Désolé j'ai ciné #12

djcmagazine

Dernier round de l'année pour l'équipe de Désolé j'ai ciné. Et pour ce 12e numéro, on ne pouvait pas ne pas évoquer l'évènement de cette fin d'année : Star Wars. Alors on est revenu sur toute la saga mais également sur la carrière de JJ Abrams. Sinon on vous parle aussi de Terrence Malick, d'Hirokazu Kore-Eda, de Robert Eggers et même de Disney !

Un numéro encore bien riche qui se conclut par un petit mot de fin de ma part pour revenir sur cette année mais aussi sur la place de la femme dans le cinéma et dans la société.

On vous remercie pour votre fidélité et on vous dit à l'année prochaine !

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LE SOMMAIRE

6. JJ Abrams : l’auteur/fan des temps

modernes ?

26. Retour sur la saga star wars

50. terrence malick : explorateur de

l’A(mour)D(ieu)N(ature) de l’humanité

74. rétro hirokazu kore-eda

106. la neige au cinéma

114. oh my disney !

122. Les familles addams

131. the morning show

132. les mots de la fin

94. Robert Eggers : au commeencement

était salem

98. Dossier films d’animation

Rédactrice en chef/mise en page : Margaux Maekelberg

Rédacteurs : Aubin Bouillé, Thierry de Pinsun, Vincent Pelisse, Mehdi Tessier, Baptiste Andre, Captain Jim, Liam

Debruel, SN, Pravine Barady & Elie Bartin


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EDITO

Dans ce numéro de fin d’année, on vous a beaucoup parlé de

Noël. De “Die Hard” à “Gremlins” en passant par “It’s A

Wonderful Life”, on ne peut s’empêcher de constater que cette

période de froid continue de nous enchanter. Comme si les couches

de neige et de bons sentiments, que l’on retrouve encore cette

année dans les plus ou moins réussis “Klaus” et “Last Christmas”,

ainsi que dans une vingtaine d’autres films de Noël Netflix,

étaient notre moyen à nous de survivre à un monde de plus en

plus aberrant. Si la critique cinéma a tendance à aller contre

les pensées “escapistes” du septième art, qui le voient comme

un moyen de s’évader et d’oublier ses problèmes, il est parfois

difficile de nier que c’est tout ce dont on a besoin. Autorisezvous

un moment de plaisir, n’hésitez pas à dégouliner pour une

fois. Profitez de la neige du cinéma, comme on vous en parle dans

notre dossier, cher lectorat. Profitez bien, parce que bientôt cette

jolie poudreuse ne sera que science-fiction pour nous tous !

À l’année prochaine.

Captain Jim


J.J ABRAMS

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l’auteur/fan des

temps modernes ?


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Dire que JJ Abrams est une figure polarisante de l’art populaire

moderne serait un euphémisme tant presque tout artiste avec

un tant soi peu réputé peut se traîner un cycle sans fin de débats

souvent étirés entre deux écarts extrêmes oubliant l’importance

de la nuance dans la réflexion. Néanmoins, le cas d’Abrams est

passionnant car le réalisateur est lié à de nombreuses œuvres

ayant marqué la pop culture : “Lost”, “Fringe”, “Star Trek”, “Mission

Impossible”, “Star Wars”,… Que ce soit dans ses propres créations ou

la reprise de licences célèbres, JJ Abrams crée le questionnement,

souvent la colère, par ses choix qui sont pour certains dirigés par

un fan service aveuglant, une volonté de satisfaire qui n’en ferait

qu’un Yes Man sans volonté auteurisante. Pourtant, en creusant

ses œuvres, aussi bien télévisuelles que cinématographiques,

on ne peut nier des thématiques aussi reconnaissables que sa

stylistique, une quête émotionnelle et réflexive (notamment sur la

question du Fan) qui devrait lui mériter, qu’importe l’avis de ses

nombreux détracteurs, la mention d’auteur. Car si l’on réfléchit aux

critères de certains bien pensants pour catégoriser un artiste en

tant qu’auteur, Abrams s’inscrit dans la politique des auteurs tel

qu’énoncé auparavant dans les Cahiers du Cinéma par Truffaut. Et

d’un autre côté, nier qu’Abrams est un fan serait peu productif car

il l’est et non, ce n’est pas négatif, bien au contraire. Contrairement

à beaucoup qui citent sans construire la réflexion derrière la

référenciation, Abrams est en perpétuel questionnement de ses

médiums et de ses figures directrices. “Super 8” n’aurait pu être

qu’une lettre d’amour à Spielberg, il bâtit un drame familial qui

trouve la rédemption aussi bien dans la puissance du fantastique

que dans la création de sentiments conciliateurs. “Star Trek” aurait

pu être un de ces reboots « réalistes » débarquant en même temps

que le succès du “Batman Begins” de Nolan, il s’ouvre par une

catastrophe alliant grandiloquence de destruction et petitesse des

émotions. On aura résumé son “Réveil de la Force” en une simple

relecture à vide du “Nouvel Espoir” alors qu’une fois qu’on creuse

derrière les apparences se dresse une réflexion sur la puissance de

la mythologie “Star Wars” aussi bien sur ses personnages que sur ses

spectateurs. Car regarder une œuvre d’Abrams, c’est regarder une

œuvre qui commence par un moteur émotionnel alimentant tous ses

récits pour mieux toucher le public.


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FRINGE

La création de nouvelles cellules familiales

permettant l’épanouissement de ses

personnages est une figure que l’on retrouve

en permanence. “Fringe”, plus qu’être une

série hommage à “X-Files”, ne traite t-il pas

d’une famille se créant par la relation brisée

entre un fils et son père ? C’est d’ailleurs le type

de relations qui se retrouve en permanence,

soulignant l’incompréhension entre deux

générations marquées par un même drame

et devant se confronter l’une à l’autre, souvent

dans le pardon, pour mieux pouvoir avancer.

Tel le modèle Spielberg, c’est dans la création

d’une situation dépassant l’imaginaire que

se crée l’émotion et c’est par la fiction que

chacun peut s’accomplir en trouvant son

rôle, souvent accompagné dans un groupe

qui lui offre amour et reconnaissance en tant

qu’individu. La cellule familiale dépasse ainsi

le cadre institué par la société, notamment

par la création d’une bande liée par l’amitié

et un véritable amour entre chacun donnant

la force de se mettre en danger et des fois de

se sacrifier pour le bien-être de chacun. Là

où certains voient dans la mort de Kirk dans

“Into Darkness” une pirouette scénaristique,

une moquerie même pour certains du décès

culte de Spock dans “La Colère de Khan”, il

y a une véritable intention émotionnelle qui

joue également en réflexion de miroir d’un

passé qu’on se doit d’améliorer.

Que ce soit avec “Star Trek”, “Star Wars” ou

même “Super 8”, Abrams traite ainsi d’un

besoin de faire mieux que les générations

passées. Là où le reboot pourrait être

inconséquent, il y a une gravité qui se crée

par l’inscription dans une mythologie et

une obligation de se rattacher à des figures

importantes. On y retrouve le lien avec le père

: Kirk doit faire mieux que son père, qui s’est

sacrifié pour sa vie, Kylo Ren veut dépasser

sa figure paternelle écrasante et Joe Lamb

doit se confronter au deuil là où son père

ne veut pas assumer la douleur qu’il ressent

face à la perte de sa femme.

Dans sa merveilleuse conférence donnée au

Ted, Abrams parle du pouvoir du mystère en

décrivant une boîte offerte par son grandpère.

L’art de l’inconnu, ses promesses

ainsi que le cheminement amené par des

questionnements que le spectateur se doit

de compléter nourrit le cinéma du réalisateur

jusque dans ses plus profonds recoins,

sans jamais dénaturer son besoin de lier le

merveilleux et le spectaculaire à l’humain,

au dramatique. À notre tour de sonder un

peu quelques créations d’un des maîtres du

divertissement populaire actuel.

Liam Debruel


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LOST


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La télévision va connaître avec Lost un choc tel qu’on peut

dire qu’elle ne s’en remettra jamais totalement. Dès son pilote,

Abrams amène un questionnement jubilatoire par sa situation

de départ : un crash d’avion sur une île mystérieuse. La situation

géographique du lieu et ses événements inexplicables amènent

une extrapolation permanente de la part des spectateurs,

obligés de se creuser les méninges pour espérer trouver la clé

de cette boîte à mystères qui, une fois ouverte, ne fait qu’en

révéler encore un paquet d’autres, toutes aussi insondables les

unes que les autres.

Rapidement, si l’aspect survie face aux dangers de la nature

et la menace permanente qui plane sur l’île reste présent,

c’est autre chose qui se dresse : les destins, liés chacun par

la force du hasard, des survivants. Chacun se dévoile par

l’usage de flashs back et oblige à faire tomber le masque

archétypal qui les dissimule au départ. Une émotion se noue

au fil du temps, sentiments contraires qui nourrissent les uns

et les autres dans leurs drames à résoudre, souvent liés à leur

existence sur l’île. Jack est ainsi purement symbolique de

l’impossibilité du personnage Abramsien de se décoller de

son modèle paternel, qu’il faut au moins avoir connu pour s’en

affranchir. Ce n’est pas le cas ici et l’amertume d’un tombeau

vide amène à une sensation d’être bloqué, non plus seulement

physiquement par l’étendue d’eau de leur lieu de souffrance

mais psychologiquement.

Avec Lost, JJ Abrams et Damon Lindeloff ont su faire évoluer

leurs personnages et postulats pour mieux les diriger vers

l’inconnu total, quitte à perdre la maîtrise du véhicule par

moments, tout en insérant leurs idées. Le meilleur moyen de

célébrer cette série, c’est de la redécouvrir intégralement,

histoire de prendre conscience de sa richesse thématique.


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FRINGE


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Tout semble partir d’un simple hommage à “X-Files”, série

adorée par Abrams (ce dont on ne doute vraiment pas au vu de

sa personnalité). Pourtant, là où le show s’annonçait comme le

Freak of the week, multipliant figures horrifiques de concepts de

science-fiction par instants purement vertigineux, “Fringe” relève

d’un point essentiel dans la narration Abramsienne : la cellule

familiale et la manière dont la reconstruction d’une nouvelle

peut permettre à chaque individu d’avancer et de s’affirmer.

Petit à petit, la série se permet de se détourner de ses promesses

pour partir vers sa propre mythologie plus abstraite avant de

plonger tête baissée dans toutes les possibilités narratives

des univers alternatifs, tout cela afin de mieux faire avancer les

relations entre nos héros. Les différents autres mondes, en plus

de nourrir le divertissement une série qui aura su multiplier les

concepts fantastiques tout aussi variés et forts visuellement,

permettent de raconter une histoire simple d’apparence : le

rapprochement entre un père et son fils par le biais d’une femme

au passé tout aussi brisé que ses compères. Une nouvelle fois,

“Fringe” appuie que c’est dans la fiction, dans ce qu’elle a de

plus invraisemblable et surprenante, que se construit et se

détermine la figure Abramsienne, nourrissant dans l’action et

l’inattendu la personne et les émotions qui la déterminent en

tant qu’individu.

Si la série a dû accélérer son final suite à des audiences

décevantes, force est-il de constater qu’elle a su perdurer bien

après son arrêt par ses ambitions dans le milieu de la sciencefiction

télévisuelle mais surtout par la force dramatique de ses

personnages. C’est une récurrence qu’on ne souligne jamais

assez au vu du mépris accordé par certains aux créations

d’Abrams, jugées trop mécaniques sans avoir vu que ce n’est

pas un simple moteur qui alimente ses créations mais un cœur

débordant d’amour pour ses protagonistes et les scénaristes

reprenant sa relève.


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La saga “Mission Impossible” se situe à

part, dans l’engagement de ses réalisateurs

dans la narration du film, faisant de

chaque épisode un volet stylistiquement

différent. Le choix de JJ Abrams après le

désistement de Joe Carnahan s’avère donc

intéressant au vu du passage du milieu

télévisuel à celui cinématographique. Cette

évolution se trouve clairement au centre

de la narration, incluant son passé en

plein cœur du métrage : présence dans le

générique de l’image de l’allumette propre

à la série originale, usage du MacGuffin

ou l’apparition de Keri Russell, star de sa

première série Felicity, comme symbole de

son passage du petit au grand écran (de

quoi se poser des questions sur sa présence

au générique du prochain “Star Wars”,

cette fois-ci dans un récit de clôture et non

d’initiation). La dernière réplique de celleci

s’avère dès lors touchante car révélatrice

d’un passage de flambeau sans renier l’art

télévisuel qu’Abrams aura su faire évoluer.

Cela se voit dans sa mise en scène qui

s’élargit, notamment par des mouvements

de caméra qu’il ne pouvait se permettre

avant afin de mieux capter l’action et

privilégier l’usage d’effets spéciaux au

service de sa narration.

Le plus intéressant néanmoins est la

tournure qu’il fait prendre au héros. Hunt

est replacé dans un contexte plus humain et

plus fragile dès l’une des premières scènes

du film où la caméra effectue un montage

rapide mais lisible, telles des photos prises

lors d’un événement. Lorsqu’il se voit

recontacté par son agence, c’est par le biais

d’un appareil photo qui partira évidemment

en fumée. On y voit un Hunt en quête d’une

normalité que son métier ne peut lui offrir,

scission entre l’envie d’un quotidien simple

et l’aspect extraordinaire de son statut.

JJ Abrams, lui, manie ce revirement avec

brio et le nourrit avec assez d’intentions

qui perdureront même dans les épisodes

suivants

En ce qui concerne le divertissement, il est

fortement présent mais toujours dans un

certain ancrage, un certain ressentiment.

Quand Ethan Hunt court dans un plan

allongé au maximum, sa course n’est

pas vaine, elle porte une urgence dans

sa situation qui la rend plus palpable

et donc plus forte. Jamais l’action n’est

inconséquente dans ce volet, tout comme

dans tout film d’Abrams : chaque course,

chaque explosion, chaque blessure relève

d’une obligation écrasante, déterminant le

personnage dans la confrontation.

“Mission Impossible 3” est donc loin d’être

aussi banal que certains l’auront dit. C’est un

divertissement replacé par son réalisateur

à une échelle plus humaine, rendant Ethan

Hunt plus proche de nous. On y sent

l’envie de cinéma d’un jeune réalisateur qui

marque de sa patte une saga en perpétuelle

évolution, même avec le même réalisateur

à la barre (“Rogue Nation” et “Fallout” sont

en effet très opposés l’un de l’autre excepté

dans leur grande qualité). Première étape

réussie tant malgré les années, ce volet ne

s’essoufle guère et appuie aussi bien dans

son action que dans sa dramaturgie, une

récurrence chez Abrams.


MISSION IMPOSSIBLE

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STAR TREK

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Au moment d’entamer Star Trek, deux

questions prédominent. La première :

Comment moderniser un matériel culte afin

de s’attirer un nouveau public ? Hollywood

s’interroge perpétuellement là-dessus,

cherchant à allier nostalgie de la licence et

nouvelle formule pour élargir l’audience.

La deuxième : comment gérer l’héritage

de l’univers culte de Gene Roddenberry

? Comment se réapproprier cela de

manière respectueuse pour les fans tout

en y apposant sa marque ? Abrams dévie

alors le reboot de manière à l’inscrire

dans la chronologie originale par le biais

d’un bouleversement temporel. Tous les

personnages originaux sont donc présents

mais altérés par ce biais, déformations

de souvenirs atteints par une volonté de

modernité réussie. Plus qu’un argument

marketing, c’est un thème Abramsien en

diable qui se dessine : celle du « reboot

» dans la volonté de faire mieux que la

génération précédente.

La première scène de ce « Star Trek »

annonce la couleur. Parfait mélange

d’infiniment grand (l’USS Kelvin affrontant

le vaisseau Romulien) et l’infiniment petit

(la naissance de Kirk), cette séquence

dévoile instantanément le style d’Abrams

: du divertissement mais avec une touche

d’humanisme et d’émotion, le tout aidé

par une musique flamboyante de Michael

Giacchino. Le réalisateur offre donc un

space opera des plus spectaculaires sans

mettre de côté ses personnages, alternant

sans sourciller instants de grandiloquence

et parenthèses plus intimes. La mort du

père, centrale dans toute création d’Abrams,

instaure une dramaturgie forte par la

puissance soulignée du méchant et surtout

par cette ombre qui plane tout le film sur


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Kirk, en quête d’émancipation de cette

figure écrasante (le test du Kobayashi-Maru

prend une tournure autre en obligeant Kirk

à se confronter directement au décès de

son père).

Le récit a beau se concentrer plus sur

Spock et Kirk, il n’hésite pas à travailler ses

personnages secondaires, et à raison : c’est

autour d’eux que se forme un équipage

disparate mais fort reconnaissable, appelant

ainsi à un attachement sur le long terme

qui subsiste à travers ses deux suites,

respectant ainsi l’héritage de Roddenberry

tout en recréant une cellule familiale forte,

permettant à chacun de se défaire de sa

douleur en partageant son émotion avec

d’autres. Cette interrogation sur l’héritage et

l’importance d’un entourage réhabilisateur

s’applique autant à la diégèse du film qu’à

l’extérieur, notamment dans sa conclusion

: ici, notre vaisseau dérive vers un trou noir

semblable à celui ayant amené le Spock

original, symbole d’une forme de passé

impossible à atteindre. L’Entreprise saura

réussir à s’en échapper pour aller de l’avant,

tout en gardant un lien avec les histoires

originales. D’ailleurs, la scène qui suit

constitue une passation de flambeau entre

Léonard Nimoy et Zachary Quinto, passé et

futur s’alliant dans une scène sincère.

N’hésitant pas à jouer avec les attentes de

ses spectateurs, connaisseurs ou pas de la

saga, Abrams se permet de nombreux clins

d’oeil pour prouver son respect envers les

personnes ayant transformé l’univers de

Star Trek en culte. Mais en même temps, il

nous appelle à ne pas rester coincé dans le

passé, aussi idéal semble t-il, pour avancer,

toujours plus loin. Face aux fans qui veulent

à chaque fois la même chose tout en se

plaignant de l’avoir, Abrams dresse une

réponse forte, loin du fan service gratuit

dans lequel on l’enferme aveuglément

sans s’interroger sur la pertinence de la

référenciation (un peu comme son maître

Spielberg avec “Ready Player One”). Ici,

Abrams cherche à respecter le fan et en

même temps partir vers de nouveaux

horizons bien riches…


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SUPER 8

“Super 8” s’ouvre directement dans la douceur et le drame. Un ouvrier se

charge de modifier un panneau censé décompter les jours sans incident de

travail, impliquant en hors champ le malheur. En quelques secondes, Abrams

nous dépeint la tragédie au cœur de son film et le « fantôme » qui va rester

constamment sur la tête de notre héros. Car « Super 8 » est un récit de sciencefiction

mais aussi celui d’un deuil, de l’enfance certes mais surtout de la mère de

Joe. L’extraterrestre qui va débarquer dans la ville en est un symbole, souligné

par le collier que le jeune homme conserve en permanence. Celui-ci est le «

mauvais objet », celui dont il faut se débarrasser pour pouvoir avancer.

Abrams utilise ses références pour nourrir un cinéma certes divertissant mais

toujours appuyé par une forte sincérité. L’aspect rétro nostalgique est certes

porteur d’influence mais le réalisateur y ajoute un amour franc et sincère qui

dépasse tout aspect méta que certains pourraient y voir. Chacun s’est forgé

son identité par des œuvres, des inspirations extérieures, il est donc logique

de voir l’influence du grand Spielberg dans le travail d’Abrams. Les idées se

recyclent en permanence, se reconstruisent par le contact avec autrui et c’est

quelque chose que l’on oublie souvent, la manière dont chacun se crée par

diverses influences pour forger l’entité que nous sommes.


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« Super 8 », Abrams le filme comme toutes ses autres oeuvres : avec dynamisme

et action. Il y a de quoi divertir, de quoi émerveiller n’importe quel spectateur

en quête de frissons. D’ailleurs, à une époque où l’action est surcoupée lors du

montage pour distraire son public de manière illisible, Abrams arrive à rendre

toutes ses séquences lisibles et grisantes. Mais comme cité précédemment,

l’action chez Abrams a du sens. Ce déraillement de train si destructeur, en plus

d’être symbolique de la violence du deuil éprouvé par Joe et sa résurgence,

est filmé du point de vue adolescent, encore plus sensible à la grandiloquence

de l’événement et le rendant donc plus impressionnant encore. Abrams amène

donc, comme dans toutes ses œuvres, un équilibre entre la mise en avant de

son action et quand se poser pour mettre en avant les dilemmes humains et

les tourments de tout un chacun, que ce soit celui d’un jeune homme face à

ses peurs et ses doutes et se devant d’avancer face au drame vécu ou celui de

son père qui découvre en cet homme qu’il déteste leur perte commune de leur

amour, se guérissant réciproquement par le pardon.

Sublimé par la bande originale de Michael Giacchino et la mise en scène

d’Abrams, « Super 8 » est un film rétro mais pas coincé dans le passé, exhortant

même à l’avenir et à l’évolution. Un message toujours aussi fort et poignant,

surtout quand on constate que le style 80’s est devenu rapidement un argument

creux et mécanique, symptomatique d’une volonté de nostalgie sans réflexion.

Quant à Abrams, il y trouve son film le plus puissant.


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On connaît la mécanique Abrams et son

traitement mélancolique en arrière-plan

de ses récits. Dès les premières minutes

de “Star Trek Into Darkness”, on comprend

qu’il en sera de même ici. La mort n’est

jamais loin, que ce soit par un attentat

dévastateur que la caméra appuie par une

photographie rappelant ses raisons, ou

bien par les victimes du film, temporaires

ou non. Il y a également une manière de

jouer sur la nature de « variation temporelle

» des épisodes passés, comme cette

inversion d’une scène culte de “Star Trek 2”

. Mais ce genre de clins d’œil est rarement

gratuit et ne fait que participer à la force

de ce blockbuster. Abrams fait pleinement

preuve de son talent pour la maîtrise de

l’aspect émotionnel de ses intrigues et ses

protagonistes.

Il y a également une nature politique qui

semble avoir été oubliée par de nombreux

spectateurs et critiques. Il s’avère en effet

que les actes commis ne le sont qu’en

réponse à une politique gouvernementale

assez répréhensible. Ces attentats trouvent

donc une explication moralement trouble,

réponse au bellicisme d’une organisation

qui a besoin de se satisfaire dans le conflit.

On peut même voir en un personnage vat’en

guerre une caricature de nombreuses

figures politiques qui ont cherché/

cherchent par tous les moyens à entrer en

conflit armé sans penser aux pertes civiles

que la guerre peut engendrer. La scène de

l’attentat à Londres appuie donc cette figure

« humanisée » du terrorisme : c’est par

nos imperfections, nos erreurs, que nous

sommes amenés à commettre le pire. Peuton

néanmoins justifier moralement un acte

condamnant la vie de nombreux innocents

? Plutôt que d’apporter une réponse toute

faite, le film préfère laisser le public seul

face à ses interrogations.

STAR TREK INTO DARKNESS

De quoi amener un fond plus trouble à

un blockbuster qui survole sans souci

le tout-venant Hollywoodien. Il suffit de

voir les récurrences dans les thèmes et

gestes de mise en scène d’Abrams pour

l’installer en tant que véritable metteur en

scène et non pas simple artisan sans âme.

Il parvient en effet à allier divertissement

grand public, questionnements sur la mort

et interrogation résonnant avec l’actualité

politique (les sorts de Khan et de Ben Laden

peuvent être mis en équivalence par leur

répercussion et les implications derrière

eux). “Star Trek Into Darkness” est selon

certains Trekkies le pire film de la saga.

Nous répondrons qu’il constitue plutôt un

blockbuster de qualité que l’on se revoit

sans déplaisir par ses nombreuses qualités.


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meurtriers avec ces citoyens dépassés par la

catastrophe.

Lors de la promotion du film, JJ Abrams

expliquait que l’idée de Cloverfield lui

est venue de la grande représentation de

Godzilla au Japon. N’oublions pas que le

film original était ainsi un regard du Japon

sur les bombes nucléaires lancées par les

États-Unis. Vu que les rares images qui

étaient disponibles étaient celles des pilotes

d’avions, le film tenait du point de vue

aérien. Ici, au vu de la multiplicité d’images

au sol, on peut disposer de témoignages

autres sur la terreur représentée. Pour

appuyer son amertume, les images de

destruction effacent une vidéo où nos héros

sont heureux. La catastrophe présente et

ses conséquences futures effacent ainsi le

bonheur d’un passé insouciant.

CLOVERFIELD

Nous sommes en 2008 et les vidéos

faites par des personnes « ordinaires » se

partagent de plus en plus sur Internet.

Le flot d’images constant qui nous

submerge confère une légitimité et un

aspect véridique à tout événement, ce que

comprend parfaitement « Cloverfield », pur

film de monstre répondant au trauma des

attentats du 11 septembre. Cela passe par

des témoignages du quotidien, regards

innocents célébrant la vie sans savoir les

morts à venir. La transmission d’un regard

humain sur certaines catastrophes par le

biais de certaines caméras impose une

remise à niveau humaine, ce que Matt

Reeves utilise en appréhendant un format

devenu récurrent pour raconter une

Amérique encore sous le choc d’attentats

La première demie-heure, s’attardant sur la

soirée de départ de Rob, est essentielle car

elle apporte un contexte sur les relations de

chacun ainsi qu’un contexte de normalité

perturbée par la catastrophe justifiant un

filmage avec une caméra intra diégétique.

La quête de crédibilité dans l’intrigue

amène l’interrogation sur notre manière

actuelle de percevoir la catastrophe. «

Cloverfield » se fait alors témoignage

d’une époque où tout se retrouve filmé par

n’importe quel badaud avant d’être partagé

sur Internet, moyen de survie extériorisant

le témoin du drame auquel il assiste ainsi

que manière de partager des sentiments

reconnaissables à quelque chose qui nous

dépasse. Sans doute parmi les films les plus

essentiels sur l’Amérique post 11 septembre

et la manière dont il nourrit encore à ce

genre de nombreux titres à gros budget…


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10 CLOVERFIELD LANE

Changement total de ton et de format

pour “10 cloverfield Lane”. L’omniprésence

d’images extérieures laisse place à une

absence amenant le doute et le désarroi.

Face à une unicité d’informations, il y a

une remise en question totale de la source

et une volonté de s’émanciper de celleci,

ce qui nourrit d’ailleurs le film de Dan

Trachtenberg, jouant dans sa mise en

scène de l’étouffement de son décor pour

mieux écraser ses protagonistes face à

leurs doutes respectifs, charriant leur lot

d’interprétation.

On peut y lire ainsi la retranscription d’une

Amérique face à ses propres crises avec

Howard qui enferme avec lui la jeunesse

de son pays, qu’importe son sexe, Michelle

qui tente de s’épanouir et Emmett, jeune

homme plus insouciant qui n’hésite pas à se

montrer opposé au pouvoir en place à ses

risques et périls. La vague d’autodestruction

vient alors de l’intérieur, d’une génération

terrée dans la peur et son impossibilité

à s’ouvrir à autre chose, purement auto

centrée dans ses réflexions. On le ressent

quand, lors d’un simple jeu de société,

Howard ne sait pas décrire Michelle en

tant que femme, préférant user des termes

plus enfantins et marqués négativement

car voulant enfermer la féminité à un stade

plus rétrograde. Cette société ne peut

accepter la femme pour ce qu’elle est et

ne peut s’empêcher de la catégoriser dans

une forme de déterminisme étouffant, face

auquel notre héroïne se doit d’agir pour

faire face à la réalité de la situation.

“10 Cloverfield Lane” se constitue la

plus large partie du temps comme un

thriller passionnant, hitchcockien dans

ses rebondissements et sa manière de

gérer son arrière-plan idéologique tout

en permettant de s’interroger un peu

plus sur les trésors que peuvent receler le

“Cloverfield Cinematic Universe”…


THE CLOVERFIELD PARADOX

Sorti par surprise sur Netflix et descendu

sans cesse depuis sa sortie, « The

Cloverfield paradox » est plus difficile à

appréhender de manière positive. On sent

ses problèmes de production, ses reshoots

pour le relier à “Cloverfield” et les ficelles

un peu trop visibles à différents niveaux. Et

si ces rattachements sont parfois grossiers,

on peut voir dans ce film un certain intérêt

en tant qu’œuvre individuelle ou agrafée de

force à une licence connue.

La place des images est pertinente

et vers une autre orientation que leur

surprésence dans “Cloverfield” ou leur

absence totale dans “10 Cloverfield lane”.

Ici, elles permettent de maintenir les

astronautes au courant de ce qui se passe

sur Terre mais avec une certaine vision,

perpétuelle porteuse de négatif, que ce

soit des doutes par rapport à l’expérience

ou bien des mauvaises nouvelles de l’autre

Terre. Si l’interview du début est rejetée

par les membres de l’équipage au vu des

propos de l’intervenant, elle reste quand

même dans la tête de certains, nourrissant

leur rancœur tout en expliquant la nature

anthologique des Cloverfield. Quant aux

nouvelles, elles ne sont jamais remises

en question par les scientifiques et vues

également comme irréfutable par leur

nature. L’image est marquée comme

véridique mais à l’origine de désastres par

ses idées sournoisement amenées dans les

cerveaux des protagonistes.

Malgré une forme de simplicité le

rapprochant d’une série B de science-fiction

et une genèse compliquée, le film de Julius

Onah garde un certain pouvoir d’attraction

(malgré la gravité artificielle de l’Espace)

que ce soit par les liens établis avec les

autres films ou la nature internationale des

astronautes, vision chaotique des relations

politiques autour du globe étouffée dans la

panique spatiale. Si cela permet d’identifier

chacun facilement, cette composition

hétéroclite esquisse aussi de nouvelles

tensions avec plus ou moins de subtilités

(surtout moins, le plus gros défaut de ce

film).

Répondant faussement aux interrogations

des fans du Cloverfield Universe pour poser

encore plus de questions, « The Cloverfield

Paradox » est clairement imparfait et a de

nombreux défauts visibles. Cela n’empêche

pas de prendre un certain plaisir devant

cette série B aux paradoxes amenés avec

un certain amusement, même si ce n’est pas

avec la plus grande des réussites.

23


24


25

On a parlé de la manière dont JJ Abrams s’est réapproprié des

franchises à succès pour les relancer de manière modernisée (tout

en les ancrant dans ses thématiques propres) mais on en oublierait

ses propres créations et son intérêt pour toute forme de média afin

de mieux toucher son spectateur dans le format le plus approprié

à sa narration. C’est ainsi qu’après avoir travaillé pour la télévision,

le cinéma, le jeux vidéo et la musique (composant notamment le

générique de “Fringe”), il se retrouve dans un format littéraire à

l’apparence opposé à ses méthodes de communication modernes

se reposant sur une narration à diverses échelles de médiums (les

ARG de « Cloverfield » et « Super 8 »). C’est donc un choix finalement

logique qui va renfermer à nouveau toutes les thématiques

d’Abrams.

L’histoire se dresse sur une double intrigue, qui, en plus d’être

passionnante durant sa lecture, permet d’aborder les mythologies

Abramsiennes amenant à un questionnement multiplié, notamment

pour les lecteurs et leur place dans la création dans laquelle ils

prennent place. En replaçant ceux-ci dans l’histoire, “S” amène à

une forme de centralisation de la réflexion de l’histoire, obligeant

à regarder de l’intérieur pour mieux questionner les fondements

narratifs et leurs implications de manière totale, rappelant l’objet

livre en tant que médium d’exploration et de voyage mais également

en tant que contenu matériel qui s’expérimente par le contenu

accompagnant le tout.

Comment dès lors ne pas être envouté par « S » ? C’est une

déclaration passionnée à l’art littéraire rappelant les trésors que

renferment les livres (et toute forme de création en général) tout en

comportant le même jeu des outils narratifs qu’aura su appréhender

Abrams tout au long de sa carrière. Cela nous permet de clôturer

le sujet Abrams. Et que l’on aime ou non son travail, il faut bien

avouer que cela fait plaisir de voir un artiste tel que lui, l’une de ces

personnes aussi passionnées par leur art ainsi que leur volonté,

simple mais pourtant si touchante, de raconter au mieux une bonne

histoire…


26


27

CETTE FIN D’ANNÉE VOIT LA SORTIE DE «

L’ASCENSION DE SKYWALKER », NEUVIÈME ET

– NORMALEMENT – ULTIME ÉPISODE DE L’ARC

« SKYWALKER » DE « STAR WARS ». UNE DATE-

CLÉ, PUISQUE LA SAGA CINÉMATOGRAPHIQUE VA

ENFIN POUVOIR S’AFFRANCHIR DE SES FIGURES

PRINCIPALES, 42 ANS APRÈS SA CRÉATION

EN 1977 PAR GEORGE LUCAS. UN MOMENT

FÉDÉRATEUR ATTENDU PAR LES FANS, QU’ILS

AIENT ÉTÉ CHARMÉS PAR LA NOUVELLE TRILOGIE

« MADE IN DISNEY » OU AU CONTRAIRE Y AIENT

VU UN CERTAIN AFFRONT. UNE SAGA QUI, SI ELLE

A CONNU DIVERSES CHARPENTES PLUS OU MOINS

APPRÉCIÉES, EST UN VÉRITABLE MONUMENT DE LA

« POP-CULTURE », INFLUENÇANT DE NOMBREUSES

GÉNÉRATIONS DE CRÉATEURS. SANS SE PENCHER

SUR L’UNIVERS ÉTENDU, EXTRÊMEMENT RICHE ET

SE PROPULSANT SUR UNE MULTITUDE DE MÉDIAS,

LA DIMENSION « STAR WARS » INITIALEMENT

CINÉMATOGRAPHIQUE S’ÉTEND ACTUELLEMENT

SUR DIX FILMS, COMPRENANT DEUX TRILOGIES (LA

TROISIÈME S’APPRÊTANT À ÊTRE COMPLÉTÉE), ET

DEUX SPIN-OFFS. ON VOUS PROPOSE DE REVENIR

SUR L’INTÉGRALITÉ DE LA SAGA SUR GRAND

ÉCRAN, POUR EN DÉCORTIQUER SES CODES ET SES

ASPÉRITÉS.

RETOUR SUR LA SAGA


28

George Lucas aborde la production de « Star

Wars » après le succès de ces deux premiers

longs métrages. « THX 1138 » remporte un

succès d’estime, et dénote de la capacité

du réalisateur à proposer un récit spatial

cohérent, mais c’est « American Graffiti » qui

le fait exploser et reconnaître aux yeux du

public. Il peut alors engager les fonds que sa

nouvelle société de production, Lucasfilm, a

engrangés grâce au métrage pour produire

son nouveau film. Un projet dont l’ambition

n’a d’égale que son potentiel de se casser la

gueule, d’autant qu’avec l’incompréhension

tant par ses pairs, qui lui proposent des

réécritures constantes, que par son équipe,

George Lucas est face à un véritable parcours

du combattant pour faire comprendre et

rendre lisible sa vision.

Pourtant, après deux heures intenses, «

Un Nouvel Espoir » est une réussite. Avec

une trame plus simple qu’annoncée,

reproduisant les codes du monomythe avec

une volonté d’exactitude, le film de George

Lucas conquiert son auditoire et laisse rêveur.

Tenter le genre du space opera n’est pas

chose aisée, et peut souvent faire tomber les

cinéastes dans un certain kitsch, mais « Star

Wars » parvient à imposer ses ordonnances

sans que l’on ne s’y perde. Un empire

galactique qui émet une dictature sans pitié,

une faction rebelle qui a pour mission de

détruire leur dernière arme de pointe – ici une

station galactique capable d’éradiquer une

planète d’un seul tir – et un héros simple, issu

d’un milieu humble, qui va se retrouver dans

une situation qui le dépasse. On s’identifie

immédiatement à Luke Skywalker, ce jeune

fermier rêvant d’aventure, qui va découvrir

peu à peu la galaxie qui l’entoure.

Si la trame et la narration sont simples,

calquant le film d’aventure avec mimétisme

et brio, c’est dans la complexité de l’univers

proposé, sa diégèse, que « Star Wars »

dégage une identité unique. La direction


UN NOUVEL ESPOIR (1977)

artistique propose à chaque nouveau lieu

une expérience ludique, où l’on se complaît

à chercher les détails, observer les créatures,

être dépaysé par les environnements.

Suivre Luke nous permet de découvrir et

comprendre les éléments détaillant l’univers

au fur et à mesure, et un simple carton suffit

à nous donner le contexte général. On ose

alors à peine imaginer les frissons de ceux

qui, le jour de la sortie, ont vu ce croiseur

interstellaire recouvrir la totalité de l’écran

lors de l’abordage spatial qui entame le film.

Démarrer immédiatement sur l’action, pour

nous abandonner ensuite sur une planète

désertique en compagnie de deux droïdes

errant à la recherche de civilisation, voilà

qui avait tout pour dérouter mais pourtant

le charme opère, et on ne lâche plus l’écran

jusqu’à la dernière minute.

La musique de John Williams est également à

elle seule l’un des principaux responsables du

souffle épique qui nous prend aux tripes tout

au long de l’épisode. Regorgeant de thèmes

tout aussi mémorables les uns que les autres,

qui se font régulièrement écho, il signe ici un

de ses meilleurs thèmes, des mélodies que

l’on fredonne de mémoire dès l’apparition

des premières notes et qui accompagne

autant l’action que les personnages, chacun

étant pourvu d’un thème personnel. Une

musique qui accompagne le rythme du récit

et contribue à ne jamais nous faire décrocher

de cette aventure épique. Aventure qui ne

saurait être pertinente sans ses personnages,

archétypes fonctionnels dont se dégage

un charme certain. Le jeune aventurier naïf

(Luke), le hors-la-loi au grand cœur (Han

Solà), le mentor sage (Obi-Wan Kenobi), la

princesse au cœur de l’action (Leïa Organa),

les « side-kicks rigolos » (les deux droïdes,

C-3PO et R2-D2 et un wookie, Chewbacca),

rien n’y coupe. Pourtant, on les identifie

rapidement, et on les aime instantanément.

Mais celui que l’on retient par-dessus tout

reste l’antagoniste du récit, icône à lui seul

de l’univers, Dark Vador. Le charisme de son

costume, l’absence totale d’émotions visibles

rend le personnage mythique et mystérieux,

renforcé par la voix doublée rauque et

chaotique de James Earl Jones.

« Un Nouvel Espoir » est une réussite car, audelà

d’être un film au budget conséquent

pour l’époque qui ne ménage pas ses effets,

il parvient à soigner son action dans les

moments les plus guerriers (on retient la

bataille de Yavin, climax fantastique où toute

la menace rebelle pour un empire que l’on

pensait surpuissant prend son sens) mais

aussi son mysticisme. Le concept de la Force,

des Jedi, touche au sacré, à un aspect religieux

et magique qui dénote la réussite de l’esprit

face à la violence. Le combat au sabre laser,

puisant son inspiration dans le maniement du

sabre des estampes japonaises, fascine. On

croit à cet univers, qui fait voyager, et nous

promet des aventures plus grandes encore.

Thierry de Pinsun

29


Pour le second volet de la saga, les défis sont nombreux. Le postulat

technique, qu’il faut réussir à dépasser pour faire une œuvre plus

spectaculaire encore, mais aussi l’avancée de l’histoire, maintenant que la

saga est déjà considérée comme une grosse machine. Pour cela, George

Lucas va déléguer les tâches principales, offrant malgré tout au matériau son

histoire. Pour le script, il laisse la main à Leigh Brackett et Lawrence Kasdan. À

la réalisation, un auteur chevronné, Irvin Kershner, qui fait alors ses premiers

pas dans la science-fiction (il renouvellera l’expérience, dans l’anticipation

cette fois, avec “Robocop 2”, son dernier film). L’addition de ces talents va

contribuer à enrichir l’épopée et à sublimer le pari initial.

Niveau réalisation, Kershner se découvre un goût pour le gigantisme. En

témoigne la bataille de Hoth, ouverture de l’épisode, qui hors de l’espace

réduit les enjeux à taille humaine. Les vaisseaux rebelles semblent minuscules

face aux TB-TT de l’empire, ces immenses machines quadrupèdes, n’offrant

aucune issue possible. Après une ouverture très impressionnante donc, le

récit choisit de narrer une fuite, qui se scinde en deux actes distincts. Nous

suivons d’un côté Luke Skywalker, qui va compléter sa formation de Jedi, mais

aussi le Faucon Millenium (vaisseau emblématique de la saga, appartenant à

Han Solo et présenté dans « Un Nouvel Espoir ») dans sa tentative d’échapper

à Vador et ses sbires. Un acte très froid, à l’image de l’espace où le vaisseau

dérive sans destination, mais aussi très sombre, piégeant ses héros dans une

impasse qui se referme peu à peu.

À l’instar de son prédécesseur, « L’Empire Contre-Attaque » se distingue par

ses environnements, notamment Bespin, la Cité des Nuages, à la direction

artistique flamboyante où la caméra joue avec les moindres recoins pour

décrire le labyrinthe qu’elle représente. De nouveaux environnements

mais aussi de nouveaux personnages, ici Lando Calrissian, compagnon

d’arnaque de Solo pris entre deux feux, et Yoda, maître Jedi destiné à

parfaire la formation de Luke, qui à l’instar de Vador est une figure nous

venant immédiatement en tête lorsque l’on parle « Star Wars ». Les choix

scénaristiques qui offrent toute la puissance de ce second volet sont

indépendants de Lucas : Kershner et Kasdan décident, sans en prévenir son

créateur, de créer des liens plus ambigus entre les personnages, offrant une

scène culte, souvent parodiée, qui aujourd’hui résonne encore.

« L’Empire Contre-Attaque » est souvent considéré par les fans comme le

meilleur de la saga. Avec une mise en scène plus propre, mais choisissant

après sa première bataille d’éviter le tout spectaculaire pour se recentrer sur

la noirceur du climat politique et des personnages, on est plongé dans un

film sombre, plus brut, qui laisse moins d’échappatoire et d’espoir quant au

destin des protagonistes. Épisode centré sur la perte et la souffrance face aux

réalités et aux révélations douloureuses, il retire le caractère aventurier et la

candeur du premier épisode pour plonger le spectateur dans l’âge adulte.

Il s’évince ainsi du carcan du « simple divertissement » pour devenir une

«épopée humaine».

30

Thierry de Pinsun


L’EMPIRE CONTRE-ATTAQUE (1980)

31


32

Après la terrible fin de l’épisode 5, laissant

nos héros dans une position délicate, cet

opus renoue avec l’optimisme de l’épisode

4.

« Le Retour du Jedi » démarre sur les chapeaux

de roue, avec la découverte d’une nouvelle

Étoile de la Mort et le sauvetage d’Han Solo

des griffes de Jabba le Hutt, par Luke, Leia

et Lando. Se déroulant un an après la fin

de « L’Empire Contre-Attaque » - le temps

d’orchestrer cette mission de sauvetage, et

recomposer les forces de l’Alliance -, certains

personnages apparaissent sous un nouveau

jour : Lando est désormais un Général de la

Rébellion, et Luke un Jedi accompli.

George Lucas revient cette fois au scénario,

toujours accompagné de Lawrence Kazdan,

mais laisse la réalisation à Richard Marquand.

L’accent sera porté principalement sur

l’action, qui rythme davantage le récit dans

cet opus. Sans grande inventivité, le tout

reste bien filmé, en évitant de sur-découper.

Entre combats au sabre laser, fusillades et

batailles spatiales, « Le Retour du Jedi » se

veut plus généreux que ses prédécesseurs,

profitant également d’avancées techniques

non négligeables.

Si l’introduction des Ewoks fait débat

chez les fans, il est indéniable que ceux-ci

apportent une touche d’humour qui se mêle


LE RETOUR DU JEDI (1983)

parfaitement à l’action, une singularité propre

à l’univers «Star Wars». La bataille finale

s’opère sur trois lieux différents : au sol dans

la forêt d’Endor, dans l’espace pour détruire

la nouvelle Etoile de la Mort, et à l’intérieur

de celle-ci, où se déroule le face-à-face entre

Luke, Dark Vador, et l’Empereur. On peut

déplorer un énième schéma de désactivation

de bouclier pour détruire le vaisseau-mère,

et certaines facilités comme l’absence de

pertes dommageables pour la Rébellion

pendant l’attente de la désactivation du

bouclier, mais l’heure est au « happy-end »,

pour contraster avec l’épisode précédent.

Ce ton globalement optimiste n’empêche

cependant pas de poursuivre l’exploration

du bien et du mal à travers la mythologie

Jedi / Sith, et de donner un certain côté

doux-amer à cette victoire pour Luke.

Dans cette conclusion épique, «Star Wars»

confirme sa formidable capacité à stimuler

notre imaginaire, et clôt une Trilogie

désormais culte dans la culture populaire.

Vincent Pélisse

33


LA MENACE FANTÔME (1999)

34

Une quinzaine d’années après « Le Retour

du Jedi », George Lucas se lance dans une

nouvelle Trilogie «Star Wars», explorant

les origines d’Anakin Skywalker, Obi-Wan

Kenobi, et la montée au pouvoir de l’Empire

Galactique. Intéressant sur le papier, ce

nouvel opus comporte un certain nombre de

défauts.

Le développement de la mythologie

Jedi, avec le Conseil, et leur lien à la

République est excitant. Parmi les nouveaux

personnages, Qui Gon Jin (Liam Neeson), le

maître d’Obi-Wan, est très charismatique. Le

choix d’Ewan McGregor pour jouer Obi-Wan

est d’ailleurs très convaincant, et on peut

facilement l’imaginer devenir le Ben Kenobi

incarné à l’époque par Alec Guinness. La

dimension politique ajoutée à l’intrigue est

assez intéressante, bien que peut-être un

peu complexe à saisir pour une audience

plus jeune. La course de pod-racers est assez

spectaculaire et le combat final au sabre

laser l’est aussi, accompagné d’une superbe

musique toujours signée John Williams. Le

nouveau Sith Dark Maul est également très

charismatique et son utilisation d’un double

sabre-laser est originale.

Mais de nombreuses tares ternissent le

tableau. Dark Maul est justement trop peu

présent / loquace, et si le personnage revient

dans les séries animées « Clone Wars » et «

Rebels », il n’y a pas assez à se mettre sous

la dent dans cet épisode. Lucas a également

décidé de quantifier la Force à travers les

« midi-chloriens », une idée qui n’a pas fait

sensation chez les fans, puisque la Force

est une source d’énergie mystérieuse, et lui

donner des attributs presque scientifiques

démystifie un peu le concept. Chose que le

cinéaste aura compris puisqu’il ne se servira

plus jamais de ce terme dans les épisodes

suivants.


35

Concernant le scénario, mis à part un développement

mythologique intéressant, la trame est classique et reprend

même dans sa bataille finale la structure de celle de l’épisode

6 (affrontement au sol, dans l’espace avec des vaisseaux,

et au sabre laser). Quelques facilités à noter également

du côté d’Anakin : le jeune garçon est certes un pilote

talentueux pour son âge, et possède la Force, mais qu’il s’en

tire aussi facilement dans une bataille spatiale, alors qu’il

n’a jamais piloté un vaisseau, c’est un peu gros. Même avec

l’aide d’R2-D2. D’ailleurs à propos du fameux droïde, Lucas

semble ignorer totalement la continuité de sa propre saga

et introduit R2-D2 (et plus tard C-3PO) aux côtés d’Anakin et

Obi-Wan, alors que celui-ci ne semble pas le connaître dans

la trilogie originale…

La mise en scène propose de beaux jeux d’espace, et la course

de pods-racers est très efficace, mais les duels au sabre laser

ne sont pas toujours lisibles. Lorsque Lucas tient sa caméra

plus loin, on peut se délecter des superbes chorégraphies,

mais dès qu’il se rapproche, et fait des plans plus serrés au

niveau de la taille, tout devient assez brouillon.

Pour ce nouvel opus, Lucas a voulu profiter des nouvelles

avancées technologiques d’ILM pour construire son univers

à l’aide d’un grand nombre d’effets numériques. Mais ce n’est

pas toujours réussi. Pour des plans généraux des planètes et

autres villes, c’est superbe, mais pour de plus petits espaces,

c’est moins convaincant. À l’image de la cité des Gungans. Le

décor a besoin d’effets spéciaux puisque c’est une cité sousmarine,

mais avoir un décor numérique et des personnages

également en CGI rend le tout assez peu crédible tant cela

se voit à l’écran. Même chose pour les différentes créatures

présentes à l’écran.

« La Menace Fantôme » n’est pas un mauvais film, et offre

plusieurs choses intéressantes, mais il est clair que la formule

«Star Wars» commence à vaciller sérieusement dans ce

tourbillon de CGI.

Vincent Pélisse


36

L’ATTAQUE DES CLONES (2002)


37

Avec «La Menace Fantôme» qui est donc

une demi-teinte difficile à appréhender,

Lucas a au moins un mérite : celui de

proposer une ramification de l’univers

totalement nouvelle. Ne pas laisser le

spectateur dans sa zone de confort et

l’emmener dans un voyage totalement

nouveau. Mais si les défauts du premier

épisode sont censés essuyer les plâtres, le

cinéaste plonge totalement dans la fosse à

clichés dans cette «Attaque des Clones» loin

d’être folichonne.

Il y a des choses à retenir dans la direction

artistique. Si les effets spéciaux et le choix

du «tout numérique» concernant tant les

décors que les créatures font toujours

défaut, et ont malheureusement pris un

sacré coup aujourd’hui, difficile de rester

insensible dans son siège de cinéma face à

l’immensité de Coruscant, la planète-ville,

qui offre dans la première partie du film

une poursuite assez saisissante par son

fourmillement de détails. Lucas n’arrive

toujours pas à poser sa caméra quand il

s’agit de filmer l’action, en résulte un surcut

assez indigeste et des mouvements

peu lisibles, mais la proposition visuelle

reste généreuse. En bref, il y a des choses

à voir, et c’est bien ce qui nous permet de

rester devant l’écran au milieu de la vacuité

scénaristique.

Parce que niveau scénario, c’est le festival

du mauvais goût. Le contexte politique,

montrant l’ascension de Palpatine et la

montée du fascisme impérial, élément

central et le plus intéressant à développer

de toute la trilogie, est ici largement laissé

de côté, parce qu’il faut entièrement se

centrer sur Anakin, et montrer… qu’il fait

des crises. Au lieu de nous montrer un

jeune homme réellement tourmenté, qui

après une route noble va lentement se

tourner vers le côté obscur, Lucas préfère

nous montrer un adolescent colérique

qui pense que tout le monde le jalouse et

veut l’empêcher de s’épanouir sans oublier

de se concentrer sur ses amourettes avec

Padmé, qui consistent à aller se rouler dans

l’herbe sur Naboo et se faire déguster

des desserts par la Force. Les passages

intéressants, notamment l’arc sur Tatooïne

qui fait accéder Anakin à la violence totale

et démontre de la condamnation sur le

personnage, ne sont que des parenthèses

trop succinctes dans un océan de malaise.

Niveau action, il y a de tout, et rarement

du bon. La première poursuite pourtant

prometteuse laisse place à un film assez

vide de toute action pour se conclure sur

un dernier acte qui nous laisse sur notre

faim. Mais s’il y a une scène à sauver, c’est

bien le combat sur Camino entre Obi-Wan

Kenobi et Jango Fett. Le jeu sur le son quant

à la pluie qui crée la difficulté du terrain, le

sentiment de danger que l’on ressent pour

le personnage, la musique de John Williams

(qu’on se rassure, à ce niveau-là, l’intégralité

de sa bande-son est une fois encore

parfaite), tout s’accorde pour générer une

grande séquence, épique, d’une qualité

que l’on aurait aimé avoir tout du long.

«La Menace Fantôme» nous laissait une

impression amère malgré une amorce

nouvelle qui en promettait beaucoup,

«L’Attaque Des Clones» élimine les bonnes

impressions pour n’en retirer qu’un épisode

que l’on préfère largement oublier. Sans lui

retirer un certain charme, et toujours une

volonté d’aller de l’avant, le film accumule

les maladresses qui ne devraient pas arriver

pour un réalisateur avec l’expérience et la

renommée de George Lucas. L’épisode III

est celui censé apporter le pont entre les

deux trilogies, et celui sur lequel reposent

les plus grosses exigences. Qu’en est-il ?

Thierry de Pinsun


38

Avec cet épisode, George Lucas a la lourde tâche de

non seulement conclure cette trilogie, mais aussi de

faire le lien avec les épisodes originaux. Un challenge

pas si facile, surtout quand on a « La Menace Fantôme

» et « L’Attaque des Clones » sur lesquels s’appuyer.

L’objectif principal ici est de montrer la transformation

d’Anakin Skywalker en Dark Vador, et d’enclencher la

chute de l’Ordre Jedi et de la République, au profit de

l’Empire.

On peut dire que c’est plutôt bien amené, avec le

conflit intérieur d’Anakin, tiraillé entre son devoir de

Jedi, et la possibilité de sauver la vie de sa femme,

que le côté obscur de la Force lui fait miroiter. Si on

fait abstraction de l’épisode II et son développement

pachydermique à coups de massacre et de musique

rappelant les thèmes du côté obscur, la suspension

d’incrédulité fonctionnerait presque.

Malgré cela, la portée tragique de cette descente

aux enfers fonctionne, et c’est le cœur brisé que l’on

assiste à la fin de l’Ordre Jedi. Le troisième acte est

assez dantesque, avec notamment deux combats en

montage alterné : Yoda vs. Dark Sidious, et Anakin vs.

Obi-Wan. Ce dernier, aussi épique et émouvant qu’il

soit aurait pu être un peu moins haché au montage et

se passer de 2-3 acrobaties ostentatoires. On connait

en réalité l’issue de ces deux duels, mais voir ces icônes

s’affronter aussi violemment est un vrai plaisir des yeux,

mais aussi des oreilles, car John Williams est là pour

nous proposer une partition épique à souhait.

C’est dans les larmes que naissent d’un côté le Mal,

et de l’autre, l’espoir, pour conclure cette trilogie. La

naissance des deux jumeaux Skywalker, et bien sûr

celle de Dark Vador, sous l’apparence qu’on lui connaît

depuis 1977. On peut dire que Lucas s’est bien rattrapé

après deux épisodes laborieux, sans doute l’idée de

la trame du troisième lui est venue en premier, c’est

pourquoi raccrocher les wagons pour amener à cette

conclusion épique était aussi inégal. « La Revanche

des Sith » est sans conteste l’un des meilleurs épisodes

de la Saga, mais aussi l’un des plus spectaculaires et

déchirants.

Vincent Pélisse


LA REVANCHE DES SITH (2005)

39


40

LE RÉVEIL DE LA FORCE (2015)


Il aura suffi d’une dizaine d’année pour

faire battre le coeur des fans à tout rompre.

En dix ans ans, on assiste au rachat de

Lucasfilm par la firme Disney, ce qui

symboliquement peut s’apparenter à la

cession des rebelles à l’Empire sur-puissant.

Une nouvelle trilogie est d’ores-et-déjà

lancée, avec un marketing à outrance et

tous les éléments pour nous faire présager

le pire. Pourtant, l’annonce de J.J Abrams,

qui s’est magnifiquement illustré avec Star

Trek, prouvant que le Space Opera n’a pas

de secrets pour lui, à la réalisation, ainsi que

les premiers «trailers» ramenant à un aspect

plus organique de la saga laissent rêveur.

L’engouement entourant ce septième volet

est donc aussi puissant que la Force même.

Pourtant, les retours forts mitigés sont à

l’image de ceux reçus par les volets de la

prélogie, avec une même véhémence qui

semble pourtant exagéré une fois le résultat

final visionné.

On ne peut pas éviter le point principal

de l’argumentation critique envers ce

«Réveil de la Force»: la structure même de

l’intrigue, beaucoup trop similaire selon

certains avec celle d’« Un nouvel espoir

». Pourtant, loin du fan service facile, il y

a une réflexion sur la mythologie et sa

répétition, résonnance avec notre propre

histoire. Ici, nos personnages principaux

connaissent les exploits des héros de la

première trilogie, l’antagoniste est l’exemple

même du fan qui tente de faire siennes les

histoires pré-existantes. Le principe même

de réappropriation culturelle se trouve

être un moteur de l’intrigue : se montrer à

la hauteur de nos aînés, avancer dans une

histoire avec laquelle on a grandi, refaire

sien l’ancien pour en sortir quelque chose

de neuf. Ce qui semble identique dans la

forme est loin de l’être quand on s’attaque

au fond.

Abrams et le jeu sur l’intra/extra diégétique,

ce n’est pas nouveau et nous l’avons assez

exploré dans le dossier qui lui est consacré

Pourtant, il sublime ici cet aspect quasi

ludique dans ce qui peut être considéré

sans créer trop de débat comme la saga

fictionnelle la plus connue de l’Histoire. Luimême

sait le pouvoir que peut avoir «Star

Wars», ses déclarations récentes sur le côté

obscur du Fandom soulignent qu’il n’est pas

aveugle aux déchirements provoqués par

toute création estampillée «Star Wars».

On peut également parler de recherche de

ré-iconisation d’une saga alors moquée, et

ce même par certains fans. Le sabre laser

de Luke se voit revenir dans une séquence

où l’objet devient mythique, vu par les

personnages fans qui se doivent de faire

retrouver la splendeur de l’ancien, savoir

tracer leur route par la manière dont ils

agissent avec l’objet déifié, ce qui touche

également le Faucon Millenium, obligé de

redémarrer le vaisseau à leur manière pour

tracer leur propre légende, tout en restant

nourri par ceux ayant façonné les histoires

qui les ont crée. Pouvoir d’une mythologie

qui nourrit chaque être en l’aidant à se

construire pour ce qu’il est, tout en étant

obligé à se confronter aux points les plus

sensibles de celle-ci. Ce que Rian Johnson

prolonge avec un certain désaccord général

dans son propre volet…

Liam Debruel

41


42

Premier spin-off «Star Wars», et celui-ci se consacre à une des

missions les plus périlleuses de la Saga : le vol des plans de

l’Etoile Noire. Pas de texte déroulant en introduction donc, pour se

démarquer des épisodes classiques, et le titre qui apparaît au bout

de la première séquence du film.

Pour cette première histoire annexe, ne suivant pas les personnages

habituels, Lucasfilm a choisi Gareth Edwards, le réalisateur de «

Godzilla » (2014), mais aussi de «Monsters» (2010), lui conférant

un certain goût pour le gigantisme. On peut dire que le choix était

judicieux puisque la mise en scène était assez intéressante. Le

métrage navigue entre film de guerre, et film d’espionnage, et toutes

les thématiques que cela implique : le sacrifice, le dévouement à une

cause, et la responsabilité des actes.

À travers ce parti-pris, le cinéaste prend plaisir à varier sa mise

en scène : caméra portée, plans très larges pour accentuer le

gigantisme de l’Empire, et même des connotations horrifiques pour

les apparitions de Dark Vador. Ce dernier a d’ailleurs rarement été

aussi effrayant. Les nouveaux personnages ne sont pas tous très bien

développés, au-delà de leurs motivations principales, à l’exception

de Jyn Erso (Felicity Jones), dont l’implication de son père rend

son rôle dans la mission assez personnel, et Cassian Andor (Diego

Luna), un membre des services secrets de l’Alliance, caractérisé par

son sang-froid, même lorsque ses ordres l’amènent à faire des choix

difficiles. Cependant, cette absence de profondeur peut s’expliquer

par le fait que les personnages existent dans ce film par le biais de la

cause qu’ils défendent, de leur mission, et de leur sacrifice. Le reste

du casting se débrouille très bien, avec Ben Mendelsohn qui campe

le Directeur Krennic, supervisant la construction de l’Etoile Noire,

mais aussi Riz Ahmed en pilote impérial repenti, et Donnie Yen, en

garde de temple Jedi aveugle, proposant des chorégraphies de

combat très intéressantes.

« Rogue One » est un très bon spin-off, faisant directement le lien

avec l’intrigue de l’épisode 4, proposant une immersion dans la

mission la plus dangereuse de la Rébellion, et une extension de

l’univers assez réjouissante.

Vincent Pélisse


ROGUE ONE : A STAR WARS STORY (2016)

43


LES DERNIERS JEDI (2017)

44

En effet, depuis sa sortie en 2017, « Les

derniers Jedi » aura fait couler beaucoup

d’encre par la manière dont Rian Johnson a

joué avec les codes et les attentes mais non

pas par irrespect ou provocation comme

beaucoup ont ironisé mais pour réiconiser

une saga avec des bases nouvelles. Là où «

Le réveil de la Force » traite de la place de la

mythologie dans un cercle général presque

intime par ses proportions en recréant

l’engouement original, « Les derniers Jedi

» replace celle-ci de manière prolongée

en dévoilant l’humain derrière le héros

et en se permettant un certain travail de

déconstruction qui aura effectivement une

communauté qui se divise souvent et laisse

trop la parole à un certain côté obscur du

fandom.

Luke n’est plus le jeune homme idéaliste

d’autrefois mais un homme rongé par ses

doutes et son statut, cherchant à éteindre

un courant qu’il trouve vicié pour équilibrer

l’univers et peut-être se racheter de ses

propres erreurs. On vante les louanges

du héros mais on oublie l’humain derrière

celui-ci, les failles derrière la façade de

perfection. À force d’élever l’exceptionnel,

on en oublie de se demander ce qui l’a

amené à ce statut. Le regard de Johnson

prolonge celui d’Abrams, se dirigeant vers

l’humanisme dissimulé par la grandeur.

C’est une manière intéressante de jeter un

œil nouveau à la saga tout en permettant

de se réapproprier les icônes et les replacer

dans un contexte plus universel encore,

questionnant en permanence leur statut

et l’imagerie iconique de la saga avec une

certaine distance critique mais ne tombant

jamais dans la facilité.

Là où il aurait pu n’être qu’un simple

spectacle guerrier sans âme, « Les

derniers Jedi » arrive à dresser des

tableaux apocalyptiques tout en critiquant

le bellicisme simplet. L’acte de Rose

rappelle une vérité trop souvent oubliée

: en cherchant à anéantir purement et

simplement l’ennemi, on ne vaut pas mieux

que lui. Beaucoup ont parlé de naïveté


dans le propos mais c’est une déclaration

courageuse au vu du bellicisme permanent

que l’on nous vend régulièrement dans

les productions à gros budgets. C’est

sans doute le point le plus renversant

des deux films déjà sortis de la nouvelle

trilogie : arriver à appréhender une saga

aussi énorme en gardant aussi bien une

vision micro et macroscopique de ses

répercussions, à l’image de la mise en scène

de son metteur en scène… aussi bien que

celle de son prédécesseur.

Rian Johnson arrive ainsi à allier une

ampleur mythologique à un intimisme

d’échelle à l’image du travail d’Abrams sur

le volet précédent. Parler de contradictions

entre les deux peut même être assimilé à de

la mauvaise foi, Johnson prolongeant des

points amenés par Abrams et qui n’auraient

pas eu la même force si ce dernier n’avait

pas construit une nouvelle aura pour que

Johnson puisse déconstruire la licence. Pas

d’irrespect ici pour les fans, pas de clins

d’œil appuyés lourdement sans sens narratif

: ici, la saga est requestionnée, observée

certes par des fans mais avec un regard

critique, passionné mais pas aveuglé par ce

qui a été fait précédemment.

« Les derniers Jedi » est ainsi un futur

modèle de blockbuster, tiraillé par ses

interrogations et sa volonté de divertir

sans tomber dans le bellicisme primaire

de ses camarades. Lui reprocher d’offrir

du divertissement bête et mal construit

serait ignorer ses nombreux trésors et son

audace de ne pas offrir simplement ce que

le public désire mais plutôt une orientation

qui se permet d’aller ailleurs, quitte à créer

une forte divergence. Par cette décision,

cet épisode 8 est sans aucun doute le

haut du panier de la grosse production

Hollywoodienne méritant plus d’affection

que les remarques assassines constamment

adressées.

Liam Debruel

45


46

Comme on a pu le voir avec une trilogie qui réduit

l’espace d’un an entre ses épisodes, Disney a bien

l’intention de rentabiliser son investissement chez

Lucasfilm, faisant de « Star Wars » une marque

encore plus présente qu’elle ne l’est déjà. Là où l’idée

de spin-off tous les deux ans pour alterner avec les

épisodes de la trilogie pouvait faire frémir, « Rogue

One » nous a prouvé que les intentions mercantiles

évidentes se mettent malgré tout au service de films

qualitatifs. Et si l’on adorerait voir des films traitant de

sujets aussi vastes que la galaxie l’a permis au fil des

décennies, voir un épisode nous racontant la jeunesse

d’un personnage aussi apprécié qu’Han Solo fait bien

plaisir.

Pourtant, dès les premières minutes, le projet fait vite

déchanter. Sa production, changeant de réalisateur

en plein milieu et engageant nombre de « re-shoots

», n’annonçant pas de bonnes choses, on se rend vite

compte que le moment passé est loin d’être agréable.

« Solo » est un enchevêtrement de cases à cocher,

reprenant la mythologie du contrebandier points

par points, et déblatérant ses éléments comme si sa

légende s’était construite en deux semaines. Mauvais

point donc, la volonté de fan-service à tout prix. Le

parcours de Han est un puzzle distillé en un grand

jeu vidéo, chaque niveau faisant gagner une pièce. Et

comme quand on achète un puzzle, on connait déjà le

tableau complet, il est sur la boîte.

SOLO : A ST

Éléments scénaristiques biaisés au service d’une

mise en scène qui elle aussi fait frémir de fureur.

Entre un rythme qui peine à accrocher, une lumière

constamment sous-exposée (jusqu’aux producteurs

qui se permettent de prétendre que ce sont les salles

de cinéma qui n’étaient pas correctement équipées

pour diffuser le film), et une absence totale d’enjeu

tant tout est flou, on s’ennuie ferme, et on n’y voit pas

grand chose. Il n’y a qu’à voir la scène d’échappée

avec Chewbacca, censée pourtant introduire le

personnage, qui est une souffrance visuelle tant on ne

voit rien à l’écran (et on vous passe le fait que Han Solo

parle le Wookie, avec sous-titres s’il vous plaît, chose

incohérente et absolument non présente dans la saga),

ou le dernier tiers qui n’est qu’un enchaînement de

dialogues « qui c’est qui a trahi qui » insupportables.


47

AR WARS STORY (2018)

On ne sait pas qui du duo Phil Lord / Chris

Miller ou de Ron Howard est une telle bille

en direction d’acteurs, mais le casting en

roue libre fait peine à voir. Un coach appelé

en plein tournage pour Alden Ehrenreich ?

Évident lorsqu’il lui est demandé de singer

les moindres tics d’Harrison Ford, et qu’il

ne peut prendre aucune liberté quant à sa

protection. Merci encore aux producteurs

qui, une fois encore pour ne rien assumer,

préfèrent blâmer l’acteur, mais ceux qui

l’auront vu dans « Avé César » des frères

Coen savent qu’il est capable du meilleur. Le

reste des comédiens ne parvient pas élever

le niveau général de toute manière, que ce

soient ceux dont on connaît le talent - entre un

Woody Harrelson qui est obligé d’en faire des

caisses, un Paul Bettany une fois encore sousexploité

-, et une Emilia Clarke qui comme à

son habitude sonne totalement faux, il n’y a

pas de quoi se régaler. Seul Donald Glover

en Lando Calrissian semble avoir les épaules

pour le rôle, un rôle tellement mal écrit qu’il

s’en contrefout la plupart du temps.

Vous l’aurez compris, « Solo » est un

naufrage. Une volonté de sortir un film pour

coller à un calendrier, quitte à en bâcler le

tournage, et le sortir tel quel alors que rien

n’est prêt. Quand on voit le calendrier des

sorties prévues pour la saga par la firme aux

grandes oreilles, on se doute que ce ne sera

sûrement pas un incident isolé.

Thierry de Pinsun


THE MANDALORIAN (2019)

48

Alors que sont écrites ces lignes, cinq

épisodes de “The Mandalorian” sont déjà

sortis, ce qui représente un peu plus de la

moitié de la première saison. Produit par

Jon Favreau, ce nouveau show “Star Wars” a

quelque chose d’inédit. Première série “live”

centrée sur cet univers, elle se concentre

sur un Mandalorien, peuple dont les plus

célèbres représentants demeurent la lignée

des Fett. Jango dans la prélogie et Boba

dans la trilogie originale.

Il s’agit de la série la plus regardée en ligne

de 2019, alors que Disney + n’est même

pas encore sorti dans le monde entier.

Un succès qui s’explique finalement assez

simplement. Jon Favreau sait que les fans

veulent un retour aux sources. Exit les abus

d’images de synthèses de la prélogie, on

veut du crasseux, du roots, et un véritable

retour aux utilisations de costumes, de

marionnettes et d’animatronics. Jon Favreau

a compris qu’il devait ramener “Star Wars”

dans son univers originel : celui de la galère.

Ici pas de sabres lasers, pas de propositions

visuelles extravagantes, pas de combats

abusés, mais une représentation simple et

rafraîchissante de l’univers “Star Wars”. Tandis

que le protagoniste arpente la galaxie, c’est

l’occasion pour le spectateur de redécouvrir

un univers extrêmement fourni, et pourtant

parfois mal exploité au cours des propositions

cinématographiques. Jon Favreau veut

remettre en exergue le potentiel infini de cet

univers sans limite.

La série doit évidemment beaucoup à son

personnage principal. Un chasseur de

primes taciturne et mystérieux, extrêmement

charismatique, tout en parvenant à être

attachant. L’absence de jeu visuel, et

d’expression faciale distille une ambiance

inédite. Ce personnage est un héros

imparfait, stylisé et impressionnant de par sa

simplicité. Un héros captivant et envoûtant,

en grande partie grâce au mystère qu’il

partage, mais également par sa réputation.

Après tout c’est un Mandalorien, et les Fett

demeurent des personnages extrêmement

appréciés des spectateurs et des fans de

l’univers. Cette série est l’occasion de leur

une deuxième vie.


Malheureusement, cette série a quelques

points faibles. L’idée de balader le

personnage d’épisode en épisode dans

des lieux différents, avec des personnages

différents, est à double tranchant. Si ce

concept est assez novateur et permet aux

spectateurs de visiter l’univers “Star Wars”,

c’est un procédé avec lequel il est difficile

d’imposer des enjeux dramatiques. Les

épisodes proposés sont assez téléphonés,

la “happy-end” est attendue, et le suspens

est inexistant après deux premiers épisodes

superbes. Une ouverture magistralement

maîtrisée, jusqu’au final qui propose un

twist renversant dès le début de la série.

Et un second épisode en contre-emploi,

volontairement non spectaculaire, taiseux au

possible, où l’action s’exprime par le calme

et le peu de mots, avant que la série ne

commence sérieusement à s’encroûter dans

un rythme de croisière répétitif...

Ceux qui n’ont pas encore regardé la série

peuvent arrêter ici la lecture de cet article.

Évidemment, le show doit également

beaucoup à Baby Yoda. Bien sûr, ce

personnage est un excellent filon pour vendre

des produits dérivés, amadouer les foules et

séduire les plus jeunes spectateurs, surtout en

cette période de fin d’année. Mais Baby Yoda

n’est pas qu’un simple argument de vente.

C’est un personnage qui a un “background”

intéressant. Une représentation universelle de

ce qu’est “Star Wars” : le recommencement,

l’opposition du bien et du mal, la force, etc...

Il est devenu instantanément une icône.

Scénaristiquement, il a un impact inédit.

Puisque le show se déroule entre “Star

Wars” “Le Retour du Jedi” et “Le Réveil de

la Force”-, c’est une modification inédite de

l’histoire dans sa globalité et certainement

très importante pour l’avenir de la franchise.

Alors que le spectateur pense que le seul

Jedi restant est Luke à la fin de “Star Wars

VI”, un Baby Yoda s’est greffé à l’histoire.

Un changement inédit et passionnant qui

aura sans aucun doute des répercussion sur

l’avenir de la saga.

Aubin Bouillé

49


50

TERRENCE MALICK

l’A(mo


51

Explorateur de

ur)D(ieu)N(ature) de

l’humanité


52

« LE CINÉMA, COMME LA PEINTURE, MONTRE L’INVISIBLE »

- JEAN-LUC GODARD.

Rebelle parmi les rebelles, révolutionnaire parmi les

révolutionnaires, Terrence Malick s’est fait un artisan de la

représentation de cet invisible, du mystère, par des œuvres

dépassant le stade du simple film pour devenir de vraies

expériences sensorielles.

Aussi discret pendant ses tournages que dans les médias, on

ne sait que peu de choses sur cet artiste cultivant le secret à la

carrière si singulière et passionnante.

Grand passionné de philosophie, qu’il a étudié à Harvard

et Oxford, il s’intéresse au cinéma à la fin des années 60.

C’est à cette époque-là que le Nouvel Hollywood voit le

jour et s’apprête à dynamiter l’industrie cinématographique.

C’est ainsi, qu’après avoir participé à certains films comme

“L’inspecteur Harry” (Don Siegel, 1971) en tant que script

doctor, il sort son premier film, “La balade sauvage”, en

1973 qui va marquer par le style très personnel qu’il révèle,

faisant de Malick à l’époque un cas particulier au cœur du

mouvement néo-hollywoodien. Ce film va alors être le point

de départ d’une longue et déroutante carrière.

Mis à part les cinq années écoulées entre son premier et son

deuxième film (“Les Moissons du ciel”), ce qui représente

un long moment sachant qu’à l’époque certains de ses

contemporains allaient jusqu’à sortir plusieurs films la même

année, on peut noter sa disparition mystérieuse des radars

entre 1978 et 1998. En effet, il ne donnera presque plus de

signe de vie pendant vingt ans jusqu’à son retour avec “La

Ligne Rouge”. Ce film marquant la fin d’une trilogie implicite,

couronnée de succès tant public que critique, ne l’incitera

pas à être plus régulier et son quatrième film, “Le Nouveau

Monde”, ne verra le jour que sept ans plus tard. Celui-ci,

acclamé à nouveau, créé définitivement un engouement

autour du cinéaste dont le prochain film va alors être

fermement attendu.

Ce film, c’est “The Tree of Life”, pour lequel il recevra la

récompense cannoise suprême. Souvent considéré comme

le “2001 : l’odyssée de l’espace” de son auteur, il marque

avant tout une grande rupture dans son style, rupture qu’il va


développer tout au long de la décennie.

En effet, se mettant à enchaîner les

films, il en profite pour pousser ses

expérimentations de plus en plus loin tout

en variant le point de vue de ses réflexions

existentielles et spirituelles. Il va aller

explorer les profondeurs de l’âme dès 2012

avec “To The Wonder” et revenir, d’une

certaine manière, à hauteur d’homme dans

“Knight of Cups” trois ans plus tard.

Il s’offre ensuite un interlude documentaire

avec “Voyage of Time” en 2016 où il

décide de reprendre une idée forte de sa

palme d’or à savoir revenir sur la création

de l’univers et enfin en 2017 il réunit un

casting cinq étoiles dans “Song to Song”,

œuvre toujours expérimentale dans laquelle

il apporte une sorte de conclusion à ses

déambulations post “Tree of Life”.

Se distinguant par une vision personnelle

tant du cinéma que de la vie mais aussi

par sa carrière on ne peut plus singulière,

seulement 10 films en 46 ans, il a su

s’imposer comme un réalisateur majeur de

l’histoire du cinéma américain et il demeure

encore actuellement l’un des auteurs les

plus passionnants à voir évoluer. Certes plus

clivant depuis cette décennie, il n’a jamais

cédé aux lois du système et nous offre

continuellement à voir sa vision du monde

et du cinéma, aussi déroutante puisse-t-elle

être devenue. C’est pourquoi, à l’occasion

de la sortie de son dixième long-métrage,

“Une Vie Cachée”, Désolé J’ai Ciné décide

de se repencher sur l’exaltante filmographie

de cet auteur en revenant sur chacun de

ses films un à un. L’occasion pour vous de

(re)découvrir l’œuvre d’un artiste hors-pair,

disons-même du cinéaste démiurge par

excellence.

Élie Bartin

THE TREE OF LIFE (2011)

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54

13 octobre 1973 : le Nouvel Hollywood bat son plein, l’industrie

cinématographique est en mutation et au cœur de cette ère de folie

le festival de New York diffuse un film qui ne paye pas de mine et qui

pourtant va marquer le début de la carrière de l’un des plus grands

réalisateurs de l’histoire du septième art.

Reprenant un fait divers datant de 1958, “La balade sauvage” est

un héritier direct du “Bonnie and Clyde” (1967) d’Arthur Penn, qui

était plus ou moins le mentor de Malick et initiateur, au même titre

que “Le Lauréat” de Mike Nichols, du fameux mouvement qu’est le

Nouvel Hollywood. Pour rappel, il s’agit d’une dizaine d’années où les

contestations socio-politiques et divers tabous ont été portés sur grand

écran avec des films comme “Taxi Driver” de Scorsese ou “Easy Rider” de

Dennis Hopper.

C’est donc au cœur de cette ère que Malick propose son premier film

et le moins que l’on puisse dire, c’est qu’il n’entend pas faire comme

tout le monde. Plutôt que d’offrir, comme la plupart de ses comparses,

une œuvre survoltée ou choquante, que ce soit visuellement ou

thématiquement, il préfère livrer une épopée criminelle dramatique et

onirique. Ainsi, au lieu d’une bande-son majoritairement alimentée de

sons rock ou autre - il y en a quelques-uns -, il privilégie la simplicité et la

beauté de Gassenhauer, une pièce musicale courte composée par Carl

Orff au XVIème siècle, qui rythme parfaitement l’histoire qu’il souhaite

nous conter. Cette histoire d’ailleurs quelle est-elle ? “Badlands” nous

transporte au Dakota du sud en 1959 et nous invite à suivre la romance

naissante entre Kit (Martin Sheen), jeune garçon de 25 ans qui ressemble

à James Dean, paumé mais en quête de reconnaissance, et Holly (Sissy

Spacek), adolescente de 15 ans s’ennuyant terriblement dans son village.

Cette relation n’étant pas approuvée par le père de cette dernière,

Kit finit par le tuer et décide de partir en cavale avec sa dulcinée pour

rejoindre le Montana et ses « badlands ».

L’intrigue est simple mais le traitement apporté par Malick l’élève

grandement. Tout d’abord, il faut préciser quelque chose de crucial, et

qui vaut pour l’intégralité de la filmographie du cinéaste, c’est lent, très

lent même. Pour autant, ce n’est pas ennuyeux pour un sou car le film a

son rythme propre, ses dynamiques et ce parti-pris d’étirer les séquences

est justifié par la démarche artistique du réalisateur.

En effet, il s’inscrit ici dans une forme de naturalisme qu’il développera

plus encore après, accordant une grande importance au détail, au temps

qui passe. Cette lenteur trouve une logique dans le cheminement de

ces personnages pour qui la vie n’a pas vraiment de sens, et représente

leur difficulté à avancer, se mouvoir dans leur environnement. Malick

veut contempler la nature dans laquelle il fait évoluer ses protagonistes,

questionnant ainsi la mobilité de ces derniers, leur condition humaine

dans des décors absolument somptueux qu’il tient à mettre en valeur.


Cette obsession pour la nature est une

grosse caractéristique du cinéaste au même

titre que le soin apporté au cadre, et sa

mise en scène épurée mais pas dénuée

d’intérêt. La photographie de Tak Fujimoto

“(Le silence des agneaux”, “Philadelphia”

…) est sublime et colle parfaitement aux

intentions de Malick, lequel l’utilise pour

gonfler en émotions certains de ses plans.

Mais s’il y a un point à noter, en plus de

toutes les qualités déjà énoncées, c’est bel

et bien l’écriture. Associant la casquette

de scénariste à celle de réalisateur, celui

qui nous livrera “The Tree of Life” bien des

années plus tard réussit là quelque chose

de très fort. Jouant sur le concept basique

des amoureux criminels, avec le mâle

dominant, impulsif, archétype de l’anti-héros

néo-hollywoodien et la femme plutôt docile

au grand cœur, il arrive à nous émouvoir

profondément tout en dressant un portrait

de l’Amérique intemporel.

Enfin sur l’écriture, il faut parler, sans

divulgâcher bien sûr, de la fin du film où

tout prend une tournure assez inattendue.

Holly gagne en personnalité tandis que

Kit devient un symbole. Malick conclut

son film par un cynisme décomplexé

qui le fait rentrer dans le rang du Nouvel

Hollywood. Offrant une réflexion sur une

société obnubilée par la célébrité, il nous

laisse un sentiment amer tant la tristesse

de la situation est contrebalancée par

l’absurdité des dialogues. “Badlands”

est donc une expérience particulière, à

la richesse folle qui se dévoile au fil des

visionnages, toujours ponctués d’ émotions

fortes. Etant dans le sillage thématique des

autres productions de son temps tout en

étant en décalage sur la forme, il s’agit d’un

premier film audacieux qui aura su marquer

les esprits. Nous dévoilant certains sujets

qui animeront toute sa filmographie, Malick

nous prépare ici à vivre l’aventure palpitante

et riche en émotions qu’est celle de sa

carrière.

LA BALADE SAUVAGE (1973)

Élie Bartin

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LES MOISSONS DU CIEL (1978)


Cinq ans après nous avoir fait vivre un road

trip romantique, l’ami Terrence décide

cette fois-ci de se poser dans les champs

et de nous faire vivre les moissons. Au

sens propre du terme, puisqu’il s’agit de

pleinement les ressentir, comme si on y

était. Le film nous raconte l’histoire de Bill

(Richard Gere) et Abby (Brooke Adams),

jeune couple se faisant passer pour frères

et sœurs, accompagnés de Linda, sœur de

Bill et narratrice de l’histoire en voix-off, qui

sont contraints de quitter Chicago, ville de

l’industrie, car Bill a tué son patron au cours

d’une dispute. Ils atterrissent donc au Texas

où ils font la moisson pour un fermier (Sam

Shepard), atteint d’une maladie incurable,

qui va tomber amoureux d’Abby.

“Days of Heaven” s’inscrit parfaitement

dans le sillage amorcé par “Badlands”.

Mais ici, Malick décide de s’adonner à la

contemplation totale. Dans ce deuxième

film, il étend son ambition artistique

pour parvenir à un naturalisme extrême,

devenant pour ainsi dire le Zola du cinéma.

Là où notre cher cinéaste se distingue

de l’écrivain français, c’est par la force

de ses images et de son montage qui

nous font vivre une expérience presque

métaphysique, dépassant ainsi le cadre

du simple film, quasi-documentaire par

instants. Au-delà de cette fascination pour

la Nature qu’il transmet, il nous sert surtout

une intrigue marquée par un triangle

amoureux des plus déchirants, accompagné

par la composition sublime d’Ennio

Morricone, ainsi que l’Aquarium de Camille

Saint-Saëns.

Cette relation tripartite est à la fois d’une

grande beauté et d’une grande tristesse et

son évolution ne peut que nous émouvoir

tant chaque personnage a un arc propre

et touchant. Il utilise les quatre éléments

fondamentaux – Terre, Eau, Vent et Feu –

pour donner une ampleur dramatique et

sensorielle à l’histoire qui se passe sous

nos yeux. Cette histoire d’ailleurs recouvre

différents commentaires puisqu’elle

nous permet d’explorer un conflit entre

l’industrie, alors en plein développement et

la Nature.

La présence divine chère à l’auteur se

retrouve ici fortement. On peut voir les

champs de blés et toute cette campagne

américaine comme un immense jardin

d’Éden, les rayons du soleil étant tant de

caresses faites par Dieu à sa création. Et

comment ne pas voir avec la pluie de

sauterelles un châtiment apocalyptique

ou bien un écho à l’une des sept plaies

d’Égypte ? Dieu venant ici purger ces

champs du péché les rongeant, constitué

par cette relation amoureuse tripartite.

Malick nous rappelle alors la perte du

paradis et l’importance de ne pas salir la

Création par de vils comportements. Si

l’on devait s’attarder sur la technique, il

est essentiel de féliciter Patricia Norris

et Jack Fisk pour leur travail respectif de

reconstitution des costumes et des décors.

La photographie est également à tomber

par terre et Malick nous offre par cette

collaboration avec Néstor Almendros

l’un des plus beaux films jamais réalisés.

L’attention du détail et le perfectionnisme

sont tels que notre bon vieux Terrence

est allé jusqu’à limiter certains jours de

tournages à vingt minutes pour pouvoir

profiter des lumières naturelles afin de nous

immerger encore plus dans ces champs

majestueux.

“Les Moissons du Ciel” est donc la

confirmation du talent de Malick et

l’affirmation de sa personnalité, en marge

de ses contemporains. Pour la première

fois de sa carrière, il parvient à nous

créer un sentiment d’immersion absolu

qui décuple nos sens et nos émotions.

Accentuant sa déclaration d’amour à Dieu

et la Nature, il s’ouvre un peu plus à nous

et s’impose progressivement comme un

auteur tourmenté par la confrontation entre

la dure réalité de la vie et un optimisme

teinté par la foi, dualité qu’il exprimera enfin

clairement dans son film suivant.

Élie Bartin

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LA LIGNE ROUGE (1998)

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S’il y a une chose que les amateurs de « La

Balade Sauvage », des « Moissons du Ciel

» et des invitations au voyage de Terrence

Malick devront apprendre, c’est la patience.

Depuis son second métrage, ce ne sont

pas moins de vingt années qui se sont

écoulées. C’est en 1998, après une longue

pré-production, que Malick revient sur les

écrans avec « La Ligne Rouge », film de

guerre mais avant tout traité philosophique

et mystique sur le sujet.

Guadalcanal, une des îles de l’archipel

Salomon, alors aux mains des Japonais,

terrain vierge en proie à devenir un futur

terrain de guerre lors d’une tentative de

prise d’une colline par les Américains. Le

film s’entame sur un village somme toute

pacifique, où le soldat Witt (Jim Caviezel),

a déserté et mène une existence paisible.

Là, il s’interroge sur ce qu’il a vécu, les

horreurs que lui et ses compagnons d’armes

ont commises, en contradiction avec la

vie simple qui se déroule ici. Vite rattrapé

par son régiment, il est forcé à retourner

au conflit, et à se retrouver en première

ligne. On va alors découvrir ce qu’il fuit,

le chaos guerrier, où le conflit politique

se mêle au dilemme humain. Qu’ils soient

simples soldats ou gradés, une faction

d’hommes tous différents subissent la

même souffrance, chacun avec ses idées

et son vécu, et surtout la seule et même

interrogation : qu’est-ce que je fais là ?

Alors le dialogue passe d’un protagoniste

à l’autre, chacun mettant en question son

devoir militaire face à ses convictions

humaines. On y voit le double discours des

officiers contraints d’affirmer leurs ordres

avec dureté alors qu’ils sont animés du

même conflit. En choisissant de n’offrir que

peu de dialogues, si ce n’est dans les scènes

guerrière où les hurlements se mêlent aux

douleurs, Malick choisit de ne se concentrer

que sur les pensées, la réalité de ces


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hommes qui la narrent, offrant une voix-off quasi-constante qui tente de

trouver une explication à ce combat sans raison.

Chacun y voit alors sa raison. L’officier joué par Nick Nolte y voit la

satisfaction, notion très américaine, d’enfin faire la guerre, de ressentir

cette fierté souvent ponctuée de décorations qu’on lui vante tant, là où ses

pensées vont vers les regrets des décisions qu’il se contraint à prendre.

D’autres y voient la survie à tout prix, se demandant alors si l’ennemi

combat pour cette même survie, ce que voudrait dire une victoire, et

comment seront-ils jugés dans l’au-delà. Car oui le rapport au divin, au

poids des actes face à la sentence divine, est omniprésent. Face à l’horreur

de la guerre, il n’y a aucun gagnant.

Un assaut terminé, une nouvelle plaine, un nouveau commandant,

éternellement remplacé, des uniformes inter-changeables dont la mort

n’a aucun impact et qui ne servent qu’à aller de l’avant alors que personne

ne sait réellement ce qu’il y a devant. Une victoire qui ne les mènerait que

vers un autre combat sur un différent plateau. Avec ce constat teinté de

pessimisme, Malick démontre d’une forme de dégoût pour l’humanité qu’il

juge guerrière, avare de conquêtes sans sens, et tente de nous prouver que

quel que soit le camp, les hommes se ressemblent tous.

Mais ces années de silence n’ont en rien éprouvé son talent. Il est d’ailleurs

ironique de constater qu’une œuvre avec un tel message puisse être aussi

belle et captivante à savourer. Toujours dans cette optique de rendre

hommage à la nature qui, elle, reste pure, il s’entoure de John Troll à la

photographie, qui filme ses environnements comme personne. La virtuosité

de ces plans nous plonge au cœur de conflits grandiloquents (peut-être,

une fois encore au vu du propos, sur-esthétisés), la caméra étant souvent

coupée par l’impact des projectile, elle aussi soldat du conflit. Le choix

d’un casting lui aussi hors pair (on y voit entres autres Adrian Brody, Sean

Penn, George Clooney, Woody Harrelson, John C.Reilly...) remplit aussi une

fonction bien précise.

Un film sur la recherche de réponses quant à l’humanité, son but, la réalité

d’un Dieu qui nous a mis là pour dominer ou être dominé. Assurément, un

grand film, une fois encore, qui valait ses vingt années d’attentes. Que l’on

se rassure, le cinéaste sera bien plus foisonnant à partir de là.

Thierry de Pinsun


60

Après s’être intéressé à la seconde guerre

mondiale et plus particulièrement aux

soldats, Malick revient sept ans plus tard

avec “Le Nouveau Monde” dans lequel il

continue d’explorer l’histoire américaine

en revenant ici sur l’origine même de la

création de son pays, à savoir la colonisation

du continent à travers l’histoire de la seule

et unique Pocahontas. On voit donc l’arrivée

des navires anglais sur le sol de Virginie,

leur installation très occidentale sur le

territoire et on suit John Smith (Colin Farrell)

qui va être nommé ambassadeur chez les

Indiens où, après qu’elle lui ait sauvé la vie,

il tombe progressivement amoureux de la

fille préférée du chef Powhatan, Pocahontas

(Q’Orianka Kilcher). Cette idylle interdite va

alors être mise à mal par les tensions entre

les deux clans.

Adaptant quelque peu librement l’histoire

vraie de la princesse indienne, rappelant

“Roméo et Juliette”, Malick nous offre ici un

film sur un amour impossible au sein d’un

paradis condamné. Ce nouveau monde est,

avant l’invasion des colons, un jardin d’Éden

où l’harmonie avec la nature règne mais,

comme dans “La Ligne Rouge”, le réalisateur

nous invite à méditer sur le rapport de

l’homme à la Création et son besoin

irrationnel, incontrôlable de la détruire par

l’envie de la posséder.

C’est donc également le lieu d’une histoire

d’amour. Une histoire marquée par un choc

des cultures, qui reflète une opportunité

manquée. À travers la relation inachevée

entre John Smith et Pocahontas, on peut

voir l’échec de la rencontre entre deux

mondes, deux approches n’ayant pas réussi

à coexister pacifiquement. Pourtant, Malick

nous montre que cette cohabitation n’était

peut-être pas impossible car l’idylle entre

nos deux protagonistes traduit une fusion

progressive de leurs deux modes de vie. Les

deux cultures s’embrassent, ne font qu’un le

temps d’un instant et tout semble possible à

nos tourtereaux.

La mise en scène de l’auteur vaut alors

mieux que mille mots et s’armant de sa

caméra il nous délivre une leçon de poésie,

quasi dénuée de dialogues, où Smith et

Pocahontas se découvrent, apprennent à

communiquer et à s’aimer. On est alors à

leurs côtés, on contemple leurs batifolages,

leur insouciance, on vit pleinement cette

relation cachée car on sait qu’elle n’est pas

vouée à durer. Le style de Malick est alors

tel qu’il nous transcende, amorçant ce qu’il

fera dans la décennie suivante à partir de

“The Tree of Life”, avec une abondance de

mouvements et des jump-cuts sur fond de

Wagner ou de Mozart. De plus, il ne perd

pas pour autant son amour du réalisme,

qui s’exprime ici par le choix des décors,

qui correspondent aux lieux historiques de

l’événement en question, ainsi que dans la

représentation fidèle des us et coutumes

des indiens. On est alors transporté, fasciné.

Une sorte de magie opère et l’on en vient

même à être passionné par le sort de

Pocahontas.

Car Malick en fait véritablement le cœur

de son film, au même titre que la Nature et

Dieu, omniprésents tels des observateurs

impuissants de cette histoire. Il nous montre

donc une femme en pleine émancipation,

n’hésitant pas à prendre des risques au

nom du sacro-saint Amour, moteur de ce

monde. Elle connaît des hauts et des bas

mais arrive toujours à s’adapter sans laisser

de côté sa personnalité et la fin nous le

traduit magnifiquement quand, ayant enfin

fait le deuil de son amour avec Smith pour

lequel elle était empreinte de nostalgie, elle

gambade dans les grands jardins en tenue


61

anglaise aux côtés de son fils.

Mêlant candeur et violence,

intelligence et tendresse, nostalgie

réconfortante et triste réalité, Malick

nous émeut, nous secoue et nous fait

vivre une petite histoire au sein de la

grande. Bien qu’étant un film à cheval

entre les deux périodes artistiques,

très différentes, du réalisateur, “Le

Nouveau Monde” demeure l’un de

ses plus réussis. La clé étant peutêtre

ce mélange, ce juste équilibre

entre la contemplation méditative et

une narration libérée quasi-mystique,

qui va devenir sa caractéristique

principale dans les années qui

suivront.

Élie Bartin

LE NOUVEAU MONDE (2005)


62

Noir. Un son : celui de la danse

éternellement recommencée des vagues.

Noir. Une flamme sourdre des ténèbres. Elle

est comme une fleur. D’elle, nous provient la

voix d’un homme. « Brother. Mother. It was

they who led me to your door ». La flamme

grossit. Vibre comme un cœur battant. Elle

est un espoir donné un monde. L’écran

noircit. Le film débute.

The Tree of Life, peut dérouter, agacer,

ennuyer même. Le temps peut paraître

si long. L’histoire peut sembler bancale.

Cependant, aucune de ces émotions

négatives ne sont à imputer au film. Car

«The Tree of Life» est indubitablement de

l’acabit de ces œuvres pharamineuses qui

donnent un sens à notre condition humaine,

comme il en existe peu.

Tout part d’un deuil. Jack (interprété par

Sean Penn) vient de perdre son frère. Il tente

de faire face à cette réalité. Les souvenirs

en lui s’entrechoquent. Il s’en remet à la

prière qui s’instaure comme un dialogue

avec Dieu. De là, les images du passé de

Jack, plus précisément de son enfance,

ressurgissent. Comme chez Tarkovsky, la

Maison familiale est le Lieu privilégié. Elle

est un microcosme de l’Univers.

«The Tree of Life» est un film de reflets. La

maison familiale n’est qu’un reflet d’une

plus haute Maison. La mère (jouée par

l’excellente Jessica Chastain) n’est qu’un

reflet de la Mère, principe s’apparentant à la

Bonté éternelle. Le père (Brad Pitt toujours

au sommet) n’est lui aussi qu’un reflet du

Père, à la fois Force et Pouvoir.

Il faut noter également que la prouesse

du cinéaste américain est d’avoir su

alterner intelligemment entre une position

démiurgique (lorsqu’il film les paysages

inhumains des origines du monde,

l’espace quasi-infini et indifférent) et une

retranscription humaine de l’expérience


63

du monde (l’enfance, les sensations d’un

soir d’été, les baisers oubliés). C’est la

Vie qu’articule Malick sur 2h18 de film. La

Vie dans tout ce qu’elle a de plus vrai. Du

microscopique au macroscopique, Malick

filme l’Éternité.

THE TREE OF LIFE (2011)

Malgré toutes ses arborescences narratives

et temporelles (d’où le titre « Tree of Life »,

car le film lui-même semble un arbre aux

multiples branches s’érigeant vers le ciel) le

film se noue autour d’une idée centrale : la

quête de la Grâce. Qu’est-elle cette Grâce

dont nous parle Malick ? Simple. C’est le

spectacle du couchant. Le rire d’enfants.

Le visage de la Mère qui sans parler dit

« Je t’aime ». Les métamorphoses de la

Lumière. La danse des oiseaux migrateurs.

Les mains qui se lovent l’une dans l’autre.

C’est la symphonie céleste dont nous

n’entendons rien mais qui est là, à chaque

instant, en nous, et qui nous pousse chaque

jour à célébrer. C’est cet Amour qui inonde

le monde et qui est également à l’origine

du monde. C’est cet amour qui harmonise

l’univers dont parle Dante à la fin de son

Paradis. L’amour est une force régissante.

Elle établit des rapports entre les êtres,

entre les êtres et le monde, entre les

différentes planètes. Elle sous-tend l’univers,

comme une fleur dans la paume d’une

main. L’amour n’est que mouvement : d’un

cœur à un autre cœur, d’une lèvre à une

autre lèvre, d’une main à une autre main,

du frissonnement d’un arbre au creux d’une

oreille, du cours d’eau d’un fleuve s’étirant

jusqu’à la mer, du mouvement magnifié

des planètes… L’Amour c’est ce qui met en

marche !

Voilà ce qu’est The Tree of Life : une ode à

l’Existence. On n’aurait donc pas pu rêver

mieux comme Palme D’Or. Un film simple,

honnête, beau, puissant. Assurément, le

meilleur film de la décennie.

S.N.


64

TO THE WONDER (2012)

Tout juste auréolé de sa palme d’or,

Terrence Malick revient plus vite qu’à

l’accoutumée avec un film beaucoup plus

intimiste. Ici, il s’attaque principalement à

l’Amour et la Foi, deux concepts forts qu’il

entend remettre en question. Pour ce faire,

il nous raconte l’histoire de Marina (Olga

Kurylenko) et Neil (Ben Affleck), jeune

couple vivant passionnément leur amour en

France qui va décider de partir aux Etats-

Unis avec Tatiana, la fille de Marina. Une

fois là-bas les relations vont commencer

à se désagréger de sorte que Marina va

temporairement retourner en France, tandis

que parallèlement on suit le Frère Quintana

(Javier Bardem) dont la foi est fortement

ébranlée.

Il s’agit sûrement du film le moins réussi de

Terrence Malick, bien qu’il soit intéressant.

En effet, le cinéaste essaie de nous entraîner

à nouveau dans une de ses méditations

poétiques mais ici la connexion passe

moins, la faute à une narration peu limpide

et des scènes qui ne parviennent pas

vraiment à atteindre leur but. Le film a

d’ailleurs été plutôt mal accueilli, certains

le qualifiant même de parodie. Cette

observation est recevable mais il reste

intéressant de se pencher sur les questions

soulevées par le film qui marquent un

certain virage dans l’approche thématique

de l’auteur.

Décortiquer l’amour sous toutes ses

coutures, tel est l’objectif de Malick ici et il

compte le faire à travers le personnage de

Marina, interprété par une Olga Kurylenko

scintillante et merveilleusement mise en


65

valeur tant par la photographie d’Emmanuel

Lubezki, toujours aussi bon le bougre,

que par la mise en scène saisissante de

notre cher Terrence, continuant ce qu’il

a développé dans son précédent film. Il

interroge alors sur la fonction de l’amour,

la manière d’aimer et il se demande même

pourquoi ce sentiment peut se détériorer.

Cette dernière question va faire le lien avec

toute une réflexion sur la foi, portée par le

personnage de Javier Bardem. Malick se

sert de cette enveloppe corporelle pour

exprimer ses doutes, ses tourments. On le

sait optimiste de base, malgré les turpitudes

de la vie, mais là la flamme semble moins

vive.

films qui vont succéder à “The Tree of Life”,

du moins jusqu’à “Song to Song”, où l’on

suit des personnages perdus, en quête

d’eux-mêmes, de leur âme. Malick ne reste

donc pas dans sa zone de confort, il décide

d’aller explorer plus en profondeur ce

qui fait l’essence de son cinéma depuis le

début de sa carrière et ce renouvellement,

tout aussi déroutant qu’il est par la forme

que prennent ses films post palme d’or, est

passionnant et maintient l’intérêt pour ce

cinéaste fidèle à lui-même dans sa volonté

d’exprimer sa vision personnelle du monde.

Élie Bartin

Cette approche plus nuancée de la

question du divin marque bien l’esprit des


66

KNIGHT OF CUPS (2015)


67

Quel est le sens de la vie ? Cette simple

question pourrait résumer ce septième film

de Terrence Malick, s’inscrivant comme le

deuxième volet de la série de films post

“Tree of Life” que l’on peut appeler trilogie

de l’existence.

Faisant définitivement fi des conventions

après deux films déjà ancrés dans

l’expérimental, le réalisateur embrasse

son nouveau style et s’en sert pour nous

proposer une exploration de la psyché d’un

homme perdu (Christian Bale), voguant de

femme en femme en espérant trouver « la

perle », doublée d’une petite critique de

l’industrie cinématographique. Il délaisse

alors grandement la Nature qui lui est

d’habitude si chère pour se concentrer ici

sur la jungle hollywoodienne, fief de luxure

et d’indécence. Il va se servir de ce décor

illusoire, cette façade qui fait rêver, et lui

donner un caractère anxiogène, étouffant.

Cette démarche n’est en elle-même pas

bien innovante, on peut penser directement

ici à David Lynch et ses brillantissimes

“Mulholland Drive” ou “Inland Empire”

par exemple, les deux réalisateurs ayant

des visions proches par bien des aspects,

mais Malick décide de nous marquer en

extrapolant son nouveau style jusqu’à

s’abolir de toute contrainte narrative. Ici, pas

de linéarité véritable, juste un enchaînement

de chapitres nommés après des cartes du

tarot.

Ce parti pris radical va aboutir à une fresque

mythologique de près de deux heures,

un trip dépressif de divinité désabusée.

Car oui, Malick transforme Los Angeles

en Babylone et Christian Bale, y errant,

devient une figure amorphe, lessivée par

cette vie hypermatérialiste fabriquant un

bonheur superficiel. Rien ni personne ne

peut le sauver, pas même la volupté des

jeunes femmes pleines de vitalité ou la

beauté envoûtante d’une Natalie Portman

réduite à une apparition d’une dizaine de

minutes au même titre que les mannequins,

symbolisant l’indifférence portée à la

fabrique à stars qu’est Hollywood. Elles

se jettent à ses pieds de guerrier usé, ça

l’amuse un moment puis il passe à autre

chose. La saveur de la vie est partie, l’âme

s’est envolée. Même cambriolé, le héros

reste stoïque, impassible, inerte. Sa seule

issue : avancer jusqu’à trouver sa voie pour

quitter ce dédale jonché de fantômes

inintéressants.

Il est évident que l’on peut dresser un

parallèle entre la figure de Rick, presque

digne d’un prophète de l’Ancien Testament

(on a une scène rappelant le buisson

ardent et une pelletée d’autres références

bibliques) perdu au milieu des pécheurs

au point de se mêler à eux pour finalement

mieux les dédaigner, et Terrence Malick,

cinéaste marginal parmi les marginaux

dont la voix propre s’exprime de plus en

plus librement au fil du temps. Peut-être

était-ce sa manière de nous parler, en 2015

déjà, d’une industrie qui produit des « parcs

d’attractions » et où les émotions n’existent

plus alors que lui est attaché à jouer avec les

sens des spectateurs et leur faire vivre des

expériences uniques à l’image de celle-ci.

Quoi qu’il en soit, il nous offre là une œuvre

vertigineuse, dérangeante dans la forme,

aux allures godardiennes par moments,

qui laisse difficilement indifférent. Après

avoir envisagé le divin sous sa forme

créatrice et dans sa relation avec l’âme, il va

encore plus loin en l’imaginant parmi nous,

contemplant la décadence d’une société

noyée d’illusions et ne voyant d’autre issue

que l’abandon de ces causes perdues.

Sans en avoir l’air, Malick nous offre ici une

œuvre d’une grande profondeur, sûrement

la plus sombre de sa filmographie, qui nous

confirme un peu plus son changement

artistique, sa singularité au milieu d’un

système piégé dans un processus

d’uniformisation.

Élie Bartin


“The past, the present, the future”, voilà comment décrire simplement ce

documentaire

.

Montrer la création de la Terre et questionner la place de l’homme sur celle-ci,

telle est l’ambition ici de Terrence Malick, ambition déjà clairement évoquée

dans “The Tree of Life”, mais cette fois le réalisateur voit plus grand, il veut

raconter l’histoire de l’univers, le Passé, pour mieux observer ce qu’il en est

aujourd’hui et ce qui nous attend demain. Evidemment, il faut préciser que

tout ceci est fait de manière hyper réaliste avec notamment la participation

de certains spécialistes comme Werner Benger et il serait criminel de ne pas

mentionner la voix-of de Cate Blanchett qui livre une sorte de prière à la Vie,

accompagnée d’une bande-son composée essentiellement de morceaux

classiques signés Beethoven, Bach ou encore Haydn

.

Alors, cette forme assez particulière pour un documentaire peut déranger

voire profondément ennuyer mais si l’on est un tant soit peu curieux quant

à la création de notre belle planète et que l’on aime les documentaires

expérimentaux comme “Koyaanisqatsi” de Godfrey Reggio ou “Samsara” de

Ron Fricke, ça devient tout de suite assez passionnant.

D’autant que Malick parvient tout de même à exprimer ses thèmes du

moment, à travers la narration de Cate Blanchett déjà mais aussi, par un

montage ingénieux mêlant plans de reconstitution et images du présent

tournées avec une caméra vidéo. Cet artifice va lui permettre d’évoquer

notamment, comme il aime le faire depuis longtemps maintenant, la violence

venant entacher la Terre, initialement pure.

On peut alors citer ici l’enchaînement très intéressant entre la séquence

marquant la fin de l’ère des dinosaures, avec l’astéroïde venant percuter

la planète bleue, en faisant ainsi un espace de désolation, et celle où des

soldats armés menacent des populations civiles dans ce qui semble être

un « wasteland » moderne. La question de l’amour n’est bien sûr pas en

reste et mentionnée, surtout vers la fin, comme une conclusion optimiste à

l’incantation lue en voix-off.

Certes, quelques passages sont un tantinet longuet mais s’il y a un constat

simple à faire, c’est que ce film est magnifique. Les visuels de l’espace sont

envoutants et marquent la rétine et tout le travail de reconstitution de la Terre

originelle est également très bon. Malick traite ici son sujet de manière très

appliquée, scientifique, délaissant même le divin durant toute l’intégralité de

la partie liée à la création. Cet aspect religieux, difficile à mettre en œuvre ici,

il le garde astucieusement pour conclure le récit avec un plan du ciel où le

soleil, masqué par les nuages, brille.

Invitation à penser que la foi est un refuge pour l’homme pour le futur ou

révélation personnelle que sa foi est toujours présente mais peine désormais

à ressortir pleinement ? On l’ignore mais il est certain que ce film a une valeur

intéressante par sa place dans la filmographie de l’auteur, après un “Knight

of Cups” déroutant et sombre et, à l’aube de “Song to Song” à l’allure plutôt

différente.

68

Élie Bartin


VOYAGE OF TIME (2016)

69


70

Après avoir montré l’étouffante et

superficielle industrie du cinéma dans

“Knight of Cups”, il s’attelle cette fois-ci au

monde de la musique qu’il va dépeindre

comme le théâtre de multiples trahisons

et coups du sort. Venant conclure la

fameuse trilogie post “Tree of Life”, axée

sur l’existence, “Song to Song” est peutêtre

le meilleur des trois volets. “Song to

Song”, c’est quoi du coup ? Tout bêtement

une superposition d’histoires d’amour.

D’abord, celle entre BV (Ryan Gosling) et

Faye (Rooney Mara), tous deux chanteurs,

qui est en réalité un triangle amoureux

puisque Cook (Michael Fassbender),

acteur important de la scène musicale,

entretient également une relation avec

Faye. Parallèlement, ce dernier va tomber

amoureux de Rhonda (Natalie Portman), une

serveuse qui va tout laisser derrière elle et

l’épouser.

Le thème principal est donc l’Amour et son

rôle dans notre existence. Malick va alors

s’amuser à nous balader dans la tête de

tous ses personnages principaux pour nous

révéler la vraie nature de leurs sentiments

envers les autres. Ce faisant, il va pouvoir

exposer à la fois en quoi l’amour est un jeu

mais aussi une fin en soi. Ici, notre quatuor a

du mal à aimer, aucun n’arrive à s’y adonner

pleinement. BV semble avoir peur de

l’attachement, Faye n’y voit qu’un moyen

d’obtenir le succès, Cook est un assoiffé

de domination et il veut posséder tout ce

qu’il peut, femmes comprises mais on y

reviendra, et enfin pour Rhonda c’est une

porte de sortie de la misère dans laquelle

elle vivait.

On peut facilement retrouver un peu

du “Mépris” de Godard dans la relation

tripartite du début de film mais surtout on

ressent un sens du montage proche de

celui du pilier de la Nouvelle Vague lors

de séquences plus joyeuses entre BV et

Faye, où l’on a l’impression de se perdre

dans un “Pierrot le fou” moderne, tout aussi

envoutant et délicieux que l’original.

Là où le film devient très intéressant c’est

dans sa manière de traiter l’évolution de ces

personnages dans leur rapport à l’Amour

justement. Là les deux duos se distinguent

grandement, le premier souffrant

énormément mais parvenant à tendre vers

le bonheur en surmontant leurs problèmes

respectifs et en apprenant à encaisser

cette douleur, propre à l’amour et à la vie

de manière générale, comme Malick le dit

expressément dans “To the Wonder”. Le

second va se désagréger à petit feu jusqu’à

connaître une issue tragique, teintée de

solitude.

Sans prendre autant la direction du trip que

“Knight of Cups”, malgré quelques passages

psychédéliques du meilleur effet, “Song to

Song” demeure une déambulation sinueuse

à travers les psychés de quatre personnages

aussi variés que perdus.. En effet, Malick

joue ici avec l’industrie musicale, comme il

l’a fait avec Hollywood deux ans plus tôt, en

la montrant artificielle, dénuée d’humanité

et étouffante. Ce monde-là est symbolisé

par le personnage de Cook qui est très

intéressant en ce qu’il est : le seul vrai

point d’accroche à la thématique religieuse

habituelle de Malick mais pas pour les

bonnes raisons. Ici, Fassbender incarne une

figure luciférienne et son comportement

avec tous les personnages fait énormément

penser à celui du Diable de “Faust”.

Ainsi, pour la première fois vraiment, la

relation au divin ne se fait pas dans l’appel

à Dieu mais bien dans l’affrontement du

Malin, venant corrompre ces êtres fragiles

en quête d’eux-mêmes avant de viser le

succès mais qui, à l’image du Prince du

“Chant de la perle” - poème lançant “Knight

of Cups” - sont détournés de leur objectif

pour finalement se perdre. Sortir de la


71

spirale infernale qu’il a engendré

est leur épreuve la plus difficile et

elle est ici montrée à trois niveaux

différents, chacun emportant son lot

de conséquences.

Tout ceci amène à l’épilogue révélant

que les personnages de BV et Faye,

par leur émancipation de leurs

illusions passées et leur prise de

conscience de la part de souffrance

inhérente à l’amour, peuvent enfin

aimer. BV n’hésite plus à proposer à

celle qu’il aime de le suivre là où il va

et elle, après un moment d’hésitation

accepte pleinement ce sentiment en

laissant derrière son rêve de carrière

qui empêchait jusqu’alors son cœur

de s’exprimer librement.

Cette fin, presque naïve, d’un récit en

vague à l’âme marque une ouverture

optimiste de Malick, comme si

à l’image de ses protagonistes,

s’aimant enfin éperdument et en

plein milieu de la Nature, il avait enfin

réussi à vaincre le mal qui l’entourait,

à sortir du marasme de la vie urbaine

américaine pour revenir à la Vie, celle

qui lui était cachée depuis presque

dix ans et à laquelle il entend nous

faire regoûter avec son prochain film.

Élie Bartin

SONG TO SONG (2017)


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Si Terrence Malick a commencé la décennie

en nous faisant don de son magnifique «

Tree of Life », il vient la conclure avec le

meilleur cadeau de Noël dont nous aurions

pu rêver. Ce cadeau, c’est bel et bien «

Une vie cachée », son dernier film, dans

lequel le réalisateur revient à la nature

qu’il chérit tant, tout en conservant son

style relativement expérimental développé

depuis 2011.

L’histoire est simple et inspirée de faits

réels : on suit la vie de Franz Jägerstätter

(August Diehl), fermier chrétien du village

de St Radegund en Autriche, qui va refuser

de prêter allégeance à Hitler et de se battre

pour le troisième Reich, ce qui va provoquer

inévitablement son emprisonnement et sa

mort. Ce n’est sûrement pas un hasard si

Malick a décidé de s’emparer de la vie de

cet homme pour l’adapter à l’écran. En effet,

on retrouve ici globalement tout ce qui a pu

faire par le passé la gloire du cinéaste avec

un film éminemment centré sur la Nature, la

Terre, ce jardin d’Eden voué à la destruction

par l’homme, mais aussi un film comportant

d’importantes réflexions religieuses avec

tout un questionnement sur la relation entre

Dieu et sa créature, laquelle est au cœur du

récit.

Malgré tout, ce qui va intéresser Malick ici,

c’est avant tout l’Amour, l’insouciance, qui

se ressent toute la première partie du film

dans ces magnifiques étendues vertes où

l’on découvre, émerveillé, la vie de famille

de l’objecteur de conscience. Cet amour

ne va pas quitter le métrage un seul instant

grâce au montage, qui va multiplier les

flashbacks et inserts de réminiscence riches

en émotions, et aux lettres échangées

par le protagoniste et sa femme durant

l’incarcération de celui-ci, lues en voix-off et

de plus en plus déchirantes à mesure que le

film avance.

À côté de ça, le réalisateur, comme à son

habitude d’antan, prend son temps, filme

les champs et montre comment les hommes

se dévouent à rendre cette terre fertile.

On est alors purement dans le sensoriel et

ces contemplations qui marquent toute la

première partie du récit nous transcendent

tant par les mouvements de caméra,

toujours très libres, que par la beauté de

la bande originale composée par James

Newton Howard.

Cet homme, il faut en parler. S’élevant

contre multiples entités – régime politique

dictatorial, son village gangréné par

l’idéologie nazie, la guerre et ce qu’elle

représente – il devient un martyr et c’est là

que les réflexions de Malick ressurgissent.

Il choisit ici de nous montrer une figure

fortement christique avec cet homme,

vecteur d’une idéologie pacifiste, renonçant

à la tentation de s’agenouiller devant ce

qui est appelé à de nombreuses reprises

« l’Antéchrist » pour s’en sortir et qui va

mourir, seul. Il est intéressant de voir que

le cinéaste prête à son personnage des

questionnements similaires à ceux de

Jésus, notamment quand celui-ci demande

pourquoi il l’abandonne et ne le sauve pas

alors que son combat est juste.

Cette interrogation va mener toute la

dernière partie du film et va nous détruire

sur le plan émotionnel peu à peu puisque,

connaissant l’issue fatale, on espère de

tout cœur un miracle divin venant sauver

la vie de celui qui a osé s’élever contre

la barbarie et dont les actes ont une

signification aussi importante que son nom

a été oublié. Malheureusement, malgré la

foi indéfectible, le miracle n’a pas lieu mais

le héros s’en va vaillamment, sans aucune

peur, porté tant par sa conviction religieuse

que l’amour des siens.

Ainsi, huit ans après nous avoir montré la vie

et sa naissance, Malick nous offre une leçon

de vie, d’amour et de courage et nous fait

nous languir sur son prochain projet, centré

sur la vie du Christ lui-même. Il finit donc sa

décennie comme il l’a commencé, en nous

marquant profondément et ce avec un des

tous meilleurs films de sa, déjà très belle,

carrière.

Elie Bartin


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HIROKAZU KORE-EDA

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MABOROSI (1995)


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Dans les années 90, Hirokazu Kore-Eda a commencé sa carrière

de réalisateur avec la compagnie TV Man Union en réalisant des

documentaires, mais ce n’est qu’en 1995 qu’il s’est lancé dans le

long-métrage qui s’inspire du roman “Maboroshi no hikari” de

Miyamoto Teru.

Pour son premier long-métrage, Kore-Eda dessine déjà les

thèmes qui lui seront chers tout au long de sa carrière : la famille

et le deuil. Ici la jeune Yumiko fait plusieurs fois face à la mort

: celle de son mari dans des circonstances inexpliquées (tout

ce qu’on sait c’est qu’il marchait le long du chemin de fer avant

de se faire heurter par le train qu’il n’a visiblement pas tenté

d’éviter) et celle de sa grand-mère - Yumiko avait alors 12 ans -,

qui est retournée dans son village natal pour y mourir. Une ambiance

pesante dans laquelle Yumiko essaie tant bien que mal

de survivre alors qu’elle déménage pour vivre avec son nouveau

mari, un veuf qu’elle n’a jamais rencontré et qui a déjà une fille

un peu plus âgée que son propre fils.

Couronné du Prix Osella d’or au Festival de Venise pour sa photographie,

“Maborosi” dessine le portrait d’une femme en plein

deuil avec minutie. Non pas pour nous expliquer ce que Yumiko

ressent, mais que pour que nous puissions à notre tour ressentir

la solitude, le manque (créé par une composition accentuée sur

les espaces vides), le deuil, mais sans jamais sombrer dans une

mélancolie misérabiliste. Les jeux de couleurs s’accordent avec

les ressentis de Yumiko alors que le doute s’installe de plus en

plus en elle. Pour interpréter la fragile Yumiko, Kore-Eda a fait

appel à Makiko Esumi (ce sera un de ses rares rôles au cinéma)

qui livre là une prestation tout en délicatesse.

“Maborosi” est un premier essai précis, efficace dans ce qu’il

veut raconter et ce qu’il veut montrer. Hirokazu Kore-Eda nous

offre dans un écrin de velours, un film qui traite du deuil avec

une mélancolie bouleversante de justesse et de minimalisme.

Margaux Maekelberg


78

AFTER LIFE (1998)

Hirokazu Kore-Eda continue d’explorer le

deuil mais cette fois de l’autre côté du miroir

avec “After Life”. Situé dans un endroit inconnu

et hors du temps, les défunts défilent

dans une sorte de maison où ils font face à

des interlocuteurs qui tiennent cet endroit.

Avant de partir pour de bon, les défunts

doivent choisir un souvenir de leur vie qui

sera rejoué avant qu’ils puissent s’en aller

pour l’au-delà.

Dans ce bâtiment délabré errent des âmes

mortes que plus rien ne semble atteindre.

Les fonctionnaires font leur travail, les défunts

sont interrogés à la manière d’un interrogatoire

de police. Tout est réglé comme

du papier à musique jusqu’à ce que les nouveaux

fonctionnaires développent des sentiments.

Une idée jusque là inconcevable

puisqu’ils sont morts. Au contact des défunts

et des souvenirs qu’ils racontent, certains

se rêvent encore à ressentir quelque

chose, à se libérer de ce cadre étouffant.

Kore-Eda manie toujours aussi bien la caméra

dans sa mise en scène carrée et épurée

jusqu’à ce magnifique plan qui suit une des

jeunes fonctionnaires qui aspire à l’amour

dans une échappée urbaine où le cadre va

exploser et laisser toutes les fissures apparaître.

Même morts, ils n’en restent pas

moins humains.

Le film tourne cependant rapidement en

rond lorsque les défunts défilent un à un

pour raconter leurs souvenirs. Certains

doux, d’autres tristes, un bruit, une odeur…

Même si on ne peut pas cacher l’émotion

qui nous gagne lorsque ces personnes en

parlent face caméra, force est de constater

qu’une fois le mécanisme en marche, le faire

durer sur plus de la moitié du film est un

peu fastidieux à suivre.

C’est surtout la dernière partie d’”After Life”

qui brille par sa beauté et sa mélancolie.

Une fois que chacun des défunts a choisi


79

son souvenir, tout un studio de cinéma est

mis à sa disposition pour le re-créer. Une

mise en abyme où Kore-Eda nous montre

les dessous de ces moments filmés mais

également l’illusion et le rêve que peut

créer le cinéma. Comme une aide, une

dernière caresse pour rassurer et donner la

possibilité de partir en paix avec un bout de

sa vie. Après avoir tourné le dit souvenir, le

défunt assiste à la projection de ce dernier

avant de disparaître tout doucement. Au

lieu d’utiliser l’habituelle imagerie religieuse

pour évoquer la mort, Kore-Eda préfère une

voie plus généraliste, celle de l’humain, du

souvenir et de ce qu’il en reste.

Austère sans être dénué d’espoir, “After

Life” aurait peut-être gagné en intensité à

être plus court mais il va s’en dire que le

bonhomme maîtrise sa caméra et son sujet

avec brio et toujours autant de poésie.

Margaux Maekelberg


80

NOBODY KNOWS (2004)


81

Hirokazu Kore-Eda continue son rythme

de croisière en sortant en 2001 “Distance”.

Un drame dans lequel les proches de personnes

violemment tuées reviennent sur les

lieux du crime pour fêter le troisième anniversaire

de ce tragique évènement. Un film

sur lequel on ne s’attarde que peu. Malgré

un postulat de départ alléchant, le film

peine à décoller. Kore-Eda signe une mise

en scène clinique et sans âme pour alterner

passé et présent, vivants et morts, dans des

scènes à rallonge qui finissent par nous faire

décrocher et rendent ainsi ces 2h12 plus

longues qu’elles ne le sont déjà.

Vient donc “Nobody Knows”, sorti en 2004.

Présenté en sélection officielle à Cannes la

même année, le film repart avec le Prix d’interprétation

masculine pour Yagira Yuya (qui

est donc, à 14 ans, le plus jeune acteur à

être récompensé sur la Croisette) mais force

est de constater que le film n’aurait absolument

pas volé une Palme d’or. Inspiré d’une

histoire vraie, “Nobody Knows” dépeint le

quotidien du jeune Akira, 12 ans, et de ses

trois frères et soeurs obligés de se débrouiller

tous seuls alors que leur mère a mis les

voiles du jour au lendemain.

Une jeune mère aux traits fatigués débarque

avec son fils dans un nouvel appartement,

traînant avec elle de grosses valises.

À l’intérieur, trois autres enfants. Une famille

vouée à vivre clandestinement dans un appartement

étriqué. Tandis que la mère part

de longues heures au travail, les enfants

apprenent à se cacher, à jouer en silence, le

plus grand endossant le rôle de chef de famille.

Une famille où la figure paternelle est

absente (chaque enfant est issu d’un père

différent) et où la figure maternelle disparaît

elle aussi. C’est là que tout le génie de Kore-

Eda entre en scène. Lui qui n’a jamais cédé

à l’appel du mélodrame ne compte pas

céder cette fois non plus, malgré un sujet

qui s’y prête parfaitement. Deux aspects se

dégagent du film, le point de vue extérieur

et le point de vue intérieur. De l’extérieur,

absolument tout nous pousserait à pleurer

le sort de ces enfants entre Akira qui tente

tant bien que mal d’étudier et de s’occuper

de cette famille, la nourriture qui commence

à manquer, les longues journées d’été où ils

n’ont quasiment plus rien à boire… Pourtant,

le point de vue intérieur vient rapidement

contrebalancer cette noirceur et ce pessimisme

indéniable. Même dans la misère

la plus totale, ces quatre enfants se soutiennent

et leur amour inconditionnel leur

permet de survivre, de rire et de s’aimer.

Même quand tout va mal, Kore-Eda réussit à

insuffler un rayon de soleil qui balaie toute

la tristesse de ce film. C’est fort, bouleversant.

Comme toujours, Kore-Eda reste sur un

fil. L’ombre d’un drame n’est jamais loin et

c’est cette tension permanente qui nous fait

comprendre que rien n’est éternel, que ces

enfants ne resteront pas des enfants encore

bien longtemps. Il est temps pour eux de

venir adulte de la manière la plus rude, la

plus inattendue et la plus déchirante autant

pour cette famille que pour nous.

La caméra de Kore-Eda filme avec minutie

et tendresse ces enfants livrés à eux-mêmes

pour nous livrer un film tout en subtilité et

rempli d’amour. C’est beau, c’est un chefd’oeuvre,

c’est de l’orfèvre pure.

Margaux Maekelberg


82

Avant de s’attaquer au gros morceau qu’est

“Still Walking”, revenons un instant sur

“Hana” (2006) qui n’a jamais connu de sortie

française. Une incursion inattendue dans le

film de samouraï pour Kore-Eda qui s’en sort

à merveille. Un film avec toujours le thème

du deuil et de la mort mais sur un ton beaucoup

plus léger qui dénote totalement de

ses autres longs-métrages. Assez intéressant

à regarder et un joli tour de main pour un

réalisateur qui ne cesse de nous prouver

qu’il en a sous le coude.

Trois ans plus tard, le voilà avec un nouveau

projet qui sent bon ses thèmes de prédilection.

Un film d’autant plus personnel qu’il est

inspiré du décès de la mère de Kore-Eda.

Chaque année, en plein été, la famille Yokoyama

se réunit dans la maison des parents

pour célébrer l’anniversaire de la mort du

fils aîné qui a perdu la vie en sauvant un

enfant de la noyade. Chaque année les

mêmes rituels, et pourtant des non-dits et

des rancoeurs flottent constamment dans

cette famille. Cette journée d’été sera l’occasion

de se dire enfin tout ce qu’ils ont sur le

coeur.

On le sait, c’est acté, Kore-Eda filme les

familles déchirées comme personne. Avec

minimalisme, délicatesse, tendresse et humanité.

Là encore, le réalisateur nous offre

un portrait de famille touchant. On ressent

rapidement son implication personnelle

dans ce projet à travers le personnage de

Toshiko qui joue la mère, une performance


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STILL WALKING (2009)

tout en émotion de la part de Kiki Kirin,

qui deviendra d’ailleurs une régulière du

cinéma de Kore-Eda jusqu’à sa mort en

septembre 2018. L’humanité de ses personnages

fait la réussite de ce film. En effet,

derrière cette apparence de fête joyeuse où

tout le monde se réunit, chacun garde en lui

ses rancoeurs : que ce soit la fille qui aimerait

que sa mère s’intéresse plus à elle qu’à

son frère décédé, le père qui aurait voulu

que son fils soit docteur et maudit son aîné

décédé pour avoir sauvé la vie d’un enfant…

Malgré cette colère silencieuse, Eda

n’oublie jamais d’introduire des petits moments

de bonheur et de légèreté. L’humour

n’est jamais bien loin, subtil mais présent.

L’amour non plus n’est jamais bien loin. Il se

ressent dans chaque geste, chaque plan. La

mort, aussi, comme point névralgique de

cette famille où tout tourne encore autour

de celle du fils aîné. Un deuil impossible à

faire et qui nous bouleverse à chaque instant.

En 1h55, Kore-Eda nous fait vivre 24 heures

intenses au coeur d’une famille liée autant

par l’amour que la rancoeur et le deuil. C’est

fort sans jamais être bourrin et émouvant

sans jamais être pathos. Du grand Kore-Eda.

Margaux Maekelberg


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NOTRE PETITE SOEUR (2015)


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Si on peut saluer une qualité générale qui frôle

quasiment toujours la perfection, Kore-Eda nous fait

parfois des petites sorties de routes dont “Air Doll”

en 2010 sur lequel on ne s’attarde pas puisqu’il n’y a

que peu de choses à dire dessus. Comme son titre

l’indique, le film dépeint le quotidien d’une poupée

gonflable qui prend vie et qui, au contact d’un

jeune garçon, va découvrir ce qu’est l’amour. Là où

le postulat de départ est intéressant, le film tombe

rapidement dans le voyeurisme si bien qu’on se

demande si c’est bien Kore-Eda derrière la caméra.

Propos graveleux qui avait pourtant un certain

potentiel (la découverte de l’amour et la solitude de

l’homme), “Air Doll” est un film indigeste sur son fond

en plus de l’être sur sa forme (plus de deux heures de

film).

Mais refermons cette malencontreuse parenthèse

pour nous concentrer sur “Notre petite soeur”

sorti en 2015. Trois soeurs doivent se rendre

à l’enterrement de leur père alors qu’il les at

abandonnées quinze ans plus tôt. Elles y font la

connaissance de Suzu, leur demi-soeur de 13 ans.

D’un commun accord, elles décident toutes les trois

d’accueillir la jeune orpheline dans leur maison

familiale.

Dans ce doux film aux couleurs pastel, Kore-

Eda dessine le quotidien de quatre soeurs aux

personnalités et aux aspirations totalement

différentes. Des soeurs qui, comme dans toute

famille, s’aiment, se respectent, se jalousent et parfois

ne se comprennent pas. Mais à travers leur chemin

personnel et malgré les différences qui peuvent

les séparer, le lien familial est ce qui leur permet

d’affronter le monde. Véritable esprit de sororité qui

se dégage du film, le jeu parfait des quatres actrices

illumine le tout et vient combler un certain manque

de rythme (une habitude chez l’auteur).

Un manque de risque se dessine mais Kore-Eda est

bien le seul à savoir magnifier le quotidien et filmer

ce peu de choses avec une grâce et une tendresse

folle.

Margaux Maekelberg


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APRÈS LA TEMPÊTE (2017)


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La vie de Ryota est bien loin de ce qu’il avait

imaginé. Pourtant écrivain prometteur, il

dilapide le peu d’argent qu’il gagne en tant

que détective privé dans des courses et des

jeux de loterie. Résultat, il ne peut même

pas payer la pension alimentaire de son fils

après son divorce avec Kyoko. Bien décidé

à refaire bonne figure auprès des siens, un

typhon qui passe sur la ville et les contraint

à rester enfermer va peut-être enfin lui permettre

de renouer avec eux.

Rien ne sert de courir, il faut partir à point.

Hirokazu Kore-Eda sait ce qu’il fait et où

il veut nous emmener même si ça peut

prendre un peu de temps. Au lieu de voir

ça comme une succession de plans ennuyeux,

le réalisateur fait une vraie analyse

d’un homme, d’une famille et de ses désillusions.

Le typhon n’est qu’un prétexte pour

dépeindre cette famille, ses rêves et la douloureuse

réalité. “Après la tempête”, c’est le

constat d’un homme. Ce qu’il espère et ce

qu’il obtient finalement pour faire un constat

amer : rien ne s’est passé comme prévu. Au

lieu d’essayer d’avancer, Ryota reste coincé

dans ses désillusions et cette vision parfaite

qu’il s’est fait de sa vie de famille au lieu

d’avancer et de laisser son ex-femme avancer

aussi.

Le réalisateur dépeint avec élégance une

galerie de personnages attachants, attendrissants,

avec leurs qualités mais aussi

leurs défauts. “Après la tempête” c’est une

tranche de vie dans laquelle tout le monde

peut se reconnaître et malgré quelques

longueurs qui viennent par moment casser

le rythme du film, il n’en reste pas moins une

jolie et mélancolique réflexion sur la famille

et la vie en général.

Margaux Maekelberg


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Un an après son merveilleux et bouleversant “Après la tempête”,

Hirokazu Kore-eda délaisse le drame familial pour s’attarder sur un

autre genre : le thriller policier. Avec “The Third Murder”, le réalisateur

japonais dissèque les relations familiales à travers le prisme

d’une affaire judiciaire en apparence quelconque mais qui s’avère

bien plus complexe que ça et où la vérité ne sera jamais dévoilé. Un

nouveau coup de maître pour celui qui n’a décidément plus rien à

prouver.

Un peu par hasard et sans savoir pourquoi, l’avocat Shigemori se

retrouve à défendre Misumi, accusé de vol et d’assassinat alors qu’il

fut condamné trente ans auparavant pour des faits similaires. Au fur

et à mesure des échanges entre les deux hommes, le doute s’installe

chez l’avocat ainsi que chez le spectateur. L’occasion pour le réalisateur

japonais de pointer du doigt une justice manichéenne qui ne

laisse finalement jamais de place pour la vérité.

Sans jamais perdre ce qui fait l’essence même de son cinéma, Koreeda

décortique des relations complexes, toujours entre des filles et

leurs parents souvent incapables de communiquer, et s’inventant

une réalité qui ne s’accorde pas. Toutes ces relations se croisent pour

esquisser un semblant de vérité que Kore-eda n’hésite pas à balayer

du revers de la main pour nous faire douter encore plus.

Avec un sens de la mise en scène indéniable aussi épurée qu’elle est

magnifique, Kore-eda arrive à rendre une simple scène de parloir

absolument bouleversante, où les visages de Shigemori et Misumi

se superposent, miroir d’un film où aucun jugement n’est porté sur

les personnages, et où aucune vérité n’est énoncée. Qui a tué l’employeur

de Misumi ? Est-ce la vraie question du film ? Le troisième

meurtre qui s’apprête à être commis est avant tout celui d’une justice

qui n’en a que faire de la vérité.

Avec toute la maîtrise dont il est capable, Kore-eda s’approprie le

thriller judiciaire où les fantômes de la vérité s’entremêlent à ceux

des liens familiaux disparus, le tout porté par un trio de tête (Masaharu

Fukuyama, Koji Yakusho & Suzu Hirose) captivant.

Margaux Maekelberg


THE THIRD MURDER (2018)

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UNE AFFAIRE DE FAMILLE (2019)

“Une affaire de famille” est sans conteste l’un des

événements 2018. D’abord Lauréat de la Palme d’Or

à Cannes puis César du meilleur film étranger l’année

suivante. À juste titre.

Le film d’Hirokazu suit une famille tentant de survivre

au jour le jour et de joindre les deux bouts dans un

Japon contemporain. Les questions qu’ils posent

résonnent déjà depuis toujours et ne sont pas prêt

d’être résolues : qu’est-ce qu’une famille ? Est-ce

sceller par les liens de parenté entre deux êtres ou la

choisissons-nous ? Pour Hirokazu c’est bel et bien du

côté de la deuxième réponse qu’il faut chercher.

En effet, rien ne semble relier les êtres si proches de

cette « famille » si ce n’est justement cette appellation

qu’ils partagent et le fait qu’ils se soutiennent les uns

les autres pour vivre ensemble. Le film s’ouvre sur le

secours, ou l’enlèvement - tout dépend du point de

vue-, d’une petite fille laissée seule sur la terrasse de

sa maison un soir de février glacial. Empreint d’un

réel élan humaniste, le film du cinéaste japonais inscrit

en son centre les paradoxes des émotions humaines

avec ce qu’elles ont de plus contradictoires.

Entre l’amour que partagent les membres de cette

étrange famille et la situation précaire dans laquelle

ils évoluent, c’est tout d’abord la véracité que recherche

Hirokazu.

La dichotomie constante entre la question de la

légitimité, de la légalité, du bien ou du mal, de la

débrouille ou de l’interdit, nourrit le film d’une émotion

toute particulière. Une œuvre qui semble danser

sur un fil tendu au-dessus de la société japonaise et

dépeignant la marginalité avec une tendresse infinie.

Touchant en tous points, “Une affaire de famille”

marque le cinéma japonais et ouvre l’œuvre du cinéaste

à un plus large public.

Baptiste Andre


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Quel ne fut pas notre étonnement lorsqu’on a appris que le prochain film

d’Hirokazu Kore-Eda allait être un film au casting français et tourné dans

notre région parisienne. Pour son premier film “français”, le réalisateur japonais

s’est entouré de la crème des actrices en les personnes de Juliette

Binoche et Catherine Deneuve. Un pari réussi ? Pas sûr…

Catherine Deneuve incarne ici Fabienne, une icône du cinéma en plein

tournage de son nouveau film et qui vient également de sortir ses mémoires.

À cette occasion, sa fille Lumir (Juliette Binoche), scénariste, revient

de New-York avec sa famille. Fabienne jouant dans son nouveau film la

fille d’une mère qui reste éternellement jeune, les vérités cachées et les

rancoeurs refont surface. Une réalité et une fiction qui se mélangent pour

peut-être enfin réussir à réconcilier les deux jeunes femmes.

Toujours compliqué de revenir après une Palme d’or. D’ailleurs, reprendre

tous ses thèmes chers et son minimalisme habituel ne fait pas tout. La faute

à un scénario décousu qui part dans beaucoup de direction sans jamais

rien approfondir. Des dialogues à profusion, des engueulades, des gens

qui parlent fort et qui, soyons honnêtes, ne jouent pas très bien. Exceptée

Juliette Binoche qui signe une année cinématographique remarquable, le

reste du casting est loin d’être à la hauteur que ce soit Catherine Deneuve

qui surjoue en permanence ou Ethan Hawke dont on cherche encore l’utilité.

Outre un casting quasiment à la ramasse (une direction d’acteurs qui

ne correspond pas aux acteurs français ?), la mise en abyme du rôle double

de Fabienne (mère dans la réalité, fille dans la fiction) met énormément de

temps à s’installer dans un enchevêtrement d’explications qui dure beaucoup

trop longtemps pour qu’on reste accroché.

L’attente sur ce film était aussi importante qu’est aujourd’hui la déception.

Un film qui manque terriblement d’intérêt pour ce qui s’avère être le plus

gros raté de sa filmographie.

Margaux Maekelberg


LA VÉRITÉ (2019)

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ROBERT EGGERS

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AU COMMENCEMENT ÉTAIT SALEM.

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C’est dans les alentours de cette ville du Massachussets

qu’entre février 1692 et mai 1693 des femmes

furent jugées pour sorcellerie. Ces différents procès

marquèrent l’histoire d’un pays encore en pleine

construction, transformant la région de Nouvelle-

Angleterre en terreau propice à un imaginaire

macabre. Sur ces terres naîtra plus tard la grande

littérature fantastique américaine avec comme maîtres

d’oeuvre Nathaniel Hawthorne, Edgar Allan Poe ou

encore H. P. Lovecraft.

Robert Eggers a grandi à Lee, dans le New-Hampshire.

Il est baigné dans ce folklore de Nouvelle-Angleterre

où le passé des premiers colons américains est

toujours visible par bribes. Il reste encore des vestiges

d’anciennes fermes et des cimetières au milieu des

bois. Tout cette atmosphère a beaucoup influencé le

futur réalisateur. Et de son propre aveux, Eggers est

quelqu’un qui aime le passé, semblant même hanté

par lui. Alors qu’adolescent, tous ses amis regardent

les slashers de l’époque, lui trouve ça trop effrayant

et aimait se réfugier dans les films de la Hammer et

d’Universal. Il développe ainsi un goût prononcé

pour un fantastique plus gothique, avec des grandes

figures comme les vampires, les loups-garous et les

sorcières.

En 2007 et 2008, il réalise deux courts métrages. Deux

adaptations. La première reprend le conte d’Hansel et

Gretel, la seconde est basée sur la nouvelle « Le Cœur

révélateur », de Egdar Poe. Il travaille ensuite en tant

que directeur artistique et chef décorateur sur des

courts métrages et au théâtre. Mais c’est en 2015 que

Eggers réalise son premier long métrage, « The Witch

». Quand on lui pose la question de comment lui est

venue l’idée du film, il commence souvent sa réponse

par « J’ai grandi en Nouvelle-Angleterre », montrant

ainsi l’importance de sa région natale dans son

imaginaire, allant jusqu’à sous-titrer le film par « A New

Englant Folk Tale ». Et effectivement le film est sous

influence certaine. Rassemblant l’anti puritanisme de

Nathaniel Hawthorne et le macabre de Poe, « The Witch

» est un pur produit de la région et révèle les talents de

son auteur. À l’heure où la majorité des productions

horrifiques lorgnent vers une esthétique proche du

train fantôme, avec des jumps scares vulgaires et


THE WITCH (2016)

des schémas narratifs répétitifs, Eggers livre

un film où la terreur vient de l’intérieur de

la famille, de l’humain, du familier. Ça n’est

pas seulement la décomposition des liens

entre les personnages qui effraie, mais bien

l’hystérie qui en découle. La réalisation de

Eggers est posée, réfléchie, insidieuse. Il

préfère ne tourner qu’à une seule caméra,

en misant plus sur l’ambiance que sur des

artifices de mise en scène. Et le résultat est

saisissant. La scène d’exorcisme du jeune

Caleb (interprété par Harvey Scrimshaw)

reste dans les mémoires. Le film coûte 4

millions de dollars, en rapporte 40 millions

et permet à Eggers d’avoir le champ libre

pour sa prochaine réalisation.

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THE LIGHTHOUSE (2019)


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Un temps attaché à un projet de remake de Nosferatu,

il enchaîne avec « The Lighthouse », préférant tracer son

propre sillon. Le film est d’abord un projet d’adaptation

d’une nouvelle inachevée de Poe sur laquelle son frère

Max planche depuis quelques temps. À la fin, seul le titre

de la nouvelle est gardée, le scénario n’ayant aucune

ressemblance avec l’oeuvre littéraire. Eggers fait des

choix radicaux pour la réalisation de son second long

métrage. Il sera tourné en noir et blanc, et dans un ratio

image de 1.19:1, proche du carré. L’aspect granuleux du

résultat donne un effet troublant, presque anachronique.

Le film mêle habilement des références aux légendes

homériques, à l’expressionnisme allemand et une imagerie

vaguement lovecraftienne. Même si « The Lighthouse » n’est

pas au niveau de « The Witch », il reste une petite pépite

d’inventivité.

En deux films, Eggers esquisse déjà une œuvre cohérente

dont les occurrences se précisent petit à petit. Son goût

pour le passé pousse le réalisateur a utiliser des instruments

d’époques pour « The Witch » et travaille le texte pour qu’il

soit le plus proche de l’anglais utilisée par les colons. Le

même soin sera apporté aux dialogues de « The Lighthouse

» en étudiant les œuvres de Sarah Orne Jewett, autrice du

19ème siècle, elle aussi native de Nouvelle-Angleterre. La

nature semble être le théâtre de forces sacrées et secrètes,

que l’Homme viendra troubler. La famille fondant une

colonie au milieu de nulle part dans « The Witch », les

deux marins restant trop longtemps sur l’île dans « The

Lighthouse ». Sous le regard insistant des humains, la nature

révèle son caractère malfaisant, où les animaux sont les

agents de ce mal rampant dans ces contrées qui devraient

rester sauvage.

À n’en pas douter Robert Eggers est un cinéaste à suivre.

Son prochain film, « The Northman » se déroulera en Islande

au 10ème siècle, et sera une histoire de vengeance. Il serait

difficile de cacher notre impatience. On a hâte !

Mehdi Tessier


LA REINE DES NEIGES (2013)

100

S’il y a un film d’animation avec lequel on

vous a bassiné en permanence, c’est sans

aucun doute « La Reine des Neiges » (et si

ce n’est pas le cas, bienvenue sur Terre,

nous espérons que vous apprécierez nos

coutumes locales et nos perpétuels conflits).

Qui n’a pas entendu, délibérément ou non, «

Libérée, Délivrée » ou sa version originale «

Let it go » ? Qui ne sait pas qui sont Elsa, Anna

ou Olaf ? On peut parler d’un véritable razde-marée

médiatique (ou d’une avalanche si

vous êtes Kev Adams et pas drôle, ce qui est

un superbe synonyme). Tout a été fait pour

que “La Reine des Neiges” soit un succès et,

qu’on aime ou non le résultat artistiquement,

il faut admettre que c’est financièrement le

cas. Mais bien que le matraquage puisse

permettre à une production de rester plus

longuement dans le cœur que dans la

tête par le biais d’un marketing bien huilé

(cf “Avengers : Endgame”), il faut bien

reconnaître que quelque chose d’autre fait

perdurer le film de Chris Buck et Jennifer Lee

plus longuement que d’autres titres à gros

budget ayant connu un large succès. Mais

quoi ? Tentative de réponse dans ce texte

avec quatre points sans doute essentiels

dans la bonne réception du film.

Let it go

Bien qu’elles soient toutes narrativement

utiles et fonctionnent très bien (nous mettrons

un léger bémol pour les Trolls), il y a bien un

morceau que l’on ne peut absolument pas

éviter : Let it go AKA Libérée, Délivrée. Si l’on

regarde au-delà de l’aspect promotionnel de

la chanson pour son film, il faut bien admettre

que celle-ci, en plus de bien accompagner

l’évolution d’Elsa, relève du tube même

par son hymne sur l’affirmation de soi.

Musicalement, il y a ainsi une gradation qui

va à l’avant du personnage qui chante tout

en passant par le sens des paroles. En cela,

on préférera la version originale, portée par

une Idina Menzel à la voix puissante, plutôt

qu’une version française occultant une partie

de la force de la chanson malgré l’implication

d’Anaïs Delva.


101

Les visuels

Les thématiques

Visuellement, la Reine des Neiges a de quoi

faire valoir. En effet, le travail sur l’eau, liquide

ou figée, mérite d’être souligné mais relève

moins de l’esbroufe technique que d’une

recherche visuelle pour porter son œuvre

par des plans pouvant être catégorisés en

tant que Perfect Shot si le compte Twitter

du même nom n’était pas aussi aléatoire.

Cette imagerie porte le contenu du film

et offre quelques sommets visuellement

somptueux, telles les mains d’Anna envahies

par le froid. Tout en cherchant une animation

de mouvement réaliste, il s’en dégage une

poésie brute qui passe également par des

choix de luminosité permettant de souligner

le sentiment des personnages avec une

simplicité qui n’a d’égale que l’efficacité. La

mise en scène de Chris Buck et de Jennifer

Lee est du même acabit, notamment par le

découpage de l’attaque d’Elsa par des gardes

du Royaume. De quoi justifier les paillettes

que certains ont pu voir dans les yeux des

personnes qu’ils accompagnaient…

La narration

Certains se sont plaints d’une simplicité

dans la narration, justifiée par une certaine

épure appuyant le statut de conte du récit.

C’est néanmoins passer à côté de ce qui fait

l’une des forces de cette scénarisation : la

destruction de l’intérieur de certains tropes

récurrents du domaine. L’histoire d’amour

n’est ainsi qu’une façade pour raconter

comment deux femmes doivent s’affirmer en

tant qu’individus et s’aimer en tant que sœurs

pour trouver l’accomplissement. Le rôle du

prince charmant est détruit par la trahison

et l’ambition déshumanisante, tout cela pour

mieux appuyer cette annihilation du cliché

de l’amour au premier regard. Cela nourrit

le film ainsi que ses propos par l’ampleur

de l’histoire, alliant besoin de réhabilitation

globale et de réparation intime. La simplicité

d’apparence ne fait pas place à une histoire

simpliste mais riche en thématiques et en

significations.

“La Reine des Neiges” est un récit d’affirmation

de soi, d’individu avec ses propres failles et

ses propres trésors au milieu d’un système

écrasant socialement par la peur de la

différence, là où embrasser celle-ci amène à

une amélioration de la société. La place des

hommes dans l’histoire, surtout les contrepoints

sentimentaux d’Anna, souligne une

différence de figures masculines : une

toxique qui cherche à asseoir le pouvoir

par tous les moyens et une autre positive

à laquelle chacun peut tendre (culminant

dans la suite dans une chanson où il parle

de son questionnement amoureux, modèle

pour les jeunes garçons d’affirmer leurs

sentiments à l’encontre d’une image de

la masculinité écrasant cela). Il y a donc

quelque chose de fort qui s’en dégage, celle

d’une volonté d’être la personne que l’on

souhaite être et non celle que la société veut

que l’on devienne. Cela amène une forme

de nuance et surtout d’accomplissement

qui est finalement universel. Il n’est donc

guère étonnant que beaucoup se soient

retrouvés là-dedans ainsi que dans cette

relation entre sœurs qui aurait pu aller dans

l’émotionnellement abscons ou le cliché

facile pour mieux détourner le sentiment

amoureux vers quelque chose de familial

et d’intime, loin de la grandiloquence de la

figure du couple telle qu’amenée auparavant

par Disney.

Dès lors, un succès aussi fort est justifié et

relève tout autant du ciblage médiatique que

d’une réussite artistique qui touche encore

petits et grands. Alors que des remakes live

oubliables sortent des mêmes studios (cf

“Maléfique” qui reprendra le baiser familial

en l’amenant très mal), il faut admettre

que la magie que le grand public cherche

généralement dans ces films se trouve bien

dans “La Reine des Neiges”. À voir si sa suite

saura perpétuer l’engouement mérité pour

ce film…

Liam Debruel


102

ANOMALISA (2016)


103

La mélancolie a nourri au fur et à mesure des années maintes

œuvres, charriant émotionnellement les remords et les regrets

de protagonistes détruits dans leur être tout en essayant de faire

partager au public la destruction empathique qui les brise dans leur

chair. Duke Johnson et Charlie Kaufman auront su représenter cela

par l’utilisation de la stop motion.

La technique de l’animation en mouvement est pleinement utilisée et

se justifie notamment par le statut du héros, souffrant du syndrome

de Fergoli qui lui fait percevoir à chaque personne les mêmes visages

et voix, l’isolant de plus en plus de la société et de ses proches.

Cette gestion dramatique passe également par une représentation

réaliste du corps, notamment dans sa nudité (cf sa scène de sexe),

et la stop motion apporte une forme d’ancrage irréel, telles les

pensées de Michael Stone. Tout se délite dans une ambiance autre,

entre renfermement physique et géographique et une sensation de

cauchemar éveillé, alimentée par des fantômes du passé ne pouvant

procurer aucun répit pour Michael. Aucune échappatoire face à la

morosité de la vie et cet emprisonnement permanent… À moins que

?

La rencontre entre Michael et Lisa est des plus bouleversantes car

débarquant à un instant où l’étau de la solitude est au plus fort, au

plus étouffant pour notre personnage principal et la lumière qui se

dégage de la voix de Jennifer Jason Leigh, au point d’en avoir la

larme à l’œil en l’entendant chanter du Cindy Lauper. Cette union

entre ces deux solitaires, marqués dans leur intimité la plus profonde

par le regard étranger des autres et cette absence de reconnaissance

dans leur univers, est déchirante à souhait, tragédie humaine si

quotidienne et pourtant provoquant perpétuellement les mêmes

saignements au cœur, cette même douleur qui nous ronge de

l’intérieur au point de frôler l’annihilation de l’être. Voilà bien la patte

de Charlie Kaufman, maître sublimatoire de portraits de personnages

décalés tout en les confrontant à la vicissitude de la normalité établie.

“Anomalisa” se révèle dès lors miroir reflétant nos imperfections,

nos doutes, tout ce qui nous alourdit au quotidien pour telle ou

telle raison et se dévoile d’un drame puissant, remarquable beauté

technique à l’image d’une sensation permanente de solitude. On en

sort le cœur serré, le regard humide et la mélancolie planant sur notre

tête sans prévoir de nous quitter avant un bon moment, telle que la

sensation d’avoir découvert une œuvre admirable à tous les niveaux.

Liam Debruel


104

Réalisé par Jérémy Clapin, “J’ai Perdu mon Corps”

est un des meilleurs films d’animation de cette

année 2019 et se place incontestablement comme

un des meilleurs films de l’année. Une double

intrigue passionnante entre l’histoire d’amour du

protagoniste Naoufel et la cavale survivaliste d’une

main à la recherche de son corps.

“J’ai perdu mon Corps” est une véritable leçon de

cinéma. Une vision humaniste de grande ampleur,

incroyable et subtile. C’est du grand art dans son

expression la plus pure. Jérémy Clapin signe une

épopée humaine d’une grande intensité, une histoire

universelle et extrêmement touchante. Une histoire

à double lecture qui oppose une simplicité humaine

très réaliste à une histoire fantastique très poétique.

Cette main qui recherche son corps est l’expression

de toute la ténacité de l’espèce humaine, même face

aux pires défaites. L’expression de la force de l’être

humain, mais également de sa sensibilité. Une belle

idée que de choisir une main comme représentation

du corps, des sens, voir de l’âme. Notre main est

la partie du corps qui interagit le plus avec notre

environnement. C’est elle qui subit le froid, la chaleur,

les brûlures, c’est elle qui teste les limites du corps

humain. La main accompagne chaque instant de

notre vie, de la naissance à la mort. C’est elle qui

touche les corps, la peau, l’herbe qui vibre dans le

vent, l’eau salée d’un océan, elle magnifie le toucher

et les sens. C’est elle aussi qui affronte toutes les

premières fois. À travers “J’ai perdu mon corps”,

Jérémy Clapin parvient parfaitement à reproduire

ces sensations, cette représentation de la vie, et tout

ce qu’il en découle. Cette main est un élément vivant,


105

J’AI PERDU MON CORPS (2019)

vital, une personnification qui recherche sa maison. Après

tout, ce n’est pas le premier à utiliser cette idée, mais il la

magnifie avec énormément de sensibilité.

Porté par la superbe bande son de Dan Levy, le métrage est

également une leçon de maîtrise technique. L’animation est

superbe, et permet des séquences magnifiques pendant

l’odyssée de cette main qui affronte de nombreux dangers.

C’est aussi et surtout une leçon d’écriture sur l’amour, la

vie, la mort aussi. Une écriture puissante, romanesque et

romantique, qui trouve des instants de grands cinéma. La

séquence de rencontre entre les deux protagonistes, via un

interphone, est absolument géniale. Le final est renversant,

laissant tout ceci en suspend, entre deux univers.

“J’ai Perdu mon Corps” est peut-être même le meilleur film de

cette année. Une œuvre à la portée émotionnelle sans limite.

Une écriture intelligente et pertinente. Une vision humaniste

incroyable et subtile. Du grand art.

Aubin Bouillé


106

Alors que le mélodrame se fait le genre des temps pluvieux, signifiant

toujours un moment marquants dans les films en question, la

neige semble être pris assez anecdotiquement dans la conscience

spectatorielle. Or, la neige - qu’elle tombe (ou pas d’ailleurs), qu’elle crée

des embêtements, qu’elle habille un décor ou qu’elle illustre des états

d’âmes variés - a elle aussi une place importante. D’autant plus dans

cette période de fin d’année où Noël et Hiver paraissent être les plus

fidèles amis du flocon et des tempêtes de neiges.

La neige a en commun avec les autres caprices ou bienveillances

météorologiques de pouvoir symboliser tout ou son contraire. Liberté et

rédemption, s’opposant à effroi et enfermement. Évidemment, la neige

s’inscrit d’abord dans un rapport purement visuel avec ce que l’image

nous donne à voir. Figure plus « blanche que blanche » qui crée certains

des plus beaux contrastes dans les films noirs et blancs notamment. On

pense notamment à “Citizen Kane”, à “It’s a Wonderful Life” ou encore la

balade en traîneau dans “Liebelei”, rappelant, chacun à leurs manières

un rapport à la neige tout en contraste avec des sentiments intérieurs.

Car celle-ci recèle également une profondeur plus intérieure, faisant

écho à des émotions, des sentiments mais aussi des craintes bien

humaines. C’est notamment la tempête dans “The Thing” qui écarte nos

protagonistes du monde extérieur, ou l’avalanche de “Snow Therapy”

qui révèle des côtés bien sombres d’un père de famille.


107

LA NEIGE AU CINÉMA

La neige a ce côté rassurant plus que dévastateur. Ce sont

souvent des flocons silencieux qui viennent recouvrir un lieu où se

joueront, peut-être, des événements bien tristes : comme dans les

nombreuses scènes de duel sur la neige. Duels que le western a su si

bien employer, dans “Le Grand Silence” de Corbucci, plus tard dans

“Les Huit Salopards”, ou encore dans “Jeremiah Johnson”. Son genre

voisin, le film de samouraï n’est pas en reste : “Lady Snowblood” en

figure de proue évidemment, succédé par “Kill Bill”, forcément. Ainsi,

ce côté rassurant est souvent perturbé par le sang qui, lui, se fait «

plus rouge que rouge » sur l’immaculée blancheur de la neige.

Impossible de ne pas évoquer les films de Noël lorsque l’on aborde

ce sujet, et nous nous en serions voulu de ne pas terminer sur cette

note positive et salvatrice que la neige invoque dans ces films-là.

Déjà cité mais non moins représentatif, “It’s a Wonderful Life” est,

au même titre que “Home Alone”, le film de Noël par excellence. La

neige joue ici son rôle à merveille, moment magique, suspension

du temps, c’est un événement spécifique à une période plus qu’à un

état d’esprit.

Nous espérons que vos fêtes soient tout aussi enneigées que le

cinéma l’est à ce moment de l’année.

ANDRE Baptiste


Tout commence avec une discussion entre Dieu et un ange

en devenir, à propos d’un certain George Bailey. En fait non,

pas vraiment. Tout commence avec un générique, et l’image

de cloches en fond de l’inscription Liberty Films, la société de

production du film. Il nous semble assez judicieux de revenir

sur cet aspect-là du film pour entrevoir la place que “It’s a

Wonderful Life” tient dans nos cœurs hivernaux et festifs.

En 1946, Frank Capra retourne à Hollywood après la Seconde

Guerre Mondiale. Toutes les têtes sont pour lui nouvelles

et il peine à reprendre la place qu’il avait laissé en suspens

pendant ces années-là. Néanmoins il aspire toujours à cet élan

de liberté et de communion qui le caractérise. Il s’associe alors

avec William Wyler et George Stevens (eux-mêmes revenus

de la Guerre) pour former, donc, la société de productions

Liberty Films.

108

Capra réalise alors son premier film de retour de la guerre

et choisit, restant fidèle à lui-même, de mettre en scène l’ «

optimisme capraesque ». Filmant l’individualité pour mieux

souligner la force du groupe, Capra réalise un film « de Noël »

qui commence paradoxalement sur un personnage dépressif

et suicidaire. Drôle idée du rire et de la fête ! Mais justement,

cette figure qu’est Noël fait écho de période de refuge dans

l’œuvre de Capra (elle est déjà présente dans “John Doe”).

C’est un ultime cri au monde pour dire « Courage, courage ! »

comme le dit Capra lui-même dans son autobiographie.

Et cet optimisme se retrouve forcément dans le personnage

incarné par James Stewart. De par son tempérament, sa

bienveillance et sa capacité inébranlable à désirer ce qui

semble si loin de lui (vouloir voir le monde quand tout le

rappelle à sa ville natale). C’est dès lors un personnage qui

souffre et qui ne réalise son importance qu’après avoir vécu

cette expérience fantomatique de la rencontre avec l’ange. Ce

n’est pas à proprement parler un personnage qui évolue, mais

qui se rend compte, embrasse, et remercie ce qu’il est pour lui

et pour les autres. Une véritable renaissance pour lui.


109

IT’S A WONDERFUL LIFE (1946)

Là réside pour Capra ce que l’on nomme l’ «

esprit de Noël » : cet esprit de communauté

dans l’individu où chacun et tout le monde

a droit à son heure de gloire. Cette prise de

conscience de la valeur que l’on a aux yeux

des autres se fait ici non pas par un échange

de cadeau, mais par la reconnaissance de

l’importance de la famille, des amis, des

collègues, voisins…

À sa sortie, le film n’a guère de succès, boudé

par les spectateurs et la critique qui le trouvent

trop « mielleux ». Mais, miracle après miracle,

il connait un second souffle quelques années

après grâce à ses rediffusions à la télévision.

Aujourd’hui c’est un incontournable de la

période des fêtes de Noël et la force du

film n’a rien perdu, gardant bel et bien sa

bienveillance dont nous avons tant besoin.

Joyeuses Fêtes !

ANDRE Baptiste


110

GREMLINS (1984)

En 1984, Joe Dante réalise un de ses grands classiques. Issu

de la génération Spielberg, le cinéaste signe “Gremlins”

: un film de Noël pas comme les autres. Il reprend le

concept de la créature toute mignonne et toute gentille qui

accompagne les contes de Noël, pour en faire une comédie

horrifique et satirique géniale. Portée par Zach Galligan,

retour sur cette comédie culte.

“Gremlins”, c’est un peu “E.T.” qui rencontre “S.O.S

Fantômes”. Une comédie décalée, ancrée dans la pop

culture, qui respire les années 1980. Joe Dante signe un

divertissement acéré, aigre et caricaturiste. Il joue avec

les clichés de son époque, les clichés de la méthode

Spielberg, pour en faire une comédie presque horrifique,

gentiment trash, et terriblement sarcastique. Il reprend la

formule du lycéen qui rencontre une créature étonnante

vouée à devenir son meilleur ami. Le cinéaste réutilise l’idée

classique d’appréhension du monde et d’incorporation

dans la société via l’aide d’un petit ange gardien. Dans

“E.T.” il s’agit évidemment de l’extraterrestre, ici c’est le petit

Mogwaï qui joue ce rôle.


111

Si Gizmo est une créature définitivement craquante, parfaite

pour vendre des produits dérivés en fin d’année, ses

homologues ont un penchant obscur sardonique séduisant.

C’est bien simple, seul Baby Yoda a réussi égaler la

puissance empathique de Gizmo en terme de créature. Le

petit Mogwaï demeure, même après toutes ces années un

personnage définitivement culte, et emblématique d’une

époque.

“Gremlins” est avant tout un film culte pour son côté

décalé. La manière dont Joe Dante joue avec les clichés

de son époque est définitivement agréable. Il use d’une

récit classique d’appréhension, de découverte, puis de

révélation, mais avec une touche d’humour sadique. Les

Gremlins foutent un bordel monstre, et apparaissent en

figures cauchemardesques. Critique d’une société de

consommation de masse, ils viennent, à l’instar du Grinch,

vilipender Noël. Mais contrairement à leur homologue vert,

les Gremlins ne retournent pas leur veste, et ont comme

seul but le carnage et la destruction. Les petits monstres

verts permettent alors de détruire le cliché bien pensant de

Noël avec humour et efficacité.

Le long métrage doit évidemment beaucoup au travail des

marionnettes et des animatronics absolument superbes.

Trente-cinq ans plus tard, les Gremlins sont encore des

créations splendides, qui rappellent que le cinéma

d’artisanat avait quelque chose de plus attractif que les

CGI. Après une première partie très influencée par “E.T.”,

Joe Dante se lâche. La seconde partie est beaucoup

plus intéressante, plus drôle, moins sérieuse, et transmet

une énorme dose d’auto-dérision. Le Gremlin est un

personnage culte, qui parvient à être drôle et effrayant en

même temps. Bref, “Gremlins” est un chouette blockbuster

d’époque, qui permet de briser les clichés du film de Noël.

Aubin Bouillé


112

On a tous nos habitudes pour

Noël, notamment d’un point de vue

cinématographique. Tandis que certains se

revoient « L’étrange Noël de Monsieur Jack

» quelques mois après Halloween (car oui,

il est impératif de se revoir celui-ci à ces

deux moments), et que d’autres retombent

encore et encore sur les mêmes téléfilms

festifs, marronniers d’une saison aux arbres

dénudés, il y a les gens qui regardent “Die

Hard”, sans doute le blockbuster parfait à

savourer avec une bonne tasse de chocolat

chaud.

Comment en effet se sentir lassé face à la

mésaventure de John McLane, sympathique

homme de loi coincé dans une tour envahie

par des terroristes menaçant sa femme ?

Comment ne pas accrocher aux répliques

d’un Bruce Willis à l’époque impliqué dans

son personnage ? Comment ne pas soutenir

et haïr à la fois le charismatique Alan

Rickman, sans doute parmi les méchants les

plus géniaux portés sur les grands écrans

américains ? Difficile à dire, surtout si vous

êtes autant fan que Jake Peralta de ce qui

est un classique de l’actioner.

La mise en scène et l’écriture de John

McTiernan relèvent en effet du travail

rigoureux, cherchant à humaniser la figure

héroïque du film d’action explosif avec une

efficacité visuelle qui allie divertissement

de forme et travail narratif de fond. La

collaboration avec Joel Silver s’avère à

l’aune des productions de ce dernier

mais avec assez d’idées, improvisées ou

non, qui distinguent “Die Hard” du tout

venant du genre. Oui, “Die Hard” est un

récit d’action à la gestion tout simplement

parfaite à tous les niveaux, s’érigeant en

modèle indétrônable du genre (bien que

nous mettrons au même niveau “Die Hard

3”, également grand blockbuster maîtrisé

en tous points). Mais c’est également le

récit d’un homme qui veut reconquérir


113

DIE HARD (2013)

sa femme et retrouver la personne qu’il

aime. Ce simple point de drame banal

mais pourtant si vrai émeut et nourrit la

motivation de McLane, héros d’action de

légende par sa normalité apparente et

sa sensation de grain de sable sortie de

nulle part (cf ses rapports aux collègues de

sa femme, l’ancrant socialement ailleurs)

qui se transforme en poil à gratter fort et

charismatique.

Donc, si vous cherchez le blockbuster de

Noël, celui qui fournira assez d’action pour

ravir les uns, de drame pour satisfaire les

autres et de cinéma pur pour convaincre

ceux qui restent, mettez votre bonnet de

Noël, sortez votre plus beau marcel et

revoyez-vous ce classique qu’est et restera

“Die Hard”.

Liam Debruel


OH MY DISNEY !

114


115


116

Si Mickey et ses amis ressemblent aujourd’hui

plus aux cavaliers de l’apocalypse qu’aux

peintres de la Renaissance en termes de

créativité et de qualité pure, le troisième

long-métrage d’animation des studios

Disney, après « Blanche-Neige et les Sept

Nains » (1937) et « Pinocchio » (1940), lequel

a été développé en parallèle, « Fantasia »

est un exemple de l’ambition artistique qui

imprégnait l’entreprise aux grandes oreilles

au moment de son arrivée dans la cour des

grands.

Après plusieurs années de production,

impliquant de trouver les morceaux et les

idées visuelles qui les accompagnent, «

Fantasia » débarque dans les salles obscures

le 13 novembre 1940, offrant une expérience

unique et magnifique. Composée de sept

courts-métrages, illustrant huit classiques

musicaux, ainsi que d’un intermède

d’explication de sonorité, c’est une œuvre

aussi improbable qu’ingénieuse et

didactique.

En effet, nous faisant passer de la « Toccata

et Fugue en ré mineur » de Bach au fameux «

Ave Maria » de Schubert tout en nous offrant

« Le Sacre du Printemps » de Stravinsky ou la

suite de « Casse-noisette » de Tchaïkovski, ce

film est une véritable initiation à la musique

classique et surtout un délice tant visuel que

sonore pour les petits comme les grands.

Cet aspect instructif est renforcé par les

présentations précédant chaque morceau,

effectuées par Deems Taylor, critique musical

reconnu à l’époque, et par le petit interlude

de milieu de film qui vient expliquer les

différences dans les sons des différents types

d’instruments composant l’orchestre.

Mais, ce petit bijou ne se limite pas à être

une simple leçon de musique. L’animation

est d’une grande richesse, chaque segment

ayant son identité propre avec des images

marquantes. D’ailleurs, on peut remarquer

que le passage sur le morceau de Stravinsky

susmentionné a probablement inspiré

Terrence Malick et son « Tree of Life » puisque

l’on peut déjà voir une reconstitution de la

création de l’univers. Les autres séquences

sont toutes aussi marquantes : la parodie de

ballet avec les hippopotames et éléphants

sur fond de « La danse des heures », une

journée au cœur de la mythologie grecque

magnifiée par du Beethoven, l’expérimental

avec les formes géométriques rappelant

Fischinger pour illustrer le « Toccata et

Fugue » sans oublier Mickey en sorcier un

peu présomptueux ou le démon sur le mont

chauve assisté de Moussorgski chassé par la

pureté de Schubert.

Le studio donne tout ici pour offrir un

spectacle total, et il va même jusqu’à innover

dans les domaines techniques pour nous

proposer cette expérience singulière, ce qui

ne peut que faire croître l’admiration pour ce

film. C’est en effet grâce à celui-ci que l’on a

eu l’un des premiers systèmes de son stéréo

au cinéma avec le Fantasound, consistant en

l’enregistrement de plusieurs pistes qui sont

ensuite mixées pour en réduire le nombre

de sorte qu’elles puissent après-coup être

imprimées sur le film. On peut aussi citer

l’utilisation massive de la caméra multiplane

pour donner de la profondeur aux images

ou bien la diffusion sur écran large, encore

rare à l’époque et utile ici pour renforcer

l’immersion.

« Fantasia » s’inscrit donc dans la grande

histoire de Disney comme l’un des métrages

les plus singuliers et les plus ambitieux.

Malgré son échec relatif, possiblement dû à

la guerre, c’est un film qui aura su marquer

les esprits par son inventivité tant visuelle

que technique et qui nous fait regretter cette

période d’insouciance du studio, aujourd’hui

rongé par les cahiers des charges et axé sur

les suites et remakes plus insipides les uns

que les autres. Plus qu’un simple spectacle,

il s’agit d’une vision de feu Walt Disney,

transcendant les différentes formes d’art

pour tenter d’offrir une pure œuvre d’art, un

monument intemporel.

Elie Bartin


FANTASIA (1940)

117


ALADDIN (1992)

118

Oublions les comédies navrantes et

immondes avec Kev Adams et l’adaptation

live banale et molle de Guy Ritchie : le

film de Ron Clements et Jon Musker est

l’adaptation grand public que l’on ne peut

que recommander, voire même le meilleur

film d’animation produit par Disney car il

regorge de tout ce que Walt pouvait espérer

offrir avec ses créations.

L’intrigue peut paraître simple aux yeux

de certains, nous répondons qu’elle est

universelle par cette histoire d’amour barrée

par des schémas sociaux lourds de sens. Ce

questionnement débarque surtout après le

premier tiers quand apparaît LE Génie du

film, c’est-à-dire son Génie (promis, l’humour

de Clements et Musker est bien meilleur que

le nôtre). Il soulève les possibilités infinies de

choix offerts par un univers, avec un respect

de certaines règles évidemment. C’est notre

réaction face à ce champ des possibles, face

à cette opportunité de pouvoir que l’on peut

se découvrir. Comment peut-on rester soimême

en étant occulté de certaines difficultés

imposées, en ne s’accomplissant pas dans

une forme de difficulté ? Le Génie est ainsi

riche d’humour (merci Robin Williams) mais

également de questionnements que l’on

peut se poser par nos propres appréhensions

personnelles.

On peut retrouver aussi une volonté

d’affranchissement personnel et social, que

ce soit par la présence de lois écrasantes

d’antan ou le statut du Génie. Il y a une

volonté de se libérer de certains carcans,

résonnant dans « A whole new world »,

ouverture vers une autre possibilité de

société où l’on peut s’affirmer en tant qu’être

sans se retrouver affecté par son statut, où

l’on ne se retrouve plus esclave d’un objet ou

des desideratas de certains et où l’on peut

aimer qui on le souhaite sans se préoccuper

d’autres choses que nos sentiments, le tout

avec une animation profitant des avancées

en la matière grâce au numérique.

Aladdin représente donc l’exemple de

divertissement prenant et réussi ne délaissant

pas certains messages qui résonnent à

toutes les oreilles. Autant de merveilleux et

de magie, cela fait du bien, surtout quand

on voit ce que Disney fait en massacrant

ses classiques d’animation pour en faire des

produits désincarnés mais rentables. Quitte

à nourrir votre nostalgie, revoyez plutôt ce

long-métrage fantastique sans tomber dans

le creux sans ambition…

Liam Debruel


KUZCO L’EMPEREUR MÉGALO (2000)

Est-ce que les films d’animation Disney

ont le même style ? Étrange question pour

démarrer cette critique mais cela reste une

remarque récurrente sur le contenu de leurs

productions : encore et encore les mêmes

schémas narratifs, les mêmes romances, les

même personnages, répétés ad nauseam

pour un public qui réclame toujours la même

chose. C’est oublier qu’au début des années

2000, Disney aura connu un autre ton après

l’âge d’or des années 90 pour être plus dans

l’expérimentation, avec plus ou moins de

réussite. C’est vers le plus que tend plutôt

Kuzco par son style cartoonesque assumé.

Le style slapstick du film va à contre-courant

de ce qui sortait des mêmes studios,

conférant un charme humoristique ravageur

qui fonctionne notamment par le biais de

ses personnages colorés. On pense aux

deux couples en confrontation, Kuzco/Pacha

et Yzma/Kronk. Les seconds forment dans le

rôle de « méchants » un duo hilarant par leur

opposition de caractère totale propice à un

certain humour. Chaque groupe forme une

balance émotionnelle, opposant une figure

égocentrique à une plus innocente pour

souligner une certaine alchimie menant

à une certaine avancée émotionnelle, en

particulier pour notre héros.

On peut soupirer sur le fait que Kuzco soit la

figure arrogante obligée de ravaler son ego

pour être une personne plus appréciable

moralement. Pourtant, si le récit suit en

effet un certain cheminement, il se retrouve

dynamité de l’intérieur par divers effets : le

plan fixe durant la scène du restaurant, la

destruction du quatrième mur à intervalles

réguliers, éléments largement anachroniques

dans un décor sud-américain semblant peu

abordé dans le milieu de l’animation, … Tout

cela enrichit le long-métrage en le rendant

bien plus sympathique, loin du cynisme

humoristique de certaines productions plus

récentes.

Le film de Mark Dindal se voit réhabilité par

les fans au fur et à mesure des années, et

c’est largement mérité. « Kuzco » demeure

une bombe humoristique de qualité qui

arrive à faire passer un message déjà vu avec

un style unique et brillant. Sans doute le film

d’animation Disney le plus drôle sorti par les

studios.

Liam Debruel

119


ATLANTIDE, L’EMPIRE PERDU (2001)

120

L’expérimentation dans le milieu des films

d’animation Disney continue avec « Atlantide,

l’empire perdu ». En effet, on pourrait dire

qu’un tel récit d’aventure largement inspiré

stylistiquement par Jules Verne se situe aux

antipodes de ce que le studio aux grandes

oreilles a pu créer auparavant. C’est peut-être

ce qui explique sa popularité assez limitée par

rapport aux cadors ancrés dans l’imaginaire

collectif, ce qui ne veut absolument pas dire

que ce film est médiocre, bien au contraire.

Son aspect aventuresque est passionnant,

mené par l’insouciance et l’émerveillement

de son personnage principal, Milo Thatch.

Ce dernier est l’archétype parfait du doux

rêveur qui doit s’affirmer dans l’aventure

qui le dépasse pour mieux faire ce qui est

juste. L’aspect découverte du récit bifurque

vers des thématiques qui sont intéressantes

dans ce milieu par leur ancrage historique et

mature.

Derrière ses personnages colorés et drôles,

l’Atlantide n’hésite pas à s’orienter vers les

destructions causées par le colonialisme

sur des cultures différentes. Cet aspect n’est

certes pas le point central de l’intrigue mais

son agencement, impliquant également des

personnages secondaires qu’on a su aimer

dans une telle machination, et souligne les

ravages causés par la société occidentale

sur des peuples qui ont eu le tort de ne pas

correspondre à leur vision du monde et

surtout de disposer de richesses prêtes à

être réappropriées par l’homme moderne.

Cette maturité narrative derrière l’intrigue

divertissante s’annonce dès l’ouverture par

la retranscription imagée d’une catastrophe

amenant la mort et la destruction à

large échelle. L’ancrage mythologique

et historique n’est donc jamais nié dans

l’élaboration de cette œuvre qui nous

appelle à découvrir des cultures différentes

plutôt qu’à participer à leur annihilation par

l’oubli ou la réappropriation. Le tout est fait

avec une animation de qualité qui sait gérer

l’ampleur de sa narration par une mise en

scène impeccable et une imagerie travaillée.

L’échec financier d’ “Atlantide, l’empire

perdu” est donc l’échec d’une proposition

de divertissement grand public d’aventure

nourrie par les remords des destructions

créées par la « modernité » sur des

peuples innocents. Une telle gravité sousjacente

aurait mérité tellement plus de

considération…

Liam Debruel


121


122

LES FAMILLES AD


123

CE 4 DÉCEMBRE EST SORTIE UNE NOUVELLE

ADAPTATION DE « LA FAMILLE ADDAMS », AVEC

AUX COMMANDES CONRAD VERNON ET GREG

TIERNAN (QUI ONT SIGNÉ, RÉCEMMENT, LE

DÉCRIÉ « SAUSAGE PARTY »). SI L’ON REGRETTE

UN CHOIX CALENDAIRE MAL AMENÉ – LE FILM

EST SORTI POUR HALLOWEEN AUX ÉTATS-UNIS -,

LE PLAISIR DE RETROUVER LA CÉLÈBRE FAMILLE

AUX MŒURS UNIQUES NOUS RÉJOUIT, QUI

PLUS EST AVEC À LA BARRE DEUX AUTEURS QUI

N’HÉSITE JAMAIS À POUSSER LEURS CODES

HUMORISTIQUES JUSQU’AU BOUT, QUITTE À

LES POUSSER DANS LE SUBVERSIF (VERNON

EST ÉGALEMENT RESPONSABLE DE « SHREK

2 » OU « MADAGASCAR 3 »). MAIS AVANT DE

S’INTÉRESSER PLUS AVANT À CETTE NOUVELLE

ADAPTATION, ON A DÉCIDÉ DE VOUS PARLER DES

DEUX ADAPTATIONS CINÉMATOGRAPHIQUES,

SIGNÉES CETTE FOIS-CI BARRY SONNENFELD, EN

SALLES DANS LES ANNÉES 90.

THIERRY DE PINSUN

DAMS


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LA FAMILLE ADDAMS (1991)


125

Pour Barry Sonnenfeld, qui signe ici son

premier long métrage, l’occasion est de

s’essayer au sens du détail, au foisonnement

de petites mimiques de fond de champ que

l’on remarque au deuxième visionnage, et

dont il sera friand par la suite pour « Men In

Black ». Le Manoir Addams est un terrain de

jeu où sa caméra peut virevolter en tous sens

pour toujours avoir quelque chose à montrer,

et il ne se prive pas de s’en servir. Alors on

suit la chose, cette main vivante dans ses

déambulations à travers le manoir, on assiste

aux jeux des enfants tous aussi loufoques et

qui ponctuent les scénettes par un humour

grinçant, et on s’insinue dans le quotidien de

cette famille atypique.

Le succès de « La Famille Addams » vaut

avant tout par le charme de ses comédiens

et leur capacité à se mettre au service de

personnages si grandiloquents. Angelica

Huston et Raul Julia forment un couple

Morticia / Gomez parfait, d’une excentricité

folle pour l’un et d’un calme glacial pour

l’autre. Christina Ricci en Mercredi et Jimmy

Workman en Pugsley s’en donnent à cœur

joie – leur jeux consistants à tenter de s’entretuer

font toujours mouche-, et sont d’ailleurs

dirigés à merveilles pour de jeunes enfants.

Les dialogues jouent avec les obsessions

morbides de la famille, par exemple Morticia

qui se délecte du malheur dans le monde

ou qui engueule sa fille parce qu’elle choisit

un couteau et non une hache pour exécuter

son frère. Ludique, on est souvent pris dans

la danse avec les duels à l’épée de Gomez

et son notaire, les différents mécanismes qui

font accéder à diverses parties du manoir,

entre autres.

« La Famille Addams » se divise avant tout en

petites scénettes, destinées à nous montrer

divers aspects de la famille où l’on attend

chaque sketch avec impatience, mais contient

une intrigue qui lui permet d’avoir un fil

rouge consistant, créant un film cohérent. Ici,

il s’agit de Gordon, ressemblant étrangement

à Fétide, le frère perdu de Gomez (ne seraitce

d’ailleurs pas lui ayant perdu la mémoire?)

qui manipulé par sa mère (vraie mère?) va se

faire passer pour ledit frère pour tenter de

s’infiltrer dans la famille et leur voler leur

fortune. L’occasion de jouer avec les émotions

dudit Fétide, probablement le personnage

le plus emblématique de la mythologie

Addams, campé ici par un Christopger Lloyd

au top de sa forme. L’acteur habitué aux rôles

grimés, qui sort à peine de la trilogie « Retour

Vers Le Futur » et de « Qui Veut La Peau de

Roger Rabbit » joue de ses gros yeux pour

apporter le malaise, et rend le personnage

totalement jouissif. Malgré des adaptations

régulières en séries, animées comme « live »

ayant été effectuées avant ou après les deux

films de Sonnenfeld, Fétide est Christopher

Lloyd. Le tourment du personnage est

palpable : rester fidèle à sa mère et dérober

cette famille, ou accepter tout l’amour qu’ils

lui apportent, amour qu’il n’a jamais connu

auparavant.

Parce qu’avant tout, la famille Addams,

dans toute son étrangeté, est une famille

soudée, où l’amour suinte par tous les

pores, en contradiction avec ces familles

« normales » qui pourtant jouent de

fourberies, manipulations, et sont bien plus

instables. Ce sont alors ceux qui vouent un

culte au morbide, ne peuvent s’inclure dans

une société normalisée qui sont en réalité

les plus sains. Avant d’être une comédie

macabre qui se délecte par son humour

toujours généreux, « La Famille Addams » est

une ode à la différence, au fait de ne jamais

considérer ses délires personnels s’ils nous

aident à nous épanouir et qu’ils ne font de

mal à personne.


Devant le succès du film, une suite est

immédiatement amorcée, toujours avec

Sonnenfeld aux manettes, qui va encore plus

s’infiltrer dans cette famille hors-normes pour

nourrir sa richesse visuelle. Cette fois-ci, un

nouveau né dans la famille va forcer Gomez

et Morticia à faire appel aux services d’une

nounou. Cette dernière, Debbie Jelinsky,

est en réalité une veuve noire, responsable

du meurtre de ses conjoints qu’elle dérobe

sans vergogne, et qui ici jette son dévolu sur

Fétide, bien résolue à s’emparer de la fortune

des Addams. Mercredi, ayant découvert

la supercherie, se retrouve envoyée avec

Pugsley en camp d’été, haut lieu de bonheur

infantile, et donc l’antichambre de l’enfer

pour tout Addams qui se respecte.

126

Le film joue donc sur deux tableaux, d’un

côté les plans de Debbie qui doit séduire

l’oncle étrange, de l’autre les enfants qui

doivent s’adapter au monde qui les entoure.

L’arc de Debbie se construit évidemment

sur celui de Gordon dans le premier film,

où elle doit apprendre les mœurs de la

Famille pour les duper, mais malgré cette

similitude, jamais on ne tombe dans la

redite, Sonnenfeld trouvant toujours d’autres

éléments à montrer et à raconter dans la

richesse de détails que contient le manoir.

Toujours un plaisir de virevolter à travers

les couloir de cette immense bâtisse qui

regorge de secrets, et surtout de se délecter

de dialogues toujours aussi savoureux de

noirceur et d’ironie. Placer en contradiction le

camp d’été est une idée formidable, les rôles

s’inversent, on est dans un nouveau voyage

en terre hostile, où tant semble inadapté,

alors que c’est notre société que l’on décrit.

Toujours avec cette hypocrisie des gens

qui « doivent rester positifs parce que c’est

normal », les Addams sont encore des héros

qui s’affirment par leur différence, à l’image

de cet enfant désavoué par ses parents qui

devient l’idylle de Mercredi. Le conformisme,

véritable ennemi face à l’épanouissement,

un thème propre à La Famille Addams, que

Sonnenfeld comprend une fois encore et sait

décrire à merveille.

Les deux épisodes sont complémentaires

puisqu’ils sont faits de la même essence. Ce

qui ne fait pas de ce second volet une version

plus faible du premier, bien au contraire.

Là où Sonnenfeld ne s’affirme pas toujours

par ses suites (on pense au « Men In Black

II » complètement raté là où le troisième

propose enfin de l’originalité), il s’inscrit ici

dans une logique suffisamment bien pensée

pour ne pas sembler similaire. L’écho des

thèmes et de la trame en font un miroir, mais

déformant, qui utilise les mêmes éléments

pour mieux les tordre, les amener ailleurs.


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LES VALEURS DE LA FAMILLE ADDAMS (1993)

Diptyque fantastique, malheureusement

terni par le décès de Raul Julia, qui rendra

difficile les possibilités de suite tant il

colle au personnage. C’est d’ailleurs à

ce moment-là que la carrière d’Angelica

Huston ou Christopher Lloyd peineront à

retrouver de l’ampleur. Une série animée

suivra, et également un autre film, « La

Famille Addams : Les Retrouvailles », en

1998, mais on ne va pas en parler. Juste

noter que Tim Curry rend une prestation

honorable en Gomez, qu’il en est la seule

chose positive à retenir mais que cela ne

suffit pas à subir cela.


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LA FAMILLE ADDAMS (2019)

Alors que vaut cette adaptation animée ? Dans les intentions

principales, on dénote une volonté de vouloir se rapprocher

des dessins originaux de Charles Addams. L’aspect cartoon

est renforcé par l’animation, et une volonté de découper le

métrages en sketches peut justement se rapprocher des

premières adaptations. Pourtant, malgré un certain charme,

et un respect du matériau originel, l’ennui perdure, et « La

Famille Addams » peine à charmer.

Niveau scénario, on reste dans la continuité des deux

métrages de Sonnenfeld. Un élément extérieur, ici une

décoratrice connue par son émission télé venue inaugurer

une ville « parfaite » au pied de la demeure des Addams,

qui représente la volonté de conformisme, le politiquement

correct venu exiger des parias qu’ils s’intègrent aux mœurs

communes. Portrait évidemment cynique, où derrière cette

volonté de ne pas faire de frasque se cache une société lisse


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de toute aspérité, avec des gens suivant

le pas comme des machines, refusant

d’admettre toute différence. Les Addams,

par leur individualité et leur refus de se

soumettre à la pensée unique, deviennent

des héros malgré eux, résistants face à une

nouvelle forme de fascisme « bien-pensant

». Rien de nouveau sous le soleil donc, où un

monde qui nous apparaît comme « normal »

s’avère bien plus fou et dangereux que les «

tarés du coin », plus singuliers mais bien plus

inoffensifs car épanouis.

Les éléments sont là, et c’est toujours un

plaisir de retrouver ces personnages que l’on

aime tant, avec une écriture de dialogues

sachant relever leurs traits de personnalité.

Mais c’est au niveau du traitement en

sketches, qui alourdit le rythme, que le tout

tombe à plat. Si pris à part chaque facteur

semble propice à amener le rire, l’exécution

s’avère fainéante, dénuée d’intérêt visuel. Un

comble lorsque l’on est face à de l’animation,

qui pourrait permettre bien plus de fantaisie.

Loin d’être un ratage complet, on est surtout

déçu de ne jamais prendre un plaisir total. Le

duo de réalisateurs a déjà une suite sur les

rails, alors on croise les doigts. On sait que

le duo de réalisateurs a une suite sur les rails,

que l’on espère plus maîtrisée maintenant

que les codes sont acquis.


Il est évident de s’intéresser à ce mouvement marquant

et important pour toutes les victimes qu’est #MeToo. Si le

harcèlement et les agressions sexuelles deviennent enfin

un problème reconnu, les séries continuent à naviguer

sur des thématiques habituelles, et cette décennie n’a

laissé place à aucun programme dédié à ce sujet. Il a fallu

attendre la fin de l’année 2019 pour voir naître la série “The

Morning Show”. Encore plus représentatif de cette volonté

de renouvellement, ce n’est pas sur une chaîne américaine

mais sur la plateforme Apple TV qu’est diffusée la première

saison de la série. Allons-nous vers une modernisation par

un dynamisme moral des nouvelles plateformes ?

Apple TV ne contient que très peu de contenu pour l’instant

mais une volonté de proposer du neuf avec “Servant”

(nouvelle série signée M.Night Shyamalan), “See”, “For All

Mankind”…et donc “The Morning Show”, diffusée depuis le

1er novembre. À voir ce qu’elle nous réserve pour le futur,

mais ce qu’on peut dire, c’est qu’elle divise. Le pitch est simple

: Un jour comme un autre, un célèbre présentateur d’un talkshow

américain réputé est accusé d’agressions sexuelles et

est renvoyé de son poste. Comment vont-ils réagir face à

cette nouvelle alarmante ?

THE MORNING SH

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“The Morning Show” est une fiction autant aimée que

détestée, et on comprend ce rejet si on se fie uniquement

aux premiers épisodes, qui ressemblent à un rassemblement

de thématiques pour cocher des cases, dire qu’elles ont été

abordées. Heureusement, ça va mieux dans les épisodes

suivants. En plus de nous plonger dans la production et

l’envers du décor de la télévision (ce que faisait bien Kidding,

par exemple), on voit la vie de ceux qui y travaillent, que ce

soit à travers leur métier, les affaires liées à ce dernier, et les

affaires personnelles.

Si le récent témoignage d’Adèle Haenel nous a montré

qu’elle avait le dessus sur son agresseur par sa notoriété, ce

n’est pas toujours le cas de toutes les victimes (comme le cas


OW (2019)

Weinstein). Cette série est intéressante

dans son traitement des relations, qu’elles

soient privées, ou entre différents postes

au sein de la chaîne. C’est dans cette

tourmente hiérarchique qu’intervient

le personnage de Reese Whiterspoon,

libérée et sans tabous dans un univers

ravagé par le silence dramatique quant

aux exactions en coulisses.

La saison n’est pas encore terminée,mais

il est judicieux d’en parler par rapport à

son actualité et au divertissement qu’elle

propose malgré un début douteux et des

personnages parfois problématiques.

Pravine BARADY

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les mots de la fin

Sauf si vous faites partie de ces extrémistes prétentieux qui

pensent nous être supérieurs (et le sont probablement) qui

comptent les décennies mieux que tout le monde, vous réfléchissez

aujourd’hui aux dix années de cinéma que nous venons de vivre.

Comment se représenter les années 2010 ? Elles ont commencé avec

un film, “The Social Network”, qui en est venu à symboliser - voire

prédire - tout notre univers. Entre temps, on a vu l’explosion de

l’univers super-héros de Nolan à Marvel-Feige, l’expansion de

l’empire Disney, le retour de “Star Wars” sur nos écrans… Mais

tout ça n’est rien comparé à #Metoo. Parce que c’est une remise

en cause de tout le système de l’industrie du cinéma qui impacte

des plus gros noms de cet art qui nous est cher : Weinstein,

Besson, Spacey, Polanski, Allen… Le cinéma est une question de

point de vue. Cette décennie, grâce à des réalisatrices comme

Céline Sciamma, Coralie Fargeat, Naoko Yamada, nous oblige tous

à voir la réalité en face : le cinéma se réinvente. À jamais.

Captain Jim


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Comme l’a évoqué notre rédacteur, ce qu’il faut retenir de cette décennie et surtout de ces

dernières années est l’avènement du mouvement #MeToo. Des yeux et des consciences qui

s’ouvrent doucement sur un problème ancré depuis des années aussi bien dans l’industrie

cinématographique que sociétal (en témoigne le récent hashtag #JaiÉtéViolée ). Nous ne

pouvions pas clore ce dernier numéro de l’année sans que je prenne la parole en tant que

rédactrice en chef de ce magazine, en tant que cinéphile et surtout en tant que femme. J’en

ai vu des choses défiler cette année, j’en ai subi d’autres et voir que les choses commencent

doucement à bouger me fait croire en une société capable de comprendre et de mettre en

valeur la femme. Et puis la vidéo d’un violeur qui fait son mea culpa tombe sur Youtube,

aucune femme n’est nommée aux Golden Globes dans la catégorie Meilleur réalisateur, le

film de Roman Polanski rencontre le succès au box-office et je me dis que tout est encore à

faire. Le combat est dur mais il ne faut pas baisser les bras. Les femmes doivent se lever fières

et se battre contre cette société patriarcale étouffante. Les hommes doivent nous soutenir,

les violeurs doivent être condamnés et les réalisateurs condamnés pour abus sexuels ne

doivent plus tourner. C’est peut-être utopique mais si on y croit pas qui le fera ?

Il y a deux ans j’ai été victime d’agression verbale à Cannes, cette année j’ai été victime

d’attouchements - qui plus est dans un cinéma -, une communauté d’un youtubeur (et le

youtubeur en question) se sont attaqués à moi (non pas pour confronter les propos d’un

de mes articles, choses annoncée, mais bien pour dériver sur le flot d’insultes et de menaces

virulentes qui vont avec), j’ai souvent remis en cause ma légitimité, je la remets encore

et toujours en cause mais je ne baisse pas les bras. Je veux leur prouver qu’on est capable

: de gérer un site, d’être rédactrice en chef d’un magazine en ligne, d’avoir une chaîne

Youtube, de tourner des courts-métrages, d’écrire des scénarios, de bientôt lancer un

podcast, d’avoir un travail épanouissant, d’avoir des amis, d’être heureuse, d’être pleine

de projets, d’être une femme et d’assumer sa féminité.

Soyez fières de vous, de ce que vous êtes, de ce que vous faites ou ne faites pas, montrezleur

qu’ils ont tort, montrez-leur qu’on est capable du meilleur mais surtout montrez-leur

que le passé, le présent et le future : c’est nous.

Margaux Maekelberg


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