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AM 414

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CÔTE D’IVOIRE

LES EXIGENCES

DE DEMAIN

Un portfolio de 12 pages

INTERVIEW

Abd al Malik :

« L’urgence de tisser

des liens »

BUSINESS

Des emplois

pour la jeunesse !

+

ON EN PARLE

20 pages

d’une Afrique

en création

Elon Musk devant

une fusée SpaceX.

ILS SONT AFRICAINS

ET CHANGENT LE MONDE

Avec Elon Musk (sud-africain, milliardaire, défricheur),

Christian Happi (chasseur de virus), Juliana Rotich (créatrice open source),

Roméo Mivekannin (révolutionnaire de l’art), Moncef Slaoui (Monsieur vaccin),

Debora Kayembe (universitaire engagée), Mohamed Abid (chasseur d’étoiles)

et la très universelle Malika Louback (mannequin).

France 4,90 € – Afrique du Sud 49,95 rands (taxes incl.) – Algérie 320 DA – Allemagne 6,90 € – Autriche 6,90 € – Belgique 6,90 € – Canada 9,99 $C

DOM 6,90 € – Espagne 6,90 € – États-Unis 8,99 $ – Grèce 6,90 € – Italie 6,90 € – Luxembourg 6,90 € – Maroc 39 DH – Pays-Bas 6,90 € – Portugal cont. 6,90 €

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414 - MARS 2021

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GALERIE AMANI

EXPOSITION ART CONTEMPORAIN

ABIDJAN VERNISSAGES

FONDATION DONWAHI

1er avril 2021 2 avril 2021

contemporarybenin.com

contact@contemporarybenin.com


édito

Pendant que les pays riches s’écharpent

pour accéder aux doses vaccinales, pendant que

l’Europe se divise sous l’effet de ses égoïsmes, pendant

que les Chinois et les Russes tentent d’utiliser leurs

technologies vaccinales pour accroître leur influence,

pendant que les États-Unis « mettent le paquet » avec

une offensive à coups de milliards de dollars, l’Afrique

tente de trouver une réponse à la crise du Covid-19.

Avec son milliard et quelques d’habitants

et ses structures de santé précaires, le continent

est en danger, même si l’épidémie semble moins

virulente ici qu’ailleurs. Un danger sanitaire pour les

Africains eux-mêmes, malgré leur jeunesse et leur

apparente résistance. Et vecteur d’un danger plus global

pour « les autres ». Certains, cyniques, pourraient

« penser » une Afrique devenue territoire endémique

du Covid, un peu comme le paludisme, pendant que

le reste du monde s’immunise. Un calcul à très courte

vue. Le monde moderne n’a plus de frontières infranchissables,

et le virus (et ses mutants) peut voyager

quel que soit X… En clair, si le monde veut sortir de la

crise du Covid, il faut que l’Afrique (et les autres pays

pauvres ou émergents) s’en sorte aussi. L’égoïsme des

uns sera une condamnation pour tous. Notre sort est

lié. Début mars, on est pourtant loin du compte : les

trois quarts des vaccinations dans le monde ont été

faites dans 10 pays uniquement, lesquels représentent

à eux seuls 60 % du PIB mondial…

L’Afrique est en danger aussi parce qu’elle

risque de vivre un long Covid économique et

social. Avant la crise, c’était le continent jeune, en

pleine croissance, en progrès, avec une vision optimiste,

positive de l’avenir, pendant que le monde occidental

se déprimait dans un vieillissement des âges,

des mentalités, des ambitions… Aujourd’hui, un an

après, les données ont radicalement changé. Malgré

le bazar et les égoïsmes, les pays riches vaccinent. Les

variants compliquent tout, mais les perspectives d’immunité

collective à fin 2021 deviennent raisonnables.

PAR ZYAD LIMAM

L’AFRIQUE FACE À L’URGENCE

Ces pays ont les moyens de redémarrer rapidement

leur économie. Et de dépenser des centaines de milliards

d’euros pour soutenir leurs secteurs productifs.

Selon différentes études, l’Afrique, elle,

devrait « attendre » jusqu’en 2024 avant de pouvoir

bénéficier d’une forme d’immunité collective. Une

éternité… Malgré leurs résiliences, les économies et

les sociétés du continent seront durablement impactées.

Coupées du monde tout d’abord, avec une

limitation drastique des échanges et du tourisme.

Quatre ans sans suffisamment de moyens budgétaires

pour amortir le choc et opérer la relance. Une

croissance quasi nulle, qui aurait un effet immédiatement

appauvrissant, compte tenu de la démographie.

Enfin, les coûts à moyen terme pourraient être

dramatiques. On pense en particulier à la déstructuration

du secteur scolaire, à la formation des jeunes.

Et au recul sur les autres enjeux de santé collective.

En tout état de cause, l’Afrique a besoin de 1,5 milliard

de doses pour mener la lutte contre la pandémie.

Elle doit pouvoir compter sur ses alliés, ses amis et sur

le mécanisme Covax, tentative assez stupéfiante et

encourageante de solidarité mondiale menée par

l’OMS et l’ONG Gavi.

L’Afrique a besoin des autres, mais l’histoire

lui a aussi appris à compter sur elle-même. Elle doit

mobiliser les peuples, renforcer la lutte quotidienne et

les mesures de protection collective, elle doit mobiliser

ses ressources, attirer les investisseurs, montrer

l’exemple en assurant une solidarité entre nations

plus riches et nations plus fragiles. L’Afrique peut aussi

apporter au monde son expérience des épidémies

et des virus. Elle doit enfin, au-delà du pic de la crise

actuelle, s’émanciper, construire progressivement son

indépendance médicale et pharmaceutique.

C’est le sens de l’idéogramme chinois du

mot « crise ». Il se compose de deux caractères. L’un

signifie « danger », l’autre « opportunité », le moment

à saisir. ■

AFRIQUE MAGAZINE I 414 – MARS 2021 3


France 4,90 € – Afrique du Sud 49,95 rands (taxes incl.) – Algérie 320 DA – Allemagne 6,90 € – Autriche 6,90 € – Belgique 6,90 € – Canada 9,99 $C

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414 MARS 2021

3 ÉDITO

L’Afrique face à l’urgence

par Zyad Limam

6 ON EN PARLE

C’EST DE L’ART, DE LA CULTURE,

DE LA MODE ET DU DESIGN

Ikoqwe, duo de choc

26 PARCOURS

Nyaba Leon Ouedraogo

par Fouzia Marouf

29 C’EST COMMENT ?

Test or not test ?

par Emmanuelle Pontié

90 VINGT QUESTIONS À…

Céline Banza

par Astrid Krivian

TEMPS FORTS

À L’AVANT-GARDE !

32 Elon Musk : L’homme qui voulait

sauver le monde (et être riche)

par Cédric Gouverneur

40 Moncef Slaoui : Le tsar des vaccins

par Cédric Gouverneur

42 Malika Louback : Djibouti style !

par Zyad Limam

44 Christian Happi :

Relocaliser la recherche

par Cédric Gouverneur

46 Mohamed Abid :

Rien n’est impossible

par Frida Dahmani

48 Juliana Rotich :

La pionnière des TIC en Afrique

par Emmanuelle Pontié

50 Roméo Mivekannin :

Aux sources d’un art royal

par Fouzia Marouf

56 Debora Kayembe :

La rectrice d’Édimbourg

par Emmanuelle Pontié

58 Côte d’Ivoire :

Les exigences de demain

par Zyad Limam

70 Abd al Malik :

« L’urgence de tisser

des liens »

par Fouzia Marouf

P.70

CÔTE D’IVOIRE

LES EXIGENCES

DE DEMAIN

Un portfolio de 12 pages

INTERVIEW

Abd al Malik :

« L’urgence de tisser

des liens »

BUSINESS

Des emplois

pour la jeunesse !

+ ON EN PARLE

20 pages

d’une Afrique

en création

P.06

Elon Musk devant

une fusée SpaceX.

ILS SONT AFRICAINS

ET CHANGENT LE MONDE

Avec Elon Musk (sud-africain, milliardaire, défricheur),

Christian Happi (chasseur de virus), Juliana Rotich (créatrice open source),

Roméo Mivekannin (révolutionnaire de l’art), Moncef Slaoui (Monsieur vaccin),

Debora Kayembe (universitaire engagée), Mohamed Abid (chasseur d’étoiles)

et la très universelle Malika Louback (mannequin).

414 - MARS 2021

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PHOTO DE COUVERTURE : TODD ANDERSON/THE NEW YORK

TIMES-REDUX-REA

Afrique Magazine est interdit de diffusion en Algérie depuis mai 2018. Une décision sans aucune justification. Cette grande

nation africaine est la seule du continent (et de toute notre zone de lecture) à exercer une mesure de censure d’un autre temps.

Le maintien de cette interdiction pénalise nos lecteurs algériens avant tout, au moment où le pays s’engage dans un grand mouvement

de renouvellement. Nos amis algériens peuvent nous retrouver sur notre site Internet : www.afriquemagazine.com

AMANDA ROUGIER - CATARINA LIMÃO

4 AFRIQUE MAGAZINE I 414 – MARS 2021


FONDÉ EN 1983 (37 e ANNÉE)

31, RUE POUSSIN – 75016 PARIS – FRANCE

Tél. : (33) 1 53 84 41 81 – Fax : (33) 1 53 84 41 93

redaction@afriquemagazine.com

Zyad Limam

DIRECTEUR DE LA PUBLICATION

DIRECTEUR DE LA RÉDACTION

zlimam@afriquemagazine.com

Assisté de Laurence Limousin

llimousin@afriquemagazine.com

RÉDACTION

Emmanuelle Pontié

DIRECTRICE ADJOINTE

DE LA RÉDACTION

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Isabella Meomartini

DIRECTRICE ARTISTIQUE

imeomartini@afriquemagazine.com

Jessica Binois

PREMIÈRE SECRÉTAIRE

DE RÉDACTION

sr@afriquemagazine.com

Amanda Rougier PHOTO

arougier@afriquemagazine.com

ONT COLLABORÉ À CE NUMÉRO

Jean-Marie Chazeau, Frida Dahmani,

Catherine Faye, Glez, Cédric Gouverneur,

Dominique Jouenne, Astrid Krivian,

Fouzia Marouf, Jean-Michel Meyer,

Luisa Nannipieri, Sophie Rosemont.

VIVRE MIEUX

Danielle Ben Yahmed

RÉDACTRICE EN CHEF

avec Annick Beaucousin, Julie Gilles.

VENTES

EXPORT Laurent Boin

TÉL. : (33) 6 87 31 88 65

FRANCE Destination Media

66, rue des Cévennes - 75015 Paris

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ABONNEMENTS

Com&Com/Afrique Magazine

18-20, av. Édouard-Herriot

92350 Le Plessis-Robinson

Tél. : (33) 1 40 94 22 22

Fax : (33) 1 40 94 22 32

afriquemagazine@cometcom.fr

NABIL ZORKOT - KAY-PARIS FERNANDES/GETTY IMAGES

P.58

BUSINESS

76 Être jeune et sans emploi,

une fatalité ?

80 Ford investit

1 milliard de dollars

en Afrique du Sud

81 Lesieur Cristal

rêve d’Afrique

82 Le modèle éthiopien

fortement fragilisé

84 Afreximbank

sort de l’ombre

85 La dette à nouveau

une source d’inquiétude

par Jean-Michel Meyer

VIVRE MIEUX

86 Être mieux armé

contre le Covid-19

87 Détox : La monodiète

est-elle une bonne idée ?

88 Décoder les anomalies

des ongles

89 Comment combattre

le stress

par Annick Beaucousin

et Julie Gilles

P.42

COMMUNICATION ET PUBLICITÉ

regie@afriquemagazine.com

AM International

31, rue Poussin - 75016 Paris

Tél. : (33) 1 53 84 41 81

Fax : (33) 1 53 84 41 93

AFRIQUE MAGAZINE

EST UN MENSUEL ÉDITÉ PAR

31, rue Poussin - 75016 Paris.

SAS au capital de 768 200 euros.

PRÉSIDENT : Zyad Limam.

Compogravure : Open Graphic

Média, Bagnolet.

Imprimeur : Léonce Deprez, ZI,

Secteur du Moulin, 62620 Ruitz.

Commission paritaire : 0224 D 85602.

Dépôt légal : mars 2021.

La rédaction n’est pas responsable des textes et des photos

reçus. Les indications de marque et les adresses figurant

dans les pages rédactionnelles sont données à titre

d’information, sans aucun but publicitaire. La reproduction,

même partielle, des articles et illustrations pris dans Afrique

Magazine est strictement interdite, sauf accord de la rédaction.

© Afrique Magazine 2021.

AFRIQUE MAGAZINE I 414 – MARS 2021 5


ON EN PARLE

C’est maintenant, et c’est de l’art, de la culture, de la mode, du design et du voyage

Les deux hommes se mettent

en scène dans un duo

fictionnel venant d’une autre

galaxie, Iko et Coqwe.

6 AFRIQUE MAGAZINE I 414 – MARS 2021


MUSIQUE

IKOQWE

DUO DE CHOC

Le DJ et producteur Batida et le rappeur

angolais Ikonoklasta signent un MANIFESTE

SONORE HYBRIDE politique.

CATARINA LIMÃO - DR

IKOQWE, c’est le chef de file de

l’électro portugaise Pedro Coquenão,

alias Batida (né à Huambo, en Angola,

et élevé à Lisbonne), et le rappeur

activiste angolais Luaty Beirão, alias

Ikonoklasta. Amis de longue date,

ils ont déjà collaboré sur deux disques

avant de livrer aujourd’hui l’histoire

d’un duo fictionnel venant d’une autre

galaxie, Coqwe et Iko, qui découvre,

stupéfait, le monde fou dans lequel

nous évoluons. Le tout sur une trame

mariant électro, rap et musiques

traditionnelles

angolaises. Son (beau)

titre ? The Beginning,

the Medium, the End

and the Infinite.

Ici, les deux

personnages réagissent

« en étant politiques,

provocateurs

ou simplement

complètement

stupides », commente

Batida. Ce qui fait la

richesse des chansons.

« En tant qu’artiste,

il est vraiment difficile d’éloigner les

questions sociales de mes propositions,

explique le producteur. Ce n’est pas

que je n’aime pas simplement danser,

rire et célébrer l’amour. Une piste

de danse est déjà une déclaration

énorme à ce que nous avons négligé

au fil des ans, mettant l’accent

sur la performance plutôt que

sur l’expression. Peut-être qu’un jour,

je ne pourrai m’exprimer qu’à travers

les instruments et la danse… Mais

pour l’instant, je continue d’essayer

de raconter quelque chose. » Dont acte

avec son complice Ikonoklasta, qui

a signé une grande partie des paroles,

tandis que lui fouillait dans les archives

de l’International Library of African

Music, y dénichant puis samplant

des sons captés en Angola durant les

années 1950 par l’ethnomusicologue

Hugh Tracey.

Le tout est nourri de featurings

conséquents, de Spoek Mathambo

à Kamicasio, ce qui les « rapproche

le plus d’avoir un groupe parfait » :

« Spoek est un ami depuis nos débuts.

C’est tellement facile de travailler

avec lui. Avec Octa Push, nous avons

pris du temps pour finalement nous

réunir. Et concernant Celeste/Mariposa,

je suis vraiment fier qu’il s’agisse

de son premier enregistrement.

Au-delà des collaborations, ma relation

avec Ikonoklasta est précieuse :

c’est comme travailler avec son frère

ou son ami d’enfance… » Ensemble,

ils rendent hommage non seulement

aux possibilités de la planète, mais

aussi aux trésors cachés de la culture

angolaise. ■ Sophie Rosemont

BATIDA APRESENTA IKOQWE,

The Begining, the Medium, the End

and the Infinite, Crammed Discs.

AFRIQUE MAGAZINE I 414 – MARS 2021 7


ON EN PARLE

Dans Kanawa, elle chante

l’amour, la tolérance,

les traditions.

SOUNDS

À écouter maintenant !

DIDADI

NAHAWA

DOUMBIA

L’HYMNE AU MALI

La CÉLÈBRE CHANTEUSE

s’adresse à la jeunesse

dans son quinzième album.

« NE PARS PAS. » C’est ce que signifie le titre de son nouvel opus,

Kanawa. À qui la Malienne parle-t-elle ? Certainement pas à celui

qu’elle aime : cette féministe dans l’âme a toujours milité pour

les droits de ses sœurs. Non, elle parle aux jeunes de son pays,

déchiré entre une politique exsangue et des attaques terroristes,

où le chômage et la précarité sont indéniables, mais valent

toujours mieux que de se retrouver sous une tente, dans le froid,

dans un pays étranger et hostile. Dans Kanawa, elle chante aussi

l’amour, la tolérance, les traditions et le pouvoir qu’on peut

ressentir en affirmant ses convictions. Pour l’accompagner, des

cordes maliennes, telles le n’goni et le kamale n’goni, des guitares,

des percussions et boîtes à rythmes… Ainsi que sa fille, Doussou

Bagayoko, sur « Adjorobena ». Le tout enregistré par son complice

de toujours, N’gou Bagayoko, qui trouve le juste équilibre

entre sonorités contemporaines et le didadi. ■ S.R.

NAHAWA DOUMBIA, Kanawa, Awesome Tapes From Africa.


Céline Banza

Praefatio, Bomayé MusikAfrica

C’est en français et en

ngbandi que chante cette

jeune artiste congolaise

[lire p. 90], remarquée

depuis quelques saisons

pour la douceur pénétrante de son timbre,

mais aussi la fermeté de son engagement.

Cette ancienne ethnomusicologue cultive

un folk acoustique et mélodique qui permet

de mettre en avant ses textes. Le glaçant

« Sur le pavé », « Legigi No Gbi » ou encore

« Na Mileli » parlent d’un monde qui ne tourne

pas toujours rond, et « Mbi Ndo Yemo » et

« Mbi Gwe » des disparus qui nous manquent.


Gaidaa

Colors Live in NYC, ColorsxStudios

Produite avec la structure

Colors, cette poignée de

chansons enregistrées en live

à New York illustre ce que la

soul peut offrir de plus élégant

et authentique. Élevée aux

Pays-Bas par des parents soudanais amoureux

de leur tradition, la jeune Gaidaa est aussi

bien influencée par Amy Winehouse que par

Jazmine Sullivan et Anderson .Paak, sans

oublier ses origines. Un beau mélange servi

avec une acoustique qui résonne juste.


Dominique Fils-Aimé

Three Little Words, Modulor

Révélée par le télécrochet

canadien La Voix en 2015,

la Montréalaise a sorti

son premier album plutôt

bluesy, Nameless, en 2018.

L’année suivante, elle

remportait le prix Juno de l’album

de jazz vocal avec Stay Tuned! Dans

ce troisième opus, Three Little Words,

Dominique Fils-Aimé explore un territoire

plus soul, parfois titillé par des échos

funk, et dénonce le racisme systémique

américain. D’une grande élégance. ■ S.R.

EDOARDO GENOVA - DR (4)

8 AFRIQUE MAGAZINE I 414 – MARS 2021


EXPO

REGARDS CROISÉS

« COLORS OF ABSTRACTION 2 » retrace la vitalité de l’art contemporain

d’Abidjan à Casablanca, via les travaux de trois artistes phares.

UN TOTEM CONSTELLÉ de tonalités pop, des tabourets

dentelés d’éclats vifs, symboles d’une génération d’artistes

incarnant une néo-esthétique entre l’Afrique et l’Amérique

latine : la 193 Gallery poursuit son tour d’art contemporain

africain avec un nouveau group show, « Colors of

Abstraction 2 ». Cette exposition réunit trois artistes

phares, dont l’Ivoirien Jean Servais Somian, designer et

sculpteur hors pair qui excelle dans l’art du bois, sa matière

de prédilection, en transformant des pirogues en sofas.

La Marocaine Ghizlane Agzenai, elle, sublime la création

de totems colorés et monumentaux, présentés en 3D en

avril dernier via Emerge, projection murale sur l’un des

plus hauts immeubles de Casablanca. Enfin, les œuvres

de la Brésilienne Valentina Canseco évoquent la fameuse

cagette, objet de récupération si présent en Afrique,

que cette artiste ravive au cœur de sa géométrie, son trait

dynamique faisant écho par touches flashy à la veine

urbaine de Ghizlane Agzenai. ■ Fouzia Marouf

« COLORS OF ABSTRACTION 2 », 193 Gallery,

Paris (France), jusqu’au 31 mars (les dates peuvent

évoluer avec l’actualité). 193gallery.com

Les tabourets Dentelle

de Jean Servais.

Matrice 18, de Valentina Canseco.

IDEROSEN - GHIZLANE AGZENAI - VALENTINA CANSECO

Totem Naos,

de Ghizlane

Agzenai.

AFRIQUE MAGAZINE I 414 – MARS 2021 9


ON EN PARLE

INTERVIEW

Jimmy Jean-Louis, citoyen du monde

Rendu célèbre grâce à la série américaine Heroes, le comédien

haïtien basé à Hollywood travaille également sur le continent.

À l’affiche du drame nigérian La Convocation, il a en outre

remporté le prix du meilleur acteur aux Africa Movie Academy

Awards pour son rôle dans le thriller burkinabé Desrances.

AM : Qu’est-ce qui vous a intéressé dans

Desrances, dont vous êtes aussi coproducteur ?

Jimmy Jean-Louis : J’aime défendre des histoires méconnues,

qui méritent une visibilité internationale. C’est un rôle

complexe. Dans un contexte de guerre civile en Côte d’Ivoire,

mon personnage est pris dans différents engrenages, jusqu’à

plonger dans une certaine folie. Il veut à tout prix avoir

un fils pour perpétuer son nom. Interrogeons-nous :

pourquoi la transmission du nom se fait-elle par le père,

et non par la mère ? Pourquoi les femmes n’ont-elles

pas la place à laquelle elles ont droit dans

la société ? Et puis, ce héros, haïtien comme

moi, est en quête de ses racines. J’ai aussi

beaucoup de questions sans réponse

à ce sujet. Savoir d’où l’on vient est très

important pour mieux se comprendre.

Surtout pour les peuples noirs qui ont

été déracinés pendant une période. Donc

recevoir l’Africa Movie Academy Award

du meilleur acteur au sein d’un continent

de 1,3 milliard d’habitants est d’une

grande importance pour moi. J’appartiens

à l’Afrique. Depuis quinze ans, je vais vers

elle et collabore avec ses talents. Et si je

peux établir un pont entre l’Afrique et les

États-Unis, les Caraïbes, et l’Europe, alors…

Vous trouvez votre équilibre

entre ces trois continents ?

Oui, j’ai tracé ainsi mon chemin. Le septième art va se

diriger vers l’Afrique, inéluctablement. C’est le continent le

moins exploré, on a deux cents ans de cinéma devant nous !

On ne connaît pas ses pays, ses histoires, ses rois et reines, etc.

J’essaie de faire un projet par continent par an. Recommencer

une vie dans un pays inconnu est devenu normal pour

moi. Découvrir des cultures, des gens, des langues est une

expérience excitante. Je m’adapte aux règles du métier,

différentes selon les contrées. J’oublie le fonctionnement

d’un tournage hollywoodien quand je suis au Nigeria.

Quelle est la différence entre un rôle

dans un film et un dans une série ?

La Convocation, de Kunle

Afolayan, est disponible sur Netflix.

Dans un feuilleton, on connaît très vite son personnage,

ça devient une routine. Le pouvoir est entre les mains

des producteurs et des studios, un acteur ne peut pas

changer un mot de son texte. Grâce au succès planétaire

de Heroes, j’ai acquis une notoriété, je recevais des

messages du monde entier. C’est touchant. Au cinéma,

le travail artistique est beaucoup plus profond. On a

le temps et la latitude pour composer son personnage.

On échange avec la réalisatrice ou le réalisateur.

Comment préparez-vous un nouveau projet ?

Et avez-vous une technique de jeu ?

Je n’ai pas de méthode. J’ai été formé

par mon expérience de vie très riche,

qui m’a mené de Haïti à mes galères

parisiennes, de l’Espagne à l’Italie,

de l’Afrique du Sud à l’Angleterre… J’ai

été danseur, je sais comment jouer avec

le corps, la présence, le regard. Le travail

de préparation diffère selon les rôles.

Par exemple, pour incarner le personnage

historique de Toussaint Louverture

dans le téléfilm du même nom, il a fallu

me documenter, lire, échanger avec des

historiens, apprendre à me battre à l’épée,

monter à cheval. Prêter mon visage à

ce général et homme politique haïtien

représentait un enjeu fort pour moi.

Comment fait-on sa place

dans l’univers impitoyable de Hollywood ?

Mon parcours a forgé ma force mentale. Je savais

ce que je pouvais apporter de différent, ça aide à garder

le cap. On commence alors à vous faire confiance,

mais c’est un travail très long. Il faut croire en soi-même,

persévérer. Et ma rencontre avec Nelson Mandela,

à 24 ans, a été déterminante. Nous avons longuement

échangé, notamment sur la révolution haïtienne et ses

artisans, dont il s’est inspiré. Cela m’a donné la foi pour

réaliser mes rêves. Ce n’était pas le refus d’un directeur

de casting ou d’un agent qui allait m’intimider. Plus rien

ne pouvait m’arrêter. ■ Propos recueillis par Astrid Krivian

MOUROT - DR

10 AFRIQUE MAGAZINE I 414 – MARS 2021


COURTESY OF THE ETHICAL FASHION INITIATIVE IN PARTNERSHIP WITH THE EUROPEAN UNION

DESIGN

Margaux

Wong

Des bijoux

zéro déchet

Transformer les MATIÈRES

PREMIÈRES disponibles en

œuvres d’art à porter, c’est la devise

de cette talentueuse designeuse

guyanaise basée au Burundi.

L’AMOUR DE LA CRÉATRICE pour les bijoux remonte

à la période où elle vivait en Guyane et composait

ses créations avec tout ce que la forêt amazonienne

avait à offrir. Après avoir suivi son mari au Burundi

il y a onze ans, il lui a fallu trois années pour retrouver

son inspiration : « Je suis partie voir ce que faisaient

les artistes dans la région. C’était intéressant, mais

il y avait énormément de plastique et de produits

chinois. Je voulais absolument utiliser des matériaux

sourcés localement, durables. » Quand elle découvre des

objets en corne de vache, elle a un déclic. Aujourd’hui,

avec l’aide d’une quarantaine d’artisans dans tout

le pays, elle en fait des œuvres d’art à porter, sous

la forme de bijoux, masques, ceintures ou pochettes.

Sa dernière collection, « Glorious », comprend des

créations qui rappellent des armures ou des boucliers

et représentent la capacité des humains à surmonter

les obstacles. Les bagues et les colliers en forme

de feuilles ou racines, en laiton sculpté à la main,

rendent hommage à la nature luxuriante du Burundi

et à ses paysages. Si la crise sanitaire l’a poussée

à repenser son modèle économique, Margaux Wong

bénéficie néanmoins du support de l’Ethical Fashion

Initiative, un programme qui soutient les designers

africains. La marque devrait bientôt débarquer

en Europe et développer de nouveaux bijoux en

or, argent et pierres précieuses (rigoureusement

locales). margauxwong.com ■ Luisa Nannipieri

AFRIQUE MAGAZINE I 414 – MARS 2021 11


ON EN PARLE

COMÉDIERIRE

AVEC SANKARA

Le CHE GUEVARA

AFRICAIN est au cœur d’un

film burkinabé, qui réussit

à jouer avec la mauvaise

conscience politique du pays.

APRÈS LE FILM D’ARCHIVES (Capitaine Thomas

Sankara, du Suisse Christophe Cupelin, 2014),

après l’évocation poétique (Sankara n’est pas

mort, de la Française Lucie Viver, 2019), voici

une fiction 100 % burkinabée, autour de la

célèbre figure africaine de l’anti-impérialisme !

Une comédie qui recourt à quelques archives,

mais aussi à des effets spéciaux drolatiques.

C’est l’histoire d’un cadre supérieur d’une

multinationale qui pille l’or d’un pays imaginaire

(la République d’Afrique de l’Ouest, comme dans

Un président au maquis, précédente production

d’Afrique Films, 2016). Dans sa jeunesse, c’était

pourtant un sankariste convaincu, mais alors

qu’il négocie une promotion, le voilà confronté

au fantôme de l’ancien président burkinabé,

qui vient titiller sa mauvaise conscience sur le

thème de « l’Afrique aux Africains ». Le rythme

n’est pas toujours au rendez-vous, mais

l’interprétation et la qualité de la réalisation

assurent le spectacle et le rire sur un sujet

politique toujours sensible. ■ Jean-Marie Chazeau

SANKARA ET MOI (Burkina Faso), de Laurent

Goussou-Deboise et Hilaire Thiombiano.

Avec Désiré Yaméogo, Claire Tipy.

BANDE DESSINÉE

GUERRIER DE LÉGENDE

INSPIRÉ D’UNE HISTOIRE VRAIE, ce récit raconte la vie de Yussuf,

un jeune homme originaire de la tribu des Makua, au Mozambique.

Enlevé à la fin du XVI e siècle par des trafiquants portugais et réduit

en esclavage, il est racheté par Alessandro Valignano, un jésuite italien,

dont il devient le valet et le garde du corps. Après un périple qui le

conduit dans l’Empire du soleil levant, il voit sa vie basculer lorsqu’un

seigneur de guerre des plus puissants, Oda Nobunaga, fasciné par

sa stature, sa puissance et sa clairvoyance, exige son rachat. Rebaptisé

Kurusan, littéralement « monsieur noir », il gagne rapidement l’amitié

et l’estime de son nouveau maître, qui en fait son homme de confiance

et l’élève au rang prestigieux de samouraï. Le scénario de ce premier

tome est efficace, le dessin précis et convaincant. Très documenté, il nous

plonge dans le Japon de la fin de l’époque Sengoku. ■ Catherine Faye

THIERRY GLORIS ET EMILIANO ZARCONE,

Kurusan, le samouraï noir : tome 1, Yasuke,

Delcourt, 56 pages, 14,95 €.

ROMAN

EN EAUX TROUBLES

ON POURRAIT PRESQUE entendre sa voix.

Posée. Comme si elle prenait le temps de dire. Mot

à mot. De choisir soigneusement la parole exacte.

D’en mesurer toute la portée. Son écriture suit la pensée. Elle inspire.

Elle expire. Dès les premières lignes de cette nouvelle intrigue sombre

et inquiétante, Marie Ndiaye nous aspire, nous prend dans sa toile

et nous englue dans les méandres de relations complexes et furieuses.

Entre thriller et roman social, son douzième récit explore les angles

obscurs d’un triangle infernal : une avocate de seconde classe, une mère

qui a tué ses trois enfants pour se venger de son mari, et ce même mari

que la femme de loi croit avoir rencontré lorsqu’elle avait 10 ans.

Les images troubles de l’enfance télescopent l’horreur de l’infanticide.

La confusion des passions et la puissance de la solitude s’interpénètrent.

De l’autre côté des frontières morales, nous voilà confrontés aux fragilités,

parfois insurmontables, à l’indicible et aux actes ultimes comme

seule délivrance. Une plongée brûlante dans l’âme humaine. ■ C.F.

MARIE NDIAYE, La Vengeance m’appartient,

Gallimard, 240 pages, 19,50 €.

DR

12 AFRIQUE MAGAZINE I 414 – MARS 2021


L’ORDRE DE TUER ?

Un film édifiant sur les coulisses de la mort

du journaliste JAMAL KHASHOGGI, démembré dans

l’enceinte du consulat d’Arabie saoudite à Istanbul.

DOCU

DR

LE 2 OCTOBRE 2018, le journaliste saoudien Jamal Khashoggi

entrait dans le consulat de son pays à Istanbul pour ne plus

en ressortir. Dix-huit jours plus tard, Riyad finissait par

reconnaître qu’il avait été tué dans ses locaux diplomatiques,

où il était simplement venu récupérer des papiers pour son

remariage. Détail sordide : son corps avait été démembré pour

le faire disparaître. Une affaire au retentissement mondial,

cachant de lourds secrets : de quoi passionner le réalisateur

américain Bryan Fogel. Son précédent documentaire, Icare

(2017), sur le dopage de sportifs russes, lui avait valu un

Oscar et empêche aujourd’hui Moscou d’envoyer des athlètes

aux prochains Jeux olympiques de Tokyo et de Pékin…

Dans sa nouvelle enquête, il reprend la même forme,

celle du thriller, et les mêmes ingrédients : un lanceur d’alerte

(ici, un jeune opposant saoudien réfugié au Québec), des

documents inédits (fournis par les services secrets turcs, jusqu’à

la bande-son du bruit de la scie à os…) et des témoignages de

première main (dont celui de la fiancée du journaliste, Hatice

Cengiz, venue l’accompagner à la porte du consulat). Mais

c’est aussi une analyse claire et percutante de la mainmise

du prince héritier Mohammed ben Salmane (MBS) sur

la pétromonarchie des Saoud, avec des moyens modernes.

Jamal Khashoggi n’avait pourtant rien d’un opposant radical :

avant d’écrire pour le Washington Post et d’être forcé de

quitter son pays et sa famille, il avait cru en la capacité

d’ouverture du régime, créant même une chaîne d’information

publique… fermée au bout de 24 heures pour avoir donné

la parole à des opposants à l’intervention au Yémen.

Le film démontre également comment le régime a usé

de toute son influence pour lutter contre les Printemps

arabes, et comment il contrôle les opinions de sa population

via Twitter, réseau social auquel huit Saoudiens sur dix

sont abonnés ! Il a même été jusqu’à hacker le téléphone

de Jeff Bezos, le propriétaire du Washington Post et

patron d’Amazon, qui diffuse le film… Contrairement

à Netflix qui n’a pas voulu prendre le risque. ■ J.-M.C.

THE DISSIDENT (États-Unis), de Bryan Fogel.

Disponible sur la plupart des plates-formes de VOD.

AFRIQUE MAGAZINE I 414 – MARS 2021 13


ON EN PARLE

JAZZ

ADRIAN

YOUNGE

BLACK

LIVES MATTER

Un OPUS AMBITIEUX, engagé

et nécessaire, comme tout ce

qu’entreprend le compositeur

américain depuis quelques années.

EN 1982, UN JEUNE HOMME NOIR, nommé James Mincey Jr.,

est tué par des policiers blancs à Los Angeles. Il fait partie

des disparus auxquels Adrian Younge rend hommage aujourd’hui,

mais pas que… À l’occasion du mois de l’histoire des Noirs

aux États-Unis, le compositeur, producteur et directeur du

label Jazz Is Dead – dont nous suivons de près les parutions,

lesquelles convoquent des figures cultes comme Doug Carn

ou Roy Ayers – propose un album solo et pluridisciplinaire :

The American Negro. « Ce nouveau projet dissèque les mécanismes

cachés d’une forme de racisme aveugle, utilisant la musique

comme un médium capable de restaurer la dignité et l’estime

de soi des Afro-Américains comme moi », déclare-t-il. L’album,

un spoken word raffiné où se croisent jazz et soul, est accompagné

de la sortie d’un court-métrage qui revient sur l’assassinat

de James Mincey Jr. ainsi que d’une série de podcasts. ■ S.R.

ADRIAN YOUNGE, The American Negro, Jazz Is Dead.

JOHNY PITTS,

Afropéens : Carnets

de voyages au cœur

de l’Europe noire,

Massot Éditions,

560 pages,

24,90 €.

PARCOURS

ITINÉRAIRE

D’UN AFROPÉEN

EN QUÊTE de son « afropéanisme »,

l’auteur recueille dans son nouvel

ouvrage les témoignages d’Européens issus

des diasporas africaines. Et tente de comprendre

comment elles composent avec leur identité hybride,

leurs influences plurielles, leur expérience sociale sur

un continent où subsistent racisme, inégalités, injustices.

D’activistes afro-surinamais à Amsterdam à des

étudiants de l’Université russe de l’amitié des peuples

en banlieue de Moscou, en passant par un ancien

militant anti-apartheid près de Stockholm ou un

restaurateur soudanais exilé à Berlin, l’auteur établit

un lien entre le présent et l’histoire. Sur les pas de

l’écrivain jamaïcain Claude McKay à Marseille, il voit

en celle-ci la « Mecque afropéenne », lui donnant

un profond sentiment d’appartenance. Sa démarche

empirique, de connaissance « par la plante des

pieds » pour citer le Suisse Nicolas Bouvier, s’étoffe

d’éléments historiques et convoque des figures

emblématiques (James Baldwin, Frantz Fanon…).

Un ouvrage foisonnant, esquisse d’une vaste mosaïque

multiculturelle, qui témoigne, en dépit des difficultés,

de la créativité et de la résistance de ces Afropéens

qui font bouger les lignes du Vieux continent. ■ A.K.

DR (2) - JAMIE STOKER - DR

14 AFRIQUE MAGAZINE I 414 – MARS 2021


FASHION PPS/BESTIMAGE

TENDANCE

Défilé de mode

prêt-à-porter

printemps-été 2021

à Paris,

le 1 er octobre 2020.

HAUTE

COUTURE

BAYADÈRE

À 30 ans, le Nigérian

KENNETH IZE

puise dans

le patrimoine

textile de son pays

d’origine pour

des coupes

contemporaines

de luxe.

IL TRAVAILLE avec de l’aso oke du

Nigeria, une étoffe à larges rayures

multicolores tissée à la main par le

peuple yoruba pour confectionner

les vêtements traditionnels des

grandes occasions, et de la crêpe de

soie brodée d’Autriche. Jugeant que

l’Afrique a « mieux à montrer » que

le wax, le jeune créateur se refuse

à travailler ce tissu inspiré du batik

indonésien, industrialisé en Europe,

puis adopté par le continent, auquel il

est aujourd’hui associé. Pour Kenneth

Ize, le luxe signifie « quelque chose

qui est fait avec soin ». Tout commence

par la fabrication : « Quand je fabrique

mon propre tissu, c’est là que la magie

opère. » En se concentrant sur la

réinterprétation de l’artisanat nigérian,

il a su créer un univers original dans

le monde de la haute couture. Ses

coupes audacieuses ont déjà conquis

Beyoncé, Naomi Campbell, Donald

Glover, Adwoa Aboah ou encore Imaan

Hammam, la première à s’élancer, il y a

un an, avec une minijupe matelassée

à rayures et une veste à fermeture

éclair au col en entonnoir, lors de son

très remarqué défilé parisien, durant

la Fashion Week. Né à Lagos et diplômé

de l’université des arts appliqués de

Vienne, Kenneth Ize sait ce qu’il veut.

Finaliste en 2019 du prestigieux prix

LVMH pour les jeunes créateurs de

mode, il est désormais basé dans sa

ville natale, où il choisit ses couleurs

et ses fils sur les marchés. Une palette

foisonnante et joyeuse. Mais l’homme

partage aussi son temps entre Vienne,

Paris et l’Italie. Là où il peut enfin

faire connaître au monde entier ses

collections bigarrées. Zébrées d’une

infinité de lignes. kennethize.net ■ C.F.

AFRIQUE MAGAZINE I 414 – MARS 2021 15


ON EN PARLE

JOEBOY

AFROBEAT

Une légende

en marche

Plus de 500 millions de streams à ce jour, et ce n’est pas fini…

Ce NIGÉRIAN DE 23 ANS débarque en force sur la scène

pop internationale avec son premier album, Somewhere

Between Beauty & Magic.

AM : Pour commencer,

comment allez-vous ?

Joeboy : À merveille. Mon album vient

de sortir, la réception correspond à tout

ce que je pouvais rêver… J’habite entre

Londres et Lagos, mais en ce moment

même, je me trouve au Nigeria où,

heureusement, nous sommes moins

touchés par le coronavirus qu’en Europe.

Nous prenons beaucoup de précautions

afin de ne pas nous retrouver confinés…

Et c’est ici que vous avez plongé,

très tôt, dans le bain de la musique ?

Oui, mon père était claviériste

à l’église, ma sœur chantait dans une

chorale, et mon grand frère jouait de

la guitare, notamment avec I.D. Cabasa.

Parfois, après l’école, je les rejoignais

en studio. J’ai commencé à écrire et

à chanter vers l’âge de 15 ans, et c’est

en étant repéré par Mr Eazi, en 2017,

que tout a changé. Il m’a introduit

et protégé dans cette jungle qu’est

l’industrie de la musique.

Somewhere Between Beauty & Magic

fait le grand écart entre l’électro-pop

européenne et l’afrobeat. En quoi

est-ce important de cultiver

ce mélange des genres ?

La beauté de la musique,

c’est de brasser large, de proposer

les alliances les plus improbables, et

néanmoins efficaces, autour de sujets

fédérateurs comme l’amour, de proposer

des sentiments, une performance, un état

d’esprit. J’écoute énormément d’artistes

de pays différents, du Portugal à la

France, en passant par l’Amérique latine

et le Royaume-Uni… Cependant, Lagos

reste ma source. C’est là où j’ai grandi,

découvert le pouvoir de la musique,

où l’on me manifeste

beaucoup de soutien et

d’amour depuis le début de

ma carrière. Grâce à Internet

et aux réseaux sociaux,

le monde a compris à quel

point notre scène est riche,

vibrante, accueillante, que

des Fireboy et des Omah Lay

comptent. C’est à Lagos que

se trouvent toutes les racines

de mon album.

Est-ce pour cette raison

que vous avez choisi

de faire appel à un producteur

différent pour chaque chanson,

dont des pointures de l’afrobeat

comme E Kelly, Killertunes ou Dëra ?

Oui, car j’aime travailler avec

des personnes diverses pour conférer

un maximum de texture à mes textes,

d’autant que je suis le seul chanteur

de l’album, il n’y a pas de featurings…

Il y a déjà assez à faire avec toutes

les émotions qui me traversent.

C’est votre côté Gémeaux,

vous qui êtes né un 21 mai ?

Oui, je suis une personne

ambivalente, qui peut connaître

des très hauts et des très bas, être

euphorique et surexcitée, puis très

calme quelques heures

plus tard… Mais sans

perdre de vue mon

objectif : compter dans

le paysage de la pop

culture internationale.

Que le nom de Joeboy

efface la négativité

et l’anxiété du monde.

JOEBOY,

Somewhere Between

Beauty & Magic,

emPawa

Africa/Because Music.

Surtout en ce moment,

il faut se réapproprier

le bonheur que peut

apporter la musique.

Quel est l’artiste actuel

avec qui vous aimeriez faire un duo ?

Aya Nakamura. Je suis son plus

grand fan ! Je veux qu’elle sache que

j’adore sa voix, son univers, et que l’on

pourrait partager un grand moment

ensemble… ■ Propos recueillis par

Sophie Rosemont

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DR

AFRIQUE MAGAZINE I 414 – MARS 2021 17


ON EN PARLE

ART

HORS CADRE

Une exposition où les silhouettes

monumentales de MAHI BINEBINE

se débattent pour exister.

Comme un appel d’air.

L’HUMAIN EST AU CENTRE DE SON ŒUVRE. Qu’il peigne,

sculpte, écrive ou s’implique dans des actions sociales, cet

artiste total fragmente, dilue et libère l’individu. Le désir, les

tourments, les énigmes l’inspirent. La vie l’aspire. Ses personnages

s’entremêlent, s’interrogent. Parfois fusionnent. Le monde devenant

un prolongement organique, un être à part entière. Au cœur

de cette quête d’identités multiples, de délivrance aussi, il explore

la condition humaine, dénonce, cherche à comprendre, à réparer.

La beauté émotionnelle de ses productions est immédiate. Pour

ce plasticien à la joie de vivre communicative, l’art et la mémoire

sont indissociables. La création atemporelle. Ses œuvres ont rejoint

la collection permanente du musée Guggenheim de New York, de

l’Institut du monde arabe, et de nombreuses galeries et collections

privées. Quatre-vingt d’entre elles sont exposées dans le nouveau

centre d’art contemporain marrakchi. Une ode à la liberté. ■ C.F.

« HORIZON OBLIQUE »,

Comptoir

des Mines Galerie,

Marrakech (Maroc),

jusqu’au 30 mars 2021

(les dates peuvent

évoluer avec l’actualité).

comptoirdesminesgalerie.com

DR

18 AFRIQUE MAGAZINE I 414 – MARS 2021


LITTÉRATURE

BEYROUK

LE FIL DE L’HORIZON

DR

Un drame intime qui est

aussi le DRAME DE TOUT

UN PAYS. La confrontation

entre deux civilisations.

Entre deux mondes.

« JE VEUX effacer de ma mémoire le reste, annihiler

ce qui fait souffrir, ne retenir que ces images édéniques

où tu t’accrochais à moi, ivre sur les plages du bonheur. »

Le dernier livre de Beyrouk est un récit à deux voix, qui va

et qui vient, entre l’amour contrarié d’un père et l’égarement

de son jeune fils. Deux monologues qui se répondent sans

le savoir. Et au cœur desquels se joue une tragédie humaine

et sociale, que le désir fou du premier pour la mère du second

n’a pu absoudre. Car la femme qui relie ces deux êtres

incarne ce que l’un et l’autre ne

seront jamais : des citadins nantis,

issus d’une lignée privilégiée.

Le père demeure le descendant

d’une tribu bédouine, un homme

du désert. Le fils, hybride, est

un errant à l’identité fluctuante,

enfant des faubourgs misérables

de Nouakchott. Aimer l’impossible

est-il un crime ? Que reste-t-il

lorsque l’évidence, les injustices,

le mensonge détruisent les

passions et l’espoir ? Et que s’est-il

passé pour que ce père ait été jeté BEYROUK, Parias,

en prison ? L’auteur du Tambour Sabine Wespieser éditeur,

des larmes (prix Ahmadou

184 pages, 18 €.

Kourouma 2016) et du troublant

Je suis seul explore une nouvelle fois les contradictions

d’une Mauritanie complexe, où l’hérédité et le poids du

passé imprègnent invariablement les rapports sociaux. Où

la tradition et la modernité se télescopent dans un pays de

sable, fleuri ici et là de concentrations urbaines grouillantes.

De cette confusion émergent l’exclusion, l’enfermement,

la solitude. Des thèmes chers à Beyrouk. Car c’est peut-être

là, au plus profond de la claustration, que naît la pensée.

Les deux personnages de son roman sont des parias.

Leur introspection révèle une société en pleine mutation.

Chante un amour familial, même désespéré. Conseiller

culturel à la présidence de son pays et défenseur acharné

de la liberté de la presse et d’opinion, Beyrouk est né dans

une tribu dont l’espace de nomadisme et de commerce

allait du sud du Maroc à Tombouctou, au Mali. Il n’a de

cesse d’interroger les habitudes ancestrales bédouines,

le déterminisme, le rapport entre les hommes et les femmes,

le silence des dunes, l’envie d’un ailleurs. Un adage nomade

dit : « L’horizon est ma demeure. » Il préfigure la parution

concomitante d’un autre récit poignant de l’auteur, aux

éditions Elyzad, en Tunisie : Le Silence des horizons. ■ C.F.

AFRIQUE MAGAZINE I 414 – MARS 2021 19


ON EN PARLE

MODE

LE PAGNE GUINÉEN

DE SITA INDIGO

Cette jeune marque de prêt-à-porter

propose des pièces basiques et

essentielles qui mettent en valeur

ce TISSU TRADITIONNEL.

Ci-contre, la créatrice

Nasita Fofana.

RIEN DANS LA VIE ne prédestinait Nasita Fofana à évoluer

professionnellement dans la mode, sauf un rêve d’enfant.

Née en France de parents guinéens, elle passe par Sciences Po,

puis suit un master en droit des affaires, et devient consultante

en stratégie pour un cabinet parisien. C’est dans le cadre

de cette activité qu’elle remet les pieds en Guinée, où elle

s’est déjà rendue quelques fois pour tourisme. Elle commence

alors à s’impliquer dans la vie locale, et son travail auprès

du gouvernement la sensibilise à la nécessité de créer de

nouvelles occasions d’emploi dans le pays. Alors qu’elle tombe

sur un artisan qui vend du pagne indigo sur le marché, elle est

frappée par le potentiel de ce tissu ancestral et authentique

et, en quelques mois, décide de lancer son entreprise.

La marque Sita Indigo voit ainsi le jour en mars 2019 et

compte déjà deux collections de pièces basiques et modernes

qui revisitent ce pagne, tissé et teint dans des coopératives

artisanales guinéennes. Chaque région, chaque artisan,

a sa spécialité : que ce soit tisser, dessiner et attacher

les motifs au tissu, ou bien le teindre avec une formule secrète,

transmise de génération en génération. Obtenue grâce à

la fermentation des feuilles d’indigotier, cette teinture bleu

violacé ne pollue pas les sols, préserve la santé des teinturiers

et ne consomme que très peu d’eau et d’énergie.

En plus de veiller attentivement au processus de production,

fondamental pour revaloriser un tissu souvent décrié et

sous-estimé, la designeuse cherche constamment à améliorer

la qualité de fabrication de ses tops, robes ou pantalons. Elle

envisage pour cela de délocaliser dans des usines modernes

du Maghreb ses ateliers de confection de Dakar. L’objectif est de

pouvoir produire en série des pièces qui se portent au quotidien.

Des modèles dernière tendance où le vrai protagoniste, ce qui

en fait l’originalité, est toujours le pagne tissé. Même dans

sa version lépi blanc (non teint), où l’indigo foncé est utilisé

pour les motifs ou les rayures. sitaindigo.com ■ L.N.

DR

20 AFRIQUE MAGAZINE I 414 – MARS 2021


LÉGENDES

ASTRES DIVINS

Un hommage poignant

aux DIVAS DE L’ÂGE

D’OR de la chanson

et du cinéma arabes.

ELLES ONT VENDU des centaines de millions

de disques, réuni des millions de spectateurs,

tourné pour les plus grands. D’Oum Kalthoum

à Warda al-Jazairia, d’Asmahan à Fayrouz,

de Leila Mourad à Samia Gamal, en passant

par Souad Hosni ou Sabah, sans oublier la toute

jeune Dalida, ces chanteuses et actrices de

légende symbolisent une véritable révolution

artistique. Et plus encore un basculement

sociétal en incarnant une nouvelle image

des femmes. L’exposition met ainsi en lumière,

à travers ces divas intemporelles, puissantes

et adulées, l’histoire sociale des femmes

arabes, la naissance du féminisme au sein

de sociétés patriarcales, et leur participation

au panarabisme et aux luttes d’indépendance.

Le voyage que propose l’Institut du monde

arabe est un concentré de trésors visuels

et sonores : extraits de films ou de concerts

mythiques, photographies et enregistrements

inédits, affiches, robes de scène somptueuses,

objets personnels ou encore interviews rares.

L’exposition, qui rend hommage à ces divas à la

voix d’or, aux productions cinématographiques

de Nilwood (l’âge d’or égyptien), sans oublier

les artistes d’aujourd’hui, est éblouissante. ■ C.F.

« DIVAS : D’OUM KALTHOUM À DALIDA »,

Institut du monde arabe, Paris (France),

jusqu’au 25 juillet (les dates peuvent

évoluer avec l’actualité). imarabe.org

Oum Kalthoum

à Rabat,

en 1968,

photographié

par Farouk

Ibrahim.

Affiche du film libanais La Fille de Gardien (Bint al-harass),

réalisé par Henry Barakat, avec Fayrouz, en 1968.

IMA - DR - ABBOUDI BOU JAWDE

AFRIQUE MAGAZINE I 414 – MARS 2021 21


ON EN PARLE

SPOTS

À LILLE ET LYON,

LA CUISINE AFRO

EST MÉTISSÉE

Avec la crise sanitaire,

les restaurants se RÉINVENTENT,

misant sur des menus

gastronomiques qui mélangent

saveurs du continent et d’ailleurs.

LES DEUX FRÈRES d’origine

camerounaise Tonton Freddy et

Tonton Gaudrey ont récemment

ouvert un nouveau restaurant à

Lille : Les Tontons Afro. Si leur

premier coup d’essai, l’éphémère

Burger Afro, avait eu un franc

succès, cette table pousse plus

loin le concept de cuisine afro

métissée. Crise sanitaire oblige,

l’incontournable Mafé burger et

les Jerk Chicken Wings, des ailes

Ci-dessus et ci-contre,

Les Tontons Afro proposent

du click and collect à Lille.

de poulet marinées dans un mélange d’épices jamaïcaines,

ont laissé la place à des menus thématiques à retrouver tous

les week-ends en click and collect. Après la Saint-Valentin et

l’afro-brunch, les deux frérots concoctent d’autres surprises,

à découvrir sur leurs réseaux sociaux !

Plus au sud, à Lyon, c’est le chef Mathieu Filidori

qui pousse le renouveau afro-culinaire avec son Cocody

FoodSide. Un concept innovant, développé par ce jeune

cuisinier d’origines ivoirienne, bretonne, corse et sarde,

adepte de la cuisine de feeling : il prépare ses menus

Ci-dessus, le chef

Mathieu Filidori

livre les repas de

son établissement

lyonnais, Cocody

FoodSide, avec

son side-car.

découverte (un différent chaque semaine) dans son labo

à domicile, avant de les livrer tous chauds avec son side-car.

Tout, du suprême de volaille fumée au Konro, accompagné

d’une purée de patates douces à la vanille de Madagascar,

au carpaccio d’ananas à la passion épicée, est cuisiné

avec des ingrédients de qualité et dressé pour étonner les

clients. Étant donné le soin qu’il met à préparer chaque plat,

le service se réserve la veille pour le lendemain. ■ L.N.

lestontonsafro.fr / cocody-foodside.fr

CROWDFUNDING

Ensemble pour le cinéma africain

AU PAYS DE DJIBRIL DIOP MAMBÉTY, un collectif mené par le cinéaste franco-sénégalais

Alain Gomis donne un nouvel élan à l’industrie et à la création audiovisuelle du continent.

Le Centre Yennenga propose ainsi des formations en postproduction, soit tout ce qui se

fait après le tournage (montage, étalonnage – le travail sur la couleur –, mixage audio…),

encore très coûteuse car souvent réalisée en Europe. C’est aussi un lieu de rencontres et

de diffusion. Déjà financé à 90 % (Fonds de promotion de l’industrie cinématographique

et audiovisuelle, ville de Dakar, Agence française du développement…), il a néanmoins

besoin de dons et a donc lancé en ligne une campagne de crowdfunding jusqu’au

31 mars. À noter qu’une première promotion est attendue dès cette année. ■ J.-M.C.

LE CENTRE YENNENGA, Dakar (Sénégal). Financement participatif sur fiatope.com.

DR

22 AFRIQUE MAGAZINE I 414 – MARS 2021


La structure est enveloppée

par une maille continue blanche,

inspirée par les moucharabiehs.

ARCHI

DR

OMAR KOBBITÉ

REVISITE LA GARE

DE KÉNITRA

Le Marocain a livré un bâtiment qui fait office

de nouveau POINT DE REPÈRE dans la ville.

KÉNITRA ACCUEILLE l’une des

cinq nouvelles gares TGV de la

première ligne à grande vitesse du

Maroc (et d’Afrique). Sa réalisation

a été confiée à l’architecte originaire

de Fès, Omar Kobbité, qui, avec

Silvio d’Ascia, a voulu en faire un

bâtiment remarquable, redessinant

la ville. Véritable « pont habité »,

la gare chamboule les conventions

qui veulent que le chemin de fer soit

une ligne de démarcation du tissu

urbain. La structure, en forme de L,

comprend une passerelle aérienne

chevauchant les voies ferrées

et devient une artère passante

bordée de boutiques. Dotés

d’un double accès, les commerces

séparent les espaces publics de

ceux dédiés aux voyageurs.

La gare est enveloppée

par une maille continue blanche,

inspirée par les moucharabiehs,

qui est à la fois structure,

couverture, filtre solaire et élément

emblématique du bâtiment. Parfois

pleines, parfois habillées de cellules

photovoltaïques, parfois évidées, les

ouvertures triangulaires éclairent

l’intérieur et projettent leur ombre

à l’extérieur, en laissant entrer

dans le grand hall et ses patios

une brise rafraîchissante. La façade

est aussi animée par de grandes

arches à géométrie variable,

lesquelles sont comme des portes

ouvertes sur la ville historique,

au nord, et invitent à rejoindre

le nouveau campus universitaire

et la forêt, au sud. ■ L.N.

AFRIQUE MAGAZINE I 414 – MARS 2021 23


ON EN PARLE

LES SEYCHELLES,

VÉRITABLE PARADIS

ACCESSIBLE

TOURISME

Alors qu’il est le premier pays à accueillir les VOYAGEURS

VACCINÉS contre le Covid-19, l’archipel s’apprête à enlever

toutes les restrictions aux frontières.

RELANCER LE TOURISME est un défi majeur pour nombre

de pays, comme les Seychelles, où le secteur est prépondérant

dans l’économie locale. C’est pourquoi l’archipel a été

le premier pays à ouvrir ses frontières à toute personne

ayant été vaccinée contre le Covid-19, peu importe sa

provenance, dès fin janvier. Entre-temps, le gouvernement

a lancé une campagne de vaccination, qui devrait permettre

d’immuniser la majorité de la population adulte avant la

mi-mars. À partir de cette date, les Seychelles entameront

alors la deuxième phase de leur plan de relance. Fini les

restrictions à l’arrivée, il suffira de présenter un test PCR de

moins de 72 heures pour pouvoir mettre les pieds sur le sable

fin des 115 îles de ce coin paradisiaque de l’océan Indien.

Véritables joyaux, les Seychelles sont une destination

magique, capable de charmer tous les touristes, même les

plus exigeants : resorts de luxe sur des îles privées ou guests

house pour voyager autrement, plages blanches à perte de

vue et atolls où se prélasser pour se détendre, ou encore parcs

naturels marins et forêts quasiment intactes, pour y croiser

des poissons tropicaux et autres animaux dans leur habitat

naturel. Comme sur la petite île Curieuse, où des centaines

de tortues géantes se déplacent librement. Mais on peut aussi

choisir d’arpenter les sentiers de randonnée ou de tester, en

solo ou en compagnie, un large éventail de sports nautiques.

Parmi les endroits les plus célèbres du pays, on peut

citer la plage Anse Source d’Argent, sur l’île de La Digue :

parsemée d’impressionnantes roches granitiques, elle

baigne dans des eaux limpides et peu profondes qui invitent

à la détente. Autre étape incontournable, l’île de Praslin,

où l’on peut admirer le coucher du soleil sur la mer et

découvrir la Vallée de Mai, une réserve naturelle inscrite

au patrimoine mondial de l’humanité par l’UNESCO.

Enfin, pour une approche insolite et découvrir

les criques secrètes de l’archipel, l’idéal est de réserver

une excursion en bateau. C’est l’occasion, à ne pas

rater, de se laisser bercer par les courants dans une

intimité totale, avant de revenir sur terre pour déguster

les savoureuses spécialités créoles locales. ■ L.N.

SHUTTERSTOCK

24 AFRIQUE MAGAZINE I 414 – MARS 2021


La plage de Grand

Anse, au sud de l’île

de La Digue.

LES BONNES ADRESSES

L’Escale Resort Marina & Spa, à Victoria, sur l’île de Mahé : l’une

des nouvelles adresses luxueuses de l’île, entre mer et montagne.

Le marché Sir Selwyn Selwyn Clarke, à Victoria : un vrai bazar

joyeux et bruyant, où se côtoient locaux et touristes.

Les Lauriers, sur l’île de Praslin : une guest house familiale

composée de petits bungalows, tout près de la très belle plage

Côte d’Or. À tester, la cuisine créole du restaurant, parmi

les meilleures tables de l’archipel.

Ci-dessus, l’Escale Resort Marina & Spa.

Ci-dessous, le Hilton Seychelles Labriz Resort & Spa.

Café des arts, à Baie Sainte-Anne, sur l’île de Praslin :

un restaurant de fruits de mer dans un cadre sophistiqué

et romantique.

Coco Rouge, à Baie Sainte-Anne : un restaurant qui propose

de la cuisine créole sur le pouce à des prix gourmands.

DR

Le spa du Hilton Seychelles Labriz Resort & Spa, sur l’île

de Silhouette : un lieu pour un moment de pure détente,

entouré par une végétation luxuriante.

AFRIQUE MAGAZINE I 414 – MARS 2021 25


PARCOURS

Nyaba Leon

Ouedraogo

LES PHOTOS DE CE PORTRAITISTE BURKINABÉ

montrent une esthétique contemporaine de l’Afrique.

Son œuvre L’Homme et la Matière a été sélectionnée pour

illustrer l’affiche du prix Pictet en 2021. par Fouzia Marouf

Affable, l’œil vif, Nyaba Leon Ouedraogo se confie sur les portraits de sa série colorée

Le Visible et l’Invisible, offrant un spectacle intrigant dans l’antre de la 193 Gallery,

à Paris, lors de l’exposition « Colors of Africa », en octobre dernier. Les tonalités

pop sont autant de stigmates qui étayent la réflexion de l’interprétation du masque

en Afrique : « J’ai réalisé ces photographies à Ouagadougou durant le confinement,

j’avais une forte envie de couleur, c’était une période insaisissable. Le masque est

un ultime signe de dialogue et de transformation, qui convoque le passé et le présent.

Il unit l’identité africaine et des forces en perpétuel mouvement », précise-t-il.

Réalisés en studio, à la façon des précurseurs comme Seydoux Keïta ou Malick

Sidibé, ses travaux marquent une rupture nette avec l’art du portrait des anciens. Né au Burkina Faso en 1978,

mais imprégné d’une double culture, il vit et travaille entre Ouagadougou et Paris. En 2008, cet autodidacte

sillonne le Ghana, à l’affût de collecteurs de cuivre. Sa série L’Enfer du cuivre – présentée à la Biennale de Bamako

en 2011 – retrace l’exploitation d’une jeunesse en quête de travail mais exposée à des intoxications chimiques.

En 2010, il met le cap sur le Burkina pour y photographier des casseurs de pierre, car sa « matière première reste

l’humain, [s]a source d’inspiration incessante »: « Je suis en questionnement constant, mon regard interroge

les problématiques et les enjeux contemporains du continent », assène-t-il. Poussant plus loin les limites de son art,

il signe The Phantoms of Congo River, entre 2011 et 2013 : il s’inspire du roman culte de Joseph Conrad, Au cœur

des ténèbres, pour raviver les esprits du fleuve propice aux croyances et partage le quotidien

des riverains durant plusieurs mois au bord du Congo. « En photographiant ces corps dénudés,

je voulais aborder la représentation du corps noir, car on le regarde sous le prisme du fantasme.

J’essaie de le traiter avec pudeur, en racontant la vie de cette jeune génération qui s’est

réapproprié les rives. C’est un véritable espace social où l’on fait de nouvelles rencontres,

la jeunesse y exprime sa sexualité », avance-t-il. Nyaba Leon Ouedraogo continue de naviguer

dans les interstices mystiques de l’Afrique et signe, en 2015, Les Dévoreuses d’âmes, série de

diptyques à la veine documentaire présentée au Musée du quai Branly : une œuvre énigmatique,

ouverte aux croyances mystiques. En 2019, son inclination pour l’humain l’amène à un retour

aux sources : avec sa série Théâtre populaire, il rend hommage au lieu du même nom créé

à Ouagadougou par Thomas Sankara. « Saisir ce lieu mythique est un acte poétique et politique.

Il n’y a pas de société sans culture », déclare-t-il. Celle-ci a été exposée lors de la foire en ligne

1-54 New York en 2020, avec la galerie Afikaris. Cette année, sa photo L’Homme et la Matière

L’Homme et la Matière, 2020. illustrera l’affiche du prestigieux prix Pictet pour un autre regard sur la condition humaine. ■

NYABA LEON OUEDRAOGO

26 AFRIQUE MAGAZINE I 414 – MARS 2021


« Il n’y a pas

de société sans

culture. »

ANDREAS ARNOLD/DPA/DPA PICTURE-ALLIANCE VIA AFP

AFRIQUE MAGAZINE I 414 – MARS 2021 27


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C’EST COMMENT ?

PAR EMMANUELLE PONTIÉ

TEST OR NOT TEST ?

DOM

Voyage en Afrique, depuis Paris, au moment où les restrictions de déplacement

font rage. Avec un vrai motif, dûment attesté par trois ou quatre documents.

Et le fameux test PCR négatif, exigé par tous les pays. Normal, avec cette épidémie de

Covid-19 qui ne faiblit pas, c’est évidemment le plus important.

Pourtant, ce Graal perd sacrément de sa valeur au retour. Car certains infirmiers

et toubibs africains ont trouvé là un joyeux motif de s’enrichir. Une fois que vous

êtes sur le continent, on vous informe tout de suite qu’obtenir le résultat d’un test dans

les 72 heures – le délai maximum exigé par la France pour entrer sur son territoire – est

presque impossible. Ce qui est évidemment faux. Mais ainsi, afin de verrouiller votre retour,

vous êtes pratiquement obligé de vous mettre en cheville avec un personnel de santé

qui, moyennant quelque 20000 ou 30000 francs CFA d’encouragement, vous garantit

la sortie du résultat dans les temps. En général, ça marche. Surtout si vous lui promettez

de lui envoyer des clients supplémentaires s’il est « réglo ». À la limite, on peut se dire que

le graissage de patoune, c’est de bonne guerre, vu les salaires minables du monde

médical local.

Ce qui est plus inquiétant, c’est la grosse dérive du système. L’infirmier vous

demandera si vous voulez vraiment faire le test. Sousentendu,

il peut vous sortir un négatif sans l’épreuve du

coton-tige dans le nez. Mieux, il vous demande ce qu’il

doit faire si, par hasard, votre test est positif. « Je vous sors

un négatif, si vous voulez voyager ?» Et là, on se dit que l’on

n’est pas sorti de l’auberge ! Il y a donc des vrais positifs qui

voyagent et propagent le virus à qui mieux mieux. Les États

ont beau installer les systèmes les plus verrouillés, à grand

renfort de nouvelles technologies, y a rien à faire, l’ingéniosité

et l’inconscience de l’être humain sont sans limites…

Et je précise qu’il ne serait pas juste de ne brocarder

que l’Afrique, bien sûr. Tous les pays « pauvres » ont

mis en place les mêmes détournements du processus. On

me dit aussi que les tests s’achètent sur Internet, donc dans

le monde entier. Y compris des faux positifs, pour ceux qui

veulent rester en vacances au soleil deux semaines de plus,

en famille ou dans le bel hôtel payé par sa boîte.

Bref, espérons que l’on trouve vite des martingales

pour lutter contre ces trafics. Dans l’attente que

le monde entier soit vacciné… C’est-à-dire, sans être trop

pessimiste, à la saint-glinglin ! D’ici là, essayons de s’imposer

de vrais tests. Je vous assure que ce sera mieux pour tous. ■

AFRIQUE MAGAZINE I 414 – MARS 2021 29


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