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des

POUTINE

INE,

LA GUERRE

ET NOUS

Le conflit entre la Russie et l’Ukraine

implique forcément l’Afrique.

Par ses immenses conséquences politiques

et économiques. Mais aussi par ce que

cela implique sur notre conception

du monde, de la multipolarité,

des nouveaux impérialismes.

REPORTAGE

L’EXCEPTION MAURITANIE

ARCHITECTURE

DIÉBÉDO FRANCIS KÉRÉ

OU LE FORMIDABLE TALENT DURABLE

ÉMANCIPATION

PAP NDIAYE

ET LA LONGUE LUTTE

DES NOIRS AMÉRICAINS

INTERVIEW

FELWINE SARR

« LA FICTION N’EST PAS

UN REPORTAGE »

FASHION

NADIA DHOUIB, L’AUTRE FIGURE

DE LA MODE PARISIENNE

France 4,90 € – Afrique du Sud 49,95 rands (taxes incl.) – Algérie 320 DA – Allemagne 6,90 € – Autriche 6,90 € – Belgique 6,90 € – Canada 9,99 $C

DOM 6,90 € – Espagne 6,90 € – États-Unis 8,99 $ – Grèce 6,90 € – Italie 6,90 € – Luxembourg 6,90 € – Maroc 39 DH – Pays-Bas 6,90 € – Portugal cont. 6,90 €

Royaume-Uni 5,50 £ – Suisse 8,90 FS – TOM 990 F CFP – Tunisie 7,50 DT – Zone CFA 3 000 FCFA ISSN 0998-9307X0

427 - AVRIL 2022

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©Photograph: Laurent Ballesta/Gombessa Project

COLLECTION

Fifty Fathoms


édito

LE POUVOIR PAR LA FORCE

PAR ZYAD LIMAM

Tout début avril 2022. C’est la guerre en Europe.

L’Ukraine combat héroïquement. La « technoguérilla

» de ses combattants est redoutable, face

à la rigidité toute soviétique des bataillons russes. Le

pays a survécu plus d’un mois, et, en soi, c’est déjà

comme une première victoire. Mais la terre d’Ukraine

est dévastée par les bombes. Des villes sont sous siège,

rayées de la carte, comme Marioupol devenue cité

martyre. Des millions de réfugiés. Des hommes et des

femmes, des civils, abattus dans la rue. Un carnage

et une tragédie humaine sans nom. On évoque des

crimes de guerre.

Vladimir Poutine et son état-major politicomilitaire

ont décidé de régler la « question ukrainienne

» de la pire des manières, par l’invasion et

la « découpe ». Pourtant, ce qui ne devait durer que

quelques jours tourne à la guerre d’attrition. L’armée

russe prend des coups, perd beaucoup d’hommes,

elle piétine, elle enrage. L’« opération militaire spéciale

» vire au semi-fiasco. Elle provoque une réaction

quasi unanime de l’Occident, de l’OTAN, de ces pays

« décadents et irrésolus ». Avec un régime de sanctions

comme rarement vu dans l’histoire. La répression

s’abat sur la Russie, les journaux indépendants

ferment, seule la vérité officielle doit s’imposer.

On essaie de comprendre les motivations

réelles, profondes d’une telle stratégie… Le renforcement

du poutinisme (le chef et ses alliés) ? Couper

court à l’expérience démocratique aux frontières du

Kremlin (comme en Biélorussie) ? Certainement, et

repousser l’OTAN, faire une démonstration de force

vis-à-vis de l’« Ouest ». Surtout réintégrer dans la mère

patrie l’Ukraine, « État illégitime », cette « fiction » issue du

démembrement de l’URSS. Une décision, une guerre

donc fondamentalement impérialiste et coloniale.

Le monde occidental regarde, effaré, à juste

titre, ces images moyenâgeuses de violence et

de destruction, de massacre de civils. Le monde

occidental a la mémoire courte aussi. La déstabilisation

de l’ordre global, la « dérégulation de la force »

pour reprendre l’expression de Ghassan Salamé, est

venue par la guerre d’Irak, en 1991 – une invasion

américaine, construite sur un mensonge immense,

avec un coût humain et politique stupéfiant.

Ce n’est pas une nouvelle guerre froide qui

commence, avec un alignement des blocs, mais

comme un éclatement du monde. Avec, aux portes

de l’Europe, une Russie isolée, instable, explosive. Pour

Moscou, « ne pas gagner », c’est déjà « perdre ». Et la

Russie ne peut pas « perdre ». Ce serait l’effondrement

possible, l’affaire deviendrait existentielle… Les États-

Unis, qu’on le veuille ou non, resteront la plus grande

puissance (financière, militaire, politique, culturelle)

de la planète. Et l’Europe, le continent le plus riche.

La Chine jouera son jeu, à la fois prudente et audacieuse,

utilisant au mieux ce conflit pour contester la

prédominance de l’Occident. Cet Occident qui ne

sera plus l’alpha et l’oméga de la construction internationale.

Des puissances moyennes ou régionales

ont déjà pris de l’autonomie. Elles privilégient leurs intérêts

propres. Tout en ménageant les vrais centres de

décision. Pour les plus habiles, y compris en Afrique, il

y aura des espaces de liberté, une sorte de nouveau

non-alignement, plus prosaïque, moins idéologique.

Et puis, en toile de fond de ces fracas, il y a

aura le choix. La question essentielle de la démocratie

contre l’autoritarisme. La guerre en Ukraine,

c’est aussi l’influence d’un seul homme, un « strong

man », Vladimir Poutine, sur son pays. La Chine aussi

est aux mains d’un « homme fort », Xi Jinping, qui a

pris tout le pouvoir. En Inde, Narendra Modi s’appuie

sur le populisme et l’islamophobie pour asseoir sa

puissance. Cela aurait pu être le cas aux États-Unis,

situation absolument stupéfiante, si les manœuvres

postélectorales de Donald Trump avaient abouti… Les

démocraties dites illibérales prospèrent (en Turquie, en

Hongrie, en Afrique aussi), et c’est aussi le retour des

militaires et des coups d’État.

Ce pouvoir par la force, qui chaque jour s’accentue

un peu plus aux quatre coins du monde,

qui s’alimente du populisme, des identités, du nationalisme,

est au cœur des conflits et des guerres à venir.

Ce pouvoir par la force, toxique, n’apporte rien pour

résoudre les complexités du monde. ■

AFRIQUE MAGAZINE I 427 – AVRIL 2022 3


Royaume-Uni 5,50 £ – Suisse 8,90 FS – TOM 990 F CFP – Tunisie 7,50 DT – Zone CFA 3 000 FCFA ISSN 0998-9307X0

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427 AVRIL 2022

3 ÉDITO

Le pouvoir par la force

par Zyad Limam

6 ON EN PARLE

C’EST DE L’ART, DE LA CULTURE,

DE LA MODE ET DU DESIGN

Abd el-Kader,

l’homme aux mille vies

26 PARCOURS

Omar Mahfoudi

par Fouzia Marouf

29 C’EST COMMENT ?

Bas les masques !

par Emmanuelle Pontié

46 PORTFOLIO

World Press Photo 2022 :

Dans l’œil des cyclones

par Zyad Limam

90 VINGT QUESTIONS À…

Maïmouna Coulibaly

par Astrid Krivian

P.40

TEMPS FORTS

30 Poutine, la guerre

et nous

par Cédric Gouverneur

et Hussein Ba

40 La méthode

Nouakchott

par Pierre Coudurier

52 Felwine Sarr :

« La fiction n’est

pas un reportage »

par Astrid Krivian

58 Pap Ndiaye,

le récit puissant

de l’émancipation

par Astrid Krivian

64 Nadia Dhouib,

une autre

idée du style

par Frida Dahmani

70 Diébédo Francis Kéré,

le talent durable

par Luisa Nannipieri

P.06

POUTINE,

LA GUERRE

ET NOUS

Le conflit entre la Russie et l’Ukraine

implique forcément l’Afrique.

Par ses immenses conséquences politiques

et économiques. Mais aussi par ce que

cela implique sur notre conception

du monde, de la multipolarité,

des

des nouveaux impérialismes.

REPORTAGE

L’EXCEPTION MAURITANIE

ARCHITECTURE

DIÉBÉDO FRANCIS KÉRÉ

OU LE FORMIDABLE TALENT DURABLE

ÉMANCIPATION

PAP NDIAYE

ET LA LONGUE LUTTE

DES NOIRS AMÉRICAINS

INTERVIEW

FELWINE SARR

« LA FICTION N’EST PAS

UN REPORTAGE »

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NADIA DHOUIB, L’AUTRE FIGURE

DE LA MODE PARISIENNE

France 4,90 € – Afrique du Sud 49,95 rands (taxes incl.) – Algérie 320 DA – Allemagne 6,90 € – Autriche 6,90 € – Belgique 6,90 € – Canada 9,99 $C

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SHUTTERSTOCK

427 - AVRIL 2022

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Afrique Magazine est interdit de diffusion en Algérie depuis mai 2018. Une décision sans aucune justification. Cette grande

nation africaine est la seule du continent (et de toute notre zone de lecture) à exercer une mesure de censure d’un autre temps.

Le maintien de cette interdiction pénalise nos lecteurs algériens avant tout, au moment où le pays s’engage dans un grand mouvement

de renouvellement. Nos amis algériens peuvent nous retrouver sur notre site Internet : www.afriquemagazine.com

HERVÉ LEWANDOWSKI/RMN/GRAND PALAIS - SHUTTERSTOCK

4 AFRIQUE MAGAZINE I 427 – AVRIL 2022


FONDÉ EN 1983 (38 e ANNÉE)

31, RUE POUSSIN – 75016 PARIS – FRANCE

Tél. : (33) 1 53 84 41 81 – Fax : (33) 1 53 84 41 93

redaction@afriquemagazine.com

Zyad Limam

DIRECTEUR DE LA PUBLICATION

DIRECTEUR DE LA RÉDACTION

zlimam@afriquemagazine.com

Assisté de Laurence Limousin

llimousin@afriquemagazine.com

RÉDACTION

Emmanuelle Pontié

DIRECTRICE ADJOINTE

DE LA RÉDACTION

epontie@afriquemagazine.com

Isabella Meomartini

DIRECTRICE ARTISTIQUE

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Jessica Binois

PREMIÈRE SECRÉTAIRE

DE RÉDACTION

sr@afriquemagazine.com

Amanda Rougier PHOTO

arougier@afriquemagazine.com

ONT COLLABORÉ À CE NUMÉRO

Hussein Ba, Jean-Marie Chazeau, Pierre

Coudurier, Frida Dahmani, Catherine

Faye, Cédric Gouverneur, Dominique

Jouenne, Astrid Krivian, Fouzia Marouf,

Luisa Nannipieri, Sophie Rosemont.

VIVRE MIEUX

Danielle Ben Yahmed

RÉDACTRICE EN CHEF

avec Annick Beaucousin, Julie Gilles.

VENTES

EXPORT Laurent Boin

TÉL. : (33) 6 87 31 88 65

FRANCE Destination Media

66, rue des Cévennes - 75015 Paris

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ABONNEMENTS

Com&Com/Afrique Magazine

18-20, av. Édouard-Herriot -

92350 Le Plessis-Robinson

Tél. : (33) 1 40 94 22 22

Fax : (33) 1 40 94 22 32

afriquemagazine@cometcom.fr

P.52

P.46

FAIZ ABUBAKER MOHAMED - BASSO CANNARSA/OPALE.PHOTO - LÉA CRESPI/PASCO - IWAN BAAN

BUSINESS

78 Le blé, une urgence

africaine

82 Diane Mordacq :

« Nous allons assister

à un retour du

protectionnisme »

84 La hausse des métaux

bouleverse la donne

85 Le conflit en Europe

nuit au tourisme

par Cédric Gouverneur

VIVRE MIEUX

86 Mal de dos : Bouger est

le meilleur traitement !

87 Bien hydrater

son visage

88 Un appareil dentaire

n’est pas qu’esthétique !

89 Douleurs : Quand

la chaleur ou le froid

fait du bien

par Annick Beaucousin

et Julie Gilles

P.64

P.70

COMMUNICATION ET PUBLICITÉ

regie@afriquemagazine.com

AM International

31, rue Poussin - 75016 Paris

Tél. : (33) 1 53 84 41 81

Fax : (33) 1 53 84 41 93

AFRIQUE MAGAZINE

EST UN MENSUEL ÉDITÉ PAR

31, rue Poussin - 75016 Paris.

SAS au capital de 768 200 euros.

PRÉSIDENT : Zyad Limam.

Compogravure : Open Graphic

Média, Bagnolet.

Imprimeur : Léonce Deprez, ZI,

Secteur du Moulin, 62620 Ruitz.

Commission paritaire : 0224 D 85602.

Dépôt légal : avril 2022.

La rédaction n’est pas responsable des textes et des photos

reçus. Les indications de marque et les adresses figurant

dans les pages rédactionnelles sont données à titre

d’information, sans aucun but publicitaire. La reproduction,

même partielle, des articles et illustrations pris dans Afrique

Magazine est strictement interdite, sauf accord de la rédaction.

© Afrique Magazine 2022.

AFRIQUE MAGAZINE I 427 – AVRIL 2022 5


ON EN PARLE

C’est maintenant, et c’est de l’art, de la culture, de la mode, du design et du voyage

HOMMAGE

ABD EL-KADER,

Embarquement

d’Abd el-Kader à Bordeaux,

Stanislas Gorin, 1850.

l’homme aux mille vies

D’une richesse exceptionnelle, le parcours de l’ÉMIR COMBATTANT,

fondateur de la nation algérienne, est mis à l’honneur au Mucem de Marseille.

CHEF DE GUERRE ARABE, leader spirituel soufi,

père de la nation algérienne, cet émir combattant

(1808-1883) est considéré comme l’une des icônes les plus

marquantes de l’histoire du pays. Si le chef nationaliste,

proclamé « sultan des Arabes » par les tribus de l’Oranie

en 1832, défie les armées françaises de 1832 à 1847,

avant de créer les bases d’un premier État national, il

est aussi un homme d’une grande tolérance religieuse,

qui sauve des milliers de chrétiens d’Orient d’un massacre

certain. Sa personnalité se démarque dans le monde

musulman du XIX e siècle et lui vaut un très grand prestige

en France, où il est autant redouté qu’admiré, inspirant

d’illustres auteurs, tels que Victor Hugo, Arthur Rimbaud

ou encore Gustave Flaubert. C’est l’un des grands esprits

de son temps, que l’on découvre à travers 250 œuvres

et documents issus de collections prestigieuses, publiques

et privées. Et un homme aux multiples facettes, sans cesse

en mouvement, qui, spirituellement et dans son érudition,

n’a jamais cessé d’apprendre ni d’évoluer. ■ Catherine Faye

« ABD EL-KADER », Musée des civilisations

de l’Europe et de la Méditerranée, Marseille (France),

jusqu’au 22 août 2022. mucem.org

RMN-GRAND PALAIS/A. DANVERS

6 AFRIQUE MAGAZINE I 427 – AVRIL 2022


RMN-GRAND PALAIS (CHÂTEAU DE VERSAILLES)/HERVÉ LEWANDOWSKI

Abd el-Kader, en pied,

Jean-Baptiste-Ange

Tissier, 1853.

AFRIQUE MAGAZINE I 427 – AVRIL 2022 7


ON EN PARLE

FOLK

MÉLISSA LAVEAUX

Contes féministes

Dans son quatrième album,

L’ARTISTE ENGAGÉE revisite

ses racines haïtiennes avec un bagage

musical occidental. Brillant !

NOUS L’AVIONS QUITTÉE sur la poésie folk anglo-créole de Radyo

Siwèl, en 2018. On la retrouve aujourd’hui avec un quatrième album

studio tout aussi exigeant : Mama Forgot Her Name Was Miracle. Et

confectionné dans sa ville d’adoption, Paris, choisie après des années

passées au Canada, où ses parents haïtiens avaient trouvé refuge. C’est

une affirmation musicale qu’elle signe ici, en

tant que femme, noire, humaine perdue dans

un monde toujours patriarcal et violent.

En guide d’antidotes, des berceuses,

des contes, mais aussi des mythologies

ancestrales – en témoigne « Lilith ». Sont

convoquées Audre Lorde, Jackie Shane,

Ana Mendieta, Alice Walker ou encore

Faith Ringgold. Difficile

de ne pas se laisser porter

par le groove et la spiritualité

de « Papessa », la sensibilité

vaporeuse de « Tears » ou

la pop percussive de « Faith

Meets Ana ». Toujours

nourrie de son énergie

punk, la musicienne

s’est en outre entourée

de la crème des

réalisateurs, invitant

au micro November

Ultra, Dope Saint Jude

et Oxmo Puccino. Gloire à

Mélissa ! ■ Sophie Rosemont

MÉLISSA LAVEAUX,

Mama Forgot Her Name

Was Miracle,

Twanet/ADA.

❶Corneille

SOUNDS

À écouter maintenant !

Encre rose, Wlab

Déjà le neuvième album

pour Cornelius Nyungura,

né en Allemagne et

miraculeux rescapé du génocide des Tutsis,

découvert avec « Parce qu’on vient de loin »

au début des années 2000. Aujourd’hui,

Corneille a 44 ans et a eu envie de

retourner aux sources de la musique

entraînante et groovy qu’il écoutait

enfant, la pop et le R’n’B des années

1980. Dont cet Encre rose qui porte

bien son nom, en ces temps moroses.

❷Ibibio Sound

Machine

Electrocity,

Merge Records

Depuis le milieu des

années 2010, on suit avec

beaucoup d’intérêt ce formidable groupe

londonien, doté d’une chanteuse en or,

l’Anglo-Nigériane Eno Williams. Pour ce

nouvel album qui profite de la production

d’une référence de la scène électro-brit, Hot

Chip, l’afrofuturisme est toujours de mise, se

nourrissant de jazz comme de disco. Funky,

onirique, nourri de synthés comme de

korego. Électrique, oui, et très bien troussé !

❸Ÿuma

Hannet Lekloub,

Ada/Warner

Après les déjà très réussis

Chura et Poussières

d’étoiles, Hannet Lekloub

réussit le virage crucial du troisième

album. Et devrait confirmer pour de bon

l’alchimie qui règne entre la chanteuse

Sabrine Jenhani et le guitariste Ramy

Zoghlami. Deux esprits libres de Tunis,

passés par l’électro ou le rock, et qui ont

décidé de chanter toutes les possibilités

créatives de leur terre natale, quelque

part entre folk et électro. Superbe. ■ S.R.

DR - ADELINE RAPON - DR (3)

8 AFRIQUE MAGAZINE I 427 – AVRIL 2022


De gauche

à droite, l’actrice

Khanyi Mbau

et la rappeuse

Nadia Nakai,

toutes deux

sud-africaines.

TÊTES À CLASHES

SÉRIE

La première TÉLÉ-RÉALITÉ AFRICAINE DE NETFLIX se vautre

dans le luxe au cœur de Johannesbourg. Des stars des réseaux sociaux

rivalisent d’extravagances sur fond de querelles bien artificielles…

MOSA HLOPHE/NETFLIX - DR

KIM KARDASHIAN n’a qu’à bien se tenir ! Netflix a fait

appel à des people panafricains particulièrement bling-bling,

aux tenues délirantes, pour sa première télé-réalité tournée

sur le continent ! Dans un déluge de champagne, entre

deux jets privés, se recevant pour des soirées thématiques

sur les rooftops de Johannesbourg, ce petit groupe apprend à

se connaître en sept épisodes, entre amitiés, flirts et disputes

futiles. Le spectacle est surtout assuré par les femmes, car les

hommes, qui jonglent avec épouses et enfants et ne savent pas

toujours quelle grosse cylindrée choisir, semblent bien éteints

face à des businesswomen sûres d’elles, riches et autonomes.

En tête d’affiche : la rappeuse sud-africaine Nadia

Nakai, l’entrepreneuse ougandaise Zari Hassan, l’actrice

nigériane (les sous-titres français parlent systématiquement

de « nigérienne »…) Annie Macaulay-Idibia. Sans oublier

l’impériale Khanyi Mbau, actrice sud-africaine aux

décolletés échancrés d’où manque à chaque instant de

s’échapper un sein refait, et dont les cils sont aussi longs

que ses faux ongles. Côtés messieurs : le présentateur

télé sud-africain Andile Ncube, tiré à quatre épingles

et très peu monogame, le rappeur tanzanien Diamond

Platnumz (qui ose la coiffure à double chignon), le chanteur

nigérian 2Baba, ainsi que le styliste haut en couleur

Swanky Jerry, nigérian lui aussi, qui habille avec beaucoup

d’inventivité chanteuses et premières dames, sans omettre

de soigner ses propres looks. La parité règne car, comme

le dit Khanyi Mbau, « nos comptes en banque ont le même

niveau ». « Je suis milliardaire, je n’ai pas besoin d’un

homme », renchérit Zari Hassan, dite The Boss Lady…

La promesse du titre, Young, Famous & African,

est presque tenue : plus vraiment jeunes (les principaux

personnages ont entre 30 et 46 ans), mais célèbres car suivis

par des millions de followers sur Instagram. Une Afrique

d’hôtels de luxe et d’appartements immenses, que l’on

quitte pour une escapade à Soweto expédiée en trois

plans, ou un safari nocturne au plus près des lions qui

effraient l’une des participantes : « Je n’aime pas ces trucs

de Blancs ! » L’argent n’est définitivement pas un problème,

la pauvreté non plus car le propos se veut radical : « Il

est temps pour nous, jeunes Africains noirs, de s’unir et

de dire au monde : on n’est pas le tiers-monde que vous

imaginez. » De là à copier sans recul les pires travers

de la société de consommation… ■ Jean-Marie Chazeau

YOUNG, FAMOUS & AFRICAN (Afrique du Sud),

de Martin Asare Amankwa et Peace Hyde. Avec Khanyi

Mbau, Nadia Nakai, Diamond Platnumz. Sur Netflix.

AFRIQUE MAGAZINE I 427 – AVRIL 2022 9


ON EN PARLE

Ci-contre, le batteur américain Marque Gilmore.

Ci-dessous, le claviériste malien Cheick Tidiane Seck.

RYTHMES

BLACK LIVES

POWER TO

THE PEOPLE

Au service d’un message antiraciste,

ce COLLECTIF DE MUSICIENS

de haut vol propose des compositions

aussi mélodiques que poétiques.

Le slameur américain

Sharrif Simmons.

CHEICK TIDIANE SECK AU MICRO et aux claviers, David et

Marque Gilmore à la guitare et à la batterie, Immanuel Wilkins

et Jacques Schwarz-Bart au saxo, Grégory Privat au piano,

Reggie Washington à la basse, Yul aux percussions, mais aussi

la mezzo-soprano Alicia Hall Moran au chant… Au total, ce sont

25 artistes qui se fédèrent autour de 20 morceaux autant réussis

les uns que les autres pour lutter contre le racisme. Et quoi de

mieux que la musique, dans ce qu’elle a de plus riche et hybride ?

Entre mélopées traditionnelles africaines, jazz, blues et spoken

word, ces artistes racontent la diaspora africaine en remontant

jusqu’à la déportation de celles et ceux qui devinrent esclaves

loin de chez eux. Parmi les influences, James Brown, Fela Kuti ou

encore Abbey Lincoln et Max Roach. Si le rythme prend aux tripes,

les paroles aussi, l’émotion se faufile ici et là et renforce d’autant

plus le message de ce disque, qui reste crucial aujourd’hui. ■ S.R.

BLACK LIVES, FROM GENERATION TO GENERATION,

Jammin’colorS/L’Autre Distribution.

DAREM BOUCHENTOUF - DR (3)

10 AFRIQUE MAGAZINE I 427 – AVRIL 2022


LITTÉRATURE

ORHAN PAMUK

Le magicien des mots

Le PRIX NOBEL TURC signe une fresque

onirique où s’amorce la chute de l’empire

ottoman, confronté aux ravages d’une épidémie.

LEA CRESPI/PASCO - DR

AU CŒUR DE CE ROMAN, il y a une île imaginaire,

Mingher, « perle de la Méditerranée orientale ».

Nous sommes en 1901, et la peste s’y est déclarée.

Sur cette île multiculturelle, où musulmans

et orthodoxes tentent de cohabiter, la maladie

agit comme un accélérateur des tensions. Dès lors,

ce microcosme, situé au large de Rhodes, sur la

route d’Alexandrie, devient le théâtre d’une crise

sanitaire et communautaire sans précédent. Si ce

texte romanesque, où se mêlent fiction et réalité,

semble coller à l’actualité, le démarrage de son

écriture remonte pourtant à 2016, bien avant que

ne débute la pandémie. Ce n’est qu’au moment où

l’auteur, connu pour son engagement intellectuel

et politique, terminait de rédiger les dernières pages,

que le Covid-19 a fait son apparition. Le sentiment

de peur éprouvé lui faisant ainsi clore son récit dans

l’émotion et l’urgence. En réalité, cela fait quarante ans que

l’auteur turc le plus lu au monde s’intéresse aux épidémies.

Des personnages spécialistes de la peste étaient déjà au centre

de deux de ses livres, La Maison du silence et Le Château blanc.

Pour l’élaboration de ce roman d’amour, policier et historique,

l’éthique existentialiste et notamment La Peste, d’Albert Camus,

ont été ses premières inspirations. Ainsi que les théories

du Palestino-Américain Edward Saïd, pionnier

du post-colonialisme, l’orientalisme et la lecture

erronée que l’Ouest a de l’Est lorsqu’il lui attribue

un fatalisme inné. Si Pamuk pensait au départ faire

de Mingher une Turquie miniature, son envie de

réalisme est venue l’amender. Il s’est donc inspiré

de la Crète et de l’île de Kastellórizo, le point le plus

oriental de la Grèce actuelle. Dans un subtil mélange

de références, chaque détail, chaque personnage,

chaque mouvement a été pensé, travaillé, examiné.

Ce récit nous entraînant ainsi dans un tourbillon.

Celui du sort hasardeux de l’humanité. ■ C.F.

ORHAN PAMUK,

Les Nuits de la peste,

Gallimard,

688 pages, 25 €.

AFRIQUE MAGAZINE I 427 – AVRIL 2022 11


ON EN PARLE

LA FEMME

DU FOSSOYEUR

(Finlande-Allemagne-

France), de Khadar

Ayderus Ahmed.

Avec Omar Abdi,

Yasmin Warsame,

Kadar Abdoul-Aziz

Ibrahim. En salles.

DRAME

CREUSER SA TOMBE

ÉTALON D’OR DE YENNENGA au Fespaco 2021, ce film somalien, tourné

à Djibouti, raconte une émouvante histoire d’amour entre cimetière et désert…

GULED EST FOSSOYEUR, il attend pelle à la main,

aux portes de l’hôpital, que soient livrés des cadavres.

Nasra, son épouse, atteinte d’une maladie mortelle, cuisine,

allongée près de leur jeune fils, Mahad. Pour soigner sa

femme, Guled doit trouver l’équivalent d’un an de salaire…

Les sacrifices seront douloureux pour y arriver. Il lui faudra

revenir dans son village natal et vendre un troupeau qui

lui appartient, mais jalousement gardé par sa famille

qui voulait le marier à une autre et refuse de le revoir.

Cette course contre la montre dans le désert est sobrement

racontée, baignée de mélancolie mais aussi parfois de joie

et de couleurs, comme lorsque le couple, avant la maladie,

s’invite dans un riche mariage grâce à… une chèvre.

Toute l’énergie du film est portée par cet amour pour

une femme forte mais diminuée et par l’urgence à pouvoir

la guérir. Jusqu’où aller pour y parvenir ? Dans le rôle de la

souffrante magnifique, la top-modèle canadienne d’origine

somalienne, Yasmin Warsame, que le réalisateur finlandais,

lui-même d’origine somalienne, avait remarqué dans une

campagne publicitaire pour H&M sur les murs d’Helsinki.

Même si le récit illustre l’absence d’accès aux soins de bien

des Africains, on n’est pas dans un documentaire sur le Djibouti

d’aujourd’hui. D’ailleurs, les chansons de la bande originale sont

sénégalaises, et aucun aspect moderne de ce pays n’apparaît

à l’écran. Comme pour mieux rendre intemporel ce conte

pourtant ancré dans une terrible réalité sociale… ■ J.-M.C.

PATRIMOINE

L’art du divin Un parcours conçu comme une plongée

au cœur de la société bamiléké, au quai Branly.

CALEBASSE PERLÉE MULTICOLORE, trône royal décoré de cauris, masques, ou encore sculptures

sur bois, les 300 œuvres présentées – dont 260 trésors précieusement conservés par des chefs

traditionnels – célèbrent l’art des communautés des hauts plateaux des Grassfields, à l’ouest du

Cameroun. Ponctuées d’œuvres d’artistes contemporains camerounais qui ont puisé dans leurs

techniques traditionnelles, elles illustrent l’influence culturelle des chefferies, piliers sociaux,

économiques et politiques dès le XVI e siècle, et leur dimension vivante. Considérées comme des

contre-pouvoirs et investies de pouvoirs quasi divins, ces congrégations assurent encore aujourd’hui

le lien entre le monde des vivants et celui des ancêtres, et veillent au respect des traditions et de la

culture bamiléké. Plus encore, elles invitent à un dialogue de l’humain avec tout ce qui l’entoure, au sein

d’un système dans lequel politique, religion et organisation sociale sont intrinsèquement liées. ■ C.F.

« SUR LA ROUTE DES CHEFFERIES DU CAMEROUN : DU VISIBLE À L’INVISIBLE »,

Musée du quai Branly, Paris (France), jusqu’au 17 juillet 2022. quaibranly.fr

ARTTU PELTOMAA - DR (2)

12 AFRIQUE MAGAZINE I 427 – AVRIL 2022


Ci-contre, Mémoriel Sétif Guelma Kherrata,

Kamel Yahiaoui, 1995. Œuvre réalisée en hommage

aux victimes des massacres du 8 mai 1945.

Ci-dessus, La Kahena, Jean Atlan, 1958.

Ci-dessous, Cité des Sablons (composée

de 620 appartements), Patrick Zachmann, 1989.

DR - CNAC/MNAM DIST. RMN-ADAM RZEPKA - PATRICK ZACHMANN/MAGNUM PHOTOS

EXPO AMOURS ET DÉSAMOURS

Voyage dans les méandres de l’histoire des relations

entre JUIFS ET MUSULMANS DE FRANCE.

C’EST UNE RÉFLEXION et une présentation passionnantes

que proposent les historiens Mathias Dreyfuss, Karima

Dirèche et Benjamin Stora, également commissaire

général de l’exposition, à travers plus de 100 œuvres d’art

historiques et contemporaines et de nombreux documents

et archives. Un regard neuf sur les unions et les désunions

des juifs et des musulmans dans l’Hexagone, ainsi que sur

le rôle essentiel du pays et de l’État dans la transformation

de ces rapports, tant en Afrique du Nord qu’en France

métropolitaine. Elle est aujourd’hui le pays d’Europe

qui compte les populations juive et musulmane les plus

importantes du continent. Si leurs relations apparaissent

aujourd’hui plus distendues et dégradées que jamais, il n’en

a pas toujours été ainsi. Des deux côtés de la Méditerranée,

une histoire commune relie ces deux communautés,

qui tirent leur force de traditions et de savoirs partagés.

Comment alors réinventer cette relation historique malgré

les mémoires douloureuses et les chaos de l’actualité ? ■ C.F.

« JUIFS ET MUSULMANS DE LA FRANCE

COLONIALE À NOS JOURS », Musée national

de l’histoire de l’immigration, Paris (France),

jusqu’au 17 juillet 2022. histoire-immigration.fr

AFRIQUE MAGAZINE I 427 – AVRIL 2022 13


ON EN PARLE

Son film,

Les rêves n’ont

pas de titre, sera

exposé jusqu’au

27 novembre.

ARTZINEB SEDIRA,

LA FRANCE À VENISE

L’artiste visuelle franco-algérienne

proposera une expérience humaniste

immersive à la 59 E BIENNALE.

L’ARTISTE INVESTIRA le pavillon français à la 59 e Biennale

internationale d’art contemporain de Venise, qui ouvre ses

portes le 23 avril. Née en France de parents algériens, Zineb

Sedira travaille entre Paris, Londres et Alger, où elle soutient

le développement de la scène contemporaine. Son installation

cinématographique pour le pavillon français, Les rêves n’ont

pas de titre, est une expérience humaniste immersive qui

brouille les frontières entre fiction et réalité : elle y mêle

éléments biographiques et scènes de films emblématiques

qui rappellent l’élan militant, culturel et politique des cinémas

français, italien et algérien des années 1960 et 1970.

Un hommage à l’influence du septième art sur le désir

d’émancipation post-colonial. On y retrouve tous les thèmes

chers à l’artiste, comme la lutte contre le racisme, la liberté,

la solidarité, l’identité ou encore la famille. ■ Luisa Nannipieri

labiennale.org

DR - THIERRY BAL ET ZINEB SEDIRA (2)

14 AFRIQUE MAGAZINE I 427 – AVRIL 2022


MUSIQUE

PONGO

La nouvelle

diva du

kuduro

Avec son premier album

qui convoque les sonorités

d’aujourd’hui mais aussi

ses origines, la CHANTEUSE

ANGOLAISE fait monter

la température.

AXEL JOSEPH - DR

CETTE ANNÉE, Pongo fête ses 30 ans avec

un premier album qui synthétise son passé

et ses désirs avec une rare énergie. Née

en Angola, exilée à Lisbonne, cette danseuse

et chanteuse a été bercée par une diversité

de musiques assez épatante, se ressentant

aujourd’hui dans sa musique, et qu’elle

a distillé au gré de plusieurs singles et EP,

dont le remarqué UWA. Entre rythmiques

brésiliennes, zouk antillais et mélopées

ancestrales angolaises, elle a trouvé un

ton qui n’appartient qu’à elle. Ayant fait

ses armes au sein du groupe Denon Squad,

où, non contente de danser, elle s’empare

du micro, Pongo découvre l’ivresse de la

scène aux côtés du groupe Buraka Som

Sistema. Une décennie plus tard, elle est

devenue une référence du kuduro portugais

et n’hésite pas à clamer haut et fort ses

convictions antiracistes et universalistes.

Lesquelles se ressentent tout au long de

Sakidila, où sa passion pour l’afrobeat et le

funk se laisse également sentir. Polyglotte,

optimiste mais lucide, Pongo fait entendre sa

voix affirmée et son sens viscéral du groove,

sans manières ni postures. Irrésistible. ■ S.R.

PONGO, Sakidila,

Virgin/Universal.

AFRIQUE MAGAZINE I 427 – AVRIL 2022 15


ON EN PARLE

IBN

EL FAROUK

Juste une

illusion

EXPOSITION

Le photographe franco-marocain

donne une DIMENSION

ABSTRAITE à ses œuvres.

VÉRITABLE PASSEUR D’ART, Ibn El Farouk incarne

un entre-deux, à la croisée de la France et du royaume

chérifien. Né en 1964, cet artiste qui a étudié la philosophie

est considéré comme le fer de lance de la photographie

expérimentale au Maroc. Avec son exposition « Informe »,

il allie esthétique et amplitude de la matière à travers

l’expression de la couleur. Au cours de sa déambulation,

le visiteur s’interroge tant l’art d’Ibn El Farouk oscille

entre l’éclat de la photographie et la tonalité de la peinture,

imprimant une autre dimension à ses œuvres. Lancée en

premier lieu à Bois-Colombes (en région parisienne) depuis

le 29 mars, l’exposition s’inscrit à la lisière de l’Europe

et de l’Afrique pour un dialogue fécond, fédérateur et

novateur. Ce solo show fera ensuite halte à Casablanca à

partir du 26 mai et sera présenté au sein de l’emblématique

galerie Shart, sous la houlette du directeur Hassan

Sefrioui, indéniable défricheur de talents. Le huitième art

permet à l’artiste de développer une plastique abstraite

tout en parlant au plus grand nombre. ■ Fouzia Marouf

«INFORME», Salle Jean Renoir, Bois-Colombes (France),

jusqu’au 8 mai. Puis à la galerie Shart, Casablanca

(Maroc), du 26 mai au 26 juin. galerie-shart.ma

ESSAI

EXPLORATION

DE LA LANGUE

La question de la traduction,

de l’universel et du pluriel

par le philosophe

Souleymane Bachir Diagne.

« POUR COMPRENDRE l’autre,

il ne faut pas se l’annexer

mais devenir son hôte. »

En mettant en exergue une

citation de Louis Massignon,

l’un des plus grands savants

du XX e siècle, pionnier du

dialogue islamo-chrétien, le

non moins brillant philosophe

et professeur à l’université

Columbia, à New York, où

il dirige également l’Institut

d’études africaines, s’inscrit

dans le sillage engagé de

ce passeur. Son sujet ici :

explorer la langue et ses

voyages ; les langues,

dominantes et dominées,

TÉMOIGNAGE

LEÇON DE VIE

L’acteur et réalisateur béninois

Jean Odoutan se souvient de

la création de son premier film.

IL A LES DENTS du bonheur.

Ces fameuses incisives du

haut écartées, qualifiées

ainsi au temps des guerres

napoléoniennes chez les soldats

qui étaient dans l’incapacité

de les utiliser pour recharger

leur arme, si lourde qu’il fallait

la tenir à deux mains : un

sésame pour échapper au pire.

Et une chance. Comme celle

que le réalisateur de Barbecue-

Pejo (1999), l’histoire d’un

cultivateur de maïs qui use de

mille et un stratagèmes pour

sortir de la misère, a su saisir

malgré un parcours jonché de

galères. Il nous narre dans

SOULEYMANE

BACHIR DIAGNE,

De langue à langue :

L’Hospitalité

de la traduction,

Albin Michel,

180 pages, 19,90 €.

et leur interprétation, leur

transposition. Fort de sa triple

culture – africaine, française

et américaine –, il se fait

le chantre de la traduction,

comme décentrage et source

de dialogue. Un espace

de rencontre et d’éthique,

où l’interprète, de simple

auxiliaire, devient un

médiateur culturel. Et où, en

faisant que de langue à langue

l’on se parle et se comprenne,

la traduction puisse assumer

un rôle humaniste, en créant

une relation d’équivalence

et de réciprocité entre

les identités. ■ C.F.

JEAN

ODOUTAN,

Le Réalisateur

nègre, 45rdlc,

268 pages,

19,90 €.

ce témoignage plein de dérision

l’accouchement difficile de

ce premier film et ses débuts

d’autodidacte dans le septième

art. Presque un making-of,

ourdi de rebondissements

et de poésie. Le récit d’un

tournant de vie décisif, à la fois

majeur et burlesque, pour

celui dont plusieurs films ont

été primés dans des festivals

internationaux, et dont le

prochain s’intitule Grand Frère

Tambour-Tam-Tam. Un créateur

polyvalent, à la joie de vivre

communicative. ■ C.F.

DR (3)

16 AFRIQUE MAGAZINE I 427 – AVRIL 2022


DR (3)

CINÉMA

UN VILLAGE ARABE

Des comédiens palestiniens sont dirigés

par un réalisateur israélien dans un film

mélangeant ABSURDE ET POLITIQUE.

ERAN KOLIRIN avait raconté avec succès la

tournée en Israël d’un orchestre égyptien (La

Visite de la fanfare, 2007). Ici, tous ses comédiens

sont des Palestiniens qui incarnent les habitants

d’un village arabe soudainement encerclé

par l’armée israélienne, sans aucune raison

officielle. Problème : un couple et leur fils, venus

de Jérusalem pour un mariage, se retrouvent

prisonniers et ne peuvent plus rentrer ni prévenir

personne, coincés dans la vaste maison familiale

en construction. Checkpoint, scellés… même

les téléphones portables ne passent plus. Cet

enfermement dans une habitation en chantier

et un bourg aux abois va créer bien des tensions.

C’est également l’occasion de scènes cocasses

ou absurdes, qui font penser au cinéma du

Palestinien Elia Suleiman (Intervention divine,

2002). Voulant embrasser plusieurs thèmes dans

ce quasi-huis clos, le film peine parfois à décoller,

tels ces colombes qui refusent de s’envoler lors

du mariage. Mais porté par des comédiens

impeccables, il illustre parfaitement une situation

politique plus que jamais au point mort. ■ J.-M.C.

Les habitants d’un petit

bourg se retrouvent encerclés

par l’armée israélienne.

ET IL Y EUT

UN MATIN

(France-Israël),

d’Eran Kolirin.

Avec Alex Bachri,

Juna Suleiman,

Salim Daw.

En salles.

AFRIQUE MAGAZINE I 427 – AVRIL 2022 17


ON EN PARLE

MODE

MOSSI

De la douceur

avec du caractère

Détails et volumes originaux

donnent vie à une collection

sculpturale qui associe

ÉLÉGANCE ET CONFORT.

CELA FAIT DÉJÀ QUELQUES ANNÉES que le nom de Mossi

Traoré a intégré le calendrier officiel de la Fashion Week

parisienne, la créativité de ses collections séduisant un

public toujours plus large. Adepte d’une mode architecturale,

épurée et linéaire, le designer d’origine malienne, élevé

en banlieue parisienne, dans une cité de Villiers-sur-Marne,

enchaîne les collaborations artistiques pour donner vie

à des lignes exclusives. Depuis le lancement de son label

éponyme, en 2018, il a travaillé avec la sculptrice sur textile

française Simone Pheulpin, le calligraphe irakien Hassan

Massoudy, l’artiste sud-coréen Lee Bae ou encore le peintre

malien Ibrahim Ballo. Des artistes qu’il expose à côté de ses

créations au cœur du Carrousel du Louvre, où il a installé

sa galerie. Pour sa collection automne-hiver 2022-2023,

il s’est associé à la sculptrice française Angélique Lefèvre,

dont les œuvres deviennent alors des motifs imprimés sur

des vêtements fonctionnels et adaptables. Pour l’occasion,

Le styliste Mossi Traoré.

elle a peint des aquarelles, qui ont ensuite été scannées

puis fixées aux tissus. Avec leurs nuances de bleu, comme

le bleu nuit, elles enrichissent la palette de couleurs du

styliste, qui travaille d’habitude le noir et le blanc. La coupe

évasée des jupes en biais, déjà esquissée dans des collections

précédentes, s’associe à un élément nouveau dans le catalogue

de la marque : la doudoune. Travaillée en matelassage, elle

apporte du relief et de la douceur à des créations qui jouent

avec les volumes. À côté de ces survêtements sculpturaux,

Mossi propose également des hauts tout en délicatesse : des

chemises et des robes réalisées en coton, laine tissée et fibre

de lait (une matière durable et innovante), avec des pans

de tissus, que l’on peut adapter à son style ou son humeur.

Pouvoir exprimer sa personnalité à travers ses vêtements,

sans renoncer au confort, est l’un des principes créatifs du

trentenaire, qui invite à superposer les éléments pour habiller

des silhouettes floues et volumineuses. ■ L.N. mossi.fr

DR (4)

18 AFRIQUE MAGAZINE I 427 – AVRIL 2022


DESIGN

OHIRI, BIJOUX MYSTIQUES

Des ACCESSOIRES CONTEMPORAINS ivoiriens inspirés

par l’esthétique et l’art du peuple akan.

POUR LA CRÉATRICE franco-ivoirienne Akébéhi Kpolo,

les bijoux ne sont pas de simples ornements mais de

véritables objets d’art. En créant Ohiri en 2012, elle a réussi

à donner corps à une passion d’enfance tout en célébrant

le savoir-faire et la culture du peuple akan à travers

des pièces uniques, voire avant-gardistes. Ses trois

dernières collections explorent et réinterprètent

dans un style contemporain l’esthétique

et le symbolisme des bijoux en pays akan

(notamment au Ghana et en Côte d’Ivoire).

Après avoir évoqué les techniques et les

formes utilisées par les orfèvres dans « Lines »

et avoir mis en avant la matière la plus utilisée

par le passé avec la ligne « Sika » (qui signifie

« or »), elle aborde désormais la symbolique

des ornements dans le dernier volet de cette

trilogie, « Outlines ». Du collier d’épaule comme

des bracelets – réalisés artisanalement en Côte d’Ivoire et

au Kenya – se dégage la silhouette, majestueuse, à moitié

submergée du crocodile. Un animal qui, dans la culture

animiste akan, a une signification complexe et mystérieuse.

La collection est aussi un hommage à la capitale

ivoirienne Yamoussoukro, où le président Félix

Houphouët-Boigny avait créé un lac pour

accueillir ces grands reptiles au

charme envoûtant. ■ L.N.

ohiristudio.com

MATTOS BERGER

AFRIQUE MAGAZINE I 427 – AVRIL 2022 19


ON EN PARLE

Au mur sont accrochées des images

du Sénégal, dans un décor d’inspiration wax.

Chez Tantie, on propose du Sodabi

arrangé, une liqueur de palmier,

disponible au shot ou au mètre.

SPOTS

DES NOUVELLES

TABLES À COTONOU

Si vous êtes de passage au Bénin, voici DEUX ADRESSES à tester sans délai.

OUVERT À L’AUTOMNE dernier par le Béninois

d’origine ivoirienne Assad Alao dans le quartier

sénégalais Scoa Gbeto, Chez Tantie est

une cantine de qualité à des tarifs abordables,

au cadre chaleureux et confortable. Assis sur

la terrasse en bois ou dans la salle à la déco

d’inspiration wax, en regardant les images

du Sénégal accrochées au mur et bercés par

du bon jazz, on y goûte des classiques comme

le thiéboudiène (rouge, blanc ou diaga),

le mafé ou le yassa. Mention spéciale pour

le foutou de Tantie, à la sauce graine

au bœuf, et le poulet kédjénou. Et

pour le Sodabi arrangé, une liqueur

béninoise de palmier, disponible

au shot ou au mètre.

UNE AUTRE ADRESSE de

la ville fait, elle, la part belle au

poisson. Mi-restaurant, mi-poissonnier,

La Pirogue sert depuis juin 2021 des produits de la mer frais

et responsables en plein cœur de Cotonou. Les clients peuvent

choisir parmi les arrivages du jour, rigoureusement pêchés

avec des méthodes artisanales le long des côtes du Bénin,

en respectant les périodes de reproduction. Ici, on ne trouve

La Pirogue est à la fois un restaurant et un poissonnier.

par exemple pas de moules sénégalaises, mais à la bonne

période, on goûte aux huîtres locales. Une fois son poisson

choisi, on peut l’emporter ou le déguster sur place avec sauce

et accompagnement : poêlé, frit, en papillote ou au barbecue,

entier ou en filet, à vous de choisir ! La carte propose aussi des

salades et des sandwiches fast good, un simple fish and chips

ou des snacks savoureux. À tester, selon les jours, les plats

Mama Africa : du monyo (une spécialité du sud du Bénin) au

thiéb sénégalais, en passant par l’attiéké ivoirien à base de

poisson. ■ L.N. restaurant-la-pirogue.com

DR (4)

20 AFRIQUE MAGAZINE I 427 – AVRIL 2022


ARCHI

Célébrer la grande

pyramide de Gizeh

DR

Avec l’Observatoire

de Khéops,

le STUDIO MALKA

a construit une

résidence d’artistes

au pied de la

première merveille

du monde.

L’OBSERVATOIRE DE KHÉOPS est une résidence d’artistes nichée dans le village

préservé de Nazlet El-Samman, un site égyptien fondé au VII e siècle par des tribus

du désert fascinées par les pyramides de Gizeh. Construit dans l’axe de la seule

merveille du monde à avoir survécu depuis l’Antiquité, le bâtiment est orienté

est-ouest, ce qui permet de contempler les phénomènes célestes dans toute leur

ampleur. Le jardin, la piscine, les chambres, et même le mobilier sont disposés de

façon à offrir une vue optimale sur la pyramide de Khéops. La salle du temps, un

lieu d’observation méditative, est recouverte par un toit textile qui se plie et se déplie

très rapidement, en prise directe avec son environnement. Et la charpente à forme

pyramidale, conçue sans poinçon central, crée presque un portail tridimensionnel,

qui cadre la grande pyramide et lui fait écho au sein de l’habitat. Dans un souci

d’engagement socio-environnemental, le projet intègre les techniques de construction

locales, le savoir-faire ancestral ainsi que l’artisanat des villageois. La philosophie

de l’architecte et ancien graffeur Stéphane Malka, connu pour ses recherches sur le

renouveau urbain, se retrouve jusque dans les façades, composées d’une accumulation

de briques de terre crue, de fenêtres et de volets traditionnels recyclés, strictement issus

de l’économie circulaire du village. Un hommage à l’architecture informelle, qui ajoute

une touche onirique et décalée à ce belvédère habité. ■ L.N. stephanemalka.com

AFRIQUE MAGAZINE I 427 – AVRIL 2022 21


ON EN PARLE

GALAAfrica is the future

AU NOM DES FEMMES

ET DES ENFANTS

La 8 e édition de la soirée

de bienfaisance de la FONDATION

CHILDREN OF AFRICA s’est

tenue le 11 mars à Abidjan. Près

de 900 invités et généreux donateurs

ont répondu présent à l’invitation

de sa fondatrice, la Première dame

ivoirienne Dominique Ouattara.

par Emmanuelle Pontié

Ce 8 e dîner de gala de la fondation

Children of Africa (COA), plusieurs

fois repoussé pour cause de pandémie,

était très attendu. Près de 900 convives

étaient au rendez-vous de la Première

dame Dominique Ouattara, ce vendredi

11 mars au Palais des congrès du Sofitel Abidjan Hôtel

Ivoire. À l’image des éditions précédentes, autour du

couple présidentiel de Côte d’Ivoire, de nombreuses

stars internationales et locales avaient répondu présent,

comme les comédiennes Emmanuelle Béart ou Aure Atika,

la top-model Adriana Karembeu, les acteurs Samuel

DR

22 AFRIQUE MAGAZINE I 427 – AVRIL 2022


Accueil au groupe scolaire COA d’Abobo,

avec, au centre, Madame Dominique

Ouattara et la princesse Ira de Fürstenberg,

marraine de la fondation.

DR

Le Bihan, Tomer Sisley, Gary Dourdan ou Isaach de Bankolé,

la réalisatrice Yamina Benguigui, et les artistes Alpha Blondy,

Youssou N’Dour, Singuila, Magic System, Michel Gohou,

Vegedream, Kaaris, Toumani et Sidiki Diabaté, Charlotte

Dipanda, MC Solaar, Kamel Ouali ou encore Fally Ipupa.

Côté sport, on peut citer Didier Drogba, Murielle Ahouré,

Cheikh Cissé… Et bien d’autres, dont le président français

Nicolas Sarkozy en invité surprise ou encore le professeur

Marc Gentilini, soutien de la première heure de la fondation.

Le but du gala de charité cette année : récolter 6 millions

d’euros pour financer, entre autres, la construction d’un

centre d’accueil pour femmes victimes de violences dans

la ville d’Adiaké en bordure de lagune, à 94 kilomètres

d’Abidjan. « Il sera bâti sur une superficie de 1,6 hectare,

et sa capacité d’accueil sera de 80 places. Ce centre offrira

à des pensionnaires et leurs enfants toutes les commodités

nécessaires à leur prise en charge holistique et à leur

bien-être », a annoncé Madame Dominique Ouattara sur

scène. Une partie de la somme permettra aussi de rénover

et d’agrandir la Case des enfants, le foyer d’accueil de la

fondation qui a recueilli des milliers de petits en difficulté

Ci-contre, la jeune

présidente des élèves,

qui a fait un discours

de remerciements.

depuis sa création il y a vingt-quatre ans. Grâce aux généreux

donateurs et amis du monde du business, dont Pierre

Fakhoury, Cyrille Bolloré ou Martin Bouygues, la somme

a pu être réunie dans sa totalité. En partie grâce à la vente

traditionnelle, où des objets luxueux sont mis aux enchères.

Comme cette parure bracelet et boucles d’oreilles en or

et diamants d’une valeur de 53 000 euros offerte par le

maître joaillier Edouard Nahum ou encore une œuvre de

l’artiste Aboudia, emportée pour 280 millions de francs CFA

(426 000 euros). Une soirée haute en couleur, avec un menu

savoureux concocté par les chefs Yannick Alléno et Prisca

Gilbert et un spectacle de qualité, des tableaux créés par

le chorégraphe Georges Momboye aux prestations de Magic

System ou d’Alpha Blondy. Le thème de la soirée : Africa is

the future. Le matin, l’ensemble des invités de la Première

dame s’était rendu au groupe scolaire d’excellence Children of

Africa d’Abobo, financé grâce aux recettes du gala précédent,

AFRIQUE MAGAZINE I 427 – AVRIL 2022 23


ON EN PARLE

qui s’était tenu en 2018. Située dans l’une des communes

les plus peuplées du district d’Abidjan, l’école accueille

700 élèves, dont 100 à la maternelle et 600 au primaire.

Elle est dotée d’équipements modernes, d’une cantine,

d’une bibliothèque, d’une aire de jeu pour les plus

petits et d’un grand terrain de sport. Ce groupe scolaire

est entièrement gratuit pour les élèves, y compris les

tenues, les fournitures et la cantine. La Première dame, le

ministre-gouverneur du district autonome d’Abidjan Robert

Beugré Mambé et plusieurs membres du gouvernement

de Côte d’Ivoire, dont la ministre de l’Éducation nationale

et de l’Alphabétisation Mariatou Koné, ont été accueillis

par les danses et les chants des élèves. Depuis sa création

en 1998, la fondation Children of Africa a construit

l’Hopital mère-enfant Dominique Ouattara de Bingerville,

et a fait de l’éducation des enfants son premier cheval de

bataille. Elle distribue à chaque rentrée des classes des kits

scolaires aux enfants défavorisés, équipe les écoles et les

cantines à travers tout le pays et a, entre autres, construit

un lycée dans la ville de Kong, dans le nord du pays. ■

Une soirée

haute en couleur.

La table présidentielle

du dîner de gala,

au Palais des congrès

du Sofitel Abidjan

Hôtel Ivoire.

Le président

de Côte d’Ivoire

Alassane

Ouattara et

son épouse,

Dominique.

Nicolas Sarkozy

et Dominique

Besnehard,

avec Dominique

Ouattara.

Loïc Folloroux

et Claire

Guena.

Le couple présidentiel entouré, de gauche à droite,

par Mamadou Diagna Ndiaye, Martin Bouygues,

Mireille Fakhoury, Nathalie Delapalme et Pierre Fakhoury.

Alpha Blondy

sur scène.

Le professeur

Marc Gentilini.

DR

24 AFRIQUE MAGAZINE I 427 – AVRIL 2022


Marc

Socquet

et son

épouse,

Nathalie

Folloroux.

Youssou N’Dour et

Nadine Sangaré.

Selfie de Fally Ipupa

avec Dominique Ouattara.

Le Premier ministre Patrick

Achi et son épouse,

Florence.

Elisabeth Gandon

et Yannick Alléno.

MC Solaar.

Didier

Drogda

et Gabrielle

Lemaire.

Danielle

Ben Yahmed,

Cyrille Bolloré

et Aure Atika.

La Première

dame entourée

de Masséré Touré

et de Bruno Koné.

Le couple présidentiel entouré, de gauche à droite, par Amira Cazar, Emmanuelle Béart,

Yamina Benguigui, Samuel Le Bihan, Aure Atika, Tomer Sisley et Sandra Zeitoun.

DR

Martin Bouygues

et Adriana Karembeu.

AFRIQUE MAGAZINE I 427 – AVRIL 2022 25


PARCOURS

Omar Mahfoudi

COLORISTE, CET ENFANT DE TANGER

ravive la nature dans son œuvre poétique. Il participe en avril à la foire

d’art contemporain africain 1-54, à Paris, pour la galerie Afikaris,

qui promeut les artistes émergents du continent. par Fouzia Marouf

Sourire en bannière, il se promène entre les colonnes ivoire de la galerie parisienne

Afikaris. Omar Mahfoudi allie la singularité du dessin à l’effusion de la couleur : ses silhouettes

singulières, auréolées de doré, ses reliefs pastel sont autant de signes qui constellent ses

toiles monumentales de la série Golden Painting et le connectent à sa mémoire ancestrale et

à sa ville natale, Tanger, terre de brassage, d’errance et d’exil. Né en 1981 dans la mythique

cité du détroit, il grandit entouré du souvenir vivace de la Beat Generation : « La maison

de mes parents se trouvait en face de celle de Barbara Hutton, près de celle de Paul Bowles.

Et comme nombre de Marocains, j’ai été profondément marqué par Mohamed Choukri,

avec lequel je discutais souvent, adolescent. Tanger était une ville internationale qui nous

fascinait tous. J’y ai fait d’incroyables rencontres artistiques, ne connaissant pas l’Europe », se souvient-il.

Enfant touche-à-tout, habile de ses mains, il transforme tous les objets en jouets. « J’ai grandi dans

la kasbah, en passant mon temps à dessiner, à faire le portrait de mes amis. À l’époque, nous avions

une chaîne de télé espagnole en plus de la chaîne marocaine nationale. Influencé par la culture

manga, je reproduisais mes héros de dessins animés sur du carton que je peignais. » Son destin semble

tout tracé. Passionné, curieux, il incarne la nouvelle école et participe activement à l’efflorescence

de la jeune scène du Nord marocain, où nombre de plasticiens se sont succédé, en quête de la bonne

lumière à Asilah ou à Tétouan, qui abrite l’emblématique Institut national des beaux-arts.

Omar Mahfoudi se consacre définitivement à son art : « J’avais conscience d’être au cœur d’un lieu

emblématique, où avaient vécu Matisse, Bacon. Je passais d’atelier en atelier, avant le boom économique,

nourri par une mixité et un héritage culturels très présents. Je peignais au contact d’une vitalité et d’une

émulation constantes », indique-t-il. Rebelle, revêche, la région est ainsi aux prises avec les mouvements

de contestation depuis 2011. En 2015, il participe au group show Désordre, présenté à la galerie Delacroix,

à l’Institut français de Tanger. Dans sa série de grands formats consacrés à des figures militaires, il dépeint la

chute de dictateurs vieillissants : « Je me suis inspiré de Moubarak et de Kadhafi afin de dénoncer la symbolique

de la répression. C’était aussi un prétexte pour aborder l’abstrait, qui traverse encore mon œuvre aujourd’hui. »

En quête d’un ailleurs, l’âme voyageuse, en 2012, il passe par les États-Unis : « Cela m’a mené au

septième art. New York me fascinait pour le Nouvel Hollywood, mais la ville était trop froide et urbaine,

j’étais heureux de retourner au Maroc », confie-t-il. Arrivé à Paris en 2016, il intègre la galerie Afikaris en y

exposant en 2020 un travail renvoyant à l’après-confinement, « Quitter la ville »: « J’ai découvert cet espace

à 1-54 Marrakech, en 2019. Nous grandissons ensemble, entre écoute et observation. » Depuis, il a présenté

en 2021, à la foire 1-54 London, des œuvres de son exposition « El Dorado », inspirée par la peinture

italienne du Moyen-Âge. Et en 2023, il exposera à la galerie L’Atelier 21, à Casablanca, dans un solo show.

Ses nouveaux travaux, qui font écho à la poésie de la nature, et leurs variations et explosions de couleurs

seront exposés du 7 au 10 avril à 1-54 Paris, avec la galerie Afikaris. ■ 1-54.com / afikaris.com

26 AFRIQUE MAGAZINE I 427 – AVRIL 2022


AMMAR ABD RABBO

« J’ai grandi

dans la kasbah,

en passant mon temps

à dessiner, à faire

le portrait de

mes amis. »


Contemporain,

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avec cette Afrique

qui change,

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C’EST COMMENT ?

PAR EMMANUELLE PONTIÉ

BAS LES MASQUES !

DOM

Le 26 mars dernier, un événement – car c’en est un – est un peu passé inaperçu.

Un masque en bois du peuple Fang, spécimen rarissime de la société secrète des justiciers

du Ngil, s’est envolé à 5,25 millions d’euros lors d’une vente aux enchères à Montpellier, dans

le sud de la France. Un record qui talonne de peu celui de 2006 pour un autre masque de

la même ethnie, qui avait été adjugé à 5,9 millions d’euros, à Paris.

À Montpellier, dans la salle, un membre de la communauté gabonaise locale

s’est exclamé : « Le voleur doit être pris avec l’objet volé. Ne vous inquiétez pas, on va porter

plainte. On va récupérer cet objet, c’est un bien mal acquis colonial. » Dans ce cas précis,

et selon le commissaire-priseur, ce masque a été collecté vers 1917 par un gouverneur

français en poste à Dakar, et a dormi dans un grenier durant plus de cent ans. Alors oui,

c’est probablement un vol. Mais la vente s’est faite en

toute légalité. À l’heure où certains pays d’Afrique de

l’Ouest, comme le Bénin ou le Nigeria, demandent (et

ont commencé à obtenir) la restitution de leurs œuvres

d’art pillées, la réaction de l’agitateur gabonais est bien

entendu légitime.

Pour autant, ce fait divers ouvre un débat

assez compliqué. Sur le plan du droit, d’abord. Comment

prouver que ces pièces aient été offertes ou

pillées ? La plupart du temps, plus aucun témoin n’est

là pour en attester. Comment changer le droit à la

propriété ?

Par ailleurs, dans le cas de l’Afrique centrale,

il semble qu’aucune nation n’ait à ce jour montré une

velléité très prononcée pour récupérer son patrimoine.

Elle n’a pas construit de musée d’envergure, sécurisé,

capable d’accueillir des pièces aussi exceptionnelles.

Alors, certes, la plupart de ces œuvres ont été volées

et devraient être restituées à leur propriétaire ou à leur

pays. Et le mouvement ayant été lancé, on peut supposer qu’il va se poursuivre. On le

souhaite en tout cas.

Mais ce que l’on souhaite aussi, c’est que l’Afrique en général montre un peu

plus de passion pour son art ancien. Que les milliardaires du continent s’y intéressent

davantage, par exemple. À ce jour, les vrais collectionneurs africains se comptent sur les

doigts d’une main, et souvent, ils sont plutôt séduits par l’art contemporain. Quant aux

peuples, l’art ancien n’est pas non plus une priorité pour eux. Loin de là. C’est dommage,

car il faudrait peut-être commencer par là. Afin de faire pression et de favoriser des retours,

privés ou publics, plus massifs. Un peu plus passionnés, quoi ! ■

AFRIQUE MAGAZINE I 427 – AVRIL 2022 29


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