Mélanie<br />

pour savoir comment la Vierge tenait ses mains. « Elles étaient com plètem ent<br />

cachées dans ses manches », répond Mélanie, « en faisant un geste significatif » (2).<br />

M. Dupont rapporte encore un autre mot de Mélanie. « Après le récit de la<br />

petite bergère, l'opposant terminait ses objections en disant : « On ne com prend<br />

rien à tou t cela », et Mélanie de répondre : « Monsieur, comprenez-vous les *1<br />

(*) Houzelot prétendra plus tard que ce passage le concerne : « Maximin lui [i.e. Mgr<br />

Villecourt] raconta quelque chose relativement à ses vêtements qui m’est personnel, et qui<br />

se trouve mentionné dans mes lettres (voir l’ouvrage de Mgr l’évêque de la Rochelle<br />

page 132) » (lettre de Houzelot à Rousselot, finie le 3 janvier 1850, EG 136, p. 1) ; cf.<br />

doc. 135, p. 7 ; 136 bis, p. 10-11.<br />

(1) Ce nom est mentionné explicitement par Dombey dans une lettre du 16 janvier<br />

1879 au chanoine Janvier, biographe de M. Dupont (Tours SF, B19). Les autres documents<br />

décrivant l’épisode parlent seulement d’un curé de Grenoble, mais l’attitude qu’ils<br />

attribuent à celui-ci concorde tout à fait avec ce que nous savons, par ailleurs, de la position<br />

de J.-P. Cartellier à l’égard de l’apparition. Dans sa Réponse à la Vérité de Rousselot,<br />

Cartellier indique seulement qu’il visita la Salette avant les Conférences de novembredécembre<br />

à l’évêché, sans préciser le jour ni même le mois (Réponse, p. 51).<br />

(2) Vie de M.D. vol. I, p. 160 ; cf. aussi, J .-B. FOURAULT, Entretiens spirituels de M.<br />

Dupont, Tours, A. Cattier (imprimatur : 1900), p. 213.<br />

107


Doc. 223<br />

<strong>Documents</strong><br />

mystères ? — C e st soufflé, s'écrie le monsieur. — D ites plutôt, reprit M. Dupont,<br />

que c'est inspiré » (3). — M. Dupont repartit de Corps le lendemain (4).<br />

Mercredi 28 juillet 1847<br />

223. LETTRE DE MGR VILLECOURT, évêque de la Rochelle, à<br />

l’abbé Mélin<br />

Original (3 p. 22 cm x 14) : EG 70. — Editée dans Annales, juillet 1907,<br />

p. 372-375.<br />

Note. Cette lettre est le plus ancien document sur les impressions retirées<br />

par Mgr Villecourt de son pèlerinage. Elle comporte de nombreuses abréviations<br />

(vs pour vous, q pour que, etc). Nous avons complété les mots sans recourir aux<br />

crochets habituels [] : leur trop grand nombre aurait gêné la lisibilité du texte.<br />

Monsieur et digne Archiprêtre,<br />

St-Rambert [...] 28 juillet 1847.<br />

Je ne saurais vous exprimer toute la peine que j’ai ressentie,<br />

en apprenant votre absence de Corps, quand j’y arrivai. [...] On<br />

vous aura dit que Maximin m’avait témoigné une affection toute<br />

filiale ; j’y ai été bien sensible, et mon cœur le lui a bien rendu ;<br />

Mélanie devait être moins démonstrative ; mais elle s’est montrée<br />

tout ce qu’elle pouvait et devait être. Monseigneur m ’avait donné<br />

l’hospitalité à mon passage à Grenoble ; un jour plus tard, j’aurais<br />

été privé de sa présence comme j’ai été privé de la vôtre. Il m ’a<br />

parlé de sa conviction, et m ’avait dit en particulier de vous bien<br />

recommander l’attention et l’annotation pour tous les faits de<br />

quelqu’importance. Je lui ai laissé entrevoir ma surprise de ce que<br />

l’autorité ecclésiastique n ’avait encore rien fait pour donner de<br />

l’authenticité à un des événements les plus extraordinaires. Il<br />

semble désirer agir désormais ; mais il a auprès de lui un personnage<br />

qui fera tout pour l’arrêter (1). En lui annonçant mon arrivée à<br />

Grenoble, je lui écrivis que j’avais prêché tous les jours l’apparition<br />

de la Sainte Vierge pendant six semaines qu’avait duré ma tournée<br />

diocésaine. Je sais bien qu’il faut de la prudence quand il est<br />

question de publier les faits miraculeux ; mais cette prudence doit<br />

avoir ses bornes, et quand il en est temps, il ne faut plus<br />

méconnaître cet avertissement de l’Esprit-Saint : exalta ut tuba<br />

vocem tuam (2). Peut-être ne feriez-vous pas mal d ’écrire à<br />

Monseigneur qu’il serait temps de lever, au moins en partie, la 1<br />

(3) Vie de M.D. vol. I, p. 161 ; cf. aussi les doc. 231 bis et 367.<br />

(4) Autres documents concernant le pèlerinage de M. Dupont : doc. 236, 268, 286 ;<br />

Vie de M.D. I, p. 159-163 ; II, p. 282.<br />

(1) Le vicaire général Berthier. — Rappelons que l'ordonnance instituant des<br />

commissaires délégués (doc. 213) porte la date du 19 juillet, jour où Mgr de Bruillard<br />

reçut la visite de l’évêque de la Rochelle.<br />

(2) « Elève ta voix comme le cor » (Isaïe, 58, 1).<br />

108


5 août 1847 Doc. 228<br />

rigueur d ’une défense qui me paraît bien étendue (3). On lui<br />

saurait gré aussi de faire paraître quelque chose qui énonçât au<br />

moins une disposition favorable à l’égard d’un événement qui<br />

pourra insensiblement perdre de son intérêt, s’il n ’est réveillé par<br />

la parole du premier pasteur. Quant à moi, j’ai parlé, et je parlerai<br />

encore : credidi, propter quod locutus sum (4). Vos deux petits<br />

enfants m ’intéressent à un point inexprimable. Puissent-[ils] se<br />

conserver dans la simplicité et l’humilité. Les témoignages de<br />

bienveillance dont ils seront de plus en plus l’objet, leur seraient<br />

bien funestes s’ils n ’ont pas au centuple une provision de modestie.<br />

Après l’apparition de la Sainte Vierge à Rome, M. de Ratisbonne<br />

s’est confiné chez les Jésuites qui ne l’ont presque plus laissé voir<br />

de peur de faire évaporer [p. 2] le parfum de ferveur qui l’avait<br />

embaumé (5). Il est vrai que les enfants sont dans un cas un peu<br />

différent, puisqu’ils ont reçu mission de parler, et avec elle une<br />

grâce spéciale, je n ’en doute pas, pour se défendre de l’amour<br />

propre. Il peut se faire d’ailleurs (et cette pensée me poursuit sans<br />

cesse,) que le ciel n ’ait pas en vue de prolonger long-temps leur<br />

carrière, de peur que l’iniquité du siècle ne vienne porter atteinte<br />

à leur âme. Et qui sait si ce n ’est pas là le secret qui leur a été<br />

confié, comme quelques personnes le pensent de Mlle Marie<br />

Ardouin de Nantes à qui la Sainte Vierge apparut en 1840 [...].<br />

Grand nombre d’ecclésiastiques m ’ont engagé à écrire moi-même<br />

une relation de l’événement qui m ’a attiré dans vos contrées. Je<br />

m ’y prêterai volontiers si le Seigneur me fait connaître à cet égard<br />

sa volonté, bien qu’une infinité d ’autres ou l’aient fait, ou puissent<br />

encore le faire plus parfaitement ; mais je comprends que le nom<br />

d ’un Evêque puisse être ici d’une grande importance [...(p. 3)...]<br />

t Clément év' de la RUc<br />

J ’ai écrit cette lettre à S. Rambert (Ain) [...]<br />

Jeudi 5 août 1847<br />

228. RELATION MARMONNIER<br />

Autographe de Marmonnier au crayon (1 f. 20,5 cm x 15,2) : MSG. —<br />

Autographe du même à l’encre (1 f 25 cm x 15,5) : MSG. — Imprimé avec<br />

une traduction interlinéaire du passage en patois dans J.-A. Ma r m o n n ie r,<br />

Triomphe de la Salette, Paris, A. Le Clère et cie, 1856, p. 21-27.<br />

Joseph-Antoine Marmonnier, 1803-1883, originaire de Succieu, canton de<br />

Bourgoin, était en 1847 curé de Monteynard, canton de la Mure. Il avait succédé<br />

(3) Par sa circulaire du 9 octobre 1846 (doc. 3), l’évêque de Grenoble avait interdit de<br />

prêcher sur l’apparition ; il n’avait cependant pas défendu aux prêtres de monter à la<br />

Salette en pèlerinage.<br />

(4) «J’ai cru, c’est pourquoi j’ai parlé » (Ps. 116, 10 et II Cor. 4, 13).<br />

(5) Alphonse Ratisbonne s’était converti à Rome le 20 janvier 1842, à la suite d’une<br />

apparition de la Vierge.<br />

109


Doc. 228<br />

<strong>Documents</strong><br />

dans ce poste à saint Pierre-Julien Eymard. On le considérait à l’évêché comme<br />

un prêtre rempli de bonne volonté, mais un peu naïf (cf. EG, liasse non<br />

numérotée).<br />

Contenu : « Discours de la belle Dame dicté par Mélanie Mathieu à J.A.<br />

Marmonnier, sur le lieu même de l’apparition, en présence de trois prêtres, de<br />

cinq laïcs et du petit Maximin Giraud, le 5 août 1847 » (Triomphe... p. 21). Le<br />

texte ressemble fort à celui de la relation Lambert (doc. 175).<br />

Lundi 9 août 1847<br />

231 et 231 bis. LETTRES DE M. DUPONT, « le saint homme de<br />

Tours », à un de ses amis (doc. 231) et à l’abbé Le Pailleur<br />

(doc. 231 bis)<br />

Doc. 231, dans la Voix de l'Église, 1“ septembre 1847, p. 90-91. — Copie<br />

du doc. 231 bis : Tours SF, A 12 bis.<br />

Note. La lettre diffusée par la Voix de l'Église (doc. 231) rencontra sans<br />

aucun doute la sympathie de tous ceux qui attendaient avec impatience<br />

que l’autorité compétente se prononce. Elle dut également susciter, par son<br />

enthousiasme, des réactions de méfiance : on songe notamment au cardinal de<br />

Bonald, qui, s’il eut connaissance de cette lettre, ne se reconnut certainement<br />

pas dans l’attitude qu’elle lui attribuait. — La lettre adressée à l’abbé Le Pailleur<br />

(doc. 231 bis), ecclésiastique qui fut mêlé à la fondation des Petites Sœurs des<br />

Pauvres (il se fit passer pour le fondateur), présente un contenu à peu près<br />

identique, avec cependant un détail supplémentaire sur le pèlerinage du 27<br />

juillet : M. Dupont assista sur la montagne à « une scène des plus concluantes<br />

entre Mélanie et un prêtre qui ne croyait pas » (*).<br />

Ci-dessous nous reproduisons le document 231.<br />

Monsieur et cher ami,<br />

Tours, 9 août 1847<br />

Je suis arrivé avant-hier de mon béni pèlerinage. Voici, en<br />

substance, où en est l’affaire de la Salette ; vous pouvez le dire à<br />

M. l’abbé Mathieu (1), pour qu’il s’en réjouisse avec vous en<br />

Notre-Seigneur Jésus-Christ aux pieds de Marie.<br />

[p. 91] Mgr de Grenoble, guéri par l’eau de la sainte fontaine<br />

d ’un tic douloureux dont il souffrait depuis nombre d’années,<br />

permet que le saint sacrifice de la messe soit célébré sur la glorieuse<br />

montagne, le jour anniversaire de l’inneffable apparition. Mr<br />

l’abbé Combalot a obtenu l’honneur de porter la parole de Dieu,<br />

ce même jour, 19 septembre, à la foule qui doit se présenter sur<br />

la montagne (2). 1<br />

(*) Le doc 231 bis ne contient rien d ’autre sur cet épisode. Nous avons donné supra,<br />

p. 107-108, des renseignements complémentaires.<br />

(1) Directeur de la Voix de l'Église.<br />

(2) Théodore Combalot, 1796-1873, prédicateur originaire du diocèse de Grenoble.<br />

En fait, il ne vint pas à la Salette pour l’anniversaire de l’apparition.<br />

110


9 août 1847 Doc. 231<br />

Ces jours derniers, M. le curé de Corps m ’a dit qu’il avait<br />

déjà avis de plus de vingt mille pèlerins ; mais, suivant le calcul<br />

de trèis-hauts personnages de Grenoble, le nombre des pèlerins<br />

sera trois fois plus grand. On va disposer assez d’autels portatifs<br />

pour que cinquante prêtres puissent dire la messe et donner la<br />

sainte Communion à cette immense foule.<br />

Mgr de Grenoble a reçu cent mille francs pour l’érection<br />

d ’une église (3). Plusieurs personnes demandent qu’elle soit dédiée<br />

au très-saint nom de Dieu, pour entrer dans la pensée de la trèssainte<br />

Vierge.<br />

J ’ai passé une journée tout entière avec M. le supérieur du<br />

grand séminaire, il y a quinze jours, à Grenoble, la veille de son<br />

départ, dans la compagnie d’un grand vicaire, pour Avignon et<br />

lieux circonvoisins (4). Ces Messieurs, munis de pleins pouvoirs,<br />

vont constater les miracles opérés en divers lieux, et leur mission<br />

se terminera par la consta[ta]tion de l’existence miraculeuse de la<br />

fontaine dont les eaux ont déjà fait tant de prodiges. Et qui<br />

pourrait dire, après avoir fait l’ascension de la Salette, que cette<br />

eau, si bienfaisante en tant d ’autres contrées, n ’est pas miraculeuse<br />

à la source même ?... Après quatre heures de marche, on arrive,<br />

et il est inutile de dire en quel état de fatigue et de transpiration.<br />

Eh bien ! deux ou trois verres d ’eau froide, qui, partout ailleurs,<br />

occasionneraient une fluxion de poitrine, produisent à la Salette<br />

deux effets tout opposés : la fatigue disparaît, et, au même instant,<br />

le linge est sec sur le corps. Tous les jours, ce double miracle se<br />

fait voir sur un nombre plus ou moins grand de pèlerins.<br />

Le pays tout entier de la Salette et de Corps doit sa conversion,<br />

si entière et si visible, à la survenance de cette fontaine à une<br />

époque où jamais il n ’y avait d ’eau.<br />

Mgr Villecourt, Evêque de la Rochelle, se trouvait à la Salette<br />

la surveille de notre arrivée à Corps. Sa Grandeur a fait le<br />

pèlerinage à pied, avec toutes les plus grandes démonstrations de<br />

foi, dans la compagnie des deux enfants. De retour à Lyon, Mgr<br />

Villecourt est monté en chaire dans deux églises, et a parlé d’une<br />

manière non douteuse de l’apparition.<br />

A Lyon, peu de jours avant, la guérison d ’une personne,<br />

retenue par une paralysie de la jambe, a donné conviction à Mgr<br />

l’Archevêque, qui la connaissait et allait la voir souvent.<br />

Je me suis trouvé sur la montagne avec M. l’abbé Roval,<br />

grand vicaire de Perpignan. Il n ’y était point pour acquérir la foi,<br />

mais pour jouir de la présence des enfants et remercier Marie. Il<br />

(3) Nous n ’avons trouvé aucun autre témoignage au sujet d ’un tel don.<br />

(4) Rappelons que les chanoines Orcel et Rousselot quittèrent Grenoble le 27 juillet<br />

(cf. l’introduction au doc. 213) et que le pèlerinage de M. Dupont date du même jour.<br />

111


Doc. 231<br />

<strong>Documents</strong><br />

avait été témoin d ’un miracle obtenu par l’eau de la fontaine,<br />

etc., etc., etc.<br />

Tout ceci est positif, mon cher ami, et il y a lieu de penser<br />

que, dans un avenir fort rapproché, il y aura un grand coup de<br />

porté (à l’impiété)...<br />

A l’occasion, je vous expliquerai les motifs qui m ’engagent à<br />

vous prier de vous occuper, autant que vous le pourrez, et comme<br />

d ’une affaire de la plus haute importance, de faire une quête<br />

parmi les personnes riches, pour faciliter au digne curé de Corps<br />

l’exécution du projet d ’établissement de frères dans sa paroisse (5).<br />

Adressez-lui ce que vous pourrez...<br />

Vendredi 15 août 1847<br />

D u p o n t<br />

234. LETTRE DE MGR FRANÇOIS CART, évêque de Nîmes, à<br />

Mgr de Bruillard<br />

Original (4 p. 21,5 cm x 14) : EGD 47.<br />

Objet. L’abbé Lambert a demandé à Mgr Cart l’autorisation de publier le<br />

fruit de son enquête à Corps. Dans sa lettre, l’évêque rappelle que Rousselot et<br />

Orcel, de passage à Nîmes, ont « trouvé ce procès verbal assez bien et le plus<br />

complet de tous ceux qui ont paru, quoique un peu sec parce que l’auteur ne<br />

fait qu’exposer en quelque sorte les pièces du procès, sans faire aucune réflexion,<br />

ni indiquer son jugement ». Mgr Cart, pasteur d’un diocèse sur le territoire<br />

duquel la présence protestante est particulièrement importante, a conseillé au<br />

prêtre de s’abstenir de livrer son manuscrit à l’impression, parce qu’il n’y a pas<br />

lieu de « porter cette cause au tribunal de l’opinion », parce qu’il faut éviter de<br />

fournir aux ennemis de la religion et aux Protestants des occasions « pour attaquer<br />

la réalité des apparitions et des miracles vrais » et enfin parce que l’évêque de<br />

Grenoble est en train d’instruire « canoniquement cette grave affaire », qui relève<br />

de sa compétence.<br />

L’objet précis de sa lettre tient dans cette ■question : « Aurois-je été,<br />

Monseigneur, trop sévère dans mon appréciation ? C’est ce que je viens vous<br />

prier de résoudre ». *<br />

Suite. L’abbé Lambert renonça à son projet. Cependant, comme on l’a vu<br />

plus haut (introd. au doc. 175), son procès verbal du récit des enfants fut publié<br />

presque intégralement dans la Vérité de Rousselot.<br />

Samedi 14 août 1847<br />

235. LETTRE DE MGR DEPÉRY, évêque de Gap, au journal<br />

TUnivers, suivie de la lettre Pignet-Chateau (doc. 227).<br />

Dans l'Univers, n° du 19 août 1847, p. lcd.<br />

(5) Sur ce projet de fondation, cf. la lettre (ou projet de lettre ?) de Melin au maire<br />

de Corps, du 17 juillet 1847, EG %.<br />

112


15 août 1847 Doc. 255<br />

Note. Pour la deuxième fois, l’évêque de Gap proteste dans la presse contre<br />

la publicité donnée à ses interventions dans l’affaire de la Salette, qui ne relevait<br />

pas de son autorité.<br />

Monsieur,.<br />

Gap, le 14 août 1847<br />

Dans une brochure publiée à Angers par Mme Pignet-Chateau,<br />

sur l’apparition de la sainte Vierge (1) à deux bergers de Corps,<br />

on affirme que « les évêques de Grenoble, d ’Auch (2) et de Gap,<br />

se sont saisis de ce prodige et en ont informé la cour de Rome ».<br />

Ce fait, comme beaucoup d’autres rapportés dans cette brochure,<br />

est entièrement controuvé ; j’ai donc demandé à Madame Pignet-<br />

Chateau raison de son invention. Voici sa réponse, que je vous<br />

prie de vouloir bien insérer textuellement à la suite de la mienne<br />

dans votre journal.<br />

Il est bien fâcheux que tant de monde, par ignorance, par<br />

spéculation, par excès de zèle, vienne chaque jour jeter la méfiance,<br />

le ridicule, sur un fait d’un ordre surnaturel et qui ne pourra être<br />

prouvé que par des faits subséquents du même ordre. Aussi, toutes<br />

les exagérations, suppositions, contradictions, contenues dans les<br />

mille brochures qui inondent le public, nuisent considérablement<br />

à la cause que des auteurs imprudents de ces récits veulent défendre<br />

ou accréditer.<br />

L’Eglise, plus sage, attend, examine, et jugera quand elle sera<br />

assurée de la vérité.<br />

Recevez, Monsieur, l’assurance de mon dévouement.<br />

flRÉNÉ, evêque de Gap.<br />

Suit la lettre de Mme Pignet-Chateau (doc. 227) : se conformant à la<br />

demande formulée par Mgr Depéry dans sa lettre datée du 15 juillet, elle rétracte<br />

le passage incriminé. Mme Pignet-Chateau fournit cependant une excuse : « Cette<br />

copie nous venait d'une personne fort honorable, et sur la foi de laquelle nous<br />

nous en étions complètement rapportés. »<br />

Dimanche 15 août 1847<br />

Év é n e m e n t. A Saint-Félicien, Ardèche (diocèse de Viviers), guérison de<br />

Mélanie Gamon. Dossier : Vérité, p. 126-128 ; GlRAY I, p. 375-390 ; doc. 317.<br />

Cette guérison fut évoquée lors de la Conférence tenue à l’évêché de Grenoble le<br />

29 novembre 1847. — Malade depuis 1841, « atteinte d’affection de la moelle<br />

épinière, d’où était résulté un trouble général des fonctions économiques »<br />

(certificat du Dr Fargier-Lagrange, doc. 317), incapable de manger, elle est guérie 1<br />

(1) Cette brochure avait fait l’objet de poursuites judiciaires (cf. supra, p. 47, note 11.<br />

et p. 59, note 4).<br />

(2) Sur l’archevêque d’Auch, voir supra, p. 59, note 5.<br />

113


Doc. 238<br />

<strong>Documents</strong><br />

le dernier jour d’une neuvaine, au cours de laquelle elle a bu de l’eau de la<br />

Salette.<br />

Mercredi 18 août 1847<br />

238. LETTRE DU CHANOINE MICHON à Mgr Villecourt, évêque<br />

de la Rochelle<br />

Dans V illecourt, p. 159-165.<br />

Jean-Claude Michon. Né à Grenoble en 1791, prêtre en 1815, curé à Vienne<br />

de 1822 à 1833, aumônier de couvent à Grenoble puis à Villeurbanne de 1836 à<br />

1842, année où il devint chanoine titulaire à la cathédrale de Grenoble, il fut un<br />

des premiers ecclésiastiques de Grenoble à adresser la parole en public aux<br />

pèlerins réunis sur les lieux de l’apparition. Il mourut le 10 mai 1854.<br />

Monseigneur,<br />

Grenoble, 18 août 1847.<br />

Vous désirez avoir par écrit ce que je racontai à Votre<br />

Grandeur, lors de son voyage à Grenoble, se rendant à la montagne<br />

de la Salette. Je le ferai d ’autant plus volontiers que ce souvenir<br />

est toujours cher à mon cœur, et que je désirerais que tout l’univers<br />

en fut informé pour la gloire de Marie.<br />

Ce fut le 30 mai dernier que j’arrivai à Corps, dans l’intention<br />

de visiter la montagne de la Salette, sur laquelle notre bonne Mère<br />

a daigné apparaître à deux bergers. Ce jour étant un dimanche, je<br />

pus remarquer l’heureux changement opéré sur la population de<br />

cette paroisse, et le [p. 160] proclamer en chaire : car je fus édifié<br />

de la manière dont ce saint jour fut sanctifié par tous les habitants.<br />

M. le Curé m’assura que, depuis l’époque de l’heureuse apparition,<br />

ce changement moral s’était soutenu, sans interruption, et qu’il<br />

allait même en croissant.<br />

Je vis, ce jour-là, avec plusieurs autres ecclésiastiques et nombre<br />

d ’autres personnes, le jeune Maximin pendant plus de deux heures<br />

le matin, et le soir, la jeune Mélanie. Nous entendîmes leur récit,<br />

et nous leur adressâmes diverses questions qui y avaient rapport.<br />

Je puis dire que jamais la réponse ne se faisait attendre, et que,<br />

toujours, elle était parfaitement ad hoc.<br />

M. l’abbé Lambert, prêtre du diocèse de Nîmes, écrivait tout :<br />

et je ne sais pourquoi cette relation n ’est pas encore devenue<br />

publique : je pense qu’elle le deviendra bientôt. C’est pour cela<br />

que je ne citerai pas ici les questions et les réponses (1). Je ne<br />

pourrais même me les rappeler toutes. Je ne rapporterai pas non<br />

plus le fait de T apparition et l’allocution de la Sainte Vierge aux<br />

Bergers : tout se trouve textuellement dans l’ouvrage que vient de 1<br />

(1) Il doit s’agir ici non pas du récit de l’apparition noté pat Lambert le 29 mai<br />

(doc. 175), mais d ’autres réponses.<br />

114


18 août 1847 Doc. 238<br />

publier M. l’abbé Bez. Je me bornerai donc à faire part à Votre<br />

Grandeur de ce qui se passa sur la montagne de la Salette, le<br />

31 mai, dernier jour du mois consacré à Marie.<br />

[p. 161] Qu’il fut beauv qu’il fut ravissant, le spectacle dont<br />

nous fûmes les heureux témoins ! Bien avant le jour, on s’était<br />

mis en marche pour gravir la montagne. Mais ce ne fut qu’à<br />

quatre heures du matin que des bandes détachées et plus<br />

nombreuses partirent de Corps. Elles stationnèrent à une petite<br />

chapelle qui se rencontre sur le chemin (2) et où j’eus le bonheur<br />

de dire la sainte messe. On se remit ensuite en marche, le chapelet<br />

à la main ; car tous priaient avec ferveur ou chantaient des<br />

cantiques.<br />

Lorsque nous approchions du lieu fortuné, nous vîmes descendre,<br />

par des sentiers difficiles, des processions venant des Hautes-<br />

Alpes, en chantant à pleine voix et sans interruption. Nous étions<br />

ravis de joie par la ferveur de ces bons montagnards.<br />

Ce fut alors qu’un jeune prêtre du diocèse de Grenoble, de<br />

ma connaissance, me dit : «Je suis tellement enthousiasmé, que<br />

je prêcherais sur la Montagne, si on me le permettait. Je vous le<br />

permettrai volontiers, lui dis-je, tant je suis persuadé que Mgr.<br />

l’Evêque l’approuvera dans une telle circonstance. »<br />

Nous arrivâmes enfin, après quatre heures de marche depuis<br />

Corps. Quel ne fut pas notre étonnement de voir la Montagne<br />

couverte d’une foule immense, dont le nombre s’élevait au moins<br />

à six [p. 162] mille personnes ! Les conditions et sexes divers y<br />

étaient confondus, et chacun y priait avec bonheur. Plus de mille<br />

personnes se pressaient à la fois autour de la fontaine miraculeuse<br />

pour y boire. Ce ne fut qu’à deux heures après midi que je pus<br />

en approcher librement et y boire à mon tour.<br />

Les Enfants privilégiés étaient aussi l’objet de la vénération<br />

des pieux pèlerins : chacun voulait les voir, les toucher, les<br />

embrasser, et surtout leur entendre raconter ce que leur avait dit<br />

Marie.<br />

Ayant pu obtenir que l’on formât un vaste cercle, je fis placer<br />

les Enfants au centre, avec plusieurs ecclésiastiques qui se trouvaient<br />

là.<br />

Nous commençâmes par chanter les litanies de la Sainte<br />

Vierge. Lorsqu’on les finissait, je dis au jeune prêtre dont j’ai déjà<br />

parlé que c’était le moment de prêcher. Après quelques difficultés,<br />

(2) Probablement N.D. de Gournier (cf. LS DA I, p. 3), à mi-chemin entre les églises<br />

de Corps et de la Salette, ou encore la chapelle de Saint-Sébastien, à l’entrée du village de<br />

la Salette (voir supra, p. 17).<br />

115


Doc. 238<br />

<strong>Documents</strong><br />

il commença, et fît un très beau et très bon discours sur la<br />

Dévotion à Marie (3).<br />

[p. 163] Le discours achevé, je fis dire à la foule de rester en<br />

place, et que chacun entendrait ce que la Sainte Vierge avait<br />

daigné révéler aux Enfants, parce qu’on allait le leur répéter mot<br />

pour mot et à haute voix : ce qui fut exécuté avec la plus grande<br />

fidélité.<br />

En entendant les malheurs dont nous sommes menacés, si<br />

l’on ne se convertit pas, un très grand nombre de personnes<br />

pleuraient.<br />

Je pris sur moi de leur dire que le jubilé ayant produit de<br />

grands fruits de conversion presque partout, et la grande confiance<br />

que l’on témoignait à Marie, nous donnaient à espérer que les<br />

châtiments annoncés seraient détournés de dessus nos têtes, et que<br />

nous en serions préservés. Ces paroles suffirent pour calmer un<br />

peu la terreur générale.<br />

Je fis annoncer que nous allions nous servir du langage de<br />

Marie pour témoigner à Dieu notre reconnaissance.<br />

Aussitôt on entonne le Magnificat, qui est chanté [p. 164] en<br />

deux choeurs par la foule qui se trouve sur les deux coteaux<br />

opposés.<br />

Je fis encore annoncer qu’étant tous enfants de Dieu, enfants<br />

de Marie, c’était à nous maintenant de chanter les louanges du<br />

Seigneur ; qu’en conséquence nous allions chanter le Laudate,<br />

pueri, Dominum : ce qui fut exécuté avec enthousiasme de part<br />

et d ’autre.<br />

Tous s’étant prosternés à genoux, nous chantâmes le Salve<br />

Regina, et le Sub tuum praesidium.<br />

Puis nous priâmes pour la conversion des pauvres pécheurs,<br />

pour la prospérité de la France, pour toutes les personnes qui<br />

étaient venues solliciter quelque faveur particulière, pour Mgr.<br />

l’Evêque, etc.<br />

Je leur fis annoncer que chacun pouvait continuer à prier,<br />

selon sa dévotion.<br />

Alors on se dispersa par diverses bandes, pour prier ou pour<br />

prendre une modique réfection.<br />

Tout ce qui se passait sur cette chère montagne retraçait,<br />

d ’une manière frappante, ce que nous raconte le saint Evangile de<br />

ces multitudes qui suivaient Notre-Seigneur sur les montagnes.<br />

Lorsque chacun eut à peu près satisfait sa dévotion, nous<br />

jouîmes encore d ’un ravissant spectacle : c’étaient diverses proces­<br />

(3) « Les prescriptions de Mgr de Grenoble ne lui permettaient pas de parler de<br />

Y apparition », précise une note de Mgr Villecourt, éditeur de la lettre. — Sur l'identité du<br />

prédicateur et de la personne qui répéta à haute voix le récit des enfants, voir supra, p. 74.<br />

116


25-26 août 1847 Doc. 238<br />

sions, qui partaient au chant du Te Deum, et qui, gravissant des<br />

montagnes escarpées, n’interrompaient pas pour cela leurs chants<br />

de joie et de bonheur.<br />

[p. 165] Pendant les sept heures que je restai sur la Montagne,<br />

je pus voir les pères des Enfants, les maîtres chez lesquels ils<br />

étaient en service lors de Y apparition ; je pus les interroger, et me<br />

convaincre que le récit des Enfants était, le jour même de<br />

l’événement, le même qu’aujourd’hui.<br />

Le soir du même jour je prêchai à Corps, pour la clôture du<br />

Mois de Marie. Là, je parlai de mes convictions particulières sur le<br />

fait de Y apparition, sans y mettre aucune restriction, tant j’étais<br />

persuadé, après tout ce que j’avais vu et entendu.<br />

Mgr. l’Evêque de Grenoble, à qui je rendis compte de cette<br />

belle journée, eut la bonté de m ’en témoigner sa satisfaction, et<br />

ajouta qu’il prendrait du temps avant de s’expliquer d ’une manière<br />

authentique (4).<br />

Je ne cite aucun miracle, quoique j’aie entendu parler de<br />

diverses guérisons bien extraordinaires. Au reste, Mgr. l’Evêque<br />

fait faire en ce moment une enquête à ce sujet.<br />

Votre Grandeur voudra bien agréer ce simple récit comme un<br />

hommage de mon respect et de ma vénération, pour en disposer<br />

comme elle le jugera à propos.<br />

J ’ai l’honneur d’être, etc.<br />

J.-C. MICHON,<br />

chanoine de la cathédrale de Grenoble.<br />

Mercredi et jeudi 25-26 août 1847<br />

ÉVÉNEMENTS. A en croire J.-P. Cartellier, l’évêque de Gap, prétextant qu’il<br />

était sur le point de partir en voyage, aurait refusé de recevoir les deux<br />

commissaires délégués par l’évêque de Grenoble, de passage dans sa ville<br />

épiscopale le 25 août. La nuit suivante, il aurait refusé une nouvelle fois. Il était<br />

alors lui-même de passage à Corps, où Rousselot et Orcel étaient arrivés quelques<br />

heures plus tôt. « Si j’allois chez vous », aurait dit Mgr Depéry à l’abbé Mélin,<br />

« on diroit que nous nous sommes réunis pour conférer à ce sujet » (*).<br />

Arrivés à Corps le 25 août, Rousselot et Orcel interrogent le soir du même<br />

jour Maximin et Mélanie. Le lendemain, ils montent aux lieux de l’apparition,<br />

accompagnés de trente à quarante personnes, parmi lesquelles les deux bergers<br />

(4) Le 11 juin, l’abbé Louis Berlioz avait écrit au curé de Corps (doc. 188) : « Les<br />

choses vont bien à l’évêché, Monseigneur proclame hautement sa croyance à la vérité de<br />

l’apparition et M' Michon a été approuvé dans toute sa conduite. »<br />

(*) Réponse, p. 64. Cartellier tient ces faits d ’un conseiller à la cour d'appel, qui<br />

présida les assises de Gap en 1848 et qui les aurait appris de la bouche même de Mgr<br />

Depéry. Le curé de Saint-Joseph n ’indique aucun nom. — Trois conseillers de la cour<br />

d ’appel de Grenoble furent nommés présidents des assises des Hautes-Alpes pour l’année<br />

1848 : Adolphe Bernard pour la session de mars, Victor-Hypolyte Paganon pour celle<br />

d ’août et Nicollet pour celle de décembre. (Renseignements communiqués par Mm'<br />

A. Playoust, conservateur adjoint aux archives des Hautes-Alpes.)<br />

117


Doc. 241<br />

<strong>Documents</strong><br />

ainsi que les curés de Corps et de la Salette. Pendant leur séjour dans le canton<br />

de l’apparition, ils interrogent également Pierre Selme, patron de Maximin aux<br />

Ablandens, Mère Sainte-Thècle, supérieure des Sœurs de la Providence de Corps,<br />

et divers ecclésiastiques (**).<br />

Samedi 28 août 1847<br />

241. LETTRE DE MGR DE BRUILLARD à l’abbé Melin<br />

Original (1 f. recto pliée 27,4 cm x 27,6) : EG 112. Seule la signature est<br />

de la main de l’évêque.<br />

Note. La question posée au début de la lettre est très probablement l’écho<br />

d’une difficulté rapportée à Grenoble par Rousselot et Orcel à la suite de leur<br />

enquête à Corps.<br />

Grenoble, le 28 août 1847<br />

J ’apprends seulement aujourd’hui que les deux enfants se<br />

sont contredits ou se contredisent dans leur narration. Qu’en<br />

pensez-vous ?<br />

Vous avez sans doute bien compris que la permission de<br />

célébrer les saints mystères sur la montagne privilégiée, que j’ai<br />

accordée pour le 19 sept., n ’est point une décision doctrinale, qui<br />

se fera peut-être encore long-temps attendre. Les règles de prudence<br />

exigent que l’on procède lentement dans une affaire aussi grave.<br />

Je saisirai la Ie" occasion qui se présentera pour vous envoyer<br />

la pension des deux enfants, pour les mois de juillet et août.<br />

Si vous connaissez des nouvelles importantes relativement à<br />

la grande affaire, vous me les manderez. Tout à vous avec affection<br />

en N.S.<br />

tPHILIBERT] Evêque de Grenoble<br />

Mardi 31 août 1847<br />

243. LETTRE DE L’ABBÉ MÉLIN à Mgr de Bruillard<br />

Original (1 f. recto-verso 30 cm x 2 0 ) : EGD 6 5 . Lettre citée dans BASSETTE,<br />

p. 77.<br />

Contenu. Le curé de Corps prie l’évêque de préciser la nature de la<br />

contradiction signalée dans sa lettre du 28 août (doc. 241), l’assure avoir compris<br />

que l’autorisation de célébrer la sainte messe sur la montagne « n’est pas une<br />

décision doctrinale » sur la réalité de l’apparition et le met en garde contre<br />

l’« absolutisme » du maire de la Salette :<br />

(Confidentiel) Il y a des précautions à prendre avec l’administration<br />

municipale de la Salette, avant de faire aucune construction,<br />

même provisoire. Le lieu, qui a servi de théâtre à l’événement est<br />

une propriété communale ; si l’on y construit, sans convenus<br />

118<br />

(**) Doc. 310, p. 2, 5-8, 19, 27 = Vente, p. 34-35, 42-43, 51-52, 88-89, 194.


31 août 1847 Doc. 243<br />

préalables, bien clairs et bien précis, le conseil municipal pourroit,<br />

bien facilement, contrarier les projets ultérieurs, en s’appropriant<br />

[verso] les constructions faites sur son terrain, sans y avoir contribué<br />

de ses deniers [...]<br />

244. LETTRE DE L’ABBÉ DAY à Mgr de Bruillard<br />

O riginal (1 f. recto-verso 2 6 ,5 cm x 21) : E G D 6 4 . Extraits dans BASSETTE,<br />

p. 76-77.<br />

Note. Ce document nous dévoile l’identité du prêtre qui a remarqué les<br />

contradictions au sujet desquelles Mgr de Bruillard avait reçu le 28 août, sans<br />

doute par Rousselot et Orcel, des informations encore imprécises : le curé de la<br />

Salle-en-Beaumont au canton de Corps, M.-P. Day, à qui l’on doit une des plus<br />

anciennes relations de l’apparition (doc. 8 ). — On trouvera à la fin du doc. 254<br />

des renseignements complémentaires sur la contradiction évoquée dans la présente<br />

lettre.<br />

Monseigneur,<br />

Ceux qui ont rapporté à Votre Grandeur que je ne croyais<br />

nullement à l’apparition de la Ste Vierge à la Salette, ont<br />

certainement menti. Je n ’ai, en aucune circonstance, tenu ce<br />

propos. J ’y ai toujours ajouté foi et j’y crois encore. Cependant<br />

ma croyance, en cela, ne sera à son comble que lorsque Votre<br />

Grandeur aura donné son approbation : en attendant, je me tiens<br />

en garde, afin de ne rien dire de trop pour, ni contre.<br />

J ’ai, à la vérité, dans nos réunions de conférences, eu l’air,<br />

une fois, de faire un peu de l’opposition ; mais ce n ’était<br />

uniquement que pour éclaircir davantage le fait. Je me récriais<br />

surtout, sur différentes variations que j’avais remarqué" dans le<br />

récit des enfans. Voici celle qui m ’a paru/ la plus choquante :<br />

trois semaines environ après l’apparition, entr’autres questions que<br />

je fis au petit Maximin, je lui demandai s’il n’avait point ap/>erçu/<br />

de clarté après que la belle Dame eut disapru. Il me répondit,<br />

non. Et je sais [verso] que plus tard il a ajouté cette circonstance à<br />

sa narration. Je pense que peut-être il ne me comprit pas.<br />

Voilà, Monseigneur, ma profession de foi au sujet de cette<br />

grande affaire qui attire journellement à la montagne de la Sal/ette<br />

un si grand nombre de pèlerins.<br />

Dans l’attente de présenter en personne à Votre Grandeur<br />

mes humbles hommages,<br />

Je suis...<br />

La Salle le 31 août 1847<br />

Day prêtre<br />

119


Doc. 245<br />

<strong>Documents</strong><br />

245. LETTRE DE L’ABBÉ GIRIN à Mgr de Bruillard<br />

Original (1 f. recto 27 cm x 21) : EGD 63. Extraits dans BASSETTE, p. 76.<br />

Note. De même que l’abbé Day, l’abbé J.-F. Girin, curé de Saint-Jean-des-<br />

Vertus, paroisse limitrophe de Corps et de la Salette, répond à une lettre écrite<br />

par l’évêque à la suite du retour à Grenoble des deux enquêteurs, Rousselot et<br />

Orcel. Rappelons que Girin a, lui aussi, écrit une relation de l’apparition (le<br />

doc. 42).<br />

Monseigneur,<br />

Je suis fort étonné que Mr le Curé d ’Entraigues ait pu annoncer<br />

à Votre Grandeur que je me repentais de lui avoir écrit en faveur<br />

de l ’apparition. Monseigneur sait que je n ’ai écrit à l’Evêché ni<br />

pour ni contre ce fait extraordinaire. Mr Poncet a fait erreur (1).<br />

Je dois avouer à Sa Grandeur que dans des réunions ecclésiastiques<br />

j’ai parfois objecté uniquement pour m ’éclairer, nullement<br />

pour faire de l’opposition. J ’ai condamné la trop grande facilité<br />

des habitants de Corps à croire au miracle ; cela dans l’intérêt de<br />

l’apparition (2).<br />

Quant à mes lumières, Monseigneur, elles sont trop faibles<br />

pour pouvoir juger sur un fait aussi grave ; la décision de mon<br />

Evêque dans une affaire de cette importance est mon unique règle.<br />

J ’ai l’honneur...<br />

St Jean des Vertus 31 août 1847.<br />

Mercredi 1" septembre 1847<br />

Girin, p"'<br />

ÉVÉNEMENTS. Selon un témoignage de Sœur Sainte-Thècle recueilli par Marie<br />

Des Brûlais, ce jour « les deux Enfants manifestèrent une joie extraordinaire,<br />

causée sans doute par le retour du Mois béni où ils avaient reçu la visite de<br />

Marie » (Echo. p. 94).<br />

A la Salette, guérison de Véronique Audoyer, pèlerine venue de Mane,<br />

Alpes-de-Haute-Provence. Dossier : EG 119 ; Vérité, p. 146-148 ; Giray II,<br />

p. 303-304. — Depuis plusieurs années, le bruit provoquait chez la malade<br />

souffrances et convulsions. Elle se sentit guérie en buvant l’eau de la source.<br />

Vendredi 3 septembre 1847<br />

248. LETTRE DE MGR DE BRUILLARD à l’abbé Mélin<br />

Original (1 f. recto-verso 21,5 cm x 13,8) : EG 112. Seule la signature est<br />

de la main de l’évêque. 1<br />

(1) Charles-François Poncet, 1803-1867 ; de 1845 à sa mort, curé d'Entraigues, village<br />

situé au nord du Gargas.<br />

(2) Par « miracle » l’abbé Girin vise peut-être certaines guérisons et l’affaire de la face<br />

du Christ sur la pierre brisée au café Magnan (cf. LSDA I, p. 78).<br />

120


4 septembre 1847 Doc. 243<br />

Contenu. Le début de la lettre reproduit les renseignements fournis par<br />

l’abbé Day sur la contradiction de Maximin à propos de la clarté (cf. doc. 244).<br />

Après avoir demandé au curé de Corps de donner son avis sur ce point, l’évêque<br />

passe à la préparation de la fête du 19 septembre, anniversaire de l’apparition :<br />

Les réflexions confidentielles que vous m ’avez communiquées<br />

sont tristes (1). De sévères précautions seront prises pour l’avenir.<br />

Dans une lettre écrite ces jours derniers (2), j’ai fait mes conditions<br />

pour la petite chapelle provisoire qui ne doit durer [verso] que<br />

huit jours. J ’ai demandé 1° que le local fut concédé gratuitement<br />

(3), 2° que les planches, après l’octave, seront déposées au<br />

presbytère, avec exclusion de la commune pour la propriété.<br />

Concertez-vous avec votre jeune voisin (4) et dites lui que si<br />

les propositions sont acceptées, je permets de dire la messe, le 19,<br />

depuis l’aurore, jusqu’à midi et demi. Pendant l’octave, s’il y a<br />

plusieurs messes, j’y consens également.<br />

On apprend ici avec plaisir que vous recevez des offrandes<br />

généreuses, tant pour votre église que pour les enfants. J ’aurais<br />

été satisfait d’apprendre tous ces détails de vous-même.<br />

Nouvelle assurance de mes bien affectueux sentiments.<br />

tPH[ILIBERT] E vêque de G ren oble<br />

Vers le 3-4 septembre 1847<br />

E v é n e m e n t. Maximin parle de son secret (voir aux doc. 314 et 343)<br />

Après le samedi 4 septembre 1847<br />

* 253. ANNOTATIONS DE MGR DE BRUILLARD<br />

Annotations de la main de l’évêque sur la lettre Peytard du 4 septembre<br />

(doc. 250 : 1 f. pliée 22,6 cm x 34 : EG 112). Texte de la lettre Peytard et des<br />

annotations dans les Annales, mars 1913, p. 111-112.<br />

Note. Peytard, maire de la Salette-Fallavaux, ayant cru que l’évêque<br />

demandait à la commune de céder la propriété du terrain nécessaire à la<br />

construction de la chapelle provisoire (cf. doc. 248), avait répondu le 4 septembre<br />

que, d’après les lois en vigueur, le conseil municipal avait besoin de l’autorisation<br />

du gouvernement avant de poser un tel acte. Il avait ensuite proposé à l’évêque<br />

que la chapelle soit construite aux frais de la commune. Après le 19 septembre,<br />

« les planches seraient enlevées et pourraient servir à l'achèvement de la<br />

construction du presbytère communal » (doc. 250). Si l’évêque « le jugeait plus 1<br />

(1) ou : justes. — Melin avait mis l’évêque en garde contre d’éventuels abus de la<br />

part de la municipalité de la Salette-Fallavaux, à propos de la chapelle à construire près<br />

des lieux de l’apparition (doc. 243).<br />

(2) Lettre du 2 septembre, adressée à l’abbé Louis Perrin, curé de la Salette, et<br />

mentionnée dans le doc. 250.<br />

(3) Phrase quelque peu obscure : Mgr de Bruillard pense à une utilisation des lieux<br />

limitée en durée et non à un transfert de propriété, comme le croira le maire (cf. doc. 253).<br />

(4) L’abbé Louis Perrin, curé de la Salette.<br />

121


Doc. 253<br />

<strong>Documents</strong><br />

convenable », l’administration municipale ferait * faire la construction dont il<br />

s'agit avec le produit des offrandes versées dans le tronc » (ibidem).<br />

Concession, dans le sens d ’une aliénation (1) : je n ’y ai pas<br />

même pensé. Il s’agit tout simplement d ’une autorisation gratuite<br />

pour construire en planches une petite chapelle provisoire, pendant<br />

l’octave du 19 au 26 sept. (2).<br />

J ’ai ajouté que la propriété des bois [b iffé : ou(?)] \ et /<br />

planches resteront pour le renouvellement d ’une pareille chapelle,<br />

\ à rétablir / l’année prochaine, ou pour une église si l’on en<br />

construisoit une sur le sommet de la montagne.<br />

[p. 2] Si la commune veut construire à ses frais la petite<br />

chapelle provisoire, il est bien évident que les bois pourront être<br />

employés par elle pour le presbytère. Respectons les offrandes des<br />

fidèles, et gardons-nous de les détourner de leur destination (3).<br />

Mercredi 8 septembre 1847<br />

Événem ent. Pèlerinage à la Salette de l’abbé Repellin (cf. doc. 343). La<br />

description de la journée donnée par C h a m p o n (dans Annales, février 1884,<br />

p. 129-132) concerne en réalité le 8 septembre de l’année suivante (cf. Perrin,<br />

n° 666).<br />

254. LETTRE DE L’ABBÉ MÉLIN à Mgr de Bruillard<br />

Original (1 f. recto-verso 30 cm x 20) : EGD 66.<br />

Note. Le curé de Corps répond à la lettre du 3 septembre (doc. 248), qui<br />

avait pour objet la contradiction découverte par l’abbé Day et les démarches<br />

préparatoires en vue de la construction d’une chapelle.<br />

Monseigneur,<br />

Une indisposition, survenue après un léger refroidissement<br />

qui n’a pas eu de suite est cause de mon retard.<br />

La contradiction, découverte par un de mes confrères, ne vaut<br />

vraiment pas la peine qu’on s’en occupe ; et quand on n’a que<br />

des difficultés de ce genre, à opposer à un fait aussi immense que<br />

celui de l’Apparition, le meilleur parti à prendre est de se taire.<br />

Votre Grandeur Ta bien compris, en disant que la chose étoit de<br />

trop peu d’importance pour s’en inquiéter.<br />

L’auteur de cette découverte, dit, cependant, qu’il ne sait pas<br />

si l’enfant Ta compris ; il ne sait peut-être pas, d ’avantage [sic], 1<br />

(1) Les mots « dans le sens d ’une aliénation » ont été ajoutés par l’évêque en un<br />

deuxième temps.<br />

(2) Cf. doc. 248 avec la note 3.<br />

(3) Les sommes recueillies dans le tronc du pèlerinage sont destinées à celui-ci. En les<br />

utilisant pour la construction du presbytère, comme le suggérait le maire, on les détournerait<br />

de leur destination.<br />

122


{<br />

8 septembre 1847 Doc. 254<br />

en quels termes il a posé la question ; et tout de même il conclue<br />

à la contradiction.<br />

La mémoire de ces enfants n ’est pas si prodigieusement<br />

infaillible, que, dans aucune circonstance, elle n ’ait pu faillir, par<br />

une omission ; ce qui empêche, que, dans ce cas, on puisse<br />

conclure à la contradiction.<br />

Je serois facilement du parti de la clarté, quelques instants,<br />

après la disparition, selon le langage des enfants, qu’ils l’aient<br />

affirmé constamment ou non ; car ils ont toujours dit, que cette<br />

Dame leur faisoit mal aux yeux, quand ils vouloient la fixer ;<br />

assertion qui prouveroit celle de la clarté, après la disparition, ne<br />

fût-ce que par une réminiscence d ’optique.<br />

[verso\ Mon jeune voisin (1) ne m’a parlé de rien, depuis son<br />

retour de Grenoble ; j’ignore si Sa Grandeur lui avoit conseillé de<br />

s’entendre avec moi, dans tous les cas, il ne l’auroit pas fait. Je ne<br />

puis pas prendre moi-même l’initiative (2), car cette affaire le<br />

regarde de plus près que moi ; il est d ’ailleurs capable.<br />

La permission de dire la S" Messe, pendant huit jours, est un<br />

heureux essai, qui servira de boussole à Monseigneur, pour une<br />

plus ample autorisation, s’il y a lieu. Il est sûr, que, pendant<br />

l’octave, il y aura, chaque jour, plusieurs messes. Il ne manquera<br />

à cette solennelle cérémonie qu’une seule chose, la présence de Sa<br />

Grandeur, qui sera vivement regrettée.<br />

J ’ai l’honneur...<br />

Corps 8 sept 1847.<br />

MÉLIN Archiptre<br />

Note sur les témoignages de Maximin au sujet de la clarté. Il dut y avoir<br />

une certaine imprécision chez Maximin dans la perception de la clarté finale,<br />

comme l’a du reste compris Mélin (supra : « cette Dame leur faisoit mal aux<br />

yeux »). Au moment de sa disparition, la Dame s’était élevée à environ 1,5 0 m<br />

du sol. Etant donné sa petite taille, Maximin, pour la voir, est obligé de regarder<br />

« en haut » (Dausse : doc. 9 7 , v. 33). Mais « en haut », qu’est-ce à dire ? Devant<br />

lui ou loin dans le ciel ? Dans les deux cas, la position de l’enfant est la même.<br />

Interrogeant Maximin en février-mars, Lagier semble avoir senti un flou dans la<br />

description donnée par l’enfant (« nous avons vu une grande clarté à la place<br />

d’où elle s’est enlevée », doc. 105, v. 6 6 ), puisqu’il lui fait préciser sa pensée en<br />

une phrase supplémentaire : « la clarté n’était pas en l’air mais à la place où elle<br />

[la Dame] était » (ibidem). Plus tard, Maximin écrira cependant : « nous avons<br />

vu et suivi cette lumière à une très haute élévation dans les airs » (lettre à Mgr<br />

Ginoulhiac, 19 juin 1857, EG 70 ; voir aussi M. G ir a u d , Ma profession de foi,<br />

Paris 1866, p. 23). 1<br />

(1) L’abbé Louis Perrin, curé de la Salette.<br />

(2) Il s’agit de démarches à faire auprès du conseil municipal au sujet de la chapelle à<br />

construire sur la montagne.<br />

123


Doc. 255<br />

<strong>Documents</strong><br />

En 1846-47, Maximin répondait probablement tantôt oui tantôt non, selon<br />

qu’il pensait à une clarté grande ou petite, localisée à l’endroit de la disparition<br />

ou dans les airs, d’où le malentendu noté par Day (doc. .244). Le récit de<br />

Maximin par Dausse mentionne explicitement ces deux clartés (doc. 97, v. 32-<br />

33).<br />

Jeudi 9 septembre 1847<br />

255. PREMIÈRE LETTRE DE MARIE DES BRULAIS à une amie<br />

(Mlle Utten ?) : fragment daté du 9 septembre<br />

Dans Écho, p. 95-97.<br />

Marie Des Brûlais naquit en 1809 à Vitré, Ille-et-Vilaine, dans une famille<br />

appartenant à la noblesse. Vers 1830, elle ouvrit à Nantes un externat pour<br />

jeunes filles, qu’elle dirigea en compagnie d’une amie irlandaise convertie du<br />

protestantisme, Sophie Utten. Elle visita la Salette à plusieurs reprises ; dans<br />

L'Echo de la sainte montagne et la Suite de l’écho (Nantes, 1852 et 1855) elle a<br />

tracé le récit des pèlerinages qu’elle fit entre 1847 et 1855. Elle édita en outre<br />

des illustrations sur la Salette et fit bâtir en l’honneur de la « belle Dame » une<br />

chapelle au petit séminaire de Nantes. Marie Des Brûlais mourut dans cette ville<br />

le 22 août 1896 (cf. V. HOSTACHY, M.S., La galerie des portraits de la Salette,<br />

3' série, Paris 1931, p. 347-4 3 5 ).<br />

Son pèlerinage de 1847. Le 18 août, elle avait appris par un mensuel<br />

{Lecture, 8*“' livraison) l’annonce du premier anniversaire de l’apparition. Elle<br />

décida alors de monter en pèlerinage, afin d’obtenir la guérison de l’infirmité<br />

dont elle souffrait depuis de longues années : une « obstruction au foie » (il<br />

s’agit peut-être de calculs biliaires) avec maux de tête. Une fois guérie, elle serait<br />

mieux à même d’accomplir ses devoirs d’éducatrice. — Partie de Nantes le<br />

4 septembre, elle arriva à Corps le 8 à dix heures du soir. Son état de santé<br />

s’améliora dès le lendemain, au cours de sa première ascension aux lieux de<br />

l’apparition et ses maux de foie disparurent le 15 {Echo, p. 3-7, 15, 98, 112-<br />

117 ; GlRAY II, p. 304-305). Comme elle logeait au couvent des Sœurs de la<br />

Providence, elle put approcher les deux voyants journellement. Douée d’une<br />

sensibilité exquise, elle sut les comprendre. Son séjour à Corps se termina le 20<br />

septembre. Une semaine plus tard, le lundi 27, elle était de retour à Nantes.<br />

Note critique. Bourrés de renseignements, Y Echo et sa Suite sont des sources<br />

précieuses pour l’historien, qui, toutefois, les utilisera avec précaution : Marie<br />

Des Brûlais voit les choses à travers sa sensibilité féminine. L'Echo décrit le<br />

pèlerinage de 1847 au moyen d’un Journal de voyage et de sept lettres. D ’après<br />

l’avant-propos du livre, il s’agirait de notes rédigées « au moment même pour<br />

être gardées dans un carton ou confiées sur-le-champ à la poste » (p. viii). Les<br />

textes semblent toutefois avoir été retouchés avant la publication. Ainsi le compte<br />

rendu de la première ascension, tel qu’on le lit dans YEcho (doc. 255 bis), peut<br />

difficilement avoir été mis au point à la date indiquée (9 septembre), au soir<br />

d’une journée harassante. D ’autre pan, les nombreux dialogues rapportés dans<br />

le Journal ont généralement été composés de mémoire, après un certain intervalle<br />

de temps. A la différence de Lagier, Marie Des Brûlais n’a écrit sous la dictée<br />

des enfants qu’exceptionnellement (cf. Echo, p. 31, note).<br />

124


10 septembre 1847 Doc. 256 bis<br />

96)...] On a planté quatorze Croix le long du chemin<br />

parcouru par cette bonne Mère. Je t ’écris assise au pied de la<br />

première, dite de l’Apparition, et tout près de la Fontaine<br />

J ’ai en face de moi, ma bonne amie, un spectacle bien<br />

touchant : c’est une pieuse demoiselle (de Lyon), infirme à ne<br />

pouvoir faire un pas, si ce: n ’est à l’aide de deux béquilles. Elle<br />

s’est fait transporter sur la Montagne, où elle couche dans une<br />

cabane de pâtres, sur la paille, et chaque jour elle se traîne au<br />

pied de la Croix de l ’Assomption, où elle demeure toute la<br />

journée, décidée qu’elle est, dit-elle, à y demeurer ainsi jusqu’à<br />

ce qu’elle ait laissé ses béquilles à la [p. 97] Sainte Vierge. Elle y<br />

est déjà depuis neuf jours. Oh ! que les impies dérisions de<br />

l’incrédule sont peu de chose ! [...]<br />

Vendredi 10 septembre 1847<br />

256 bis. JOURNAL DE MARIE DES BRULAIS : interrogatoire de<br />

Mélanie<br />

Dans É c h o , p. 25-35.<br />

RÉSUMÉ. Le matin de ce jour, Marie D.B. a assisté à un interrogatoire de<br />

Mélanie. « La jeune fille a été introduite seule en notre présence, deux<br />

ecclésiastiques (*) et moi » (p. 25). — Le 19 septembre, elle connaissait Maximin<br />

depuis deux jours. Ils ont « dîné » de « l’autre côté du ruisseau » (auprès de la<br />

fontaine miraculeuse, commente Marie D.B. p. 26, note). En voyant une Dame<br />

dans la clarté, Maximin dit : « Ne laisse pas tomber ton bâton : si elle nous j e t t e<br />

(frappe), nous lui j e t t e r o n s un coup » (p. 27).<br />

Le texte du discours correspond presque mot à mot à celui de Bez (doc. 163) :<br />

« j’ai, sous la dictée de la jeune fille, noté dans la citation de ce digne<br />

ecclésiastique, quelques légères variations qui m’ont été très-soigneusement<br />

indiquées par Mélanie », précise l’institutrice dans une note additionnelle (p. 31).<br />

Voici les principales variantes : la profanation du septième jour, « c’est ça qui<br />

appesantit tant le Bras de mon Fils » (p. 28 ; au lieu du v. 15 de Bez, supra,<br />

p. 53). — « Les autres travaillent le Dimanche tout l’été ; et l’hiver, quand ils<br />

ne savent que faire, les garçons ne vont à la Messe que pour se moquer de la<br />

Religion » (p. 30 ; comparer avec le v. 32 de Bez, supra, p. 54). — La question<br />

sur le blé gâté est posée au seul Maximin. — Avant de disparaître, la Dame « a<br />

regardé le ciel, puis la terre » (p. 31). — Une note additionnelle (p. 31) explique<br />

que l’expression « [la Dame] nous a tourné dire », employée par Mélanie à propos<br />

de la dernière phrase prononcée par la Vierge, signifie, dans le langage du pays,<br />

répéter.<br />

De retour aux Ablandens, Maximin fut le premier à raconter la nouvelle.<br />

Mélanie ignore si le curé de la Salette l’a crue lorsqu’elle lui raconta l’apparition<br />

le lendemain, « mais il a pleuré » (p. 32). Elle ignore également combien le<br />

maire lui a offert pour acheter son silence : «Je lui ai jeté contre » (p. 33), ditelle<br />

à propos de cet argent. En supposant qu’un jour elle révèle son secret, ce<br />

(*) D’après Écho. p. 100 (doc. 262), ils étaient de Gap. Il s’agit peut-être de l’abbé<br />

Repellin, professeur au petit séminaire d ’Embrun, et du curé de Serres, Hautes-Alpes (cf.<br />

doc. 343).<br />

125


Doc. 256 bis<br />

<strong>Documents</strong><br />

sera « Quand Celle qui me l’a donné, me dira de le dire » (p. 33). Lors de la<br />

disparition de la Dame, « Maximin a voulu lui prendre une rose de son soulier »<br />

(P- 34).<br />

257. LETTRE DE MGR VILLECOURT, évêque de la Rochelle, à<br />

l’abbé Mélin<br />

Original (3 p. en 1 f. 22,5 cm x 33) : EG 93.<br />

Contenu. L’évêque a terminé le manuscrit de son récit (doc. 309). Il l’aurait<br />

déjà envoyé à l’imprimeur, mais il espère recevoir les réponses aux questions<br />

qu’il avait posées dans sa lettre à l’abbé Chenavas, vicaire à Corps (doc. 226).<br />

[(p. 2)...] J ’ai mis d ’autant plus de hâte à écrire mon nouveau<br />

récit, que des prédicateurs de retraites pastorales ont déclamé, en<br />

plusieurs endroits, contre Y Apparition. Je me pressais de terminer<br />

mon opuscule, dans la persuasion que la parole d’un Evêque<br />

mettrait fin à ces attaques. [...]<br />

Je vous embrasse, Monsieur le Curé [...]. Je bénis aussi très<br />

affectueusement Maximin et Mélanie. [p. 3] Jeunes comme ils<br />

sont, ils ont le plus grand besoin de se tenir en garde contre tous<br />

les témoignages d’intérêt qu’ils reçoivent. C’était la recommandation<br />

que N.S.J.C. faisait à ses Apôtres, quand ils vinrent lui<br />

annoncer que les démons rnêm^ leur étaient soumis [... ]<br />

Samedi 11 septembre 1847<br />

259- LETTRE DE MGR PARISIS, évêque de Langres, à Mgr de<br />

Bruillard, au sujet de l’archiconfrérie réparatrice<br />

Original (3 p. 2 1 ,5 cm x 17) : EGD 67. Extraits dans GiNOULHlAC, G iray I,<br />

p. 119 et B assette, p. 78.<br />

Pierre-Louis Parisis, 1795-1866. Evêque de Langres en 1834, il est dans les<br />

années quarante l’un des membres les plus en vue de l’épiscopat français. D’abord<br />

très en faveur du catholicisme libéral, il finit par devenir le défenseur de l’Univers<br />

ultramontain de Louis Veuillot. Transféré au siège d’Arras en 1851, il y favorisera<br />

le culte de Notre-Dame de la Salette (1).<br />

O bjet de la lettre. A première vue, la lettre se limite à une banale<br />

recommandation en faveur d’une œuvre que l’évêque vient de fonder et qu’il<br />

tient à distinguer d’œuvres réparatrices similaires, mais dépourvues de caractère<br />

officiel. En réalité, elle veut mettre en garde contre des agissements venus troubler<br />

le développement de l'œuvre naissante (2). En raison du lien évident entre le<br />

but de Tarchiconfrérie et le message de la Salette, Mgr Parisis avertit l’évêque de<br />

Grenoble (3).<br />

(1) Sur Mgr Parisis et la Salette, voir GlRAY I, p. 117-123 et BASSETTE, p. 180-182.<br />

(2) Annales de l'Archiconfrérie réparatrice, septembre-décembre 1881, p. 291-297,<br />

333-339, 380-387, 405-410.<br />

(3) Cf. la lettre de l’abbé Favrel, vicaire général de Langres, à l’abbé Pierre Marche,<br />

12 septembre 1847 ; extrait dans les Annales de l ’Archiconfrerie réparatrice, décembre<br />

1881, p. 408.<br />

126


11 septembre 1847 Doc. 259<br />

Origine et premiers développements de l'archiconfrérie réparatrice du<br />

blasphémé et de la profanation du dimanche. L’archiconfrérie a pour origine une<br />

association de prières fondée au diocèse de Langres dans la paroisse de Saint-<br />

Martin de Lanoue, à Saint-Dizier, Haute-Marne. La paroisse se composait en<br />

grande partie de mariniers, gens simples, mais peu pratiquants. En janvier 1847,<br />

donc à une époque où les mariniers étaient présents au pays, l’abbé Pierre<br />

Marche, curé de la paroisse, fit donner une mission par un missionnaire diocésain,<br />

l’abbé Moliard. « Vers la fin de ht station, le prédicateur fit un sermon sur la<br />

sanctification du dimanche. Pendant qu’il parlait », expliquera plus tard l’abbé<br />

Marche, « nous fumes pressé de réaliser une pensée qui nous poursuivait déjà<br />

depuis quelque temps. Nous proposâmes donc, après l’instruction, de faire une<br />

Association Réparatrice. Le dimanche suivant nous renouvelâmes l’appel, et peu<br />

après l’association comptait plus de deux cents membres. Nous n’avions en vue<br />

que de faire le bien dans notre paroisse et dans notre diocèse ; mais Dieu posait<br />

par là les bases d’une Association qui devait s’étendre dans toute la France et<br />

dans le monde entier (4). » L’universalisation de l’association dérive d’une<br />

intervention de l’évêque du diocèse. Mgr Parisis, qui l’avait approuvée le<br />

28 juin, puis érigée en confrérie le 18 juillet, demanda pour elle au Saint-Siège<br />

l’autorisation de s’agréger des associations semblables. Par un bref daté du 30<br />

juillet 1847, qui érigeait l’association en archiconfrérie, Pie IX accorda la faculté<br />

sollicitée. Quatre mois plus tard, le pape se fit lui-même inscrire parmi les<br />

membres de l’archiconfrérie. La croissance de l’œuvre fut dès lors rapide : en<br />

l’espace de trois ans, elle se répandit dans soixante-huit diocèses (5).<br />

Mgr Parisis, frappé du caractère public des insultes infligées à Dieu non<br />

seulement par des blasphèmes proférés en un moment de colère, mais surtout<br />

par les sarcasmes et les négations de l’intelligentsia du dix-neuvième siècle, voulait<br />

une œuvre dont les membres s’opposeraient à ces abus et les répareraient devant<br />

Dieu, non seulement individuellement, mais en corps : « pour que cette influence<br />

d’édification soit plus puissante sur la société chrétienne, il faut que l’action en<br />

soit unanime et simultanée ; pour que ces prières de réparation soient plus<br />

efficaces sur le cœur de Dieu, il faut qu’elles soient réunies dans un même<br />

(4) Pierre MARCHE, Nouveau manuel de l ’Archiconfrérie réparatrice, Paris 1858,<br />

p. 334-335. — Né en 1805 à Doulaincourt (Haute-Marne), ordonné prêtre en 1828, Pierre<br />

Marche fut curé de Saint-Martin de Lanoue à Saint-Dizier de novembre 1840 jusqu’à son<br />

décès, en 1863. En 1849 il fonda les Sœurs de la Réparation de Saint-Dizier, qui, en 1909,<br />

s'unirent à la Congrégation de l’Adoration réparatrice, fondée en 1848 par Théodolinde<br />

Dubouché. Selon des récits publiés après son décès, l’abbé Marche monta en pèlerinage à<br />

la Salette dès les premiers mois qui suivirent l’apparition et en revint tout pénétré de<br />

l’idée réparatrice (Annales, octobre 1874, p. 264, où on lit le témoignage de son frère,<br />

l’abbé Jean-Baptiste M. ; décembre 1886, p. 299 ; Annales de l Archiconfrérie réparatrice,<br />

septembre 1886, p. 306-315). Quoi qu’il en soit de la date de son premier pèlerinage,<br />

l'apparition l’impressionna vivement. En mars 1848 il demanda et obtint par l’intercession<br />

de Notre Dame de la Salette la guérison d’une paroisienne de Lanoue, Eugénie Viciot,<br />

atteinte d ’une maladie qui, selon le médecin traitant, « présentait tous les symptômes<br />

d ’une maladie du cœur, avec déformité [sic] de la poitrine » (dans GlRAY II, p. 100). L’abbé<br />

Marche considéra cette guérison comme une « marque d ’approbation de l’Archiconfrérie<br />

réparatrice » (doc. 408 bis). Les abbés Perrin s’empressèrent de transmettre la nouvelle de<br />

la guérison à Mgr de Bruillard, « à cause », précisent-ils, « de l'intime liaison qui existe<br />

entre cette Archiconfrérie et l'Apparition de la Salette » (doc. 410). La même année, l’abbé<br />

Marche prend comme thème de son mois de Marie « l’événement de la Salette » (lettre<br />

Marche du 4 mai 1848, extrait dans PERRIN, n° 701).<br />

(5) Lettre de l’abbé Pierre Marche à la prieure du Carmel de Tours, 26 août 1850<br />

(original : Tours C). Le nombre des associations agrégées s’élevait alors à 986.<br />

127


Doc. 259<br />

<strong>Documents</strong><br />

concert, sous l’autorité de l’Église, épouse mystique de Celui que le Père exauce<br />

toujours » (6).<br />

Par son caractère public et par son but, l’archiconfrérie répondait aux voeux<br />

de Sœur Marie de Saint-Pierre, qui, on l’a vu plus haut (doc. 130 bis), sollicitait,<br />

depuis son Carmel de Tours, la fondation d’une œuvre réparatrice. Les usages<br />

prévus par le règlement de l’archiconfrérie étaient assez proches de ce que la<br />

carmélite avait demandé : ainsi la croix de l’archiconfrérie avait au centre un<br />

médaillon avec la Sainte Face du Christ d’un côté. Mgr Parisis refusait toutefois<br />

de lier l’archiconfrérie à des « révélations » dont l’examen ne relevait d’ailleurs<br />

pas de lui, mais de l’archevêque de Tours. Or un négociant originaire de Rouen,<br />

un certain Monsieur Le Brument, à la collaboration duquel l’abbé Marche avait<br />

fait appel sur le conseil d’un vicaire général de Langres, prétendait qu’on suivît<br />

les révélations de Tours à la lettre. « Il ne devait pas tarder à être, pour la<br />

direction de l’œuvre, une cause de graves embarras. Il fit imprimer le règlement<br />

et les prières de l’Archiconfrérie : ancien orfèvre, il se chargea même de la<br />

fabrication des croix et médailles avec un tel empressement qu’il n’attendit pas<br />

l’approbation du modèle officiel. Ni formules, ni croix ne se trouvèrent conformes<br />

au type adopté par Mgr Parisis, et déterminé par son ordonnance du 25 août<br />

1847 » (7). Sous prétexte de fidélité au message de Tours, Le Brament continuait<br />

néanmoins à les propager. Devant une propagande qui, en mettant l’accent sur<br />

l’observance de détails dévotionnels, modifiait l’esprit de l’association réparatrice<br />

et en compromettait l’unité, l’évêque de Langres se devait d’intervenir. Rappelons<br />

que Sœur Marie de Saint-Pierre demeura totalement étrangère aux agissements<br />

de son trop fidèle disciple (8).<br />

Monseigneur,<br />

Langres, le 11 Sept. 1847.<br />

Je sais que vous faites prendre des informations sur les<br />

événements de la Salette. Personne que vous en France n ’avait le<br />

droit de se prononcer le premier à cette occasion. Il est donc très<br />

regrettable que d ’une part un zèle indiscret et d’autre part un<br />

mercantilisme scandaleux se soient empar/ de ces avertissements<br />

encore mystérieux du ciel.<br />

En attendant que l’Eglise se prononce sur ces faits particuliers,<br />

il m’a semblé qu’on ne pouvait trop se hâter de satisfaire à Dieu<br />

pour les deux grands crimes signalés par la déclaration des enfants<br />

de Corps. A cet effet, j’ai érigé dans mon diocèse une Confrérie<br />

que [p. 2] par un bref du 30 juillet dernier le Souverain Pontife a<br />

(6) « Instruction de Monseigneur l’évêque de Langres sur l’adoration due à Dieu à<br />

l’occasion d’une Association pour la réparation des blasphèmes et la sanctification du<br />

dimanche », dans Manuel de /'Archiconfrérie réparatrice des blasphèmes et de la violation<br />

du dimanche, Paris, Bouasse-Lebel et cie, p. 21-91, (PBN D. 42825 ; dépôt légal : 1847).<br />

Le passage cité se trouve à la p. 32.<br />

(7) C. GUILLEMANT, Pierre-Louis Parisis, vol. I, Paris 1916, p. 364-365.<br />

(8) Le Brument écrivit aussi à l’abbé Mélin, qui cependant ne répondit pas (cf.<br />

doc. 246 et 268).<br />

128


12 septembre 1847 Doc. 262 bis<br />

bien voulu ériger en archiconfrérie avec des indulgences nombreuses.<br />

Pour distinguer cette association canonique des œuvres particulières<br />

et quelquefois assez mal entendues qui pullulent en ce<br />

moment, j’ai dû lui donner quelques signes spéciaux comme croix,<br />

cachets etc. Et, pour que ces signes ne fussent ni dénaturés, ni<br />

envahis par la spéculation, j’ai cru devoir aussi en confier<br />

exclusivement la fabrication et la vente à deux personnes de Paris<br />

dignes de toute confiance.<br />

L’une d ’elles a l’honneur de vous écrire et j’ai consenti à vous<br />

transmettre sa lettre dans l’intérêt d ’une œuvre à laquelle il est<br />

impossible qu’un cœur chrétien ne porte pas le plus vif intérêt (1).<br />

[p. 3] J ’ai su, Monseigneur, par des prêtres de votre diocèse<br />

que vous aviez été souffrant. Je prie Dieu de vous rendre des<br />

forces dont vous avez toujours fait un si bel usage pour sa gloire<br />

[...]<br />

Dimanche 12 septembre 1847<br />

fP[lERRE] L[OUIS] év. d e Langres<br />

262 bis. JOURNAL DE MARIE DES BRULAIS : premier entretien<br />

avec Mélanie et questions sur son secret<br />

Dans Écho, p. 55-58.<br />

Corps, Dimanche 12 septembre 1847.<br />

Je viens de causer en toute liberté pendant près d’une heure<br />

avec Mélanie Mathieu, qui, depuis que je suis installée au Couvent,<br />

me parle plus librement et sans crainte. Malgré sa timidité naturelle<br />

et son peu d’expansion, elle répond à mes questions avec une<br />

aisance remarquable [...].<br />

[p. 56] J ’ai prié la jeune fille de me dire, pour la plus<br />

grande gloire de la Sainte Vierge, si elle savait le Français avant<br />

l’Apparition. [...] J ’ai dit en Français cela que la Sainte Vierge a<br />

dit en Français, et en Patois cela qu’Elle a dit en Patois. — Vous<br />

êtes bien sûre, bien sûre, de ne l’avoir pas dit en Patois le premier<br />

jour, en descendant de la Montagne ? — Comment aurais-je fait<br />

pour le dire en Patois, puisque je ne pouvais pas le dire (*). Je ne<br />

savais pas le Français. [...] Saviez-vous ce que vous disiez ? — Je<br />

disais comme Elle avait dit. [... ]<br />

(1) Lettre de Mme Bouasse, née Lebel (doc. 260), qui adresse à l’évêque « un modèle<br />

du dessin des croix » de l’archiconfrérie et annonce l’envoi de « l’image formant le cachet<br />

d ’admission de l’association réparatrice ». L'évêque transmet bientôt à Mélin le modèle de<br />

la croix (cf. doc. 267). — En mars 1847 la maison Bouasse-Lebel avait édité une brochure<br />

sur la Salette (doc. 127).<br />

(*) « Elle voulait dire traduire, mais le mot lui est inconnu » (Note ajoutée par Marie<br />

Des Brûlais.)<br />

129


Doc. 262 bis<br />

<strong>Documents</strong><br />

[Réponses à des questions sur le secret posées à Mélanie le<br />

même jour, 12 septembre (p. 57)...] Je n ’ai pas dit que je ne le<br />

dirais pas, peut-être à telle époque : je le dirai oui ou non. — D.<br />

Ce secret vous regarde donc toute seule ? — R. Je ne dis pas s’il<br />

me regarde moi seule ou s’il en regarde d'autres, [...(p. 58)...]<br />

J ’ai pas compris le secret de Maximin. [...] D. Combien de temps<br />

vous a parlé cette Dame ? — R. Je n ’en sais rien : le temps ne<br />

me durait pas.<br />

Lundi 13 septembre 1847<br />

264 bis. JOURNAL DE MARIE DES BRULAIS : premier entretien<br />

avec Maximin, quelques réponses de Maximin et nouvel interrogatoire<br />

de Mélanie<br />

Dans Écho, p. 59-67.<br />

Premier entretien avec Maximin Giraud<br />

La veille, dimanche, Marie Des Brûlais avait interrogé Maximin en s’aidant<br />

du livre de Bez : « nous revîmes ensemble tout le discours de la Sainte Vierge » (1).<br />

La conversation roula ensuite sur les Protestants. Puis l’enfant se mit à parler,<br />

comme hors de lui :<br />

[p. 60] Il ne m ’écoutait plus, et se parlant à lui-même avec une<br />

grande agitation : «Je vais demander à M. le Curé, dit-il, la<br />

permission d ’aller ce soir sur la Montagne et je resterai là jusqu’à<br />

dimanche (19 septembre). [...] J ’irai ! j’irai !..... Vous ne savez<br />

pas mon secret !..... (Il se dégage de mes bras) (2). — [Marie<br />

D.B.] On ne voudra pas. — [Maximin] S ’ils ne veulent pas, ils<br />

s’en repentiront..... Je demanderai....... On sait pas mon secret.....<br />

Peut-être ils me tueront..... Qu’est-ce que ça me fait (3) ? »<br />

[p. 61] Je ne puis rendre la manière dont tout cela a été dit ;<br />

mais ce langage incohérent me frappa tellement ; l’enfant me<br />

parut sous une impression si impérieuse, que je crus devoir en<br />

avertir secrètement Madame la Supérieure, qui me dit : « Ils ont<br />

déjà plusieurs fois exprimé le même désir, surtout depuis le retour<br />

du beau temps. J ’attribue cela au besoin de revoir leurs montagnes.<br />

Si nous leur avions cédé, ils eussent fait bien des extravagances,<br />

que la méchanceté n ’eût pas manqué de rejeter sur le fanatisme 1<br />

(1) Écho, p. 59. — Dans une note ajoutée au bas de la page, Marie des Brûlais<br />

précise : « Comme Mélanie, Maximin répéta à la première personne ce passage : J 'a i donné<br />

six jours pour travailler, je me suis réservé le septième. »<br />

(2) « Il me repoussa même en me disant : Qu'est-ce que ça vous fa it ? » (Note ajoutée<br />

au bas de la page.)<br />

(3) On peut se demander si ces paroles, où il est question du secret, n ’ont pas un<br />

certain lien avec la représentation de la Passion à laquelle Maximin avait assisté quelques<br />

jours auparavant et qui semble avoir provoqué chez lui des réactions semblables (cf.<br />

doc. 314 et 343).<br />

130


13 septembre 1847 Doc. 265<br />

de ceux qui les dirigent. » [... (p. 62) Plus tard dans l’après-midi]<br />

la sœur de Maximin répétait en riant : « Il est drôle ! il ne fait que<br />

dire : Ils ne savent pas mon secret..... ils s’en repentiront..... (4) »<br />

[Lundi matin, Maximin dit à Marie D.B. qu’il veut rester sur la montagne<br />

au moins du vendredi à dimanche. — L’abbé Mélin, rencontré par Marie D.B.<br />

la veille (5), lui avait avoué « qu’il était souvent très-embarrassé » (p. 63). Leur<br />

conversation avait roulé ensuite sur le'caractère des enfants (p. 64) :]<br />

— Je les aime comme ils sont, repris-je, avec leurs petits défauts ;<br />

pour des vices, ils n ’en ont pas. — Je suis de votre avis. Cependant<br />

plusieurs personnes les voudraient plus mystiques, plus parfaits,<br />

du moins ; mais la Sainte Vierge les a laissés avec leur nature : il<br />

faut bien nous en contenter [...].<br />

Quelques réponses faites par Maximin<br />

le 13 septembre 1847<br />

RÉSUMÉ. La Sainte Vierge a confié le secret quand « elle a parlé de la famine,<br />

des noix gâtées et des raisins » (p. 64). Avant l’apparition, il comprenait le<br />

français « un petit peu », mais ne le parlait pas. Interrogé si, dès les premiers<br />

temps, il répétait en français ce que la Dame avait dit en français, il répond :<br />

« Oui, j’ai dit tout de suite comme Elle a dit » (p. 65).<br />

Interrogatoire subi par Mélanie<br />

en présence de Marie Des Brûlais le 13 septembre 1847<br />

RÉSUMÉ. Mélanie donne le même récit que le 10 septembre (doc. 256 bis).<br />

Elle a fait connaissance de Maximin le jeudi ; le vendredi ils se sont dits :<br />

« Demain, faut aller là..'... » (p. 66). La Dame « avait une robe blanche, un<br />

tablier jaune brillant, des bas jaunes brillants, des souliers blancs avec des roses<br />

autour, un bonnet blanc avec une couronne. Elle avait une Croix au cou »<br />

(p. 67). Sur la Croix il y avait un Christ et, de chaque côté, des tenailles et un<br />

marteau, qui ne tenaient « par rien ». Sur les souliers, il y avait une boucle allant<br />

« jusqu’à la cime (bout du pied) » Sur la robe, il « y avait des perles brillantes »<br />

(p. 67).<br />

265. LETTRE DE M. PEYTARD, maire de la Salette-Fallavaux, à<br />

Mgr de Bruillard<br />

Original : EG 100. — Texte presque intégral dans Annales, mars 1912,<br />

p. 306-307.<br />

RÉSUMÉ. La lettre a pour objet un différend surgi entre le maire et l’abbé<br />

Mélin au sujet de la pierre sur laquelle, au témoignage des enfants, la Vierge<br />

(4) A l’époque de l’apparition, Angélique Giraud était en service à Marseille. En<br />

apprenant que l’on disait que son frère avait vu la sainte Vierge, elle pensa : « c’est peutêtre<br />

notre bonne mère qu’il a vue et qu’il a prise pour la Sainte Vierge, comme je sais<br />

qu’il est si étourdi ! » (Paroles d ’Angélique, ajoutées en note par Marie Des Brûlais.) —<br />

La « bonne mère » désigne la mère véritable, décédée en 1837.<br />

(5) Au cours d ’une promenade (Écho, p. 116 : précision ajoutée en août 1849).<br />

131


Doc. 265<br />

<strong>Documents</strong><br />

s’était assise. Le 28 septembre 1846, l’abbé Mélin, ayant gravi la Montagne avec<br />

M. Perrin, « aujourd’hui curé de Saint-Sixte (1) », fit descendre cette pierre et<br />

l’emporta chez lui. Le maire lui a réclamé cette pierre, propriété de la commune.<br />

L’abbé Mélin a d’abord promis de la rendre, puis a refusé. Comme le maire a<br />

menacé de porter l’affaire devant les tribunaux, il a consenti à en rendre une<br />

partie. Mais le maire veut la pierre tout entière. Au besoin, il aura recours « aux<br />

rigueurs de la plaidoierie ». Le maire prie l’évêque de donner au curé de Corps<br />

des ordres, « pour que justice soit faite (2) ».<br />

Mardi 14 septembre 1847<br />

266 bis. JOURNAL DE MARIE DES BRULAIS : interrogatoire<br />

subi par Maximin le 14 septembre<br />

Dans É c h o , p. 69-72.<br />

RÉSUMÉ. Maximin donne le récit de l’apparition et répond à diverses<br />

questions : il a fait la connaissance de Mélanie le jeudi avant l’apparition ; le<br />

vendredi, ils se dirent : « Nous irons ensemble là demain » (p. 70) ; ils ignorent<br />

chacun le secret de l’autre (*) ; la voix de la Dame était douce « comme une<br />

musique » (p. 71) ; elle avait aux souliers des roses de toutes les couleurs ;<br />

Maximin ne l’a pas vue pleurer et n’a pas bien vu sa figure, qui l’éblouissait ; il<br />

n’a pas fait attention à son tablier ; sur sa robe, il y avait des perles.<br />

Mercredi 15 septembre 1847<br />

271. LETTRE DE L’ABBÉ MÉLIN à Mgr de Bruillard<br />

Original : EG 100. — Texte presque intégral dans Annales, mars 1912,<br />

p. 308.<br />

RÉSUMÉ. L’évêque lui ayant écrit au sujet de la pierre de l’apparition dans<br />

un sens favorable au maire de la Salette-Fallavaux (doc. 267, cf. doc. 265), le<br />

curé de Corps répond qu’il ne craint pas les menaces de celui-ci. En descendant<br />

un morceau de rocher sans valeur marchande, il a agi comme des milliers d’autres<br />

pèlerins. S’il ne l’avait pas enlevée, la pierre n’existerait plus que sous forme de<br />

parcelles. Il faut répondre à Peytard que, conformément à ce qui avait été<br />

convenu, la pierre est déjà partagée en deux parts, dont une restera à Corps,<br />

tandis que l’autre sera remise au curé de la Salette, qui la conservera avec soin<br />

jusqu’à la décision doctrinale ; Monseigneur en a décidé ainsi, pour terminer le<br />

litige. Si Peytard intente une action en justice, Mélin se charge de lui répondre.<br />

(1) L’abbé Jacques Perrin, encore curé de la Salette en septembre 1846 (à ne pas<br />

confondre avec son successeur, Louis Perrin). Le maire fait probablement erreur : il est peu<br />

probable que l’abbé Jacques P., qui était faible de santé, soit monté ce jour aux lieux de<br />

l’apparition (cf. LSDA I, p. 50).<br />

(2) Le litige trouvera son dénouement au mois de mai de l’année suivante. Sur cette<br />

affaire, cf. doc. 267, 271, 275, 276, 278, 285, 294, 294 bis, 418, 419, 420, 421, 422, 424,<br />

432, 467 ; Annales, mars et avril 1912, p. 304-309, 335-338, juin et juillet 1912, p. 11-<br />

16, 56-60.<br />

(*) «Je tiens de Madame la Supérieure que Maximin essaya les premiers jours de<br />

surprendre le secret de Mélanie : « Dis-moi ton secret et je te dirai le mien. » Mélanie trèsscandalisée,<br />

repoussa le tentateur comme il le méritait. On reprochait ensuite à Maximin<br />

d ’avoir été sur le point de désobéir à la Sainte Vierge : « Oh ! que non pas ! répondit-il<br />

avec feu : j'aurais pris son secret et puis j'aurais tenu le mien. » (Note ajoutée par Marie<br />

Des Brûlais, Écho, p. 71.)<br />

132


16 septembre 1847 Doc. 212 bis<br />

On. voit par là combien il importe de prendre des garanties écrites en ce qui<br />

concerne le terrain de la future chapelle. Quant aux objets de Mme Bouasse, ils<br />

« n ’auront de l'effet, qu'autant que l ’Archiconfrérie, dont ils sont les signes,<br />

aura é té établie » Mélin pense « que cette dévotion doit être répandue, dans le<br />

diocèse, en prem ière ligne, comme conséquence immédiate de l ’apparition » (cf.<br />

p. 127-128 et aussi doc. 269).<br />

I < i i - , :<br />

Jeudi 16 septembre 1847<br />

272 bis. JOURNAL DE MARIE DES BRULAIS : re'ponses de<br />

Maximin<br />

Dans Écho, p. 75-77.<br />

16 septembre 1847.<br />

Maximin nous accompagnait hier soir, Sœur Sainte-Clotilde<br />

et moi, comme nous nous rendions à la prière : « Voyons, ma<br />

Sœur, dis-je à dessein, en faisant allusion aux paroles du jeune<br />

homme des environs de Grenoble (1) ; voye2 comme Maximin a<br />

tort d ’être si dissipé, surtout quand il répond la Sainte Messe :<br />

cela est cause que plusieurs personnes ne veulent pas croire à ce<br />

qu’il dit du 19 septembre. — S’il ne veulent pas croire, réponditil<br />

selon sa coutume, qu’ils le laissent : je ne puis pas faire croire ;<br />

seulement je dois le dire. [...]<br />

[p. 76] Pendant la récréation, Maximin folâtrait autour des<br />

bonnes Religieuses et de moi. Madame la Supérieure lui a dit :<br />

« Dis-nous donc, Mouvement perpétuel, si la Sainte Vierge<br />

ne t ’a point recommandé d ’être un peu plus sage. — Eh bien<br />

non ! Elle m ’a rien dit comme ça. — Cependant, elle t ’a demandé<br />

si tu faisais bien tes prières. — Oui ; mais Elle a pas dit autre<br />

chose que comme j ’ai dit. — C’est peut-être là ton secret que tu<br />

ne veux pas dire ? — C’est cela ou autre chose. — Tu nous diras<br />

bien au moins si la Voix de la Sainte Vierge était bien douce ? —<br />

Bien douce ! répondit l’enfant, sans quitter son air enjoué ; plus<br />

douce encore que celle de Sœur V*** (la religieuse absente dont<br />

j’occupe la cellule) — Tu l’aimais donc mieux que la voix de<br />

Sœur V*** (2) ? — Eh oui ! je l’aimais tant..... que je croyais<br />

que je la mangeais. — Et tu suivais la Sainte Vierge ? — Oui, je<br />

la suivais. — L’as-tu touchée ? — Non. — Pourquoi ? — J ’osais<br />

pas. [p. 77] Tu avais donc peur ? — Oh non ! j ’avais plus peur.<br />

— L’as-tu vu pleurer ? — Non, mais Mélanie dit qu’elle pleurait.<br />

— N ’as-tu pas voulu prendre quelque chose de sa toilette ? —<br />

J ’ai voulu prendre une rose de son soulier. — Pourquoi ne l’as-tu 1<br />

(1) Le même jour, ce jeune homme avait en présence de Marie Des Brûlais fait<br />

« l’incrédule sur la Révélation, afin d ’exciter à parler le petit Maximin » (doc. 270 bis).<br />

(2) Sans doute Soeur Sainte-Valérie (cf. LSDA I, p. 191).<br />

133


Doc. 212 bis<br />

<strong>Documents</strong><br />

pas prise ? — J'ai pas pu : elle s’est fondue... comme le beurre<br />

dans la poêle.<br />

« La Sainte Vierge, ai-je dit à mon tour, ressemblait-elle à<br />

cette image que j’ai achetée sur la Montagne ! — Oh non ! a-t-il<br />

fait avec dédain. — Mais explique-nous donc un peu sa figure, a<br />

continué Madame la Supérieure ; dis-nous sa ressemblance. — J ’ai<br />

pas pu voir sa figure, qui éblouissait. Et puis..... Elle ne ressemble<br />

à rien..... »<br />

Vendredi 17 septembre 1847<br />

Ev én e m e n t s. Corps est encombré de visiteurs. Arrivé le soir par la diligence<br />

de Gap, dans laquelle il a réussi à monter non sans mal, l’abbé Arbaud,<br />

professeur au petit séminaire de Forcalquier au diocèse de Digne, trouve toutes<br />

les chambres d’hôtel occupées. Lui et d’autres visiteurs ont recours « aux maisons<br />

des particuliers les plus aisés, qui durent ce jour-là et les suivants se transformer<br />

en auberges » (doc. 401, p. 32). Il y a des pèlerins d’Arles, d’Avignon, de Lyon,<br />

de Troyes, de Chartres, etc. (doc. 277).<br />

274 bis. JOURNAL DE MARIE DES BRULAIS : interrogatoires de<br />

Maximin et de Mélanie<br />

Dans É c h o , p. 77-82.<br />

RÉSUMÉ. La veille, Maximin a passé la soirée en compagnie des religieuses<br />

du couvent et de Marie Des Brûlais. Harcelé de questions sur le secret, il finit<br />

par s’énerver : « t o u s , tant que vous êtes ici autour de cette table, cela ne vous<br />

s o u c i n e pas, mon secret » (p. 78).<br />

R é p o n s e s d o n n é e s p a r M a x i m i n l e 1 1 s e p t e m b r e : il dira son secret ou ne le<br />

dira pas ; il ignorait que la Dame qui leur apparaissait était la sainte Vierge ; il<br />

ne connaît pas le secret de Mélanie ; la Dame était plus grande que * t o u t e<br />

a u t r e » (p. 80) ; il n’a pas vu ses mains ; comme on lui objecte qu’il vient de<br />

dire qu’elle croisait les mains, il « cache immédiatement ses mains dans les<br />

manches de sa blouse » sans répondre (p. 80).<br />

Réponses données le même jour par Mélanie : le secret lui fait-il plaisir ? —<br />

« oui ou non » (p. 80) ; elle s’en souvient ; elle se trouve au couvent depuis « la<br />

Noël » (p. 81) ; jusque-là, elle était restée chez son maître ; avant l’apparition,<br />

elle n’allait « pas guère souvent » à l’église (p. 81) ; le soir du 19 septembre, ils<br />

ont continué à garder leurs bêtes ; rentrés aux Ablandens, Maximin parla le<br />

premier. « On est venu me demander si c’était vrai, et j’ai dit : Oui » (p. 81).<br />

Elle a refusé l’argent que lui offrait le maire ; le jour de l’apparition, elle n’a<br />

pas vu couler la source et, du reste, ni elle ni Maximin n’a pensé regarder ; mais<br />

ceux qui sont montés voir, « l’ont dit le lundi » (p. 81). Interrogée si elle était<br />

sûre que l’apparition n’était point un rêve, elle répond : « Nous avions dormi,<br />

Monsieur, nous dormions plus (d’un ton froid et bref) > (p. 82).<br />

Samedi 18 septembre 1847<br />

Veille de l’anniversaire de l’apparition<br />

ÉVÉNEMENTS. « Le samedi 18 toutes les avenues du côté de Grenoble, du<br />

côté de Gap, du côté de Mens, du côté de Die, étaient pleines de monde qui<br />

arrivait en priant. Plus de trente voitures publiques, sans compter les voitures<br />

134


18 septembre 1847 Doc. 278<br />

particulières, sont arrivées ce jour-là de Grenoble » (*). L’abbé Arbaud, qui est<br />

monté de Corps au village de la Salette, voit passer des groupes de quarante,<br />

cinquante personnes et davantage, récitant le chapelet ou chantant des cantiques<br />

(Arbaud, p. 45). Des pèlerins qui n’ont pu trouver un abri dans les hameaux,<br />

entreprennent le soir l’ascension vers les lieux de l’apparition, malgré la pluie et<br />

l’obscurité. Ils glissent au fond d’un ravin, d’où ils sont sauvés par l’abbé<br />

Barrai (**), qui les mène au but désiré (Perrin, n° 651).<br />

278. CINQUIÈME LETTRE DE MARIE DES BRULAIS à une<br />

amie : fragment daté du 18 septembre<br />

Dans Écho, p. 104-107.<br />

[...] Hier soir, M. le Vicaire prêchait toute la population pressée<br />

dans l’église de Corps. Pour la première fois il put parler en chaire<br />

de l’Evénement inouï qui nous réunissait tous (1) ; il put aussi<br />

féliciter tous les habitants de leur assiduité aux Offices, de leur<br />

zèle pour la sanctification du dimanche, de leur entier changement<br />

en un mot : car il y a un an, le Pasteur de cette Paroisse ne<br />

pouvait, hélas ! que verser des larmes sur ses brebis égarées. Hier,<br />

M. le Curé lui-même me confirmait la vérité de ce changement :<br />

il m’a dit en propres termes que sur toute sa Paroisse trente<br />

personnes à peine avaient négligé cette année le devoir pascal. La<br />

population "est de 1500 âmes.<br />

Mais revenons au prédicateur : il paraissait tout pénétré de<br />

cette pensée que l’assistance goûtait bien, je t’assure : « Combien<br />

notre Mère est bonne ! Combien il faut que la justice divine soit<br />

irritée par nos crimes pour que la Mère de [p. 105] Dieu, sa Mère,<br />

oui, mais aussi notre Mère soit descendue elle-même du haut des<br />

Cieux, afin de rappeler dans le sein de la Miséricorde des ingrats<br />

que la Justice allait frapper !..... » Il appelait cet Evénement inouï,<br />

unique [...].<br />

[p. 106] Quelle affluence ! que cela fait de bien à voir ! La<br />

Cure de Corps est pleine et ne désemplit pas de pèlerins qui, sans<br />

cesse renouvelés, écoutent le petit Maximin. J ’entends de ma<br />

chambre la jeune Mélanie, qui de son côté satisfait la pieuse<br />

curiosité d ’une foule encombrant le salon du Couvent, lequel ne<br />

désemplit pas non plus. On compte en ce moment soixante voitures<br />

arrivant de Gap, de Grenoble, sans parler de la multitude de<br />

pèlerins qui affluent de tous côtés à travers les montagnes. Ils<br />

(*) Doc. 298 : lettre de l’abbé Boissieux, 28 septembre 1847. L’abbé L.-A. Boissieux,<br />

1805-1883, curé d’Izeron, interrogea les enfants le 17 septembre et assista à la célébration<br />

de l’anniversaire sur la montagne.<br />

(**) J.-F. Barrai, déjà rencontré (doc. 178), ou son frère jumeau, également prêtre.<br />

(1) Conformément aux instructions données par l’évêque de Grenoble (doc. 3), le<br />

curé de Corps et son vicaire s’étaient jusque-là abstenus de parler de l'apparition en chaire.<br />

135


Doc. 278<br />

<strong>Documents</strong><br />

viennent pour le plus grand nombre à pied de 10, 20, 30 et même<br />

40 lieues ! [...]<br />

279. LETTRE DE L’ABBÉ MÉLIN à Mgr de Bruillard<br />

Original : EG 100.<br />

Note. L’évêque de Grenoble faisant sienne la solution proposée au sujet de<br />

la pierre de l’apparition par le curé de Corps (que les paroisses de la Salette et<br />

de Corps en aient chacune une part) lui a répondu le 17 septembre : « La Salette<br />

et Corps ont un droit égal à la possession de ce religieux monument » (doc. 275 ;<br />

cf. aussi doc. 271). Après avoir remercié l’évêque d’avoir pris cette décision,<br />

l’abbé Mélit} donne des nouvelles :<br />

Corps ressemble à Bethlé^em, aux jours du dénombrement<br />

des Césars, et grand nombre de pèlerins éprouvent le sort du<br />

Sauveur ; deux ou trois mille couchent ce soir dans les granges de<br />

la Salette, de Corps ou à la belle étoile. Un temps magnifique,<br />

après deux jours de pluie, nous est arrivé aujourd’hui, pour la<br />

vigile ; il nous paraît promis pour demain (1).<br />

279 bis. JOURNAL DE MARIE DES BRULAIS : notes d’interrogatoires,<br />

portraits des enfants, toilette de la Sainte Vierge (ibidem )<br />

Dans É c h o , p. 83-86.<br />

RÉSUMÉ DES NOTES D'INTERROGATOIRES. Maximin répond qu’il n’avait pas<br />

l’habitude de dormir après avoir mangé et qu’il ignore comment ils se sont<br />

endormis le jour de l’apparition. — Mélanie dit avoir fait la connaissance de<br />

Maximin « deux jours avant » (p. 83) l’apparition. A l’objection « Vous lui<br />

parliez » elle répond : « Monsieur, je vous parle et je ne vous connais pas »<br />

(p. 84). La Dame qui lui a parlé était « quelque Sainte ou bien la Sainte Vierge ».<br />

Portrait des enfants<br />

[p. 84] Il m ’a été impossible de recueillir toutes les questions<br />

qui ont été adressées à Mélanie et à Maximin pendant cette<br />

semaine, où la foule des interrogateurs a toujours été croissant. Je<br />

ne rapporte que ce qui m ’a le plus vivement frappée. J ’ai tenu à<br />

reproduire les expressions des Enfants, autant que je l’ai pu, et je<br />

crois ne m ’être que rarement écartée de leur naïf langage. Mais ce<br />

qu’il est impossible de rendre, ce qu’il [p. 85] faut avoir vu, c’est<br />

la simplicité de leur attitude, de leurs gestes ; c’est l’expression de<br />

leur physionomie où se peignent la franchise, la candeur et la<br />

conviction. 1<br />

(1) Les prévisions de Mélin sur le temps s’avéreront inexactes. Dès l’après-midi de ce<br />

samedi, le temps se mettra à la pluie.<br />

136


19 septembre 1847 Doc. 279 bis<br />

Maximin est d’un caractère plus ouvert, plus aimable que<br />

celui de Mélanie. Mais cette dernière est surtout remarquable par<br />

sa grande et rare modestie : loin d’être flattée d ’attirer ainsi<br />

l’attention, elle voudrait s’y dérober, si le sentiment de sa mission<br />

ne l’emportait encore sur sa timidité naturelle ; c’est ce que rend<br />

bien cette réponse : « J ’aimerais mieux n ’être pas chargée de le<br />

dire, pourvu qu'ils le savent ; » et encore celle qu’elle a faite<br />

aujourd’hui à un ecclésiastique qui lui demandait si elle était<br />

contente et heureuse que la Sainte Vierge lui eût fait cette<br />

Révélation. — « Oui, a-t-elle répondu, mais je serais bien plus<br />

contente, si elle ne m ’avait pas dit de la dire. — Et pourquoi<br />

donc ? — Cela me fa it trop voir. »<br />

Résu m é des e x p l ic a t io n s d e m éla n ie sur la toilette de la sainte Vierge. La<br />

veille, tandis que Marie des Brûlais taillait les hosties destinées à être consommées<br />

sur la montagne, Mélanie lui expliqua que la Dame portait un bonnet « un peu<br />

haut » (p. 86) et pas trop pointu. A la hauteur du front, elle avait une couronne<br />

de roses. Elle ne portait ni voile ni manteau. Son fichu, de couleur blanche,<br />

était croisé par devant. Il « y avait des roses tout autour du fichu, et puis une<br />

chaîne brillante au-dessus de la garniture de roses ; et puis, il pendait là (sur la<br />

poitrine), une croix avec des tenailles et un marteau qui tenaient sans rien.<br />

N ’avait-elle pas des bas jaunes, cette belle Dame ? — Oui, qui brillaient et puis<br />

des souliers blancs avec des roses tou t autour » (p. 86).<br />

Dimanche 19 septembre 1847<br />

Célébration du premier anniversaire de l’apparition<br />

Malgré la pluie et le froid, de nombreux pèlerins passent la nuit sur la<br />

montagne. Vers cinq heures du matin, il y a là, d’après l’estimation d’un témoin<br />

oculaire, entre huit cents à mille personnes, dont une quarantaine de prêtres (1).<br />

La plupart doivent passer la nuit en plein air. Priant sans interruption, ils forment<br />

un carré sur les lieux de l’apparition. Un petit nombre seulement réussit à<br />

pénétrer dans la chapelle provisoire, où l’on célèbre des messes à partir de trois<br />

heures et demie (2). Quelques-uns s’abritent dans les cinq baraques en planches,<br />

« destinées à offrir aux voyageurs quelques soulagements provisoires » (A r b a u d ,<br />

p. 50).<br />

Durant la journée, la foule continue à affluer. « Ce qui m’a vivement<br />

attendri dans cette ascension », écrit l’abbé Gerin, curé de la cathédrale de<br />

Grenoble, « c’étaient les chants des Litanies, du Petit Office, des Cantiques de la<br />

Sainte Vierge, dans le cœur et la bouche des hommes, des femmes, des jeunes<br />

gens, des jeunes personnes ; la récitation du Chapelet et d’autres prières, à voix<br />

haute, par un aussi grand nombre de personnes ; des montures chargées d’un<br />

père ou d’une mère, tenant amoureusement autour d’eux leurs enfants ; de<br />

pauvres mères marchant à pied en serrant contre leur sein de tout petits enfants ; 1<br />

(1) Doc. 298 (abbé Barrai). — Selon le doc. 282, vers trois heures du matin les prêtres<br />

étaient plus de cinquante ; selon PERRIN, n° 652, durant cette nuit « plus de cent prêtres<br />

environnaient l ’autel ».<br />

(2) Voir le doc. 282 (relation de l’abbé Louis Perrin, curé de la Salette).<br />

137


Doc. 279 bis<br />

<strong>Documents</strong><br />

des personnes portées en palanquin, des infirmes de toute espèce. Arrivés enfin<br />

sur la Montagne sainte, nous avons vu avec ravissement un vrai campement<br />

d’Israël, des groupes de toutes parts assis à côté de leurs montures » (doc. 289).<br />

Vers onze heures, on arrête la célébration des messes. Un rassemblement se<br />

forme sur le versant du Gargas, au-dessus des lieux de l’apparition : c’est là que<br />

l’abbé Sibillat (3) donne le sermon prévu pour la journée. Il « agitait ses longs<br />

bras » écrit l’abbé Arbaud dans ses souvenirs, « se livrait aux grands mouvements<br />

de l’éloquence et faisait éclater sa voix mâle et sonore» (A r b a u d , p. 51).<br />

Cependant, seules les personnes placées à proximité parviennent à l’entendre:<br />

Des prières et des chants suivent le sermon. Pendant le Magnificat, le brouillard<br />

qui enveloppe l’assemblée se lève. On aperçoit alors l’ensemble de la foule.<br />

Spectacle saisissant : l’abbé Gerin n’a jamais rien vu de semblable, « ni à Lyon,<br />

à l’arrivée des Bourbons, au retour de l’exil ; ni à l’apparition de Bonaparte, au<br />

retour de l’île d’Elbe [...] et cependant à peine y avait-il les deux tiers des<br />

pèlerins » (doc. 289). On chante le cantique « Bénissons à jamais » et le T e<br />

Deum. Puis, sur la demande des fidèles, l’abbé Gerin improvise une allocution,<br />

qu’il donne en se plaçant près de la croix de l’Assomption (A r b a u d , p. 53).<br />

Les estimations du nombre des pèlerins vont, selon les témoins, de trente<br />

mille à soixante et même cent mille (4). Le Père Bossan, qui a une certaine<br />

expérience des foules de la Salette, estime ces derniers chiffres très exagérés et<br />

s’en tient à l’estimation proposée par Arbaud : trente à quarante mille (A r baud,<br />

p. 48 ; Apparition, n° 964). Au reste, les calculs sont d’autant plus alléatoires,<br />

que les gens montent et descendent sans cesse durant la journée.<br />

L’abbé Mélin, les religieuses de Corps, Marie Des Brûlais et les deux bergers,<br />

partis vers cinq heures et demie du matin, arrivent environ quatre heures plus<br />

tard (doc. 287). Selon Marie Des Brûlais, on demande à Mélanie comment elle<br />

avait compris l’expression « faire passer cela à son Peuple » ; s’agissait-il, dans sa<br />

pensée, seulement des habitants « de ce pays »? — Mélanie répond : « Je sais<br />

pas, moi : je comprends tout le monde » (doc. 281 bis).<br />

Les pèlerins assaillent les enfants et les obligent à répéter leurs récits.<br />

Maximin, fatigué, trouve refuge à la sacristie de la petite chapelle. Il s’y confesse<br />

à l’abbé Gerin (5). Quant à Mélanie, écrit Marie Des Brûlais, « on eût dit à son<br />

maintien, à l’impassibilité de sa physionomie, qu’elle était étrangère à cette<br />

affluence. Quelqu’un eut la maladresse de lui dire : « Voyez tout ce monde ! *60<br />

(3) Né à Moirans en 1815, prêtre en 1845, vicaire à la Tronche (banlieue de Grenoble)<br />

de 1845 à 1852, Michel-François Sibillat fut ensuite Missionnaire de N.D. de la Salette,<br />

mais quitta l’Institut six ans plus tard, lorsque les Missionnaires optèrent pour la vie<br />

religieuse et prononcèrent les vœux de religion. Il parcourut la France comme prédicateur<br />

et obtint du Saint-Siège le titre de Missionnaire apostolique. Sur la Salette, M.-F. Sibillat<br />

publia un livre (La divine messagère..., 1854) et composa des cantiques (cf. Bibl.). Il<br />

mourut le 9 mars 1870.<br />

(4) 30 000, selon une estimation rapportée par Mélin (doc. 297 bis) ; « pas moins de<br />

30 » (mille), selon le brigadier de la gendarmerie de Corps (L.M.U. SlMILIEN, Pèlerinage à<br />

la Salette, 2e éd., Angers 1853, p. 225) ; au moins 40 000, d ’après le rapport du maire au<br />

préfet de l’Isère (cf. doc. 288) ; 100 000, selon Gerin (doc. 289). Rousselot parle de 50 à<br />

60 mille personnes : « nous n ’articulons que ce nombre, quoique beaucoup de prêtres et<br />

de laïques instruits, témoins oculaires, le fassent monter à 80 mille et même plus haut.<br />

Dans cette foule immense, se trouvoient des ingénieurs accoutumés au calcul des masses<br />

couvrant une certaine étendue de terrain » (doc. 310, p. 22, addition marginale = Vérité,<br />

p. 98). Rousselot pense très vraisemblablement ici à l’ingénieur Dausse.<br />

(5) Doc. 282 et PERRIN, n° 661. Un manuscrit de Dausse (doc. 315) laisse entendre<br />

que celui-ci rencontra l’enfant à la sacristie de Corps, le soir du 19 septembre.<br />

138


19-20 septembre 1847 Doc. 282<br />

c'est pourtant vous qui êtes l’auteur de tout cela ! » Mélanie, sans répondre,<br />

haussa les épaules, comme lorsque quelque chose lui paraît absurde ; et dès lors,<br />

toute son attention fut constamment de se tenir cachée, de se dérober dès qu’elle<br />

était reconnue,* jusqu’à ce qu’enfin, ne pouvant plus éviter les attroupements<br />

que sa présence renouvelait partout où elle passait, elle prit le parti de s’enfuir<br />

tout de bon avec son père, en prenant sa course à travers les sentiers de la<br />

Montagne » {Echo, p. 88-89). Arbaud rapporte qu’une extinction de voix lui<br />

ayant interdit l’usage de la parole, elle fut emmenée épuisée de lassitude et sur<br />

le point de tomber en syncope » (Arbaud, p. 52).<br />

A en croire l’abbé J.-P. Cartellier, « Mélanie qui se trouvait à une extrémité<br />

de cette multitude innombrable de pèlerins, s’écria tout à coup : je vois la Ste<br />

Vierge. La foule alors se précipite de son côté. Mélanie pleurait ; tant elle avait<br />

été impressionnée par cette vision » (6). On a là, peut-être, l’écho plus ou moins<br />

déformé d’une parole réelle (7).<br />

A Morlaix, Finistère, à la suite d’une neuvaine à Notre-Dame de la Salette,<br />

guérison d’Elisa de Pinguern et de Francine La Bourdonnec, âgées de dix-sept<br />

ans, pensionnaires au couvent de N.D. de la Victoire, atteintes d’un mal inconnu<br />

et jugé incurable par le médecin. — Dossier : EG 120 ; cf. G iray II, p. 305-<br />

306.<br />

19-20 septembre 1847<br />

É v é n e m e n t s. A Blois, à la suite d’une neuvaine à Notre-Dame de la Salette,<br />

guérison de Joséphine Leblais, âgée de trente et un ans, atteinte de plusieurs<br />

infirmités (gastralgie, etc.). Cette guérison fit l’objet d’une enquête canonique à<br />

l’évêché de Blois. — Dossier : EG 122 ; cf. G ir a y II, p. 306-307.<br />

* 282. LETTRE DE L’ABBÉ LOUIS PERRIN, curé de la Salette, à<br />

Mgr de Bruillard<br />

Dans VlLLECOURT, p. 184-187.<br />

Date. Mgr Villecourt, qui édita cette lettre, n’en indique pas la date.<br />

L’évêque de Grenoble la lui avait transmise en lui renvoyant le manuscrit du<br />

Nouveau récit (doc. 309). Elle fut probablement écrite peu de temps après le<br />

jour anniversaire, peut-être dès le lendemain.<br />

Monseigneur,<br />

Votre Grandeur désirait beaucoup que les cérémonies permises<br />

sur la montagne de la Salette fussent exécutées avec ordre, et<br />

affermissent de plus en plus la croyance à l'apparition miraculeuse.<br />

Nous sommes heureux de pouvoir dire, avec tous les autres témoins<br />

oculaires, que la fête du 19 septembre a été brillante au-delà de<br />

tout ce qu’on pouvait prévoir. Aucun accident n ’est arrivé, de<br />

(6) Cartellier continue : « Nous avouons que nous n’en avions pas entendu parler.<br />

C’est ces jours-ci pour la première fois [i.e. en 1848 ou 1849] que ce fait nous a été<br />

rapporté » (Réponse, p. 12).<br />

(7) On trouvera dans l’introduction au doc. 288 un fait arrivé ce même jour, mais<br />

déformé par la rumeur populaire.<br />

139


Doc. 282<br />

<strong>Documents</strong><br />

l’aveu de M. le Maire, ni durant la célébration des Saints Mystères,<br />

ni dans la foule immense des pèlerins.<br />

Il serait difficile, Monseigneur, de se former une idée juste<br />

d ’une pareille agglomération ; il aurait bien fallu une demi-heure<br />

pour faire le tour du terrain qu’elle occupait ; et encore elle était<br />

tellement compacte, que l’on ne marchait pas, mais que l ’on était<br />

porté en avant, par sauts et par bonds, comme les vagues de la<br />

mer, surtout à quelque distance de la petite chapelle. Cependant<br />

tous s’inclinaient profondément, au-[p. 185]tant qu’ils le pouvaient<br />

; tous étaient pénétrés d ’un vrai sentiment de religion,<br />

animés de la foi la plus vive ; tous priaient ou chantaient<br />

pieusement ; tous paraissaient s’occuper des moyens à prendre<br />

pour devenir meilleurs. Le chant des Litanies de la Sainte Vierge,<br />

du Salve Regina, de l’Ave maris Stella, et d ’un grand nombre de<br />

cantiques, n ’a pas été interrompu durant la nuit du samedi au<br />

dimanche.<br />

Quel souvenir, Monseigneur, que celui de cette nuit !! La<br />

pluie a commencé vers les cinq heures du soir, et n ’a cessé que le<br />

lendemain vers les sept heures du matin. Voilà pourtant une<br />

multitude de cinquante mille âmes qui a passé la nuit en plein<br />

air, inondée d ’une pluie torrentielle, sans laisser échapper ni<br />

murmures, ni plaintes (1).<br />

Vers les trois heures du matin, j’ai commencé la cérémonie<br />

par la bénédiction de la petite chapelle en bois. J ’étais environné<br />

de plus de cinquante prêtres. A trois heures et demie, j’ai dit la<br />

première messe, et mon frère a dit la sienne en même temps ; car<br />

nous avons pu élever un autel à deux faces. Depuis ce moment,<br />

jusqu’à onze heures et demie, le double sacrifice a été offert. Il<br />

n ’y a pas eu de messe chantée. Plusieurs ecclésiastiques m ’ont<br />

beaucoup secondé pour comprimer la foule, qui se jetait, [p. 186]<br />

comme à corps perdu dans la chapelle. Il nous a fallu déployer<br />

toute la force, toute l’énergie dont nous étions capables, pour<br />

faire ouvrir un passage, seulement aux personnes qui voulaient<br />

communier ; et après la communion, il fallait encore user de<br />

violence pour les faire sortir, afin de céder la place à d’autres.<br />

Ce moyen de communion, par sections de vingt à vingt-cinq<br />

personnes, nous a paru le seul possible. Nous avons continué ce<br />

travail pendant n e u f heures, sans interruption. Il y a eu plus de<br />

mille communions ; et il est certain qu’un très grand nombre<br />

n ’ont pu satisfaire leur pieux désir, ne pouvant plus parvenir<br />

jusqu’à la sainte Table. 1<br />

(1) La « multitude de cinquante mille âmes qui a passé la nuit en plein ait » est<br />

probablement un lapsus ; dans la pensée de Perrin, le chiffre de 50 000 correspond plutôt<br />

à l’ensemble des pèlerins de la journée.<br />

140


21 septembre 1847 Doc. 282<br />

'Vers les onze heures, nous avons vu la nécessité d’aviser à un<br />

moyen de prévenir la suffocation de plusieurs. La foule augmentait<br />

toujours ; il n ’était plus possible de la percer ; des personnes se<br />

trouvaient mal à chaque instant ; et nous avons pu donner des<br />

fortifiants à quelques-unes ; elles se sont remises en quelque<br />

temps.<br />

Alors, j’ai annoncé sur le ton le plus élevé qu’il n ’y aurait<br />

plus de messes, que là on chanterait les Vêpres. Cependant on<br />

n ’a pu le faire. On se portait, on étouffait. On s’est contenté du<br />

Salve Regina.<br />

M. l’abbé Sibillat, vicaire de [la] Tronche, a pris [p. 187] la<br />

parole, et a adressé à cette foule immense une instruction dont les<br />

trois idées principales étaient : la prière, la sanctification du<br />

dimanche, et le blasphème. Sa haute taille, sa forte voix, son<br />

enthousiasme, son action très animée, l’ont admirablement bien<br />

servi.<br />

Le vénérable Curé de la cathédrale de Grenoble a aussi fait<br />

passer dans les coeurs le feu dont le sien brûle pour Marie. Ses<br />

paroles ardentes ont été recueillies avec avidité. Son onction<br />

pénétrante, sa bonté immense bien connue, tout produisait une<br />

impression profonde.<br />

Le cher Maximin, ému du spectacle dont il était témoin, a<br />

demandé à M. le Curé de la Cathédrale la grâce de faire, ce jourlà<br />

sa première communion. Ce bon pasteur s’est contenté de le<br />

confesser.<br />

Mardi 21 septembre 1847<br />

É v é n e m e n t. Près de la source de l’apparition, l’abbé Arbaud aperçoit un<br />

homme portant moustaches. « Il était à genoux au milieu d’un groupe d’autres<br />

hommes et chantait d’une voix mâle : Suivons sur la montagne sainte, notre<br />

Sauveur sanglant, défigure..... Puis avec un ton ferme et bien accentué, il lisait<br />

les prières d’un petit livre qu’il tenait dans les mains ». L’abbé Arbaud demande<br />

des éclaircissements : il s’agissait, paraît-il, d’un militaire guéri miraculeusement<br />

d’une tumeur à la jambe, après avoir baigné durant plusieurs semaines chaque<br />

jour la partie malade dans l’eau de la source miraculeuse (Arbaud, p. 82-83). —<br />

Rousselot observe à propos de cette guérison et de celle d’un autre militaire (*) :<br />

« Rien n’a constaté la guérison de ces militaires, parce que rien n’avait constaté<br />

leurs maladies » (**).<br />

(*) Guérisons rapportées par la Voix de l ’Église, n" du 1" novembre 1847, p. 157, et<br />

par LEMEUNIER, Pèlerinage à la Salette, 3.éd., Séez 1849, p. 79.<br />

(**) Nouveaux documents, p. 108. Dès janvier 1848, le curé de la Salette met les<br />

enquêteurs en garde contre un soldat originaire de l’Eure-et-Loire : l’homme, qui se<br />

prétend guéri miraculeusement, débite son histoire « comme en secret », pour gagner de<br />

l’argent (doc. 392).<br />

141


Doc. 286<br />

<strong>Documents</strong><br />

286. LETTRE DE L’ABBÉ DOMBEY, vicaire à Corbelin, à l’abbé<br />

Auvergne, pro-secrétaire à l’évêché de Grenoble<br />

Original (1 f. 19,5 cm x 25,8).<br />

Eugène Dombey, 1817-1897. Ordonné prêtre en 1842, vicaire à Corbelin<br />

lors de son pèlerinage à la Salette en 1847, il devint aumônier de plusieurs<br />

communautés religieuses, dont le Carmel de Vienne, où il resta vingt-sept ans.<br />

C’était un homme d’oraison (Semaine religieuse de Grenoble, 1896-97, p. 358).<br />

Contenu. La lettre reproduit une note sur les « impressions de Mr Dupont<br />

de Tours en pèlerinage à la Salette », composée probablement par Dombey luimême<br />

(extrait dans BASSETTE, p. 79), qui avait accompagné le pieux laïc dans sa<br />

visite du 27 juillet. Le vicaire de Corbelin donne ensuite ses propres impressions :<br />

[p. 2] Quant à moi, j’ai cru voir dans Maximin des yeux qui ont<br />

vu la Ste Vierge. La légèreté commune aux enfans de son âge,<br />

loin de me surprendre, [p. 3] m ’annonçait plutôt la franchise et<br />

l’absence de ruse dans son récit ; au reste il a un bon cœur.<br />

Quand il parle des choses de sa mission, il paraît imperturbable,<br />

ne cherchant point à épier ses paroles, pour voir s’il se contredit<br />

ou s’il est pris en défaut. Il paraît entièrement fort et convaincu<br />

de la vérité de ce qu’il annonce. Mélanie m’a aussi satisfait par<br />

son assurance, sa simplicité, sa modestie. Mais la vue des lieux<br />

m ’a vivement touché. La piété des fidèles, la narration des enfans,<br />

la discrétion qui eut lieu, l’espèce de confusion qu’éprouva<br />

l’incrédulité, l’ennui qui s’emparait de moi lorsque j’appelais le<br />

doute, la paix, la joie que me rendait la croyance, tout cela faisait<br />

disparaître les incertitudes qui m ’étaient venues surtout des doutes<br />

de personnages distingués de la ville épiscopale. Vive donc Notre<br />

D. de la Salette [...]<br />

Corbelin, 21 sept. 1847<br />

Eug. D om bey [...]<br />

Jeudi 23 septembre 1847<br />

288. LETTRE DU BARON PELLENC, PRÉFET DE L’ISÈRE, à<br />

Mgr de Bruillard<br />

Original (1 f. 25 cm x 19) : EGDA 23.<br />

Contexte. Le préfet a été informé d’un accident survenu à Corps le 19<br />

septembre et dont l’abbé Mélin avait d’ailleurs fait part à l’évêque dès le mardi<br />

21 en ces termes : « Un accident grave a ôté la vie à un homme de la Mure, à un<br />

kilo[mè]tre de Corps ; il montait en voiture, sans arrêter le cheval ; une chute<br />

inattendue l'a jeté sous les roues (*) ; il a expiré quelques instants après ; il a<br />

pu recevoir l'absolution » (doc. 284). Certains interprétèrent l’accident comme<br />

un châtiment : « On dit que parti de chez lui, pour la Salette, il r 'était amusé à<br />

(*) Le chemin entre Corps et la Salette était à l’époque inaccessible aux voitures (cf.<br />

LSDÀ I, p. 2). L’accident arriva donc entre Corps et la Mure.<br />

142


23 septembre 1847 Doc. 288<br />

Corps, et qu'il n'y était pas monté » (ibidem). La rumeur populaire recueillie<br />

par l’abbé Arbaud fit de l’homme un protestant, qui serait effectivement monté<br />

à la Salette, mais qui, au lieu de « garder la sage réserve et la politesse qui<br />

conviennent lorsqu’on partage des opinions contraires [...] alla se jeter dans une<br />

des baraques voisines de la chapelle, pour y manger et boire avec quelques<br />

compagnons qui ne valaient pas mieux que lui » et qui repartit pour rentrer chez<br />

lui à la Mure, après « avoir proféré toutes sortes de blasphèmes et après avoir<br />

épuisé de copieuses libations ». L’accident serait arrivé près d’un pont après la<br />

sortie de Corps, tandis qu’il voulait monter dans une diligence en marche.<br />

S’élançant « étourdiment et à demi-grisé », il glissa et « tomba misérablement<br />

sous les roues qui l’écrasèrent » (A r b a u d, p. 5 6 ) .<br />

Il est possible que la nouvelle de l’accident soit parvenue à la préfecture à<br />

travers un canal anticlérical. Le rassemblement du jour anniversaire n’avait en<br />

effet pas été du goût de tous. Le Patriote des Alpes du 21 septembre (doc. 283),<br />

annonçant à ses lecteurs qu’à Lyon la police enquêtait sur des phénomènes<br />

extraordinaires arrivés dans une institution religieuse, formulait à propos des<br />

« jongleries de la Salette » la remarque suivante : « Dans ce moment, une<br />

immense population n 'est-elle pas stupidement réunie pour fêter l'anniversaire<br />

du mensonge le plus effronté et le plus bête qui ait jamais été jeté en pâture aux<br />

faibles d'esprit.<br />

Préfet de l ’Isère Grenoble le 23 sept. 1841.<br />

Cabinet du Préfet<br />

Monseigneur,<br />

La commune de la Salette a été visitée, le 19 de ce mois, par<br />

un nombre si considérable d ’étrangers que M. le Maire, dans le<br />

rapport qu’il vient de m ’adresser pour me rendre compte de cette<br />

réunion extraordinaire, ne le porte pas au-dessous de 40 mille,<br />

parmi lesquels se trouvaient au moins 200 prêtres. Des messes ont<br />

été dites sur la montagne depuis 3 heures moins 1/4 du matin<br />

jusqu’à midi et 1/2. L’annonce de ces messes devait naturellement<br />

attirer une grande affluence.<br />

Ces grandes réunions sont de celles que [sic] l’administration<br />

supérieure doit toujours être informée, afin qu’elle puisse prescrire<br />

les mesures si nécessaires en pareil cas, pour le maintien de l’ordre<br />

et de la tranquillité publique confié à sa garde. S’il en eût été<br />

ainsi, nous n’aurions peut-être pas eu à déplorer la mort d’un<br />

homme qui a été écrasé par une voiture.<br />

Je désire savoir, Monseigneur, si la présence de tant d ’ecclésiastiques<br />

à la manifestation dont la commune de la Salette vient<br />

d ’être le théâtre [verso] et le nombre considérable de messes qui<br />

ont été dites en plein air, ont été autorisées par votre Grandeur.<br />

143


Doc. 288<br />

<strong>Documents</strong><br />

Je vous serais fort obligé, Monseigneur, de vouloir bien me<br />

répondre le plus tôt possible.<br />

Agréez...<br />

Le Préfet de l’Isère<br />

PELLENC<br />

* 290. RÉPONSE DE MGR DE BRUILLARD au préfet de l’Isère<br />

Brouillon de la main de l’évêque, écrit sur la lettre du préfet (doc. 288) :<br />

EGDA 23. — Non daté.<br />

Note. Le brouillon, difficile à lire par endroits, comporte des passages biffés,<br />

que nous nous abstenons de signaler.<br />

M. le Préfet,<br />

Ce n ’est pas l’affluence des messes, dont on n ’avait pas<br />

connaissance, qui vient d ’attirer 40 à 50 mille personnes sur la<br />

Montagne de la Salette. C’est le nombre présumé des étrangers<br />

qui m’a engagé à permettre la célébration des Sts Mystères, dans<br />

un jour où il est ordonné d ’y assister.<br />

J ’ai acquis la certitude que, dans cette immense réunion,<br />

aucun désordre n ’a été commis. M. le Maire de la Salette et les<br />

gendarmes de Corps peuvent l’attester. Tout s’est passé en prières<br />

et en chants religieux.<br />

[verso] Il n’est malheureusement que trop vrai qu’un homme<br />

a été écrasé sur la grande route le dimanche 19- Mais c’est un fait<br />

isolé qui n ’a aucun rapport avec la Salette.<br />

Habitant de La Mure, cet homme était venu à Corps pour ses<br />

affaires, et n ’a point paru à la Salette qui en est éloignée de<br />

4 lieues. A un kilomètre de Corps, il a eu l'imprudence de vouloir<br />

monter dans sa charrette' sans arrêter son cheval. Le pied lui a<br />

manqué et il a été écrasé sous l’une des roues. Cependant, il n ’est<br />

pas mort de suite et un prêtre qui voyageait dans ces parages a eu<br />

le temps de lui procurer les secours de son ministère.<br />

Samedi 25 septembre 1847<br />

ÉVÉNEMENTS. A la Salette, guérison de Victorine Sauvet, originaire de Lalley<br />

(commune située à une quarantaine de kilomètres au sud-ouest de la Salette).<br />

Souffrant d’un affaiblissement de la vue depuis le début d’août, alors qu’elle se<br />

trouvait en service à Marseille, chez M. Bech, économe des hôpitaux de la ville,<br />

elle devient aveugle vers le 20 de ce mois. Le samedi 18 septembre elle quitte<br />

Marseille pour rejoindre sa famille à Lalley. Conduite une semaine plus tard à la<br />

144


25 septembre 1847 Doc. 290<br />

Salette par ses parents, elle recouvre la vue subitement, sur les lieux même de<br />

l’apparition. Le curé de la Salette, qui se trouvait à proximité, dresse immédiatement<br />

le procès verbal de la guérison (1). — Dossier : EG 122 (dossier V. Sauvet :<br />

41 pièces, dont 21 numérotées) ; Vérité, p. 130-142 ; Nouveaux documents,<br />

p. 53 ; Nouveau sanctuaire, p. 117-118 ; GlRAY I, p. 174-186. — Cette guérison<br />

fut examinée lors de la Conférence tenue à l’évêché de Grenoble le 6 décembre<br />

suivant (cf. doc. 369)-<br />

N ote critique. La guérison de Victorine Sauvet ne saurait être considérée<br />

comme miraculeuse. En effet :<br />

1) Avant même que Victorine ait quitté Marseille, le Dr Gués, médecin<br />

traitant, laisse espérer une guérison, si elle « peut demeurer tranquille & jouir de<br />

quelques consolations » (2). La maladie avait du reste une origine psychologique,<br />

à savoir le choc produit sur Victorine par une mauvaise nouvelle (3).<br />

2) Durant les huit jours qui vont du départ de Marseille au pèlerinage à la<br />

Salette, elle exhibe sa « cécité » comme s’il s’agissait de rassembler des témoins<br />

en vue du miracle. Dans son village natal, elle ne séjourne pas même une<br />

semaine. Or « 75 habitants et propriétaires de Lalley » ( Vérité, p. 138) attesteront<br />

la cécité de Victorine : mais comment demander à ces braves gens de distinguer<br />

entre une cécité réelle et une cécité simulée ou imaginaire (4) ?<br />

3) Pour obtenir sa guérison, elle se serait adressée également à Notre-Dame<br />

de la Garde. Mais après vérification de ses dires auprès des responsables du 1<br />

(1) Doc. 291 : « Procès-verbal fait sur les lieux [...] ». — Le texte publié dans la Voix<br />

de l'Eglise du 1" novembre 1847, p. 157-158, comme étant la déclaration de Victorine<br />

Sauvet « copiée textuellement sur l’original déposé à l’Evêché de Grenoble » est plus court.<br />

(2) Doc. 271 bis : lettre de M. Bech au père de Victorine Sauvet, 15 septembre 1847,<br />

éditée partiellement dans Vérité, p. 134-136, où des points de suspension remplacent le<br />

passage suivant : « Celui-ci [notre médecin] attribuant cette maladie à un violent effet<br />

nerveux & à un transport de sang au cerveau, a saigné votre fille pendant 4 fois & a tâché<br />

de la ramener au calme par ses ordonnances. Il ne peut pas brusquer un traitement aussi<br />

délicat ; il pense que la vue reviendra à votre fille si elle peut demeurer tranquille & jouir<br />

de quelques consolations. Le système nerveux & le cours du sang reprendront leur assiette<br />

& la rétabliront. On nous a raconté plusieurs exemples de personnes qui se trouvaient dans<br />

sa position & qui ont recouvré la vue, d’autant plus vite, qu’elles se sont moins inquiétés ».<br />

Le Dr Gués, médecin traitant, écrira en octobre au curé de Lalley : « je vous assure Monsieur<br />

le Curé, que j’ai toujours douté de la cécité de cette malade. Les yeux de cette demoiselle<br />

étaient si clairs et si si [sic] transparents, que la cécité devait résulter d ’un amaurose,<br />

maladie qui est occasionnée par la paralysie du nerf optique ou de la ré/tine. Dans cette<br />

maladie, seule qu’on pût [?] supposer à Mademoiselle Sauvet, la malade ne voit [p. 2]<br />

point, mais la pupille reste fixe [ou : fixée] et immobile, tandis que chez cette malade,<br />

elle se dilatait et se contractait parfaitement, suivant qu’on approchait ou éloignaiewt ses<br />

yeux de la lumière » (doc. 313). M. Bech, l’employeur de Victorine, rendra un témoignage<br />

semblable : « Peu de personnes ont franchement cru à la cécité de Victorine », qui<br />

franchissait aisément des obstacles dressés devant elle (doc. 316).<br />

(3) Sa sœur Marie venait d’avoir un enfant naturel (cf. doc. 271 bis). C’est depuis<br />

que Victorine a été informée de « l'inconduite de votre fille Marie » qu’elle a éprouvé ce<br />

changement, écrit M. Bech au père le 1" septembre 1847 (doc. 247). Dans Vérité, p. 133,<br />

les mots entre guillemets ont été remplacés par : « du malheur arrivé dans votre famille ».<br />

— Victorine présente la cause de son chagrin autrement : « on m’apprit tout-à-coup que la<br />

demande que j’avais faite d’entrer dans le couvent d’un hôpital n'avait pu être admise »<br />

(doc. 295).<br />

(4) Pièce n° 12 du dossier Victorine Sauvet (EG 122), lequel comprend encore d’autres<br />

attestations semblables.<br />

145


Doc. 293<br />

<strong>Documents</strong><br />

sanctuaire marseillais, on constate qu’ils contiennent des mensonges (5) : on a<br />

donc affaire à une fabulatrice (6).<br />

293. LETTRE DU CARDINAL DE BONALD, archevêque de Lyon,<br />

à Mgr J.B. Bouvier, évêque du Mans<br />

Dans A. SIFFLET, Les évêques concordataires du Mans, IV, t. 2 (Mgr J.-B.<br />

Bouvier), Le Mans 1927, p. 149-150.<br />

L.-J.-Maurice de Bonald, né à Millau, Aveyron, le 30 juin 1787, prêtre en<br />

1811, évêque du Puy en 1823, cardinal en 1841, fut archevêque de Lyon de<br />

1839 jusqu’à son décès, le 25 février 1870. Il faut se garder de lui attribuer les<br />

positions de son père, le vicomte Louis de Bonald, défenseur des principes<br />

monarchistes et traditionalistes en philosophie. Le cardinal de Bonald refusait en<br />

effet de lier l’Eglise à un régime politique. Dès avant 1848, il avait dénoncé les<br />

excès du capitalisme industriel et perçu dans la misère ouvrière du temps quelque<br />

chose de nouveau par rapport à la misère ancienne (1).<br />

Attitude envers La Salette. Le cardinal de Bonald a longtemps compté parmi<br />

les adversaires les plus décidés de la Salette. Pour empêcher l’approbation de<br />

l’apparition par l’autorité ecclésiastique ou pour obtenir sa condamnation, il<br />

intervint à plusieurs reprises auprès de l’évêque de Grenoble et même, à partir<br />

de 1851, auprès du Saint-Siège. Par la suite, il adopta une ligne de conduite<br />

plus modérée. « C’est une bonne chose que la dévotion à la S" Vierge transportée<br />

sur le haut d’une montagne », écrit-il en 1861 à Edouard Barthe, chanoine<br />

honoraire de Rodez. «J’approuve le pèlerinage à la chapelle construite en<br />

l’honneur de Marie. Mais je sépare tout cela du fait de l’apparition (2). » Selon<br />

Rousselot, le 23 octobre de l’année suivante dans un entretien avec Mgr<br />

Ginoulhiac, évêque de Grenoble il s’exprima « sur le fait et sur la croyance à la<br />

manière d’un croyant » (3). — C’est possible ; mais croyait-il vraiment au fait de<br />

l’apparition et pas simplement à la légitimité du pèlerinage ? On peut en douter,<br />

car Rousselot l’aurait indiqué clairement.<br />

Les apologistes de la Salette n’ont pas manqué de signaler la négligence du<br />

cardinal à s’informer correctement. De fait, son opposition débute par une<br />

interprétation erronée des conclusions auxquelles étaient arrivés en décembre 1846 1<br />

(5) Réponse envoyée de Marseille à l’abbé Carton, curé de Lalley, 13 novembre 1847<br />

(doc. 337).<br />

(6) En 1850, alors qu’elle se trouve à Saint-Laurent-en-Beaumont (canton de Corps),<br />

elle attire de nouveau l'attention : elle se présente au curé du village comme tourmentée<br />

par le démon (cf. la lettre du 18 février 1850 du Procureur de la République et la réponse<br />

de l’évêque, EG 123). Vers les années 1857-68 elle vend des objets de piété à proximité<br />

du Sanctuaire de la Salette. Puis elle a des démêlés avec la justice : on l'accuse d'avoir<br />

elle-même mis le feu à sa baraque, pour toucher une prime d ’assurance. (Cahiers du Père<br />

Joseph Perrin, MSG, en particulier II, p. 67-68 ; sur V.S. cf. également GlRAY I, p. 180 et<br />

suivantes).<br />

(1) Conférence donnée par Mme Muller au Centre régional interuniversitaire d ’Histoire<br />

religieuse de Lyon le 11 avril 1979 ; cf. aussi A. RrVET, « Maurice de Bonald, évêque du<br />

Puy, et la politique », dans Mélanges offerts à M. le doyen AndréLatreille, Lyon, Audin,<br />

1972.<br />

(2) Copie envoyée par le destinataire à Mgr Ginoulhiac, accompagnée d ’une lettre<br />

datée du 22 octobre 1861, EG 73.<br />

(3) Lettre de Rousselot à l'abbé Doyen, curé de Gonrieux en Belgique, 31 octobre<br />

1862, dans N.D. de la Salette. Journal religieux paraissant à Muret (Haute-Garonne),<br />

n° 57 (février 1863), p. 455 ; cf. aussi GlRAY I, p. 106-110.<br />

146


25 septembre 1847 Doc. 293<br />

les chanoines de la cathédrale et les professeurs du grand séminaire de Grenoble,<br />

consultés par Mgr de Bruillard. Les uns et les autres avaient recommandé à<br />

l’évêque de ne rien décider pou r le m om ent, avant d’avoir poussé l’enquête plus<br />

à fond (rapport des professeurs : doc. 49) ou avant que Dieu n’ait manifesté sa<br />

volonté au sujet d’une éventuelle intervention épiscopale : du reste, l’apparition<br />

pouvait produire de bons fruits même en l’absence d’une approbation de la pan<br />

de l’autorité (rappon des chanoines : doc. 50). Or le cardinal croit que les<br />

consulteurs se sont prononcés négativement sur le fond du problème, à savoir<br />

l’apparition elle-même (4). Plus tard, il fera de Maximin, qu’il appellera Marcellin,<br />

le frère de Mélanie (5).<br />

Cette négligence a peut-être pour cause une certaine irritation devant ce qui<br />

ressemble à des exagérations pieuses : « Le mal de notre époque c’est l’amour du<br />

merveilleux », aurait-il répondu à des personnes qui l’avaient consulté au sujet<br />

de la Salette {Réponse, p. 69). — Il faut avouer que, durant cette deuxième<br />

moitié de septembre 1847, le cardinal a quelque motif de se montrer méfiant :<br />

une lettre sur la Salette, pâme dans la Voix de l ’Eglise (doc. 231), vient de le<br />

présenter au grand public comme un croyant convaincu. D ’autre part, il va<br />

bientôt être mis en cause dans l’affaire de l’œuvre réparatrice : on insinuera qu’il<br />

a opté en faveur de la version Le Brument, donc contre l’évêque de Langres, lui<br />

pourtant si soucieux de ne pas se compromettre à propos de révélations privées (6) !<br />

Monseigneur,<br />

Millau, le 25 septembre 1847.<br />

J ’ai pris bien des informations sur le fait miraculeux dont on<br />

parle tant dans nos contrées. J ’ai entendu à ce sujet beaucoup de<br />

prêtres ; j’ai adressé bien des questions ; j’ai écrit et parlé à<br />

l’Évêque de Grenoble (1). Je n ’ai rien pu obtenir de bien clair,<br />

de bien satisfaisant.<br />

Mgr de Bruillard me dit lui-même qu’il avait fait examiner la<br />

chose par deux commissions différentes, et que le résultat des<br />

informations qui avaient été prises était qu’il n’y avait rien de<br />

prouvé : aussi ce Prélat défendit à MM. les curés d ’en parler en<br />

chaire (2). 1<br />

(4) Voir le présent document, avec la note 2.<br />

(5) Lettre de Bonald du 21 mars 1851, EG 73, citée dans BASSETTE, p. 204.<br />

(6) Doc. 366. — Sur M. Le Brument et l’œuvre réparatrice, voir l’introduction au<br />

doc. 259.<br />

(1) Nous n ’avons rencontré aucune trace d ’un tel entretien oral entre les deux évêques.<br />

Ce qui nous reste de leur correspondance ne contient pas la moindre allusion à une<br />

rencontre ayant eu lieu en 1847.<br />

(2) En réalité, l'interdiction de parler en chaire (doc. 3) fut portée par l'évêque avant<br />

la consultation des commissions formées par les chanoines et les professeurs et non pas<br />

après, comme le croit le cardinal. Elle était fondée non sur l'examen du dossier de la<br />

Salette, mais sur la législation concernant les miracles non encore approuvés. — Sur la<br />

147


Doc. 293<br />

<strong>Documents</strong><br />

Tout repose sur le témoignage de deux enfants, une fille de<br />

14 ans et un petit garçon de 11 à 12 ans. La Sainte Vierge leur a<br />

dit, à ce qu’ils prétendent, que la récolte ne vaudrait rien. Elle<br />

est cependant assez belle. La Sainte Vierge tenait quelquefois un<br />

langage qui ne convenait qu’à Notre-Seigneur : le costume qu’elle<br />

portait est d ’une étrange bizarrerie. Elle a confié à ces enfants des<br />

secrets qu’ils ne peuvent jamais dévoiler : à quoi servent-ils donc<br />

pour le bien spirituel des hommes ?<br />

Une fontaine coule à l’endroit où la Sainte Vierge s’est<br />

montrée : cette eau se débite partout. Ne serait-il pas à craindre<br />

qu’on ait voulu, dans ce pays, faire un commerce comme un<br />

autre ? Dans ce temps, on ose tout ! Aujourd’hui, on s’attache au<br />

merveilleux avec une avidité extrême : on doit donc se méfier. Je<br />

ne crois pas encore beaucoup à tout ce qui se dit. Mgr l’Evêque<br />

de La Rochelle a été sur les lieux : il en est revenu convaincu de<br />

la réalité de l’apparition. Il en a même parlé en chaire, à Lyon :<br />

si j’avais pu prévoir qu’il en parlât, je l’aurais prié de n ’en rien<br />

faire (3).<br />

[p. 150] Un ecclésiastique de mon diocèse a publié un livre<br />

sur cette apparition, sans m ’avoir demandé ma permission : je<br />

crois franchement qu’il a voulu faire une spéculation : je connais<br />

l’homme (4).<br />

On a parlé de plusieurs guérisons opérées par l’eau de la<br />

montagne ; je n ’ai pas vérifié si le fait était vrai. Je me méfie : on<br />

devrait, dans ce temps-ci, être extrêmement réservé sur toutes ces<br />

choses ; mais il y a des têtes ardentes qui croient tout, qui adoptent<br />

tout, oubliant les sages conseils de saint Paul.<br />

Veuillez agréer...<br />

fL.-J.-M. Card. DE BONALD, arch. de Lyon.<br />

portée attribuée par le cardinal aux rapports des deux commissions (doc. 49 et 50), voir<br />

aussi le témoignage de Simon Cattet, 1788-1858, ancien vicaire général de Lyon et chanoine<br />

titulaire, auteur d'un certain nombre d ’ouvrages de controverse : « Son Eminence le<br />

Cardinal Archevêque me communiqua, l'année dernière, les fâcheuses impressions que fit<br />

sur son esprit une lettre de Mgr l’Evêque de Grenoble qui lui annonçait que deux<br />

commissions [...] avaient déclaré, chacune de son côté, q u ’il n'y avait pas lieu de poursuivre<br />

l'enquête [...] D’après ce, le Cardinal n’a pas cessé de dire qu’il serait imprudent de<br />

prononcer un jugement épiscopal sur cet événement reconnu incertain » (doc. 373).<br />

(3) A en croire l’abbé Raymond, vicaire du curé d ’Ars, le cardinal lui aurait « adressé<br />

des observations » (lettre de l’abbé Raymond à Mgr Depéry, évêque de Gap, 23 janvier<br />

1851 ; copie : BMG X. 260).<br />

(4) Le spectre de la spéculation paraît avoir hanté l’imagination du cardinal : voir le<br />

doc. 395, dernière observation. — Il est probable, mais non pas certain, que le cardinal<br />

pense ici au chanoine Bez. Rappelons qu’en novembre 1846 avait passé à Corps un certain<br />

abbé Marcellin (ou Marcelin), qui se prétendait envoyé par l’archevêque de Lyon (cf.<br />

LSDA I, p. 186 et 193).<br />

148


28 septembre 1847 Doc. 294<br />

Dimanche 26 septembre 1847<br />

294. LETTRE DE L’ABBÉ MÉLIN à Mgr de Bruillard<br />

Original : EG 100. — Extraits dans Annales, avril 1912, p. 336-337.<br />

Contexte. La décision prise par l’évêque au sujet de la pierre de l’apparition<br />

(cf. doc. 279) n’a pas plu à Peytard, maire de la Salette-Fallavaux. Refusant tout<br />

partage, celui-ci écrit à Mgr de Bruillard qu’il veut la pierre tout entière : le<br />

Conseil municipal n’acceptera d’aliéner les lieux de l’apparition qu’une fois la<br />

pierre rendue au curé de la Salette (doc. 285). L’évêque, qui s’est laissé<br />

impressionner par Peytard, annonce à Mélin (dans une lettre que nous n’avons<br />

pas retrouvée, mais dont Mélin mentionne l’existence) que la décision contestée<br />

n'a pas été maintenue.<br />

Résume de la présente lettre. Mélin regrette que l’évêque ait modifié sa<br />

décision. Pour sa part, il a reçu de Peytard une lettre menaçante, mais ne s’est<br />

pas laissé intimider. Peytard lui a fait envoyer une citation de comparaître devant<br />

le juge de paix (doc. 276). Mélin ne s’y est pas rendu et il n’y a point eu de<br />

suites : la matière du litige, une simple pierre, ne couvrant pas les frais de<br />

justice, les poursuites ont été suspendues. Cependant Mélin rendra la pierre,<br />

dont il a détaché un fragment destiné à demeurer à Corps. Il propose que, en<br />

attendant la construction de la chapelle définitive, elle soit entreposée à l’évêché,<br />

car « à la cure de la Salette, elle ne pourra pas être vue facüement par ceux qui<br />

vont faire ce pèlerinage, le principal chemin n'y passe pas ».<br />

Mardi 28 septembre 1847<br />

296. ATTESTATION DE JEAN-BAPTISTE PRA, cultivateur aux<br />

Ablandens<br />

Original écrit de la main de l’avocat Dumanoir, avec la signature de J.B.<br />

Pra légalisée le 28 novembre suivant par le maire de la Salette-Fallavaux (1 f.<br />

pliée 30 cm x 41) : EGD 70. — Edition incomplète dans Vérité, p. 45-46 ;<br />

édition complète dans Annales, mai 1909, p. 379-380.<br />

L'enquête Dumanoir de septembre 1847. C’est là au moins la troisième<br />

visite faite au canton de Corps par le grenoblois Armand Dumanoir, auteur<br />

d’une relation de l’apparition (doc. 124). Cette fois, il est monté aux Ablandens<br />

pour interroger les patrons de Mélanie et de Maximin. Comme il est juriste —<br />

en cette année 1847 il est nommé juge suppléant à Montélimar —, il rédige les<br />

réponses de ces deux braves paysans sous la forme de dépositions dûment datées<br />

et signées. Mais il a du mal à communiquer avec eux : la déclaration qu’il fait<br />

signer à Pra contient, comme nous le verrons, une inexactitude. En novembre,<br />

Dumanoir fera vérifier les déclarations par le curé de la Salette, qui apportera<br />

une correction au présent document (cf. doc. 352 et 353 ; Vérité, p. 50).<br />

Je soussigné Baptiste Pra cultivateur, domicilié au hameau des<br />

Ablandins, commune de la Salette, canton de Corps (Isère) déclare<br />

que Mélanie Mathieu est entrée à mon service dans le mois de<br />

149


Doc. 296<br />

<strong>Documents</strong><br />

mars dix huit cent quarante six (1) et qu’elle y est restée au<br />

hameau des Ablandins jusqu’au commencement de décembre de<br />

la même année. Pendant les six jours que le petit Maximin Giraud<br />

de Corps a gardé les vaches de Pierre Selme, mon voisin, dont le<br />

berger était malade, je ne me suis pas aperçu que ces enfants se<br />

connussent, ils ont pu cependant se rencontrer soit dans mon<br />

champ qui est à côté de celui de Pierre Selme, soit en faisant<br />

boire leurs troupeaux sur le versant nord de la montagne aux<br />

Baisses. Le samedi dix neuf septembre mil huit cent quarante six<br />

ils vinrent tous les deux me raconter ce qu’ils avaient vu et entendu<br />

sur ce plateau. Le lendemain ils allèrent ensemble chez M. le Curé<br />

de la Salette qui le même jour à la messe en fit part en chaire à<br />

ses paroissiens. Le petit Maximin est le même jour retourné à<br />

Corps. Il n’est plus revenu dans notre hameau. La petite Mélanie<br />

y est restée et elle a depuis lors été interrogée par un grand nombre<br />

de personnes (2). Le samedi dix neuf au soir elle me dit que la<br />

source située sur le plateau de la montagne à droite du ruisseau et<br />

que je savais être tarie, avait recommencé à couler. Je ne voulus<br />

pas le croire et le lendemain je m ’y rendis à six heures du matin<br />

et je reconnus qu’elle m’avait dit la vérité. Je fus étonné d ’y revoir<br />

de l’eau, parce que d ’ordinaire cette fontaine ne coulait qu’après<br />

de grandes pluies et qu’il n ’en était point tombé depuis longtemps.<br />

Depuis lors cette fontaine [p. 2] n ’a pas cessé de couler. J ’ai même<br />

remarqué avec les voisins que lorsque cette fontaine coulait les<br />

années précédentes elle ne venait pas avec autant d ’abondance que<br />