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AM 417 extrait

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LUMUMBA

HEROÏSME

ET TRAGEDIE

Assassinée le 17 janvier 1961, cette

figure de l’indépendance du Congo

est entrée dans l’histoire. Au moment

où ses reliques doivent retourner

à Kinshasa, lumière sur le destin

singulier d’un homme qui se voulait libre.

DÉBAT

L’AFRIQUE

ET SES HOMMES

FORTS

POUVOIRS ET DÉMOCRATIE

AUJOURD’HUI

BUSINESS

L’URGENCE D’UNE

REVOLUTION VERTE

INTERVIEWS

• Akhenaton

• Barthélémy Toguo

• Souleymane Bachir Diagne

Un centre de vaccination

dans un hôpital d’Harare

(Zimbabwe), en mars 2021.

COVID-19

VACCINONS LE CONTINENT

MAINTENANT !

417 - JUIN 2021

France 4,90 € – Afrique du Sud 49,95 rands (taxes incl.) – Algérie 320 DA

– Allemagne 6,90 € – Autriche 6,90 € – Belgique 6,90 € – Canada 9,99 $C

DOM 6,90 € – Espagne 6,90 € – États-Unis 8,99 $ – Grèce 6,90 € – Italie 6,90 €

– Luxembourg 6,90 € – Maroc 39 DH – Pays-Bas 6,90 € – Portugal cont. 6,90 €

Royaume-Uni 5,50 £ – Suisse 8,90 FS – TOM 990 F CFP – Tunisie 7,50 DT – Zone CFA 3 000 FCFA ISSN 0998-9307X0

L 13888 - 417 H - F: 4,90 € - RD


édito

LA SEULE ROUTE POSSIBLE

Quand j’étais jeune homme, je rêvais de paix

en Terre sainte, entre Israël et les Palestiniens. L’an 2000

me semblait un horizon raisonnable et symbolique. Je

rêvais de Jérusalem, ville ouverte, capitale de deux États

souverains. Les images des accords d’Oslo (13 septembre

1993), Rabin et Arafat sur les pelouses de la

Maison-Blanche, se serrant la main autour de Bill Clinton,

auront eu autant d’effets sur ma génération que celles

de la libération de Mandela (11 février 1990) sortant en

plein soleil de sa prison sud-africaine.

Je suis allé à Jérusalem en juin 2008, journaliste

accompagnant Nicolas Sarkozy, alors président

de la République française. Et pendant que certains

fumaient le cigare sur les belles terrasses ombragées du

fameux hôtel King David, j’avais pu mesurer la violence

physique du conflit. Un taxi palestinien m’avait emmené

le long du mur, cette balafre de ciment et de barbelés

qui isole les territoires occupés. J’avais pu voir les colonies,

à l’horizon, qui mangent chaque jour un peu plus

les terres palestiniennes, j’avais pu croiser une multitude

de soldats de Tsahal armés comme des porte-avions

à tous les carrefours de la partie arabe. Et changer de

monde aussi en changeant de quartier, en passant de

l’est à l’ouest de la ville (avec sa culture ultraorthodoxe).

Mesurer à quel point l’étroitesse des lieux, du pays, l’entrechoc

des nationalismes, des mémoires, et des dieux

impliquait dans la psyché des uns et des autres.

Les années ont passé, j’ai vieilli, l’an 2000 est

déjà loin, et le drame est resté aussi prégnant, intolérable,

avec son cortège de tragédies humaines. La

société israélienne a basculé fortement à droite, dans le

« sionisme religieux », le mot « paix » est sorti du vocabulaire

politique. Les années Netanyahou auront été marquées

par le torpillage de toutes les options diplomatiques, la

marginalisation accrue des Arabes d’Israël (21 % de la

population), le maintien d’une politique dure d’occupation

en Cisjordanie (plus de 3 millions de personnes) et

à Jérusalem-Est (350 000 Palestiniens). Et le développement

sans limite des colonies (400 000 colons installés en

Cisjordanie). La bande de Gaza, officiellement évacuée

PAR ZYAD LIMAM

en 2005 après la seconde intifada, maintenue en réalité

sous le statut de prison à ciel ouvert depuis 2007 et la

prise du pouvoir par le Hamas, compte 2 millions d’habitants

(pour la plupart descendants des réfugiés de 1948)

qui vivent dans des conditions subhumaines. Le territoire

aura connu quatre guerres dévastatrices entre 2008

et 2021, la toute dernière en mai dernier, roquettes contre

bombardements massifs, stupéfiants.

Au fil du temps, l’autorité palestinienne s’est

décrédibilisée face à l’intransigeance israélienne, au

faible soutien international, et aussi par sa propre incurie.

Le Hamas est monté en puissance, mais la radicalisation

« hors système » d’une jeunesse palestinienne

aussi, en Israël comme dans les territoires. En Israël, la

démocratie s’affaiblit chaque jour un peu plus sous le

poids des fortes pressions religieuses, identitaires, et via

le coût moral et politique de l’occupation. La démographie,

très vivace côté palestinien, menace les « équilibres

» à moyen terme. Toute comme l’évolution des

opinions publiques internationales, en particulier dans

les communautés juives libérales aux États-Unis et en

Europe. La solution à deux États apparaît comme morte

face aux réalités du terrain. La solution à un État, égalitaire,

« one man, one vote », apparaît, elle, comme une

illusion très lointaine face aux gouffres béants entre communautés.

L’expression « apartheid » se substitue petit à

petit au mot « statu quo » dans le langage d’une partie

des organisations de défense de droits de l’homme.

Nous sommes en 2021, au temps du Covid, du

réchauffement climatique. Et ici, entre Tel Aviv, Haïfa,

Jérusalem, Ramallah, Gaza…, se joue aussi une partie

de notre avenir commun. Une Israël-Palestine sur le

chemin du seul dialogue possible, le dialogue politique

(« on ne fait pas la paix avec ses amis »), transformerait

les données stratégiques (on pense à l’Iran et l’Arabie

saoudite) et ouvrirait un immense champ des possibles,

pour Israël, la Palestine, les juifs, les Arabes, la région, le

reste du monde.

L’autre route, c’est celle de la violence, du deuil

et de la catastrophe. ■

AFRIQUE MAGAZINE I 417 – JUIN 2021 3


Un centre de vaccination

dans un hôpital d’Harare

(Zimbabwe), en mars 2021.

France 4,90 € – Afrique du Sud 49,95 rands (taxes incl.) – Algérie 320 DA

– Allemagne 6,90 € – Autriche 6,90 € – Belgique 6,90 € – Canada 9,99 $C

DOM 6,90 € – Espagne 6,90 € – États-Unis 8,99 $ – Grèce 6,90 € – Italie 6,90 €

– Luxembourg 6,90 € – Maroc 39 DH – Pays-Bas 6,90 € – Portugal cont. 6,90 €

Royaume-Uni 5,50 £ – Suisse 8,90 FS – TOM 990 F CFP – Tunisie 7,50 DT – Zone CFA 3000 FCFA ISSN 0998-9307X0

417 JUIN 2021

3 ÉDITO

La seule route possible

par Zyad Limam

6 ON EN PARLE

C’EST DE L’ART, DE LA CULTURE,

DE LA MODE ET DU DESIGN

L’Afrique électrique

de Mdou Moctar

26 PARCOURS

Ghizlane Agzenaï

par Fouzia Marouf

29 C’EST COMMENT ?

L’éruption des oubliés

par Emmanuelle Pontié

74 CE QUE J’AI APPRIS

Natacha Atlas

par Astrid Krivian

90 VINGT QUESTIONS À…

Conti Bilong

par Astrid Krivian

TEMPS FORTS

30 Patrice Lumumba :

« Le leader

qui aurait pu… »

par Cédric Gouverneur

38 Covid-19 :

Vaccinons

maintenant ! Et vite !

par Cédric Gouverneur

46 L’Afrique

et ses hommes forts

par Zyad Limam

52 « Providentiels »,

aux quatre coins

du monde

par Dominique Sanchez

56 Barthélémy Toguo :

« Je crois aux utopies »

par Astrid Krivian

64 Akhenaton : « Récolter

ce que l’on sème »

par Astrid Krivian

70 Souleymane Bachir

Diagne : « Je suis enfin

parvenu à dire “je” »

par Fouzia Marouf

P.06

LUMUMBA

HEROÏSME

ET TRAGEDIE

Assassinée le 17 janvier 1961, cette

figure de l’indépendance du Congo

est entrée dans l’histoire. Au moment

où ses reliques doivent retourner

à Kinshasa, lumière sur le destin

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DÉBAT

L’AFRIQUE

ET SES HOMMES

FORTS

POUVOIRS ET DÉMOCRATIE

AUJOURD’HUI

BUSINESS

L’URGENCE D’UNE

REVOLUTION VERTE

INTERVIEWS

• Akhenaton

• Barthélémy Toguo

• Souleymane Bachir Diagne

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417 - JUIN 2021

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PHOTOS DE COUVERTURE : BOB GOMEL/THE LIFE IMAGES

COLLECTION VIA GETTY IMAGES/GETTY IMAGES - TAFADZWA

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P.46

Afrique Magazine est interdit de diffusion en Algérie depuis mai 2018. Une décision sans aucune justification. Cette grande

nation africaine est la seule du continent (et de toute notre zone de lecture) à exercer une mesure de censure d’un autre temps.

Le maintien de cette interdiction pénalise nos lecteurs algériens avant tout, au moment où le pays s’engage dans un grand mouvement

de renouvellement. Nos amis algériens peuvent nous retrouver sur notre site Internet : www.afriquemagazine.com

ALEXANDER LE’JO - PATRICK ROBERT

4 AFRIQUE MAGAZINE I 417 – JUIN 2021


FONDÉ EN 1983 (37 e ANNÉE)

31, RUE POUSSIN – 75016 PARIS – FRANCE

Tél. : (33) 1 53 84 41 81 – Fax : (33) 1 53 84 41 93

redaction@afriquemagazine.com

Zyad Limam

DIRECTEUR DE LA PUBLICATION

DIRECTEUR DE LA RÉDACTION

zlimam@afriquemagazine.com

Assisté de Laurence Limousin

llimousin@afriquemagazine.com

RÉDACTION

Emmanuelle Pontié

DIRECTRICE ADJOINTE

DE LA RÉDACTION

epontie@afriquemagazine.com

Isabella Meomartini

DIRECTRICE ARTISTIQUE

imeomartini@afriquemagazine.com

Jessica Binois

PREMIÈRE SECRÉTAIRE

DE RÉDACTION

sr@afriquemagazine.com

Amanda Rougier PHOTO

arougier@afriquemagazine.com

ONT COLLABORÉ À CE NUMÉRO

Jean-Marie Chazeau, Catherine Faye,

Virginie Gazon, Glez, Cédric Gouverneur,

Dominique Jouenne, Astrid Krivian,

Fouzia Marouf, Jean-Michel Meyer,

Luisa Nannipieri, Sophie Rosemont,

Dominique Sanchez.

VIVRE MIEUX

Danielle Ben Yahmed

RÉDACTRICE EN CHEF

avec Annick Beaucousin, Julie Gilles.

VENTES

EXPORT Laurent Boin

TÉL. : (33) 6 87 31 88 65

FRANCE Destination Media

66, rue des Cévennes - 75015 Paris

TÉL. : (33) 1 56 82 12 00

ABONNEMENTS

Com&Com/Afrique Magazine

18-20, av. Édouard-Herriot

92350 Le Plessis-Robinson

Tél. : (33) 1 40 94 22 22

Fax : (33) 1 40 94 22 32

afriquemagazine@cometcom.fr

FABRICE GIBERT/GALERIE LELONG PARIS - DIDIER D. DARWIN

P.56

BUSINESS

76 L’urgence

d’une révolution verte

80 Les rois de la croissance

post-Covid

81 Au service

du luxe africain

82 Kenya : La population

dit stop à l’endettement

84 Des vaccins

« made in Africa »

en vue

85 Des affaires en dents

de scie pour Yerim Sow

par Jean-Michel Meyer

VIVRE MIEUX

86 Déprime, anxiété…

Faut-il recourir

aux médicaments ?

87 Apprendre à respirer

88 Chassez la mauvaise haleine !

89 Énurésie nocturne :

Comment réagir ?

par Annick Beaucousin

et Julie Gilles

P.64

COMMUNICATION ET PUBLICITÉ

regie@afriquemagazine.com

AM International

31, rue Poussin - 75016 Paris

Tél. : (33) 1 53 84 41 81

Fax : (33) 1 53 84 41 93

AFRIQUE MAGAZINE

EST UN MENSUEL ÉDITÉ PAR

31, rue Poussin - 75016 Paris.

SAS au capital de 768 200 euros.

PRÉSIDENT : Zyad Limam.

Compogravure : Open Graphic

Média, Bagnolet.

Imprimeur : Léonce Deprez, ZI,

Secteur du Moulin, 62620 Ruitz.

Commission paritaire : 0224 D 85602.

Dépôt légal : juin 2021.

La rédaction n’est pas responsable des textes et des photos

reçus. Les indications de marque et les adresses figurant

dans les pages rédactionnelles sont données à titre

d’information, sans aucun but publicitaire. La reproduction,

même partielle, des articles et illustrations pris dans Afrique

Magazine est strictement interdite, sauf accord de la rédaction.

© Afrique Magazine 2021.

AFRIQUE MAGAZINE I 417 – JUIN 2021 5


ON EN PARLE

C’est maintenant, et c’est de l’art, de la culture, de la mode, du design et du voyage

WH MOUSTAPHA - DR

6 AFRIQUE MAGAZINE I 417 – JUIN 2021


Le musicien

(en noir)

entouré de

son groupe.

BLUES ROCK

L’AFRIQUE

ÉLECTRIQUE DE

MDOU MOCTAR

Avec son nouvel album enthousiasmant,

le GUITARISTE ET COMPOSITEUR

TOUAREG de 35 ans confirme qu’il fait

partie des artistes sahéliens à suivre.

« L’AFRIQUE EST VICTIME de tant de

crimes / Si nous nous taisons, ce sera

notre fin », affirme-t-il dans son nouvel

album. Mdou Moctar sait de quoi il

parle, lui, le natif d’Agadez, village

perdu au cœur du désert nigérien. Lui,

l’un des jeunes héritiers du patrimoine

touareg, qui a grandi en écoutant aussi

bien la musique traditionnelle

que le hard rock d’Eddie

Van Halen. Et sa musique,

il l’incarne en tamasheq

(langue touarègue).

En 2015, Moctar

illuminait le premier film

touareg, Akounak Tedalat

Taha Tazoughai (« Pluie de

couleur bleue avec un peu de

rouge » en français), remake

décalé du Purple Rain de

Prince réalisé par Christopher Kirkley.

Il s’agissait de retracer le parcours de ce

jeune guitariste passionné qui affrontait

bien des obstacles pour vivre de sa

musique. De quoi se faire connaître

au-delà des frontières et, en 2019, sortir

un premier album studio, Ilana : The

Creator. Enregistré avec son groupe

de scène (le bassiste Mikey Coltun,

le guitariste rythmique Ahmoudou

Madassane et le batteur Souleymane

Ibrahim), il démontre la fièvre rock

MDOU MOCTAR,

Afrique victime,

Matador.

dont il est capable. Depuis, même

des créateurs de mode comme

Virgil Abloh ne jurent que par lui.

Aujourd’hui, Afrique Victime

enfonce le clou de ses velléités

punk, loin d’être incompatibles avec

l’électrique contagieuse qui résonne lors

des fêtes de mariages d’Agadez. Entre

morceaux sous tension

(« Chismiten », «Asdikte

Akal ») et ballades brillant

par la simplicité de leurs

mélodies (« Ya Habibti »,

« Tala Tannam »), il

bénéficie de l’expertise

sonore de Mikey Coltun,

à la production, et

d’Ahmoudou Madassane,

qui a également lancé

le premier groupe

révolutionnaire rock touareg, Les Filles

de Illighadad. Guère étonnant si Moctar

se range du côté de l’égalité des sexes

ici. Il raconte l’amour, la célébration,

son admiration pour le grand Abdallah

ag Oumbadougou, la religion mais

aussi la révolte, les stigmates coloniaux.

Un besoin irrépressible de liberté

habite cet album qui, contrairement

à ce que son nom indique, clame

haut et fort la puissance sacrée du

continent africain. ■ Sophie Rosemont

AFRIQUE MAGAZINE I 417 – JUIN 2021 7


ON EN PARLE

MÉMOIRE

NOUVEAUX

MONDES

Pour la SAISON

AFRICA2020, Bordeaux

expose des œuvres

tressées de récits

intimes et collectifs.

Wish you were here,

de Mary Sibande,

2010.

Extrait de Mélas

de Saturne, de Josefa

Ntjam et Sean Hart,

2020.

EN PRÉAMBULE, habillée de bleu et de blanc, une sculpture

à taille humaine dévide une pelote de laine rouge. Témoignage

vibrant sur les décennies d’apartheid, l’impressionnante servante,

modelée sur l’artiste sud-africaine Mary Sibande, déroule

l’histoire de son pays à travers son propre récit. Le fil conducteur

de l’exposition est bien celui de la mémoire. Un fil au bout

duquel, de création en création, surgit enfin une autre vérité.

Passeuse, tisseuse et rassembleuse, voilà les rôles que chacune

des 14 artistes exposées, du continent et de la diaspora, endosse

avec brio. Ainsi, venues du Zimbabwe, d’Algérie ou du Ghana,

elles se font toutes l’écho d’une phrase de Nina Simone, inscrite

en exergue : « Le devoir d’un artiste, en ce qui me concerne,

est de refléter l’époque. […] Et à ce moment crucial de votre

vie, où tout est si désespéré, où chaque jour est une question de

survie, je ne pense pas que vous puissiez vous empêcher d’être

impliqué. Les jeunes, noirs et blancs, le savent. » ■ Catherine Faye

« MEMORIA : RÉCITS D’UNE AUTRE HISTOIRE »,

Frac Nouvelle-Aquitaine MÉCA, Bordeaux (France),

jusqu’au 20 novembre. fracnouvelleaquitaine-meca.fr


SOUNDS

À écouter maintenant !

Anaiis

Juno, Dr. Martens Presents

Afin de partager son

expérience en tant que femme

noire, plaçant au cœur des

débats les problèmes de

santé mentale qui peuvent

en découler, la chanteuse franco-sénégalaise

é

Anaiis lance un projet en trois étapes via

Dr. Martens Presents, une plate-forme destinée

à soutenir les talents émergents : d’abord,

la sortie du single « Juno », puis un guide

personnel sous forme de jeu de cartes, et

pour finir des rencontres avec la photographe

Charlotte Abramow, l’actrice Déborah

Lukumuena et la réalisatrice Néhémie Lemal.


Kamel El Harrachi

Nouara, Kamiyad

Son père, Dahmane

El Harrachi, est celui qui a

offert « Ya Rayah » au monde.

Depuis les années 1990,

Kamel s’évertue à entretenir

la flamme du chaâbi algérien,

tout en travaillant comme éducateur

dans un institut médico-psychologique…

et en partant de temps à autre en tournée

internationale ! Aujourd’hui, il fait une

déclaration d’amour à son pays natal

en reprenant le corpus de son père, mais

aussi deux de ses délicates compositions.


Pat Kalla & Le Super Mojo

Hymne à la vie, Heavenly Sweetness

Au micro, Pat Kalla,

la voix lyonnaise d’origine

camerounaise de Voilààà

ou de Conte & Soul. À la

production et aux beats, le DJ

Guts. Et aux instruments,

le Super Mojo, qui mixe l’highlife, l’afrobeat,

le funk et la cumbia. Côté attitude, un

engagement qui ne perd jamais le sourire

et le groove de mots swingués. En témoigne

cet Hymne à la vie à l’énergie contagieuse,

qui tombe pile au bon moment… ■ S.R.

DR

8 AFRIQUE MAGAZINE I 417 – JUIN 2021


Le chef et journaliste

Stephen Satterfield nous

entraîne de l’Afrique

aux États-Unis.

DOCULA TRAVERSÉE DU GOMBO

Du BÉNIN AU TEXAS, une série gourmande explore les racines de la soul

food et montre combien celle-ci est loin de se réduire au fried chicken…

NETFLIX - DR - NETFLIX

CRÉDITER LES NOIRS de leur apport

à la cuisine américaine : c’est l’ambition

d’un percutant et délicieux docu-série

inspiré d’un livre de l’historienne Jessica

B. Harris. Dans le premier épisode (sur

quatre), entièrement tourné au Bénin, on

la retrouve au milieu du marché Dantokpa,

à Cotonou, interrogée par celui qui nous

guide dans ce voyage, le charismatique

chef et journaliste Stephen Satterfield.

Une plante sur les étals symbolise le lien

entre les continents africain et américain :

le gombo (aussi appelé okra), présent dans

bien des soupes et des ragoûts des deux côtés

de l’océan, a fait le voyage dans les cales des

bateaux négriers… Une émouvante séquence

à la Porte du non-retour, à Ouidah, rend

hommage aux souffrances des ancêtres, fil

rouge de toute la série. C’est aussi l’occasion

de voir comment des chefs béninois,

comme Valérie Vinakpon Gbaguidi,

modernisent la cuisine traditionnelle

et remettent au goût du jour des plats qui

tendent à disparaître. La transmission

est l’idée-force de ces rencontres avec

des cuisiniers, des blogueurs, des historiens,

ou de simples jardiniers. Aux États-Unis, les

Afro-Américains se réapproprient le riz de

Caroline du Sud (celui-là même que leurs

ancêtres esclaves étaient forcés de cultiver)

et les bas morceaux du cochon ou du

bœuf (délaissés à l’époque par les maîtres)

dans des plats accommodés avec talent par

leurs aïeux. On y apprend que les chefs des

premiers présidents étaient noirs ou encore

qu’un esclave affranchi a fait fortune en

faisant aimer les huîtres aux New-Yorkais…

Des séquences de repas ponctuent cette

odyssée, et en faisant ressurgir les fantômes

d’un passé douloureux, amènent les convives

au bord des larmes. La cuisine est affaire

de goût et de sensibilité. Mais aussi de

mémoire. Jusque dans cet agneau mijoté

à Houston, avec cacahuètes rôties et sauce

arachide : une recette sénégalaise en

plein Texas. ■ Jean-Marie Chazeau

LA PART DU LION : COMMENT

LA CUISINE AFRO-AMÉRICAINE

A CHANGÉ LES ÉTATS-UNIS (États-Unis),

de Roger Ross Williams. Sur Netflix.

Le deuxième épisode (sur quatre)

se déroule en Caroline du Sud, où de

nombreux esclaves furent déportés.

AFRIQUE MAGAZINE I 417 – JUIN 2021 9


ON EN PARLE

POÉSIE

À L’ÉPREUVE DE LA VIE

Un recueil écrit au scalpel.

Pour dire l’Afrique, ses maux,

mais aussi la vigueur

de sa culture et de ses identités.

CE N’EST PAS UN HASARD si

le poète et journaliste mauritanien

Bios Diallo, grand défenseur de la

culture et des mots, dédie son recueil à sa mère, Sané.

« Maman, le feu c’était sous ton regard vigilant / La hache

à éviter, la justesse de tes mains. » Comme si son chant

et sa voix s’écrivaient au fil d’une vie, de l’enfance à l’âge

adulte, de l’innocence à la connaissance, au sang et au

tourment. Dans ce troisième recueil de poésies, l’auteur

des Pleurs de l’arc-en-ciel et des Os de la terre émaille ses

vers de propos engagés, puisés à l’encre de l’actualité :

l’immigration à risques, l’intolérance, les conflits identitaires

et religieux, ou encore l’invasion djihadiste de la ville sainte

de Tombouctou, au Mali. Imagés et intenses, ses poèmes

tissent une cartographie d’un monde malmené, mais où

« l’amour / sans couleur ni races » sculpte l’espérance. ■ C.F.

BIOS DIALLO, La Saigne, Obsidiane, 64 pages, 10 €.

ENQUÊTE

UNE VIE EN MORCEAUX

Entre biographie, enquête historique

et récit journalistique, ce livre

inclassable explore les mystères

entourant la disparition d’une femme.

QUE CACHE LE SUICIDE d’une

jeune écrivaine de 27 ans ? Surtout

lorsqu’il survient après la réception

d’une lettre de l’éditeur nationalisé Al-Dâr al-Qawmiyya

lui notifiant son refus de publier son premier et unique

roman, L’Amour et le Silence. Nous sommes en 1963,

au Caire. Le livre sera finalement publié en 1967, puis

tombera dans l’oubli. C’est ce mystère, ultime liberté

enchevêtrée de détresse profonde, que l’une des plus belles

voix poétiques égyptiennes contemporaines a voulu explorer,

après avoir découvert l’ouvrage de la défunte chez un

bouquiniste. Une quête captivante, de proche en proche,

à la fois historique et intellectuelle, poétique et intime.

Dans laquelle la lauréate du prestigieux Sheikh Zayed Book

Award cherche à démêler l’écheveau d’une identité complexe

et émouvante. Au fil de découvertes parfois contradictoires.

Et de révélations ambiguës. ■ C.F.

IMAN MERSAL, Sur les traces d’Enayat Zayyat,

Actes Sud, 288 pages, 22 €.

UNDERGROUND

BLK JKS

AFROPUNK

VIBRATIONS

Le QUATUOR SUD-AFRICAIN

revient avec un irrésistible album

qui réinvente entièrement le style

de leurs débuts.

TV ON THE RADIO et Spoek Mathambo en sont fans,

et ce n’est pas sans raison ! Au milieu des années 2000,

BLK JKS devenait le fer de lance du mouvement afropunk

sud-africain. Son premier album, After Robots (2009),

lui vaut de tourner dans le monde entier, avant de faire

une pause jusqu’en 2018, où le groupe décide de remettre

ça avec le fils du trompettiste

Hugh Masekela, Selema. Après

des mois passés à jammer au Soweto

Theatre Orchestra Pit, une large

poignée de chansons se volatilise

à cause d’un cambriolage.

Qu’à cela ne tienne, BLK JKS retourne

en studio un an plus tard et enregistre

ce qui deviendra Abantu/Before Humans, un mélange

audacieux de cuivres et de guitares volontiers

électriques sur un terreau rock’n’roll, qui n’en oublie pas

néanmoins ses racines africaines. Galvanisant ! ■ S.R.

BLK JKS, Abantu/Before Humans, Glitterbeat/Modulor.

BRETT RUBIN - DR

10 AFRIQUE MAGAZINE I 417 – JUIN 2021


LA BOUNCE MUSIC de la

Nouvelle-Orléans, dont elle est

native, la house, la techno, le

R’n’B sudiste, le footwork… Celle

qui jongle avec les styles a été

remarquée en Europe dans Dirty

Money, le groupe formé avec

Sean Combs (alias Puff Daddy).

Dawn Richard possède non

seulement une voix qui balance

sévèrement, mais aussi une plume

d’autrice-compositrice avertie.

Ce cinquième album solo peut

en témoigner, explorant son

patrimoine créole, comme on

l’entend dans les interventions de

sa mère, qui raconte son quotidien

en Louisiane. Entre « Boomerang »

et « Bussifame », la musique est

percussive, synthétique, taillée

pour le dancefloor occupé par le

personnage dans lequel se glisse

l’artiste, King Creole. Quant

à son titre, il fait référence à la

« deuxième ligne » de musiciens

et danseurs, qui, dans les parades

en Louisiane, improvisent sur les

rythmiques, et au sein de laquelle

tout le monde est bienvenu. ■ S.R.

DAWN RICHARD,

Second Line:

An Electro Revival,

Merge Records.

ALEXANDER LE’JO - DR

MUSIQUE

Dawn

Richard

Princesse

créole

Avec Second Line,

la chanteuse native

de la Nouvelle-Orléans

explore une électro-soul

futuriste.

AFRIQUE MAGAZINE I 417 – JUIN 2021 11


ON EN PARLE

PORTRAIT

BINETOU SYLLA, LE

RYTHME EN HÉRITAGE

À 33 ans, la productrice est à

la tête de SYLLART RECORDS,

un label de musiques africaines

et afro-latines.

NÉE EN FRANCE en 1988, bercée par les rythmes du continent,

elle a assisté aux enregistrements studio d’illustres artistes :

fondé à Paris en 1981 par son père, Ibrahima Sylla, le label

pionnier Syllart Records a notamment propulsé sur la scène

mondiale Salif Keïta, Ismaël Lô, Youssou N’Dour, Baaba Maal.

À la mort de son père en 2013, la jeune femme en reprend

les rênes. Avant de relancer la production de nouveaux talents,

elle œuvre actuellement à valoriser le patrimoine du prestigieux

catalogue, à accompagner les artistes dans la mue digitale.

Un travail d’archiviste pour cette titulaire d’un master en histoire

de l’Afrique : son mémoire portait sur le lien entre les élites

précoloniales et coloniales au Mali, au début de la colonisation.

Avec Rhoda Tchokokam, Célia Potiron et Christiano Soglo, elle

forme le collectif Piment et signe l’ouvrage Le Dérangeur, dans

le sillage de leur émission radio. Conciliant rigueur scientifique

et ton sarcastique, cet abécédaire traite avec pertinence des

questions liées à la condition des populations noires en France,

puisant dans l’histoire, les sciences sociales

ou la pop culture. Un apport précieux, qui

suscite débat et réflexion. ■ Astrid Krivian

COLLECTIF, Le Dérangeur : Petit lexique

en voie de décolonisation, Hors d’atteintes,

144 pages, 16 €.

CINÉMA

PASSER LE MUR

Un THRILLER SOCIAL

et familial nous plonge au cœur

de l’« apartheid » israélien.

ALORS QUE LE CONFLIT israélo-palestinien

fait aujourd’hui un retour brutal dans l’actualité,

le cinéma nous rappelle combien la vie au quotidien

est difficile depuis longtemps pour les habitants de

Cisjordanie. Surtout lorsqu’il faut passer les checkpoints

pour traverser le mur protégeant l’État hébreu…

Ce premier long-métrage, très prenant, nous entraîne

à la suite d’un père de famille appelé à rejoindre en

urgence sa femme et ses enfants, qui résident (pour

le travail et l’école) à 200 mètres, côté israélien. Leurs

deux appartements se faisant face de part et d’autre

de la haute muraille de béton. Faute d’autorisation,

il entreprend un long périple à suspens pour contourner

l’obstacle. Ali Suliman, comédien palestinien vu

chez Ridley Scott et son compatriote Elia Suleiman,

incarne avec subtilité ce papa poule dont la colère

rentrée et l’empathie forcent le respect. ■ J.-M.C.

200 MÈTRES (Palestine), d’Ameen Nayfeh.

Avec Ali Suliman, Anna Unterberger, Lana Zreik.

En salles.

DR (2) - SHELLAC

AFRIQUE MAGAZINE I 417 – JUIN 2021


De haut en bas, des œuvres

de Yassine Balbzioui, Mohamed Larbi

Rahhali, Ahmed Amrani et Randa Maroufi.

DR

« TRILOGIE MAROCAINE

1950-2020 », Museo Reina

Sofia, Madrid (Espagne),

jusqu’au 27 septembre.

museoreinasofia.es

RÉTROSPECTIVE

À L’HEURE

MAROCAINE

Les SEPT DERNIÈRES

DÉCENNIES d’effervescence

culturelle du royaume chérifien

sont mises à l’honneur à Madrid.

QUATORZE KILOMÈTRES à peine séparent le Maroc

de l’Espagne. Cette proximité, des deux côtés de la rive

méditerranéenne, et le passé historique qui relie les

deux pays sous-tendent la rétrospective présentée dans

l’un des plus beaux musées de la capitale espagnole,

le Reina Sofía. Avec plus de 200 œuvres, des pionniers

de la modernité aux artistes contemporains engagés,

elle propose une relecture de l’histoire de l’art marocain,

de l’indépendance à nos jours, en mettant l’accent sur

trois centres culturels urbains : Tétouan, Casablanca

et Tanger. Ce qui frappe d’abord, c’est la diversité et le

dynamisme de la scène artistique marocaine. De Mohamed

Abouelouakar à Latifa Toujani, en passant par Farid

Belkahia ou Mohamed Kacimi, chaque plasticien nourrit

un dialogue visuel fécond. La dernière période, qui s’étend

de 2000 à 2020, montre le travail d’une génération de

jeunes artistes qui rompent avec le passé sur les plans

formel, technique, symbolique et politique de l’art. ■ C.F.

AFRIQUE MAGAZINE I 417 – JUIN 2021 13


ON EN PARLE

Ses œuvres sont constituées

de douilles collectées

dans les zones de conflit.

« MABELE ELEKI LOLA ! LA TERRE, PLUS BELLE

QUE LE PARADIS », AfricaMuseum, Tervuren

(Belgique), jusqu’au 15 août. africamuseum.be

SCULPTURE

DÉSIRS

D’HUMANITÉ

Les créations de FREDDY TSIMBA

participent à une rencontre

inattendue, entre passé et présent.

ICI, UN HOMME SE TIENT LA TÊTE entre les mains.

Là, une mère tend son sein à son enfant séparé d’elle

par un épais grillage. Les œuvres si particulières de

Freddy Tsimba heurtent et émeuvent. Elles nous disent

l’histoire mouvementée de son pays, la République

démocratique du Congo. Celle du monde aussi. Connu

pour ses sculptures composées de douilles collectées dans

les zones de conflit, le plasticien engagé élabore son œuvre

à partir de bouts de ferraille, de capsules, de clés, de

cuillères. Les objets abandonnés se faisant ainsi l’écho des

rebuts et des blessures. Et offrant une réinterprétation de

l’univers qui nous entoure. Dans cette exposition, 22 de ses

sculptures et installations sont présentées face à 30 pièces

sélectionnées dans les collections de l’ex-musée du Congo

belge, intimement lié à l’histoire de la colonisation du

pays par la Belgique : photographies historiques, peinture

occidentale, armes, masques, sculptures traditionnelles.

Un dialogue inédit, imaginé par l’écrivain kino-congolais

In Koli Jean Bofane, commissaire de l’exposition. ■ C.F.

MANSIA MALAYKA - DR (3)

14 AFRIQUE MAGAZINE I 417 – JUIN 2021


EFFIGIE/LEEMAGE - DR

LITTÉRATURE

Double

peine

Fiction très documentée,

le douzième roman

de l’écrivaine belge BESSORA

met en lumière un fait

historique méconnu.

LE 8 SEPTEMBRE 1948, un paquebot jette

l’ancre au Cap. À bord, 83 garçons et filles,

âgés de 2 à 14 ans. Ils ont été choisis dans

des orphelinats allemands par la Dietse

Kinderfonds, une organisation de bienfaisance

sud-africaine imprégnée d’idéologie nazie,

pour permettre à des familles boers d’adopter

des enfants au sang pur, de race blanche

et de religion protestante. En un mot, des

descendants d’Aryens. Nourrissant ainsi le

fantasme de « régénérer le sang des Afrikaners ».

Trois ans plus tard, le Premier ministre Daniel

François Malan, lui-même père adoptif d’une

petite Allemande, fait voter une loi prévoyant

d’éradiquer toute trace des véritables origines.

Lorsque Bessora découvre cette histoire dans

le documentaire 1948 : Du sang blanc pour

l’Afrique du Sud (2011), de Régine Dura, son

sang ne fait qu’un tour. Bouleversée par l’un des

protagonistes interviewés, Peter Ammermann,

elle se lance dans une quête éperdue pour

le retrouver, car, dans ses yeux d’octogénaire,

elle a vu l’enfant portant le poids d’une double

culpabilité. Celle d’avoir été un emblème

du nazisme et un instrument de l’apartheid,

sans qu’on ne lui ait rien demandé. À partir de

ses confessions, sa trame se dessine, les jumeaux

fictifs de son roman (Wolf et Barbara) se faisant

l’écho de la narration de Peter. Dans ce récit

de la culpabilité et de la résilience, l’auteure,

fille d’une Suissesse et d’un diplomate gabonais,

témoigne une nouvelle fois des thèmes

qui l’occupent : la complexité des chemins

de l’identité, l’enchevêtrement des cultures,

l’exclusion, l’endoctrinement. C’est précisément

un voyage en Afrique du Sud, en 1994,

peu de temps après l’élection de Mandela à

la présidence, qui la décide, à 26 ans, à changer

radicalement de vie et à se lancer dans des

études d’anthropologie, parallèlement à une

carrière d’écrivain. Après de nombreux romans,

dont Les Taches d’encre (prix Félix Fénéon 2001)

et Cueillez-moi jolis Messieurs… (Grand prix

littéraire d’Afrique noire 2007), cette histoire

terrible et vraie est un choc littéraire. ■ C.F.

BESSORA, Les Orphelins, JC Lattès,

250 pages, 20 €.

AFRIQUE MAGAZINE I 417 – JUIN 2021 15


ON EN PARLE

DRAME

LADY DAY DANS

L’ŒIL DU CYCLONE

Un biopic sur BILLIE HOLIDAY qui

propose un nouveau regard : celui du FBI…

EN DÉNONÇANT LE LYNCHAGE DES NOIRS aux États-Unis

dans « Strange Fruit » en 1939, la diva du jazz Billie Holiday

s’est attiré des ennuis : le FBI, craignant des émeutes raciales,

a fait pression sur elle pendant des années afin de la dissuader

de reprendre sa chanson sur scène. Jusqu’à introduire dans

son entourage l’un de ses agents afro-américains… qui finira

par devenir son amant ! Le rôle de l’infiltré est d’abord de

la faire tomber pour drogue, ce qui n’est pas compliqué tant

la cocaïne circule autour de l’artiste, souvent alcoolisée.

Lady Day, comme on la surnomme, va affronter le racisme,

faire de la prison, être interdite dans certaines salles,

mais continuera crânement à faire vibrer sa voix unique.

BILLIE

HOLIDAY,

UNE AFFAIRE

D’ÉTAT

(États-Unis),

de Lee Daniels.

Avec Andra Day,

Trevante Rhodes,

Garrett Hedlund.

En salles.

Cinquante ans après Diana Ross (dans Lady Sings the

Blues), la chanteuse Andra Day, dont c’est la première

apparition au cinéma, incarne avec justesse son idole

de toujours, dont elle recrée le timbre (elle a transformé

sa voix et a perdu 18 kg pour le rôle). Elle campe une

Billie Holiday loin de son image de victime pour en faire

une femme qui, bien que très marquée par son enfance

(violée à 10 ans, forcée à se prostituer très jeune) et

entraînée vers le fond par ses addictions, est sûre de

ses désirs, de ses convictions et de son art. Lee Daniels

(réalisateur du Majordome en 2013) lui rend justice

dans cette épopée à la fois sombre et sensuelle. ■ J.-M.C.

FESTIVAL

La part du féminin ILS ET ELLES SONT DE RETOUR sur la scène de l’Institut

du monde arabe. Musiciens, danseurs, écrivains, militants, penseurs se retrouvent durant tout le mois

de juin pour un programme de 26 événements. Pour cette édition, les chanteuses tunisiennes sont

à l’honneur. Le 9 juin, Emel Mathlouthi, l’interprète de « Kelmti Horra », présentera The Tunis Diaries,

son dernier album, écrit durant son confinement. Le 12 juin, Dorsaf Hamdani interprétera des œuvres

d’Oum Kalthoum, de Fairouz et d’Asmahan. Et le 13 juin, ce sera au tour d’Abir Nasraoui de rendre

hommage aux chanteuses tunisiennes Habiba Msika, Saliha et Oulaya. Outre ces témoignages à la

gloire des divas arabes, d’autres concerts, des soirées dédiées aux jeunes artistes du Maghreb, un forum

sur le thème « Exister ! Être LGBTQ+ dans le monde arabe », des rencontres littéraires ou encore des

spectacles de danse montreront la singularité et la richesse de la création contemporaine arabe. ■ C.F.

ARABOFOLIES, Institut du monde arabe, Paris (France), du 5 au 30 juin. imarabe.org

2020 PARAMOUNT PICTURES CORPORATION - DR (2)

16 AFRIQUE MAGAZINE I 417 – JUIN 2021


DR (3) - ISMAIL ZAIDY

ESSAI

MUSIQUE DE L’ÂME

Un dialogue intérieur

sur la création littéraire

par l’essayiste martiniquais,

théoricien de la créolité.

IL A GARDÉ le sourire

de l’enfance. Et c’est avec

ce même naturel que l’ardent

défenseur de la « littérature

monde » interroge son travail

d’écrivain, sa mémoire intime

et les mystères de la création.

Un récit sensible et fertile,

où les fondamentaux de

son œuvre sous-tendent

sa réflexion. « L’écrire, c’est

une métamorphose. C’est

mobiliser un état poétique

dans la langue : danser son

écriture, chanter son écriture,

sentir son écriture, crier son

ROMAN

LE MONDE

À L’ENVERS

La destinée d’un village aux

prises avec une compagnie

pétrolière, à travers plusieurs

voix qui s’entremêlent.

IMPLACABLE et foisonnant.

Le second roman de l’auteure

du retentissant Voici venir

les rêveurs, dans lequel elle

relatait l’histoire d’émigrés

camerounais partis comme

elle s’installer à New York,

déploie une fresque

redoutable sur les dégâts

du capitalisme à outrance,

les conséquences des modes

de vie énergivores sur

des populations qu’ils

appauvrissent et tuent, et les

fantômes de la colonisation.

Dans un style jubilatoire,

elle nous raconte la mainmise

d’une compagnie pétrolière

sur une bourgade africaine,

l’écrasement de l’un au profit

PATRICK CHAMOISEAU,

Le Conteur, la nuit

et le panier, Seuil,

272 pages, 19 €.

écriture », confie-t-il dans

ce texte pétri de l’histoire

des Antilles, de l’esclavagisme

et de la colonisation. De tout

le terreau de son imaginaire.

Sans chercher de réponse,

il explore les recoins du

processus littéraire, au fil

d’un cheminement semé

d’embûches, assailli

d’émotions, traversé par

l’énigme de la transmission,

orale et écrite. L’acte créateur

devenant une plongée dans

l’inconnu. Un vertige. ■ C.F.

IMBOLO MBUE,

Puissions-nous vivre

longtemps, Belfond,

432 pages, 23 €.

de l’autre, sans tomber dans

un manichéisme primaire.

Si l’Américano-Camerounaise

s’inscrit dans la lignée de

Toni Morrison et de Gabriel

Garcia Marquez, avec

ce sentiment d’éclatement

entre deux cultures, c’est

ici chez Frantz Fanon qu’elle

puise toute la force d’un

récit où l’injustice, la révolte

et la résistance trouvent leur

éclat dans des personnages

puissants. ■ C.F.

Extrait du projet

photographique

d’Ismail Zaidy.

SAISON AFRICA2020

VIVRE LE DÉSERT

Imaginée par 10 artistes

originaires de sept pays traversés

par LE SAHARA, cette expo

interroge les fantasmes et la réalité.

LE CENTRE DE CRÉATION MAGASINS GÉNÉRAUX, installé

à Pantin, près de Paris, dédie sa troisième saison culturelle

au désert du Sahara. Avec une exposition originale mettant

en scène 10 artistes âgés de 22 à 35 ans, un festival étalé

entre juillet et septembre, ainsi que des ateliers et des

performances dans le cadre de la Saison Africa2020, « Hotel

Sahara » aborde une partie des défis auxquels doivent

faire face les populations sahariennes : la question de

l’eau, la réalité géopolitique, le rôle des femmes ou celui

du tourisme, la place de la musique et de la création ou

encore la problématique des déplacements. Tant de sujets

que les jeunes artistes émergents ont creusé lors d’une

résidence d’une semaine à côté des dunes, dans le sud-est

du Maroc. Originaires de la Tunisie, de l’Algérie, du Maroc,

de l’Égypte, de la Libye, du Mali ou encore du Soudan, ils

restituent sous une multitude de formes leurs expériences

du désert, la relation qu’ils entretiennent avec celui-ci et

les réalités humaines qu’ils y ont vécues. ■ Luisa Nannipieri

« HOTEL SAHARA », Magasins généraux,

Pantin (France), du 12 juin au 2 octobre.

magasinsgeneraux.com

AFRIQUE MAGAZINE I 417 – JUIN 2021 17


ON EN PARLE

PHOTOS

UNE IMAGE VAUT

MILLE MOTS

Avec sa série d’autoportraits,

la militante sud-africaine

ZANELE MUHOLI, engagée

auprès des communautés

LGBTQ+, frappe fort.

ZANELE

MUHOLI,

Somnyama

Ngonyama :

Salut à toi,

lionne noire !,

Delpire and

Co, 212 pages,

72 €.

Ci-dessus, ZaKi,

Kyoto, 2017.

ELLE SE BAT CONTRE LES PRÉJUGÉS à

coups de clichés. Des portraits en noir et blanc,

charbonneux, cireux. Où une paire d’yeux

au blanc immaculé, quasi exorbités, captive

le spectateur. Comme si elle transperçait la

photographie. Un regard qui semble traduire

les mots de l’écrivaine afro-américaine Maya

Angelou : « Il n’est pire souffrance que de garder

en soi une histoire jamais racontée. » Celle que

nous narre, au fil de son œuvre audacieuse,

l’activiste sud-africaine, engagée de longue date

contre l’homophobie et la haine raciale, met en

scène une diversité d’identités, comme celles qui

la définissent : noire, lesbienne, zouloue… Après

avoir longtemps photographié ses semblables,

au sein des communautés noires lesbiennes, gays,

bi, trans ou intersexes, Zanele Muholi s’était

lancée en 2017 dans une série d’autoportraits,

365 en tout, qui questionnent la représentation

du corps noir, l’injustice et la place de la femme

noire dans la société d’aujourd’hui. Récemment

consacrée à la Tate Modern, à Londres, et bientôt

à la Maison européenne de la photographie,

à Paris, elle publie aujourd’hui sa première

monographie en français. À bientôt 50 ans, cette

guerrière affirme plus que jamais sa force et

sa liberté. Et son talent crève les yeux. ■ C.F.

Ci-contre, Ntozakhe II, Parktown, Johannesbourg, 2016.

Ci-dessous, Phindile I, Paris, 2014.

ZANELE MUHOLI, COMMISSIONED BY AND COURTESY OF AUTOGRAPH ABP, LONDON - ZANELE MUHOLI, COURTESY

OF STEVENSON GALLERY, CAPE TOWN/JOHANNESBURG, AND YANCEY RICHARDSON GALLERY, NEW YORK (2)

18 AFRIQUE MAGAZINE I 417 – JUIN 2021


POP

David

Numwami

Bienvenue

dans un autre

monde !

Remarqué sur scène

aux côtés de Charlotte

Gainsbourg, ce

multi-instrumentiste

d’origine rwandaise

est l’un des MEILLEURS

ESPOIRS de la

scène bruxelloise.

DR

C’EST UNE POP MÂTINÉE DE R’N’B épuré

que nous propose David Numwami, que

l’on suit avec intérêt depuis quelques années

en espérant qu’il se lance pour de bon en

solo. Notre vœu est exaucé avec ce premier

EP, Numwami World, lequel nous invite à

découvrir le charme de sa musique, qu’il a

écrit et composé seul, après de nombreuses

aventures en collectif, avec le groupe Le Colisée,

qui a fait la joie de la scène bruxelloise, ou

des collaborations avec Charlotte Gainsbourg,

pour sa tournée, et Sébastien Tellier. Né en 1994

au Rwanda, l’artiste a perdu une grande

partie de sa famille durant le génocide, mais

a trouvé refuge avec sa mère et ses sœurs en

Belgique. C’est là qu’il a étudié, de longues

années, la guitare… Des morceaux faussement

légers mais réellement addictifs,

comme « Beats! », « Hello » ou

« Thema », où l’on entend son

attachement à ses origines,

font de David Numwami l’artiste

à écouter en boucle cet été. ■ S.R.

DAVID NUMWAMI, Numwami

World, Ffamily/Believe.

AFRIQUE MAGAZINE I 417 – JUIN 2021 19


ON EN PARLE

Francisca Eluki

Dihandju et

José-Manuel

Garcia ont créé

leur marque

en 2018.

LE WAX VERSION SPORT

Avec une gamme de produits homme et femme

confortables et colorés, CONGAÑA conjugue

streetwear et identité africaine.

MODE

POUR FAIRE DU SPORT, il faut du temps, de l’énergie

et surtout des vêtements dans lesquels se sentir vraiment

à l’aise. La demande de tenues pratiques et stylées étant

en forte croissance, de nouvelles marques allient désormais

passion sportive et mise en valeur de l’identité africaine.

C’est le cas chez Congaña, une société née en 2018

d’une idée de la Congolaise Francisca Eluki Dihandju et

de son compagnon d’origine espagnol (et kinésithérapeute)

José-Manuel Garcia. À l’époque, l’entrepreneure, qui

étudiait encore, avait remarqué que ses connaissances

s’entraînaient avec des vêtements classiques, toujours

dans les mêmes nuances, et que les femmes bataillaient

avec des ensembles transparents ou de mauvaise qualité.

Des problèmes que Congaña a vite réglés. Celle qui se

targue d’avoir été la première à lancer le concept du wax

sportif en France veille à proposer des ensembles vibrants

et confortables, à partir de matériaux nobles pour éviter

toute démangeaison, et taillés pour toutes les morphologies

et toutes les poches. Les brassières sont spécialement

conçues pour protéger et soutenir jusqu’aux fortes poitrines,

et les joggings, leggings ou shorts sont gainants et couvrants.

Certaines pièces sont disponibles en version full wax

ou avec de simples insertions inspirées du kente ou du

bogolan. « L’imprimé peut-être très discret, ce qui permet

d’utiliser nos leggins pour faire du sport comme pour aller

au travail », détaille la designeuse, le but de Congaña étant

de proposer des tenues que tout le monde peut porter pour

faire du sport mais aussi pour se détendre sur son canapé.

Très attachés à la durabilité de leurs produits et à la

relation avec la clientèle – laquelle peut choisir les motifs

à imprimer sur les nouvelles collections via des sondages

sur les réseaux, et même proposer des améliorations –,

les deux créateurs testent tous les modèles en condition

réelle. Une approche gagnante, qui leur a permis de se faire

une place dans le secteur en faisant l’éloge de la mixité

et de l’acceptation de l’autre. congana.com ■ L.N.

JEAN FOTSO

20 AFRIQUE MAGAZINE I 417 – JUIN 2021


DESIGN

DESTINATION BOTSWANA

Le Xigera Safari Lodge a rassemblé durant

deux ans une COLLECTION DE PIÈCES UNIQUES

afin de valoriser le savoir-faire du continent.

DR

LE DELTA DE L’OKAVANGO, dans le nord du Botswana, est

la destination rêvée des mordus des Big Five. Depuis la récente

inauguration du Xigera Safari Lodge, il attire également les

passionnés de design. Les propriétaires ont travaillé durant

deux ans à la création d’une collection hors norme de pièces

uniques entièrement réalisées par des designers et des artisans

du continent. Avec le soutien et la supervision de la galerie

d’art Southern Guild, environ 80 créateurs, cabinets et ONG

ont créé des sculptures, des textiles et du mobilier pour

décorer les 12 suites de l’hôtel et les espaces communs. C’est

la première fois qu’un organisme privé s’engage dans un projet

à cette échelle, dans le seul but de mettre en valeur le design

africain de qualité. Difficile de choisir une seule œuvre parmi

celles, merveilleuses, de Peter Mabeo, Porky Hefer ou encore

Zizipho Poswa. Il y a la sculpture géante de Conrad Hicks,

installée au-dessus d’un brasero, qui crée un effet théâtral dans

la nuit du delta. Et les lampes, tabourets ou couverts en argile

noire signés Chuma Maweni que l’on retrouve aux quatre

coins du lodge. Mais la collection est si originale que chacun

peut aisément y trouver son objet fétiche. xigera.com ■ L.N.

AFRIQUE MAGAZINE I 417 – JUIN 2021 21


ON EN PARLE

45 personnes

peuvent profiter

des tables

en extérieur

du BMK

Folie-Bamako.

Ci-dessous,

le Bamakool

Lamb.

SPOTS

À VOS TERRASSES !

Deux adresses pour retrouver le plaisir

d’une cuisine africaine EN PLEIN AIR.

LE SOLEIL ET LA RÉOUVERTURE des terrasses

des restaurants donnent envie d’aller (re)découvrir

de bonnes vieilles adresses. Comme Afrik’n’Fusion,

le « fast&good » lancé par trois jeunes d’origine

sénégalaise en 2011. En plus de sortir quelques tables

devant deux de ses restos parisiens et d’aménager

de grandes terrasses à Cergy et Villetaneuse,

la franchise a développé un nouveau concept :

Afrik’n’Bowl, soit des « bokés » chauds ou froids,

à composer ou déjà préparés. Tel le Joola, à base

de fonio parfumé au miel de Casamance, crevettes

poêlées au niététou, tomates cerises, gombo,

poivrons, mangue et sauce aux feuilles de bissap.

Ou le Saint Louis, avec riz rouge, lieu noir mariné,

carottes, aubergines africaines, patates douces

et bouillon de légumes.

Autre cantine spécialiste de la cuisine d’Afrique de l’Ouest

à avoir fait des petits l’année dernière, BMK Paris-Bamako,

qui a désormais une adresse dans le 11 e arrondissement

parisien : BMK Folie-Bamako. Les 45 places en terrasse

sous les arbres de la rue Jean-Pierre Timbaud vont à coup

sûr attirer les foules. On y déguste des plats traditionnels

Chez

Afrik’n’Bowl

(ci-dessous),

on peut

préparer

son boké

soi-même.

de toutes les régions du continent et des créations originales

sublimées par des épices rares, comme le Smoky Mafé, du

poulet fumé avec sa délicieuse pâte d’arachides et des légumes

frais, ou le Bamakool Lamb, de l’agneau mariné accompagné

de bananes plantains frites et d’une salade. Et bien sûr,

le Bamako Fried Chicken, un incontournable ! ■ L.N.

afriknbowl.fr / bmkparis.com

DR

22 AFRIQUE MAGAZINE I 417 – JUIN 2021


ARCHI

Le meilleur maître,

c’est la nature

Pour ce campus technologique

sur le lac Turkana, FRANCIS KERÉ

s’est inspiré des termitières du Kenya.

KINAN DEEB FOR KÉRÉ ARCHITECTURE

L’IDÉE DE CRÉER un campus technologique près du lac

Turkana, au Kenya, remonte à 2019, quand l’architecte

burkinabé Francis Kéré rencontre à Munich Ludwig

Bayern, le fondateur de l’ONG Learning Lions, engagée

pour l’autonomisation des jeunes adultes dans les zones

rurales appauvries d’Afrique de l’Est. Deux ans plus

tard, le Startup Lions Campus est une réalité qui change

le visage de l’une des régions les plus pauvres – mais aussi

l’une des plus belles – du Kenya. Le charme naturel du site

et sa morphologie unique sont valorisés par le projet, qui a

été construit sur deux niveaux, suivant la pente du terrain,

et doté de vastes terrasses avec une vue imprenable sur

le lac. Dans quelques années, elles seront ombragées

par des pergolas végétalisées et deviendront d’agréables

lieux de réunion et d’échange de plein air. La forme

des bâtiments, qui hébergent une école, des espaces

de coworking ainsi qu’un incubateur de start-up, rappelle

les monticules imposants construits par les colonies de

termites de la région. Points de repère dans le paysage,

les trois hautes tours de ventilation ont également un

rôle fonctionnel : avec leurs fentes dans les parties basses

de l’édifice, elles permettent de refroidir naturellement

les espaces de travail, tout en empêchant à la poussière de

rentrer et d’endommager les équipements informatiques.

Des hébergements pour le personnel du campus

et un restaurant verront le jour dans la deuxième

phase du projet. kerearchitecture.com ■ L.N.

AFRIQUE MAGAZINE I 417 – JUIN 2021 23


ON EN PARLE

30 danseurs étaient présents

sur la prestigieuse scène

parisienne.

DANSE

BAROQUE HIP-HOP

Retour sur l’arrivée du krump et du voguing

à l’OPÉRA BASTILLE dans ce docu énergisant.

LA CHORÉGRAPHE BINTOU DEMBÉLÉ et 30 danseurs de musiques urbaines se sont

retrouvés il y a deux ans sur la prestigieuse scène parisienne, dans un chef-d’œuvre

de la musique baroque : Les Indes galantes, opéra-ballet créé en 1735 par Jean-Philippe

Rameau. Le krump et le voguing avaient remplacé la marche et le menuet, par la volonté

du metteur en scène Clément Cogitore. Les répétitions sont racontées à travers le regard

des danseurs, jusqu’au triomphe devant le public. Un parcours sans faute où des jeunes

aux racines multiples, athlétiques et pleins de verve finissent par faire corps avec un

monde a priori opposé et conservateur. Ce documentaire capte avec brio cet instant où

la diversité a pris la Bastille et lui a sans doute fait faire un saut générationnel. ■ J.-M.C.

INDES GALANTES (France),

de Philippe Béziat. En salles.

DR

24 AFRIQUE MAGAZINE I 417 – JUIN 2021


INTERVIEW

Nawel Ben Kraïem,

la poétesse chanteuse

Dans son premier recueil de poèmes, J’abrite

un secret, la Tunisienne explore avec finesse

et intensité ses questionnements existentiels, son

regard sur le monde, entre lyrisme et révolte sociale.

Elle le défendra sur scène au Festival d’Avignon,

au théâtre Le Verbe fou, du 11 au 18 juillet.

VICTOR DELFIM - DR

AM : Quelle est la genèse de votre recueil ?

Nawel Ben Kraïem : J’écris de la poésie depuis toujours.

Les points de départ de mes morceaux sont souvent

des textes libres et poétiques, que je retravaille avec

les contraintes formelles de la chanson : confrontation

à une mélodie, recherche d’un refrain, arrangements…

Lors d’une période de repos vocal après une tournée,

il y a deux ans, j’ai vécu un temps de silence, d’arrêt.

J’ai été attentive à cette matière artistique dans mes

carnets, sans vouloir la confronter à la dynamique

collective de la musique, ses outils technologiques.

J’ai conçu mon recueil comme un chemin de vie,

un itinéraire, où trois temps se dégagent.

D’abord, celui de l’enfance, de l’adolescence,

avec des émotions liées à la sphère familiale.

Puis se déploient la question du chemin,

le voyage, les ressources que l’on trouve

en route, l’écriture, le regard qui se

déplace, la maternité. Enfin, la troisième

partie est plus politique, à travers le

passage du « je » au « nous », d’une colère

intime à une colère consciente.

C’est important de concilier

le « je » et le « nous » ?

Oui. Ma démarche artistique est mue

par une forme de poésie sociale. Elle parle

du rapport entre les humains, de leur solitude, des drames

parfois, mais porte un regard lucide et grave sur le système

profondément injuste qui les régit. Je le mesure peut-être

du fait de mon vécu intime de femme, arabe, qui a grandi en

Tunisie, puis en France. J’ai éprouvé ces injustices, ce passage

d’un monde à l’autre, d’un système à l’autre. Je ressens

une colère, une nécessité de dénoncer ce système qui peut

abîmer, carencer, écraser. Mais j’ai énormément d’empathie,

d’amour, de bienveillance pour les humains. Même pour

ceux qui nous font parfois du mal : souvent malmenés par

cet ordre déshumanisé, les hommes se malmènent entre eux.

J’abrite un secret,

éditions Bruno Doucey,

104 pages, 14 €.

Que vous apporte la poésie par rapport à la musique ?

Le silence. J’aime l’énergie collégiale dans la musique,

mais ce travail d’écriture solitaire m’apporte beaucoup, me

confronte à moi-même, m’apaise. Et dans sa forme même, la

poésie est aussi silence : elle laisse la place à des hors-champ,

des non-dits, à une pudeur qui me correspond. Elle donne

la place à l’autre : celui qui écoute, lit, a l’espace pour projeter.

C’était une phase d’élaboration riche de penser à comment

les mots vont danser sur les pages du recueil, respirer

aussi. Et puis, l’industrie musicale est très concurrentielle.

La poésie est une niche constituée d’amateurs, telle une

famille, d’âme à âme, où l’on ne m’attend pas

avec des chiffres. Ça me touche et me plaît.

Quels auteurs constituent votre « poéthèque » ?

Enfant, Prévert m’a illuminée par

sa sincérité, sa simplicité, sa profondeur.

Adolescente, l’album L’École du micro d’argent

de IAM racontait les injustices que je percevais,

faisait écho à ma conscience de classe,

mon hybridité – issue d’une famille modeste

du Sud, fréquentant des élèves aisés au lycée

français… J’aimais leur talent à trouver les

bonnes images, le bruit des mots que l’on a envie

de retenir, de dire, tout en posant un regard

profond sur le monde. Puis, j’ai été très touchée

par les poétesses de l’intime, telle Sylvia

Plath, et plus militantes, comme Audre Lorde, Adrienne

Rich. Et j’ai eu un coup de cœur pour Souad Labbize.

Dans votre poème « J’ai perdu mes carnets », vous

écrivez : « Le souffle raturé / Je suis seule près des mots. »

Une image qui figure votre état lors de l’écriture ?

Oui. Souvent, mes créations prennent source

dans une anxiété, une colère, une solitude, le besoin de

retrouver mon souffle, une quête d’apaisement, de lumière.

Cette mise à nu dans le geste poétique invite l’autre :

nous avons tous des zones de vulnérabilité, auxquelles

nous pouvons survivre. ■ Propos recueillis par Astrid Krivian

AFRIQUE MAGAZINE I 417 – JUIN 2021 25


PARCOURS

Ghizlane Agzenaï

AVEC SES TABLEAUX COLORÉS, LA PLASTICIENNE

et street artist originaire du royaume chérifien signe des œuvres

intrigantes et vivantes qui fleurissent diverses expositions

collectives dans l’Hexagone. par Fouzia Marouf

Regard profond, gestes gracieux, Ghizlane Agzenaï retrace en détail la genèse

des pièces aux tonalités vives qui ornent la 193 Gallery. Elles ont été réalisées

lors d’une résidence en Normandie. Pensés au sein d’une riche palette de tons

et de formes, le jaune et le rose éclatants dialoguent avec les autres couleurs,

au fil de ses œuvres qui lui ont permis d’imposer son style audacieux sur la scène

du street art dans le royaume chérifien et en Europe. La plasticienne propose

d’un tableau à l’autre des compositions colorées et joyeuses en quête d’un langage

universel. Autant d’œuvres déclinées en collages papier, toiles et puzzles en bois,

qu’elle appelle « totems », faisant écho à son esprit bienveillant : « Je suis traversée

par une philosophie de vie positive que je souhaite communiquer à travers mes œuvres », précise-t-elle.

Artiste cosmopolite, née à Tanger en 1988, elle grandit à Casablanca où son œil pour les arts

visuels s’aiguise dès sa prime enfance. « J’ai toujours été fascinée par l’univers des comics, les films

de science-fiction. Je voulais créer de l’art urbain, car il est accessible à tous », confie-t-elle. Après

de brillantes études de commerce et une classe préparatoire à Paris, elle met le cap sur Mexico

en 2009, où elle vit durant un an, puis s’installe en 2011 à Londres pour y travailler dans une

banque. Autodidacte, toujours animée d’un fort désir de création, elle ne quitte jamais son carnet

de croquis et se forme seule à la peinture de retour dans la métropole casablancaise. Déterminée,

passionnée, elle pose ses valises à Berlin en 2016, afin d’y côtoyer des artistes urbains.

Elle se tourne vers l’abstraction géométrique à la suite d’une rencontre déterminante : un duo de

street artists qui l’invitent à créer dans leur studio durant près d’un an. « J’ai affiné mon style au cœur

d’une effervescence incroyable, grâce à des artistes extraordinaires au contact facile. J’ai adoré l’énergie

communicative de Berlin », se souvient-elle. Ghizlane Agzenaï instille dès lors de nouvelles perspectives

aux lignes de l’abstraction. Ses « totems » peints à l’aérosol sont découpés au laser et poncés avec soin.

Forgés par un ébéniste, imbriqués dans un harmonieux jeu de couleurs pop, ils forment un captivant puzzle.

Quant à ses toiles monumentales, elles font vibrer la couleur dans l’espace urbain. Entre 2018

et 2019, l’artiste trace les contours d’une abstraction exigeante en habillant différents murs à Rabat,

lors du festival Jidar au musée Mohammed VI d’art moderne et contemporain, ou encore à Barcelone,

Vigo et Paris. La richesse de son empreinte l’amène à réécrire une narration de la peinture abstraite.

En avril 2020, elle crée la surprise en réalisant une performance en 3D, Emerge, projetée sur l’un des

plus hauts immeubles de Casablanca. Suit en novembre l’exposition personnelle « Emerge Reloaded » à

la Galerie 38. En 2021, fin mai, Ghizlane Agzenaï a participé à la Menart Fair, dans la maison de ventes

parisienne Cornette de Saint Cyr. Du 10 au 13 juin, elle sera exposée à l’Urban Art Fair, à Paris, ainsi qu’au

sein de l’exposition collective « Colors of Abstraction 2 », qui rouvrira ses portes à l’issue du confinement.

La peinture est un médium qui permet à cette humaniste de parler au plus grand nombre. ■

26 AFRIQUE MAGAZINE I 417 – JUIN 2021


LAHBABI

« Je suis traversée

par une

philosophie

de vie positive. »


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C’EST COMMENT ?

PAR EMMANUELLE PONTIÉ

DOM

L’ÉRUPTION DES OUBLIÉS

Goma. Capitale du Nord-Kivu. RDC. Déjà, juste ces quelques mots, ça

commence mal… Si on faisait un sondage mondial pour demander où ça se trouve, peu

de gens seraient capables d’y répondre. En Afrique, on connaît bien. Depuis des années,

Goma et ses environs sont le sinistre et incessant théâtre de conflits, violences, viols et

déplacements de populations. Dans l’indifférence quasi générale. Fin mai, cerise sur le

gâteau, le volcan Nyiragongo a fait irruption dans le paysage miséreux de la région. Dans

la petite ville de Buhene, entre 900 et 2 500 habitations ont été englouties sous la langue

de lave rocheuse du monstre géologique en éruption. Et près de 400 000 personnes

ont dû quitter précipitamment la capitale régionale, baluchon sur le dos, vers des

camps de réfugiés… que l’on promet d’aménager. En RDC et au Rwanda aussi.

La Croix-Rouge et quelques ONG alertent,

prédisent un drame humanitaire sans précédent.

Le volcan semble se calmer. Peut-être

pour un temps seulement. Personne ne peut le

dire. Car les séismes continuent. Les autorités

locales tentent de rassurer. Maladroitement et

dans l’impuissance la plus totale. Et surtout, il

est saisissant que les médias internationaux

n’aient passé que quelques belles images

de l’éruption, presque esthétiques… Point.

Mieux, avons-nous entendu parler d’une aide

d’urgence venue de l’extérieur ? D’équipes

de vulcanologues dépêchées sur place pour

prévoir, planifier la suite ? De sous, d’avions, de

grues ? Pas moi. Ça viendra peut-être.

Mais il est saisissant de constater que

certaines régions de la planète n’intéressent pas

grand-monde. Et que la compassion est bien

diversement ressentie et exprimée. Au fil des

intérêts, peut-être… Plusieurs facteurs doivent

expliquer cela, certes. Mais le résultat est là.

Rude. Disons que naître à Goma aujourd’hui (et il y a malheureusement bien d’autres

parties « hostiles » dans le monde), c’est s’exposer à un quotidien sans pitié, entre les fléaux

de toutes sortes qui s’abattent sur ce bout de terre, de la folie des hommes qui tuent et

qui violent jusqu’à la malédiction naturelle d’une montagne qui crache le feu en toute

liberté, affranchie des radars de surveillance.

Ce billet d’humeur prêchera sûrement dans le désert, mais l’impuissance

générale n’empêche pas d’avoir une pensée pour le peuple oublié du Nord-Kivu. ■

AFRIQUE MAGAZINE I 417 – JUIN 2021 29


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