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FORTERESSE

EUROPE

FACE À L’AFFLUX DES MIGRANTS, LE CONTINENT

N’A QU’UNE SEULE VISION, CELLE DE SE BARRICADER

+

INTERVIEWS

◗ MAHI BINEBINE

« La culture est un ascenseur

exceptionnel »

◗ HABIB SELMI « L’être humain

est un continent »

◗ ABDOULAYE KONATÉ

Éloge de l’optimisme

BUSINESS

Le pari risqué du bitcoin

IDENTITÉ

LA LUTTE DES MASSAÏS

POUR LA SURVIE

ET POUR LEUR TERRE

France 4,90 € – Afrique du Sud 49,95 rands (taxes incl.) – Algérie 320 DA

– Allemagne 6,90 € – Autriche 6,90 € – Belgique 6,90 € – Canada 9,99 $C

DOM 6,90 € – Espagne 6,90 € – États-Unis 8,99 $ – Grèce 6,90 € – Italie 6,90 € –

Luxembourg 6,90 € – Maroc 39 DH – Pays-Bas 6,90 € – Portugal cont. 6,90 €

Royaume-Uni 5,50 £ – Suisse 8,90 FS – TOM 990 F CFP – Tunisie 7,50 DT – Zone CFA 3 000 FCFA

ISSN 0998-9307X0

Le mur d'Evros,

sur la frontière

gréco-turque.

430 - JUILLET 2022

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Je conjugue

efficacité et

durabilité.

NICOLAS KOUASSI

CONDUCTEUR D’ENGIN, FORMATEUR

SC BTL-06/22- Crédits photos : © Révolution plus.

MOBILISER plus POUR FAIRE FACE AUX ENJEUX ENVIRONNEMENTAUX

Grâce à des pratiques vertueuses et par l’innovation, Bolloré Transport & Logistics se

mobilise pour préserver l’environnement. Des solutions sont mises en place pour réduire

l’impact de nos activités. Nous sommes engagés dans des démarches de certifications

pointues, à l’image du Green Terminal déployé sur tous nos terminaux portuaires.

NOUS FAISONS BIEN plus QUE DU TRANSPORT ET DE LA LOGISTIQUE


édito

PAR ZYAD LIMAM

L’EUROPE SI PROCHE, SI LOIN…

L’Europe donc. 27 États membres (on a perdu

récemment le 28 e , le Royaume-Uni, décidé à

s’ auto-isoler dans un Brexit assez suicidaire…). 450 millions

d’habitants libres de s’installer sur tout le territoire

de l’Union. Un espace unique où des États à la très

longue histoire ont décidé de renoncer à une partie

de leur souveraineté pour favoriser la création d’un

marché commun, l’application de normes exigeantes

en matière d’environnement, de couverture sociale,

de liberté politique, de respect des droits de l’homme.

Un espace aussi de paix, pour des nations qui se sont

sauvagement combattues au fil des siècles. Tout n’est

pas parfait, les divisions ne sont jamais loin et les forces

qui veulent miner le système de l’intérieur non plus,

mais l’un dans l’autre, c’est la zone la plus riche, la plus

libre, la plus égalitaire et la plus protectrice du monde.

Une exception précieuse, à ce moment de l’histoire

où les autocraties, Russie, Chine et alliés, cherchent

à renverser l’équilibre géostratégique. Au moment

aussi où les États-Unis se déchirent, où la démocratie

la mieux établie montre qu’elle peut sombrer. L’Union

est surtout particulièrement riche. Avec un PIB de

près de 15 000 milliards d’euros, l’UE est la deuxième

puissance économique du monde, juste derrière les

États-Unis et encore un peu devant la Chine. Le PIB

par habitant s’élève à plus de 30 000 euros par an. Et

sachant que l’Union investit des dizaines de milliards

d’euros par an pour soutenir et accélérer le développement

de ses membres les plus pauvres.

Voilà où nous en sommes. D’un côté, cet

Europe-là. Et de l’autre, l’Afrique, avec plus de 1,3 milliard

d’habitants, 3 000 euros par an (qui varient selon

les calculs) pour chacun d’entre eux, et un PIB global

de 2 600 milliards d’euros – presque autant que l’Italie,

et moins que la France. D’un côté, une Europe vieillissante

et richissime, et de l’autre, à sa frontière sud, un

immense continent, une terre à la fois de promesses,

mais aussi de pauvreté et de conflits pour des centaines

de millions de personnes.

Les migrations sont une donnée de l’humanité

et de l’histoire des peuples. Les femmes et les

hommes n’ont qu’une seule vie. L’énergie du

désespoir les porte à essayer d’atteindre un possible

eldorado. Les frontières, les armes ne les retiendront

pas. Ils et elles traverseront les déserts, ils monteront

à bord de rafiots innommables, ils se feront racketter

par des passeurs sans âme, mais ils iront en Europe.

Quelle que soit la hauteur des barbelés, ils et elles

tenteront de passer, au risque de leur vie.

Dominée par les discours populistes, par la

peur des électeurs face à ces vagues de migrants,

par la difficile intégration aussi de ces populations

nouvelles, l’Europe se barricade en l’absence de toute

autre vision. Soixante ans après la fin de la longue

nuit coloniale, elle a bien du mal à penser son sud

autrement qu’en matière de menaces : l’islam en tout

premier lieu, les Arabes, les Noirs, le terrorisme, etc. Ou

de clichés : ils ne s’en sortiront pas, c’est la corruption,

la violence ou les maladies. Le paradigme reste de se

protéger de ce chaos. Et de cette différence.

De déclarations d’intentions en promesses de

financements, l’Union européenne n’a jamais véritablement

considéré son flanc sud – dont la vitalité

démographique est une donnée structurante du

futur – comme une véritable opportunité stratégique,

une priorité à long terme. Son approche reste largement

dictée par les schémas classiques, États-Unis,

OTAN, tentative de séduction de la Russie (dont on voit

aujourd’hui à quel point ce calcul était erroné). L’Europe

ne mesure pas le potentiel africain, le marché tel

qu’il existe avec ses dizaines de millions de consommateurs

middle class, les ressources minières, le pétrole et

le gaz, les terres arables, l’eau, le soleil, les défis communs

de la sécurité et du changement climatique…

La mise en place réelle et progressive d’un tel

partenariat changerait la donne, y compris pour

les migrations. La mise en place d’un tel partenariat

supposerait aussi que l’Afrique entre de manière plus

décisive dans les « critères européens », en matière

de gouvernance, de droits de l’homme, d’institutions.

De part et d’autre, le chemin sera long. Et pendant

ce temps-là, des femmes, des hommes, des

enfants tenteront toujours encore la traversée du

désert et de la mer. ■

AFRIQUE MAGAZINE I 430 – JUILLET 2022 3


France 4,90 € – Afrique du Sud 49,95 rands (taxes incl.) – Algérie 320 DA

– Allemagne 6,90 € – Autriche 6,90 € – Belgique 6,90 € – Canada 9,99 $C

DOM 6,90 € – Espagne 6,90 € – États-Unis 8,99 $ – Grèce 6,90 € – Italie 6,90 € –

Luxembourg 6,90 € – Maroc 39 DH – Pays-Bas 6,90 € – Portugal cont. 6,90 €

Royaume-Uni 5,50 £ – Suisse 8,90 FS – TOM 990 F CFP – Tunisie 7,50 DT – Zone CFA 3000 FCFA

ISSN 0998-9307X0

Le mur d'Evros,

sur la frontière

gréco-turque.

430 JUILLET 2022

3 ÉDITO

L’Europe si proche, si loin…

par Zyad Limam

6 ON EN PARLE

C’EST DE L’ART, DE LA CULTURE,

DE LA MODE ET DU DESIGN

À corps et à cris

26 PARCOURS

Fred Ebami

par Astrid Krivian

29 C’EST COMMENT ?

Au-delà des cultures

par Emmanuelle Pontié

50 CE QUE J’AI APPRIS

Denise Epoté

par Astrid Krivian

70 LE DOCUMENT

Sucre, de l’esclavage

à l’obésité

par Catherine Faye

90 VINGT QUESTIONS À…

Djely Tapa

par Astrid Krivian

TEMPS FORTS

30 Forteresse Europe

par Cédric Gouverneur

et Frida Dahmani

40 La lutte des Massaïs

pour leur terre

par Erwan Le Moal

52 Abdoulaye Konaté :

« Je suis optimiste »

par Luisa Nannipieri

58 Habib Selmi :

« L’être humain

est un continent »

par Astrid Krivian

64 Mahi Binebine :

« La culture

est un ascenseur

exceptionnel »

par Astrid Krivian

P.40

P.06

FORTERESSE

EUROPE

FACE À L’AFFLUX DES MIGRANTS, LE CONTINENT

N’A QU’UNE SEULE VISION, CELLE DE SE BARRICADER

+

INTERVIEWS

MAHI BINEBINE

« La culture est un ascenseur

exceptionnel »

HABIB SELMI « L’être humain

est un continent »

ABDOULAYE KONATÉ

Éloge de l’optimisme

BUSINESS

Le pari risqué du bitcoin

IDENTITÉ

LA LUTTE DES MASSAÏS

POUR LA SURVIE

ET POUR LEUR TERRE

430 - JUILLET 2022

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PHOTOS DE COUVERTURE : NOËL QUIDU/FIGARO

MAGAZINE - MICHEL RENAUDEAU/ONLYWORLD.NET

DR - SVEN TORFINN/PANOS/RÉA

Afrique Magazine est interdit de diffusion en Algérie depuis mai 2018. Une décision sans aucune justification. Cette grande

nation africaine est la seule du continent (et de toute notre zone de lecture) à exercer une mesure de censure d’un autre temps.

Le maintien de cette interdiction pénalise nos lecteurs algériens avant tout, au moment où le pays s’engage dans un grand mouvement

de renouvellement. Nos amis algériens peuvent nous retrouver sur notre site Internet : www.afriquemagazine.com

4 AFRIQUE MAGAZINE I 430 – JUILLET 2022


LUISA NANNIPIERI - BRUNO LEVY/DIVERGENCE - KAMAL AÏT

P.52

BUSINESS

74 RCA : le pari risqué du bitcoin

78 Nicolas Dufrêne : « Au niveau

de son utilisation par la

population, c’est un fiasco »

80 Le Groupe OCP renforce

son programme « Eau »

81 Record d’investissements

directs étrangers au Rwanda

82 Abderrahmane Berthé :

« Les chiffres sont en hausse »

84 Ecobank va déployer

Farm Pass

85 La Namibie mise

sur l’hydrogène vert

par Cédric Gouverneur

VIVRE MIEUX

86 Les vacances, c’est fait

pour être heureux

87 Éviter la colique néphrétique

88 L’alimentation santé :

Démêlons le vrai du faux

89 Les bons réflexes

face à l’acné

par Annick Beaucousin

et Julie Gilles

P.64

P.58

FONDÉ EN 1983 (38 e ANNÉE)

31, RUE POUSSIN – 75016 PARIS – FRANCE

Tél. : (33) 1 53 84 41 81 – Fax : (33) 1 53 84 41 93

redaction@afriquemagazine.com

Zyad Limam

DIRECTEUR DE LA PUBLICATION

DIRECTEUR DE LA RÉDACTION

zlimam@afriquemagazine.com

Assisté de Laurence Limousin

llimousin@afriquemagazine.com

RÉDACTION

Emmanuelle Pontié

DIRECTRICE ADJOINTE

DE LA RÉDACTION

epontie@afriquemagazine.com

Isabella Meomartini

DIRECTRICE ARTISTIQUE

imeomartini@afriquemagazine.com

Jessica Binois

PREMIÈRE SECRÉTAIRE

DE RÉDACTION

sr@afriquemagazine.com

Amanda Rougier PHOTO

arougier@afriquemagazine.com

ONT COLLABORÉ À CE NUMÉRO

Jean-Marie Chazeau, Frida Dahmani,

Catherine Faye, Cédric Gouverneur,

Dominique Jouenne, Astrid Krivian,

Erwan Le Moal, Luisa Nannipieri,

Sophie Rosemont.

VIVRE MIEUX

Danielle Ben Yahmed

RÉDACTRICE EN CHEF

avec Annick Beaucousin, Julie Gilles.

VENTES

EXPORT Laurent Boin

TÉL. : (33) 6 87 31 88 65

FRANCE Destination Media

66, rue des Cévennes - 75015 Paris

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ABONNEMENTS

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AFRIQUE MAGAZINE

EST UN MENSUEL ÉDITÉ PAR

31, rue Poussin - 75016 Paris.

SAS au capital de 768 200 euros.

PRÉSIDENT : Zyad Limam.

Compogravure : Open Graphic

Média, Bagnolet.

Imprimeur : Léonce Deprez, ZI,

Secteur du Moulin, 62620 Ruitz.

Commission paritaire : 0224 D 85602.

Dépôt légal : juillet 2022.

La rédaction n’est pas responsable des textes et des photos

reçus. Les indications de marque et les adresses figurant

dans les pages rédactionnelles sont données à titre

d’information, sans aucun but publicitaire. La reproduction,

même partielle, des articles et illustrations pris dans Afrique

Magazine est strictement interdite, sauf accord de la rédaction.

© Afrique Magazine 2022.

AFRIQUE MAGAZINE I 430 – JUILLET 2022 5


ON EN PARLE

C’est maintenant, et c’est de l’art, de la culture, de la mode, du design et du voyage

6 AFRIQUE MAGAZINE I 430 – JUILLET 2022


DR - TRACEY ROSE

« TRACEY ROSE: SHOOTING

DOWN BABYLON »,

Musée d’art contemporain

africain Zeitz Mocaa,

Le Cap (Afrique du Sud),

jusqu’au 28 août.

zeitzmocaa.museum

ÉVÉNEMENT

La plasticienne devant le Zeitz Mocaa, lieu de l’expo.

À CORPS

ET À CRIS

Au Cap, la rétrospective dédiée

à Tracey Rose, l’une des artistes

les plus CONTESTATAIRES

de la scène internationale, cloue au pilori

les stéréotypes liés à la race et au genre.

ELLE A FAIT DE SON CORPS un acte politique et artistique.

Et n’a de cesse d’en explorer et d’en interroger les limites. La

voix radicale de Tracey Rose dans le monde de l’art international

et sud-africain propose une vision tranchante et sans compromis

de la post-colonialité, des discriminations raciales, du

métissage, du genre et de la sexualité. Née à Durban en 1974,

elle fait partie d’une génération de plasticiens qui ont réinventé

le geste artistique et s’est fait connaître du grand public

à la fin des années 1990 avec ses performances subversives,

notamment à la deuxième biennale de Johannesbourg,

en 1997 – elle s’y était présentée aux spectateurs nue, la tête

rasée, assise et tricotant ses propres cheveux, dans une boîte

en verre. Une façon inédite de déconstruire la représentation

du corps des femmes. Souvent décrit comme absurde, son

travail artistique puise son inspiration aussi bien dans les

faits historiques que dans l’idéologie populaire. Et frappe

là où ça fait mal. Sans concession. ■ Catherine Faye

AFRIQUE MAGAZINE I 430 – JUILLET 2022 7


ON EN PARLE

Zar Amir Ebrahimi

a remporté le prix

d’interprétation féminine

au dernier Festival de

Cannes pour ce rôle.

POLICIER

LE PURIFICATEUR

Un thriller féministe sur fond

de BIGOTERIE MEURTRIÈRE

dans une ville sainte iranienne…

SEXE, POLITIQUE ET RELIGION : un cocktail que l’on n’attendait

pas forcément dans un film se déroulant en Iran, inspiré d’une

affaire réelle survenue au début des années 2000. Dans la ville

sainte de Mashhad, haut lieu de pèlerinage chiite et troisième ville

d’Iran, des prostituées sont mystérieusement assassinées, dans

l’indifférence des autorités locales. Mais la presse s’en mêle, et

le pouvoir à Téhéran s’inquiète. Une journaliste réputée arrive de

la capitale alors que 10 cadavres de jeunes femmes ont déjà été

retrouvés… Un rôle incarné avec beaucoup d’aplomb par Zahra

Amir Ebrahimi, ce qui lui a valu le prix

d’interprétation féminine au dernier

Festival de Cannes. Cette ex-star de

la télévision avait dû s’exiler à Paris,

à la suite de la diffusion d’une vidéo

intime volée qui aurait pu lui

valoir prison et coups de fouet. Le

réalisateur, Ali Abbasi, est également

réfugié, installé au Danemark : il a

tourné son film en Jordanie, mais le

spectateur est plongé dans l’ambiance

pesante et misogyne d’une ville

iranienne fréquentée par 20 millions

de pèlerins chaque année… Le poids de la religion se révèle

un peu plus lorsque le tueur en série devient un héros patriote

aux yeux de bien des habitants qui applaudissent son action

pour « nettoyer » la cité de ces pauvres malheureuses. Rien

ne nous est épargné des conditions dans lesquelles elles sont

tuées, comme un écho à la scène finale, implacable, après

bien des rebondissements. Car il y a un suspense, une tension,

et quelques surprises jusqu’au bout… ■ Jean-Marie Chazeau

LES NUITS DE MASHHAD (Danemark-Allemagne-Suède),

d’Ali Abbasi. Avec Mehdi Bajestani, Zar Amir Ebrahimi. En salles.


SOUNDS

À écouter maintenant !

Avalanche

Kaito

Avalanche Kaito,

Glitterbeat/Modulor

Le chanteur et

multi-instrumentiste

Kaito Winse, dernier né d’une famille

de griots burkinabée, a fait ses armes sur

la scène alternative belge où il a rencontré

un duo de punk bruxellois formé par

Benjamin Chaval et Arnaud Paquotte.

Ensemble, ils repoussent les limites d’une

musique prompte à la transe, entre jazz

et post-punk, riche d’improvisations

et de poétiques distorsions. Tripant.

❷ Céphaz

L’Homme aux mille

couleurs, Sprint

Records/Play Two

Né au Ghana, Céphaz

a grandi entre l’Afrique

du Sud, Mayotte et la France. Son socle

durant ces années nomades ? La musique

et le football. Il a fini par choisir la première,

fort d’une voix perfectionnée dans une

chorale et d’un apprentissage au saxo et

à la clarinette. Enregistré par le producteur

de Vianney ou de Boulevard des Airs, Antoine

Essertier, ce premier album cultive une jolie

chanson entre pop et folk francophone.


Oum

et M-Carlos

Hals, MDC/Believe

« Fear », « Desire »,

« Truth » ou encore

« Empathy » : voici les

noms de quelques-unes des sept pistes de

cet album évoquant en musique les ressentis

traversés depuis le début de la pandémie.

Ces émotions sont imaginées par le duo formé

pour l’occasion par la chanteuse marocaine

Oum et le saxophoniste cubain M-Carlos.

On y entend aussi bien du darija, de l’espagnol

ou de l’anglais. Le résultat est atmosphérique,

groovy… et un peu planant ! ■ Sophie Rosemont

DR (5)

8 AFRIQUE MAGAZINE I 430 – JUILLET 2022


Histoires

de petites gens

propose de

(re)découvrir

La Petite

Vendeuse

de Soleil

et Le Franc

(ci-contre).

LÉGENDE

LES CONTES D’AUJOURD’HUI

DE DJIBRIL DIOP MAMBÉTY

La restauration de deux moyens-métrages de l’ICONIQUE

RÉALISATEUR SÉNÉGALAIS permet de redécouvrir des pépites

flamboyantes du cinéma africain, toujours aussi pertinentes.

DR (2)

CE DEVAIT ÊTRE UNE TRILOGIE, mais le troisième film

(L’Apprenti voleur) ne sera jamais réalisé : en 1998, à 53 ans,

Djibril Diop Mambéty meurt juste après avoir terminé La

Petite Vendeuse de Soleil, quatre ans après Le Franc, tourné

en pleine dévaluation du FCFA. Ces deux films de 45 minutes

chacun ont été restaurés par les laboratoires Éclair, qui ont

redonné tout leur éclat aux couleurs franches utilisées par

le réalisateur : noir, rouge, vert, jaune et bleu. Dans Le Franc,

c’est en rouge qu’est habillé Marigo, pauvre musicien dont la

logeuse a confisqué l’instrument pour cause de loyers impayés.

Ce personnage chaplinesque, avec sa silhouette dégingandée,

voit pourtant la chance lui sourire après avoir acheté un billet

de loterie qui va s’avérer gagnant, mais qu’il a trop bien caché

en le collant sur une porte… On va alors suivre son périple

jusqu’au centre de Dakar pour tenter de récupérer le gros lot

(avec sa porte sur le dos, sur le toit d’un bus ou en traversant

à pied des étendues envahies de déchets plastiques), sur fond

de musique jazzy au saxo (composée par le frère du cinéaste,

Wasis Diop, père de la réalisatrice Mati Diop). Une épopée

tragicomique, avec très peu de dialogues et un montage qui fait

souvent basculer le conte vers le fantastique. D’un personnage

tout en rouge, qui évolue comme un danseur maladroit,

on passe à une fillette handicapée vêtue de jaune dans le

second film. Sili vit dans la rue avec sa grand-mère et l’une

de ses deux jambes pendouille entre les deux béquilles qui

soutiennent sa démarche claudicante, mais que pourtant rien

n’arrête. Afin de s’en sortir, elle va demander à vendre à la

criée le quotidien Le Soleil, comme le font exclusivement des

garçons, qui la moquent et la bousculent régulièrement. « Ce

que les garçons font, les filles peuvent le faire », lance-t-elle.

Elle recevra le soutien d’un vendeur du quotidien concurrent,

Le Sud, « le journal du peuple » lui explique-t-il, alors que le

premier est le journal du gouvernement. « Alors je vendrai Le

Soleil, comme ça, le gouvernement se rapprochera du peuple »,

lui répond Sili. La vie est un combat de chaque jour pour ces

miséreux, mais le récit ne les enferme pas dans leurs conditions

et nous montre les chemins empruntés pour en réchapper par

le haut, dans une réalisation épurée qui n’alourdit rien. Deux

beaux films toujours actuels et définitivement cultes. ■ J.-M.C.

HISTOIRES DE PETITES GENS

(France-Suisse-Sénégal), de Djibril Diop Mambéty.

Avec Dieye Ma Dieye, Lisa Balera, Aminata Fall. En salles.

AFRIQUE MAGAZINE I 430 – JUILLET 2022 9


ON EN PARLE

10 AFRIQUE MAGAZINE I 430 – JUILLET 2022


BLUES

ALUNE WADE

SULTAN OF SWING

Pour son cinquième album, le bassiste

sénégalais embrasse les quatre coins

de l’Afrique pour livrer un SUPERBE

RÉCIT SONORE hybride et fédérateur.

HELA AMAR - DR

« GRÂCE AU SON, la musique est

une partie de la nature, explique Alune

Wade. Elle est comme la terre, elle

nous rend ce qu’on lui donne. Unir les

peuples par le biais de ma musique a

toujours été pour moi de l’abnégation. »

En témoignent les émotions de

son nouvel album solo, Sultan.

Cela fait déjà trente ans qu’il

joue de la musique. Il garde peu de

souvenirs de ses débuts, mais « une

chose est sûre, c’était à côté de [s]on

père, qui était lui-même musicien ».

Ce dernier dirigeait l’orchestre

symphonique de l’armée sénégalaise.

Grâce à lui, le jeune Alune apprend

le piano, la guitare et la basse, où

il excelle. Ses armes, il les fait auprès

d’Ismaël Lo, qu’il accompagne durant

huit ans, dès sa majorité. Et il s’impose

rapidement sur la scène nationale

avec ses compositions boisées, qui

racontent la vie telle qu’elle est, tout

en pansant les blessures. « J’ai aimé

le blues avant de savoir ce que c’était,

ce son qui vient du cœur », confesse-t-il.

Cependant, son prisme n’est pas

monomaniaque, et Alune Wade cultive

les terres jazz comme celles du folk,

la transe gnawa, qu’il a largement

parcourues au sein de son groupe

University of Gnawa, fondé en 2010

avec Aziz Sahmaoui. Depuis, tout

le monde fait appel à lui, de Marcus

Miller à Harold López-Nussa. Ce sens

du partage, c’est ce qui s’entend

dans Sultan – qui convoque aussi

bien les chants soufis que l’afrobeat ou

les ritournelles arabo-andalouses –,

où l’on retrouve des musiciens 5 étoiles

tels le percussionniste Adriano

Tenorio DD, le claviériste Cédric

Duchemann, le trompettiste Carlos

Sarduy, le batteur Daril Esso ou encore

le saxophoniste Hugues Mayot…

Et ce ne sont pas les seuls : au

total, 20 instrumentistes participent

à l’aventure, laquelle a vu le jour grâce

à la soif du collectif de Wade : « J’ai

pu enregistrer ces nouvelles chansons

à partir du moment où je me suis senti

prêt à raconter mes expériences vécues

avec des musiciens de l’autre côté de

notre continent, que Paris m’a permis

de croiser sur mon chemin. » ■ S.R.

ALUNE WADE, Sultan, Enja Yellow

Bird/L’Autre Distribution.

11


ON EN PARLE

SÉRIE

Dans ce thriller,

une mannequin

s’infiltre au sein

d’une richissime

famille détenant

un empire de

cosmétiques…

UNE FAMILLE TOXIQUE

Ce show haletant confirme la qualité des PRODUCTIONS

SUD-AFRICAINES pour les plates-formes.

LES COSMÉTIQUES BENGHU veulent

conquérir toute l’Afrique. Ils ont recruté

une nouvelle égérie… sans savoir qu’avec

d’autres enfants, elle a servi de cobaye pour

leurs crèmes éclaircissantes, en toute illégalité

(ces produits sont interdits en Afrique du Sud

depuis trente ans)… Seule survivante – avec son

frère resté à Soweto – de cette expérimentation

qui a mal tourné, la top-modèle veut se venger

en s’introduisant incognito au sein de la

richissime famille qui possède cet empire

afin de trouver des preuves de leur trafic. La

voilà plongée dans un quotidien de luxe et de

glamour (les stylistes s’en sont donné à cœur

joie !) à Johannesbourg, mais aussi au milieu

des tourments d’un clan dirigé d’une main de

fer par un patriarche et l’une de ses épouses.

Un thriller en six épisodes (pour l’instant) qui

prouve avec éclat l’originalité des productions

du pays écrites pour le streaming. ■ J.-M.C.

SAVAGE BEAUTY

(Afrique du Sud),

de Lebogang Mogashoa.

Avec Rosemary Zimu,

Dumisani Mbebe. Sur Netflix.

EXPOSITION

De fil en aiguille Treize artistes venus du Liban, d’Algérie ou du Maroc

interrogent les liens entre les êtres et la question de la transmission.

SOUVENIRS, SYMBOLES, rituels… Toutes les formes d’attache sont explorées dans cette expo à la fois

esthétisante et émouvante. Son titre, « Silsila » (« la chaîne » en arabe), évoque ces filiations qui unissent les

êtres ou les événements, une succession de maillons individuels et collectifs, indissociables, comme autant de

destinées entrelacées. Portés par un imaginaire où l’intime et la mémoire se confondent, les plasticiens alternent

les médiums et les registres, la figuration et l’abstraction, tissent les fils de leurs origines. Lourds tapis à moitié

décousus de Ouassila Arras, fleurs et allégories disséminées dans les toiles saisissantes d’inspiration persane de

Rayan Yasmineh, ou encore silhouettes stylisées figurant sur les étiquettes de paquets de semoule ou de henné

de M’barka Amor raniment les secrets d’histoires personnelles ou familiales, les parcours migratoires, tout ce

qui constitue le passé et le présent de ces artistes pluriculturels. Un voyage onirique autant que constitutif. ■ C.F.

« SILSILA, LE VOYAGE DES REGARDS », Institut des cultures de l’islam, Paris (France), jusqu’au 31 juillet. institut-cultures-islam.org

NETFLIX - DR (2)

12 AFRIQUE MAGAZINE I 430 – JUILLET 2022


NDUDUZO

MAKHATHINI,

In The Spirit

of Ntu, Blue

Note Africa.

JAZZ

Nduduzo Makhathini

L’invocation du collectif

À 39 ans, le Sud-Africain RÉINVENTE SON LANGAGE MUSICAL

tout en documentant les tourments sociopolitiques de son pays. Magnifique !

KGABO LEGORA - DR

ON L’AVAIT QUITTÉ sur le très beau Modes of Communication:

Letters from the Underworlds, son premier disque paru chez

Blue Note Records en 2020. On le retrouve avec un superbe

dixième album, In The Spirit of Ntu : « Ntu est une philosophie

africaine ancienne d’où vient le concept d’Ubuntu, qui dit :

"Je suis car tu es." C’est une profonde invocation du collectif »,

explique Nduduzo Makhathini. Et en effet, ouvert à l’altérité,

empreint des rites zoulous et témoignant du marasme

sociopolitique de l’Afrique du Sud, son dernier opus s’avère une

catharsis d’une trame sonore explorée jusqu’à la substantifique

moelle depuis les débuts du musicien, au début des années

2000. Autour de lui, la crème des instrumentistes jazz, de

la saxophoniste Linda Sikhakhane au percussionniste Gontse

Makhene, en passant par le batteur Dane Paris… Makhathini

retrouve également la star du saxo américaine Jaleel Shaw,

sur le très coltranien « Emlilweni ». Incontournable. ■ S.R.

AFRIQUE MAGAZINE I 430 – JUILLET 2022 13


ON EN PARLE

Le créateur

joue avec

des volumes

étonnants.

MODE

L’UNIVERS FANTAISISTE

D’ABDEL EL TAYEB

L’étonnante première

collection du STYLISTE

FRANCO-SOUDANAIS

fait la part belle aux

formes et au travail

sur les matières.

LE BORDELAIS Abdel El Tayeb est

une étoile montante dans le monde

de la mode. À 28 ans, le designer

franco-soudanais a remporté le Debut

Talent Award à la Fashion Trust Arabia de Doha, en novembre

dernier. Et en mai, la journaliste Rokhaya Diallo a porté sur

le tapis rouge du Festival de Cannes la robe en perles colorées

qu’il a dessinée pour elle avec la créatrice textile Cécile

Feilchenfeldt. L’entente avec cette magicienne de la maille,

rencontrée pendant ses études à l’école Olivier de Serres,

à Paris, a été immédiate. Les deux partagent un intérêt pour la

création de pièces qui ressemblent à des « sculptures sur corps »

ainsi que pour la recherche sur les textures et les matériaux

qui permettent de créer des volumes étonnants. Pour dessiner

sa première collection et son manifeste, « El Tayeb Nation »,

du nom de sa marque, le styliste a puisé son inspiration dans

Les silhouettes

mixent coupes

classiques

et tradition

soudanaise.

Ci-contre, le fondateur

de la marque El Tayeb Nation.

les formes arrondies des paniers tressés

soudanais, mais aussi dans l’univers du

sculpteur Alberto Giacometti et de sa Femme

cuillère. Il a développé les coupes, travaillant

notamment le tailoring et exploitant des

renforts à l’intérieur des vêtements pour

faire tenir les volumes, mais aussi employant

des matières qui gardent d’elles-mêmes

une forme bombée. Incarnation d’une

nation fantaisiste, à mi-chemin entre la

France et le Soudan, sa garde-robe met en avant son héritage

multiculturel. Les silhouettes alternent coupes classiques à la

française, brodées avec des motifs soudanais, et tenues inspirées

de la tradition soudanaise, comme le thobe (morceau de tissu

drapé autour du corps). On s’imagine devant une parade

nationale, qui nous plonge dans l’univers du label, où défilent

un officier en grande tenue à côté d’une Marianne parée du

drapeau de ce nouveau pays. Depuis Milan, où il travaille pour

Bottega Veneta et jongle entre la réalisation de commandes

particulières et de projets artistiques, Abdel El Tayeb confie

réfléchir à une nouvelle collection et ne cache pas l’envie

d’ouvrir, à terme, un atelier au Soudan. ■ Luisa Nannipieri

PIERRE DEBUSSCHERE (3) - DR

14 AFRIQUE MAGAZINE I 430 – JUILLET 2022


DESIGN

FROM

DAKAR

BEUZ/STUDIO 221

FABRICS

Le style

et le confort

avant tout

Cette MARQUE

DE SACS À DOS mélange

culture sénégalaise et

militantisme écologique.

« SAHEL ROLLPACK », la première collection

de cette marque dakaroise, inspirée des sacs

des tirailleurs, a vu le jour en 2017 et est déjà

un classique. « Nous avons utilisé des bâches et

des vieillies ceintures de l’armée pour créer des

sacs qui correspondent à notre style », raconte

Moctar Ba, fondateur et designer de From

Dakar Fabrics. C’est en discutant sur la plage

avec sa future femme et un autre copain qu’ils

ont décidé de lancer un label de sacs durables,

imaginés pour et par des gens qui évoluent

dans le milieu du surf, du skate ou du roller.

Les modèles test, réalisés à partir de vieux

draps et rideaux récupérés auprès d’hôtels de

la capitale, avaient été distribués gratuitement

pour pousser les jeunes à abandonner les sacs

plastiques. Une démarche militante assumée

qui caractérise les six collections de la marque,

qui compte aujourd’hui trois ateliers : Dakar,

Marrakech et en Gambie. Confortable et

pratique, chaque pièce est réalisée à la main

avec des matériaux de récupération, comme

les bâches de l’Organisation internationale pour

les migrations, utilisées pour la ligne spéciale

outdoor « Fulfulde ». Ou le pagne naturel

des tisserands manjak, particulièrement mis en

avant dans le Bum Bag et le Mojo Laptop. ■ L.N.

fromdakarfabrics.wixsite.com/fromdakarfabrics

AFRIQUE MAGAZINE I 430 – JUILLET 2022 15


ON EN PARLE

MUSIQUE

SELMAN

FARIS

L’HOMME DE L’OMBRE

Connu pour PRODUIRE DES STARS

DU RAP français, ce multi-instrumentiste

d’origine turc propose un premier

opus au groove solaire.

C’EST D’ABORD un homme de l’ombre, qui a activement participé

à la production de disques récents de Stromae, Nekfeu, Laylow, PLK

ou encore Alpha Wann. Un beau palmarès, donc ! Mais l’homme n’est

pas que ça… Né à Paris, fils du célèbre joueur de ney Kudsi Ergüner,

Selman Faris a étudié au conservatoire, puis au California Institute

of the Arts, aux États-Unis. S’il joue le même instrument que son

père, il maîtrise également la guitare, le violon, le saz, les claviers

ou encore l’alto. Cette première aventure en solitaire, baptisée Neva,

rend hommage à ses racines ottomanes tout en convoquant des

sonorités pop et électro. C’est à la fois frais et spirituel, porté par le

chant en turc très agréable de l’artiste. Un morceau comme « Yeni

Gün » (« Nouveau jour ») sera l’idéale bande-son de notre été, tandis

que « Yildizlar » encourage à l’introspection. Une belle réussite

que ce Neva, qui laisse présager plusieurs successeurs… ■ S.R.

SELMAN FARIS, Neva, Kiraz Records/GUM.

LITTÉRATURE

KHAOULA HOSNI

NI BLANC NI NOIR

Le sixième roman de la Tunisienne

BOUSCULE LES CODES à travers

le récit d’une femme trompée.

GHALIA, mariée depuis dix-huit ans et mère de deux

adolescents, découvre que son mari a une maîtresse.

L’histoire est banale. Mais la réaction de l’épouse

dupée est totalement inattendue. Le choc est tel qu’il

la pousse à se lancer dans une remise en question

et une réflexion, à la fois éprouvantes et libératrices,

afin de comprendre le sens et les raisons de cet

adultère. « C’est simple : traite les autres comme tu

aimerais être traitée. Toujours », écrit en exergue la

romancière, qui a vécu l’écriture de ce texte comme

un exercice émotionnel. Court, intense, ce roman

psychologique pointe du doigt le poids de la religion,

de la famille et de la société en Tunisie. L’histoire,

quant à elle, est si universelle que ses protagonistes

pourraient être dans n’importe quelle ville du

monde. Si tous les thèmes ont été déjà été abordés,

c’est la manière d’en faire la narration qui diffère.

Khaoula Hosni n’hésite pas à tremper sa plume dans

le quotidien des blessures, des relations humaines,

ou des chemins de traverse, pour en explorer les

singularités. À travers ce drame social, l’auteure,

qui a déjà publié six romans et deux recueils de

nouvelles, et obtenu de nombreux prix en Tunisie,

se fait le chantre de l’empathie. Tout le monde

a raison et tout le monde a tort. Chacun cherche

sa voie, surtout dans une société pesante, où les

différences sont réprouvées. Ainsi, lorsque l’héroïne

se rend à l’appartement où les deux amants ont pour

habitude de se retrouver, c’est Wafa, la maîtresse, qui

l’accueille et lui propose une solution. Une solution

imprévue qui viendra déconstruire les poncifs

de l’adultère. Et dont les conséquences mettront,

des années plus tard, ces mots dans la bouche de

Ghalia : « Je suis venue me recueillir sur la tombe

de la femme avec laquelle tu m’as trompée. » ■ C.F.

KHAOULA HOSNI, Le Prix du cinquième jour,

Arabesques, 156 pages, 20 dinars tunisiens.

LOCUS - DR (2)

16 AFRIQUE MAGAZINE I 430 – JUILLET 2022


PORTRAIT

INSOLITE

LAETITIA

KY

Avec ses sculptures

capillaires (présentées

à la Biennale de Venise),

l’Ivoirienne s’engage

et célèbre la BEAUTÉ

DES FEMMES NOIRES.

LAETITIA KY - DR

ELLE A COMMENCÉ le tressage capillaire à

5 ans, implantant des extensions bouclées à la

chevelure lisse de ses poupées Barbie. Depuis,

sa passion pour la beauté est devenue un

art militant, un combat politique dénonçant

l’inégalité des sexes et l’impérialisme

occidental. Née en 1996 à Abidjan, l’artiste

autodidacte et influenceuse Laetitia Ky

enflamme la Toile (plus de 500 000 abonnés

sur Instagram, 6 millions sur TikTok) avec

ses sculptures capillaires originales, réalisées

avec ses cheveux, des rajouts, du fil de fer

ou encore de la laine… Inspirées par les

coiffures africaines ancestrales, souvent

pleines d’humour et d’impertinence, ses

œuvres brisent les tabous sur le corps féminin

(poils, règles…), le harcèlement, les violences

conjugales, le genre. Magnifiant le cheveu

crépu, elle veut prodiguer fierté et estime de

soi aux Africaines. Dans son livre Love and

Justice: A Journey of Empowerment, Activism,

and Embracing Black Beauty, illustré de

sculptures inédites, elle raconte son parcours

inspirant. Actrice dans La Nuit des rois de

Philippe Lacôte, égérie pour des marques

de mode, elle vient de rentrer dans le Livre

Guinness des records, devenant « la personne

qui saute le plus rapidement avec ses propres

cheveux [s’en servant comme d’une corde à

sauter, ndlr] en 30 secondes ». ■ Astrid Krivian

LAETITIA KY, Love

and Justice: A Journey of

Empowerment, Activism, and

Embracing Black Beauty,

Princeton Architectural

Press, 224 pages, 27,50 $.

Avec ses

500 000 abonnés

sur Instagram

et ses 6 millions

sur TikTok, l’artiste

est un véritable

phénomène.

AFRIQUE MAGAZINE I 430 – JUILLET 2022 17


ON EN PARLE

Le MoMA lui consacre une exposition monographique,

dans laquelle est visible l’Alphabet Bété.

L’artiste

en 1993.

« FRÉDÉRIC BRULY BOUABRÉ :

ON NE COMPTE PAS LES ÉTOILES »,

galerie MAGNIN-A, Paris (France),

jusqu’au 30 juillet. magnin-a.com

« FRÉDÉRIC BRULY BOUABRÉ :

WORLD UNBOUND », MoMA,

New York (États-Unis), jusqu’au 13 août.

moma.org

HOMMAGEART VISIONNAIRE

L’immense production de l’Ivoirien

FRÉDÉRIC BRULY BOUABRÉ, des années

1970 jusqu’à sa mort en 2014, est mise

à l’honneur à New York et à Paris.

ALORS QUE LE MUSEUM OF MODERN ART (MOMA) de New York consacre

au dessinateur et poète une exposition monographique, la galerie Magnin-A

expose un ensemble de dessins peu ou jamais montrés, réalisés par l’artiste

entre 1983 et le début des années 2000. C’est dire la portée de l’approche

singulière de l’image et du langage de Frédéric Bruly Bouabré, décédé

en 2014. Dans sa démarche universaliste, celui qui a consacré sa vie à la quête

du savoir voyait dans l’art un moyen de relier tous les peuples du monde.

L’inventeur de l’Alphabet Bété (449 dessins exécutés au stylo-bille, crayon

et crayon de couleur sur de petits cartons rectangulaires), premier système

d’écriture pour le peuple Bété (ethnie ivoirienne à laquelle appartenait

l’artiste), s’adonnait également à une quête poétique de signes. Sa vie durant,

il n’a eu de cesse de capturer et de codifier des sujets provenant de diverses

sources, notamment les traditions culturelles, le folklore, les systèmes de

croyances religieuses et spirituelles, la philosophie ou encore la culture

populaire. À la fois passeur et révélateur, son génie a ainsi toujours consisté

à aborder simultanément le local et le global, reflétant à la fois l’expérience

personnelle et universelle. Son œuvre, véritable condensé de la culture

orale en une multiplicité vertigineuse de formes visuelles et d’annotations

écrites, se découvre comme on feuillette un livre. Passionnément. ■ C.F.

ROBERT GERHARDT - BORDAS

18 AFRIQUE MAGAZINE I 430 – JUILLET 2022


DR (2)

MORNA

LUCIBELA

SAUDADE, SAUDADE

La chanteuse cap-verdienne revient

avec un album d’une GRANDE

ÉLÉGANCE. À son image.

NHELAS SPENCER, Luis Lima, Toy Vieira, Tibau Tavares,

Miquinha, Elida Almeida, Ary Duarte, Daya… Ils sont

nombreux à être convoqués par Lucibela, l’une des plus

douées héritières de Cesária Évora, qui, avec ce second

album, débute aussi à la composition avec la morna « Ilha

Formose », ode à son île natale de São Nicolau – où elle

poussait son premier ci à Tarrafal il y a trente-six ans…

L’artiste cap-verdienne incarne également un boléro du

LUCIBELA,

Amdjer,

Lusafrica/

Sony.

Cubain Emílio Moret. Acoustique, nostalgique et pourtant

contemporain : Amdjer aborde la condition féminine

avec délicatesse, et néanmoins une grande honnêteté.

À la production, Toy Vieira, complice de Lucibela depuis

ses débuts en studio, signe une réalisation cristalline.

Claviers, cuivres, cordes se mélangent au sein d’un écrin

acoustique qui, inauguré par « Amdjer Ká Bitche », rappelle

le bonheur d’être au monde, aussi imparfait soit-il. ■ S.R.

AFRIQUE MAGAZINE I 430 – JUILLET 2022 19


ON EN PARLE

NOUVELLE

L’ÉNIGME DE

MONSIEUR GÉRARD

Un texte troublant et attachant, écrit

d’une main de maître par l’académicien

Dany Laferrière.

SUSPENSE

LA MARIÉE

ÉTAIT EN ROUGE

Une première

SÉRIE NIGÉRIANE

inégale pour Netflix.

À QUELQUES MINUTES de son

mariage, un homme d’affaires frappe

violemment sa fiancée dans sa suite

d’hôtel : il est aussitôt abattu par la

meilleure amie de la future épouse…

Les deux femmes vont alors

découper le cadavre dans la salle de bains pour mieux

s’en débarrasser et fuir pendant que des dizaines d’invités

s’impatientent dans les salons du luxueux établissement…

La cavale qui s’ensuit met beaucoup de temps à se

mettre en place, et il faut attendre le troisième épisode

(sur quatre) pour que la série trouve le bon tempo. Les

comédiens (plusieurs stars de Nollywood) sont souvent

en roue libre, et le scénario abuse de grosses ficelles (riche

famille déchirée, médecin trafiquant d’organes, police

corrompue…). Mais lorsque l’intrigue plonge enfin au

cœur de la tentaculaire Lagos, ses routes et ses bidonvilles,

ça fonctionne. La fin, abrupte, appelle une suite,

d’autant que le succès est déjà au rendez-vous. ■ J.-M.C.

BLOOD SISTERS (Nigeria), de Biyi Bandele

et Kenneth Gyang. Avec Ini Dima Okojie,

Nancy Isime, Deyemi Okanlawon. Sur Netflix.

C’EST UN TOUT PETIT livre,

un concentré, une histoire simple

et mystérieuse. Un récit à hauteur

d’enfant, comme dérobé aux adultes ; mieux encore,

comme épié par le trou d’une serrure. Un bijou littéraire.

Cette déambulation dans l’imaginaire et les sentiments est

celle de Manuel, 10 ans. Il vit avec sa mère. N’a jamais connu

son père. Lorsqu’il rencontre Monsieur Gérard, professeur

de littérature congédié d’une école de jeunes filles, son

quotidien bascule. L’homme raffiné et singulier, féru de

Baudelaire et de Wagner, qui vit dorénavant cloîtré dans

une chambre miséreuse de Port-au-Prince, va lui enseigner

la poésie, la trigonométrie, tout un art de vivre. Plus encore,

il va éveiller chez cet enfant sensible et intelligent une

fascination et une curiosité, à la frontière de l’indiscrétion

et du désir : une quête hypnotique dans le dédale d’une

intimité équivoque, à la fois paternelle et inquiétante. ■ C.F.

DANY LAFERRIÈRE, L’Enfant qui regarde,

Grasset, 64 pages, 7,50 €.

BD

À LA FACE DU MONDE

Un chant graphique et tragique,

pour résister aux vents contraires

et croire encore aux rêves.

ENSEMBLE, ils avaient déjà fait dialoguer

poésie, arts visuels et musique dans

un ouvrage d’art, Fragments (éditions

Bernard Chauveau, 2019). Le poète, slameur et romancier

Marc Alexandre Oho Bambe et son complice de toujours,

l’artiste pop art Fred Ebami [voir pp. 26-27], nous reviennent

cette fois-ci avec un premier roman graphique, tout en orange,

jaune et rouge brique. Un livre poème. Un livre cri. Pour

dire l’incompréhension, la révolte et l’urgence devant le sort

d’une jeunesse jetée sur les routes de l’exil. Pour chanter

le destin tragique et les attentes anéanties de Yaguine Koïta

et Fodé Tounkara, découverts morts de froid à l’aéroport

international de Bruxelles, dans le train d’atterrissage

arrière droit du vol 520 Sabena Airlines en provenance

de Conakry, le 2 août 1999. Pour s’indigner. Et espérer

encore : « Chaque voyage commence. Par un premier pas.

Vers l’ailleurs horizon. Vers l’Autre. Et vers soi-même. » ■ C.F.

MARC ALEXANDRE OHO BAMBE ET FRED EBAMI,

Nobles de cœur, Calmann-Lévy, 160 pages, 19 €.

NETFLIX - DR (3)

20 AFRIQUE MAGAZINE I 430 – JUILLET 2022


HOUSE

KIDDY

SMILE

Toujours

en vogue

Avec Paris’ Burning, il fait

un retour fracassant SUR LES

DANCE-FLOORS sans laisser

son activisme au vestiaire.

ROMAIN GUITTET/THE WOID PHOTOGRAPHY - DR

SI LE NOUVEL EP de Kiddy Smile s’appelle

Paris’ Burning, ce n’est pas pour rendre

hommage au documentaire de Jennie

Livingston, Paris is Burning, qui révélait

les coulisses du voguing new-yorkais des

années 1980. Le musicien pensait plutôt

à représenter les possibilités de la house

hexagonale, dont il est la seule incarnation

noire et gay : « Paris est la deuxième capitale

dans le monde où vit la culture ballroom,

comme l’avait prédit et voulu Willi Ninja

[danseur apparaissant dans le docu, ndlr],

affirme-t-il. Paris brûle d’un feu ardent.

Elle est en marche pour se réapproprier des

cultures qui sont les siennes. Et pourquoi

pas être une capitale de la musique house ? »

Initié dans les clubs latinos, noirs et LGBT+,

le voguing est la danse de cœur de Kiddy

Smile, que l’on suit avec attention depuis

son premier album sorti en 2018, One

Trick Pony. Et il brille de son militantisme

dans un Paris’ Burning aux beats acérés.

Cet été, on le verra aussi en tant que juge

dans l’adaptation francophone de l’émission

télévisée américaine Ru Paul’s Drag Race,

diffusée sur France TV Slash. Un rêve devenu

réalité pour le chanteur : « Contrairement

à ce que les gens pensent, le drag n’est pas

clownesque, mais raffiné. Je suis heureux

de participer à une émission qui explique

au grand public sa technicité. » ■ S.R.

KIDDY SMILE,

Paris’ Burning vol. 1,

Grand Neverbeener Records/Grand

Musique Management.

AFRIQUE MAGAZINE I 430 – JUILLET 2022 21


ON EN PARLE

Le Klein Jan est au cœur

de Tswalu Kalahari, la plus

grande réserve privée

d’Afrique du Sud.

SPOTS

DEUX LIEUX

DU CŒUR

Projet culinaire écoresponsable

ou lieu de brassage culturel,

ces ADRESSES GOURMANDES

sont des rêves devenus réalités.

POUR LE CHEF ÉTOILÉ Jan-Hendrik van der Westhuizen,

patron du bijou gastronomique Jan, à Nice, depuis 2013,

l’ouverture l’année dernière du micro-restaurant Klein Jan

est un rêve qui se réalise. Ce nouveau projet au cœur de la

plus grande réserve privée d’Afrique du Sud, Tswalu Kalahari,

lui a permis de revenir dans son pays pour proposer une

cuisine simple, qui sublime les ingrédients de la région du

nord du Cap. À la carte, on trouve de la viande d’impala mais

aussi du springbok cucumber (le concombre cornu d’Afrique)

et des truffes du Kalahari, qui créent ensemble un millefeuille

inédit. Le tout servi dans un cadre unique, à côté du poêle où

la grand-mère du « petit (klein) Jan » lui a appris à cuisiner.

Une expérience gastronomique hors du commun, accessible à

très peu de monde dans un souci de durabilité des ingrédients.

janonline.com/restaurantkleinjan

AUTRE PAYS, autre ambition : celle de Paloma Sané,

de sa mère et de sa sœur, de fédérer du monde autour

de La Favela, ouvert fin 2020 dans le dynamique quartier

du Point E, à Dakar. La Sénégalo-Capverdienne propose

une cuisine métissée aux influences lusophones dans

Ci-contre et ci-dessous, La Favela

se situe dans le dynamique

quartier du Point E, à Dakar.

une belle cour ombragée. Un bar recouvert de faïence,

des tables colorées, un coin dédié au yoga ou aux concerts

live, et beaucoup de place pour jouer. Ici, tout le monde

est bienvenu. Le plat phare, le Cubano Bowl, est une

explosion de saveurs qui mélange fricassée de poulet épicé,

riz safrané, haricots rouges et sauce à la mangue. Mais

la carte propose également des mets à base de porc et,

en semaine, deux plats du jour : un classique sénégalais,

comme le thiep ou le yassa, et un plat international,

comme la poêlée de gambas au citron vert. ■ L.N.

KLEIN JAN/HANRU MARAIS PHOTOGRAPHY (2) - DR (2)

22 AFRIQUE MAGAZINE I 430 – JUILLET 2022


ARCHI

À ABIDJAN, ORANGE

SE RÉINSTALLE !

Koffi & Diabaté livrent un BÂTIMENT REMARQUABLE,

qui incarne les ambitions du groupe dans la région :

moderne, fonctionnel et déjà tourné vers le futur.

FRANÇOIS XAVIER GBRÉ

IMAGINÉ PAR LE CABINET IVOIRIEN Koffi & Diabaté comme

le cœur du futur Orange Village, le nouveau siège d’Orange

Côte d’Ivoire est un imposant bâtiment circulaire sur sept

niveaux. L’anneau de 68 mètres de diamètre a été construit

aux abords de la lagune d’Abidjan et est partiellement

enveloppé par une double peau sophistiquée qui le protège

de l’ensoleillement direct. Cet écran ajouré, composé de

4 000 pièces arrondies, évoque la surface d’une balle de golf.

Une forme qui a inspiré le projet, et fait un clin d’œil aux

terrains de jeu du quartier de la Riviera Golf. À l’intérieur,

les bureaux, les espaces de coworking, le centre de conférences

ou encore le restaurant et la salle de sport bénéficient d’un

éclairage naturel grâce au vaste patio central, végétalisé et

décoré avec des motifs tirés du bogolan. À partir du quatrième

niveau, les terrasses du bâtiment – qui peut accueillir plus

de 900 employés – offrent des espaces de détente en plein

air, et le dernier étage, réservé aux bureaux de la direction

générale et décoré avec de précieuses œuvres d’art locales,

jouit d’une vue imprenable sur la lagune. Dans une approche

minimaliste, qui valorise l’architecture, les murs en béton brut

de décoffrage ont été laissés tels quels. Le matériel, symbole

de modernité, capte et adoucit la lumière des espaces, tout

en contribuant à donner au bâtiment l’allure d’un lieu à la

fois innovant et intemporel. ■ L.N. koffi-diabate.com

AFRIQUE MAGAZINE I 430 – JUILLET 2022 23


ON EN PARLE

DESTINATION

MAHDIA

LA MÉCONNUE

Préservée du tourisme de masse, une CITÉ TUNISIENNE ENCORE

AUTHENTIQUE, lieu idéal pour retrouver la Méditerranée.

AVEC SES MAISONS d’une blancheur éclatante, ses portes

vert émeraude, son centre-ville parsemé de petites places

ombragées et son vieux port de pêcheurs, Mahdia a gardé

le charme millénaire d’une Tunisie authentique. Cette

ville de province située sur une presqu’île entre Sousse et

Sfax est restée à l’écart des sentiers (touristiques) battus

et a tout fait, dans les années 1960, pour préserver son

magnifique cimetière marin de l’appétit des promoteurs,

qui voulaient le transformer en resort balnéaire. Les

modestes tombes blanches sont toujours à leur place,

sur le cap Afrique, où les visiteurs peuvent flâner entre

les bouquets de laurier et se laisser caresser par l’écume

portée par le vent. Les hôtels, une vingtaine, ont été

cantonnés au nord de la ville, le long d’un ruban de

sable doré – l’une des plages, avec celles de Chebba et

de Salakta, au sud, parmi les plus belles du pays.

Réputée pour les structures spécialisées en soins thalasso

et sa station balnéaire à taille humaine, Mahdia est une

ville d’histoire, de culture et d’artisanat. Déjà connue du

temps des Phéniciens sous le nom de Jemma, puis sous

celui d’Aphrodisium, elle accueille l’un des plus riches sites

archéologiques sous-marins de Tunisie. À l’intérieur du souk

couvert et dans les ruelles de l’ancienne ville, on trouve

encore les magnifiques robes de mariage traditionnelles

SHUTTERSTOCK

24 AFRIQUE MAGAZINE I 430 – JUILLET 2022


Ci-dessus, le Cafe El Enba, et ci-dessous, l’Hôtel Thalasso

Mahdia Palace Spa & Kneipp.

Ci-dessous, la maison d’hôtes Dar Evelyne.

DR (3)

et les ateliers des tisserands, qui filent depuis le XIV e siècle

des soieries aux motifs et coloris flamboyants.

Pour accéder au paisible centre historique, on peut

emprunter la Skifa El Kahla (« la porte noire »), une

énorme porte fortifiée et l’un des rares vestiges des anciens

remparts de la citadelle. Si l’on veut en revanche profiter

d’une imprenable vue d’ensemble sur la médina d’un côté

et sur le golfe de l’autre, il faut grimper sur la terrasse

du Borj El Kébir, un fort ottoman du XVI e siècle sur la route

de la Falaise. L’occasion de s’arrêter prendre un café sur la

corniche ou d’explorer l’incontournable marché du vendredi,

qui regroupe les producteurs et les artisans locaux. ■ L.N.

LES BONNES ADRESSES

Restaurant Chez Naima : une cuisine familiale et épicée

qui met les poissons à l’honneur, à côté de la Skifa El Kahla.

Cafe El Enba : une halte pittoresque pour savourer un thé

à la menthe sur la place du Caire, au cœur de la vieille ville.

Hôtel Thalasso Mahdia Palace Spa & Kneipp

et Hôtel Nour Palace Resort & Thalasso :

deux adresses de charme pour un soin thalasso

ou un séjour bien-être de qualité.

Maison d’hôtes Dar Evelyne : un petit coin de paradis

avec une terrasse de rêve nichée dans la médina.

Musée de Mahdia : pour voir mosaïques, céramiques

anciennes, objets artisanaux et précieux tissages.

AFRIQUE MAGAZINE I 430 – JUILLET 2022 25


PARCOURS

Fred Ebami

L’ARTISTE FRANÇAIS D’ORIGINE CAMEROUNAISE

apporte un souffle nouveau au pop art. Mêlant outils

numériques et organiques, inspirées par le panafricanisme,

ses œuvres conscientes interpellent l’œil et l’esprit.

par Astrid Krivian

Enfant, il était féru de musique classique et de dessin. Artiste français d’origine

camerounaise, Fred Ebami, 45 ans, a grandi en région parisienne jusqu’à ses

10 ans, puis au Cameroun. « Je gribouillais, dessinais sans cesse. Je m’exprimais

ainsi. Je représentais ma société à travers les superhéros. Et je rêvais de

superpouvoirs pour sauver le monde », se souvient-il. De la pop culture des

comics au pop art, il n’y a qu’un pas. Marqué par les photographies publicitaires

d’Oliviero Toscani pour Benetton, il est aussi ébloui, bousculé par les œuvres

d’Andy Warhol, de Roy Lichtenstein, de Jean-Michel Basquiat et, plus récemment,

de Banksy, artiste de street art. Après des études parisiennes et une traversée

des États-Unis à 22 ans, il met le cap sur l’Angleterre, à Oxford, où il étudie l’infographie.

Alors qu’il se destine à une carrière de publicitaire, son ami, l’écrivain, poète et slameur camerounais

Marc Alexandre Oho Bambe, alias Capitaine Alexandre, lui propose d’illustrer son premier recueil de

poésies et de préparer une exposition. Publié en 2009, le succès de son ouvrage ADN : Afriques Diaspora

Négritude propulse le travail de Fred Ebami sous la lumière. Sa carrière est lancée. Depuis, ses œuvres

ont notamment été exposées à la biennale de Dakar, à la galerie MAM de Douala, à Johannesbourg,

à la Tate Modern de Londres ou encore à la foire d’art contemporain 1:54 de Marrakech…

Son pop art, son « souffle de vie », croise le numérique et l’organique, la toile et l’ordinateur.

Sa boîte à outils brasse divers matériaux et techniques (mobilier, masques africains touristiques, feutres

acryliques, peinture à l’huile, fusain, crayons…). « La même folie d’inspiration me guide. Je mélange

les genres pour casser les codes, faire respirer les œuvres. J’aime surprendre, bousculer. » Il s’approprie

les codes publicitaires de la société de consommation pour délivrer ses messages d’espoir, d’ouverture,

d’émerveillement. Avec ses couleurs vives, ses lignes marquées, ses slogans, son humour, son sarcasme,

ses réalisations accrochent le regard, interpellent : « Je veux éveiller les gens à leurs univers intérieurs,

dans un monde qui édicte des façons d’être. » Il représente des personnalités africaines devenues des

icônes – Cheikh Anta Diop, Miriam Makeba, Salif Keita, Thomas Sankara… « C’est important de les faire

connaître aux nouvelles générations. Ils m’ont éduqué, aidé à comprendre l’histoire de mes aïeux, de mon

continent, et la mienne. Ainsi, je connais ma culture, mes origines. Apaisé, je ne me sens pas déraciné. »

Pour lui, l’art se conjugue à l’amitié. Avec Capitaine Alexandre – ils viennent de cosigner le roman graphique

Nobles de cœur – et le slameur Manalone (Albert Morisseau Leroy à la ville), ils ont fondé le collectif On a

slamé sur la lune. L’objectif ? Faire dialoguer les arts, les cultures, créer des œuvres plurielles, des spectacles

inclassables, sensibiliser le public à la création, à la poésie. Cultiver cette capacité à rêver. Ou, comme ils

l’ont écrit au sein de leur installation multimédia Expoésie : Transmission, présentée au festival littéraire

Aux quatre coins du mot, à La-Charité-sur-Loire : « Regarde le ciel / La porte des étoiles est ouverte. » ■

26 AFRIQUE MAGAZINE I 430 – JUILLET 2022


« Je mélange les

genres pour casser

les codes, faire

respirer les

œuvres. J’aime

surprendre,

bousculer. »

De gauche à droite,

Dr Mukwege et Sankara

Yellow.

GABRIEL DIA - FRED EBAMI (2)


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C’EST COMMENT ?

PAR EMMANUELLE PONTIÉ

AU-DELÀ DES CULTURES

DOM

Le 24 juin, un véritable séisme pour des millions de femmes s’est produit

aux États-Unis : l’arrêt Roe vs Wade, qui autorisait l’avortement depuis 1973,

a été révoqué. Dorénavant, chaque État pourra choisir de l’interdire ou non. Sept

États ont décidé dans les jours qui ont suivi de priver les femmes de ce droit. Et une

vingtaine d’autres devraient suivre. Pour des millions d’Américaines, c’est un retentissant

retour en arrière. Depuis, des manifestations et des inquiétudes grandissantes

en Europe et en Occident s’enchaînent ou montent.

Ailleurs dans le monde, et en particulier en Afrique,

l’émotion est moins grande. En effet, à part en Tunisie, au

Mozambique, en Afrique du Sud, au Cap-Vert, et très récemment

au Bénin, l’IVG est interdite par la loi. La loi « officielle », coutumière,

religieuse, culturelle, sociale… Certains pays, comme le Gabon

ou la Côte d’Ivoire, ont réussi à assouplir un peu la règle, en autorisant

l’avortement thérapeutique pour le premier, ou en cas de

viol ou d’inceste pour le second. Mais globalement, le sujet agite

des démons, qui vont de l’autonomisation des femmes à la mise

en péril de la descendance.

Dans certaines régions où l’inceste, le viol et le violent

rejet des filles-mères sont une réalité quotidienne, les femmes

sont confrontées à un mur « culturélo-religieux » ancestral

infranchissable. L’objet n’est pas ici d’ouvrir le débat sur les pro

ou anti-IVG, sur les justifications des opinions de X ou Y, bref, sur

une question particulièrement épineuse et complexe en Afrique.

Mais nous souhaitons rappeler quelques chiffres, capables de

donner à penser. Car évidemment, que l’on soit pour ou contre,

6,2 millions d’avortements clandestins ont lieu chaque année en

Afrique subsaharienne. Et malheureusement, 44 % des femmes

qui meurent dans le monde des suites d’un avortement à risque

sont africaines. Un total de 300 000 femmes en moyenne par an.

Elles ont recours à des méthodes épouvantables, en

solitaire, ou encouragées et facturées par des « cliniques

de rue ». Hormis celles qui décèdent, la plupart des rescapées

finissent leur vie avec un utérus perforé, des hémorragies et des infections à répétition.

Et deviennent souvent définitivement stériles. Alors, peut-être faudrait-il peu

à peu considérer cette triste réalité comme un moyen de faire bouger le curseur,

et appréhender aussi la question inévitable de l’avortement comme un problème

majeur de santé publique. Au-delà des cultures… ■

AFRIQUE MAGAZINE I 430 – JUILLET 2022 29


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