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BIENVENUE

EN FRANCE!

Ce que dit le « phénomène »

ÉRIC ZEMMOUR.

Et ce que dit

aussi l’entrée de

JOSÉPHINE BAKER

au Panthéon.

MALI

SORTIR

DES CRISES

PERMANENTES

Un dossier spécial

16 pages

ESPOIR

VERS LA FIN

DU PALUDISME ?

NOS INTERVIEWS

AVEC

◗ MOHAMED

MBOUGAR SARR

◗ CÉCILE FAKHOURY

◗ MEHDI CHAREF

◗ AÏSSA MAÏGA

DOCUMENT

NUMÉRIQUE,

L’ENFER DU DÉCOR

ÉDITO

BÉCHIR BEN YAHMED

TEL QU’EN LUI-MÊME

par Zyad Limam

422 - NOVEMBRE 2021

L 13888 - 422 - F: 4,90 € - RD

France 4,90 € – Afrique du Sud 49,95 rands (taxes incl.) – Algérie 320 DA – Allemagne 6,90 € – Autriche 6,90 € – Belgique 6,90 € – Canada 9,99 $C

DOM 6,90 € – Espagne 6,90 € – États-Unis 8,99 $ – Grèce 6,90 € – Italie 6,90 € – Luxembourg 6,90 € – Maroc 39 DH – Pays-Bas 6,90 € – Portugal cont. 6,90 €

Royaume-Uni 5,50 £ – Suisse 8,90 FS – TOM 990 F CFP – Tunisie 7,50 DT – Zone CFA 3 000 FCFA ISSN 0998-9307X0


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édito

PAR ZYAD LIMAM

BBY PAR LUI-MÊME

Le livre est posé là, sur la table de mon bureau.

Il vient de sortir, à Paris, et puis un peu partout,

progressivement. Les mémoires autobiographiques

et posthumes de Béchir Ben Yahmed. BBY, pour

reprendre des initiales devenues célèbres, y mettait

la dernière main, quand la pandémie de Covid-19 l’a

emporté. Il nous a quittés le 3 mai dernier, à l’aube, le

jour de la liberté mondiale de la presse, il avait 93 ans,

presque un siècle. J’aime le titre (je l’ai proposé), J’assume.

Ça lui correspond, ses réussites, ses échecs, ses

intuitions, ses entêtements, ses fulgurances, ses faiblesses,

BBY était entier, il ne finassait pas. Il ne regrettait

rien. Dans ses derniers jours, il se battait pied à

pied, par principe, tout en étant fatigué par son long

chemin. Fidèle à lui-même, dans un monde sens dessus

dessous, cherchant à avoir les idées claires, à être

« debout » : « Je n’ai pas peur, m’avait-il dit sur son lit

d’hôpital. Je ne veux pas être dépendant, je sais que

ma vie a été vécue. J’ai fait du mieux possible entre

le point de départ et le point d’arrivée. »

La vie d’un point A à un point B. Voilà. La phrase

m’est restée.

Il fallait ce livre, qui échappe au « récit dominant

», témoignage d’une génération unique, celle

des indépendances. François Poli fut le premier à

lui en parler. Puis ce fut Jean-Louis Gouraud, ami de

toujours. Il y eut une première tentative prometteuse,

et sans lendemain, avec Hamid Barrada et Philippe

Gaillard, tous deux collaborateurs de longue date

de Jeune Afrique. Puis Jean-Louis Gouraud proposa,

fin 2011, de m’associer au projet. De 2012 à 2016, les

entretiens se sont donc succédé pour rassembler la

base du texte. BBY ne parlait pas comme il écrivait. Il

était à la fois plus libre, moins organisé, plus instinctif.

Il foisonnait d’idées, d’anecdotes. Il « tapait » pas

mal aussi. La masse de travail est devenue impressionnante.

En octobre 2017, je suis « débarqué », sans

trop de cérémonie. Pour des raisons multiples et complexes,

dont certaines n’ont rien à voir avec le livre

lui-même. Tandis que d’autres ont certainement à

voir avec le livre lui-même, un manuscrit devenu un

peu fou, et un BBY plus qu’agacé par la lenteur et par

ses propres hésitations. D’autres, tout particulièrement

Joséphine Dedet, auteure et journaliste à JA, auront

l’immense mérite de mener le manuscrit à terme.

Ce livre, c’est lui. Un autoportrait réel, très proche

de sa vérité, un BBY tel qu’il est, soucieux « de dire »

sans filtre, avec ses sincérités, ses contradictions,

ses silences, ses ambiguïtés, son sens du pouvoir, sa

capacité à oublier ou à atténuer. Et ce regard unique,

incisif, « sans fausse diplomatie », sur le monde tel qu’il

était, tel qu’il est, et tel qu’il pourrait devenir. BBY fait

revivre le soleil des indépendances, les espoirs et les

désillusions de l’Afrique contemporaine, les convulsions

du monde, les guerres d’Orient. On croise des

personnages de l’histoire d’hier et d’aujourd’hui :

Bourguiba, Houphouët, Lumumba, Che Guevara,

Hô Chi Minh, Senghor (« un intellectuel et un homme

d’action »), Foccart, Mitterrand, Omar Bongo, Hassan

II, Alassane Ouattara (« un véritable ami »), et tant

d’autres… On y retrouve l’histoire stupéfiante de JA

(« Je voulais créer un journal qui dépasse les frontières,

qui soit connu dans le monde entier », disait-il sans

fausse modestie aucune). Et son roman personnel,

l’autoportrait d’un entrepreneur aussi perspicace

qu’aventureux, qui pensait que seule la persévérance

pouvait mener au succès (« Le monde est peuplé de

losers intelligents… »). Le texte ouvre aussi une porte

sur l’intime, une réflexion émouvante, sur l’identité, la

spiritualité, Dieu et la fin du chemin.

Voilà, c’était un homme à part, un personnage

unique, qui a su dépasser ses frontières, qui a vu

grand, qui a mené une vie de journaliste, d’éditorialiste

et d’entrepreneur, une vie libre, forte et dense.

Dans les derniers moments, il faisait face au mystère

de l’éternité, mais il ne croyait pas beaucoup

à la persistance, à la postérité de l’œuvre humaine

elle-même.

J’espère que l’accueil, ici-bas, de ce livre, de son

livre, lui prouvera, là où il est, le contraire. ■

AFRIQUE MAGAZINE I 422 – NOVEMBRE 2021 3


Extraits

Ce chapitre se situe à la toute fin du livre.

BBY propose un autoportrait très personnel.

Retour aux sources

Si j’ai un seul mérite, c’est d’avoir suivi une voie

difficile. De tous les jeunes nationalistes de ma

génération, ces futurs hauts cadres du tiers-monde

naissant, aucun n’a suivi l’itinéraire que j’ai emprunté. La

plupart ont été ministres, fonctionnaires internationaux,

Premiers ministres, parfois même chefs d’État. Aucun

d’entre eux n’a fait, comme moi, une longue carrière

de journaliste, de patron de presse, d’homme

indépendant. Je l’ai voulu et j’en ai payé le prix. À ce

titre, je suis quelqu’un d’atypique, peut-être d’original.

(…)

Je ne suis pas non plus un intellectuel. Je me

considère comme un chef d’entreprise, un homme

d’action qui risque son argent, sa vie. Un chef

d’entreprise est obligé de résoudre des problèmes

matériels. J’y ai passé toute ma vie. Et cela, ce n’est

pas de l’intellectualisme. En revanche, les intellectuels

qui sont devenus des hommes d’action m’intéressent.

Senghor l’écrivain a construit un État en s’appuyant sur

des principes que les Sénégalais continuent d’observer.

De Gaulle, Bourguiba (même s’il n’écrivait pas comme

ce dernier), Mitterrand, Obama sont à la fois des

hommes d’action et des intellectuels.

Je me considère aussi comme un homme

de gauche. La personnalité qui m’a le plus influencé,

Hubert Beuve-Méry, était un intellectuel de

centre-gauche et un homme d’action. Il a créé

un journal et s’est colleté avec tous les problèmes

que cela suppose, notamment ceux liés à la

préservation de son indépendance.

(...)

Avec le recul, je suis conscient que la chance et

les rencontres ont beaucoup compté dans ma relative

réussite. Encore faut-il savoir saisir les perches que nous

tend le destin, « enfourcher le cheval qui passe », comme

le disait François Mitterrand. Il y a aussi, évidemment,

la persévérance, sans laquelle on n’arrive à rien. On me

dit obstiné. Je le suis sans doute, car je n’abandonne

presque jamais. Je sais qu’il faut « vouloir longtemps ».

C’est la clé de tout. Le monde est peuplé de gens

très intelligents qui n’ont pas réussi.

Persévérance ne signifie cependant pas

entêtement. La capacité à s’adapter est essentielle.

Bourguiba nous l’a appris, Deng Xiaoping en a fait

sa stratégie. Tous les grands chefs d’entreprise et les

hommes politiques d’envergure ont su s’arrêter, voire

reculer quand il le fallait. Je tâche de m’y employer.

(…)

Aujourd’hui encore, je suis et je me sens Tunisien.

Je suis de la génération de ceux qui ont lutté

pour l’indépendance, l’ont gagnée, ont participé

à l’édification de la nation et pour qui la nationalité

est un honneur, un motif de fierté. C’est indélébile,

inscrit au plus profond de moi ; je ne conçois même

pas d’en changer.

Vivant et travaillant en France depuis plus d’un

demi-siècle, je possède aussi, depuis trois décennies,

un passeport français. Si je n’y avais pas été obligé

pour des raisons professionnelles, je n’aurais jamais

pris cette décision.

(…)

Je ne suis pas Français, j’ai seulement un passeport

français. Je ne regrette pas de ne pas être né Français,

tout en sachant pertinemment que tout aurait été

bien plus facile pour moi.

Nous sommes le produit de notre lieu et de notre

date de naissance. Je suis né à Djerba en 1928. Je suis

donc musulman et Tunisien. Je ne peux pas – et ne

veux pas – être d’identité française. Et quand on me dit :

« Monsieur, vous êtes d’origine… », je réponds : « Non, je

suis Tunisien, pas d’origine. » Je n’ai pas d’états d’âme.

J’ai donné à la France plus qu’elle ne m’a donné.

Je pense néanmoins la connaître et la comprendre,

et j’éprouve une certaine admiration pour ce pays,

qui, tout en ne représentant que moins de 1 % de la

population du monde, a donné de grands savants,

de grands écrivains. Il a beaucoup de qualités, comme

les Français. Beaucoup de défauts aussi, que l’on

connaît tous. Son histoire, millénaire, en a fait l’une

des très grandes puissances planétaires, la sixième.

(…)

Je ne suis pas sensible au « fantasme » du retour

au pays. Le temps a fait son œuvre. Je vais en Tunisie

pour les vacances, pour garder le contact avec mes

amis et ma patrie. Les personnes avec qui je peux

discuter et avec qui je partage des souvenirs y sont

de moins en moins nombreuses, c’est normal. La Tunisie

post-Bourguiba, et maintenant post-Ben Ali, est une

autre Tunisie, avec une autre génération, un autre

rapport à la politique. J’en suis parfaitement conscient.

Ceux qui ne comprennent pas que la Tunisie est

passée à autre chose ont tort.

(…)

Plus le temps passe, plus je mesure tout ce que je

dois à mon père, et je suis fier de lui. Il a eu l’intelligence

de faire faire des études à ses enfants et de rompre

le « cycle de l’épicerie ». Après le certificat d’études,

il a dit à mon frère aîné, Sadok : « Tu seras pharmacien. »

Dans son esprit, la pharmacie était l’épicerie moderne,

4 AFRIQUE MAGAZINE I 422 – NOVEMBRE 2021


le stade suprême du business. Sadok a reçu une

éducation française, au lycée Carnot. Selon la

conception djerbienne de la répartition des risques,

mon père a envoyé mon deuxième frère à la Zitouna.

Au bout de dix ans, Othman en est sorti docteur

en théologie, puis est devenu… épicier. Mon troisième

frère, Brahim, qui était bagarreur et dynamique,

a décrété : « Je ne veux pas faire d’études, je veux

travailler. » Mon père ne s’y est pas opposé. Et Brahim

est devenu… épicier. Quand mon tour est arrivé,

Sadok est intervenu : « Béchir pourrait aller à Sadiki,

un établissement prestigieux et qui, contrairement

à Carnot, fait une place importante à la culture

arabe. » Mon père a dû trouver le projet raisonnable.

Voilà comment je me suis retrouvé à Tunis,

élève du meilleur collège du pays,

foyer du nationalisme.

Sadok a été mon deuxième père.

Tous mes frères ont été d’une gentillesse

et d’une générosité extraordinaires à mon

égard. Ils travaillaient pendant que je

faisais des études et dépensais. Pourtant,

à chaque fois qu’ils achetaient un bien,

ils le partageaient en quatre, et m’en

donnaient donc une part.

Un jour, Danielle a retrouvé des photos

de mes parents. Elle les a fait encadrer

et me les a offertes. Je ne sais comment

elles sont arrivées jusqu’à nous. En tout

cas, ce sont les seules photos de mon père

et de ma mère qui ont traversé le temps,

la seule manière tangible que j’ai de les

revoir. Elles sont sur mon bureau. J’emmène

celle de mon père partout où je vais. C’est

la seule chose qui me rattache à lui.

(…)

Reste la question de l’islam, et de la foi. Comme

le dit l’islamologue tunisien Mohamed Talbi, je suis

de culture musulmane. Selon Talbi, nous tous, croyants

mais non pratiquants, finissons par être seulement

« de culture musulmane ». Je connais le Coran. Je sais

qui est le Prophète. Je sais ce qu’est l’islam, j’ai été

élevé dans cette religion. Quand le général de Gaulle

disait : « Je suis chrétien par l’histoire et la géographie »,

il avait parfaitement raison. J’ai été croyant, pieux

et pratiquant. Je ne suis plus pratiquant. Je suis

croyant… tout en ayant des doutes. Pour moi, ce

doute est consubstantiel à la foi. Ceux qui ont une foi

aveugle sont des intégristes et des fanatiques.

Les agnostiques croient à la non-existence

de Dieu. Je ne sais pas si le Prophète fut littéralement

le porte-parole du divin, mais je considère qu’il fut

un très grand initié. Sa philosophie (la sienne, pas

celle qu’on lui prêtera par la suite) trouve un écho

en moi. Mohammed était un homme moderne. Il a

révolutionné les mœurs et les usages d’un peuple

arriéré et ignorant. Il a édicté des règles qui ont fait

faire aux Arabes un formidable bond en avant.

Je suis proche des néo-islamologues Rachid

Benzine ou Abdelmajid Charfi, qui disent du Coran

qu’il « est la parole de Dieu, mais dans l’esprit, pas

à la lettre ». Charfi va jusqu’à affirmer que le vin n’est

pas interdit par l’islam, ou que le crime d’apostasie est

une chimère. En somme, la charia n’existe pas comme

corpus religieux authentique. On l’a créée un siècle et

demi après la disparition du Prophète,

un peu comme les catholiques

ont « créé » la religion catholique

bien après la mort du Christ.

Il faut, à mon sens, simplifier notre

approche de la foi. Dans la religion

musulmane, vous croyez en un seul

Dieu, vous croyez que Mohammed

est son Prophète, et qu’il y a un

au-delà. Le reste est secondaire. Pour

moi, dès lors que l’on partage ces

trois convictions, on est musulman.

Ou, du moins, de culture musulmane.

La prière n’est pas une obligation

absolue. Le pèlerinage non plus.

Il ne m’intéresse pas, et je n’irai

jamais à La Mecque. De même,

on peut se libérer du ramadan

en donnant aux plus pauvres.

Quand le Prophète a épousé

Khadija, il est resté monogame

pendant vingt-cinq ans. Après, il s’est laissé aller.

J’ai interrogé Abdelmajid Charfi sur la crémation

en islam. Après réflexion, il m’a répondu que ce n’était

pas interdit. Ce type de penseurs m’intéresse, parce

qu’ils cherchent. Je les lis, je les consulte, je discute

avec eux. Les questions religieuses m’intriguent,

mais pas au point d’y passer des jours et des nuits.

J’ai envie de comprendre, mais pas d’aller plus loin.

Si je crois de moins en moins en la vie

éternelle, je n’ai pas pour autant complètement

perdu confiance. Je ne suis pas absolument sûr

qu’il n’y ait rien « après ». Omar Khayyam disait :

« L’au-delà, c’est soit le néant, soit la miséricorde. »

J’en suis là. Et je penche plutôt pour le néant

que pour la miséricorde. Au seuil de la mort,

François Mitterrand, lui, a dit : « Maintenant,

je vais savoir. » Je serais tenté d’en dire autant. ■

Béchir Ben Yahmed,

J’assume :

Les Mémoires du fondateur

de Jeune Afrique,

éditions du Rocher.

AFRIQUE MAGAZINE I 422 – NOVEMBRE 2021 5


422 - NOVEMBRE 2021

3 ÉDITO

BBY par lui-même

par Zyad Limam

8 ON EN PARLE

C’EST DE L’ART, DE LA CULTURE,

DE LA MODE ET DU DESIGN

Désir de connexions

28 PARCOURS

Randa Maroufi…

par Fouzia Marouf

31 C’EST COMMENT ?

La COP de la dernière chance ?

par Emmanuelle Pontié

54 CE QUE J’AI APPRIS

Patrick Bebey

par Astrid Krivian

94 PORTFOLIO

Samuel Fosso :

Des autoportraits

et des miroirs

par Luisa Nannipieri

100 LE DOCUMENT

Numérique, l’envers

bien réel du décor

par Zyad Limam

114 VINGT QUESTIONS À…

Kandy Guira

par Astrid Krivian

TEMPS FORTS

32 Bienvenue en France !

par Zyad Limam, Cédric

Gouverneur, Venance Konan

et Frida Dahmani

40 Joséphine Baker,

une autre histoire française

par Cédric Gouverneur

48 Le début de la fin du « palu » ?

par Cédric Gouverneur

DOSSIER MALI

56 QUELLES SORTIES

DE CRISES ?

par Emmanuelle Pontié

60 Lamine Seydou Traoré :

« Tout ce que nous voulons,

ce sont des résultats »

par Emmanuelle Pontié

64 Économie : L’étonnante résilience

par Fatoumata Maguiraga

66 Souleymane Waïgalo :

« La plupart des banques

se portent bien ! »

par Emmanuelle Pontié

70 Sécurité : Dans l’impasse ?

par Boubacar Sidiki Haidara

72 Cécile Fakhoury :

« Il faut connecter

l’art contemporain

africain au monde »

par Zyad Limam

78 Mehdi Charef :

« Rien n’était prêt

pour nous »

par Astrid Krivian

84 Aïssa Maïga :

« Beaucoup

de choses

m’indignent »

par Sophie Rosemont

88 Mohamed

Mbougar Sarr :

« La littérature

est un pays

de liberté absolue »

par Astrid Krivian

P.88

P.08

Afrique Magazine est interdit de diffusion en Algérie depuis mai 2018. Une décision sans aucune justification. Cette grande

nation africaine est la seule du continent (et de toute notre zone de lecture) à exercer une mesure de censure d’un autre temps.

Le maintien de cette interdiction pénalise nos lecteurs algériens avant tout, au moment où le pays s’engage dans un grand mouvement

de renouvellement. Nos amis algériens peuvent nous retrouver sur notre site Internet : www.afriquemagazine.com

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6 AFRIQUE MAGAZINE I 422 – NOVEMBRE 2021


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Tél. : (33) 1 53 84 41 81 – Fax : (33) 1 53 84 41 93

redaction@afriquemagazine.com

Zyad Limam

DIRECTEUR DE LA PUBLICATION

DIRECTEUR DE LA RÉDACTION

zlimam@afriquemagazine.com

Assisté de Laurence Limousin

llimousin@afriquemagazine.com

RÉDACTION

Emmanuelle Pontié

DIRECTRICE ADJOINTE

DE LA RÉDACTION

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Isabella Meomartini

DIRECTRICE ARTISTIQUE

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Jessica Binois

PREMIÈRE SECRÉTAIRE

DE RÉDACTION

sr@afriquemagazine.com

Amanda Rougier PHOTO

arougier@afriquemagazine.com

ONT COLLABORÉ À CE NUMÉRO

Muriel Boujeton, Jean-Marie Chazeau,

Frida Dahmani, Catherine Faye, Glez,

Cédric Gouverneur, Boubacar Sidiki

Haidara, Dominique Jouenne, Venance

Konan, Astrid Krivian, Fatoumata

Maguiraga, Fouzia Marouf, Jean-Michel

Meyer, Luisa Nannipieri, Sophie Rosemont.

VIVRE MIEUX

Danielle Ben Yahmed

RÉDACTRICE EN CHEF

avec Annick Beaucousin, Julie Gilles.

GETTY IMAGES VIA AFP - SHUTTERSTOCK - PATRICE LAPOIRIE/NICE MATIN

BUSINESS

104 Le retour des géants

de l’Internet

108 Paps, l’ambitieuse

sénégalaise

109 Cameroun :

Un nouveau site

pour Prometal

110 L’expansion des zones

économiques

spéciales

112 La République

du Congo jongle pour

éviter la faillite

113 Le numérique

donne un nouvel

élan au cinéma

par Jean-Michel Meyer

MALI

SORTIR

DES CRISES

PERMANENTES

Un dossier spécial

16 pages

ESPOIR

VERS LA FIN

DU PALUDISME ?

NOS INTERVIEWS

AVEC

◗ MOHAMED

MBOUGAR SARR

◗ CÉCILE FAKHOURY

◗ MEHDI CHAREF

◗ AÏSSA MAÏGA

BIENVENUE

EN FRANCE!

Ce que dit le « phénomène »

ÉRIC ZEMMOUR.

Et ce que dit

aussi l’entrée de

JOSÉPHINE BAKER

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ÉDITO

BÉCHIR BEN YAHMED

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par Zyad Limam

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PRÉSIDENT : Zyad Limam.

Compogravure : Open Graphic

Média, Bagnolet.

Imprimeur : Léonce Deprez, ZI,

Secteur du Moulin, 62620 Ruitz.

Commission paritaire : 0224 D 85602.

Dépôt légal : novembre 2021.

La rédaction n’est pas responsable des textes et des photos

reçus. Les indications de marque et les adresses figurant

dans les pages rédactionnelles sont données à titre

d’information, sans aucun but publicitaire. La reproduction,

même partielle, des articles et illustrations pris dans Afrique

Magazine est strictement interdite, sauf accord de la rédaction.

© Afrique Magazine 2021.

AFRIQUE MAGAZINE I 422 – NOVEMBRE 2021 7


ON EN PARLE

C’est maintenant, et c’est de l’art, de la culture, de la mode, du design et du voyage

SANDRA

NKAKÉ

ET JÎ DRU,

Tribe From

The Ashes,

Label Bleu.

De gauche

à droite, Jî Dru,

Sandra Nkaké,

accompagnés

de la chanteuse

Marion Rampal.

8 AFRIQUE MAGAZINE I 422 – NOVEMBRE 2021


JAZZ

Sandra NKaké et Jî Drû

DÉSIR DE

CONNEXIONS

Né du BESOIN DE FÉDÉRER autour

de la musique durant le premier confinement

de 2020, Tribe From The Ashes nous fait

voyager dans une nouvelle dimension poétique.

DR - SEKA (2)

LA CHANTEUSE MARION RAMPAL,

les saxophonistes Nathalie Ahadji

et Thomas de Pourquery, la violoniste

Anne Gouverneur, le pianiste Jean-Phi

Dary… Ils sont une quinzaine à entourer

Sandra NKaké et Jî Drû. La chanteuse et

comédienne franco-camerounaise s’est

alliée avec le flûtiste et producteur français

pour façonner à la fois un son et une

atmosphère : « Juste après l’annonce du

premier confinement, Jî Drû et moi avons

longuement échangé quant à notre place

de troubadours, de passeurs d’émotions,

de questionneurs du monde au moment

Une partie

des invités

de l’album.

où nous étions collectivement empêchés

d’échanger. » De ce désir irrépressible

de créer des connexions est né le

morceau « Love Together », envoyé à des

camarades musiciens issus de la scène

jazz actuelle. Chacun, confiné, a renvoyé

son interprétation sonore. Diffusé sur

les réseaux sociaux, le résultat a reçu un

si bel accueil que Nkaké et Drû ont décidé

de poursuivre l’aventure. « Le déclic pour

moi, précise le second, est aussi venu de

la lecture d’une interview d’Angela Davis,

qui décrivait la capacité de l’art à prolonger

la lutte… J’ai trouvé cela beau et vrai, et les

cendres du vieux monde se sont envolées

pour créer cette tribu. » Ici, on entend aussi

bien du Sun Ra que du Miriam Makeba

ou du Alice Coltrane – en particulier

son sublime et légendaire « Journey in

Satchidananda ». Des influences digérées

et nourries, le temps de 13 pistes, de harpe,

de contrebasse, de batterie, de harpe,

de flûte, de trompette et de piano Fender

Rhodes. Dixit Nkaké : « Tribe From The

Ashes est une aventure où poésie, chanson,

spiritual jazz, classique se croisent. Nous

avons hâte de présenter cette musique

particulière et sensible. » Et nous, hâte

d’en découvrir la version live (ils seront

en concert le 24 janvier au New Morning,

à Paris), que l’on devine d’ores et déjà

hypnotique. ■ Sophie Rosemont

AFRIQUE MAGAZINE I 422 – NOVEMBRE 2021 9


ON EN PARLE

SOUNDS

À écouter maintenant !


Amina

La Lumière de mes choix,

29 Music/Kuroneko

Il a suffi d’une

rencontre avec l’auteurcompositeur

et interprète Léonard Lasry

autour de la chanson « Radwoi », écrite

pour la maison Cartier. La complicité

a été immédiate. En résulte ce disque

majoritairement francophone, où se

distingue cependant « Taffi Nari », chanté

en arabe par une Amina qui n’a rien perdu

de sa superbe vocale. Soleil tunisien, rock

et pop lyrique : voilà un beau retour !

SOUL

YOLA

DIGNE

DES PLUS GRANDES

Avec ce DEUXIÈME ALBUM, la

chanteuse et guitariste anglaise devient

incontournable sur la scène internationale.

ON LA VERRA BIENTÔT à l’affiche du biopic sur Elvis réalisé

par Baz Luhrmann, dans lequel elle incarnera la première grande

rockeuse de tous les temps, Sister Rosetta Tharpe. Une nouvelle

occasion pour Yola de rappeler l’importance des femmes noires

dans la grande histoire de la musique, qui est aussi au cœur de son

dernier album Stand For Myself : « Je voulais parler de leur isolement

tant social qu’affectif, du fait que l’on oublie si vite ce dont elles sont

capables. Il m’était nécessaire de raconter comment j’avais moi-même

mûri et pris confiance, comment je m’étais échappée de mon

environnement. » En effet, découverte au sein de la scène de Bristol,

celle qui a (entre autres) chanté pour Massive Attack s’est lancée avec

éclat dans le solo il y a quelques saisons. De quoi taper dans l’oreille

de Dan Auerbach, des Black Keys, qui la fait enregistrer à Nashville.

Ainsi, Stand For Myself s’inspire aussi bien de Minnie Riperton

que du R’n’B américain ou des mélopées de la Barbade. ■ S.R.

YOLA, Stand For Myself, Easy Eye Sound.



Awa Ly

Safe and Sound,

Zamora/Rising Bird

Music/Pias

Le groupe de blues créole

Delgrès, la batteuse Anne

Paceo, le songwriter Piers Faccini…

Il y a du beau monde invité sur cet

album de folk mystique et bucolique

concocté par la gracieuse chanteuse

franco-sénégalaise. Il s’offre aujourd’hui

une réédition, agrémentée de trois

remixes (on remarquera celui de

Boddhi Satva) et de trois inédits (dont

l’un partagé avec la Daara J Family),

mais préserve sa veine intimiste.

James BKS

Wolves of Africa,

7 Wallace

Fils de Manu Dibango,

maître de l’afro-jazz

disparu en mars 2020,

le Franco-Camerounais James BKS a une

certaine dextérité quand il s’agit de mêler

rythmes bikutsi et afro-rap. Après avoir

écrit pour des pointures américaines

comme Snoop Dogg, il s’est lancé en solo

sous l’œil bienveillant de son père, que l’on

entend dans Wolves of Africa, ainsi que

Yemi Alade, Jokair ou encore Little Simz.

Et il a signé sur le label d’Idris Elba ! ■ S.R.

JOSEPH ROSS - DR (4)

10 AFRIQUE MAGAZINE I 422 – NOVEMBRE 2021


Khansa Batma

et Ahmed Hammoud.

CINÉ

PUNK FICTION

Tarantino à Casa ? SEXE, DROGUE ET

HEAVY METAL sont au programme d’un ovni dans

la production marocaine, parfois bancal, mais qui

a tout du film culte. Avec une actrice primée à Venise.

DR

ÇA COMMENCE TRÈS FORT juste avant le générique :

une prostituée de Casablanca entre dans un taxi, faisant

fuir un client choqué, et demande au chauffeur s’il connaît

la blague du barbu et de la pute… S’ensuivra une rencontre

choc avec un autre personnage sulfureux, un ex-rockeur

à succès de retour dans son Maroc natal, habillé de peau

de serpents des pieds à la tête, jusqu’à sa guitare électrique.

Un couple improbable va ainsi se constituer et nous

plonger dans la médina, avant d’être traqué dans le désert,

rattrapé par son addiction aux drogues, à l’alcool… et

par un psychopathe plus complexe qu’il n’y paraît…

Attention, ce premier long-métrage est un film de genre,

loin du naturalisme, même s’il est tourné dans les rues (les

« zanka » du titre original : Zanka Contact) du quartier Cuba,

quartier difficile de la vieille ville. Les personnages sont à

la fois cassés et flamboyants, les sentiments exacerbés. On a

parfois du mal à comprendre l’enchaînement des situations,

mais quelle ambiance ! La bande originale, qui fait entendre

le hard rock des Variations (groupe français d’origine

marocaine qui a joué en première partie de Led Zeppelin),

du rock touareg des années 1950, ou encore « les Rolling

Stones de l’Afrique », Nass El Ghiwane, y est pour beaucoup.

On pense à Quentin Tarantino (bande originale rock,

personnages tordus, hémoglobine), Sergio Leone (le désert),

et même à Jean Cocteau (un emprunt à Orphée, récemment

déjà vu chez Mati Diop). Entre fiction trash et western

spaghetti, une poésie dopée à la guitare électrique irrigue

les deux heures de cette improbable cavale, où l’alcool

coule à flots et la drogue se répand comme un venin.

Si cette plongée dans

le heavy metal marocain

parfois foutraque (et où la

femme n’est puissante qu’en étant passée par le trottoir…)

finit par nous emporter, c’est grâce au soin donné à sa mise

en scène, jusqu’aux décors et au son, et à son interprétation :

Khansa Batma, qui incarne la prostituée à la voix d’or, a

d’ailleurs été récompensée à la dernière Mostra de Venise.

Ce qui aurait pu n’être qu’une série B pour fans de rock’n’roll

s’avère finalement un film qui secoue les habituelles

oppositions entre tradition et modernité, Occident et

monde arabe. Hors champ, savoir que son réalisateur,

Ismaël El Iraki, est un rescapé de l’attentat du Bataclan

du 13 novembre 2015 ajoute à cette impression de fureur

de vivre rock et post-traumatique… ■ Jean-Marie Chazeau

BURNING CASABLANCA (France, Belgique,

Maroc), d’Ismaël El Iraki. Avec Khansa Batma,

Ahmed Hammoud, Saïd Bey. En salles.

La comédienne, qui

incarne une prostituée,

a été récompensée

à la Mostra.

AFRIQUE MAGAZINE I 422 – NOVEMBRE 2021 11


ON EN PARLE

Le soul man du saxo

était célébré à travers

la planète, et tout

particulièrement sur le continent.

LÉGENDE

LA TOURNÉE

DES ADIEUX

Un documentaire sur les cinq

dernières années de la vie de MANU

DIBANGO, qui parcourait encore

le monde à 85 ans…

LA PRÉCISION EST DONNÉE juste avant le générique final :

ce film a été visionné par Manu Dibango et n’a pas été modifié

depuis. Dix-huit mois après sa disparition, voici donc le célèbre

et débonnaire musicien camerounais durant les cinq dernières

années de sa vie. Avec de nombreux témoignages d’admiration,

comme celui de Yannick Noah, qui l’appelle Tonton Manu

et souligne qu’il a ouvert bien des portes en étant « le premier

à avoir débarqué du Cameroun dans les années 1950 ».

Ce précurseur de la world music pillé par Michael Jackson (qui

a samplé son « Soul Makossa » sans l’avoir crédité) a su s’imposer

dans le paysage musical mondial : aussi à l’aise avec un orchestre

symphonique au Brésil que sur la scène de l’illustre Apollo

Theater à New York, où il rejoue quarante-deux ans après avoir

été le premier Africain à s’y produire. On le voit aussi de retour

à Douala, Yaoundé ou encore Abidjan. Les archives sont rares,

mais de généreux extraits de ses dernières prestations permettent

d’entendre le maestro du saxo qui n’arrêtait jamais. ■ J.-M.C.

TONTON MANU (France), de Thierry Dechilly

et Patrick Puzenat. En salles.

DR

12 AFRIQUE MAGAZINE I 422 – NOVEMBRE 2021


Plat omeyyade,

entre 600 et

800 apr. J.-C.

TODD WHITE ART PHOTOGRAPHY - DR

HISTORIQUE

ÉCRIN SUPRÊME

Entièrement restauré, l’Hôtel de la Marine

accueillera durant vingt ans les chefs-d’œuvre

de la COLLECTION AL-THANI, du nom

de la famille princière du Qatar.

IL AURA FALLU 135 millions d’euros

de travaux pour que l’édifice parisien,

situé place de la Concorde, renoue avec les

grandes heures de l’ancien Garde-Meuble

de la Couronne, lorsqu’il réunissait les

objets d’art les plus précieux des collections

royales françaises. Quatre cents ans plus

tard, ce sont autant de mètres carrés que

l’Hôtel de la Marine octroie à la collection

du cheikh Hamad ben Abdullah Al-Thani,

cousin de l’émir du Qatar, pour un loyer de

1 million d’euros par an. Pendant vingt ans,

expositions permanentes et temporaires

feront découvrir l’ensemble des 6 000 pièces

de l’impressionnante collection, couvrant

le monde antique à nos jours. L’exposition

inaugurale frappe fort et met en lumière

environ 120 chefs-d’œuvre, d’une

somptueuse tête de jeune pharaon

(1475-1292 av. J.-C.), taillée dans du jaspe

rouge, à un ours replet et placide (206 av.

J.-C.-25 apr. J.-C.) de la dynastie des Han,

sculpté dans du bronze doré. Un voyage

unique, au fil de cinq mille ans de savoirfaire

exceptionnels et d’un large éventail de

cultures et de civilisations. ■ Catherine Faye

« TRÉSORS

DE LA COLLECTION

AL-THANI »,

Hôtel de la Marine,

Paris (France),

à partir du 18 novembre.

hotel-de-la-marine.paris

AFRIQUE MAGAZINE I 422 – NOVEMBRE 2021 13


ON EN PARLE

DOCU

EN ATTENDANT LA PLUIE

Le premier long-métrage d’AÏSSA MAÏGA a été tourné au Niger

au milieu de populations obligées de marcher des kilomètres

pour s’approvisionner en eau. Esthétique et efficace.

« UN FILM TOURNÉ DANS LE SAHEL, d’où je viens, où j’ai

été procréée ! », avait annoncé la comédienne Aïssa Maïga

[voir son interview pp. 84-87] en présentant son premier

documentaire pour le cinéma au Festival de Cannes

en juillet dernier. Une boutade pour mieux souligner les

racines d’un projet qui lui tient à cœur : rendre hommage

au courage des populations de cette région où les pluies

se font de plus en plus rares… Il y a pourtant beaucoup

d’eau sous leurs pieds, mais à 150 mètres de profondeur,

et faute de forage et de puits, il faut marcher des kilomètres

pour pouvoir remplir ses bidons. Une tâche souvent

déléguée aux enfants, qui n’ont ainsi pas le temps d’aller

à l’école, tandis que leurs parents partent toujours plus

loin gagner leur argent. Entre documentaire et fiction,

la caméra d’Aïssa Maïga s’attache à la figure de Houlaye,

jeune Peule de 14 ans qui se retrouve seule à devoir gérer

la recherche de l’eau ainsi que ses petits frères… Notre

regard est parfois troublé : qu’est-ce qui est authentique ?

Qu’est-ce qui est reconstitué, fabriqué ? Une chose est

sûre, la situation est réelle, aggravée par le réchauffement

climatique. Les villageois de Tatiste (à 15 heures de route

de Niamey) se sont mobilisés pour obtenir une intervention

de leur gouvernement, avec l’aide de l’ONG franco-américaine

Amman Imman. La réalisatrice arrive à faire passer de

l’émotion et donne un souffle virtuose et poétique aux images

du désert qu’elle montre au fil des saisons. L’occasion de

rappeler qu’en Afrique subsaharienne, seulement 24 % de

la population a accès à une source d’eau potable… ■ J.-M.C.

MARCHER SUR L’EAU (Belgique, France, Niger),

d’Aïssa Maïga. En salles.

POLAR

Le retour des Soprano SUR FOND D’ÉMEUTES RACIALES près

de New York, des mafiosi voient leur territoire menacé par des gangsters afro-américains.

Nous sommes en 1967, à Newark, et c’est dans ce contexte historique et violent (très bien

reconstitué sur les lieux mêmes, dans le New Jersey) que Tony Soprano, encore jeune homme,

est fasciné par un proche de la famille : Dickie Moltisanti. Un personnage souvent évoqué dans

la série multirécompensée Les Soprano, se déroulant trente ans plus tard. Pour s’y retrouver,

pas besoin d’avoir vu les six saisons de cette saga qui a marqué l’histoire de la télé américaine

au début des années 2000. Mais les fans décèleront dans ce préquel plusieurs clins d’œil,

à commencer par le Tony Soprano adolescent incarné par le fils de James Gandolfini, l’acteur

(décédé en 2013) qui avait porté au sommet son rôle de mafieux dépressif… ■ J.-M.C.

MANY SAINTS OF NEWARK : UNE HISTOIRE DES SOPRANO

(États-Unis), d’Alan Taylor. Avec Alessandro Nivola, Leslie Odom Jr.,

Michael Gandolfini. En salles.

DR

14 AFRIQUE MAGAZINE I 422 – NOVEMBRE 2021


CULTE

FELA

KUTI

Made

in England

Pour célébrer ses 50 ans,

l’album mythique

LONDON SCENE

connaît un nouveau

pressage vinyle.

BERNARD MATUSSIERE - DR

APRÈS L’ALTÉRATION du collectif

Africa 70 à la toute fin des seventies,

Fela Kuti fonde Egypt 80 avec son complice

de longue date, le saxophoniste baryton

Lekan Animashaun. En 1981, il enregistre

deux albums mythiques : London Scene et Live!

With Ginger Baker, réédités en vinyles cet

automne pour le premier, et en février pour

le second. Enregistré dans les studios Abbey

Road, London Scene impose, dès son titre

inaugural « J’Ehin J’Ehin », des rythmiques

entêtantes, des claviers stellaires, des cuivres

lyriques, le tout pour servir la grande cause

afrobeat. Porté par les appels engagés de Fela,

« Egbe Moi » nous sort d’une torpeur, tandis

que les sursauts cuivrés de « Who’re You » et

de « Buy Africa » annoncent le morceau final,

« Fight to Finish ». Un grand disque, dont les

couleurs disparates se retrouvent sur le vinyle

lui-même : bleu, rouge et blanc. ■ S.R.

FELA KUTI,

London Scene, Partisan/Pias.

AFRIQUE MAGAZINE I 422 – NOVEMBRE 2021 15


ON EN PARLE

ALSO KNOWN

AS AFRICA,

Carreau

du Temple,

Paris (France),

du 12 au

14 novembre.

akaafair.com

Les Justiciers

de la nature, Christiano

Mangovo, 2020.

ARTS

IT’S TIME FOR AFRICA !

100 artistes représenteront le continent durant la 6 e édition d’AKAA.

CETTE ANNÉE, Also Known As Africa (AKAA) met à

l’honneur le Sud-Africain Morné Visagie (galerie Nuweland)

au Carreau du Temple, en l’invitant pour l’installation

monumentale du cœur de la foire parisienne : ses couleurs

franches et ses lignes abstraites distillent un curieux

mystère, suggèrent un spectacle intrigant. Du côté des

galeries, l’algérienne Rhizome fait son entrée. Et l’offensive

de jeunes espaces défendant des artistes émergents

d’Afrique de l’Ouest (comme Afikaris, basé à Paris, ou

African Arty, à Casablanca) est à noter. L’angolaise This

Is Not A White Cube, elle, est axée sur la scène lusophone.

L’implication de Bonhams confirme la vitalité

de l’art made in Africa : un département dédié à l’art

contemporain africain y assurera une vente. Une première

pour la maison de vente aux enchères britannique, qui

se tiendra le 12 novembre. Les œuvres d’Ahmed Ben Driss

El Yacoubi (Maroc, 1929-1985) et d’Aboudia (Côte d’Ivoire,

né en 1983) y seront mises en vente. Entre photos, peintures

et sculptures, AKAA ouvre la voie à un cercle vertueux,

à travers des coproductions transversales et des associations

d’idées. Très attendue, cette foire réunira les

collectionneurs, la profession et la critique. ■ Fouzia Marouf

DR

16 AFRIQUE MAGAZINE I 422 – NOVEMBRE 2021


DR

DESIGN

DJILÈNE

CRÉATIONS

Le confort vient

du Sénégal

Qualité et gaieté caractérisent

les objets de cette entreprise

qui s’engage pour SOUTENIR

LES ARTISANS.

DERRIÈRE cette entreprise équitable et solidaire, basée

à la frontière entre la Moselle et le Luxembourg, il y a un

Sénégalais devenu Français, Michel Henry Dioh, et une belle

équipe d’artisans de son pays d’origine. Lancée officiellement

en 2017, Djilène Créations naît par hasard après des vacances

à Dakar, où Michel a l’habitude d’acheter des souvenirs à

Bismark, un artisan avec pignon sur rue. « Un jour, il n’était

plus à sa place, se souvient l’entrepreneur. J’ai su qu’il n’avait

Les fauteuils et chaises longues sont tressés en fils de pêche

bariolés sur une structure en métal ou en acier.

pas assez d’argent pour payer le loyer. » Sur un coup de tête,

il lui rachète plusieurs pièces pour les revendre en France.

L’opération, montée à la va-vite, est une grosse perte financière,

mais les fauteuils de Bismark, tressés en fils de pêche bariolés

sur une structure en métal forgé, font un tabac.

Les deux commencent alors à modifier les modèles pour

les adapter aux goûts et aux standards de confort et de finition

européens. Veillant à toujours leur donner des noms évocateurs.

La société prospère et se diversifie, proposant des sacs et

paniers en plastique recyclé ainsi que des objets en cuir et wax.

Aujourd’hui, elle fait travailler 17 personnes dans plusieurs

ateliers. Pour Michel, pas de doutes : « Au Sénégal, on sait faire

des choses de qualité. » ■ Luisa Nannipieri. djilenecreations.com

AFRIQUE MAGAZINE I 422 – NOVEMBRE 2021 17


ON EN PARLE

Le créateur utilise essentiellement

des textiles en raphia de Madagascar

ou en soie tissée main.

MODE

ERIC RAISINA,

LA TEXTURE

DE LA COULEUR

Le styliste malgache présente

une nouvelle collection qui

exorcise ses angoisses dues à la

crise sanitaire, et les transforme

en ÉLAN CRÉATIF.

« HIDDEN FANTASY », la dernière collection du designer

malgache Eric Raisina, est un hommage à ses souvenirs, à ses

voyages en Afrique, à ses échanges avec ses amis du continent.

Mais y naît aussi une réflexion sur la période chaotique créée

par la pandémie et sur l’effet que la crise sanitaire a eu, d’un

jour à l’autre, sur le monde : « Toutes les inquiétudes, toutes

les angoisses et les peurs qui auraient pu s’emparer de moi, j’ai

préféré les transformer en un élan créatif, qui s’est manifesté

d’un coup », explique le créateur. L’étincelle qui a transformé

ce tourbillon d’idées d’abord en silhouettes sur le papier,

puis en pièces flamboyantes, a été le défilé Africa Fashion Up

[voir AM n° 421], organisé par l’ancienne mannequin et amie de

Raisina, Valérie Ka. « Le timing était parfait, juste une semaine

avant la Fashion Week de Paris », remarque celui qui vit depuis

des années au Cambodge, où il réalise ses créations avec une

Eric Raisina.

équipe khmère, qu’il a formée personnellement. Fidèle à son

concept de collection « haute texture », il utilise essentiellement

des textiles en raphia de Madagascar ou en soie, tissée main

et transformée – comme dans le cas de la fourrure de soie,

protégée par un brevet –, pour en faire des pièces uniques

et des accessoires. Les sacs et les colliers sont presque

indissociables de ses modèles, auxquels ils apportent une

touche supplémentaire, soit par contraste soit par symétrie.

Remarquables, les vestes, vaporeuses ou avec une coupe

plus classique mais toujours sophistiquées, captent le regard.

Et, bien sûr, faites main. Un travail de maître artisan inspiré

par les cultures africaines et asiatiques. Fasciné par les tissus

artisanaux et curieux de toutes les techniques, Eric Raisina

élabore ses habits à partir de la matière et de la couleur :

« J’aime vraiment les couleurs. Elles me procurent de la joie

et du rêve. » Des sensations qu’il essaye de partager avec son

public à travers toutes ses collections. ■ L.N. ericraisina.com

ARTHUR ROCHA PHOTOGRAPHIE (3) - ZHANGYU

18 AFRIQUE MAGAZINE I 422 – NOVEMBRE 2021


COLLECTION DAHAN-HIRSCH BRUXELLES - GROSS FAMILY COLLECTION TRUST

EXPOSITION

NOUVELLE

DONNE

L’IMA met

à l’honneur l’histoire

des COMMUNAUTÉS

JUIVES dans

les pays arabes.

PAS MOINS DE

280 ŒUVRES inédites

issues de collections

internationales (France,

Angleterre, Maroc,

Israël, États-Unis,

Espagne) explorent

les multiples facettes

de la cohabitation entre

juifs et musulmans, des

premiers liens tissés entre

les tribus juives d’Arabie et le

prophète Mahomet aux prémices

de l’exil définitif des juifs du monde

arabe. Amulettes, manuscrits anciens,

bijoux, objets liturgiques, photographies

ou encore installations audiovisuelles

témoignant ainsi de l’importance et

de la pluralité de ces communautés,

et des échanges prolifiques qui ont façonné

les sociétés du monde arabo-musulman

durant des siècles. L’approche

chronologique et thématique de

l’exposition, conçue sous la houlette de

l’historien Benjamin Stora, commissaire

général, décline les grands temps de la vie

intellectuelle et culturelle juive en Orient.

Une mise en perspective inédite. Et une

relecture de l’histoire, à l’aune d’un

patrimoine d’une formidable richesse. ■ C.F.

« JUIFS D’ORIENT :

UNE HISTOIRE

PLURIMILLÉNAIRE »,

Institut du monde arabe,

Paris (France),

du 24 novembre 2021

au 13 mars 2022. imarabe.org

Babouches

en cuir, Meknès

(Maroc), 1900.

Couverture de tête,

Sanaa (Yémen),

vers 1900.


ON EN PARLE

MUSIQUE

MONOSWEZI

Au croisement

Le QUINTETTE aux origines

plurielles livre un superbe

nouvel opus, à la fois

organique et synthétique.

MONOSWEZI, c’est-à-dire Mo

(Mozambique), No (Norvège),

Swe (Suède) et Zi (Zimbabwe).

Et si « mono » signifie en grec « un

seul », « swezi » veut dire « monde »

en dialecte sud-africain. Ne fût-ce

que par son nom, ce groupe aux

origines plurielles propose, depuis

plus d’une décennie, une musique hybride portée par la voix

de Hope Masike, également joueuse de mbira du Zimbabwe.

Sur Shanu, l’organique est dynamisé par l’électronique,

ce qui n’est pas sans évoquer le travail de Damon Albarn

auprès d’Amadou et Mariam : merci au mellotron,

ici généreusement utilisé par le multi-instrumentiste et

compositeur en chef du groupe, Hallvard Godal. Le propos

est engagé, dénonçant le sexisme, les inégalités sociales

et gouvernementales. En résulte un disque qui plonge

aux sources de ce que nous sommes, à la fois touchant

et enthousiasmant, traditionnel et audacieux. ■ S.R.

MONOSWEZI, Shanu, Riverboat Records.

RÉCIT

L’ADIEU AU PÈRE

Le deuil confiné d’une autrice phare de

la littérature contemporaine anglophone.

« C’EST UN ACTE de résistance et

de refus : le chagrin vous dit que c’est

fini et votre cœur que ça ne l’est pas ; le

chagrin essaie de réduire votre amour

au passé et votre cœur dit qu’il est au présent. » Lorsque

l’autrice de L’Hibiscus pourpre (2003) et d’Americanah

(2013), vendu à plus d’un demi-million d’exemplaires

en langue anglaise, apprend subitement, en juin 2020,

la mort de son père, c’est un séisme. Séparée de ses proches,

tandis que la planète entière, frappée par la crise sanitaire,

est confinée, l’écrivaine nigériane et militante féministe,

qui n’a de cesse de prendre position contre toutes les

formes de discriminations, se raccroche alors aux mots.

En 30 courts chapitres, Chimamanda Ngozi Adichie nous dit

sa douleur et le deuil insupportable. Poignant et spontané,

son texte écrit au vif de la perte explore sans ambages les

méandres de l’amour filial. Et redonne vie, pour quelques

minutes encore, aux souvenirs les plus intimes. ■ C.F.

CHIMAMANDA NGOZI ADICHIE, Notes sur le chagrin,

Gallimard, 112 pages, 9,90 €.

ROMAN

EXIL DE SOI

Le 18 e roman de Nina Bouraoui livre

un récit troublant sur une Française

émigrée en Algérie, au lendemain

de l’indépendance du pays.

SATISFACTION ou insatisfaction ?

Le mal-être de Madame Hakli, une

Bretonne mariée à un Algérien, grandit

au fil de sa nouvelle vie dans le quartier d’Hydra, à Alger.

Et de ses carnets, rédigés en cachette, comme autant

de confidences et de désillusions. « Je me suis trompée

de vie. Je ne veux pas y croire, mais je l’écris, ce qui est écrit

est à demi écarté », consigne-t-elle dans son récit ambigu

d’un chavirement, émotionnel et psychologique, à l’aune

d’une Algérie en train de se construire, mais qui n’y arrive

pas. La solitude, le déracinement, la maternité habitent

ce roman troublant, où l’amour qui s’égare et le désir

coupable font perdre la raison – la résignation et l’ennui

dégénérant insidieusement en un poison mordant. Ce texte

mélancolique et sensuel rend hommage aux femmes qui

épousent une autre patrie que la leur, une autre histoire,

au grand dam de leur liberté. ■ C.F.

NINA BOURAOUI, Satisfaction,

JC Lattès, 288 pages, 20 €.

GANESH INSIDE PRODUCTION - DR (3)

20 AFRIQUE MAGAZINE I 422 – NOVEMBRE 2021


DPA/PHOTONONSTOP

TÉMOIGNAGE

Denis

Mukwege

RÉPARER LE MONDE

Le gynécologue congolais retrace

le COMBAT DE SA VIE : mettre fin

à l’utilisation du viol comme arme de guerre.

« CHAQUE FEMME VIOLÉE, je l’identifie à ma femme.

Chaque mère violée, je l’identifie à ma mère. Et chaque enfant,

je l’identifie à mes enfants. » Ces paroles prononcées

par Denis Mukwege devant le Parlement européen lors

de la remise de son prix Sakharov, en 2014, comment

les oublier ? Rapportées dans le film de Thierry

Michel, L’Homme qui répare les femmes (2015),

elles rendent compte avec force de son quotidien

rude auprès de petites filles et femmes victimes

de sévices sexuels perpétrés par les forces militaires

de la RDC. Un documentaire coup de poing, où l’on

découvre un médecin porté par sa foi en l’humanité,

exposé à ce que même un œil de chirurgien

ne peut s’habituer à voir, et investi d’une mission

plus forte que tout. Son engagement, au péril

de sa vie, a été récompensé par le prix Nobel de

la paix en 2018 – avec l’Irakienne Nadia Murad qui

a attiré l’attention de la communauté internationale

sur les viols de masse organisés par Daech sur les

Yézidis. Depuis plus de vingt ans, cet homme n’a

de cesse de soigner les victimes de violences sexuelles

à l’hôpital de Panzi, à Bukavu, où, menacé de mort,

il vit dorénavant cloîtré, sous la protection des Casques

bleus de la Mission de l’Organisation des Nations

Unies pour la stabilisation en République démocratique

du Congo. Son approche du soin allie prises en charge

médicale, psychologique, socio-économique et légale. Une

manière d’appréhender ses patientes dans leur globalité.

En prenant la plume, ce médecin au destin exceptionnel

continue aujourd’hui d’alerter le monde. Dans un

vrai cri de mobilisation, il nous met face au fléau qui

ravage son pays et nous invite à reconsidérer le monde.

En pansant la douleur subie par toutes les survivantes

de ces crimes contre l’humanité et en clamant haut et

fort que la guérison et l’espoir sont possibles, il insuffle

une force décuplée à toutes les femmes meurtries. ■ C.F.

DENIS MUKWEGE,

La Force des femmes,

Gallimard, 400 pages, 20 €.

AFRIQUE MAGAZINE I 422 – NOVEMBRE 2021 21


ON EN PARLE

De gauche

à droite, Dighya

Moh-Salem,

Souad Asla,

Noura Mint

Seymali et

Malika Zarra.

CONCERT

SAHARIENNES

HYMNE

À LA SORORITÉ

Avec leur spectacle Sahariennes,

ces quatre illustres chanteuses

CÉLÈBRENT LE DÉSERT.

QUATRE GRANDES VOIX originaires des pays du Sahara

célèbrent à l’unisson le patrimoine commun ancestral

des cultures du désert, et les particularités propres

à chaque territoire. Hymne à la sororité et au partage,

le projet Sahariennes oppose la puissance fédératrice

de la musique aux conflits, aux adversités géopolitiques,

aux frontières arbitraires. Il rappelle la place déterminante

des femmes au sein de ces sociétés, notamment dans la

sauvegarde et la transmission de cet héritage culturel. Sur

des rythmes chaloupés et des riffs de guitare lancinants,

cette transe des dunes est portée par la joueuse d’ardîn

(harpe réservée aux femmes) et griotte mauritanienne

Noura Mint Seymali, l’Algérienne Souad Asla, la Marocaine

Malika Zarra et la native du Sahara occidental Dighya

Moh-Salem. Sous la direction musicale de Piers Faccini, ce

spectacle est constitué d’un répertoire de leurs compositions

respectives et de morceaux traditionnels, sacrés ou

profanes, souvent transmis de mère (ou grand-mère)

en fille, évoquant la célébration, les épreuves. Pour faire

vibrer cette grande famille des musiques sahraouies,

les chanteuses sont notamment accompagnées de

Jeiche Ould Chighaly (guitare, tidinît) et de Mohamed

Abdennour (mandole, guembri). ■ Astrid Krivian

SAHARIENNES, une coproduction Opéra de Lyon

et Dérapage Prod. En concert le 16 novembre

à Noisy-le-Sec, le 21 à Faches-Thumesnil,

le 22 à Orléans, le 25 ou le 27 à Bordeaux.

JEUNESSE

DÉCOUVRIR UN

NOUVEAU MONDE

Dans ce premier volume d’une

collection pour enfants, Anna

Djigo-Koffi rappelle la richesse

et la diversité de l’art africain.

UNE VIE PASSÉE entre

New York, la Côte d’Ivoire et

la France… Anna Djigo-Koffi

a toujours vu l’art comme un

espace de découverte, mais

a aussi très vite remarqué

que les artistes africains

étaient laissés aux marges.

Avec ce texte, et à travers

un personnage qui s’inspire

de sa propre fille, Noa, elle

propose de faire découvrir

des références plurielles et de

s’éveiller à l’art et aux œuvres

ROMAN

L’ATTRAPE-CŒUR

Antonio Dikele Distefano

frappe fort avec son

quatrième roman, adapté

en série pour Netflix.

ANNA DJIGO-KOFFI,

Noa découvre l’art, éditions

Hybrid, 50 pages, 22 €.

pluridisciplinaires du monde

noir. Le riche portfolio

du photographe Paul Sika,

l’architecture épurée d’Issa

Diabaté, l’art plastique engagé

de Nu Barreto ou encore la

peinture sculptée d’Ernest

Dükü nourriront l’imaginaire

des petits lecteurs (à partir

de 7 ans). Un projet innovant,

créé en collaboration avec

des galeries et des artistes,

pour développer une mémoire

culturelle négligée. ■ L.N.

À découvrir sur

ateliersnoa.com.

« LA VIE NOUS TRAITAIT

comme si elle voulait notre

peau et puis finalement,

elle nous la laissait. » C’est l’histoire de Zéro, enfant

qui se sent invisible aux yeux de ses parents, mais aussi

aux yeux du pays qui l’a vu naître (l’Italie) et de

celui de ses origines (l’Angola), qu’il n’a toujours

pas rencontré. Ses blessures affectives fectives ne seront

pansées que par la découverte, adolescent,

du rap. Comme Antonio Dikele Distefano,

dont la mère a ouvert le premier er

magasin dit « exotique » de Ravenne,

dans le nord de l’Italie… Une

création de label et de revue (Esse

Magazine) plus tard, celui qui

poste sans cesse ses histoires sur

Facebook est remarqué, publié, et ne

cesse, depuis, de propager son verbe.

Ce superbe nouveau roman prouve

qu’il est désormais non seulement ent

devenu visible, mais lisible. ■ S.R.

ANTONIO

DIKELE

DISTEFANO,

Invisible,

Liana Levi,

224 pages,

16 €.

GCONNAN - DR (2) - BASSO CANNARSA/OPALE

22


Panneau de revêtement à la joute

poétique, Iran, XVII e siècle.

« ARTS

DE L’ISLAM :

UN PASSÉ POUR

UN PRÉSENT »,

18 expositions

dans 18 villes

françaises,

du 20 novembre

2021 au 27 mars

2022.

expo-arts-islam.fr

ÉVÉNEMENT

LES TRÉSORS DE L’ISLAM

Une opération ambitieuse pour poser

un NOUVEAU REGARD sur les arts

et les cultures du monde musulman.

MUSÉE DU LOUVRE/RAPHAËL CHIPAULT - DR - NIL YALTER - ADAGP, PARIS 2021

ANGOULÊME, BLOIS, RENNES, Clermont-Ferrand,

Toulouse, Tourcoing ou encore Saint-Louis, à la

Réunion… Dix-huit villes françaises témoignent de

la grande diversité des territoires et des populations

concernées par l’islam à travers 18 expositions

de 10 œuvres chacune, issues du département des

arts de l’islam du musée du Louvre et de collections

nationales et régionales. Soit plus de 180 œuvres

au total, à la fois historiques et contemporaines,

d’une lampe de mosquée du XI e siècle, provenant

de Jérusalem, à un chandelier de l’époque de

Saladin, signé par un artiste de Mossoul, en passant

par les dessins et collages de la Franco-Turque

Nil Yalter. Car la civilisation islamique, vieille de

1 300 ans, est aussi arabe que turque, indienne

qu’iranienne, asiatique ou maghrébine. Et c’est cette

pluralité culturelle et confessionnelle que ce projet,

destiné à un très large public – et aux jeunes

générations en particulier –, met en lumière. ■ C.F.

Les Collages

de Topak Ev,

Nil Yalter, 1973.

Extrait du film Le Roman algérien (chapitre 1), Katia Kameli, 2016.

AFRIQUE MAGAZINE I 422 – NOVEMBRE 2021 23


ON EN PARLE

PHOTOGRAPHIE

AU CŒUR

DE LA MODE

Parce que le continent ne cesse

de témoigner sa folle effervescence

en matière de créateurs, cet ouvrage

RICHE EN IMAGES en retrace

les plus beaux exemples.

EMMANUELLE COURRÈGES,

Swinging Africa :

Le Continent mode,

Flammarion, 240 pages, 60 €.

EMMANUELLE COURRÈGES, journaliste, donne dès son avant-propos

les raisons de ce beau livre : « La multitude de cultures qui traversent

ce continent, le nombre de créateurs et de photographes de talent

qui le font aujourd’hui scintiller sur la scène locale et/ou internationale ;

le dynamisme créatif des diasporas d’Europe, du Brésil ou des États-Unis. »

Ainsi, en texte comme en très belles photographies, on découvre les

propositions mode d’Ituen Basi (Nigeria), d’IamISIGO (Nigeria également),

de Maxhosa Africa (Afrique du Sud), de Noureddine Amir (Maroc) ou

encore de Loza Maléombho (Côte d’Ivoire). Sans oublier la beauté ainsi que

les accessoires imaginés par une jeune garde qui ne cesse de questionner

le monde qui l’entoure, y compris le plus lointain. Passionnant. ■ S.R.

Ibaaku.

DR - JEAN-BAPTISTE JOIRE

24 AFRIQUE MAGAZINE I 422 – NOVEMBRE 2021


IamSIGO.

MAGANGA MWAGOGO

AFRIQUE MAGAZINE I 422 – NOVEMBRE 2021 25


ON EN PARLE

La BoBaR est à la fois

une boutique, un bar

et un restaurant.

SPOTS

LE TOGO

AUX FOURNEAUX

À LOMÉ OU À PARIS,

deux adresses qui mettent

en lumière la cuisine « comme

au pays ».

C’EST AFIN DE PROMOUVOIR une consommation saine

et locale que l’Organisation d’appui à la démocratie et au

développement local (OADEL), une ONG togolaise, a décidé

de lancer la BoBaR, à Lomé, en 2013. Un lieu qui associe

boutique, bar et restaurant. Dans un joli cadre, sur la lagune

de Bè, cet espace unique propose des spécialités à base

de feuilles de haricots, de moringa ou de patates douces,

servies avec du riz ou des céréales togolaises (mil, sorgho,

maïs frais…). Tous les plats, traditionnels ou innovants, sont

cuisinés avec des légumes, de la viande ou du poisson issus

de productions locales. Des recettes à retrouver dans un livre

Le 228 Togo a ouvert en juillet 2020

dans le 12 e arrondissement parisien.

édité par l’ONG et à savourer avec des boissons à l’ananas,

mangue et gingembre, ou un verre de vin togolais. On peut

aussi terminer le repas avec un peu d’eau-de-vie de palme.

Si la BoBaR vous a mis l’eau à la bouche, mais que

vous ne pouvez pas aller jusqu’à Lomé, vous pouvez

toujours tester le 228 Togo, à Paris. Ouvert en juillet 2020

dans le 12 e arrondissement par la jeune Gold Teko, ce

nouveau spot veut redonner toute sa place à la cuisine

togolaise dans la capitale. Arrivée à Paris il y a six ans,

Gold travaille avec sa mère, et doit beaucoup à son père,

un cuisinier sud-africain. Dans son restaurant, des entrées

aux fromages, en passant par l’ayimolou (le petit-déjeuner),

tout est togolais. Même la bière et les jus arrivent de

Lomé. Que vous soyez plus poulet djenkoumé ou foufou,

un plat traditionnel à base d’igname pilé, le nord comme

le sud sont bien représentés. Tout comme les sauces :

ademe, graine, arachide, tomate… Un vrai régal ! ■ L.N.

228-togo.business.site

CHRISTOPH PÜSCHNER/BROT FÜR DIE WELT - DR (2)

26 AFRIQUE MAGAZINE I 422 – NOVEMBRE 2021


ARCHI

L’hôpital de Tambacounda

Au-delà du bâti

Pensé en ÉTROITE COLLABORATION avec les acteurs locaux,

le projet a eu des retombées positives sur le tissu social sénégalais.

LA FONDATION JOSEF ET ANNI

ALBERS a financé la construction d’une

maternité et d’un service pédiatrique

au sein de l’hôpital de Tambacounda,

l’une des villes les plus chaudes de

la planète, dans l’est du Sénégal. Le

projet a été confié à l’architecte suisse

Manuel Herz, qui a passé plusieurs mois

sur place avant de proposer une idée

respectant les attentes des Sénégalais.

Le nouveau bâtiment de deux étages

et en forme de S est très long et étroit.

Tout y est pensé pour garantir une

bonne ventilation des pièces, disposées

sur un seul côté des couloirs, où ont été

aménagés des espaces pour les parents

des patients, qui peuvent attendre

à l’abri de la chaleur. La façade en

briques ajourées, dont le prototype

a été remployé pour construire une

école dans un autre village – d’après

une idée du docteur Magueye Ba,

de l’association Le Korsa – permet

de ne pas recourir à la climatisation,

en dehors du bloc opératoire. Comme

le reste du bâtiment, le brise-soleil

a été imaginé à partir de matériaux

locaux et construit par des ouvriers

de la région. « Le chantier a garanti

des revenus à une quarantaine

de familles », détaille l’architecte.

Qui a financé la construction d’un

jardin pour enfants et continue de

développer le projet : « Nous sommes

dans un dialogue et une collaboration

permanente avec les personnes.

C’est un chantier vivant, on ne

peut pas le réduire à un bâtiment »,

explique-t-il. ■ L.N. manuelherz.com

IWAN BAAN/STUDIO IWAN

AFRIQUE MAGAZINE I 422 – NOVEMBRE 2021 27


PARCOURS

Randa Maroufi

ENTRE PHOTOS, FILMS ET INSTALLATIONS,

les œuvres de cette artiste franco-marocaine s’attachent à révéler l’histoire

des « invisibles ». Elle présente un solo show au Centre d’art contemporain

Chanot, à Clamart, en région parisienne. par Fouzia Marouf

Passionnée, l’œil vif, Randa Maroufi se fixe sur les objets, les images qui lui sont chers,

dévoilant son panthéon personnel lors de l’exposition « L’Autre comme hôte », au Centre

d’art contemporain Chanot, en région parisienne. Le titre de l’événement est un hommage

à son père, douanier dans le nord du Maroc, qui avait fait le serment de « considérer comme

hôte dans son pays le voyageur étranger ». Au travers de photos, de films, d’installations,

l’artiste nous plonge dans une histoire culturelle et sociale multiple. « La photographie est

avant tout un médium. Je ne souhaite pas m’enfermer dans une seule forme d’expression.

Je préfère me penser multidisciplinaire, indisciplinée. Les films me donnent cette liberté :

j’y intègre une dimension photographique, la performance, le son, la mise en scène, et ce

rapport particulier à l’espace et au mode de diffusion », confie-t-elle. Dans la vidéo Les Plieurs, l’esthétique flirte

avec le formel, deux hommes tentent de plier avec maladresse un tissu bleu, outil de commémoration, drapeau

de la communication. Née en 1987 à Casablanca, Randa Maroufi est diplômée de l’Institut national des beaux-arts

de Tétouan en 2010 et de l’École supérieure des beaux-arts d’Angers en 2013. La sensibilité de son regard pose

la question de la place des sans-voix dans

l’espace public ou intime, en témoignant

de leur dignité. Ses images bousculent

l’inconscient collectif et s’attachent

à révéler l’histoire des invisibles qu’elle

choisit de mettre en scène. Pour preuve,

Les Intruses (2019), une série consacrée aux

femmes du quartier de Barbès, à Paris : « Je

m’inspire de préoccupations d’ordre social,

sociétal et politique. Mes photos examinent

le territoire, interrogent ses limites, la

façon dont les êtres humains l’investissent.

« Mhajbi - Barbès » de la série Les Intruses, 2019.

Je mène une réflexion approfondie sur

les formes d’appropriations des espaces politiques. Je choisis de montrer ce que ces espaces réels ou symboliques

produisent sur les corps. Ce projet est né lors de mes trajets quotidiens sur la ligne 2 du métro parisien, j’ai observé

une occupation majoritairement masculine. L’envie de travailler sur le détournement des genres a germé. »

Fruits d’une longue réflexion, ses œuvres protéiformes ouvrent la voie à des représentations nuancées et engagées :

« Chaque projet naît d’une rencontre avec un lieu et des individus, ce croisement est précieux et primordial pour

créer des fictions questionnant le réel. » Dans une veine politique, son court film Bab Sebta (2019), primé à travers

le monde, évoque l’enclave espagnole de Ceuta sur le territoire marocain, haut lieu de l’économie parallèle : « Il

révèle des rapports humains hors du commun, une perte de repères, une folie de l’espace !» Son art a été exposé

au New Museum of Contemporary Art de New York, à la Biennale de Dakar et lors des Rencontres photographiques

de Bamako. ■ « L’Autre comme hôte », Centre d’art contemporain Chanot, Clamart (France), jusqu'au 28 novembre.

ŒUVRE PRODUITE PAR L’INSTITUT DES CULTURES D’ISLAM DANS LE CADRE DE L’APPEL À PROJETS DE LA VILLE DE PARIS “EMBELLIR PARIS”.

28 AFRIQUE MAGAZINE I 422 – NOVEMBRE 2021


BENJAMIN GEMINEL/HANS LUCAS

« Chaque projet

naît d’une

rencontre

avec un lieu

et des individus. »


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C’EST COMMENT ?

PAR EMMANUELLE PONTIÉ

LA COP DE LA DERNIÈRE CHANCE ?

DOM

Samedi 23 octobre, Sénégal. Une centaine de femmes battent le pavé à Dakar.

Elles sont là pour tirer la sonnette d’alarme en vue de sauver d’urgence l’environnement

menacé par les changements climatiques. La plupart d’entre elles travaillent la terre et

sont confrontées aux inondations, à la pollution, à l’érosion, aux coups de vents inhabituels…

« Nous n’avons plus de nappes phréatiques. Les animaux meurent par manque

d’eau. Nous ne pouvons plus faire d’agriculture », clame leur porte-parole Nadia. Un

mouvement de ras-le-bol, orchestré volontairement à une semaine de l’ouverture de la

COP26, le dimanche 31 octobre, à Glasgow, en Écosse. Une COP considérée comme

celle de la dernière chance par la plupart des pays du continent. Et par le président du

Groupe africain des négociateurs sur le changement climatique, le Gabonais Tanguy

Gahouma-Bekale : « On ne voit pas l’argent sur le terrain,

ça fait plus de dix ans que nous attendons les 100 milliards

de dollars promis. »

Pour l’Afrique, un seul thème à l’ordre du jour :

forcer les pays développés à tenir leurs promesses face à

l’urgence écologique. Une aide qui devrait déjà être revue

à la hausse, selon la plupart des spécialistes de la question.

Six ans après la COP21 tenue à Paris, on parle de besoins

allant jusqu’à 700 milliards de dollars par an… À voir. Mais

ce qui est sûr, c’est que pour les petits pollueurs du monde

(pour rappel, le continent est responsable de 4 % des émissions

de gaz à effet de serre dans le monde), les ravages

sont déjà démesurés. Avec des premières retombées imminentes

sur la question alimentaire, avec des terres brûlées

et une pénurie d’eau grandissante.

Et surtout, faut-il le rappeler, les politiques locales

ont du mal à imposer des règles en faveur du climat, faute

de moyens c’est sûr, mais aussi à cause des réalités du

terrain. Dans des pays préoccupés par l’urgence de la pauvreté

à résoudre ou confrontés à l’insécurité, la question de

l’environnement est reléguée au second plan. Voire à La Saint-Glinglin pour des citoyens

occupés à sauver leur peau et à nourrir leurs enfants au jour le jour. Ils n’ont pas toujours

l’espace mental pour se projeter sur les catastrophes climatiques de demain. Si couper

du bois pour se chauffer à moindre coût participe dangereusement à la déforestation,

peu importe. Et lorsque l’argent aura été débloqué et les politiques vertes africaines mises

en place, ce sera peut-être là, au niveau de la prise de conscience citoyenne, que le

combat pour l’environnement sera le plus difficile à mener. Car, en Afrique, les deux combats

doivent se mener de concert, celui pour le développement et celui pour le climat. ■

AFRIQUE MAGAZINE I 422 – NOVEMBRE 2021 31


décryptage

BIENVENUE

EN FRANCE !

À quelques mois d’une élection présidentielle capitale, le débat

est dominé par les « excès » d’Éric Zemmour, sur l’identité, la religion,

les rapports hommes-femmes, l’histoire. Le reflet d’une nation

qui rejette sa propre pluralité. par Zyad Limam

On ne parle presque que de cela, et

presque que de lui. Éric Zemmour,

ancien journaliste au Figaro, vedette

télévisuelle des cercles de droite,

écrivain et polémiste, monopolise les

médias et la scène politique avec un discours

d’ultra-droite, une non-campagne

parfaitement rodée et avant même qu’il

ait déclaré sa candidature à l’élection présidentielle, il réalise

une percée inédite par la fulgurance et l’ampleur. Il se trouve

en capacité de se qualifier pour le second tour. Zemmour a de

l’expérience, « du fond ». Il s’est rodé tout au long de ses années

de militantisme et des nombreuses émissions de télévision. Il a

clairement une ambition et une équipe qui s’organise. Il y a certainement

des personnalités, des entrepreneurs qui partagent sa

vision bipolaire et étriquée du monde. CNews où il a longtemps

sévi appartient au milliardaire Vincent Bolloré. Bref, Zemmour,

ce n’est pas un « guignol », pour reprendre l’expression hâtive

d’Anne Hidalgo, maire de Paris et candidate du Parti socialiste.

Zemmour est un symptôme d’une société crispée et un animal

politique très habile. Il relève plus du danger public organisé.

À côté, Marine Le Pen, c’est presque soft.

Zemmour profite à plein de la crise du débat public et de la

démocratie représentative, en France comme ailleurs. Le débat

à l’ancienne, raisonnable, basé sur des programmes, sur une

certaine relativité, ne répond plus à l’anxiété d’une partie des

citoyens. Selon les enquêtes d’opinion menées par la fondation

Jean-Jaurès, les soutiens d’Éric Zemmour ne font pas dans la

finesse idéologique : 65 % se déclarent comme « radicaux » ou

« très radicaux ». Ils sont préoccupés avant tout par l’immigration

(75 %) et la délinquance (51 %). Ils estiment, à 96 %, que l’islam

est une menace et à 98 % qu’il faut fermer davantage encore

les portes de l’immigration. Les questions environnementales,

sociétales, les problèmes d’inégalité sociale ne les concernant pas

ou peu… L’électorat potentiel traverse toutes les classes sociales,

riches ou moins riches, jeunes ou moins jeunes, à l’exception

notable des femmes, cibles répétées du discours « machisant » et

virilisant d’Éric Zemmour. Et de toutes les minorités sexuelles

(obsessions qui, à elles seules, mériteraient une analyse psychanalytique

avancée).

Zemmour, c’est Donald Trump, en plus structuré, méthodique,

froid. Comme Charles Maurras et d’autres penseurs

de l’extrême droite, Zemmour est conscient que le récit l’emporte

sur les faits. Le mensonge paie, l’outrance et la radicalité

séduisent, les condamnations judiciaires répétées pour incitation

à la haine raciale ne pèsent pas lourd. Zemmour ose. Avec

quelques idées « fortes », si on peut les qualifier ainsi. Dans le

« récit » apocalyptique « zemmourien », la répétition fonctionne :

le rejet de l’immigration, le rejet de l’arabe et des musulmans,

inaptes à s’intégrer et, pire encore, acteurs actifs et déterminés

d’un grand remplacement qu’il faut stopper. Voire tous, plus ou

moins, des terroristes en puissance. Comme Zemmour l’écrit :

32 AFRIQUE MAGAZINE I 422 – NOVEMBRE 2021


À Rouen, le 22 octobre,

dans le cadre de sa tournée

promotionnelle pour

son dernier livre.

ETIENNE CHOGNARD/STARFACE

AFRIQUE MAGAZINE I 422 – NOVEMBRE 2021 33


DÉCRYPTAGE

« La démographie, c’est le destin. » Il faut donc construire la

forteresse et protéger la seule civilisation qui vaille. Zemmour

invoque une France idéale, homogène, « racialement » et religieusement,

il insiste sur une France qui tourne le dos au déclin,

revenant ainsi à une époque mythique, préalable à la débâcle

historique de 1940 et aux défaites de la décolonisation (Diên

Biên Phu, accords d’Évian). Une France fière d’elle-même ou tout

le monde devra porter des prénoms « français ».

Pour reconstruire cette France éternelle et glorieuse, il faut

purger son passé, élaborer là encore un récit mythifié, quitte à

tordre le cou aux faits historiques. Émettre des doutes sur l’innocence

de Dreyfus, relativiser Vichy et Pétain (qui aurait aidé les

juifs de France), De Gaulle et Pétain devenant quasiment complémentaires,

justifier Maurice Papon, condamner la famille

Sandler, victime de l’horreur du terroriste Merah, pour avoir

fait enterrer les siens en Israël… C’est stupéfiant. C’est souvent

illégal, mais ça passe. L’opinion s’habitue aux excès, aux condamnations.

Et au fond, le plus inquiétant, c’est que cela résonne

aussi. « Voilà, finalement, quelqu’un qui dit ce qu’il pense. Et puis

c’est vrai, ces Arabes et ces musulmans… Et au fond, la France

d’hier, ça ne devait pas être si mal… »

Pour Éric Zemmour, la stratégie doit être celle de la rupture,

de l’affrontement. Sans concession. Une lutte frontale. Les

mots sont violents et assumés : « Pour moi, la délinquance que

nous vivons n’est pas une délinquance, c’est un djihad », ou bien

encore : « Nos dirigeants pensent qu’en refusant le conflit, ils

l’éviteront. Ils se trompent. Il n’y a qu’une seule alternative :

soit nous assumons ce rapport de force, comme nous l’avons

assumé pendant des siècles ; soit nous perdrons et nous serons

liquidés. » Ou bien encore : « Nous ne pouvons pas supporter

deux civilisations sur le sol français. » Ou bien encore : « Il faut

réserver en priorité les soins aux nationaux [dans les hôpitaux,

ndlr]. » Zemmour met en scène un véritable risque existentiel

pour la France, et il désigne des « ennemis ». C’est la stratégie de

la guerre civile. Une fois de plus, on pense à Donald Trump. Et

Donald Trump a été élu… Pour Zemmour, la stratégie est opérationnelle.

Il faut « disrupter », dynamiter le système en levant

les tabous, en dépassant « la bourgeoisie lepéniste ». Et dans ces

sociétés troublées par la pandémie de Covid-19, chamboulées

par deux ans de restrictions, de peur, de confinements, la lutte

est gagnable. La présidence est possible… à condition évidemment

d’obtenir les 500 parrainages d’élus pour se présenter.

Soixante-dix pour cent des Français répondent que, de toute

façon, Zemmour est « inéligible », qu’il n’a pas l’étoffe d’un président

de la République. Mais le danger est réel. Peut-être pas

aujourd’hui, peut-être pas pour la présidentielle de mai 2022.

Même si l’on imagine avec un certain effroi le débat possible :

Emmanuel Macron versus Éric Zemmour… Mais le « zemmourisme

» dans sa logique de combat, du tout ou rien, de désignation

de l’ennemi intérieur s’installe. Il s’installe sur le terreau

d’une France, ou d’une partie de la France, obsédée par les questions

identitaires, religieuses, migratoires. Cible du terrorisme,

comme d’autres, cette France a construit un imaginaire antimusulman

puissant (« tous coupables », « inassimilables »), alimenté

aussi par l’héritage de la période coloniale. Le zemmourisme,

comme le lepénisme, s’installe aussi sur les impasses de

l’intégration. La France a importé massivement des ouvriers

pendant les années 1960 et 1970, pour laisser leurs enfants

se concentrer dans des banlieues délaissées, en marge de la

République. L’intégration ne fonctionne pas « en bas », avec un

marché du travail difficilement accessible, la ghettoïsation scolaire

et urbaine. Et elle ne fonctionne pas en haut non plus. Les

élites françaises (politiques, médiatiques, entrepreneuriales…)

restent largement « blanches ». Il suffit de regarder la télévision.

Avec des exceptions tolérables dans les milieux de la culture et

du sport, cache-misère bien pratique du reste…

LA FRANCE EST UN PAYS « MÉTIS »

La France est pourtant « identitairement » un pays « métis ».

Selon Pascal Blanchard [voir son interview ci-contre], entre 12

et 14 millions de Français, soit entre 18 et 22 % de la population

totale, ont au moins un de leurs grands-parents né dans

un territoire non européen. L’historien calcule que sur quatre

générations, un quart au moins des Français ont une origine

extra-européenne et un autre quart ont au moins un grandparent

issu des immigrations intra-européennes. Quarante pour

cent auraient donc un « ailleurs » dans leur généalogie. Et cet

« ailleurs » a fortement contribué au génie de la nation.

Pourtant, dans ce pays métis, le danger migratoire est perçu

comme une urgence, alors que depuis les années 1980, les gouvernements

successifs empilent les lois de plus en plus restrictives.

Un empilement destiné à contrer l’extrême droite (avec le

succès que l’on sait…) et qui finit par accentuer la paranoïa au

lieu de la réduire. Et qui va à l’encontre des chiffres. La population

étrangère, vivant en France, s’élève à un peu plus de 5 millions

de personnes, soit un peu moins de 8 % de la population. Et

la France n’est pas le pays d’Europe qui compte le pourcentage

le plus élevé d’immigrés : Autriche (17 %), Suède (16 %), États-

Unis (15 %), Royaume-Uni (13 %), Espagne (13 %), Allemagne

(12 %), France (12 %), Pays-Bas (12 %), Belgique (11 %), ou

bien encore Italie (10 %).

Cette crispation permanente pèse de plus en plus lourdement

sur le soft power français. L’image du pays des droits de

l’homme, de l’universalisme, qu’il renvoie via les télévisions, les

réseaux sociaux, Internet, est celui de la fermeture, du repli, de

l’hostilité, des visas impossibles. D’un pays miné par les discours

lepénistes, zemmouristes, par le racisme ambiant et l’obsession

identitaire. D’un pays replié sur un « lui-même fantasmé », au

lieu de privilégier sa diversité consubstantielle, ses diasporas

actives et leurs potentiels à créer des liens aux quatre coins du

monde. Cette négativité joue sur la diplomatie, l’économie, l’attractivité

du pays. On le voit dans ses relations à l’Afrique, alors

que le continent pourrait être un formidable levier de croissance

partagée. On le voit aussi en matière de compétitivité. En cette

34 AFRIQUE MAGAZINE I 422 – NOVEMBRE 2021


époque de Covid ou de post-Covid, le redémarrage des économies

riches est aussi freiné par les pénuries de main-d’œuvre.

Aujourd’hui, l’hôpital et l’agriculture ont besoin de bras, de

talents venus d’ailleurs. Mais la rigidité du débat sur l’immigration

rend la perspective insurmontable. Le blocage ne concerne

pas que les immigrants potentiels « du Sud ». Les Européens,

qui ont toute liberté à s’installer et à travailler dans l’UE ne

plébiscitent pas la France (sauf pour s’y acheter une maison de

campagne peut être…). Ils préfèrent le Luxembourg, l’Autriche,

la Belgique, l’Irlande, l’Allemagne, le Danemark, la Suède, l’Italie,

les Pays-Bas… Et toujours l’Angleterre, malgré le populisme

ambiant et les « barbelés à la frontière ». Pour réussir, exister sur

la scène, il faut aussi pouvoir attirer les talents, être compétitif à

l’échelle du monde, faire venir les futurs prix Nobel, attirer les

grands écrivains de demain, les sportifs, les entrepreneurs, les

capitalistes, les scientifiques. S’ouvrir. Ce que faisait la France du

XX e siècle en attirant l’élite internationale des arts, des sciences,

des lettres… Dans ce monde sens dessus dessous, bouleversé

par le Covid et les changements climatiques, où tout change

vite, la France a encore un rôle à jouer. En tournant le dos à

Zemmour, et à tous ceux qui font du déclinisme et de l’identité

l’alpha et l’oméga du discours. En se réconciliant avec ellemême,

avec sa nature plurielle. En tournant le dos aux discours

« ethniques » pour se recentrer sur ce qui fait sa force dans un

monde global : sa diversité. Et en focalisant sur les vrais sujets :

les nouvelles croissances, les égalités sociales et géographiques,

l’éducation, l’attrait.

Les autres chemins sont une impasse. ■

HERVÉ THOUROUDE

Pascal Blanchard

« La peur profonde : celle

de ne plus être blanc demain »

Pascal Blanchard est coauteur du livre Le Racisme en images :

Déconstruire ensemble, une analyse historique d’illustrations

et de photos racistes, agrémentée de contributions de personnalités.

Il détaille le fonctionnement de cet imaginaire… encore prégnant en France, et permet

d’appréhender l’aura du polémiste d’extrême droite. par Cédric Gouverneur

AM : Dans votre livre, vous reproduisez une publicité

de 1986 mettant en scène un cannibale. Et une affiche

de 1989 où l’humoriste Michel Leeb pratique le blackface.

Lilian Thuram témoigne, lui, des brimades subies à la

récré, dans les années 1980, à cause d’un dessin animé en

apparence anodin, La Noiraude, qui montrait une vache

noire, hypocondriaque et stupide. Pour les autres enfants,

elle ne pouvait être que le garçon noir de l’école !

Ce sont des exemples concrets. Depuis la sortie du livre,

beaucoup de gens sont venus nous raconter de telles anecdotes.

Les stéréotypes, les préjugés, les images « humoristiques » sont

un peu comme un mille-feuille : elles constituent des strates qui

demeurent dans l’inconscient collectif. Une image, ce n’est pas

comme un film, un livre ou un discours que vous avez le choix de

regarder, de lire ou d’écouter. Elles ont une puissance de frappe

hallucinante, elles s’imposent pour nous transmettre une vision

du monde. En voyant ces images aujourd’hui, on s’imagine que

l’on a pris nos distances, mais il demeure quelque chose dans

l’inconscient collectif. Une dame m’a parlé des yeux en boules de

loto des Noirs dans les caricatures coloniales : « Cela me faisait

rire lorsque j’étais enfant. » Cette caricature, représentée sur des

dizaines de milliers de cartes postales et dessins de presse de

l’époque, sous-tend l’idée que le cerveau des Noirs serait plus

petit, fonctionnerait moins bien et moins vite, une des théories

racistes véhiculées par des « savants » du XIX e siècle. Lorsque le

public rigolait, il intégrait, en fait, cette idée : les Noirs seraient

moins intelligents que les Blancs ! Il y a une sorte d’échelle de

Richter du racisme : étape 1, l’humour ; étape 2, la différenciation

; étape 3, la xénophobie… jusqu’à l’étape 10, le Ku Klux

Klan (KKK) et les nazis. Chacune, de 1 à 9, prépare le terrain

de la dixième. Tout le monde – ou presque – est heureusement,

aujourd’hui, horrifié par les images de propagande hitlérienne

et celles du KKK. Mais beaucoup auront, au préalable, approuvé

de manière inconsciente ces étapes intermédiaires.

Vous montrez une publicité chinoise ahurissante, où une

femme met un Africain dans une machine à laver, dont

il ressort asiatique ! Elle serait impensable aujourd’hui

en Europe, mais elle date seulement de… 2016 ! Malgré la

Chinafrique, le racisme est toujours très présent en Asie ?

En Asie, les « méchants » des mangas ont la peau foncée. Les

Japonais se perçoivent comme blancs, et à Osaka, en 1903, un

zoo humain présentait des Aïnous [peuple indigène de l’archipel

nippon, ndlr], des Formosiens et des Coréens… La propagande

coloniale japonaise avait même inventé un personnage coréen

cannibale afin de justifier la conquête de la péninsule ! Le mécanisme

est toujours le même : coloniser passe par l’acceptation de

AFRIQUE MAGAZINE I 422 – NOVEMBRE 2021 35


DÉCRYPTAGE

l’inacceptable (la domination raciale, le travail forcé…), il faut

donc déshumaniser. Le cannibale étant inhumain, il ne serait

pas inhumain de le coloniser. Les livres racistes, comme ceux

d’Arthur de Gobineau, étant peu lus, cette propagande passe par

l’image. Pendant l’affaire Dreyfus (1894-1906), dans une société

française qui était encore très rurale, les juifs étaient représentés

par la propagande antisémite sous forme d’animaux « nuisibles

», qui seraient différents et dangereux. La caricature laisse

une trace et façonne l’inconscient collectif. Quarante ans après

l’affaire Dreyfus, ce sera l’occupation, Vichy, et finalement la

Shoah. Ces images antisémites n’ont pas disparu et reviennent,

aujourd’hui, sur les réseaux sociaux.

Aujourd’hui, quel est le poids de l’image

dans nos sociétés ?

En une seule journée, les jeunes d’aujourd’hui voient autant

d’images que leurs arrière-grands-mères

en voyaient dans toute leur vie. Ils ont

un degré d’acceptation hallucinant. Les

filles sont davantage choquées, car le

discours dévalorisant et sexuel sur les

femmes a été peu à peu déconstruit.

Mais globalement, il y a un « taux d’acceptation

» du stéréotype assez élevé.

Les tensions actuelles entre

la France et l’Algérie s’inscrivent

dans une guerre des mémoires

non résolue ?

Les rapports entre ces deux pays

continuent de s’appréhender non sur le

réel mais sur le fictionnel, notamment

sur cet imagier colonial. La plupart des

Français actuels n’ont pas connu les

colonies. Mais ils ont vu des images. Le

vieil oncle réactionnaire qui, au repas de

famille, vous bassine avec l’Algérie française

a en tête non la réalité, mais les images de la propagande

coloniale de l’époque : des ponts, des routes, des dispensaires…

qui ne disent évidemment rien de la violence des rapports coloniaux.

La différence est que dorénavant un contre-imaginaire

se construit : les moins de 25 ans ont entendu les intellectuels et

les artistes parler de la torture, du massacre du 17 octobre 1961.

Ils ont tous vu le western Django Unchained de Quentin Tarantino

sur l’esclavage, et ils connaissent, bien sûr, l’affaire George

Floyd. Tout cela a changé la manière de regarder ce passé.

Cette contre-culture va, parfois, jusqu’à en appeler

au déboulonnage de statues aux Antilles, voire à brûler

des livres, comme dans des écoles amérindiennes,

au Canada ! Vous y êtes opposé.

Je prendrais comme exemple le monument Voortrekker,

inauguré à Pretoria en 1949 pour célébrer la conquête sanglante

du pays par les Boers au XIX e siècle. C’est un mémorial ouvertement

raciste, à la gloire de l’Apartheid et de la suprématie

« On est passé

d’un rejet

des étrangers

et des immigrés

au rejet de leurs

enfants, pour

protéger “notre”

identité. »

blanche. En 1994, le Congrès national africain voulait le démonter.

Mais Nelson Mandela s’y est opposé, disant, sommairement,

que « personne ne nous croira si on le démonte ». Déboulonner,

c’est se priver d’outils pédagogiques, de preuves. Supprimer

celles-ci laisse le champ libre aux révisionnistes. Aujourd’hui,

les Sud-Africains visitent cet édifice afin de ne jamais oublier.

Après la Seconde Guerre mondiale, il y a eu des débats sur la

pertinence de montrer des images de la Shoah : cela nous paraît

évident, aujourd’hui, qu’il faut les montrer pour couper court

aux négationnistes. Idem pour les lynchages dans les États

sudistes, qui étaient annoncés par voie de presse et pouvaient

rassembler des milliers de personnes ! Des familles posaient en

photo devant les cadavres d’Afro-Américains suppliciés et brûlés

! Il faut montrer ces images choquantes afin que ne soit pas

mise en doute la réalité de ces faits. Spike Lee les utilise dans son

film BlacKkKlansman, car les jeunes

Afro-Américains les avaient quelque

peu oubliées. Elles permettent de

déconstruire le passé et le racisme.

L’audience de Marine Le Pen,

et désormais d’Éric Zemmour,

représente-elle la réussite

posthume de cet imagier

colonial ?

Dans la bouche de Le Pen et de

Zemmour, la perte ressentie de la

grandeur de la France est symbolisée

par la perte de l’empire colonial.

Le second appuie sur cet imaginaire

lorsqu’il parle du déclin de l’Hexagone,

qui était alors, à ses yeux, une

grande puissance, où chacun – selon

sa couleur de peau – était à sa place

et restait à sa place. Où le métissage

était réprouvé, mais où les hommes

blancs se divertissaient avec les femmes colonisées : la congaï

d’Indochine, la prostituée de Casablanca. C’est cela qu’il évoque

lorsqu’il compare hier à aujourd’hui, qu’il parle des minorités qui

vont faire la loi… Un hier fantasmé, le temps béni des colonies

que Michel Sardou chantait encore en 1976 ! Zemmour peut

surfer sur cet imaginaire, car il n’a jamais disparu : il y a ces

strates en amont, une continuité. Zemmour dit en substance :

« Il y a eu une parenthèse de soixante ans, depuis 1962, et je

vais l’effacer. » Le discours « décliniste » se base toujours sur le

mythe d’un âge d’or. Dans les années 1920, l’Occident se voyait

perdre son hégémonie : cela a été l’apogée du Ku Klux Klan, puis

des nazis en Europe. Avec un contexte où de nombreux auteurs

publiaient des ouvrages sur le déclin supposé de l’Occident. Éric

Zemmour joue sur ce ressenti, le « c’était mieux avant », le « on

est chez nous », slogan du Rassemblement national (ex-Front

national) ces dernières années. Les élites françaises sont très

gênées pour parler de l’histoire coloniale. Ainsi, François

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DR (4)

Mitterrand, qui avait été ministre de la

France d’Outre-Mer en 1950-1951, puis

ministre de l’Intérieur en pleine guerre

d’Algérie, était bien silencieux sur le

sujet… L’empire colonial, par sa grandeur,

transcendait les classes sociales

et trouvait des partisans même dans

l’opinion publique ouvrière, malgré

l’anticolonialisme du Parti communiste

français. C’est le dernier tabou de l’histoire

de France. On n’entend quasiment

que Zemmour et, de l’autre côté, ceux

qui veulent déboulonner les statues !

Entre les deux, il y a un vide discursif

et une peur de parler de ces questions,

où seul Emmanuel Macron s’est engagé

depuis quatre ans.

Vous expliquez dans votre

livre que le white power

– le suprémacisme blanc,

notamment américain – repose

sur la peur. L’aura de Zemmour

repose-t-elle sur ce même

Le Racisme en images :

Déconstruire ensemble,

Pascal Blanchard

et Gilles Boetsch,

La Martinière.

mécanisme émotionnel ?

Éric Zemmour parle aux Français

de leur peur la plus profonde,

celle de ne plus être « blanc » demain.

De l’envahissement par les « non-Blancs ». De l’effondrement de

leur identité. C’est un discours émotionnel et non de raison.

Devant son public, il explique, en somme, que l’Algérie, pour

se construire en tant que pays en 1962, a expulsé les juifs et

les pieds-noirs, dont sa famille. Puis, il explique qu’elle a eu un

peu raison, que c’était alors justifiable pour bâtir une nation ! Et

donc que cette analyse est aujourd’hui valable pour la France,

pour reconstruire la nation. Dans cet électorat-là, on est passé

d’un rejet xénophobe des étrangers, des travailleurs immigrés,

à celui des descendants des immigrés – qui sont citoyens français

! –, au profit de l’ethnie, d’une identité blanche qui a peur de

tout perdre et pense devoir réagir. Cela fonctionne, car l’opinion

s’est préparée à entendre ce type de discours, notamment par

ce mille-feuille de l’imagier colonial que j’évoquais. La peur s’est

cristallisée sur l’islam.

Depuis janvier 2015, pas moins de 264 personnes ont

été tuées en France dans des attentats djihadistes :

l’incapacité ressentie de l’État de droit et des institutions

démocratiques à éradiquer cette menace terroriste

joue-t-elle en faveur de l’extrême droite ?

Même si les forces de l’ordre déjouent 9 attentats sur 10 et

contiennent cette menace, ces attaques constituent la démonstration,

pour l’auditoire de Zemmour, que les musulmans

sont dangereux. Qu’il y a une idéologie, un substrat politique

et religieux derrière leur invasion. C’est un discours efficace,

devant lequel les politiques

paraissent tétanisés. Zemmour

est un peu comme le

général Boulanger à la fin

du XIX e siècle ou Pierre Poujade

dans les années 1950 :

des hommes qui sont en

dehors du monde politique

– un militaire, un

syndicaliste de petits commerçants,

et, aujourd’hui,

un polémiste. Le phénomène Zemmour

s’inscrit dans le même mouvement. C’est

cyclique dans l’histoire de France.

Zemmour cherche à présenter Pétain

en « sauveur de juifs » ou à dénigrer

les résistants « communistes », qui

auraient selon lui « poussé à la guerre

civile ». À quelle frange de la France

parle ce discours révisionniste ?

Les chiffres sont explicites : sur les 74 150 juifs déportés,

un tiers avait la nationalité française [les autres étaient d’origines

polonaise, russe, allemande, autrichienne, etc., et étaient

venus se réfugier en France, pensant y trouver la sécurité, ndlr].

Le débat historique est clair. Pas la symbolique mémorielle sur

laquelle s’engage Éric Zemmour. Il faut, à ses yeux, rétablir un

mythe d’une France totale et globale. Comme si Pétain et De

Gaulle avaient fusionné pour combattre l’occupant allemand,

chacun dans sa tessiture. On trouve cette analyse dès le procès

de Pétain, puis en 1978, dans les mémoires du contre-amiral

Gabriel Auphan, qui fut chef d’état-major des forces maritimes,

puis, en 1942, secrétaire d’État à la Marine de Vichy. La thèse

« du glaive et du bouclier » se retrouve dans les écrits de Robert

Aron, Histoire de Vichy [parus en 1954, ndlr]. C’est dans cette

tradition historiographique que s’inscrit Éric Zemmour. Il veut

montrer qu’il fédère les deux France. Cette thèse est déjà omniprésente

dans son essai, Le Suicide français, en 2014, et lors de

son passage dans l’émission d’Alain Finkielkraut sur France

Culture, en novembre de la même année. Le mois précédent,

chez Ruquier, il affirmait : « Pétain a sauvé les juifs français !» Il

veut prouver par ces déclarations qu’il regarde la « vraie » histoire

en face et, donc, qu’il est dans le bon camp au regard de l’histoire

coloniale. Il serait à ses yeux dans l’héritage des récits communs

de l’ultra-droite et, en même temps, de la pensée gaulliste. Un

fédérateur. Il veut être l’héritier du bouclier et de l’épée pour

atteindre les électeurs de la droite et de l’ex-Front national. Pour

conclure, je citerai la journaliste Brigitte Benkemoun : « Je pense

à mon grand-oncle Albert, juif et français, né en Algérie comme

Zemmour, déchu de sa nationalité par Pétain, arrêté en 1943 à

Nice, et mort à Auschwitz. Je pense à mon père, exclu de l’école

à 10 ans, mes oncles interdits d’enseigner. Arrêtons de laisser

falsifier l’histoire. » Tout est dit. ■

AFRIQUE MAGAZINE I 422 – NOVEMBRE 2021 37


DÉCRYPTAGE

tribune

par Venance Konan

« Si tu

veux

venir en

France… »

Le phénomène ou le grand

buzz, en ce moment en

France, est un certain Éric

Zemmour. Journaliste,

chroniqueur, polémiste aux

propos plus que dérangeants, il est de

plus en plus vu comme un potentiel candidat

à la présidence de la France dans

quelques mois, avec de sérieuses chances

de faire un score plus qu’honorable. Et

on ne parle plus que de lui dans l’Hexagone.

Tous ceux qui arrivent à décoder

son discours savent qu’il dit n’importe

quoi, joue sur les peurs d’une partie de

la population, fait des amalgames, mais

il continue de grimper dans les sondages,

et ses livres sont de gros succès en librairie.

Si pour le moment, il semble laisser

plutôt indifférent le citoyen africain

lambda – qui a d’autres chats à fouetter

entre les luttes contre le terrorisme, les

coups d’États à répétition, le Covid-19 et

tout simplement son combat pour survivre

–, Éric Zemmour dit pourtant beaucoup

de choses concernant les Africains.

Son discours, qui est à la droite de celui

des Le Pen père, fille et nièce (c’est peu

dire !), ne prône pas précisément la fraternité

universelle. Pour résumer sa pensée

: le bon Africain est celui qui reste sur

le continent. Ce dernier pourra-t-il encore

aller vivre en France, ou seulement la

visiter, si jamais l’essayiste en devenait

le président ? En principe oui, mais sous

certaines conditions cependant…

Ne pas porter un prénom de sauvage

du genre Mohamed, Koudou, Rokyatou

ou Sese Seko Kuku Ngbendu wa Za Banga.

Journaliste et écrivain ivoirien.

Ils sont peut-être poétiques et racontent

certainement de très belles histoires,

mais ils n’auront plus leur place dans la

France de Zemmour. Non, il vaudra mieux

porter un nom de baptême chrétien, juif,

ou fleurant bon la campagne profonde :

Joseph, Désiré, Éric, Marie (pas Maryam

ou Myriam) ou Corinne, entre autres.

Ne pas être basané ou noir. Non.

Éric Zemmour vous accuse d’être tous

(Arabes et Noirs) des

voleurs, des violeurs, des

trafiquants de drogue, et

pire, il vous soupçonne

de vouloir remplacer sa

belle race blanche – pour

ne pas dire aryenne –, et

à terme, obliger tous les

Français bien blancs qui

survivraient à danser le

Ndombolo et à manger

le mafé. Il en a la preuve

chaque fois qu’il se rend

dans le quartier de Château-Rouge, où il

a passé une partie de son adolescence. Il

n’y voit plus de Blancs, mais seulement

des bougnouls – dont beaucoup lui ressemblent,

puisque sa famille vient d’Algérie

– et des Blacks qui vendent des

Son discours,

qui est à la droite

de celui des

Le Pen père, fille

et nièce, ne prône

pas précisément

la fraternité

universelle.

maïs bouillis ou braisés dans les rues.

Non, les Congolais qui se sont décapés

la peau ne pourront pas se faire passer

pour des Blancs. Quel que soit le résultat

de leur opération de blanchiment, ils

seront toujours trahis par leur nez épaté

et leur accent.

Ne pas être homosexuel. Sur ce

point, il s’entendra certainement avec de

nombreux Africains. Dans la France de

Zemmour, comme dans

l’Europe d’un certain

Adolf Hitler, les hommes

doivent être musclés et

virils, même si lui-même

ressemble plutôt à une

chauve-souris ou à Nosferatu,

le vampire des

films d’horreur – comme

d’ailleurs Hitler ressemblait

très peu au modèle

aryen dont il rêvait.

Si vous êtes une

femme, sachez que dans la France de

Zemmour, votre place est dans les cuisines

et votre rôle est essentiellement de

procréer. Bon, on me dira que la place et

le rôle des femmes ne sont pas très différents

dans bon nombre de nos régions

CAMILLE MILLERAND

38 AFRIQUE MAGAZINE I 422 – NOVEMBRE 2021


africaines, mais il est bon de le savoir

avant de se risquer dans la France de

Zemmour.

Ne pas être pauvre. Je sais que c’est

difficile de ne pas l’être lorsque l’on est

africain, surtout au sud du Sahara, et

c’est la raison principale de son émigration

vers la France, mais essayez,

autant que possible, de ne pas avoir l’air

misérable. Car la France que veut Zemmour

ne peut et ne souhaite supporter

toutes les misères du monde, et surtout

d’Afrique. Il n’est pas le premier à le dire,

mais il insiste.

Enfin, et c’est le plus important, ne

pas, mais au grand jamais, ne pas être

musulman. Pour Zemmour, l’ennemi

mortel de l’Occident judéo-chrétien est

le musulman. L’islam, dit-il, est en guerre

contre l’Occident depuis plus de mille ans,

une guerre qui n’est pas près de s’arrêter.

Et donc tout musulman, pratiquant ou

pas, modéré ou pas (de toutes les façons,

pour Zemmour, islam ne rime pas avec

modération), est un ennemi potentiel.

Et la meilleure façon de se protéger d’un

ennemi est de ne pas le laisser mettre les

pieds chez soi. Il n’a rien dit concernant

les adeptes du vaudou, mais je doute qu’il

les aime. Les seules bonnes religions sont

le christianisme et le judaïsme.

Mon frère, ma sœur d’Afrique, voilà

donc ce qui t’attend si tu veux aller « te

chercher » en France, au cas où Éric Zemmour

devenait le président de ce pays. Tu

me diras qu’on en a vu d’autres, depuis

Charles Pasqua et ses charters en passant

par les Le Pen, et qu’il en faudrait plus

que cela pour doucher ton envie de fuir

la misère de ton bled pour t’installer au

bord de la Seine, et tu auras raison. Il ne

pourra jamais construire un mur autour

de la France, comme Donald Trump l’a

fait à la frontière entre les États-Unis et

le Mexique – ce qui n’empêche d’ailleurs

pas les candidats au rêve américain de

toujours accourir par milliers. Il ne

pourra jamais mettre tous les Africains

et les musulmans qui vivent déjà en

France dans des bateaux. Et à dire vrai,

la probabilité qu’il devienne président de

la France est plutôt proche de zéro. ■

Menaces et chimères

par Frida Dahmani

Ne demandez pas à un Tunisien qui est Zemmour, l’opinion

publique ne sait que peu de choses sur le trublion, excepté

ses saillies aux côtés de Laurent Ruquier dans l’émission

On n’est pas couché, il y a quelques années. À La Marsa,

au café du Saf Saf, où les habitués décortiquent tous les

matins l’actualité, Zemmour n’est pas encore à la une. « Est-il originaire

du village d’Azmour dans le Cap Bon ?», s’interroge un néophyte des

élections françaises qui a pressenti l’origine berbère de ce probable candidat.

Les Tunisiens ne perdent pas de vue pourtant l’actualité hexagonale :

une habitude bien ancrée, héritée de la période coloniale et surtout

des années Ben Ali, où l’on pouvait tout critiquer, sauf le régime du pays.

Fin septembre, une grande majorité de l’opinion a surtout été choquée

par la brutale décision française de réduire de 30 % le nombre de visas

annuellement octroyés à la population – une résolution officiellement

motivée par le manque de coopération des autorités afin d’accélérer

le retour de leurs ressortissants, dont des migrants clandestins et des

fichés S. Tous sont unanimes : « Emmanuel Macron tente d’être plus

à droite de sa droite et de séduire un nouvel électorat d’extrême droite. »

D’autres notent que le populisme est une tendance mondiale

et qu’« un profil à la Zemmour peut très bien apparaître en Tunisie ».

Nostalgique d’une France idéalisée par ses parents, Elyas, en deuxième

année de médecine à Toulouse, est décidé : « Si Zemmour ferme l’accès

aux Africains et aux musulmans, j’irai au Canada.» La France confirmerait

la décadence de son débat d’idées et d’une culture métisse qu’elle défendait

jusque-là. « Que ferait-il s’il devait être soigné par un médecin prénommé

Mohamed ?», poursuit l’étudiant, rappelant que le marché tricolore a une

appétence pour les compétences tunisiennes. « En comparaison, les Le Pen

sont des enfants de chœur », constate un binational, tandis que son père

estime que « Zemmour est une chimère, une menace improbable que l’opinion

française agite régulièrement pour se faire peur en période électorale ».

Quant aux plus jeunes, c’est leur perception de la France qui change.

Celle des Lumières, des droits de l’homme, porteuse d’un projet égalitaire,

qui a été enseignée à de nombreuses générations de Tunisiens, se révèle

être une utopie. Elle n’a pas fait sa mise à jour pour demeurer attractive.

L’homme dérange. L’écrivain est perçu comme le symbole des maux d’une

époque et des problèmes que la France a éludé, notamment son rapport aux

pieds-noirs et les conséquences de la guerre d’Algérie. « Face aux Le Pen,

catholiques pur jus dont le patriarche Jean-Marie a commis des exactions

en Algérie, voilà Zemmour, juif errant qui a perdu son paradis originel.

La France se divise autour de ce malaise identitaire », résume un ancien

journaliste. Entre arabité, berbéritude, francophilie et religion, les Tunisiens,

aussi, n’ont pas résolu leurs problèmes identitaires et se cherchent encore,

tout en assumant difficilement la différence et la pluralité. Un mal-être

commun avec l’essayiste, qui semble décidé à en découdre, quitte à faire

démentir son nom qui, en berbère, signifie « olivier »… symbole de paix. ■

AFRIQUE MAGAZINE I 422 – NOVEMBRE 2021 39


Vers 1932.

40 AFRIQUE MAGAZINE I 422 – NOVEMBRE 2021


légende

JOSÉPHINE BAKER,

UNE AUTRE

HISTOIRE FRANÇAISE

Le 30 novembre, elle sera la première femme noire à reposer

au Panthéon, nécropole des illustres de la République. Petite-fille

d’esclaves afro-américains naturalisée, chanteuse, danseuse,

muse et – ce que l’on sait moins – résistante, elle incarne aussi

toutes les ambiguïtés et les complexités de la France

vis-à-vis des citoyens de la différence.

par Cédric Gouverneur

ALAMY

AFRIQUE MAGAZINE I 422 – NOVEMBRE 2021 41


LÉGENDE

Septembre 1939.

Hitler vient d’envahir la Pologne. La

Seconde Guerre mondiale débute et va

plonger le monde dans un invraisemblable

cauchemar. La France ne le sait pas

encore, mais ses troupes ne feront pas le

poids face à la « guerre éclair » nazie. En

attendant, aux premiers jours du conflit,

l’armée développe son réseau d’informateurs.

Un officier du contre- espionnage,

le capitaine Jacques Abtey, se rend au

château de Joséphine Baker en Dordogne

: des amis communs l’ont informé

que la star afro-américaine – naturalisée

française depuis son mariage deux

années auparavant – souhaite se mettre

au service de son pays d’adoption…

L’officier est sceptique : la bonne

volonté ne suffit pas pour faire un bon

agent. Aussi, il a sans doute un peu de

mal à prendre au sérieux cette artiste à

la beauté enivrante qu’il a vu, comme

tous les Français, se déhancher seins

nus, une ceinture de bananes autour des

hanches, sur des affiches, en photo ou

au cinéma… Mais face à elle, il est « saisi

par un étrange rayonnement », est-il

rapporté dans le livre Joséphine Baker

contre Hitler : La Star noire de la France

libre (Charles Onana, éditions Duboiris,

2006). « C’est la France qui a fait ce que

je suis, je lui dois une reconnaissance

éternelle », lui explique la jeune femme,

née Freda Josephine – sans accent sur

le « e » – McDonald, dans le Missouri

en 1906. Songe-t-elle à son enfance misérable

à Saint-Louis, ville fondée – curieux

hasard ! – par des Français et nommée

en l’honneur de Louis IX, roi réputé, à

tort ou à raison, pour son équité ? Se

remémore-t-elle les mauvais traitements

infligés par les riches blancs chez qui sa

mère l’avait placée comme bonne à tout

faire ? « La France est douce, il y fait bon

vivre pour nous, les gens de couleur »,

poursuit-elle.

Des lynchages endeuillent alors

ponctuellement les États sudistes, dans

une consternante impunité. Cette même

année 1939, Billie Holiday chante avec

tristesse ce « fruit étrange » (« Strange

Fruit ») pendu aux arbres du Mississippi…

Plus tôt, en 1921, à Tulsa, en Oklahoma,

des centaines d’Afro- Américains ont

été massacrés et leur quartier incendié,

au prétexte qu’un Noir aurait frôlé

une Blanche dans un ascenseur. Alors,

certes, en comparaison, la France est

« douce pour les gens de couleur », fort

peu nombreux en « métropole ». Mais

Joséphine Baker n’a sans doute guère

Affiche de la revue

Paris qui remue, dans lequel était

joué « J’ai deux amours ».

idée de la réalité quotidienne dans les

colonies… A-t-elle entendu « Nénufar »,

abjecte chanson coloniale d’Alibert (un

nom heureusement plutôt oublié) aux

paroles d’un racisme outrancier ? En tout

cas, comme la plupart des Français, elle

n’a certainement pas eu connaissance du

pogrom, en 1893, qui a coûté la vie à

des dizaines d’immigrés italiens, lynchés

dans le Gard, dans le sud de la France,

par une foule xénophobe n’ayant rien à

envier à celle de Tulsa. Peut-être que son

(déjà troisième et non dernier !) époux

Jean Lion, né Lévy, lui a parlé de l’affaire

Dreyfus et de la vague antisémite qui,

pendant une décennie au tournant du

siècle, a hystérisé le pays de Rousseau

et Voltaire. Celle qui chantait « J’ai deux

amours, mon pays et Paris » avait néanmoins

déclaré, en 1927 : « La France, bien

que moins raciste que les États-Unis, a

tout de même des progrès à faire. »

Quoi qu’il en soit, Joséphine a coiffé

son prénom originel d’un accent : elle

est française. Définitivement française.

Elle aime la France, et son pays de cœur

le lui rend bien, même si l’amour de

ce dernier est ambigu… Alors, l’artiste

s’engage résolument pour le défendre

contre les suprémacistes à croix gammée

qui astiquent leurs panzers de

l’autre côté du Rhin : à la France, elle est

« prête, capitaine, à donner aujourd’hui

[s]a vie ». En septembre 1939, Joséphine

Baker est donc recrutée par le

contre- espionnage.

Cette facette de sa personnalité, aussi

méconnue qu’héroïque, est révélatrice

de la richesse de l’existence de celle qui

sera honorée le 30 novembre prochain

par le président Emmanuel Macron : une

vie qui en contient mille autres. Une vie

picaresque, épique, digne d’un roman

particulièrement fécond. Une vie que

les circonstances sociales destinaient à

l’indigence, mais dont Freda Josephine

McDonald, issue du sous-prolétariat du

Sud ségrégationniste, a su, par la force

de son talent artistique et de sa détermination,

se transcender pour se métamorphoser

en Joséphine Baker, étoile

de la scène, et sixième femme à entrer

au Panthéon, aux côtés notamment de

Marie Curie et de Simone Veil.

RUE DES ARCHIVES/RDA

42 AFRIQUE MAGAZINE I 422 – NOVEMBRE 2021


L’officier

a sans doute

un peu de mal

à prendre

au sérieux

cette artiste

qu’il a vu

se déhancher

une ceinture

de bananes

autour

des hanches.

Dans la revue

La Folie du jour,

aux Folies Bergère,

à Paris, en 1926.

Une image iconique,

mais loin de résumer

l’incroyable vie

de cette femme.

RENE DAZY/RUE DES ARCHIVES

AFRIQUE MAGAZINE I 422 – NOVEMBRE 2021 43


LÉGENDE

Une rencontre fortuite va bouleverser sa

destinée et lui donner une trajectoire unique.

COSETTE AU MISSOURI

L’artiste est donc née le 3 juin 1906 à

Saint-Louis. Son père, Eddie Carson, un

musicien itinérant d’origine espagnole,

disparaît rapidement de la circulation…

Sa mère, Carrie McDonald, est une

métisse noire et amérindienne qui a été

adoptée par un couple d’anciens esclaves.

Abandonnée par son mari, elle épouse

alors en secondes noces un certain Arthur

Martin. Le couple a trois enfants et, pour

boucler ses fins de mois, place Josephine,

dès l’âge de 8 ans, en tant que bonne chez

des Blancs qui la battent pour la moindre

broutille… Puis, à 13 ans, ils la marient

à un dénommé Willie Wells. L’union précoce

(et forcée !) ne dure pas. Divorcée

à 14 ans, elle part travailler comme serveuse.

Mais cette Cosette du Missouri

a un talent : elle sait danser et chanter.

Comme personne. Et elle jouit d’un don

pour la comédie. Les clients s’esclaffent

devant cette femme-enfant prodige.

Une troupe de saltimbanques, le

Jones Family Band, la remarque et

l’embarque dans ses pérégrinations. La

voici à Philadelphie, loin du Sud et de

sa cruauté raciale. Mais même sur la

plus ouverte côte est, la mixité est interdite

: les troupes artistiques sont soit

noires, soit blanches. Et pour incarner

un Noir, un Blanc pratique le blackface…

Josephine intègre donc la troupe des

Dixie Steppers, et danse pour 10 dollars

par semaine au Standard Theater

de « Philly ». Elle épouse son deuxième

mari, Willie Baker, qu’elle plaque vite

mais dont elle conservera le nom (signifiant

« boulanger »). Puis elle part tenter

sa chance à New York, faisant le siège des

music-halls de Broadway, jusqu’à décrocher

une audition. Elle se produit dans

des troupes aux noms évocateurs – les

Chocolate Dandies, le Plantation Club –

et joue même dans la comédie musicale

Shuffle Along…

Josephine aurait pu demeurer à

New York. Y poursuivre une carrière

honorable, qui aurait déjà constitué

une réussite au regard de son enfance

misérable. Mais une rencontre fortuite

va bouleverser sa destinée et lui donner

Le 3 juin 1947,

elle se marie pour

la quatrième

fois avec le chef

d’orchestre

Jo Bouillon.

une trajectoire unique : Caroline Dudley

Reagan, mondaine et épouse de l’attaché

commercial de l’ambassade américaine

à Paris, la prend sous son aile et

l’invite à la suivre en France. L’occasion

est inespérée ! En septembre 1925, à

19 ans, Josephine Baker embarque sur

le paquebot RMS Berengaria, direction

Cherbourg. Que s’imaginait-elle, sur le

pont du navire, en contemplant l’océan

vide derrière lequel l’attendait l’Europe ?

Certainement pas le quart de la moitié de

ce qui allait suivre…

À LA DÉCOUVERTE DE PARIS

À Paris, en cette rentrée 1925, le

directeur artistique du théâtre des

Champs-Élysées André Daven cherche

une nouvelle idée de spectacle. Un ami,

le peintre Fernand Léger, lui suggère un

numéro entièrement joué par des personnes

noires. Après tout, la culture noire

– au sens large – est à la mode : depuis

le passage des troupes américaines lors

de la Grande Guerre, les Français se sont

pris de passion pour le jazz et le charleston.

Et des artistes comme Max Jacob

ou Pablo Picasso vantent l’« art nègre ».

Daven rencontre l’Américaine Reagan,

qui lui présente alors sa jeune protégée…

Dès le 2 octobre, le théâtre des

Champs-Élysées lance son nouveau

show, La Revue nègre, composé de deux

douzaines de danseurs et de musiciens,

dont Joséphine Baker, mais aussi Sidney

Bechet, le jazzman américain, qui

deviendra célèbre par la suite. La jeune

femme y danse le charleston seins nus,

vêtue d’un simple pagne en (fausses)

bananes, au rythme d’un tambour… Et

éclipse rapidement le reste de la troupe.

Le spectacle fait salle comble. Et tout

Paris s’entiche de Joséphine Baker. Les

femmes veulent lui ressembler : en 1926

est lancée la brillantine Bakerfix, qui permet

aux Françaises de se coiffer comme

leur idole ! Tandis que les cubistes et les

surréalistes sont fous de cette « vénus

AFP


Le 22 avril 1966, le président sénégalais Léopold Sédar Senghor et son épouse accueillent la chanteuse,

qui participe au premier Festival mondial des arts nègres, organisé à Dakar.

AFP

d’ébène ». Picasso la surnommera aussi

« la Néfertiti de son époque ».

Les lettrés noirs de l’époque trouvent

cependant ce spectacle désolant. Dans un

article de La Revue du monde noir d’octobre

1928, la Martiniquaise Paulette

Nardal critique sévèrement le déhanché

de cette Américaine caricaturant les

Africaines dans le but d’émoustiller les

mâles blancs : Joséphine Baker est qualifiée

de « pantin exotique », contribuant

à l’« exotisation du corps noir ». Mais la

chanteuse considère que c’est l’inverse : à

ses yeux, « il s’agit bien ici de se moquer

des Blancs et de leur manière de gérer

leurs colonies ».

Après le théâtre des Champs-Élysées,

elle danse aux Folies Bergère, au Casino

de Paris, puis se lance dans une tournée

mondiale. Elle apparaît également dans

plusieurs films, comme Zouzou (1934),

de Marc Allégret, avec Jean Gabin. Et

chaque Français connaîtra bientôt sa voix

grâce à l’immortelle chanson « J’ai deux

amours », en 1930, sur laquelle elle est

accompagnée par l’orchestre de jazz du

Casino de Paris.

Joséphine Baker est sulfureuse. Très

sulfureuse. Elle joue de son exotisme et

de ce qu’il évoque, provoque, dans la

France des années folles : Henri Varna,

le directeur du Casino de Paris, lui offre

un guépard apprivoisé, Chiquita, qu’elle

promène en laisse dans les rues de la

capitale ! Devant cette vision onirique,

les passants tombent en pâmoison. La

jeune femme vit un rêve : « J’étouffais aux

États-Unis, j’habitais un pays où j’avais

peur d’être noire… Je me suis sentie

libérée à Paris », confiera-t-elle. Que de

chemin parcouru depuis le Missouri :

pagne de bananes ou pas, les Français

non seulement la respectent, mais la

vénèrent, l’adulent…

Le Tout-Paris lui prête, non sans raison,

de nombreuses liaisons. Son amant

officiel n’est autre que son imprésario

sicilien, Giuseppe Abatino, surnommé

« Pepito ». Mais elle fréquente en parallèle

un jeune romancier belge, dont elle

fera son secrétaire particulier : un certain

George Simenon ! Le père des Maigret

lancera une revue à la gloire de sa maîtresse,

Joséphine Baker’s Magazine, illustré

par l’affichiste Paul Colin, et dont un

seul numéro sortira, en avril 1927. Libre

et décomplexée, Joséphine aime aussi les

AFRIQUE MAGAZINE I 422 – NOVEMBRE 2021 45


LÉGENDE

Elle recueille des informations, cache

des microfilms dans son soutien-gorge…

femmes : elle a notamment eu une aventure

avec l’écrivaine française Colette, la

peintre mexicaine Frida Kahlo ou encore

la chanteuse de jazz afro-américaine

Ada Smith, dite « Bricktop », qui tenait

une boîte de nuit à Pigalle. Selon son

chef d’orchestre Georges Tabet, Baker

aurait en outre multiplié les conquêtes

épisodiques dans les rangs des jeunes

danseuses… Les paroles de « J’ai deux

amours » comporteraient d’ailleurs une

allusion à sa bisexualité…

En 1935, lors d’une tournée aux

États-Unis en compagnie de Pepito, Joséphine

Baker mesure le fossé qui la sépare

désormais de son pays de naissance :

les Américains se montrent mal à l’aise

devant cette femme noire sophistiquée

qui parle anglais avec un accent français

jugé arrogant. La voilà devenue trop

française pour eux ! La critique du New

York Times flingue son spectacle. Après

le décès de Pepito, elle épouse en 1937

un jeune industriel du sucre, Jean Lion,

et s’installe avec lui au château des

Milandes, en Dordogne. Une demeure

qu’elle surnomme son « château de la

Belle au bois dormant ».

Lorsque la guerre éclate, elle s’enrôle

donc dans le contre- espionnage. Certes,

recruter comme agent secret (un métier

qui exige, pour le moins, de la discrétion)

une célébrité noire pour espionner

des nazis (par définition racistes) peut

paraître incongru. Il n’en est rien : « C’est

très pratique d’être Joséphine Baker. Dès

que je suis annoncée dans une ville, les

invitations pleuvent à l’hôtel. J’affectionne

les ambassades et les consulats,

qui fourmillent de gens intéressants »,

lit-on dans De Gaulle inattendu (Nouveau

Monde Éditions, 2021).

La voilà en tournée dans l’Espagne

franquiste, qui grouille d’Allemands et

d’Italiens… Elle recueille des informations,

les note à l’encre invisible sur ses

partitions, cache des microfilms dans son

soutien-gorge, puis franchit tout sourire

la frontière avec le Portugal : « Qui oserait

fouiller Joséphine Baker ? » rigolet-elle

en racontant que les douaniers de

Franco lui ont demandé des autographes.

Lorsque la Wehrmacht veut fouiller son

château de Dordogne – mis à disposition

du maquis local ! –, elle joue l’ingénue :

« Je pense que monsieur l’officier n’est pas

sérieux. » Si elle avait été découverte, elle

aurait certainement été fusillée…

EN 5 DATES

1906 : Naissance

à Saint-Louis, dans le

Missouri, aux États-Unis.

1925 : Arrivée en France,

à 19 ans.

1937 : Naturalisation

française, à la suite

de son mariage avec

Jean Lion.

1939 : Rentrée dans

la Résistance et le

contre-espionnage.

1975 : Décès à Paris,

à l’âge de 68 ans, victime

d’une attaque cérébrale.

En 1957, sa nomination à l’Ordre

national de la Légion d’honneur louera

« son courage et son sang-froid remarquable

», ainsi que la valeur des renseignements

récoltés : liste d’espions nazis,

mouvements de troupes, politiques du

Japon, intentions de Mussolini, etc. Elle

parviendra même, en le faisant passer

pour un artiste, à exfiltrer le capitaine

Jacques Abtey vers Londres, via l’Espagne

! Et contrairement à beaucoup

d’artistes français, elle refuse catégoriquement

de monter sur scène devant les

occupants allemands, qui raffolent des

nuits parisiennes. Elle s’installe ensuite

au Maroc et passe le reste de la guerre

en Afrique du Nord et au Moyen-Orient

à chanter pour les troupes, et termine le

conflit avec le grade de sous- lieutenant

dans l’armée de l’air, décorée de la

médaille de la Résistance française et de

la croix de guerre. En témoignage de sa

gratitude, le général De Gaulle lui offre

une croix de Lorraine en or. Elle lui écrira

tout au long de sa vie.

LA TRIBU ARC-EN-CIEL

Lors de ces années mouvementées,

Joséphine Baker endure cependant une

blessure aussi cruelle qu’intime : en 1941,

à Casablanca, elle accouche d’un enfant

mort-né, puis contracte une infection

qui la laissera stérile… Après-guerre,

avec son quatrième mari, le célèbre chef

d’orchestre Jo Bouillon, elle décidera

d’adopter, avec son cœur, ces enfants que

son corps ne peut plus avoir. Un, deux,

trois, puis finalement douze ! Soit dix

garçons et deux filles, des orphelins de

tous les continents, et une fratrie qu’elle

surnomme sa « tribu arc-en-ciel ». « Elle

avait l’âge d’être notre grand-mère, et elle

a dû gérer douze ados en crise », témoignait

Jean-Claude Bouillon-Baker dans

Ouest-France, en 2017. « Je n’étais pas son

enfant, mais je suis sûr d’être son fils. »

Cette tribu arc-en-ciel, c’est son

message de fraternité contre le racisme.

Lors d’un séjour à New York en 1951, un

incident lui rappelle la prégnance de la

ségrégation dans son pays de naissance :

le Stork Club, à Manhattan, alors l’un des

plus prestigieux night-clubs au monde,

refuse de la servir… Que l’on se permette

de traiter ainsi une célébrité noire à

New York la cosmopolite laisse imaginer

le quotidien terrible d’un Afro-Américain

lambda habitant le Sud profond… Baker

porte plainte et organise une manifestation

devant le club, avec comme seul

résultat d’être fichée comme communiste

par le FBI !

Mais il en faut davantage pour l’intimider

: avec la Ligue internationale

contre l’antisémitisme (la future LICRA),

46 AFRIQUE MAGAZINE I 422 – NOVEMBRE 2021


RUE DES ARCHIVES/AGIP

elle donnera des conférences dans toute

l’Europe de l’Ouest les années suivantes

pour sensibiliser au racisme, notamment

après l’acquittement, en 1955, des

assassins d’Emmett Till, un jeune Noir

de Chicago lynché dans le Mississippi,

scandalisant le monde entier. En 1963,

c’est dans son uniforme de l’armée française

qu’elle participe à la Marche sur

Washington pour l’emploi et la liberté

du pasteur Martin Luther King.

Deux ans plus tard, elle se fait un

honneur de répondre à l’invitation

de Fidel Castro. On imagine la rage

du patron du FBI, J. Edgar Hoover, en

entendant la Française le provoquer

avec délectation depuis La Havane : « Je

suis heureuse d’avoir été le témoin du

premier échec de l’impérialisme américain

! » Joséphine Baker n’est pas pour

autant « communiste » : lors des événements

de mai 1968, elle se place dans les

premiers rangs de la manifestation de

soutien au président De Gaulle, conspué

depuis des semaines par les émeutiers et

les grévistes. « Hypermoderne, elle était

en même temps très vieille France, expliquait

son fils Jean-Claude. Elle s’est prise

en pleine face la révolution culturelle de

mai 1968. »

En fait, Baker est juste Baker. Et c’est

déjà beaucoup. L’artiste a désormais

la soixantaine. En 1973, elle épouse

son cinquième et dernier mari, Robert

Brady, collectionneur américain. Mais

son train de vie la crible de dettes…

Expulsée de son château, elle est logée

sur la Côte d’Azur, aux frais de la princesse

de Monaco, Grace Kelly, elle aussi

d’origine américaine. Celle-ci finance son

retour sur les planches, à l’Olympia de

Paris, au Carnegie Hall de New York, au

London Palladium, et enfin à Bobino, où

en mars 1975, Jean-Claude Brialy organise

la rétrospective Joséphine à Bobino

pour ses 50 ans de carrière. Le public

est enthousiaste. Le 8 avril, à l’hôtel

du Bristol, un dîner de gala rassemble

250 invités prestigieux : Alain Delon,

Jeanne Moreau, Mick Jagger ou encore

Sophia Loren… Un jubilé de reine,

une apothéose.

Elle reçoit la croix de la Légion d’honneur dans son uniforme de lieutenant

de l’armée de l’air, le 19 août 1961, dans le parc de son château des Milandes.

Et comme si, devant ces démonstrations

d’amour du public et de ses pairs,

elle s’était dit que sa vie constituait un

accomplissement total, que la boucle

était bouclée, qu’il était temps de tirer le

rideau en même temps que sa révérence,

Joséphine Baker, née Freda Josephine

McDonald soixante-huit ans plus tôt,

fait une attaque cérébrale le surlendemain.

L’étoile s’éteint deux jours plus

tard, le 12 avril, à l’hôpital parisien de la

Pitié-Salpêtrière.

«ENTRE ICI, JOSÉPHINE BAKER…»

C’est le philosophe Régis Debray

qui, l’un des premiers, avait proposé de

faire entrer l’artiste au Panthéon, afin de

« mettre de la turbulence et du soleil dans

cette crypte froide », dans une magnifique

tribune publiée par Le Monde en

décembre 2013. « Tous ceux et toutes

celles qui de par le monde ont deux

amours, leur pays et Paris, ne bouderaient

pas leur plaisir » d’y voir entrer « une Américaine

naturalisée, libertaire et gaulliste

» : « C’est toujours le présent qui se

célèbre lui-même en consacrant tel ou tel

fantôme tutélaire », soulignait avec malice

le philosophe. Le 30 novembre, Emmanuel

Macron inaugurera donc une plaque

à la mémoire de cette légende au mausolée

– son corps continuant de reposer au

cimetière de Monaco. « La famille est d’accord

pour que la dépouille y reste », avait

confié Luis Bouillon-Baker, l’un de ses

fils, au journal Nice-Matin en avril dernier.

Et de conclure : « Elle nous a appris

à ne jamais juger les personnes dans le

monde qui nous entoure, et ce malgré les

problèmes qu’elle rencontrait. » ■

AFRIQUE MAGAZINE I 422 – NOVEMBRE 2021 47


santé

LE DÉBUT

DE LA

FIN DU

? « PALU »

200 millions de cas, dont 94 %

en Afrique, et plus de 400 000 décès

chaque année, dont les deux tiers sont

des enfants de moins de 5 ans…

Le paludisme reste une plaie

de l’humanité. Début octobre 2021,

l’Organisation mondiale de la santé

a recommandé l’inoculation massive

des plus jeunes avec un nouveau vaccin.

Une première avancée historique

dans la lutte contre cette

parasitose. par Cédric Gouverneur

48 AFRIQUE MAGAZINE I 422 – NOVEMBRE 2021


SHUTTERSTOCK

Imprégnée d’insecticide,

la moustiquaire est l’une

des meilleures protections.

Ici, un camp de réfugiés

au Soudan du Sud.

AFRIQUE MAGAZINE I 422 – NOVEMBRE 2021 49


SANTÉ

Depuis la nuit des temps, le

paludisme est l’ennemi sournois

de l’homme sur le continent

africain. L’Organisation

mondiale de la santé (OMS)

estime que cette parasitose

affecte plus de 200 millions

de personnes chaque année :

219 millions en 2019, dont

94 % en Afrique, avec 50 %

dans seulement six pays : Nigeria (23 %), République démocratique

du Congo (11 %), Tanzanie (5 %), Burkina Faso, Niger et

Mozambique (chacun 4 %). Le paludisme peut être mortel pour

les plus jeunes. Ainsi, sur les 409000 décès estimés en 2019, les

deux tiers étaient des enfants de moins de 5 ans. Chez l’adulte,

ses symptômes (fièvres, courbatures, céphalées…) indisposent

le malade pendant plusieurs jours, et le rendent inapte à toute

activité. Et les conséquences sont importantes : l’OMS, en 2018, a

calculé que le continent perd chaque année environ 12 milliards

de dollars en productivité, en investissements et en coûts pour

les systèmes de santé ! Le parasite perturbant les échanges au

niveau du placenta, l’organisation « estime que, chaque année,

800000 enfants naissent avec un poids trop faible à cause du

paludisme de leur mère ».

Mais afin de le combattre, un vaccin va, pour la première

fois, faire l’objet d’une campagne à grande échelle. Il s’agit du

RTS,S, appelé également Mosquirix. Mis au point par Glaxo-

SmithKline (GSK), il est testé depuis mai 2018 au Ghana, au

Kenya et au Malawi, où 2,3 millions de doses ont été administrées

à 800000 enfants. Le directeur de l’OMS, l’Éthiopien

Tedros Adhanom Ghebreyesus, qualifie son futur déploiement

d’« avancée historique ». Un enthousiasme tempéré par le docteur

Badara Cissé, de l’Institut de recherche en santé de surveillance

épidémiologique et de formation de Dakar, qui a commenté le

8 octobre dernier dans la revue médicale Nature : « Je ne pense

pas qu’un taux d’efficacité vaccinale de 30 % serait acceptable

pour les Américains. » En effet, ce vaccin ne constitue pas une

panacée, car il ne prévient qu’environ 70 % des cas graves.

Quant à Nathalie Ernoult, chargée de campagne de Médecins

sans frontières (MSF) pour l’accès aux médicaments essentiels,

elle remarque : « Le résultat statistique est une baisse de 30 %

des hospitalisations, ce qui n’est pas mirobolant. » Et on ignore

encore combien d’années le Mosquirix conservera son efficacité…

En outre, si le paludisme est partiellement immunisant

(ses symptômes sont de moins en moins graves au fil des expositions),

on constate que les émigrés, après plusieurs années passées

en Europe, s’exposent à des formes beaucoup plus sévères

à leur retour en Afrique. Cette efficacité limitée s’explique par

la complexité de l’élaboration du RTS,S. Le parasite Plasmodium

La « fièvre

des marais » est

connue depuis

des millénaires,

et était déjà

endémique sous

l’Empire romain.

change en effet d’aspect une fois qu’il a pénétré – via une piqûre

de moustique – dans le corps humain, ce qui rend difficile son

identification par les défenses immunitaires. « Chaque espèce de

Plasmodium comporte plus de 5 000 gènes, et donc une diversité

de protéines bien supérieure à celle d’un virus ou d’une bactérie

», soulignent Dominique Mazier et Olivier Silvie, chercheurs

à l’Institut national de la santé et de la recherche médicale

(INSERM), dans un rapport de 2017.

La recherche a donc longtemps tâtonné : les premiers tests

ont débuté en 1987 ! Rappelons que l’histoire du combat de

l’homme contre la malaria (autre nom du paludisme) est faite

de malentendus : la « fièvre des marais » est connue depuis des

millénaires – elle était déjà endémique sous l’Empire romain,

comme l’ont démontré en 2016 des analyses ADN dans des

ossuaires de l’Antiquité. Faute de meilleure explication, on en

attribuait la cause au « mauvais air » des zones marécageuses,

nauséabondes et fangeuses. Dans les années 1830, lors de la

conquête de l’Algérie, cette mystérieuse « fièvre » avait décimé

les troupes françaises et les premiers colons européens dans la

plaine de la Mitidja. Les travaux du français Alphonse Laveran

en Algérie en 1880, puis ceux du Britannique Ronald Ross (prix

Nobel 1902) aux Indes permirent d’identifier le coupable et son

vecteur : un parasite destructeur de globules rouges, le Plasmodium

falsiparum, véhiculé d’un malade à l’autre par le moustique

anophèle. La pénétration coloniale européenne dans l’intérieur

du continent africain correspond, d’ailleurs, à la découverte des

effets antipaludiques de la quinine…

QUATRE DOSES NÉCESSAIRES

Dans cette longue épopée, pour le moins laborieuse de la

lutte antipaludique, l’élaboration d’un vaccin – même imparfait

– pose donc un jalon notable. Nathalie Ernoult précise ainsi

que MSF « soutient la recommandation de l’OMS ». Et ajoute :

« Même si son efficacité n’est pas extraordinaire, cela peut avoir

un impact dans une zone de grande prévalence du paludisme.

C’est important, nous étions arrivés à une sorte de “plateau”. Ce

50 AFRIQUE MAGAZINE I 422 – NOVEMBRE 2021


Mis au point par GSK,

le vaccin Mosquirix

est testé depuis mai 2018

au Ghana, au Kenya

et au Malawi.

PATRICK MEINHARDT/GETTY IMAGES VIA AFP - SHUTTERSTOCK -

FABRICE COFFRINI/POOL VIA REUTERS

C’est le moustique anophèle qui véhicule

le parasite d’un malade à l’autre.

Ci-contre, le directeur général de l’OMS,

Tedros Adhanom Ghebreyesus.

AFRIQUE MAGAZINE I 422 – NOVEMBRE 2021 51


SANTÉ

Gabriel Alcoba

« Le développement d’un vaccin

contre un tel parasite est plus complexe »

Docteur au service de médecine tropicale et humanitaire des hôpitaux

universitaires de Genève, ce clinicien explique la manière dont fonctionne

le Mosquirix et pourquoi son déploiement constitue – malgré son efficacité

relative – une bonne nouvelle.

AM : L’OMS qualifie de « moment historique »

la recommandation du vaccin RTS,S de GSK.

Ce qualificatif est-il, à votre avis, justifié ?

Gabriel Alcoba : Oui, il s’agit d’un moment historique en

matière de santé globale et d’impact potentiel, de réduction

de la mortalité globale due au paludisme, mais aussi

en matière d’innovation vaccinale contre une infection

parasitaire (et non pas virale ou bactérienne) : celui

du parasite du paludisme appelé Plasmodium.

De quel type de vaccin s’agit-il ?

Le RTS,S résulte d’une technologie très innovante

et unique qui cible pour la première fois

un parasite protozoaire. Le développement

d’un vaccin contre un tel parasite est plus

complexe que celui utilisé contre les virus

ou bactéries. Les parasites disposent,

en effet, de mécanismes « d’échappement

immunitaire », qui les protègent contre

nos anticorps et nos globules blancs.

Le Mosquirix contient une protéine

du parasite (circumsporozoïte), cruciale

pour solliciter une immunogénicité. L’OMS

explique qu’il y a deux autres éléments

essentiels : la méthode de présentation

de cette protéine antigénique et le produit

adjuvant qui va augmenter la réaction immunitaire

naturelle. Le vaccin ne contient pas le parasite vivant

atténué ni inactivé, mais cette protéine, c’est-à-dire

uniquement une partie de son enveloppe. L’OMS loue

le partenariat international solide et durable sur trente

ans mené par plusieurs plates-formes scientifiques

internationales, et les nombreux spécialistes africains

impliqués dans cette recherche collaborative.

Que sait-on de l’efficacité réelle du Mosquirix ?

Dans ces trois pays, 800000 enfants ont été vaccinés,

avec un nombre très faible d’effets indésirables sur un total

de 2,3 millions de doses injectées. Il faut faire la différence

entre l’efficacité vaccinale pure – assez modeste, 30 %

de réduction de paludisme sévère – et l’efficacité

populationnelle réelle à l’échelle de la santé publique,

qui est excellente si l’on considère le nombre de décès

évités grâce aux premières doses au Kenya, au Ghana, et

au Malawi. Potentiellement, sur les 260000 décès annuels

d’enfants (400 000 au total avec les adultes), une réduction

de 30 % signifie environ 78000 vies sauvées par an,

mais également plusieurs millions de paludismes sévères

(hospitalisations, anémies graves, transfusions sanguines,

convulsions épileptiques, handicaps) évités. Toutefois,

ce vaccin ne protège pas efficacement au

niveau individuel (30 % seulement) et

ne doit donc, en aucun cas, remplacer les

mesures préventives primaires et secondaires

recommandées : moustiquaires imprégnées,

prophylaxie saisonnière ou pendant

la grossesse, accès rapide au diagnostic

et traitement, etc.

BioNTech annonce la recherche

d’un vaccin à ARN messager. Quelles

sont les différences d’action entre

celui-ci et un autre plus « classique »

contre une parasitose ?

Il s’agit de deux mécanismes très

différents. Comme pour ceux contre le SARS-CoV2, un

vaccin à ARN messager permet d’introduire un petit

morceau du code génétique d’une partie du parasite, très

brièvement, pour « exprimer » une protéine de surface

qui va solliciter la réponse immune, mais ne modifie pas

le code génétique humain. Le vaccin contre le paludisme

actuellement recommandé par l’OMS utilise une technique

plus « classique » à base de protéines de l’organisme, mais

est aussi très innovant, car il est le premier contre un

parasite et combine trois éléments : la bonne protéine

circumsporozoïte, mais aussi la manière de la présenter,

et l’adjuvant du produit.

DR

52 AFRIQUE MAGAZINE I 422 – NOVEMBRE 2021


L’inquiétude de certaines populations africaines face

au vaccin contre le Covid pourrait-elle se traduire par

une réticence à se faire vacciner contre le paludisme ?

L’acceptabilité d’un vaccin contre le paludisme

est imprévisible à la suite de l’énorme crise de confiance

envers les vaccins anti-Covid, provoquée, en partie,

par cette nouvelle technologie développée très rapidement

[l’ARN messager, ndlr]. Mais cette défiance est due aussi

à la communication des pays du Nord et à la méfiance

envers l’industrie pharmaceutique. Cependant, le

paludisme est un fléau reconnu comme priorité majeure

par la plupart des ministères de la Santé des pays

concernés. En outre, il s’agit d’un codéveloppement

« par l’Afrique pour l’Afrique », ce qui diffère énormément

du contexte des vaccins anti-Covid. L’approche conjointe

de l’OMS, l’UNICEF, l’ONG PATH et GSK a été mûrement

réfléchie au cours des vingt années de cogestion.

GAVI va étudier comment déployer le vaccin.

Cela risque-t-il de prendre plusieurs années en raison

des défis logistiques (accès aux zones rurales),

du coût et de la pandémie de Covid ?

En effet. Généralement, ce type de déploiement prend

plusieurs années. Mais l’analyse préliminaire coût-efficacité

semble favorable, compte tenu de la gigantesque mortalité

mondiale due au paludisme. L’accès aux zones rurales

n’est pas aussi problématique que l’accès aux territoires

en conflit ou aux lieux d’insécurité. L’expérience de nos

partenaires sur de grandes campagnes de vaccination

contre la rougeole dans des endroits très reculés, comme

Médecins sans frontières, démontre une certaine

faisabilité. Cependant, la nécessité d’un schéma à quatre

doses avec plusieurs mois d’intervalle complique la tâche.

Autre protection assez efficace contre le paludisme :

la moustiquaire imprégnée d’insecticide. Son usage

est-il suffisamment répandu dans les zones à risques ?

L’usage des moustiquaires imprégnées n’est pas

suffisant. La crise du Covid et la paralysie de certains

programmes et transports ont eu un impact, comme

la priorité donnée aux mesures anti-Covid au détriment

d’autres maladies, dont la malaria. Cependant,

les programmes de distribution de moustiquaires semblent

avoir repris, et la dynamique apportée par l’annonce

du vaccin pourrait déboucher sur une meilleure

priorisation du paludisme, comme en faire un impératif

de santé publique en zone endémique. Selon l’OMS,

la superposition des deux approches (moustiquaires

et vaccins) permettrait de couvrir les besoins en prévention

de 90 % des enfants dans les trois pays tests, et au-delà.

Il s’agit donc d’une très bonne nouvelle en matière de

faisabilité et d’impact de santé publique potentiel. ■

vaccin s’ajoute à la gamme des outils disponibles. » Toutefois, le

Mosquirix nécessite au moins quatre doses, espacées chacune

d’environ un mois. Et une cinquième est recommandée à la

saison des pluies… Un défi logistique que MSF se sent apte à

relever : « Il est possible de faire passer le RTS,S dans le cadre du

mécanisme des vaccinations infantiles de routine, ce n’est pas

un problème majeur. » La méfiance manifestée envers la vaccination

contre le Covid-19 pourrait-elle impacter cette future campagne

? Nathalie Ernoult ne le pense pas : « Difficile de comparer

ces deux pathologies. Contrairement au Covid, le paludisme est

très concret en Afrique. Les gens le vivent et le sentent passer…

Ils sont cloués au lit plusieurs jours. » Depuis l’apparition des

premiers cas sur le continent en février 2020, le SARS-CoV-2

a tué trois fois moins que la malaria : 214 000 décès en dix-huit

mois pour l’un, contre plus de 400 000 par an pour l’autre. Sur

le continent, du fait de la jeunesse de la population, la grande

majorité des personnes touchées par le coronavirus demeurent

asymptomatiques. Cependant, le nombre de malades serait sept

fois supérieur à ceux recensés, a estimé l’OMS le 14 octobre dernier

(près de 60 millions, contre 8,4 officiellement).

Nathalie Ernoult pointe toutefois le risque que les Africains

surestiment l’efficacité du RTS,S et négligent les autres outils de

protection. Ainsi, précise-t-elle que « la vaccination ne doit pas se

faire au détriment de l’usage des moustiquaires et des répulsifs,

impératifs pour prévenir l’exposition aux moustiques ». Les premières

sont notamment financées par le Fonds mondial, qui lutte

contre la tuberculose, la malaria et le sida. Et si 46 % de cette

population exposée au risque paludéen dispose désormais de

moustiquaires imprégnées d’insecticide (contre seulement 2 %

en 2000), l’OMS constate que ce taux n’augmente plus depuis

cinq ans.

UN COÛT DE 5 DOLLARS

Quoi qu’il en soit, la dose de Mosquivix vaudra 5 dollars…

Le coût de la vaccination des enfants, à raison de 4 à 5 doses

pour chacun, sera donc conséquent. GAVI, l’Alliance du vaccin a

déjà financé les essais pilotes au Ghana, au Kenya et au Malawi

en partenariat avec le Fonds mondial et UNITAID (organisation

internationale d’achats de médicaments). Et a annoncé plancher

sur le déploiement d’une campagne à grande échelle. « La dynamique

apportée par l’annonce de ce vaccin pourrait déboucher

sur une meilleure “priorisation” du paludisme comme impératif

de santé publique en zone endémique », estime le docteur Gabriel

Alcoba, des hôpitaux universitaires de Genève [voir interview

ci-contre]. « L’autorisation du Mosquirix est un point de départ et

un tournant, indique Nathalie Ernoult. Car d’autres, qui seront

plus efficaces, sont en développement. » BioNTech, la start-up

allemande qui, avec l’américain Pfizer, a élaboré l’un des fameux

vaccins à ARN messager contre le Covid, cherche à en mettre

un autre du même type au point. Ses essais cliniques pourraient

démarrer fin 2022. Le combat plurimillénaire de l’humanité

contre la « fièvre des marais » se poursuit… ■

AFRIQUE MAGAZINE I 422 – NOVEMBRE 2021 53


CE QUE J’AI APPRIS

Patrick Bebey

LE CHANTEUR ET MULTI-INSTRUMENTISTE

d’origine camerounaise a fait ses armes auprès de son père,

l’illustre Francis Bebey. La réédition de l’album Dibiye, qu’ils ont

enregistré ensemble en 1997, est un vibrant hommage à ce pionnier

des musiques africaines. propos recueillis par Astrid Krivian

J’ai eu la chance de grandir dans la musique. Avec sa collection de plus de 1000 vinyles, mon père

nous en faisait écouter de toutes sortes, des Beatles à Beethoven. J’ai appris le piano classique dès 5 ans, avec un

professeur particulier. Et j’ai poursuivi au conservatoire, à Paris. Tout ça m’a donné envie d’en faire mon métier.

Quand mon père a commencé à être célèbre, j’étais un adolescent rebelle ! [Rires.] Par

principe, je ne m’intéressais pas à ce qu’il faisait. Mais j’ai compris ensuite que c’était un véritable enrichissement

de communiquer avec lui à travers la musique. On est devenus très complices. J’ai joué avec lui à partir de 19 ans.

J’ai beaucoup appris. Concernant la technique, il me montrait une fois, puis je devais me débrouiller ! Ça me

poussait à chercher de mon côté comment progresser, à écouter des musiques traditionnelles, à les comprendre.

La sanza permet à une famille entière de communiquer. Chaque note jouée correspond

à l’un de ses membres. Et à l’intérieur de l’instrument, des petits cailloux représentent les ancêtres, les morts

qui vivent sous la terre. Si l’on secoue la sanza, les ancêtres s’adressent à la famille. Quant à la flûte pygmée,

elle joue une seule note. Toutes les autres sont créées par la voix humaine, qui essaie d’imiter la sonorité

de la flûte. Quel mélange magique !

Ces instruments traditionnels étaient mal vus dans le passé. Et

c’est encore le cas aujourd’hui. Mon grand-père disait à mon père d’écouter Bach, de

ne pas s’intéresser à sa propre culture. Il voulait que son fils apprenne la « grande

musique ». À ses yeux, les musiques traditionnels étaient des musiques de sauvages.

On avait réussi à l’en persuader ! Mais mon père estimait que l’Afrique aussi avait sa

grande musique classique.

La réédition de Dibiye offre une seconde vie à cet album

de mon père. Lors de sa sortie en 1997, nous n’avions hélas pas pu le défendre

Francis Bebey, Dibiye,

PeeWee!

sur scène. Les cordes vocales abîmées par une opération, mon père ne pouvait plus chanter. Depuis le milieu

des années 1970 jusqu’à sa mort, en 2001, il enregistrait en moyenne un disque par an, parfois deux. Il avait

beaucoup trop d’idées au regard du temps dont il disposait pour les exploiter. Il les couchait vite sur une bande

et passait à autre chose. Au niveau du son, je trouvais que ses projets n’étaient pas assez aboutis. Avec Vincent

Mahey, directeur et ingénieur du son du label PeeWee!, nous l’avons convaincu d’enregistrer ce disque, de prendre

le temps pour réaliser une vraie production.

J’adore mon métier ! Convaincre des inconnus que ma musique peut leur faire du bien. Je ne l’échangerai

pour rien au monde ! J’aime cette peur, être à nu devant un public qui attend d’être surpris. Je ne sais jamais

ce qu’il va se passer. On est parfois si bien accueillis qu’on peut facilement perdre pied, oublier que l’on est

juste humain. J’ai eu la chance d’avoir mon père comme exemple. C’était un puits de science, mais il avait cette

simplicité, il était toujours prêt à aider les autres. Il partageait son savoir sans se mettre plus en avant que ça. ■

DR

54 AFRIQUE MAGAZINE I 422 – NOVEMBRE 2021


DR

« Il me montrait

une fois,

puis je devais

me débrouiller ! »


DOSSIER

MALI

QUELLES SORTIES

DE CRISES ?

56 AFRIQUE MAGAZINE I 422 – NOVEMBRE 2021


Vue sur la cité administrative

de Bamako depuis le fleuve Niger.

SHUTTERSTOCK

Depuis le coup

d’État d’août 2020

et celui de mai 2021, le pays est toujours à la recherche

d’une stabilité politique durable. Pourtant, l’activité

économique résiste. Et la population continue d’avancer.

par Emmanuelle Pontié, envoyée spéciale

AFRIQUE MAGAZINE I 422 – NOVEMBRE 2021 57


DOSSIER MALI

Dans le quartier des affaires de

l’ACI 2000, hérissé des imposants

sièges de la plupart des grandes

sociétés de la place, rien n’a changé.

Les 4x4 des directeurs généraux

déambulent, l’import-export a repris

de plus belle, les banques affichent

des résultats bénéficiaires pour

2020, avec une progression de 7

à 8 % malgré la chute du taux de

croissance du pays. Mieux, la dernière campagne cotonnière

a bénéficié d’un bon taux de pluviométrie et garantit au Mali

sa deuxième place de producteur mondial d’or blanc. Avec de

belles retombées sur l’économie locale pour l’année qui vient.

Preuve, s’il en faut, de la légendaire résilience de Bamako,

secouée depuis près d’une décennie par des crises politiques et

sécuritaires majeures [voir encadré ci-contre], assorties, comme

pour le reste du monde, des effets de la pandémie de Covid

19-depuis un an. Ici, on est habitués aux hommes en treillis,

aux annonces récurrentes de tel ou tel attentat dans le nord

ou le centre du pays, aux enlèvements, aux coups d’État. Mais

dans la capitale, relativement protégée depuis quelques années

des exactions en tous genres qui font rage à sa porte, la vie suit

son cours, que ce soit dans les hautes sphères du

business ou dans les quartiers où chacun s’active

– à 80 % dans l’informel – pour nourrir sa famille.

Certes, les hôtels et leurs miradors sont barricadés

de portes géantes en fer, les restaurants

cachés derrière des doubles portails opaques gardés

par des agents de sécurité, et les piscines prises

d’assaut par des militaires de toutes les nationalités,

qui déposent leurs armes impressionnantes

sur les transats, le temps d’un break à Bamako,

avant de repartir au front. Des images qui peuvent

paraître assez surréalistes pour le visiteur de passage,

mais auxquelles les Bamakois se sont habitués.

Depuis le 24 mai dernier et la « rectification »

du coup d’État du 18 août 2020, le colonel Assimi Goïta, 39 ans,

est le nouveau président de la transition. Assez peu loquace en

public, il a prononcé le 22 septembre dernier un discours à l’occasion

de la fête nationale, annonçant une refondation urgente

de l’État, la cession des deux tiers du budget de souveraineté de

la présidence pour la cause des localités défavorisées, la réhabilitation

de salles de classe, la lutte contre la corruption et le

renfort global des forces de sécurité avec l’acquisition d’aéronefs

ou l’ouverture d’une école de guerre… À la fin, il a remercié

les nations étrangères qui participent à maintenir la paix au

Mali, avec une petite phrase lourde de sens dans le contexte

du moment : « Cependant, leur engagement à nos côtés doit, de

toute évidence, contribuer à la résolution durable des problématiques

sécuritaires et servir de déclic pour notre résilience. C’est

à ce seul prix que l’assistance internationale aura tout son sens .»

« La France

n’a qu’à

nous laisser.

On n’a jamais

eu autant

d’attaques et

d’enlèvements

depuis qu’ils

sont là. »

Car globalement, les dires du jeune président censé rendre le

pouvoir le 27 février 2022, après dix-huit mois de transition,

lors d’un scrutin où il ne pourra pas se présenter, ne passionnent

pas particulièrement les Maliens. « Tant qu’on peut continuer à

aller bosser, tout va bien. Le président de la transition, c’est pas

trop notre problème. Nous attendons l’élection présidentielle

pour faire notre choix », confie un opérateur économique de la

capitale. Une attente qui devrait se prolonger. L’équipe de transition

tient à organiser des assises nationales comme préalable à

tout scrutin, prévues pour fin décembre. Et malgré les pressions

internationales, il semble que le Mali devra se plier à l’agenda

du jeune colonel. La dernière délégation du Conseil de sécurité

de l’ONU envoyée à Bamako, fin octobre, est revenue avec la

promesse d’un scrutin en 2022, sans date précise, après la tenue

des assises d’une part, et d’autre part l’apaisement de la situation

sécuritaire dans le nord et le centre, en proie aux exactions de

terroristes islamistes et d’une nébuleuse de groupes armés qui

font régner la terreur dans les villages. « Comment battre campagne

dans des contrées affectées par l’insécurité, assurer la

pleine participation des citoyens sans le préalable

de la sécurité ? », a rétorqué le Premier ministre

Choguel Maïga à la délégation onusienne. Malheureusement,

aucun signe positif ne pointe à

l’horizon pour que la situation en question s’améliore

dans les mois à venir.

LES RUSSES À LA RESCOUSSE ?

Fin octobre, les autorités de la transition ont

déclaré entamer des négociations avec le Groupe

de soutien à l’islam et aux musulmans, une

organisation terroriste liée à Al-Qaïda. Avant de

démentir l’information le 21 octobre… Pourtant

confirmée par le ministre du Culte et le Haut

Conseil islamique. En revanche, le gouvernement, notamment

par la voix de son Premier ministre, ne dément pas continuer

à négocier avec la société de mercenaires russes Wagner qui

pourraient être appelés en renfort afin de normaliser la situation

sécuritaire. Une manière de tenir la dragée haute à la France,

qui a annoncé qu’elle retirerait peu à peu ses troupes Barkhane

de ses bases habituelles pour recentrer son intervention sur la

zone des trois frontières Mali-Burkina-Niger. Afin de justifier son

choix, l’État accusait la France le 25 septembre dernier à la tribune

de l’ONU d’« abandon en plein vol », par la voix de Choguel

Maïga. Personne ne sait, à ce jour, comment se soldera le bras de

fer diplomatique que mènent les deux pays, ni si l’option russe

aboutira. Mais en ville, le débat fait rage. D’un côté, on s’inquiète

du déploiement de 1 000 mercenaires à la réputation sulfureuse.

On soupçonne même le colonel Goïta de vouloir se servir d’eux

58 AFRIQUE MAGAZINE I 422 – NOVEMBRE 2021


NICOLAS RÉMÉNÉ/LE PICTORIUM - PAUL LORGERIE/REUTERS

Le président

« intérimaire », Assimi

Goïta, lors de son

investiture à Bamako,

le 7 juin 2021.

Le Premier ministre Choguel Maïga.

comme bouclier personnel, dans le but de s’éterniser au pouvoir.

D’un autre côté, le sujet a déclenché un sentiment antifrançais

chez les couches plus populaires et plus jeunes. Un chauffeur de

taxi s’emporte : « La France n’a qu’à nous laisser. On n’a jamais

eu autant d’attaques et d’enlèvements depuis qu’ils sont là. Les

Russes vont régler le problème à leur place ! » Rien n’est moins

sûr. Mais en cette fin d’année, le colonel Goïta, jouant sur la

corde nationaliste, est celui qui tient tête à la France. De quoi

prendre du galon dans une certaine opinion publique. La vraie

question est : jusqu’à quand ? ■

Une décennie

de troubles

17 janvier 2012 : la rébellion touarègue du Mouvement

national de libération de l’Azawad (MNLA)

et d’autres combattants, rentrés depuis la Libye,

lancent une offensive dans le nord.

22 mars 2012 : des militaires menés

par le capitaine Amadou Sanogo renversent

le président Amadou Toumani Touré.

11 janvier 2013 : la France lance l’opération

Serval, dont la mission est d’enrayer la progression

des djihadiste.

1 er juillet 2013 : la Mission multidimensionnelle

intégrée des Nations unies pour la stabilisation

au Mali (Minusma) est lancée à son tour.

11 août 2013 : Ibrahim Boubacar Keïta est élu président.

1 er août 2014 : l’opération Serval est remplacée

par la force Barkhane.

Mai-juin 2015 : un accord de paix est signé

par le camp gouvernemental et les rebelles

séparatistes du Nord.

20 novembre 2015 : attentat de l’hôtel Radisson Blu

de Bamako, qui fera 22 morts, revendiqué

par Al-Mourabitoune.

Janvier 2020 : le président Emmanuel Macron

annonce que la force française va se concentrer

sur la zone des trois frontières (Mali, Niger, Burkina)

18 août 2020 : le président Ibrahim Boubacar Keïta

est renversé par un coup d’État mené par la junte

militaire, et Bah N’Daw est nommé président de la

transition, avec Assimi Goïta comme vice-président.

24 mai 2021 : le colonel Assimi Goïta prend

le pouvoir à son tour en renversant N’Daw. ■

AFRIQUE MAGAZINE I 422 – NOVEMBRE 2021 59


DOSSIER MALI

Lamine Seydou Traoré

Ministre des Mines, de l’Énergie et de l’Eau

« Tout ce que nous voulons,

ce sont des résultats »

Depuis un an, il est à la tête de TROIS SECTEURS SENSIBLES. Il fait le point

sur les défis et les solutions déjà engagées pour l’accès à l’eau et à l’électricité

pour tout le monde, des capitales urbaines aux communes rurales.

AM : Vous avez été nommé ministre au moment de

la transition. D’où venez-vous, quel est votre parcours ?

Lamine Seydou Traoré : J’ai intégré le premier gouvernement

de transition le 5 octobre 2020. Après la rectification de la

trajectoire de la transition le 24 mai dernier, à la faveur de

la nomination du nouveau Premier ministre Choguel Maïga

le 7 juin, j’ai réintégré le gouvernement au même poste le 11

du même mois. Je m’inscris dans la continuité. J’ai 42 ans.

Avant d’être ministre, j’étais membre du conseil de régulation

de l’Autorité de régulation des télécommunications, des TIC et

des postes du Mali (AMRTP) où j’étais chargé des

questions économiques. Et avant, j’ai fait carrière

durant quinze ans au sein d’Orange Mali où j’ai

successivement occupé les fonctions de directeur

financier, directeur général de la filiale Mobile

Money – Orange Money –, et finalement celui de

directeur général adjoint de tout le groupe.

Vous ne venez pas du secteur

des mines et de l’énergie…

J’ai obtenu le diplôme d’expertise comptable

et financière de l’UEMOA. J’ai aussi un mastère

spécialisé en régulation de l’économie numérique

et des télécoms de ParisTech, qui est une école des

Mines-Telécom. Il n’y a pas tellement de rapport,

mais la formation d’expert-comptable est transversale.

«Les

entreprises

maliennes

doivent être

bénéficiaires

de marchés

sur la chaîne

de valeur de

la production

de l’or. »

Comment se portent aujourd’hui les trois

secteurs dont vous avez la charge ?

Beaucoup mieux qu’il y a un an. Lorsque nous sommes arrivés

en octobre 2020, nous avons trouvé un secteur de l’énergie

confronté à un choc de son business model. Énergie du Mali

(EDM) vend de l’électricité à un prix largement inférieur à

son coût de revient. Le coût de production est supérieur au

prix de vente. Pourquoi ? Tout simplement parce que 70 % de

la fabrication d’électricité est faite à partir de centrales thermiques,

un modèle très onéreux. Dans les années 2000, lorsque

l’on a donné la concession à EDM, l’essentiel de la production

provenait d’unités hydroélectriques. Une source d’énergie

parmi les moins chères. À force de ne plus investir dans ce

domaine, et la demande croissant constamment, nous avons

privilégié des solutions d’urgence, année après année. Et qui

dit solution d’urgence, dit groupe électrogène, dans lequel on

met du fioul et ça fonctionne. Résultat : le secteur de l’électricité

compte 200 milliards de francs CFA de dette d’exploitation. Et

il est marqué par la vétusté de ses équipements. Nous sommes

restés vingt ans sans investissement. Le constat est similaire

en ce qui concerne le secteur de l’eau. Il est sous-tarifé. Nous

sommes le seul pays en Afrique de l’Ouest où son

prix est resté au même niveau pendant quinze

ans. Trop bas. De plus, nous avons pâti d’une

insuffisance d’investissements. Notre société de

gestion de l’eau potable présente un déficit chronique.

40 % du chiffre d’affaires est consacré à

la masse salariale. Enfin, en ce qui concerne les

mines, quand nous sommes arrivés, un nouveau

code avait été promulgué, sans décret d’application.

Il ne pouvait donc pas être mis en pratique,

alors que l’ancien était déjà abrogé. Heureusement,

le décret d’application a été approuvé un

mois plus tard. Ce qui a permis de relancer les

recherches minières. Il faut rappeler que les premiers

livres de droits dans ce secteur au Mali faisaient la part

belle aux investisseurs. Le domaine n’étant pas développé, il

devait être attractif. Aujourd’hui, c’est différent. Le code a dû

évoluer, notamment en intégrant la valorisation des contenus

locaux. Les entreprises maliennes doivent être bénéficiaires

de marchés sur la chaîne de valeur de la production de l’or.

Elles peuvent se charger des excavations, du transport des

minerais, etc. Deuxième point : nous allons valoriser les ressources

humaines locales. À niveau de compétences égales, le

nouveau code privilégie l’emploi de personnel malien. Et enfin,

pas question que des sociétés minières soient installées dans

une localité dont les populations continuent à vivre de façon

60 AFRIQUE MAGAZINE I 422 – NOVEMBRE 2021


DR

misérable. Ces entreprises doivent payer des redevances pour

promouvoir le développement. Il faut de l’eau potable, de l’électricité,

etc.

Quelles solutions pour résoudre

le souci d’énergie dans le pays ?

Quand nous sommes arrivés, il fallait faire face à la dette.

Mais avant cela, il fallait faire face aussi à la demande qui

croît de 10 % chaque année. Et nous avions des installations

vétustes, ainsi qu’un problème de transport de l’énergie. On sait

tous qu’il y a une période chaude au Mali, entre février et mai.

Il fallait que le quotidien du citoyen ne soit pas détérioré, et en

même temps, poser les jalons d’un développement harmonieux

pour le futur. Après avoir étudié les causes du

délestage, on s’est rendu compte que 70 % d’entre

elles étaient dues à des insuffisances en approvisionnement

en fioul de nos centrales thermiques.

Autre souci, les postes de transformation étaient

désuets. Et tombaient souvent en panne. Ces deux

causes étant connues, il fallait trouver des solutions

immédiates. La première était de diversifier

les fournisseurs qui nous approvisionnent en carburant.

Ce pour quoi nous avons lancé un appel

d’offres, qui nous a permis de faire baisser les prix.

Et à ce jour, l’approvisionnement de nos centrales

est sécurisé. La seconde, face à la vétusté des équipements,

a été de lancer un programme de rénovation. Ce qui a

été fait, même si cela requiert du temps. Nous avons également

identifié deux points névralgiques sur Bamako, qui est divisé

par le fleuve Niger en deux rives. Nous avons donc installé une

capacité dormante de 20 mégawatts (MW) sur chacune d’elles.

Ainsi, lorsque nous avons des pannes au niveau des postes,

nous pouvons injecter directement l’électricité vers les foyers,

en attendant des réparations qui prennent du temps.

Est-ce que vous restez sur le même choix

de

type d’énergie ?

C’est une question pour le long

terme. Avant cela, nous nous

sommes rendu compte que

le

quart de nos besoins en

électricité vient de

l’ex-

térieur,

r, une

proportion

qu’il va urgemment

falloir inverser. Mais il

faut d’abord rendre le

secteur e viable. Pour

cela, il y a deux

« À long

terme, il faut

travailler sur

un panachage

qui privilégie

des sources

d’énergie

moins

onéreuses. »

possibilités. Soit on augmente le prix, ce qui serait catastrophique

pour les populations, soit on se bat pour réduire les coûts

de production. Pour les diminuer, il y a des solutions à court

terme, comme les appels d’offres que nous avons lancés et qui

nous permettent de baisser de 10 % les coûts. Grâce à des négociations

avec les locataires de centrales thermiques, on est aussi

parvenu à avoir 10 à 15 % de réduction. Mais à long terme,

il faut travailler sur un panachage qui privilégie des sources

d’énergie moins onéreuses. C’est dans ce cadre que nous avons

lancé des projets de construction de centrales d’éoliennes,

hydroélectriques et d’énergie solaire. Nous avons en cours

de préparation des unités solaires d’une capacité d’au moins

400 MW sur l’ensemble du territoire, un projet de

construction d’une centrale éolienne de 150 MW

et un projet de construction de quatre barrages.

Le premier, celui de Kenié, se situe à 60 kilomètres

de Bamako, à Koulikoro. Ses travaux ont démarré

en mars-avril dernier. Il sera livré par la société

Sinohydro dans quatre ans. Pour les trois autres,

nous avons signé un protocole d’accord avec elle,

mais nous allons opter pour un partenariat publicprivé

(PPP). Afin de régler globalement le problème

de l’électricité dans le pays, nous avons besoin

de débloquer 2 300 milliards de FCFA. Sur cette

somme, nous ferons un PPP avec des producteurs

indépendants qui vont produire et vendre de l’électricité à la

société de distribution, à hauteur de 1 400 milliards de FCFA.

Soit 65 %. Pour le reste, nos partenaires techniques et financiers

ont promis d’apporter 400 milliards, et les 500 milliards

restants seront financés sur le budget national. Mais l’objectif

est clair : arriver à une compilation énergétique où la partie

thermique passera à l’horizon 2026-2028 de 70 à 30 %. Cela

assainira le secteur.

Le solaire et l’éolien sont de gros

investissements au départ.

Oui, mais en PPP, c’est possible.

Et en ce qui concerne le secteur de l’eau, quels projets ?

Comme le secteur n’est pas non plus rentable, nous envisageons

de faire une révision tarifaire avant la fin de l’année,

qui est réclamée aussi par nos partenaires techniques et financiers.

Mais cette augmentation ne touchera que les couches

les plus aisées. Le prix de l’eau, qui est subventionné par l’État,

restera le même pour les ménages. Ceux qui paieront plus cher,

ce sont les administrations, les grandes entreprises, les chancelleries,

etc. On la leur vendra au tarif juste. Sans subvention.

Cette nouvelle manne financière permettra de donner de l’eau

à davantage de personnes. Notre objectif final est d’éradiquer

la fracture hydraulique qui existe entre les capitales urbaines

et les communes rurales, en mettant un point d’eau à disposition

de toutes les localités du Mali. Pour y arriver, il faut rendre

ce domaine stable et pérenne. D’où l’augmentation tarifaire,

afin que les investisseurs puissent constater qu’il peut être

61


DOSSIER MALI

rentable. Il faut rappeler que dans les objectifs du développement

durable, on demande aux États que le secteur de l’eau

représente 5 % de leur budget global à l’horizon 2030.

Et aujourd’hui, il représente combien ?

On a pu le faire passer de 2,5 % en 2020 à 3,5 % en 2021,

et il sera à 4 % en 2022. Ce qui n’empêche pas une insuffisance

d’investissements. Nous avons constaté que ceux-ci sont réalisés

sur la base des financements de bailleurs. Parfois, le temps

de finir de monter les dossiers peut prendre un ou deux ans,

pour des « petits » apports de 400 ou 600 millions. Et entretemps,

les besoins de la population croissent. Pour éviter cela,

nous avons commencé à réaliser tous les petits investissements

sur fonds propres. Cela a considérablement amélioré

la desserte d’approvisionnement de l’eau

dans les grandes agglomérations, mais aussi

dans les localités rurales. On permet également

aux communautés de s’abonner à un prix

subventionné : c’est ce que l’on appelle les branchements

sociaux. Avec l’aide de la Banque mondiale

et de l’Agence française de développement,

nous sommes parvenus à faire 100 000 branchements

à des tarifs très avantageux, à peu près

divisés par cinq. Voilà tout ce que l’on a pu faire

en un an de transition dans les domaines de l’eau

et de l’électricité.

La situation de transition, justement, a-t-elle

« Les dossiers

ne dorment

plus, nous les

faisons sortir

vite, car nous

n’avons pas

d’ambitions

politiques. »

refroidi certains investisseurs ou bailleurs ?

Au départ, oui. Vous savez, les investisseurs sont très rationnels.

Quand il y a des événements politiques de ce genre, dans

un premier temps, ils restent sur leur réserve. Mais ils viennent

quand même discuter après. Et ils ont pu voir que l’on a fait

de gros progrès en matière de doing business. Les dossiers ne

dorment plus, nous les faisons sortir vite, car nous n’avons pas

d’ambitions politiques. Tout ce que nous voulons, ce sont des

résultats. Nous travaillons avec des Chinois, mais aussi des

Français et autres.

En quoi la situation sécuritaire impacte vos secteurs ?

La question sécuritaire a retardé un certain nombre de

projets. Notamment, l’aménagement des surfaces du barrage

et des terres irrigables de Taoussa, où l’entreprise adjudicatrice

du marché n’a pas pu faire le travail. Mais aujourd’hui, on est

en train de boucler cette affaire avec les bailleurs de fonds.

Il faut noter que le contexte sécuritaire commence à s’améliorer.

En tout cas, on a de l’espoir, au regard de tous les partenaires

qui sont prêts à nous accompagner. On commence enfin à parler

franchement avec nos associés au sujet de ce qu’il faut faire

pour sécuriser le pays. Ce n’était pas le cas avant.

En ce qui concerne les mines, c’est moins

compliqué, car elles opèrent surtout au sud ?

Oui. Et la pandémie de Covid-19 a fait augmenter le prix

de l’once. On est passé de 800 à 1200 dollars. Et ça ne fait que

croître. L’or est une valeur refuge. L’activité économique s’est

repliée, et son prix a grimpé. Le contexte sécuritaire et le Covid

ont freiné certains projets. Mais depuis octobre 2020, on est

parvenus à donner un nouvel élan.

On parle d’un secteur d’avenir

au Mali : la chaux. Qu’en est-il ?

Les gens ont tendance à réduire les secteurs miniers,

au Mali, aux mines. Mais nous possédons aussi des carrières

de calcaire, de chaux. Nous avons du magnésium, du fer,

du lithium. Effectivement, nous avons identifié plusieurs

zones capables de procurer de la chaux. Elle est utilisée dans

la production de l’or et les traitements miniers. Aujourd’hui,

elle est importée. Alors, en obtenir chez nous est très prometteur.

Nous avons fait de grandes découvertes de

gisements. Mais il reste un souci d’accès. Il faut

des routes. Nous travaillons sur le sujet avec le

ministère des Transports et des Infrastructures.

Les mines de chaux se trouvent dans le sud du

pays, vers Kayes.

Du 16 au 18 novembre, vous

organisez la 9 e édition des Journées

minières et pétrolières. Qu’en

attendez-vous cette année ?

C’est un événement biennal. Une tribune

qui permet de mieux vendre le secteur minier

malien. Cela permet aussi de regrouper toutes les parties

prenantes autour de sujets d’intérêt commun. Par exemple,

le thème de cette année porte sur les contenus locaux en

géoperspective et le rôle de l’État. Nous comptons mettre un

accent particulier sur les énergies renouvelables en milieu

minier, parce que cela participe de la responsabilité sociétale

de ces entreprises.

Vous prévoyez combien de participants ?

Tous les ministères concernés des pays de la CEDEAO sont

attendus, ainsi que tous les grands pays producteurs de l’or

dans le monde. Nous avons un niveau de fréquentation entre

25000 à 50000 personnes tous les deux ans. À un mois de l’événement,

on était déjà à 417 000 euros de ventes de stands.

En 2019, le chiffre d’affaires a été de 480000 euros.

Pour finir, quels sont vos défis à vous ?

Quand je suis arrivé à la tête de ce département, je me

suis promis de tout mettre en œuvre pour éradiquer la fracture

énergétique et la fracture hydraulique. Pour moi, il ne

s’agit plus de se contenter de donner de l’électricité aux Bamakois

– qui se plaignent beaucoup –, mais à tout le monde. Il en

va de même pour l’eau. L’accès aux services sociaux de base

à tous accélérera le développement social et la croissance

économique. Et pour reparler de la question de la sécurité,

je dis souvent que le problème, dans notre pays, est économique

avant d’être sécuritaire. Je pense que la fourniture du

service public de l’eau et de l’électricité est également un outil

de rapprochement entre les Maliens pour consolider la paix

et la réconciliation. ■ Propos recueillis par Emmanuelle Pontié

62 AFRIQUE MAGAZINE I 422 – NOVEMBRE 2021


DOSSIER MALI

Économie

L’étonnante résilience

Malgré les tensions,

le pays affiche des indicateurs

PLUTÔT POSITIFS.

par Fatoumata Maguiraga

Malgré les crises sécuritaire, institutionnelle et sanitaire

qu’elle a connues ces dernières années, l’économie

malienne affiche plutôt des indicateurs

positifs : une croissance régulière du produit intérieur

brut (PIB) autour de 5 %, une inflation contenue et des

engagements internationaux tenus. Une résistance aux chocs qui

n’occulte pas la fragilité d’une économie ayant du mal à amorcer

le développement. Selon la Banque mondiale, le ratio des

Maliens défavorisés en fonction du seuil de pauvreté national est

de 42,1 % de la population, en 2019. Un chiffre qui tranche avec

le taux de croissance positif de la richesse nationale.

Mais il traduit en réalité « une situation économique actuelle »

qui se caractérise par « une forme de résilience », note Boubacar

Ouologuem, chef de section Suivi du marché financier à la Direction

nationale du trésor et de la comptabilité

publique. Malgré la crise institutionnelle née

de celle postélectorale, en 2018, ainsi que

les grosses difficultés liées à la pandémie de

Covid-19 en 2020, « les objectifs de recettes

fiscales ont été atteints. Le budget a presque

été dans les normes », constate ce spécialiste.

Sur le marché financier, le Mali continue

d’émettre normalement. En moyenne, il a

enregistré 200 % de taux de soumissions

aux émissions. Une « confiance des investisseurs

» qui « tient aux potentialités du pays à

rembourser ses dettes ».

En 2020, 906 milliards de francs CFA

ont été mobilisés sur le marché financier

sur 830 milliards demandés, contre 543 milliards en

2019. En 2021, avant la clôture de l’année, les fonds mobilisés

ont atteint 810 milliards de FCFA, l’objectif étant

905 milliards. Malgré la situation, l’engouement des investisseurs

est démontré par un engagement des banques dont

« les propositions tournent autour de 220 % du montant »,

ajoute Boubacar Ouologuem. Les coups d’État du 18 août 2020

et du 24 mai 2021 ont provoqué le retrait des partenaires,

QUELQUES DONNÉES

2020 (% du PIB)

Dette globale : 44,7

Taux d’investissement : 22,6

Croissance du PIB réel : -1,6

Poids secteurs

Primaire : 37 %

Secondaire : 20,6 %

Tertiaire : 42,4 %

Taux de pauvreté : 42 (en 2019)

Taux d’inflation : 1,9 (juillet 2021)

qui, aujourd’hui, commencent à revenir. Alors que l’inflation,

estimée à 1,9 % (juillet 2021), reste aussi maîtrisée. Évaluée

à 4,7 en 2018 et 2019, la croissance du PIB a enregistré un recul

de 1,6 en 2020, en raison de la pandémie, mais les projections

de 2021 tablent sur un taux positif, autour de 4 %. Le Mali fait

encore office de « bon élève » en matière de partenariat, parce

qu’il continue d’honorer ses engagements, malgré les difficultés.

Les réformes pour redynamiser les recettes fiscales et le respect

des normes font partie des facteurs de cette confiance.

Dans le domaine du marché financier, la crise sanitaire a

même eu un impact positif, selon les acteurs, « grâce » à la « surliquidité

au niveau des banques qui ont investi beaucoup au

niveau de l’État ». Il y a eu également les réformes entreprises

par la Banque centrale des États de l’Afrique de l’Ouest pour

booster l’économie – avec leurs effets positifs sur les taux –,

permettant d’emprunter moins cher.

L’épidémie de Covid-19 n’a cependant pas épargné le Mali,

qui a enregistré ses premiers cas en mars 2020. La crise a frappé

de nombreux secteurs, dont ceux des services et du commerce

(représentant environ 40 % de l’économie), qui ont particulièrement

souffert. Près de 75 % des petites et moyennes entreprises

(PME) ont subi les impacts négatifs de la pandémie. Cela

s’explique par la fermeture de certains services

liés au voyage, comme les agences, les

courtiers d’assurance, les restaurateurs, ou

encore les transporteurs. « Le problème est

que les PME n’ont pas eu droit aux mesures

d’accompagnement pour leur permettre

de refaire surface », regrette Sanou Sarr,

le président du réseau des PME. Contrairement

à d’autres pays où les gouvernements

ont injecté de l’argent pour aider certaines

sociétés à se relever. Au Mali, les soutiens

annoncés n’ont pas été à la hauteur. L’État a

mobilisé 20 milliards de FCFA pour épauler

ces entreprises, à travers le Fonds de garantie

du secteur privé. Mais les « conditions

n’ont pas permis de faciliter l’accès à ce fonds », ajoute Sanou

Sarr. « Si le pays est encore debout, c’est grâce aux PME », insistet-il.

Elles ont su s’adapter pour « maintenir la tête hors de l’eau ».

L’absence de sources pérennes de financement, l’accès à la

commande publique qui, malgré un décret de 2018, n’est pas

encore effectif, continuent d’être un frein pour les sociétés.

L’inexistence de ce marché potentiel les empêche de se développer.

Les acteurs pointent aussi du doigt certaines pratiques

Sources : Banque mondiale, BCEAO.

64 AFRIQUE MAGAZINE I 422 – NOVEMBRE 2021


Le supermarché

Shopreate dans le quartier

de Badalabougou,

à Bamako.

EMMANUEL BAKARY DAOU

qui entravent leur épanouissement. Au nombre desquelles,

« la substitution des cadres de l’État aux hommes d’affaires » et

la captation des marchés publics à leur profit, au gré des équipes

qui se succèdent. Les recettes du pays sont constituées principalement

par les impôts de ces sociétés et par l’extraction minière.

Les PME constituent 80 % des opérateurs locaux. « Et l’État se

portera mieux si leur santé s’améliore », ajoute Sanou Sarr.

« Le panier de la ménagère va très mal », s’indigne Badou

Samounou, le président du Regroupement pour la défense des

consommateurs du Mali (REDECOMA). Même si le phénomène

semble « mondial en cette année », la hausse des prix de plusieurs

produits de première nécessité (viande, pain, huile…) a été historique.

De nombreux facteurs ont été évoqués pour en expliquer

les raisons, de la mauvaise campagne cotonnière (2020-2021) à

la pandémie, en passant par la crise institutionnelle. Si le pain a

été au centre des préoccupations plusieurs semaines durant, un

accord a finalement permis de revenir à son prix initial qui avait

enregistré une hausse de 50 FCFA, faisant passer la baguette de

250 à 300 FCFA. Quant à la viande, cette année, les nombreuses

tentatives des autorités qui s’étaient engagées à subventionner

les coûts de l’abattage n’ont pas permis de faire redescendre les

prix à leur niveau d’avant la crise.

Après l’inaccessibilité des aliments pour le bétail, l’insécurité

reste la principale cause évoquée pour justifier ces augmentations.

Même si le marché libéral, la loi de l’offre et de la

demande qui reste forte, ne favorisent pas la baisse des prix,

il n’est pas exclu que certains profitent du contexte pour faire de

la spéculation, explique le président du REDECOMA. C’est donc

au consommateur d’être plus engagé pour défendre ses intérêts,

aux autorités d’être « responsables et prêtes à s’assumer, quitte à

sévir quand il le faut ». Enfin, concernant les céréales, malgré les

nouvelles récoltes, les tarifs restent supérieurs d’environ 20 % à

leur niveau de l’année dernière, selon l’Organisation des Nations

unies pour l’alimentation et l’agriculture.

L’économie malienne est surtout basée sur le secteur primaire,

le secondaire étant peu développé, ce qui fait d’elle une

économie de consommation. Elle demeure donc portée par un

secteur informel « qui déjoue les normes », mais résiste malgré

tout grâce au « dynamisme de la population », explique Sékou

Diakité, enseignant-chercheur à la Faculté des sciences économiques

et de gestion de Bamako.

Dans un tel contexte et pour booster l’économie, « l’État a

un rôle crucial », explique-t-il. Le défi est de mobiliser plus de

recettes pour faire face aux difficultés et permettre à la population

de profiter des fruits de la croissance. Mais il prévient

que la mauvaise gouvernance constitue un frein important

à ce processus. D’où la nécessité de faire des réformes dans le

« sens des investissements productifs » et de mener une lutte

implacable contre la corruption. Pour réussir la délicate mission

de sortir des multiples crises et transformer la résilience

en développement, les autorités disposent de plusieurs leviers

d’intervention pour une économie plus « normée » et une structuration

des activités grâce à une vision et une volonté politique

bien affirmées. ■

AFRIQUE MAGAZINE I 422 – NOVEMBRE 2021 65


DOSSIER MALI

Souleymane Waïgalo

Directeur général de la Banque nationale de développement agricole (BNDA)

« La plupart des banques

se portent bien ! »

Soutenir le traditionnel monde agricole, tout en s’ouvrant

sur LA DIGITALISATION, tel est l’objectif envisagé par le financier.

AM : Vous êtes à la tête de la BNDA depuis 2017,

une banque dont le cœur de cible reste le monde

agricole. Comment se porte-t-il aujourd’hui ?

Souleymane Waïgalo : Si l’on regarde les derniers chiffres

publiés par le ministère du Développement rural, la campagne

écoulée a bénéficié d’une bonne pluviométrie et d’une production

satisfaisante. Pourtant, le contexte actuel est difficile, car nous

traversons des crises multiples, dont une politique, l’insécurité,

les revendications syndicales… Elles ont impacté l’ensemble du

monde agricole et de l’activité économique malienne. À cela,

la pandémie est venue s’ajouter. Cependant, la

BNDA continue à mener son activité avec sérénité

et se porte bien.

Concrètement, comment le monde agricole

a-t-il été impacté par le Covid-19 ?

Nous avons d’abord vécu le confinement,

période durant laquelle nous ne pouvions plus

exporter le coton. Au niveau du trafic des ports

et des commandes, tout était stoppé. Les prix

ont chuté, car ceux qui devaient les fixer ont été

obligés de tenir compte de la situation. Quand ils ont fait une

proposition d’achat du coton à 200 francs CFA le kilo, nous avons

vécu un véritable boycott. Les producteurs ont répondu : « Impossible

de produire du coton à un tel prix ! » L’acteur principal, qui

est l’État, devait venir soutenir le secteur. Mais compte tenu de

l’absence d’analyse en profondeur de l’ensemble des impacts et à

cause des autres crises politiques qui sévissaient, les discussions

se sont prolongées jusqu’à l’hiver. Résultat : les paysans n’ont pas

produit de coton… Ce qui a engendré un manque à gagner inestimable

pour l’ensemble des intervenants de la chaîne : industriels,

producteurs de matières premières, agriculteurs et coopératives,

fournisseurs d’intrants, banques, transporteurs, huileries, éleveurs,

impôts et taxes, etc. La production a stagné en dessous

de 25 % des 800 000 tonnes attendues. Même si les producteurs

ont cultivé plus de céréales pour minimiser les pertes, les effets

sont encore perceptibles. En revanche, les autres spéculations,

comme le riz, le mil ou le maïs, ont enregistré des progressions

«Quatre-vingts

pour cent de

la population

travaille dans

le monde rural.

C’est énorme. »

satisfaisantes. Et aujourd’hui, le secteur agricole offre de bonnes

perspectives de reprise.

Autre effet de tout ça, il y a eu une augmentation

des prix des matières premières dont se plaignent

les consommateurs. À votre avis, d’où vient, par

exemple, l’augmentation violente du prix du sac

de riz à Bamako ? Ou celle du lait, de la viande ?

C’est une conséquence directe des effets de la pandémie.

Il existe une forte corrélation entre les prix et le coût de revient

des produits importés. En ce qui concerne le riz ou le maïs par

exemple, le prix est déterminé par les coûts de

revient et de production. Dans la production du

riz, il faut tenir compte des intrants. En raison de

la crise du Covid, le prix du transport s’est envolé.

Et même si on en avait les moyens, il y avait des

difficultés à importer. Car l’ordre des priorités a

été bousculé par les nouveaux besoins en produits

sanitaires, comme les gels, les masques… Les prix

du transport sur des intrants, dont les marges

sont déjà très faibles, devenaient inabordables.

Un conteneur loué à 1 200 dollars est passé à 3 400 dollars.

Le producteur a vu son coût de production exploser et a été

contraint de rattraper sa marge sur le marché. Idem pour les

producteurs de viande. Les zones de pâturage ont été réduites,

d’une part à cause de l’insécurité, et d’autre part car le prix de

l’aliment bétail a flambé par la nécessité d’importer de la graine

de coton du Togo ou du Burkina. Certes, cette augmentation des

prix en général pèse sur le panier de la ménagère et peut avoir

des répercussions sociales graves. Ce qui nécessite des mesures

appropriées de la part des pouvoirs publics de manière à permettre

à l’économie de tourner et de parvenir à une reprise de

la croissance.

Vous avez diversifié vos activités à la BNDA.

Pourquoi ? Et comment ça se passe ?

Notre cœur de métier reste le monde agricole. Environ 49 %

de nos financements sont destinés à l’agriculture. Et une grande

partie de notre diversification va vers les entreprises qui restent

66 AFRIQUE MAGAZINE I 422 – NOVEMBRE 2021


NICOLAS RÉMÉNÉ

dans la chaîne de valeur agricole, soit dans la transformation,

soit dans la commercialisation. Aujourd’hui, on est à peu près

à 120 milliards de FCFA de financement en faveur des PME.

Les particuliers, les salariés, représentent à peu près 25 % de

nos activités. C’est beaucoup. Cette diversification vers cette

catégorie de clientèle relève de notre volonté de trouver des ressources

pour financer l’agriculture. Parce que les particuliers ont

de l’épargne. Il faut leur offrir des produits adaptés, en matière

de logement, d’équipements, afin de les capter.

Combien pèse le secteur agricole au Mali ?

Quatre-vingts pour cent de la population travaille dans le

monde rural. Environ quatre à cinq millions de producteurs et

leurs familles en vivent. C’est énorme. D’où l’immense impact

sur les populations quand le secteur est sinistré.

Parlons des effets du terrorisme et des zones sous

« occupation » islamiste ? L’agriculture en pâtit aussi ?

Oui. Mais il y a encore des zones agricoles dans ces endroits,

entre Mopti et Gao. Car le fleuve traverse et irrigue tout le Mali.

Nous les financions avant. Aujourd’hui, certains périmètres

sont encore utilisés. Mais nous n’y avons plus accès. Car l’une

des règles pour octroyer des financements, c’est de se rendre

sur place. Il faut aller voir les terres, les personnes. Nous continuons

seulement à accompagner nos clients historiques qui sont

à jour de leurs engagements. Sinon, nous disposons au niveau de

l’Office du Niger d’environ 2 millions d’hectares aménageables,

dont moins de 300000 sont aménagés. Il reste encore un gros

potentiel. Si vous prenez la zone de Mali-Sud, elle représente

énormément d’espace pour la culture du coton ou des céréales.

En fait, sur l’ensemble du territoire, nous pouvons disposer de

terres cultivables. On a suffisamment d’eau et de terres pour

développer l’agriculture dans toutes les zones.

Comment se porte le secteur bancaire ?

On assiste à une montée en puissance

de la dématérialisation des transactions.

Au 31 décembre 2021, on comptait 14 banques et trois établissements

financiers. Avec un bilan total de plus de 43258 milliards

de FCFA et un produit net bancaire de 250 milliards

de FCFA, la structure financière des banques du Mali est de

AFRIQUE MAGAZINE I 422 – NOVEMBRE 2021 67


DOSSIER MALI

plus en plus solide. Beaucoup d’entre elles se portent très bien

et déclarent des résultats bénéficiaires. Courant 2020, elles ont

enregistré une bonne progression de l’ordre de 8 % pour la collecte

des ressources et poursuivent de manière satisfaisante le

financement des économies avec plus de 7 % d’augmentation,

malgré la chute du taux de croissance. Les différentes réformes

engagées par les autorités depuis 2017 ont fortement contribué

à améliorer leur gouvernance et à développer non seulement le

taux de bancarisation, mais aussi à sécuriser les emplois. Nous

avons bénéficié d’un bon accompagnement de la Banque centrale,

à la suite des conséquences du Covid. Et nous, nous nous

sommes lancés dans la digitalisation des processus et des produits,

comme à la BNDA. Ce qui entraîne aussi une amélioration

continue du taux de bancarisation.

À combien s’élève-t-il à ce jour ?

Il tournait autour de 12 ou 13 %, sans tenir compte des institutions

de microfinance et de l’impact du mobile. Difficile de

le chiffrer aujourd’hui, mais nous avons énormément de clients

qui ont accès à ces opérations via leur portable ou leur ordinateur.

Si on intègre le digital, le Mobile Money, etc., on arrive à

un taux de bancarisation beaucoup plus élevé.

Au niveau de la BNDA, en particulier, nous

sommes aux alentours de 380 000 clients, ce qui

représente une augmentation de 12 % par an

de nos dépôts. Et nous envisageons de faire de

la digitalisation notre cheval de bataille. Certains

services, déjà, sont mis à disposition des

clients par l’intermédiaire de leur mobile. Ça va

se généraliser pour toutes les opérations. Ce qui

permettra de recruter de nouveaux clients sur

l’ensemble du territoire national, en connexion

avec les autres partenaires. Nous envisageons de

leur permettre de faire des opérations que l’on

« Avec un bilan

total de plus de

43 258 milliards

de francs CFA,

la structure

des banques

du Mali

est de plus

en plus solide. »

appelle Wallet to Wallet, afin de passer de leur compte de dépôt

à leur compte de téléphonie, Orange Money, SAMA Money ou

autre. Nous voulons baser notre développement sur ce genre

de partenariats pour toucher davantage de personnes, souvent

non bancarisées. Ce sera justement une opportunité pour nous

de leur offrir des produits bancaires.

Quel est votre avis, en tant que banquier, sur

cette incroyable résilience économique de Bamako ?

Terrorisme, coups d’État, pandémie mondiale…

Quoi qu’il arrive, la capitale continue à « fonctionner ».

Nous, banquiers, évoluons dans l’économie réelle, dans le

financement d’activités concrètes. Et nous prenons des engagements

sur lesquels nous avons une bonne maîtrise des risques

et des contreparties. Résultat : des crises peuvent arriver, mais

comme la contrepartie est là, nous résistons. Nos financements

sont toujours adossés à quelque chose de très sûr. Mais nous

avons, en effet, traversé plusieurs crises depuis 2012 : politiques,

terroristes, sanitaire, sociales… Les conséquences ont été d’une

extrême gravité, avec des pertes en vies humaines, des écoles

fermées, des zones inaccessibles, des villages et des animaux

incendiés… Malgré cette détérioration de la sécurité et de la

qualité de vie, les Maliens résistent. Ils sont ingénieux et courageux.

Et savent s’adapter. Ils croient au Mali et travaillent à sa

remise en selle. Quoi qu’il arrive. La résilience réside aussi dans

la solidarité. Du fait de la grande proportion des activités et des

structures dans l’informel, l’agilité et l’adaptation permettent de

limiter les conséquences et d’envisager une reprise. En ce qui

nous concerne, avec la crise sécuritaire, nos agences du Nord

à Gao ont été dynamitées, nos agences de Tombouctou ont été

pillées et nos coffres emportés. Nous avons perdu de l’argent.

Certains crédits contractés par des producteurs n’étaient plus

récupérables. Nous avons été obligés de quitter la zone. Mais

une fois que l’accalmie est revenue, nous sommes repartis sur

place. Effectivement, on a perdu de l’argent avec de mauvais

débiteurs ou des gens qui ont été déplacés et ont abandonné leur

activité. Mais nous avons redémarré comme on pouvait. On se

recentre vers des zones plus sécurisées, vers d’autres produits

dont nous avons la maîtrise, et nous comblons rapidement les

pertes subies. La clé, c’est l’anticipation, la diversification vers

d’autres clients et la conquête permanente de la

maîtrise des risques. Je pense que la même règle

prévaut dans tous les secteurs économiques.

Revenons à la BNDA. Où en êtesvous

aujourd’hui et quels sont

vos projets à court terme ?

Nous venons de démarrer notre 7 e plan

de développement à moyen terme 2021-2025,

après une évaluation satisfaisante du 6 e plan

par notre conseil d’administration et nos actionnaires.

Notre ambition est de faire de la BNDA

une banque digitale permettant la bancarisation

d’un million de Maliens. Et d’assurer des

services sur l’ensemble du territoire. Tout en restant champion

dans le financement de l’agriculture et dans l’accompagnement

des ruraux. Pour ce faire, la BNDA a pu mobiliser des mesures

d’accompagnement de l’Agence française de développement,

de la KfW [banque publique allemande, ndlr] et de la Banque

ouest-africaine de développement. Ces financements complètent

la collecte interne qui a atteint 426 milliards de FCFA

au 30 juin 2021, soit une progression de 14 % par rapport au

31 décembre 2020. Avec 77 milliards de fonds propres effectifs,

nous occupons le premier rang. Ce qui nous permet aisément de

poursuivre notre développement. Notre réseau d’agences est en

extension et la rénovation d’anciennes se poursuit. Notre parc de

guichets automatiques bancaires est en cours d’étoffement. Nos

objectifs sont clairs : s’affirmer comme acteur majeur du financement

agricole et rural par l’innovation, et réussir notre vaste

programme de transformation digitale grâce à une politique de

ressources humaines innovante, afin de permettre à nos clients

de rester connectés à leur banque 24 heures sur 24, où qu’ils se

trouvent. ■ Propos recueillis par Emmanuelle Pontié

68 AFRIQUE MAGAZINE I 422 – NOVEMBRE 2021


DOSSIER MALI

Sécurité

Dans l’impasse ?

Entre massacres,

enlèvements et diktats,

les groupes terroristes

et armés continuent

de faire subir un

VÉRITABLE CALVAIRE

aux populations civiles.

par Boubacar Sidiki Haidara

Aux premières lueurs du matin, des tirs d’armes automatiques

perturbent la quiétude dominicale de ce

17 octobre. Des hommes armés non identifiés, mais

probablement des djihadistes au vu du modus operandi,

attaquent un poste de l’armée à Acharane, localité située

à 45 kilomètres de la ville de Tombouctou, dans le nord du pays.

La riposte vigoureuse des soldats met en déroute les assaillants

qui abandonnent, dans leur fuite, six corps et des équipements.

Mais cette rare victoire militaire célébrée sur les réseaux sociaux

peine à masquer la réalité de la situation sécuritaire qui n’a de

cesse de se dégrader. La menace, localisée dans le septentrion

au début de la crise en 2012, s’est métastasée dans le centre et

plus récemment dans le sud du pays. Un diagnostic que partage

le Premier ministre de la transition, Choguel Maïga, et qu’il a

posé dans une récente interview au journal Le Monde : « Le Mali

a demandé à la France de l’aider à détruire le terrorisme et à

recouvrir l’intégralité de son territoire. Près de neuf ans après,

que constatons-nous ? Le terrorisme qui était confiné à Kidal

(extrême nord du pays) s’est étendu à 80 % de notre territoire. »

Cette « inefficacité » décriée de Barkhane et sa réorganisation

sont depuis plusieurs semaines l’objet de joutes verbales entre

Paris et Bamako. Le second accusant le premier « d’abandon en

plein vol », argument utilisé pour justifier la recherche d’une

diversification de partenariats, sans pour autant confirmer un

éventuel accord avec la société paramilitaire russe Wagner. La

rumeur a mis la France en branle-bas de combat.

Loin de ces échanges diplomatiques peu courtois, les

groupes djihadistes plus professionnels ont changé de stratégie

pour acculer l’État. Aux attaques d’envergure contre les camps

militaires, prisées en 2019-2020, se sont substitués les embuscades,

tueries de civils et actes de vandalisme. En juillet dernier,

des djihadistes ont saboté une antenne relais, privant durant

douze jours toute la région nord de connexion. Conséquence,

plus d’appels ni d’Internet et une économie à l’arrêt, les banques

et les autres services ne pouvant plus fonctionner. Un « embargo

sans présence physique » pour reprendre l’expression imagée

d’un ressortissant de ces régions qui confie avoir vécu un calvaire

durant ces presque deux semaines. Au centre, dans les

régions de Mopti et de Ségou, les populations vivent dans une

psychose constante. En plus des violences subies, elles sont

empêchées de pratiquer l’agriculture. La zone Office du Niger,

considérée comme le grenier du Mali, est la cible d’attaques.

Dans le cercle de Niono, les paysans n’accèdent plus à leurs

champs, ceux qui s’y aventurent sont tués. Les pailles de riz

déjà à maturité sont brûlées, les matériels agricoles incendiés.

Le cercle compte 29 000 déplacés vivant dans des écoles, dont

beaucoup sont fermées pour cause d’insécurité, les terroristes

menaçant enseignants et élèves. En juin 2021, un rapport de

l’ONU estimait à 1 595 le nombre d’écoles fermées, affectant

478 500 élèves.

« TUER LA VIE »

La nébuleuse djihadiste n’épargne aucune partie du pays.

À l’ouest, sur le tronçon reliant la région de Kayes à Bamako,

l’un des poumons de l’économie malienne, les attaques ciblées

s’intensifient. Le 11 septembre dernier, deux camionneurs

marocains ont été tués sur cette voie par des djihadistes présumés

qui n’ont pas touché à leur marchandise. « Les groupes

terroristes veulent asphyxier l’économie et décrédibiliser les

forces de défense et de sécurité. Toutes ces attaques ont pour

objectif l’effondrement de l’État pour qu’ils puissent installer leur

émirat islamique », analyse Boubacar Salif Traoré, directeur du

cabinet Afriglob Conseil et spécialiste des questions sécuritaires

au Sahel. Les autorités de la transition tentent aujourd’hui la

carte de la négociation. Elles ont récemment mandaté le Haut

Conseil islamique, principale organisation musulmane du pays,

pour nouer le contact avec le Groupe de soutien à l’islam et aux

musulmans (GSIM). Une organisation terroriste liée à Al-Qaïda,

avec à sa tête Iyad Ag Ghali et Amadou Koufa. Pourtant, le gouvernement

de la transition a démenti l’information dans un communiqué

dans la soirée du 21 octobre. Et la même information

a été confirmée par le ministre du Culte et plusieurs membres

du Haut Conseil islamique. Ce qui pose la question d’une « cacophonie

» au sommet de l’État sur cette question…

Le dialogue avec ces groupes est une volonté exprimée par

les Maliens en 2017 lors de la Conférence d’entente nationale,

puis réitérée en 2019 à l’issue du Dialogue national inclusif.

Jamais deux sans trois. Selon des observateurs, la confirmation

70 AFRIQUE MAGAZINE I 422 – NOVEMBRE 2021


officielle des autorités de la transition devrait intervenir après

les Assises nationales de la refondation, dont la phase finale est

programmée pour décembre prochain. Pour des analystes, un

éventuel dialogue ne suffira pas à mettre fin à la crise, caractérisée

par sa complexité et la multiplicité des acteurs.

Au-delà des deux grands groupes terroristes identifiés, et

ennemis, le GSIM et l’État islamique dans le Grand Sahara (EIGS),

plusieurs autres entités détiennent des armes. Dans le centre, des

djihadistes font régulièrement face à des dozos (confréries de

chasseurs). Ces derniers sont souvent accusés d’exaction, notamment

contre l’ethnie peule. Mais ils s’en défendent, affirmant

toujours être des remparts dans des zones où l’État n’est pas

présent. Des bandits armés, trafiquants et autres contrebandiers,

complètent ce tableau non exhaustif de ceux qui profitent de

l’économie de la terreur. « Pour mieux appréhender la crise, nous

avons besoin d’une cartographie claire des acteurs en présence,

c’est essentiel », plaide Aly Tounkara, directeur du Centre des

études sécuritaires et stratégiques au Sahel.

LES CIVILS, CES CIBLES

Selon le rapport trimestriel sur le Mali du secrétaire général

des Nations unies, publié le 1 er octobre 2021, les attaques contre

les civils ont augmenté, passant de 307 entre la fin mars et la

fin mai à 326 entre le 26 mai et le 26 août, période au cours de

laquelle 181 personnes ont été tuées, 145 blessées et 178 enlevées.

Le 8 août, dans une localité de Gao, dans le nord, au moins

42 personnes ont été tuées par des assaillants appartenant, selon

certaines informations, à l’EIGS. Un massacre en guise de représailles

contre des populations accusées de collaborer avec les

forces maliennes ou étrangères. Les habitants se retrouvent entre

le marteau et l’enclume, notamment dans plusieurs villages du

centre où les djihadistes les mettent au pas, spécialement les

femmes. De l’autre côté, les chasseurs leurs font payer leur docilité

contrainte. « Partout où des pactes se scellent entre civils et

djihadistes, il ne faut surtout pas les lire comme l’adhésion des

populations aux recommandations ou volontés des djihadistes.

Elles n’ont pas le choix, l’essentiel pour elles étant d’être libres

et de vaquer à leurs différentes occupations sans risquer de se

faire tuer », explique Boubacar Haidara, chercheur associé au

laboratoire Les Afriques dans le monde, de Sciences-Po Bordeaux.

Et lorsqu’elles sont libres de se déplacer, ce n’est jamais

sans risques, car il y a des engins explosifs improvisés (EEI)

disséminés un peu partout. Depuis le début de l’année 2021, ces

EEI ont fait 85 victimes civiles selon des données du service des

Nations unies pour la lutte antimines. Des dangers permanents

qui accroissent la lassitude et le désenchantement de nombreux

civils qui se sentent oubliés. Dans le centre et le nord, ils confient

qu’ils ne « se sentent plus Maliens dans cette crise ». ■


UNE ÉQUIPE,

publicité UN ESPRIT, demi-page EDM

UN SERVICE

PUBLI-REPORTAGE

EDM-SA a élaboré un plan de de faire passer la consommation

développement quinquennal annuelle d’électricité de

sur la période 2021-2025.


L’objectif est d’atteindre à terme

l’équilibre opérationnel et

Il est aussi prévu de mettre en


l’amélioration de la continuité

de service et l’augmentation

du taux d’accès à l’électricité.

La mise en œuvre de ce plan de l’important potentiel solaire


Visite du chantier de la centrale thermique de Sirakoro, le 27 septembre. De g. à dr. : le DG d'EDM, le chef

de projet, le ministre de la sécurité et de la protection civile et le ministre des mines, de l'énergie et de l'eau.


pour les projets s’inscrivant

dans le cadre du partenariat des centrales solaires


le plan prévoit l’extension du

mobilisés auprès des bailleurs

traditionnels et le reliquat de réalisation et la mise en service


d’investisseurs lors de la table Un plan ambitieux qui s’inscrit

porter la longueur des lignes en droite ligne de la politique

Ces investissements permettront

AFRIQUE MAGAZINE I


422 – NOVEMBRE 2021

énergétique du gouvernement.

71


discussion

Cécile

Fakhoury

« Il faut

connecter l’art

contemporain

africain

au monde »

Installée à Abidjan (depuis 2012)

et à Dakar (2018), entièrement

impliquée dans les nouveaux circuits

de la création continentale,

elle vient d’ouvrir une galerie

en plein centre de Paris.

L’objectif : rapprocher

ses artistes de la globalité.

Entretien « un pied sur terre »

(du nom de l’exposition inaugurale).

propos recueillis par Zyad Limam

72 AFRIQUE MAGAZINE I 422 – NOVEMBRE 2021


GRÉGORY COPITET

Dans sa nouvelle galerie. À sa gauche,

une peinture de Sadikou Oukpedjo.

Et au fond, une sculpture de Jems Koko Bi.

21 OCTOBRE 2021,

Cécile Fakhoury inaugure sa galerie parisienne dans

une capitale presque festive, animée, entre autres, par

la Foire internationale d’art contemporain (FIAC) et

par une relative sensation de sécurité face à la pandémie.

Un espace au cœur du nouvel épicentre de l’art

contemporain global, à quelques numéros près de celui

de Mariane Ibrahim, la galeriste franco- somalienne

venant de Chicago. Et à quelques pas des grandes maisons

de ventes Artcurial, Piasa et Christie’s,- qui ont

développé des départements Afrique. Quelque chose

se passe clairement sur la scène de l’art contemporain

africain. Et Cécile en est l’un des acteurs majeurs.

En septembre 2012, elle ouvrait sa première galerie

AFRIQUE MAGAZINE I 422 – NOVEMBRE 2021 73


discussion

à Abidjan, entraînée par les hasards heureux de la vie et une

solide volonté de s’investir dans ce secteur. En 2018, c’est l’ouverture

d’un espace à Dakar, pour se rapprocher de ses artistes.

Au fil des années, ce sera plus de 40 expositions majeures avec

toute une génération d’artistes emblématiques : Aboudia, Dalila

Dalléas Bouzar, Jems Koko Bi, Vincent Michéa, Sadikou Oukpedjo,

François-Xavier Gbré, Frédéric Bruly Bouabré et d’autres

encore, sans oublier l’immense Ouattara Watts, à cheval entre

New York et Abidjan. Il fallait venir à Paris, dit Cécile Fakhoury,

pour connecter tout le travail fait en Afrique depuis des années,

le connecter au reste du monde. Et lui donner de l’ampleur.

AM : À travers vos galeries à Abidjan, puis à Dakar,

vous avez milité pour que l’art contemporain africain

reste sur le continent. Pourquoi un nouvel espace

aujourd’hui à Paris ?

Cécile Fakhoury : Ma conviction reste entière : l’art contemporain

doit être développé sur le continent ! Ce n’est pas parce

que l’on ouvre à Paris qu’Abidjan ou Dakar vont s’affaiblir. Au

contraire, c’est là, dans ces « galeries principales » que notre

énergie, nos expositions, nos actions sont fortes. Mais chaque

ouverture d’espace génère l’observation d’un contexte et une

réponse à celui-ci. Quand j’ouvre Abidjan en 2012, je pose un

premier jalon. J’avais ma stratégie, mon ambition, celle de

développer un marché local, régional, africain. Or, très rapidement,

nous avons été rattrapés par le marché international.

Les deux tiers de nos ventes partaient à l’extérieur du continent.

J’avais l’impression de perpétuer une histoire – c’était l’époque

où le président français Emmanuel Macron avait demandé à

Felwine Sarr et Bénédicte Savoy un rapport sur la restitution

du patrimoine culturel africain. Je me suis alors dit qu’il fallait

changer de dynamique, trouver des moyens de rétablir un

équilibre. Lorsque j’ouvre la galerie de Dakar, en 2018, il y a

un véritable engouement pour l’art contemporain africain, les

collectionneurs africains prennent conscience de la valeur de

leurs collections, ils achètent de plus en plus, ils se structurent.

On a la sensation de rétablir l’histoire d’une certaine manière,

de remettre les choses dans le bon sens. Mais il manque un lien,

un élément. Nous avons une action sur le continent, on se développe,

on participe à notre mesure à la difficile mise en place

d’un écosystème africain, mais pour que tout cela fonctionne,

il faut que l’on se connecte au marché de l’art global, que l’on

se connecte au monde en quelque sorte. Cette connexion, c’est

l’espace que l’on vient d’ouvrir à Paris. Malgré tous nos événements,

nos expos, les foires auxquelles on participe en Europe

ou sur le continent – je pense en particulier à 1-54, à Marrakech

(Maroc), ART X Lagos (Nigeria) et Cape Town Art Fair (Afrique

du Sud) –, nous avons besoin d’augmenter notre visibilité et celle

de nos artistes, accroître leur reconnaissance. Il nous faut une

ville, une géographie en prise avec le marché et les institutions.

Et c’est Paris qui a cette énergie en ce moment. Avec le Brexit

et la crise du Covid-19, la capitale française a récupéré de la

« Je suis à la

recherche de voix

fortes, porteuses,

qui racontent

le monde, notre

société. Je fais

ce métier pour

comprendre. »

centralité, un rayonnement. Et puis j’y avais déjà une équipe,

un showroom, une structure, c’était facile de s’installer, comme

une continuité naturelle.

Est-ce que vous avez réussi à gagner votre pari

de « vendre en Afrique à des Africains »?

Oui, en partie. On avance et nous y avons beaucoup travaillé.

Et c’est là que ça se passe, c’est là que ça se passera ! C’est

là où se trouve la plus grande dynamique de marché. C’est un

champ des possibles ardu, c’est complexe mais, tous les jours,

nous avons des signaux positifs. L’enjeu est évident : le développement

de l’art en Afrique à travers les collectionneurs privés,

publics, les institutions, les entreprises. Aujourd’hui, nous observons

de plus en plus de collections qui se structurent, comme

c’est le cas avec des banques ou des assurances qui sont en train

de constituer des collections de qualité.

Pourquoi des Africains achèteraient de l’art

contemporain africain ? Pourquoi pas de l’art

japonais, français, brésilien, ou autres ?

Rien ne les en empêche ! Mais on commence souvent par

ce qui nous entoure ! Et il y a aussi un formidable enjeu culturel.

Aujourd’hui, les institutions ou les collectionneurs privés

africains doivent retenir leurs artistes, symboles de patrimoine

et de créativité. Si « tout part », une nouvelle fois, dans vingt

ou cinquante ans, les chefs-d’œuvre ne seront visibles qu’en

Europe ou aux États-Unis. Et on continuera à se plaindre. Les

collectionneurs savent que c’est de leur ressort, de leur responsabilité

commune de retenir une partie de ce patrimoine culturel.

La logique voudrait qu’un jour, ces collections s’ouvrent et

deviennent de grandes collections internationales, comme cela

se fait dans le monde entier.

Depuis dix ans, disons depuis l’ouverture de la galerie

d’Abidjan, comment avez-vous vu évoluer la cote

de l’art africain, hors continent ?

74 AFRIQUE MAGAZINE I 422 – NOVEMBRE 2021


DR

Le showroom se situe au croisement de l’avenue Matignon et de la rue

du Faubourg-Saint-Honoré, nouvel épicentre de l’art contemporain.

Des artistes africains ont su tirer leur épingle du jeu et sont

sur le marché international avec de grosses cotes, et de belles

évolutions. Ce sont souvent des artistes de la diaspora, qui ont

des liens avec l’Afrique, mais qui n’y sont pas forcément nés. La

sphère afro-américaine, par exemple, très liée au figuratif, que

l’on voit beaucoup en ce moment et qui marche fort. (Ces effets

de mode ont existé à toutes les époques.) L’un des objectifs, dans

ce contexte, c’est le développement du « second marché », celui

des maisons de ventes, pour certains de nos artistes [alors que

le premier marché se réfère à celui qui se déroule dans les galeries

et les foires, ndlr]. Un très jeune artiste n’a pas de raison d’être

présent trop tôt sur ce second marché, mais ceux plus établis

ont besoin de cette légitimité. On devrait

trouver sur le second marché des pièces qui

ont déjà une histoire. La maison de ventes

est complémentaire de la galerie. Et puis,

il y a aussi l’irruption du digital. Le marché

de l’art change. Tout en restant, dans son

fonctionnement profond assez immuable

depuis des décennies… Tout bouge et rien

ne bouge, mais la cote, le second marché

reste, à terme, un objectif essentiel.

Comment « choisissez-vous »

vos artistes, ceux que vous prenez

en main, ceux que vous aidez

à se développer ?

Je n’ai pas de réponses précises, pas de

ligne particulière, l’abstrait, ou le figuratif,

ou autre chose. Mes artistes sont extrêmement

différents, pas un ne se ressemble.

Je suis surtout à la recherche de voix

fortes, porteuses, qui racontent le monde,

qui racontent notre société. Je fais ce métier

pour « comprendre » et j’aime les artistes qui

ont cette capacité de raconter, de décrypter

avec un angle pertinent et fort. Ce n’est pas

un chemin facile. Je cherche depuis plus

de dix ans, je travaille avec une vingtaine

d’artistes… On a souvent tendance à catégoriser

un soi-disant art africain unique, à

le simplifier. La réalité c’est que l’Afrique est

complexe, multiple, qu’elle compte 54 pays,

des centaines de langues. Il faut dépasser

l’imaginaire stéréotypé pour entrer dans

la densité. C’est ce que j’ai envie de faire,

montrer cette pluralité et représenter la

complexité du continent africain.

Qu’est-ce qui fait qu’un peintre

comme Ouattara Watts, déjà reconnu

internationalement, vienne chez vous,

alors qu’il « existe » déjà largement ?

Je cherche, aujourd’hui, une certaine

transversalité dans le choix des artistes, avec des artistes émergents,

des artistes en milieu de carrière, ou très établis comme

Ouattara Watts. J’aime découvrir et défricher. La prospective est

extrêmement importante. Passionnante. Et c’est le sens de notre

second lieu à Abidjan, le Project Space. Si nos galeries attirent,

c’est parce que nous avons une empreinte continentale forte. Nous

sommes enracinés sur le continent. Et ce que l’on voit, c’est le désir

d’artistes connus et reconnus, de revenir « chez eux », sur place,

pour travailler, pour créer. Aujourd’hui, il se passe quelque chose,

et il y a une formidable envie de retour. Une formidable motivation

à « renouer ». Il y a dix ou quinze ans, les conditions étaient

sûrement plus difficiles. Aujourd’hui, ce voyage est plus facile.

AFRIQUE MAGAZINE I 422 – NOVEMBRE 2021 75


discussion

Comment s’est déroulée l’ouverture

de la galerie d’Abidjan ?

Ce sont des raisons personnelles, la rencontre avec mon

mari Clyde Fakhoury, qui m’ont emmenée en Côte d’Ivoire.

Et c’est Abidjan qui a favorisé ma spécificité, qui l’a rendue possible.

J’avais travaillé en galerie et en maison de ventes à Paris.

Quand je me suis installée à Abidjan, je cherchais un travail,

une direction. C’était en 2010-2011, on sortait de la grave crise

électorale, la ville était comme éteinte. J’avais connu « avant ».

Et pour moi, Abidjan restait Abidjan, une vraie promesse, un

potentiel. Je me suis progressivement mise en contact avec des

artistes que je connaissais déjà. Et quand j’ai émis l’idée que je

pourrais faire un lieu, une galerie, ils m’ont encouragée, j’ai

été poussée par les artistes, portée par leur énergie et puis la

mienne. J’y croyais absolument.

Et Dakar ? Quelles différences entre ces deux villes,

portes d’entrées francophones du continent ?

En s’installant à Dakar, nous voulions justement nous rapprocher

des artistes de la galerie qui viennent du Sénégal. La

scène y est très active, il y a un contexte culturel avec des temps

forts, des événements, une biennale reconnue mondialement,

des résidences, des fondations, etc. On pense à Kehinde Wiley,

qui y a installé la résidence Black Rock qui est probablement

la plus identifiée, par laquelle passent des artistes du monde

entier. Et il n’est pas le seul, on peut citer des acteurs locaux

comme Selebe Yoon ou OH GALLERY, qui ont cette volonté de

s’inscrire sur le continent tout en portant une volonté internationale.

En tant que galerie, nous avons besoin de ces mouvements,

de cette pluralité. À Dakar, la dynamique culturelle et

intellectuelle est très prégnante, il y a le début d’un écosystème,

des collectionneurs. Abidjan a une autre énergie, métissée,

urbaine, plus commerçante aussi. Les publics ne sont pas les

mêmes, mais ils ont aussi énormément de similitudes !

Est-ce que Dakar est connecté à l’« afromondialité »?

Oui, ça commence, mais les connexions restent très francophones,

comme celle d’Abidjan d’ailleurs. L’« afromondialité »

vient plus du monde anglophone. Je cherche à m’y connecter

à travers le Ghana et Accra, très proches de la Côte d’Ivoire.

La pandémie de Covid-19 a différé ce projet. Et puis, il y a

des pays réellement fascinants comme le Nigeria. C’est rude,

c’est immense, c’est compliqué, mais on sent que c’est là que

ça va se passer. Il y a une scène forte portée par les artistes,

les galeries et certains événements comme ART X Lagos, qui

drainent une énergie extraordinaire. Tout comme la biennale

d’art contemporain de Lagos. J’essaye d’y aller régulièrement,

j’ai collaboré plusieurs fois avec la structure Art 21, fondée par

Caline Chagoury. Évidemment, le Nigeria, ce sont un peu les

États-Unis d’Afrique. Lorsque je leur parle de Dakar ou d’Abidjan,

quand je leur dis que j’ai une galerie à Abidjan et à Dakar,

pour eux ce sont encore des « villages » [sourire] ! Un marché

de l’art se développe avec des artistes, des collectionneurs, des

galeries, des maisons de ventes, des formations, des écoles

« Quand on voit

les œuvres

d’Aboudia ou de

Sadikou Oukpedjo,

leur héritage est

évident. Il n’y a pas

de rupture entre

hier et aujourd’hui. »

d’art… Tout cela existe, même si cet écosystème est encore en

train de se structurer.

Entre l’art contemporain et le classique,

on sent comme une rupture nette. Peu de galeries

ou de collectionneurs réunissent les deux (on pense

en particulier à feu Sindika Dokolo).

Je ne vois pas forcément de rupture. Je commence à

m’intéresser à l’art premier, et c’est le contemporain qui m’y

amène. Et je m’intéresse à des œuvres d’art premier qui font

écho à certaines peintures ou sculptures contemporaines. Une

jeune génération qui vient de l’art premier s’intéresse à l’art

contemporain. Les collectionneurs et les galeristes en art premier

regardent l’art contemporain. L’histoire est liée. Il y a des

connexions. Le contemporain vient de quelque part. Quand on

voit les œuvres d’Aboudia ou de Sadikou Oukpedjo, leur héritage

est évident. Il n’y a pas de rupture entre hier et aujourd’hui.

L’esthétique, les formes premières sont présentes. On peut voir

dans les lignes d’Aboudia, par exemple, un visage de masque

Grebo. C’est passionnant et abyssal. Cela étant, les marchés

sont très différents. L’art premier a ses codes particuliers. Il est

rare. Il n’y a plus beaucoup de belles pièces aujourd’hui. Ce qui

explique peut-être aussi que certaines personnes spécialisées

en art premier s’orientent vers l’art contemporain.

Que pensez-vous du débat sur les restitutions

du patrimoine culturel africain ?

Le fait que cela fasse débat, que cela génère une véritable

réflexion de part et d’autre est, en soi, très important. Pour

le moment, les restitutions restent encore très limitées. Et le

« restituteur » n’a pas à juger de ce que deviendront les œuvres

« après ». Ce n’est pas son problème. Même si les États décident

d’enterrer les pièces, de les rendre aux communautés pour des

cérémonies, ou même les revendre, etc., ce sera le choix de

76 AFRIQUE MAGAZINE I 422 – NOVEMBRE 2021


L’espace, au cœur de la capitale, a été inauguré le 27 octobre dernier.

ZYAD LIMAM

chaque pays. Du côté des « restitués », il y a aussi des décisions à

prendre, stratégiques, il faut savoir comment s’organiser, quelle

est l’approche, la valeur historique et culturelle de ces œuvres

aujourd’hui. Les options existent, dont évidemment la création

de structures opérationnelles pour accueillir ces pièces.

Et cette discussion amène une prise de conscience du côté des

populations, des États aussi. Peu à peu s’impose l’idée que la

culture est importante, que c’est un facteur de développement.

La puissance du soft power, les États en prennent conscience.

L’autre question, c’est l’universalisme…

Oui, évidemment, il faut être universel. Mais c’est un

faux débat, largement « esthétique ». Tout ne reviendra pas en

Afrique. Ce n’est pas l’objectif, la finalité. Et on parle aujourd’hui

de quelques dizaines de pièces. De restituer ce qui a été identifié

comme étant le produit de pillages ou de vols… L’histoire

de royaume d’Abomey est parfaitement connue, documentée.

On sait ce qui s’est passé. On sait qu’une grande partie

des collections du Louvre, en France, et de l’AfricaMuseum

(Tervuren), en Belgique, restera largement sur place. Et je ne

parle pas des milliers de pièces non identifiées, en Occident,

dont on ne sait pas vraiment comment elles y sont arrivées. Oui,

évidemment, l’universalité et la mixité, l’Afrique les porte en

elle-même, sur son sol, et aussi à travers sa formidable diaspora.

L’Afrique est ici aussi, à Paris, ailleurs, aux quatre coins du

monde. C’est indéniable.

Quel conseil donneriez-vous à un jeune artiste

pour faire face à la difficulté d’émerger ?

Je ne crois pas qu’être artiste relève d’un choix. Être artiste,

ça s’impose à soi. Ça vous tombe dessus, comme une urgence,

une urgence de raconter, de faire, de raconter le monde. Le

statut d’artiste est dur. C’est une acceptation. Les jeunes qui

portent cela en eux doivent avant tout s’écouter. Tenter. Y croire.

Si vous aviez la possibilité d’influencer

les acteurs politiques du monde culturel,

les États, que faudrait-il faire ?

Une collection ! Avec un lieu de stockage, simple, efficace,

climatisé, bien fermé. Un musée, c’est magnifique, mais une fois

que l’on a une coquille, le bâtiment (qui coûte cher à construire),

il faut le remplir, l’entretenir, le faire fonctionner… Et puis, il

faut aussi tout l’écosystème qui entoure la fonction muséale : les

curateurs, les spécialistes, les conservateurs, les journalistes…

C’est un objectif louable, mais c’est un très long chemin. Donc je

commencerais par collectionner avec un stockage opérationnel.

En achetant les jeunes artistes nationaux, en construisant un

patrimoine culturel, en investissant sur l’avenir… Il suffit de

regarder le parcours d’Aboudia, par exemple ! ■

AFRIQUE MAGAZINE I 422 – NOVEMBRE 2021 77


78 AFRIQUE MAGAZINE I 422 – NOVEMBRE 2021


encontre

MEHDI

CHAREF

« RIEN

N’ÉTAIT

PRÊT POUR

AMANDA ROUGIER

NOUS »

L’auteur et cinéaste publie La Cité de mon

père, nouveau volet de sa bouleversante

autobiographie. De son enfance en Algérie

durant la guerre à l’exil en France et son

arrivée au bidonville de Nanterre, il raconte

son parcours et celui de sa famille pour

se faire une place dans ce nouveau pays.

propos recueillis par Astrid Krivian

AFRIQUE MAGAZINE I 422 – NOVEMBRE 2021 79


RENCONTRE

Il aime venir écrire dans ce café parisien, place de

Clichy, où on le rencontre : enveloppé par le brouhaha

des conversations, le cliquetis des tasses,

l’animation des rues, Mehdi Charef y trouve un

contraste salutaire à sa solitude d’auteur. Évoquant

La Cité de mon père, troisième tome de

son autobiographie après Rue des pâquerettes et

Vivants, il plonge dans son « atelier à souvenirs »,

médite sur les instants de sa jeunesse qui ont

gardé toute leur prégnance. Ses mémoires restituent

son enfance en Algérie, où il naît en 1952,

pendant la guerre, dans le village de Maghnia, puis l’exil en

France dans les années 1960 avec sa mère, ses frères et sa sœur,

pour rejoindre son père, ancien berger devenu terrassier en banlieue

parisienne. Ce nouvel ouvrage narre leur installation dans

une cité HLM, quand il a 20 ans, après des années passées dans

un bidonville de Nanterre, puis une cité de transit. Avec son style

ciselé, sa puissance d’évocation caractéristique, sa conscience

aiguë des discriminations et des injustices, il raconte la fierté

de son père enfin retrouvée, les difficultés à faire sa place dans

la société française, son désir dévorant pour les livres et le

cinéma. Il imagine des lettres bouleversantes, empreintes de

tendresse, adressées à sa sœur disparue en Algérie. Auteur de

11 films (dont Le Thé au harem d’Archimède, adapté de son premier

roman et primé du César de la meilleure première œuvre

en 1986), Mehdi Charef est un pionnier des récits de l’immigration

maghrébine en France.

AM : Ce nouveau volet autobiographique

raconte votre emménagement dans une cité HLM,

après des années dans une cité de transit. En quoi

était-ce un bouleversement pour vous ?

Mehdi Charef : On avait tellement l’habitude de vivre entre

nous, entre immigrés algériens, portugais, africains… Se

retrouver seuls, dispersés dans un grand HLM nous a perturbés,

déconcertés. Certains de mes copains avaient peur de vivre

dans le même immeuble que des Français. On ne savait pas ce

qu’on allait devenir dans ce pays. Nous avions peur de l’intégration.

On a perdu quelques marques, et même une certaine

tranquillité. Les cités de transit où nous habitions auparavant

étaient hors des villes. Loin de l’école, des commerces, sans bâtiments

autour de nous, personne ne pouvait nous épier. Je me

souviens qu’avant ça, quand nous vivions dans l’un des bidonvilles

de Nanterre, j’avais honte. Je baissais la tête lors de mes

déplacements, pour que les élèves de ma classe, qui vivaient

dans les immeubles autour, ne me reconnaissent pas. La cité de

transit était un bidonville amélioré : on avait l’eau courante, les

toilettes, du lino par terre. On y est restés dix ans, au lieu des

un à deux ans prévus au départ.

Pour certains de vos amis, la cité de transit

était la plus belle période de leur vie ?

Oui. Car on était à l’écart des regards en biais que l’on nous

jetait, des insultes – « T’es pas d’ici !» ou parfois « Retourne dans

ton pays !» Plus tard, au lycée, certains élèves me disaient même

que j’étais un « enfant des allocs ». On oubliait tout ça dans la cité

de transit, on était entre nous. On ne partait pas en vacances,

ce n’était pas l’époque où les Algériens retournaient chez eux

l’été, le voyage coûtait encore trop cher. Quand on rentrait de

l’école, nos mamans nous accueillaient en parlant en arabe. On

les entendait discuter entre voisines. Malgré le confort du logement

HLM, certains de mes copains ont décroché. Ils n’ont pas

accepté ce changement brutal, mais pourtant nécessaire.

Dans ce nouveau logement, votre père est fier

de voir son nom inscrit sur sa boîte aux lettres…

Quand nous avons quitté l’Algérie avec ma mère pour le

rejoindre, cela nous a choqués de le voir à l’abandon. Nos pères

étaient là, certains depuis quinze ans, et personne ne s’était

occupé de leur logement, ni de leur donner des cours de français

le soir. Leurs chefs sur les chantiers, dans les usines, voyaient

bien pourtant qu’ils ne savaient ni lire ni écrire. J’établis un

lien entre le silence de nos pères avec celui de certains pères

aujourd’hui. Ils sont silencieux, absents, c’est plutôt la mère qui

élève les enfants. Comme si ces pères avaient transmis à leurs

fils ce mutisme. Ce sont des traumatismes silencieux, que l’on

garde à l’intérieur. En écrivant, je rends hommage à mon père.

Avant que l’on emménage dans un HLM, il avait honte de notre

logement, du manque de confort. L’installation dans ce 3 pièces

était sa victoire. C’était un grand moment pour lui de ne plus

nous voir dans les bidonvilles. Il était très fier de prendre l’ascenseur

le matin pour aller au boulot. Il a retrouvé un peu d’estime

de lui-même. Il s’est dit : « Ça y est, j’ai réussi, maintenant c’est

aux enfants de se débrouiller, d’obtenir leurs diplômes. » Ma

mère aussi était contente, et fière de nous.

Il prévoyait qu’une fois vos diplômes obtenus, vous

retourneriez en Algérie travailler dans une administration.

Vous n’avez jamais cru au mythe du retour ?

Non. Même si ma mère avait aimé revoir la sienne et ses

sœurs, elle ne voulait pas qu’on y retourne. Elle a trop souffert

en Algérie. Certains jours, on ne mangeait pas. Mon père devait

économiser en France pour acheter une baraque de bidonville,

parce que ça se vendait ! On ne leur faisait pas de cadeau. Il avait

des dettes de son voyage. Avec le mandat qu’il nous envoyait une

fois par mois, ma mère achetait de la semoule, de l’huile, du thé.

Une fois en France, elle a pensé à l’avenir après l’exil. Elle n’avait

pas la notion que nous deviendrions français, comme on dit

maintenant. Mais elle savait que nous serions d’ici, qu’on se sentirait

chez nous. Nous parlions l’algérien avec eux, mais ils acceptaient

que l’on parle en français entre frères et sœurs. Ces petites

choses nous éloignaient un peu d’eux, mais ils savaient que ce

serait mieux pour nous, pour notre éducation scolaire, notre

« intégration », même si l’on n’en parlait pas encore. Ils pensaient

80 AFRIQUE MAGAZINE I 422 – NOVEMBRE 2021


AMANDA ROUGIER

Ce sont des

traumatismes

silencieux,

que l’on garde

à l’intérieur.

En écrivant,

je rends hommage

à mon père.

AFRIQUE MAGAZINE I 422 – NOVEMBRE 2021 81


RENCONTRE

que l’on se marieraient avec des Algériens ou des Algériennes.

Ce ne fut pas le cas ! Mon père a passé sa vie sur les chantiers à

creuser le sol pour installer des tuyaux de gaz. Quand je le regardais

travailler, il me faisait penser à un chercheur d’or. Je rêvais

qu’il trouve un jour une grosse pierre en granit, qu’il la casse et

y découvre une pépite scintillante à l’intérieur. Trente ans plus

tard, la pépite, ce sont ses petits-enfants de toutes les couleurs.

Tiraillé entre deux pays, vous avez accepté

l’exil en vous créant un univers, grâce à l’écriture ?

C’est ce qui me donnait mon identité. L’identité change tout

le temps : quand on a un enfant, quand on

fait une rencontre, quand on écrit un nouveau

livre… Si l’on évolue bien, si on a un

bon boulot, un bon entourage, si on s’occupe

bien de soi, cette identité donne des ailes.

C’est ce que je dis aux élèves lors des ateliers

d’écriture que j’anime, au sein des établissements

scolaires. Raconter d’où viennent

nos parents aide à savoir qui l’on est, et ainsi

foncer pour apprendre un métier. Il faut bien

que ces jeunes fassent quelque chose pour se

mettre en valeur. Il ne s’agit pas d’une identité

reliée à une nation ou un pays. Ce sont

des choses au quotidien qui s’additionnent

– j’ai du talent, ou j’ai des bonnes notes à

l’école, ou j’ai fondé une famille… C’est la

résilience. Malgré les problèmes,

je peux évoluer,

parce que j’existe. Et éviter

ainsi de se sentir écrasés

par certains discours

ambiants, déclarant l’immigration

comme cause

de tous les maux (chômage,

violence…).

Comment avez-vous compris que l’on

BIBLIOGRAPHIE

SÉLECTIVE

◗ La Cité

de mon père,

Hors d’atteintes,

2021.

◗ Rue des

pâquerettes,

Hors d’atteintes,

2019.

◗ À bras-lecœur,

Mercure

de France,

2006.

FILMOGRAPHIE

SÉLECTIVE

◗ Graziella, 2015.

◗ Marie-Line, 1999.

◗ Le Thé au harem

d’Archimède,

1985.

vous destinait à remplacer votre père ?

Au collège, on nous faisait visiter des

usines. On nous orientait vers cette voie.

J’avais 14 ans quand j’ai découvert celle de

Renault, à Boulogne-Billancourt. Ce milieu

mécanique m’effrayait. On a vite compris que l’on nous avait fait

venir pour remplacer nos pères, quand ils seraient en retraite. Il

y avait du travail dans les bâtiments publics, à l’usine.

Vous racontez des souvenirs difficiles de votre enfance

en Algérie coloniale, pendant la guerre.

Enfant, j’avais peur des Français. Les civils voulaient l’Algérie

française, mais ils ne nous touchaient pas. Les soldats étaient des

tueurs. On avait peur qu’ils nous tirent dessus comme des lapins,

on n’avait aucune défense. Quand ils arrivaient ivres morts dans

notre dachra (hameau où vivaient plusieurs familles) à la montagne,

plus un homme ne traînait, car ils tiraient sur n’importe

qui. Mon premier souvenir de la colonisation, de la guerre – je

devais avoir 3 ou 4 ans –, ce sont des soldats qui poursuivaient

deux bergers en djellaba en leur tirant dessus. Je ne saurais

jamais si ces derniers s’en sont sortis vivants. Quand les militaires

arrêtaient quelqu’un, on savait qu’il ne reviendrait pas. Ils

prenaient les filles aussi. Dans notre hameau, deux gamines de

16 ans avaient été enlevées. L’une est rentrée mais complètement

folle, après ce qu’elle a dû endurer pendant trois jours. L’autre

n’est jamais revenue. Pour se protéger, quand ils venaient, ma

mère se déguisait, se défigurait en femme folle. Belle comme elle

était, ils l’auraient prise ! Un jour, ils ont découvert

la fosse où l’on cachait les céréales. Ils l’ont aspergée

de gasoil. Ma mère a été obligée de

nettoyer chaque grain. Elle était costaude

pour affronter tout ça, et même pouvoir

en rire un peu.

Comment avez-vous

vécu ce départ

vers la France,

pays des colons ?

Je ne voulais pas

venir, car j’avais peur

des Français. Mais en

Algérie, il y avait aussi

des gens bien parmi eux,

des instituteurs, des personnes

qui ont eu le cœur déchiré de

nous quitter. Pendant la guerre, ils se

sont sauvés, craignant pour leur vie.

On est restés sans école pendant deux

ans. On les voyait partir dans leur voiture

pleine à craquer de valises. On

ne comprenait pas pourquoi ils pleuraient,

alors qu’ils rentraient chez eux, en France !

C’est seulement plus tard, en rencontrant

des enfants de pieds-noirs, que j’ai compris

qu’ils ne voulaient pas y venir.

Pourquoi vous sentiez-vous

encore considéré comme

un indigène en France ?

On n’était pas attendus. Rien n’était prêt

pour nous. L’école a essayé de nous aider. Un directeur d’établissement

avait créé une classe pour que l’on rattrape ces deux

années sans école. Ils ont essayé de nous faire récupérer et

avaient embauché des instituteurs partis de là-bas, qui connaissaient

bien les Algériens.

C’est aussi l’école qui vous délivrait ce message

sans appel : intègre-toi ou meurs ?

Oui, on sentait qu’il fallait rentrer dans la société française.

Certains copains en ont été effrayés, persuadés qu’ils n’avaient

pas les moyens, qu’ils n’arriveraient jamais à comprendre, à faire

ce qu’on nous demande. Ils sont tombés dans la délinquance. Un

82 AFRIQUE MAGAZINE I 422 – NOVEMBRE 2021


jour, deux copains ont été ramenés par la police. Ils avaient 13

ou 14 ans. J’étais très choqué, j’en avais pleuré.

Pour vous citer : « Lire est un défi, écrire une résistance »?

Oui. En tant qu’enfant immigré, le fait que je lise surprenait

les autres. Les livres étaient mes frères, j’aimais passer du temps

à la bibliothèque. L’instituteur fut mon premier pédagogue, il me

demandait de faire la lecture devant les autres élèves. Il voyait

bien que cela représentait un défi. Il nous lisait des textes, nous

donnant ainsi le goût de la lecture.

Est-ce que les mots protègent ?

Oui. C’est une identité incroyable. M’inventer une façon

d’écrire permet de supporter ce que je raconte. À un moment,

il faut changer, travailler la phrase pour qu’elle n’ait plus rien

à voir avec la réalité. En faisant une jolie tournure, je ne pense

plus à ce qu’elle véhicule. Parfois, on est emportés par les mots,

comme sur un tapis volant. Quand j’écris, il n’y a pas de douleur,

juste un peu de souffrance.

Malgré les difficultés traversées,

vos parents, je vous cite, n’ont

pas toujours été « ces gueules

tristes et abîmées qu’on voit

sur les photographies prises

dans les années soixante devant

les murs des bidonvilles »…

Ma mère n’a pas voulu montrer

ce visage. Elle a toujours voulu

être belle, elle portait de très jolis

foulards. En Algérie, elle chantait

dans les mariages. Mon père était

porté par ça, il l’aimait, l’admirait.

En voyant ses enfants bâtir leur

avenir en France, il s’est longtemps

demandé ce qui lui restait de ses

parents, de son pays, de la religion,

des traditions… Un jour, à la maison,

j’entends des murmures à travers la porte entrouverte : mon père

était à genoux en train de prier sur un beau tapis qu’il venait

d’acheter. On aurait dit que c’était sa première prière. Il avait

retrouvé ses racines, son territoire, son moi, tout ce qu’il était.

Nous, on était d’ici, lui, il était de ce tapis. À partir de là, je l’ai

vu beaucoup plus enjoué. Il me semble que c’est ainsi que l’islam

est arrivé en France. Je l’appelais le musulman clandestin. Car

à l’époque, il n’y avait pas de mosquées. Les jeunes aujourd’hui

sont plus virulents à revendiquer leur religion, peut-être parce

que nos pères en ont été privés pendant longtemps.

Je ne veux

être enterré

ni en « Algérie »,

ni en « France »,

mais en

banlieue. Car

je suis de là.

Votre premier film, Le Thé au harem d’Archimède,

a reçu le César de la meilleure première œuvre en 1986.

Pourquoi la période qui a suivi a-t-elle été difficile ?

Des personnes du milieu du cinéma n’étaient pas contentes

de ma présence. Certaines ont même déclaré qu’il ne fallait

pas que l’on me redonne de l’argent pour faire un film, notamment

le réalisateur Claude Autant-Lara [qui avait déclaré dans

le magazine Le Choc du mois : « Il n’a qu’à faire financer son film

par les Arabes. Tant que les Français n’auront pas ce à quoi ils ont

droit, puisqu’ils sont chez eux, nom de Dieu, on n’a pas à faire venir

des étrangers », ndlr]. Ça m’a embêté, car j’aimais beaucoup La

Traversée de Paris. Mais je ne me suis pas attardé dessus.

Avez-vous eu le sentiment de trahir

votre milieu d’origine en publiant des livres ?

J’avais l’impression d’avoir trahi mes copains, que j’étais du

côté des Français, que je m’« intégrais » trop facilement, ou même

que je jouais des coudes pour m’« intégrer ». J’étais partagé entre

ceux qui refusaient l’intégration, et des Français qui ne voulaient

pas que je m’intègre. Alors je me cachais derrière l’écriture et la

réalisation. Pendant que je créais, je ne pensais pas à ça.

Tous les pays qui furent colonisés ont du mal

à mettre un pied devant l’autre, d’après vous ?

Oui. Avoir été indigène, c’est très dur. C’est une profonde

humiliation. Il faut beaucoup de générations pour que ça s’apaise.

D’autant plus que depuis quelques

années, certains Français veulent redevenir

colons, et considèrent les immigrés

comme des indigènes. Ils n’ont pas oublié

ce temps « génial » où ils avaient des gens

en dessous d’eux. Quand des personnes

n’ont pas d’estime pour eux-mêmes, ils

mésestiment les autres, les traitent en

inférieurs, ça les rassure.

Le leader indépendantiste congolais

Patrice Lumumba était votre héros ?

Oui, gamin, j’aimais beaucoup ses

discours. C’était notre Che Guevara africain.

Mais il a fait plus fort, son discours

était beaucoup plus poétique. Je l’écoutais

parler, on aurait dit qu’il récitait un

beau texte. J’étais triste quand j’ai appris

sa mort.

Est-ce que vous retournez en Algérie ?

Non. Je n’y retournerai pas. Je dois rester ici avec les immigrés.

C’est mon peuple. Plus tard, je ne veux être enterré ni en

« Algérie », ni en « France », mais en banlieue. Car je suis de là.

Dans tous leurs cimetières, il y a un carré arabe, musulman.

La banlieue, ce n’est pas la France ?

Non. J’ai du mal à dire que je suis français, mais je suis

d’ici. On croit qu’on est français, que c’est bon, et puis on se

sent refoulés à nouveau. Alors, on se protège. Certains discours

politiques disent à mes enfants : vous n’êtes pas français. C’est

dur pour eux, qui sont nés ici. Il faut faire preuve de résilience,

ne pas se laisser aller. Sigmund Freud disait à propos des nazis :

« Ils veulent qu’on change le prénom de nos enfants. » J’entends

cette idée, actuellement [l’une des idées d’Éric Zemmour, polémiste

d’extrême droite et potentiel candidat à la présidentielle, est

d’interdire les prénoms étrangers, ndlr]. Mais ma fille l’affirme

haut et fort : « Moi, je suis française, tant pis pour eux !» ■

AFRIQUE MAGAZINE I 422 – NOVEMBRE 2021 83


84 AFRIQUE MAGAZINE I 422 – NOVEMBRE 2021


interview

AÏSSA MAÏGA

« Beaucoup

de choses

m’indignent »

ABACA PRESS/ALAMY STOCK PHOTO

Actrice, autrice, militante,

Aïssa Maïga ajoute

une nouvelle corde à son arc

avec sa première réalisation

pour le cinéma, Marcher

sur l’eau. Un documentaire

poignant qui raconte

la sécheresse au Sahel

avec une rare poésie.

Entretien. propos recueillis

par Sophie Rosemont

Tatiste, village du nord du Niger. L’eau

manque, et les adultes aussi, puisqu’ils

doivent partir loin durant plusieurs

mois pour subvenir aux besoins de leur

famille. Chaque jour, la jeune Houlaye

marche des kilomètres pour accéder à

des puits d’eau à la générosité variable.

Elle veille sur sa fratrie, tandis que les parents sont absents,

et essaye tant bien que mal d’étudier en classe. Construit

de rituels, de rires et de larmes retenues, de grandes joies

également, ce quotidien est porté sur grand écran par Aïssa

Maïga. Certes, ce n’est pas son premier docu : avec Isabelle

Simeoni, elle a tourné Regard noir entre la France, le Brésil

et les États-Unis. Mais porté par une structure narrative

solide et une magnifique photographie, Marcher sur l’eau

est un beau film pour le cinéma. Il confirme son inspiration

et la pertinence de son travail… Bien du chemin a été

parcouru depuis son premier rôle marquant, celui de Kassia

dans Les Poupées russes de Cédric Klapisch, en 2005.

AFRIQUE MAGAZINE I 422 – NOVEMBRE 2021 85


INTERVIEW

AM : Comment traiter un tel sujet, à la fois

écologique et social, sans être ni didactique

ni dans le survol des enjeux ?

Aïssa Maïga : Il s’agit d’une situation surréaliste : un désert en

proie à la sécheresse qui, dans ses profondeurs, recèle d’une

énorme masse d’eau d’une grande pureté. Il fallait donc être

pédagogique. Mais je ne voulais pas d’une voix off avec un

regard extérieur, des détails techniques sur le manque d’eau…

Je n’ai pas les connaissances scientifiques des activistes ! J’ai

préféré apporter ma sensibilité et la certitude que l’émotion et

l’identification peuvent être des moteurs puissants dans la prise

de conscience des problématiques environnementales.

Pourquoi vous êtes-vous lancée dans une telle aventure ?

Plus jeune, quand j’allais voir ma famille paternelle, dans

la région de Gao, au Mali, j’atterrissais soit à Bamako, soit à

Niamey, au Niger. Sur la route, les paysages se succédaient.

En arrivant dans cette brousse clairsemée de végétation déterminée

à être là, en voyant le fleuve Niger

en or et ses bordures vertes, je savais que

j’allais retrouver ma famille. Je la voyais

peu, car mon papa est parti très tôt. Quand

je revenais, il y avait un énorme bouleversement

: à travers eux, je voyais mon père,

et inversement. Accepter de faire ce film,

qui m’a été proposé par le producteur Yves

Darondeau, c’était accepter de parler de

l’adolescence, des femmes, de l’amour d’un

père pour ses enfants… Dans Marcher sur

l’eau, je raconte ce qu’est une famille dans

le Sahel. Le lien filial, fraternel, la communauté,

cela fait partie de mon vécu,

de mon histoire, de mon identité. Quand

j’ai su que les habitants de Tatiste étaient

des Peuls, ça a en plus tilté très fort. Filmer

ces femmes à fort caractère, à l’image

de celles de ma famille, ça me plaisait

beaucoup. Ma grand-mère paternelle était

peule, je l’adorais.

Bien que ce soit un documentaire, Marcher sur l’eau

suit un fil narratif, on a l’impression de ne jamais

quitter ses personnages, y compris dans les moments

intimes… Comment êtes-vous parvenue à donner

l’impression de ne rien rater ?

J’avais une trame que j’ai à la fois suivie et trahie. Car la réalité

est toujours plus riche que notre imagination. En un an, j’ai

fait cinq voyages au Niger. Le Sahel n’est pas une zone anodine,

il y avait des mesures de sécurité à respecter, des militaires et

des policiers… Je ne pouvais donc pas rester en continu. Si, à

chaque séjour, j’étais en immersion dans leur monde, accueillie

à bras ouverts, il y a par conséquent des choses que je n’ai

pas pu filmer. Comme le départ du père d’Houlaye. Je lui ai

demandé, ainsi qu’à ses enfants, de me montrer comment cela

Marcher sur l’eau sortira dans

les salles françaises le 10 novembre.

s’était passé. J’ai récupéré des informations : ce que contenait

son sac, l’heure du départ… Quand on a filmé cette scène,

ils n’ont pas joué la comédie, ils ont tout simplement revécu

cette séparation.

Quelle a été la réaction des habitants

de Tatiste, durant et après le tournage ?

Il me semble que l’expérience a été marquante pour tous. Y

compris pour le doyen du village, qui est très fier du film et l’a

beaucoup aimé. Avec Houlaye, on a énormément parlé. Pour

cette jeune fille de 14 ans, il y a un avant et un après. Ce n’est

pas tous les jours qu’on lui demande : « Quels sont tes rêves ?»

Le regard de cette communauté comptait pour moi, et ils m’ont

dit que c’était la première fois qu’ils se reconnaissaient dans

un film. Il y a eu beaucoup de documentaires sur les Peuls,

mais ils s’intéressaient surtout à leurs rites très spectaculaires,

leurs coiffures, leurs maquillages, leurs habits, avec un regard

appuyé sur ce que certains considèrent uniquement comme

du folklore. D’autre part, en tant qu’outil

cinématographique, il a pour vocation

d’être un plaidoyer auprès du gouvernement

et de la population sahélienne, je

le mets au service de l’amélioration de sa

condition de vie. Marcher sur l’eau sera

montré dans l’Afrique francophone, et en

particulier aux citadins de la région. Ces

derniers ont beau être informés de cette

lutte pour l’eau, ils ne se figurent pas pour

autant cette lutte au quotidien.

En parallèle du tournage, vous

vous consacriez à celui de Regard

noir. Comment avez-vous réussi

à vous dédoubler ?

Grâce à ma complicité avec ma coréalisatrice

sur Regard noir, Isabelle Simeoni.

De son côté, elle réalisait également un

autre film, mais sur Basquiat ! Je parlais

souvent avec elle de ce que je vivais au

Niger. L’avantage de ne pas avoir de réseau sur place, c’est

que l’on coupe très vite. Plus de WhatsApp ou d’Instagram,

ce qui aide à se concentrer ! Ces deux projets ont été longs à

mener, c’était des courses de fond où la fatigue fait partie du

programme. Heureusement, j’ai un quotidien assez doux, une

vie de famille harmonieuse, ce qui m’a aidée à tout concilier.

Quels sentiments réveillent en vous la situation au Mali ?

C’est une déchirure d’exil perpétuel car je ne sais pas quand

je vais pouvoir retourner dans le nord, et y emmener mes

enfants. Cet empêchement crée un énorme vide. Les questions

de la scolarité, des droits des femmes, de la dignité humaine et

des djihadistes vont marquer les habitants du pays ainsi que la

diaspora malienne…

Noire n’est pas mon métier a rencontré un très bel accueil

critique et public. Est-ce qu’on vous en parle encore ?

DR

86 AFRIQUE MAGAZINE I 422 – NOVEMBRE 2021


La réalisatrice s’est rendue

au lycée de Bristol,

à Cannes, pour évoquer

son film avec les élèves de

la section cinéma-audiovisuel,

en septembre dernier.

NICE MATIN/PATRICE LAPOIRIE/PHOTOPQR

Oui ! Vu que le livre est récemment sorti en poche, ça a

d’ailleurs relancé la conversation. Des personnes du milieu du

spectacle et du cinéma se sont emparées de ce sujet, mais le

racisme concerne beaucoup de salariés en entreprise ! Il y a

aussi des lecteurs qui comptent des individus noirs, asiatiques

ou arabes dans leur famille et veulent davantage comprendre.

Que les intervenantes parlent toutes à la première personne

a aussi beaucoup contribué à l’identification et à la force de

leurs propos… Cet ouvrage m’a permis de nouer ou de consolider

des liens avec d’autres artistes. Je suis amie avec Nadège

Beausson-Diagne depuis vingt-cinq ans, c’est ma sœur de cœur

et de combat. En revanche, je ne connaissais pas Eye Haïdara,

et j’ai découvert une personnalité très lumineuse, d’une bienveillance

totale. C’était également passionnant d’échanger avec

des plus jeunes que moi, telles Karidja Touré ou Assa Sylla, ou

plus âgées, comme Firmine Richard ou France Zobda.

Un autre livre est-il prévu ?

Oui, je travaille sur un documentaire sur mon papa, qui va

aussi vivre à travers un livre. Il sortira aux éditions de L’Iconoclaste,

où je retrouve l’éditrice de Noire n’est pas mon métier, qui

m’a aidée à avoir confiance en moi et à apprivoiser cette drôle

de chose qu’est l’écriture.

Comment envisagez-vous la visibilité des femmes

noires, et comment pensez-vous la défendre ?

Il s’agit avant tout de s’interconnecter à travers nos ressemblances,

afin de remettre en question la structure sociétale.

Des personnalités aussi charismatiques que France Zobda ou

Angélique Kidjo ont œuvré dans ce sens et nous ont ouvert la

voie, même si la presse de l’époque ne les relayait guère. Depuis,

les réseaux sociaux ont participé à instaurer le débat. Je me

sens à la fois militante et très privilégiée car je fais le métier

dont j’ai rêvé, ce qui me permet d’avoir une véritable plateforme

d’expression. Mais cela demande beaucoup d’énergie et

de vigilance vis-à-vis de soi, de son entourage. Il faut savoir

garder un équilibre émotionnel… Pendant longtemps, il y avait

beaucoup de femmes seules sur le front féministe parce qu’elles

n’étaient pas entendues. Aujourd’hui, je suis rassurée de voir

le jeune âge des activistes et la façon dont leurs camarades

masculins accueillent cette parole. Évidemment, beaucoup de

choses m’indignent, me font mal, me révoltent, mais je ressens

également un sursaut très encourageant.

Effectivement, on a bien vu que des choses vous

indignaient lors de la cérémonie des Césars 2020,

sur la scène de laquelle vous avez dénoncé la cruelle

absence de personnes noires dans la salle !

[Elle éclate de rire.] On m’en parle souvent de cette soirée !

Mais ayant été malade peu de temps après, sans doute du Covid-

19, j’ai été très protégée par mes proches. Des amis de longue

date, comme des inconnus, m’ont manifesté leur soutien sur les

réseaux sociaux. Ils se sont reconnus dans l’idée de vouloir faire

cesser le statu quo sur des sujets comme l’égalité. Par ailleurs,

l’année 2020 a été émaillée de manifestations contre le racisme

partout dans le monde. Ce qui a amené beaucoup de gens à

réfléchir à la question raciale, alors qu’ils pensaient, à l’origine,

qu’elle ne les concernait guère.

Vous reste-t-il un grand rêve à réaliser ?

Maintenant que je me suis prouvé que je pouvais réaliser

des films, cela va sans doute passer par là… J’espère avoir l’opportunité

d’inscrire mon travail dans la durée. Je n’avais pas de

modèle, jusqu’à ce que je rencontre Ava DuVernay ! Avec elle,

j’aimerais créer un studio en France, dans lequel imprimer mes

valeurs humanistes et féministes, et convier des personnalités

d’horizons différents, tant du point de vue social que religieux,

géographique ou ethnique. Bref, un endroit propice à la création

d’histoires, un Tout-Monde d’Édouard Glissant à l’échelle

d’un studio ! ■

AFRIQUE MAGAZINE I 422 – NOVEMBRE 2021 87


entretien

Mohamed Mbougar Sarr

« La littérature

est un pays

de liberté

absolue »

Son nouveau roman, La Plus Secrète Mémoire des hommes,

dynamite la scène littéraire. Le jeune virtuose sénégalais

propose une épopée totale, historique, transcontinentale

et polémique, inspirée par le parcours tragique de l’écrivain

Yambo Ouologuem. propos recueillis par Astrid Krivian

La littérature est sa patrie profonde, son

continent intérieur. Né en 1990, enfant

friand de lectures, de dictionnaires et

de Scrabble, Mohamed Mbougar Sarr

écrit dès l’adolescence des reportages

dans un journal. Après ses études

secondaires au Prytanée militaire de

Saint-Louis, au Sénégal, il étudie la littérature et la philosophie

en France à l’École des hautes études en sciences

sociales. En 2014, il publie son premier roman Terre ceinte

(prix Ahmadou Kourouma, Grand prix du roman métis),

puis Silence du chœur en 2017 (prix Littérature monde)

et De purs hommes l’année suivante. Son nouvel ouvrage,

La Plus Secrète Mémoire des hommes, est actuellement

en lice pour les prestigieux prix Goncourt, Renaudot,

Fémina et de l’ Académie française. L’intrigue ? De nos

jours, Diégane Latyr Faye, jeune auteur installé à Paris,

enquête sur la disparition d’un mystérieux écrivain sénégalais,

T.C. Elimane, dont l’œuvre mythique, unique et

sulfureuse, Le Labyrinthe de l’inhumain, avait défrayé la

chronique lors de sa publication en France en 1938. À travers

différents récits, cette quête existentielle, odyssée du

XX e siècle, retrace le destin d’un personnage énigmatique,

confronté aux tragédies de l’histoire, depuis le Sénégal

sous le joug colonial à la France pendant l’Occupation, en

passant par la dictature militaire en Argentine. Ce roman

88 AFRIQUE MAGAZINE I 422 – NOVEMBRE 2021


AMANDA ROUGIER

AFRIQUE MAGAZINE I 422 – NOVEMBRE 2021 89


ENTRETIEN

dense, foisonnant, éblouit par sa virtuosité, son inventivité

narrative époustouflante – à la fois fluide et sophistiquée –,

mais également par sa profondeur dans l’analyse des sentiments,

des questionnements philosophiques ou politiques,

notamment sur les relations entre l’Afrique et l’Europe. Pétri de

fulgurances poétiques, de sensualité, d’une ironie mordante,

il offre de passionnantes réflexions sur la puissance de la littérature,

l’amitié, l’amour, l’exil, la transmission ou encore les

mondes invisibles.

AM : À l’origine de votre roman, il y a le controversé

Le Devoir de violence, de l’écrivain malien Yambo

Ouologuem, premier Africain récipiendaire du prix

Renaudot en 1968…

Mohamed Mbougar Sarr : C’est un livre maudit. Éblouissant

par son style, son propos a provoqué de nombreuses polémiques

lors de sa réception et la colère d’intellectuels africains comme

européens. Il sentait déjà le soufre. Il obtient le prix Renaudot

mais, en 1972, des accusations de plagiat entachent le livre,

l’honneur et l’intégrité de l’écrivain. Ouologuem se retire alors

de la scène publique et littéraire. Très prometteuse, son œuvre

a été abattue en plein vol. Jusqu’à sa mort en 2017, il n’a plus

rien publié, alors qu’il avait été couronné et salué. Cette histoire

me fascine, m’obsède. Son texte puissant, magnifique, m’a

ébloui pendant des années. C’est l’un des points de départ, l’une

des inspirations de mon livre. Il est également nourri par mes

préoccupations sur le sens d’un engagement littéraire, la définition

d’un roman, d’une narration, du silence en littérature. Et

ma fascination pour les œuvres uniques : parvenir à faire tenir

quasiment tout son propos dans un seul livre.

À l’instar de votre narrateur Diégane, la littérature

est-elle au cœur de votre énigme existentielle ?

Oui. Dire que l’on est obsédé par la littérature, par l’écriture,

semble abstrait. J’ai donc voulu l’incarner à travers des aventures

– la poursuite d’un livre et d’un auteur, en traversant des

épisodes concrets de la vie de celui-ci. Cette hantise littéraire

trouve une signification matérielle, charnelle dans l’existence

de ce jeune narrateur. Après trois romans, je commence à être

perçu comme un écrivain. J’ai des doutes devant ce mot, j’ai parfois

du mal à me définir ainsi. Et je me demande pourquoi continuerais-je

à écrire, alors qu’il y a eu tant de textes avant moi…

Ces questions obsédantes ont des expressions très concrètes au

quotidien. Cela s’accompagne de réflexions pas toujours très

confortables : quel est le sens d’un pareil engagement ? Que

suis-je prêt à mettre en jeu, et quels sont mes moyens ?

Telle une odyssée, votre roman traverse différents

espaces et temps, du Sénégal actuel, et ses

soulèvements populaires, à la France sous l’occupation

nazie, en passant par l’Argentine sous la dictature

militaire. Pourquoi le choix de cette diversité ?

Cette liberté est intéressante. C’est une traversée du

XX e siècle jusqu’au début du XXI e , à travers la perspective de la

« C’est une

réflexion sur

ce que signifie

raconter une

histoire, prendre

en charge un récit,

le transmettre

à quelqu’un. »

vie d’un romancier africain qui a dû se confronter géographiquement

et historiquement au monde, aux événements, aux

lieux où l’histoire s’est faite. C’est également une manière de

ne rien m’interdire en tant qu’écrivain, et particulièrement en

tant qu’écrivain africain. Je peux explorer les géographies, les

cultures, ne pas me cantonner à certains thèmes ou espaces. La

littérature est un pays de liberté absolue qui embrasse tous les

autres pays. L’histoire d’Elimane est aussi une histoire du monde.

Quand on essaie de raconter la vie de quelqu’un, fut-elle fictive,

on se confronte immédiatement à la multiplicité – des sens, des

hypothèses, des interprétations infinies qu’une existence peut

prendre dans l’espace et le temps. C’était important de traduire

cela dans le jeu narratif, avec ces allers-retours dans le temps,

ces déplacements dans la géographie, ces moments de lacune,

ces impasses itou. Le livre est construit sous forme de labyrinthe

mouvant, que j’espère ludique… et sérieux. La narration, dans

son déploiement incessant dans toutes les directions, est également

l’enjeu de la lecture.

La vie d’Elimane est racontée à travers plusieurs

personnages. Réflexion sur la puissance de la littérature,

votre livre est-il plus largement un hommage à celui

qui narre, à l’oral comme à l’écrit ?

C’est une réflexion sur ce que signifie raconter une histoire,

prendre en charge un récit, le transmettre à quelqu’un, depuis

sa propre perspective – laquelle est toujours fragmentaire – sur

une totalité que l’on n’a jamais pleinement en vue. Je questionne

aussi le pouvoir de la littérature, comme espace de narrations,

au pluriel, qui peut embrasser de multiples strates de temps et

d’espaces. C’est dans cette polyphonie que s’inscrit la possibilité

d’une vérité, ou d’un sens. Il faut que beaucoup de personnages

aient la parole pour que se produisent des confrontations, des

malentendus, mais également des accords. Et de cette pluralité

90 AFRIQUE MAGAZINE I 422 – NOVEMBRE 2021


AMANDA ROUGIER

des voix – qui est quasiment un idéal démocratique et un principe

romanesque de base – peut naître une vérité profonde sur

la condition humaine.

Votre narrateur et son ami Musimbwa s’opposent au sujet

de leur ambiguïté culturelle, en tant qu’écrivains africains

publiant en France. Pour le premier, il faut l’assumer

pleinement, alors qu’elle représente une ruse de leur

destruction pour le second, une mutilation de la part

profonde de leur être.

Ce sont deux points de vue différents sur ce que sont ou

doivent être des écrivains africains, lesquels, par l’histoire, sont

amenés à s’installer ou à publier leurs livres en français, à Paris.

Ces visions sur les relations postcoloniales peuvent me traverser.

Toutefois, même si le débat a lieu, je pense qu’il faut continuer

à explorer, à travailler cette faille de l’ambiguïté. Car c’est

une vraie richesse. À partir d’elle, on est en capacité de créer

beaucoup de choses. Considérer que c’est une ruse coloniale,

c’est estimer que la colonisation nous possède encore et que

nous serions, d’une certaine manière, colonisés. Affirmer que

l’on est plus ambigu que ça, c’est déjà échapper à ce rapport.

C’est pouvoir se définir avec les armes dont on dispose, telle la

langue qui est toujours hybride, bâtarde, mais avec laquelle on

AFRIQUE MAGAZINE I 422 – NOVEMBRE 2021 91


ENTRETIEN

peut créer autre chose, et exprimer une vision du monde qui

serait pleinement nôtre.

Que représente pour vous le fait d’écrire

en français plutôt qu’en sérère ou en wolof ?

C’est une question, mais pas un problème existentiel. Je suis

très à l’aise avec ça. Je sais pertinemment que ça ne m’empêchera

pas d’écrire dans mes langues nationales. J’ai ce projet, j’y

travaille et je me donne les moyens de pouvoir le faire un jour.

Là aussi, j’estime que c’est une richesse.

Dans votre roman, le mystérieux écrivain T.C. Elimane

a publié Le Labyrinthe de l’inhumain en 1938, en France.

Les critiques de la presse de droite comme de gauche

portent sur lui un regard colonial, jugeant son œuvre

à l’aune de sa couleur de peau, de son africanité.

Questionnez-vous la réception des auteurs

africains en Europe ?

Oui. Des malentendus président parfois aux lectures de leurs

écrits, en Occident. On ne semble pas toujours les considérer

comme des œuvres littéraires à part entière. Il y a cette tentation

de les relier à des spécificités culturelles, voire biologiques, pour

les comprendre, en rejetant en arrière-plan la question purement

littéraire. On peut me rétorquer que le purement littéraire

n’existe pas, et que toute littérature est empreinte d’une culture.

C’est vrai. Mais le problème survient quand ce bagage culturel

devient plus important que le texte lui-même. On semble chercher

dans ces écrits des sortes de preuves, de confirmations, au

sujet d’une couleur de peau, d’un pays, d’une origine, comme

si c’étaient des clefs ultimes, absolues. Avec de tels jugements

préformés, on lit toujours d’une certaine manière, avec ces

attentes-là. Ou alors on ne lit pas, sous prétexte que c’est un

auteur africain, et qu’il doit forcément parler de tel sujet qui, a

priori, ne nous intéresse pas. Ces préjugés produisent le même

résultat : s’éloigner du texte, se concentrer sur des choses anecdotiques

autour de lui.

Ce regard enferme l’autre. On les somme

d’être africains mais pas trop, écrivez-vous.

Il faut qu’ils soient africains pour l’exotisme, mais pas trop,

sinon on ne les comprend pas. Il faut toujours que l’autre soit à

bonne distance de ce que l’on considère être le bien, quand on se

pense dans une position centrale. Dans ces critiques littéraires,

il y a une chosification, une objectivation politique : un individu

qui raconte une histoire, grâce à son génie, est toujours ramené

à de grandes catégories par lesquelles on pense pouvoir interpréter

la littérature africaine. Ça ressemble à un regard colonial,

en effet. Favorable ou défavorable, cette presse pèche, car elle

ne le considère toujours pas comme un auteur, mais comme le

porte-parole de quelque chose, d’une couleur de peau. Elle le

voit et le juge à travers son africanité, ce qui l’éloigne de son

travail littéraire.

Est-ce encore le cas aujourd’hui ?

Je serais bien ironique, voire complètement gonflé de

l’affirmer, car la réception de mon livre est vraiment différente.

« Je suis très attentif

à ce qui se passe

au Sénégal. J’aimerais

pouvoir participer

davantage à la vie

du pays, comme

artiste mais aussi

comme citoyen. »

J’ai l’impression que l’on s’intéresse réellement à mon texte.

Mais c’est aussi parce qu’il met en garde contre ça. C’est toute

la perversité de ce roman… ou tout son piège : une fois lu, on

ne peut plus le recevoir d’une certaine manière, se laisser aller

à une facilité. Car par une mise en abîme, il ne cesse de marteler

que c’est le texte et la lecture qui comptent. Je pense donc

être sauvé pour ce livre-là, mais ces choses arrivent encore,

sporadiquement. À mon avis, chaque auteur africain peut vous

raconter une anecdote où il a été perçu à travers son africanité.

Ça peut venir d’un mouvement bienveillant, d’une admiration.

Le malentendu dans ce cas est de ne pas voir ces auteurs comme

des écrivains à part entière, mais comme des sortes d’anthropologues,

des porte-parole politiques… Toutefois, c’est en train

de changer. Et si mon livre peut également faire réfléchir sur le

regard que l’on porte sur l’autre, j’en serai heureux.

Le roman fait la part belle aux mondes invisibles,

au surnaturel. C’est important pour vous ?

La question de l’invisible et du surnaturel se pose de façon

très naturelle pour moi, et pas seulement parce que je viens

d’une culture où ils font partie du quotidien. Tout n’est pas

réductible, explicable par des faits, des effets mécaniques, par

la philosophie mécaniste. Ne serait-ce que la mort : le souvenir

des défunts, la pensée envers eux, l’idée qu’ils ne nous quittent

jamais, même si on ne croit pas en l’immortalité, c’est extraordinaire.

Ils meurent, mais ne disparaissent pas. On porte donc

toujours une part d’invisible en nous, de surnaturel. On ne vit

pas que dans des effets visibles et objectivables. La seule pensée

des morts, des souvenirs de ces invisibles, le fait qu’ils vivent

avec nous, même si c’est une vie intérieure, ouvre, pour moi,

un champ dans ce que l’on nomme le réel. Quelque chose de

plus profond, une ombre liée, attachée à notre vie, s’exprime

de différentes manières dans notre quotidien. Il était important

92 AFRIQUE MAGAZINE I 422 – NOVEMBRE 2021


DR

de lui donner une place dans le roman. Et puis,

c’est toujours intéressant de mêler des épisodes

de troubles dans le cours de la narration, pour

rompre une rationalité trop forte. C’est une

aventure purement littéraire, romanesque de

les introduire.

Dans votre livre, vous dites que c’est

nous qui hantons, sans jamais leur laisser

de repos, ceux qui nous ont précédés.

N’est-ce pas nous qui refusons de laisser

partir nos morts ? On les garde avec nous,

on ne veut pas qu’ils disparaissent, qu’ils

retournent à un néant absolu. Nous sommes

des fantômes de fantômes. Nous allons toujours

hanter le passé, et non l’inverse. Nous

y retournons dès que nous pouvons, pour

chercher quelque chose. Nous sommes travaillés

par lui, non par nostalgie, mais parce

que les disparus font partie intégrante de

notre vie intérieure.

Cet écrivain, T.C. Elimane, est accusé

de plagiat. Cela vous intéressait

pour donner une lecture différente,

personnelle, de l’histoire de Yambo

Ouologuem. Mais aussi pour rappeler

qu’un auteur n’écrit jamais à partir de rien, et souligner ce

lien quasi organique avec ses lectures ?

C’est également une réflexion sur la lit térature comme la

suite d’un long texte, ou d’un texte sans cesse repris, réécrit

plus ou moins habilement. Non seulement, on rédige à partir de

ses lectures, d’une généalogie littéraire, mais aussi avec. Donc

la question du plagiat doit être posée. Évidemment, le plagiat

littéral et le vol existent. Mais il faut aussi pouvoir dire qu’aucun

auteur, comme vous le dites, n’écrit à partir de rien. C’est

pourquoi je défends la notion de singularité plutôt que celle

d’originalité. Il s’agit de raconter une chose déjà dite, mais tenter

de l’exprimer autrement, pas seulement d’un point de vue

formel, mais également existentiel, philosophique. Cette variation

autour d’une parole qui serait plus longue, plus ancienne,

presque éternelle, me semble intéressante. J’ai la prétention de

revendiquer une singularité, non pas une originalité, et je paie

mes dettes dès que je peux à tous les écrivains qui m’ont guidé.

Dans ce roman, j’indique clairement une généalogie littéraire,

distillée çà et là, aussi par jeu. Des phrases, des expressions plus

ou moins transparentes ou réécrites sont directement des clins

d’œil, des références à des auteurs qui me sont chers. Certaines

sont remarquables, d’autres, absolument indétectables.

Écrire, ne pas écrire, c’est aussi votre dilemme ?

Oui. C’est une question existentielle profonde, shakespearienne,

sur le sens de l’engagement littéraire aujourd’hui : que

faut-il écrire à la suite des aînés, des anciens ? Ou ne pas écrire,

parce qu’on n’est pas à la hauteur, qu’on n’a pas grand-chose

Bibliographie sélective

◗ La Plus Secrète

Mémoire des hommes,

éditions Philippe

Rey/Jimsaan, 2021.

◗ De Purs hommes,

Philippe Rey/Jimsaan,

2018.

◗ Silence du chœur,

Présence africaine, 2017.

◗ Terre ceinte,

Présence africaine, 2015.

à dire ? C’est une manière d’oser

le geste de la rédaction, de le

voir comme un acte sérieux qui

engage des implications profondes.

Il faut aussi pouvoir en

rire. Écrire, ne pas écrire, est une

grande question. Quand on se la

répète, elle devient risible, telle l’obsession d’un écrivain coupé

du monde. La littérature doit être en mesure de s’amuser d’ellemême.

Ainsi, elle peut continuer à résister sans être écrasée par

sa propre histoire, son propre poids.

Les questionnements de Diégane sur le rôle

de la littérature face à la souffrance sociale

et à la politique vous habitent-ils ?

Bien sûr. Comme je n’y vis pas, je suis très attentif à ce qui se

passe au Sénégal. J’aimerais pouvoir participer davantage à la

vie du pays, comme artiste mais aussi comme citoyen. Parce que

je suis loin, que j’écris et suis publié en France – même si c’est

une coédition et que le roman circule au Sénégal –, je suis hanté

par ces questions : est-ce que je pourrais faire plus, écrire plus,

est-ce qu’on attend plus de moi ? En mars dernier, lors des soulèvements

faisant suite aux événements politiques [l’arrestation

d’Ousmane Sonko, l’un des principaux opposants au président

Macky Sall, a provoqué un soulèvement populaire au Sénégal,

ndlr], on m’a beaucoup sollicité pour des prises de position, des

tribunes. En tant qu’écrivain relativement reconnu, on estimait

que j’avais des choses à dire, à écrire et que je devais m’exprimer.

Dois-je m’engager davantage, et si oui, comment ? Par mes

livres ou des actions plus concrètes ? La place des écrivains, et

singulièrement des auteurs africains installés en Europe vis-àvis

de leur pays d’origine, ainsi que les questions politiques et

sociales me travaillent. Si je devais rester fidèle à l’image de

l’écrivain « pur », seul dans sa tour, dans son travail du langage,

cela soulèverait aussi des interrogations. ■

AFRIQUE MAGAZINE I 422 – NOVEMBRE 2021 93


PORTFOLIO

Samuel Fosso

Des autoportraits

et des miroirs

présenté par Luisa Nannipieri

Ses premiers autoportraits, l’artiste

franco-camerounais les a tirés dans

le studio qu’il avait ouvert, encore

adolescent, en République centrafricaine.

Qui aurait imaginé que ces clichés, pris

pour terminer les pellicules de ses clients

et se mettre joyeusement en scène, lui auraient

permis de remporter, en 1994, le premier prix des

Rencontres de Bamako ? Aujourd’hui artiste global

incontournable, il est considéré comme l’un des

principaux représentants de la photographie de studio

africaine, qu’il a contribué à réinventer. Il fait l’objet

d’une rétrospective majeure à la Maison européenne

de la photographie, à Paris, du 10 novembre 2021

au 13 mars 2022. L’exposition regroupe son travail des

années 1970 à nos jours et propose des séries inédites.

Ses œuvres dévoilent des univers multiples qui se

télescopent : performances, chatoyants échos à la mode

occidentale, exil, mémoire d’un monde postcolonial

marqué par l’impérialisme culturel… Les portraits

et autoportraits de Samuel Fosso restent une œuvre

unique, africaine et universelle. ■ mep-fr.org

Série « Tati », La Femme américaine libérée des années 70 • 1997

Parmi ses séries les plus connues, « Tati » naît d’une commande

de la célèbre enseigne française à l’occasion de ses 50 ans.

Pour la première fois, Fosso travaille avec une équipe aguerrie pour mettre

en scène des personnages stéréotypés, inspirés par les représentations

occidentales : la femme américaine libérée, le golfeur ou encore le rockeur.

SAMUEL FOSSO / COURTESY JEAN-MARC PATRAS/PARIS

94


AFRIQUE MAGAZINE I 422 – NOVEMBRE 2021 95


PORTFOLIO

Série « 70’s Lifestyle » • 1975-1978

Dans son premier studio, ouvert à Bangui à 13 ans, Samuel Fosso

découvre les autoportraits. Pour la plupart en noir et blanc,

ils s’inspirent largement du style et des poses des jeunes

Afro-Américains dans les magazines de pop culture, ou du chanteur

nigérian Prince Nico Mbarga, très populaire en Afrique de l’Ouest.

SAMUEL FOSSO / COURTESY

JEAN-MARC PATRAS/PARIS

96 AFRIQUE MAGAZINE I 422 – NOVEMBRE 2021


Série « Emperor of Africa » • 2013

Reprenant les codes de l’iconographie officielle, l’artiste

se photographie en Mao Zedong dans cette série irrévérente,

qui dénonce en creux le pouvoir qu’exerce la Chine sur

le continent via l’exploitation de ses richesses naturelles.

Série « Black Pope » • 2017

Critique de l’institution ecclésiastique

et références à l’art contemporain (La Nona Ora,

de Maurizio Cattelan) se mélangent dans cette

série où le photographe incarne un pape noir

et explore les questions de pouvoir, de foi

et de colonialisme au cœur de l’Église.

SAMUEL FOSSO / COURTESY JEAN-MARC PATRAS/PARIS (3)

Série « African Spirits » • 2008

Martin Luther King (ci-contre), Malcolm X, Angela

Davis, Patrice Lumumba ou encore Mohamed Ali…

Avec cette série iconique, Fosso met en scène des portraits

cultes pour « rendre hommage à ceux qui ont fait

[sa] liberté », tout en explorant la question de l’identité.

AFRIQUE MAGAZINE I 422 – NOVEMBRE 2021 97


PORTFOLIO

SAMUEL FOSSO / COURTESY JEAN-MARC PATRAS/PARIS

98 AFRIQUE MAGAZINE I 422 – NOVEMBRE 2021


Série

« Allonzenfans »

• 2013

Dans cette série, réalisée

après « African Spirits »

et en même temps

que « Emperor of Africa »,

l’artiste incarne

des tirailleurs africains,

ces soldats qui ont servi

dans l’armée française

durant les deux guerres

mondiales, puis ont été

oubliés en Occident et

regardés avec ambivalence

sur le continent.

SAMUEL FOSSO / COURTESY JEAN-MARC PATRAS/PARIS

AFRIQUE MAGAZINE I 422 – NOVEMBRE 2021 99


LE DOCUMENT

Numérique, l’envers

bien réel du décor

Dans un monde où tout n’est (presque) plus que digital,

le journaliste Guillaume Pitron a enquêté durant près

de deux ans sur les CONSÉQUENCES PHYSIQUES

du virtuel et les coûts financiers et environnementaux

de cette révolution du xxi e siècle. par Zyad Limam

Un like, un message, un scroll,

un thread, une visite sur

Instagram ou sur Facebook,

un call sur WhatsApp, un petit

plaisir sur Snapchat, ou

Tinder, une visioconférence

avec un client… Tout cela

semble appartenir à un univers immatériel, digital,

à quelque chose qui se passe dans un univers parallèle,

incompréhensible et lointain. Pourtant, ce monde

dématérialisé du numérique, ce village global lié à

Internet, devenu indispensable à la vie moderne, à la

communication, au commerce, aux échanges, recouvre

une réalité bien tangible. Le monde numérique est

en passe de devenir la plus vaste infrastructure édifiée

par l’homme, avec ces câbles sous-marins, les antennes,

les tuyaux, les fibres, les datacenters géants (sans parler

des téléphones mobiles par centaines de millions)…

Une infrastructure tentaculaire loin d’être neutre

en matière de développement durable.

Elle absorberait près de 10 % de la production

électrique mondiale et représenterait près de 4 %

des émissions de CO 2

(tout comme le transport

aérien). Un véritable défi environnemental, qui se

démultipliera dans les années à venir. À l’horizon 2030,

la totalité de l’humanité devrait être connectée au

World Wide Web (la toile d’araignée mondiale).

Journaliste, Guillaume Pitron a enquêté durant

deux ans, aux quatre coins de la planète. Il décortique

les enjeux de cet « enfer numérique » en faisant

L’ENFER NUMÉRIQUE :

VOYAGE AU BOUT D’UN LIKE,

de Guillaume Pitron, éditions

Les Liens qui libèrent, 352 pages, 21 €.

intervenir une multitude de témoins et d’acteurs.

Un voyage bien réel dans le monde dit virtuel.

Le précédent ouvrage de cet ancien collaborateur

d’Afrique Magazine, La Guerre des métaux rares :

La Face cachée de la transition énergétique et numérique,

a été traduit dans une douzaine de langues et

décliné en documentaire sur la chaîne Arte. ■

DR

100 AFRIQUE MAGAZINE I 422 – NOVEMBRE 2021


Extraits

De la zénitude des smartphones

Un smartphone classique contient dorénavant

deux caméras, trois micros, un capteur de gestes infrarouge,

un détecteur de proximité, un magnétomètre, sans oublier de

multiples antennes GPS, WiFi, 4G et Bluetooth… À quel coût

matériel fabrique-t-on ces prodigieux objets ? Pour le savoir,

allez donc déambuler dans un vide-grenier. Vous tomberez

certainement sur un vieux téléphone des années 1960

flanqué de son cadran circulaire : à l’époque, sa fabrication

nécessitait tout au plus une dizaine de matières premières,

telles que de l’aluminium ou du zinc. Vous exhumerez

également les épais téléphones des années 1990 : plus évolués,

ils contenaient alors 19 ressources supplémentaires telles

que du cuivre, du cobalt ou encore du plomb.

Comparez-les maintenant à un smartphone actuel :

son format bien plus réduit est trompeur, car il contient

en réalité davantage de matières premières telles que

l’or, le lithium, le magnésium, le silicium, le brome… plus

d’une cinquantaine en tout ! Celles-ci sont utilisées pour

concevoir la batterie, la coque, l’écran ainsi que l’ensemble

de l’électronique des mobiles, et tout ce qui vise à les concevoir

plus conviviaux et faciles à manipuler. Prenons l’exemple

du néodyme : cet obscur métal fait vibrer votre appareil

lorsqu’il est réglé sur le mode adéquat. L’écran contient

également quelques traces d’indium, un oxyde (une poudre)

qui a rendu nos écrans tactiles. Bref, nous transportons

au quotidien souvent moins d’un gramme de chacune de

ces ressources dont nous ignorons l’existence et l’utilité,

et qui, pourtant, ont largement suffi à bouleverser nos vies.

Internet induit également tous les réseaux

de télécommunication (câbles, routeurs, bornes WiFi)

et les centres de stockage de données, les fameux datacenters,

qui permettent aux objets connectés de communiquer

entre eux – une gigantesque infrastructure qui siphonne

une part croissante des ressources terrestres : 12,5 % de la

production mondiale de cuivre et 7 % de celle de l’aluminium

(tous deux des métaux abondants) sont destinées aux TIC.

De même, ces dernières fonctionnent grâce à des petits

métaux aux exceptionnelles propriétés chimiques, et

que l’on retrouve dans les écrans plats, les condensateurs,

les disques durs, les circuits intégrés, les fibres optiques

ou encore les semi-conducteurs. Le numérique engloutit une

large part de la production mondiale de ces métaux : 15 %

du palladium, 23 % de l’argent, 40 % du tantale, 41 % de

l’antimoine, 42 % du béryllium, 66 % du ruthénium, 70 %

du gallium, 87 % du germanium, et même 88 % du terbium.

Quant à assembler ces ressources dans un smartphone

tenant dans la paume d’une main, c’est devenu une ingénierie

d’une folle complexité, notoirement énergivore… Résultat :

sa seule fabrication est responsable de près de la moitié

de l’empreinte environnementale et de 80 % de l’ensemble

de sa dépense énergétique durant son cycle de vie.

***

Enquête sur le nuage

Quel que soit l’usage que nous fassions de notre

smartphone, celui-ci est relié à un datacenter. Lorsque

nous réservons un billet d’avion, commandons une pizza

ou appelons un ami, notre interface ne communique pas

directement avec celle d’EasyJet, de Pizza Hut ou de Pierre…

Entre les deux terminaux, il existe un point d’interconnexion,

c’est-à-dire un lieu de transit, de stockage et de traitement

de l’information, que celle-ci emprunte pour en repartir

immédiatement (une conversation téléphonique), ou pour

y être conservée et analysée (la commande d’une pizza

aux pepperoni). Nos photos postées sur Instagram, vidéos

Facebook et messages WhatsApp ne se trouvent donc pas

seulement dans notre téléphone ; ils sont conservés dans

ces points d’interconnexion, et plus précisément dans des

« serveurs » (ordinateurs) avec lesquels nous communiquons

lorsque nous surfons sur Internet.

(…)

Pendant longtemps, toutes les entreprises stockaient

leurs données à demeure, dans des « locaux techniques »

exilés au fond d’un placard à balais ou dans les W.C.

Aujourd’hui encore, les plus grosses firmes du monde

(Google, Facebook, Apple) gèrent elles-mêmes leurs propres

serveurs dans des espaces privatisés. Mais pour des raisons

de coût et de sécurité, un nombre croissant d’entreprises

préfèrent confier la gestion de leurs serveurs à des groupes

spécialisés tels qu’Equinix, Interxion, EdgeConneX,

CyrusOne, Alibaba Cloud ou Amazon Web Service…

En bons « hébergeurs », ces derniers accueillent les données

de leurs clients dans des datacenters de « colocation »,

autrement dit des « hôtels pour serveurs » reliés à Internet.

L’ensemble de ces installations constitue le « nuage », un

service externalisé de stockage de data, accessible depuis

n’importe quelle interface, tellement populaire qu’un tiers

des données produites aujourd’hui dans le monde transite

AFRIQUE MAGAZINE I 422 – NOVEMBRE 2021 101


LE DOCUMENT

par lui. « Chaque jour de votre vie, pour vos besoins les plus

banals, vous êtes susceptible de mobiliser une centaine de

datacenters éparpillés dans dix pays différents », explique

Fredrik Kallioniemi, directeur commercial de l’hébergeur

de données Hydro66.

***

La bataille du Grand Nord

Le nouvel impératif de souveraineté digitale dont

se réclame un nombre croissant d’États pourrait bousculer

la géographie du cloud. De nombreuses capitales entendent

en effet mieux maîtriser leurs flux informatiques… Au point

qu’un nouveau paradigme de puissance consiste moins,

aujourd’hui, à étendre ses positions à travers le vaste monde

qu’à les consolider chez soi ! Depuis 2015, la Russie impose

ainsi la localisation des données personnelles de ses citoyens

sur son territoire. Le projet européen d’infrastructures

de données Gaia-X vise également à enraciner un cloud

souverain sur le Vieux Continent, sans recours aux services

proposés par les plateformes américaines.

Le même défi se pose à l’Afrique, « qui concentre 17 %

de la population mondiale, mais où ne se trouve que 1 %

des données produites dans le monde », note un expert de

Cap Ingelec. Des hubs se positionnent à travers le continent,

tels que Johannesburg, Dakar, Accra ou encore Casablanca,

où nous nous rendons durant l’hiver 2020. « La position

stratégique du Maroc, à cheval entre l’Europe et l’Afrique

subsaharienne, permettrait aux entreprises européennes

d’y stocker les données de leur clientèle africaine et de

gagner quelques millisecondes de latence », veut croire un

collègue de la même entreprise. Voilà que ressurgit l’impératif

de vitesse… De nombreux spécialistes des datacenters

pensent en effet que l’éloignement géographique des données

réfugiées près des pôles rendra leur temps de transfert

difficilement acceptable pour l’écosystème Internet. Aux

côtés des infrastructures hyperscale, l’avenir serait donc

au edge, un réseau de microdatacenters éparpillés au plus

proche des utilisateurs… Des « circuits informatiques courts »,

en quelque sorte, qui présenteraient également l’avantage

de diminuer la consommation énergétique du transfert

des données, réputée plus lourde que leur stockage.

***

Quand les robots pollueront

davantage que les humains

Robots collaboratifs, voitures autonomes, appareils

communicants, habitations intelligentes, infrastructures

connectées, supply chains (gestion de la chaîne logistique)

digitales, clones numériques… la 5G signe l’affranchissement

progressif de milliards d’objets et autres machines appelés

à cohabiter avec, mais aussi indépendamment des humains.

Après tout, c’est le sens de l’histoire : au début du XX e siècle,

les hommes parlaient à d’autres hommes ; puis ils se mirent

à parler aux machines ; lesquelles leur parlèrent en retour.

Avec la 5G, un nombre croissant de machines peuvent

parler entre elles, sans que nous ayons le moindre besoin

d’intervenir. Certes, ces dernières sont mises au service

de Sapiens… Mais Internet modèle un monde où l’activité

humaine stricto sensu n’est plus la seule à animer l’univers

numérique. « Les ordinateurs et objets communiquent

entre eux sans intervention humaine. La production

de données n’est plus cantonnée à une action de notre

part », confirme Mike Hazas, professeur à l’université de

Lancaster. Ce phénomène génère bien entendu un impact

environnemental… sans que nous soyons capables de

le calculer, voire même de le contrôler. Une question

dérangeante se pose dès lors : en fait d’activité numérique,

les robots pourraient-ils laisser un jour une trace écologique

plus profonde encore que celle des hommes ?

La question est des plus sérieuses, quand on sait que

nos actions représenteraient moins de 60 % de l’activité

globale mesurée sur Internet, le reste étant « une attention

factice, produite par des robots ou par des humains dont c’est

le métier », relève l’auteur d’un ouvrage consacré à l’économie

de l’attention. Internet est en effet un champ de bataille

où des « trolls », « botnets » et autres « spambots » – souvent

automatisés – sont engagés pour envoyer des courriers

indésirables, amplifier des rumeurs sur les réseaux sociaux

ou exagérer la popularité de certaines vidéos. En 2018,

YouTube a même dû déployer des outils qui détectent les vues

de vidéos considérées comme « frauduleuses ». L’Internet des

objets accélère bien entendu cette activité non humaine : en

2023, les connexions entre machines (on parle aussi de M2M

pour machine to machine), tirées en particulier par les maisons

connectées et les voitures intelligentes, devraient totaliser

la moitié des connexions sur le Web. Quant aux données,

le non-humain s’est déjà mis à en produire davantage

que l’humain, et ce depuis l’année 2012…

(…)

102 AFRIQUE MAGAZINE I 422 – NOVEMBRE 2021


Bref, « les dynamiques sous-jacentes à l’augmentation

de la production de data sont en train de devenir moins liées

à l’attention des individus et au temps de consommation de

contenus », explique le professeur Mike Hazas. Les GAFAM

peuvent donc bien œuvrer à ce que toujours plus d’individus

passent toujours plus de temps sur le Net… L’irruption des

ordinateurs, algorithmes et autres objets communicants dans

la vie du Web fait voler en éclats les limites physiologiques de

l’activité humaine sur Internet. Nous basculons d’un réseau

utilisé par et pour les hommes à un Internet exploité par,

voire pour les machines. Et dans ce cas, conclut Mike Hazas,

« le plafond [de la production de données] est sans limites ».

dans ce qu’il convient d’appeler « la soute du Net. Le parallèle

avec les égouts est intéressant… Ce n’est pas très glamour,

pas très visible et pourtant indispensable », explique un

professionnel des télécommunications. Voici de fins tuyaux

de métal, enveloppés dans du polyéthylène (plastique),

renfermant en leur cœur des paires de fibre optique,

c’est-à-dire des fils de verre, dans lesquels transite,

à environ 200 000 kilomètres par seconde, l’information

codée sous forme de pulsations de lumière.

(…)

SHUTTERSTOCK

***

Vingt mille tentacules

sous les mers

Internet est un gigantesque réseau

amphibie : près de 99 % du trafic mondial

de données transite aujourd’hui, non par

les airs, mais via des courroies déployées

sous terre et au fond des mers. Nos

données de géolocalisation et autres

réunions Zoom ne laissent donc pas

seulement des traces dans les mines de

l’Heilongjiang, les fleuves scandinaves

et le ciel taïwanais… Elles sillonnent

dorénavant les abysses, fréquentent

les détroits et circulent dans les deltas.

Chaque jour qui passe, nous sollicitons

des centaines de câbles, éparpillés

sur des milliers de kilomètres. Pourtant, nous restons très

majoritairement persuadés que nos appels, photos et vidéos

volent au-dessus de nos têtes… Peut-être parce que nos

actions numériques sont d’abord relayées par des antennes

(3G, 4G, 5G), avant que celles-ci répercutent les données aux

réseaux filaires. Et puis parce qu’« une fusée au décollage,

c’est plus impressionnant qu’un bateau qui fume ! », convient

Olivier Ségalard. Et enfin parce que, dans les années 1970,

câbles et satellites se trouvaient en compétition pour

capter le trafic de données encore balbutiant. « Il y avait

alors un débat sur laquelle des technologies l’emporterait

sur l’autre », se remémore un ancien ingénieur des câbles

de télécommunication.

Mais ça, c’était avant que vous lisiez ce livre, avant que

le big data s’en mêle… Au vu de leur formidable capacité

de transmission et de leurs coûts compétitifs, les autoroutes

de la mer allaient l’emporter sur le spatial. Pour prendre

la pleine mesure de cette infrastructure, descendons

Environ 450 tentacules « allumés » tapisseraient désormais

le fond des océans, totalisant 1,2 million de kilomètres,

soit trente fois la circonférence de la Terre. L’épine dorsale

du Net prospère surtout sous l’eau : certes, la pose d’un câble

sous-marin peut coûter des centaines de millions d’euros,

mais cela reste dix fois moins onéreux que de creuser

des tranchées sur la terre ferme.

(…)

À l’heure où ces lignes sont écrites, des dizaines

de tuyaux sont ainsi en train d’être posés au fond des

océans et, à ce rythme, on pourrait en recenser un millier

en fonctionnement à l’horizon 2030. D’où ce paradoxe

que ne manque pas de soulever la conservatrice du Science

Museum de Londres, « Les gens croient que nous vivons

dans un “monde sans fil”. Mais en fin de compte, nous

sommes aujourd’hui davantage reliés les uns aux autres

par des fils que nous ne l’avons jamais été ! » ■

AFRIQUE MAGAZINE I 422 – NOVEMBRE 2021 103


BUSINESS

Paps,

l’ambitieuse

sénégalaise

Cameroun

Un nouveau site

pour Prometal

L’expansion

des zones économiques

spéciales

La République

du Congo

jongle pour éviter

la faillite

Le numérique

donne un nouvel

élan au cinéma

Le retour des géants

de l’Internet

La croissance économique revenue, les GAFAM américains renouent

avec une stratégie offensive en Afrique. Google ouvre le bal avec un investissement

de 1 milliard de dollars sur cinq ans. par Jean-Michel Meyer

Pluie de dollars. Sundar Pichai,

le président-directeur général

d’Alphabet et de sa filiale

Google, a relancé la course

des Big Tech américaines, dans la

conquête du continent. « Nous prévoyons

d’investir 1 milliard de dollars en

Afrique sur cinq ans. Cette somme

couvrira une série d’initiatives, allant

de l’amélioration de la connectivité

à l’investissement dans les start-up »,

a-t-il indiqué, le 6 octobre 2021,

lors d’une visioconférence enregistrée.

« Trois cents millions d’Africains

se connecteront à Internet dans les

cinq ans », a-t-il dit en ayant à l’esprit

les prévisions d’un rapport de 2020,

réalisé par Google et la Société

financière internationale. Ce document

estime que d’ici à 2025, les activités

générées par Internet pourraient

contribuer à hauteur de 180 milliards

de dollars à l’économie africaine

(5,2 % du produit intérieur brut [PIB]

continental) et s’envoler à 712 milliards

de dollars (8,5 %) d’ici à 2050. Afin

d’atteindre ces résultats, il faudra

« des investissements importants dans

les infrastructures », précise cet écrit.

Message entendu. L’offensive

du géant californien doit « accompagner

la transformation digitale du

continent ». Google finance le câble

Internet sous-marin (la fibre optique)

Equiano. Parti d’Europe pour être relié

à l’Afrique fin 2022, il passera par

le Nigeria, la Namibie et l’Afrique du

Sud. « Le câble, affirme Sundar Pichai,

permettra des connexions 20 fois plus

rapides et diminuera le prix de l’accès

à Internet de 21 %. Et entre 2022

et 2025, il devrait créer indirectement

plus de 1,6 million d’emplois au

Nigeria et en Afrique du Sud, grâce

à l’expansion de l’économie numérique

et de ses secteurs périphériques. »

En collaboration avec les opérateurs

de téléphonie, le groupe contribue

à la commercialisation de smartphones

Android de qualité, accessibles au

pouvoir d’achat des Africains. Il s’est

associé au Kényan Safaricom et étendra

ses partenariats avec Airtel, M-Kopa,

MTN Group, Orange, Transsion

Holdings ou Vodacom. Google veut

soutenir les entreprises dans leur

transformation numérique. Avec l’ONG

américaine Kiva de microcrédits,

il débloque 10 millions de dollars

pour accorder des prêts à faible taux

d’intérêt aux PME, principalement

au Ghana, au Kenya, au Nigeria et en

Afrique du Sud. Pour booster la création

d’entreprises technologiques, la firme

lance un fonds d’investissement de

50 millions de dollars dédié aux

104 AFRIQUE MAGAZINE I 422 – NOVEMBRE 2021


Selon le patron

de l’entreprise

californienne,

Sundar Pichai,

« le câble devrait

créer plus

de 1,6 million

d’emplois au

Nigeria et en

Afrique du Sud,

grâce à l’expansion

de l’économie

numérique ».

ALBERT FACELLY/DIVERGENCE

AFRIQUE MAGAZINE I 422 – NOVEMBRE 2021 105


BUSINESS

start-up africaines. À travers le Black

Founders Fund, qui fait partie d’un

engagement de 175 millions de dollars

en faveur d’entrepreneurs noirs, le

géant du Net accompagnera 50 start-up,

dont AC Group et Bongalo (Rwanda),

Infiuss Health (Cameroun) et Paps

(Côte d’Ivoire). Basées dans neuf pays,

elles emploient 1 053 salariés et gagnent

un revenu total mensuel de 3,3 millions

de dollars. « Les jeunes développeurs

africains et fondateurs de start-up

sont les mieux placés pour résoudre

les plus gros problèmes du continent »,

a relevé Nitin Gajria, directeur

général de Google sur le continent.

Le groupe mobilise 40 millions

de dollars pour soutenir les structures

qui « s’efforcent d’améliorer la vie

en Afrique », selon Sundar Pichai.

Comme l’équipe du projet AirQo – de

l’université Makerere (Ouganda) – qui

utilise l’intelligence artificielle et des

capteurs pour surveiller la qualité de

l’air à Kampala, « une cause majeure

de décès prématurés ». Elle bénéficie

d’une subvention de 3 millions de

dollars pour étendre ce travail dans

dix villes de cinq pays du continent.

Avec cet investissement, Google

marque des points face à ses

concurrents. Mais Facebook n’est pas

loin. Ayant le même objectif de réduire

les prix d’usage d’Internet

et de renforcer les

infrastructures haut débit

pour toucher de nouveaux

usagers, la firme de Mark

Zuckerberg déploie son

câble sous-marin, 2Africa.

Cet investissement,

compris entre 800 millions

et 1 milliard de dollars, doit tracer une

boucle autour du continent d’ici 2023

à 2024, en partant du Royaume-Uni

pour finir en Espagne. Un consortium

d’opérateurs (MTN Group, Orange,

Vodafone, Telecom Egypt, China

Mobile, Saudi Telecom Company,

West Indian Ocean Cable Company)

Ce qui intéresse

Jack Dorsey,

le créateur

de Twitter, c’est

le marché des

cryptomonnaies.

est impliqué afin de connecter 16 pays

africains à la fibre optique : Sénégal,

Côte d’Ivoire, Ghana, Gabon, Congo,

Afrique du Sud, Madagascar, Djibouti…

Présent dans 44 pays africains,

Facebook s’associe, depuis 2016,

à des acteurs locaux pour installer

des réseaux de fibre optique en

Afrique du Sud (Vast

Network), en Ouganda

(Bandwidth & Cloud

Services Group et Airtel)

ou au Nigeria, dans des

zones rurales (MainOne).

« Les bénéfices

économiques pour

l’Afrique subsaharienne

découlant des initiatives de connectivité

de Facebook pourraient ainsi

dépasser les 50 milliards de dollars

au cours des cinq prochaines années

[2020-2024, ndlr] », a calculé en

2020 le cabinet britannique spécialisé

dans les télécoms Analysys Mason.

En revanche, Microsoft apparaît

La filiale d’Alphabet

finance la fibre optique

sous-marine Equiano,

partie d’Europe pour

être reliée à l’Afrique

fin 2022.

DR

106 AFRIQUE MAGAZINE I 422 – NOVEMBRE 2021


SHUTTERSTOCK - ALAMY

en retrait. Ainsi, sa dernière annonce

remonte à 2019, avec un investissement

de 100 millions de dollars dans

les cinq ans pour créer un centre

de développement technologique en

Afrique, avec des sites au Kenya et au

Nigeria. Toutefois, la firme bénéficie

toujours du travail réalisé par son

fondateur, Bill Gates, sur le continent.

Pour sa part, Jack Dorsey,

le créateur de Twitter, a chuté de

son piédestal. Fin 2019, il annonçait

sa venue en Afrique en 2020, mais

le Covid-19 l’en a empêché. De plus,

le réseau social – outil de contestation

pour de nombreux jeunes – irrite

les chefs d’État. Le président nigérian

Muhammadu Buhari l’a ainsi suspendu

pendant près de six mois. Mais ce qui

intéresse Jack Dorsey, c’est le marché

africain des cryptomonnaies. Lui,

qui a aussi fondé la société de paiements

électroniques Square et son service

Cash App, a discrètement participé,

en octobre dernier, à la levée de fonds

de 15 millions de dollars de la start-up

nigériane Yellow Card, une plate-forme

d’échange de cryptomonnaies.

À côté de ces géants, Uber, Visa,

Mastercard, Salesforce se donnent

aussi rendez-vous en Afrique. Ce tir

groupé traduit la confrontation

entre Washington et Pékin. Moins

médiatisés, les Chinois sont présents

en force, avec Alibaba ou le moteur

de recherche Baidu. Leurs investisseurs

en capital-risque auraient investi plus

de 220 millions de dollars fin 2019 dans

des start-up africaines, (PalmPay, Opay,

etc.). Dans ce bras de fer, les Américains

bénéficient d’un coup de pouce

inespéré des autorités adverses ! Actif

sur le continent, Jack Ma, l’inventeur

d’Alibaba, s’est attiré les foudres

de Pékin après avoir critiqué le système

financier de son pays lors d’un discours,

en 2020. Depuis, il s’est fait discret

et n’a plus remis les pieds en Afrique ! ■

LES CHIFFRES

860 milliards

de dollars,

c’est le montant

record en 2020

de la dette des pays

à faible revenu,

en hausse de 12 %.

1,4 MILLIARD DE DOLLARS

ONT ÉTÉ LEVÉS

PAR AFRICAN

INFRASTRUCTURE

INVESTMENT MANAGERS,

LE GESTIONNAIRE

SUD-AFRICAIN DE FONDS

DE CAPITAL-INVESTISSEMENT

AXÉ SUR LES INFRASTRUCTURES.

2 à 3

milliards

d’euros,

c’est l’estimation de la

valorisation de Bolloré

Africa Logistics qui

est à vendre.

500 MILLIONS

DE DOLLARS,

SOIT L’INVESTISSEMENT

QUE VEUT RÉALISER

LE LABORATOIRE

AMÉRICAIN MODERNA

DANS LA CONSTRUCTION

D’UNE USINE DE VACCINS

ARN EN AFRIQUE.

1,9 milliard

de dollars en 2021

et 1,5 milliard en 2022,

ce sont les montants

des pertes estimées

des transporteurs

aériens africains.

19 000 milliards de francs CFA (29 milliards

d’euros) seront mobilisés pour la mise

en œuvre du deuxième Plan national

de développement économique

et social (PNDES-II) du Burkina Faso.

AFRIQUE MAGAZINE I 422 – NOVEMBRE 2021 107


BUSINESS

Paps, l’ambitieuse sénégalaise

La start-up fondée par Bamba Lô en 2016

a développé une application de livraisons à domicile

qu’elle entend exporter sur le continent.

À

l’occasion du sommet

Afrique-France des 5 et

6 octobre 2021, à Paris,

Bamba Lô a gagné en visibilité en

étant invité, lors d’une table ronde,

à plancher sur le thème « Réinventer

les infrastructures et la logistique à

l’heure de la Zone de libre-échange

continentale africaine (Zlecaf) ». Après

avoir grandi en France, le patron

sénégalais de 35 ans est revenu au

pays pour décrocher un master à Sup L’entrepreneur vise l’international.

de Co Dakar et fonder Paps (à l’origine

Allô Papi), fin 2016, avec 2000 euros de 3 millions de livraisons, acheminées

en poche. Sa start-up met à la disposition par plus de 300 livreurs, des salariés

de ses clients (particuliers ou entreprises) fixes et des indépendants occasionnels

une application mobile de livraisons payés à la mission. Pour se rémunérer,

rapides géolocalisées (repas, billets d’avion, Paps, qui ne révèle pas ses revenus,

objets oubliés…) permettant de suivre les facture la distance parcourue par ses

coursiers en temps réel. Et l’entrepreneur livreurs ainsi qu’une commission de

relève un défi logistique majeur : la gestion 10 % auprès des entreprises sur la valeur

du dernier kilomètre. Aujourd’hui, Paps des produits apportés. Deux priorités

emploie 65 salariés permanents sur deux aujourd’hui : se déployer à l’international

sites à Dakar et un à Abidjan, où elle s’est (au Bénin et au Togo au premier

implantée en juillet dernier. Entre 2020 semestre 2022, puis au Rwanda) et se

et septembre 2021, elle a réalisé près lancer dans la livraison par drones. ■

MAURITANIE : MATTEL À CÉDER

Quatre prétendants pour la reprise de l’opérateur télécoms Mattel, numéro

deux du marché mauritanien derrière Mauritel (filiale de Maroc Telecom).

Lancé en 2000, Mattel appartient à Tunisie Telecom (51 %), le groupe BSA

du milliardaire mauritanien Mohamed Bouamatou (24,5 %) et celui de Béchir Moulaye

El Hassen (24,5 %). Un plan de redressement plus tard, Mattel, dirigé par le Tunisien

Elyes Ben Sassi depuis 2019, va changer de main. Son offre initiale de reprise a été

soumissionnée par le marocain Inwi (détenu à 31 % par le koweïtien Zain), Axian du

milliardaire malgache Hassanein Hiridjee, l’opérateur Telecel Group de l’homme d’affaires

burkinabé Apollinaire Compaoré et le groupe Orange. Réponse d’ici à la fin de l’année. ■

Sasol mise

sur l’énergie

du futur

Le chimiste

sud-africain s’intéresse

à l’hydrogène vert.

Le géant sud-africain

de la chimie et de

l’énergie Sasol annonce

le lancement d’une étude

de faisabilité sur deux ans pour

la production d’hydrogène vert

dans la zone économie spéciale

de Namakwa, en partenariat

avec l’Agence de développement

du Cap-Nord. À l’issue de cet

examen, le groupe décidera

de l’avenir de son plan

de production et d’exportation

de 400 kilotonnes d’hydrogène

vert par an, destinées

aux transports terrestres

et à l’aérien, mais aussi

à l’exploitation minière.

« Nous pensons que l’Afrique

australe est bien placée pour

être un acteur dans l’économie

mondiale de l’hydrogène vert »,

a avancé Priscillah Mabelane,

vice-présidente exécutive

de Sasol pour l’énergie. Outre

de nombreux emplois qualifiés,

le projet pourrait contribuer

à hauteur de 100 milliards

de rands par an (5,8 milliards

d’euros) à l’économie du pays.

Sans attendre les résultats

de l’étude, Sasol coopère

déjà avec Toyota South

Africa Motors, la filiale du

constructeur japonais Toyota,

pour recourir à l’hydrogène vert

dans le transport par camions

en Afrique du Sud. ■

DR

108 AFRIQUE MAGAZINE I 422 – NOVEMBRE 2021


VICTOR ZEBAZE

Cameroun

Un nouveau site

pour Prometal

Le métallurgiste construit une quatrième usine.

Opérationnelle avant la fin de l’année, elle hissera la

production d’acier de 200 000 à 300 000 tonnes par an.

Le barrage hydroélectrique

de Lom-Pangar, deuxième

pont routier et ferroviaire sur

le Wouri, à Douala, les stades

de football Olembé (à Yaoundé)

et Japoma (à Douala), des tronçons

d’autoroutes… le métallurgiste

Prometal, leader du marché des

produits ferreux au Cameroun avec plus

de 50 produits commercialisés en acier,

est impliqué dans de nombreux grands

chantiers du pays d’Afrique centrale.

Pour suivre la cadence, l’entreprise

construit un nouveau site de production

dans la zone industrielle de Bassa, à

Douala, opérationnel avant la fin 2021.

Aux trois usines déjà existantes depuis

la création de Prometal en 2010

– qui s’étendent sur 177 000 m², pour

un investissement de 56,9 milliards

de francs CFA (87 millions d’euros) –,

vient s’en ajouter une nouvelle sur

65 000 m², qui a mobilisé 40 milliards

de francs CFA (61 millions d’euros),

un investissement soutenu par un

consortium de quatre banques locales.

Jusque-là, le métallurgiste produisait

des fers à béton, du matériel agricole

(brouettes, limes, machettes), ainsi

que des produits de profilage (tôles

d’acier, tubes…) et de tréfilage (pointes

et fils tréfilés). Baptisée Prometal 4, la

manufacture fera grimper la production

totale de l’entreprise de 200 000 tonnes

à plus de 300 000 par an. Elle

constituera « l’unité de transformation de

fer la plus moderne et la plus diversifiée

d’Afrique subsaharienne », assurent les

dirigeants. Et elle aura la particularité

de mettre sur le marché des produits

importés jusque-là : poutrelles, cornières,

fers plats et lisses, fils machine, vis.

Selon Prometal, les nouveaux produits

devraient réduire de 50 % le déficit de

la balance commerciale camerounaise

sur les matériaux de construction

à base de fer. Taillé également

pour l’exportation, le site devrait miser

sur les grands chantiers en Afrique

centrale et profiter des opportunités

avec l’essor de la Zlecaf. L’avenir paraît

porteur pour Prometal qui emploie

un peu moins de 1 000 salariés

pour un chiffre d’affaires qui dépasse

les 10 milliards de francs CFA

(15,25 millions d’euros), selon la

direction générale des impôts. Mais

tout n’a pas été simple. Pendant des

années les métallurgistes camerounais

ont dû se battre contre les importations,

souvent obtenues par des passe-droits.

Mais surtout, Prometal s’est constituée

avec l’idée de s’approvisionner depuis

le gisement géant de fer de Mbalam,

à cheval entre le Cameroun et le Congo.

Après quinze ans de fausses promesses

d’exploitation, elle n’en a pas tiré

un gramme ! Fin juin 2021, l’État

camerounais et le chinois AustSino

ont signé un accord pour relancer

l’exploitation du gisement. Un signe

favorable pour Prometal. ■

La société a contribué à la construction du barrage hydroélectrique de Lom-Pangar.

AFRIQUE MAGAZINE I 422 – NOVEMBRE 2021 109


BUSINESS

L’expansion des zones

économiques spéciales

Qualifiés d’outils les plus adaptés pour industrialiser un pays, ces espaces

fleurissent en Afrique : il en existe plus de 200, et 70 sont en projet.

La crise sanitaire mondiale a

révélé la grande dépendance

des économies du continent

aux importations. « L’ambition

de nombreux pays africains de

s’industrialiser, en transformant sur

place les matières premières, peut

trouver dans les zones économiques

spéciales (ZES) l’outil d’une réussite

rapide », estime Moubarack Lô,

le directeur général du Bureau de

prospective économique du Sénégal.

« L’intérêt d’une ZES est de bâtir un

environnement de classe mondiale. Il est

possible d’en créer en trois ou quatre

ans, alors que le développement d’un

pays prend plus de temps », plaide-t-il.

Maurice, le Ghana, le Liberia

ou le Sénégal l’ont adopté dès les

années 1970, mais l’outil retrouve

une nouvelle jeunesse. « Le concept

de ZES est tellement attractif qu’il

est le symbole de l’industrialisation

réussie », garantit un rapport de

l’Institut de prospective économique

du monde méditerranéen (IPEMED)

de septembre 2021.

Une ZES est une zone

strictement délimitée, avec un

régime fiscal et douanier particulier,

et des infrastructures facilitant

l’exportation de productions. « Leur

capacité à agir, à la fois comme

catalyseurs des investissements

directs étrangers industriels (IDE)

et à répondre aux objectifs des pays

dans lesquelles elles sont implantées,

en particulier en générant des

emplois, est un modèle qui n’est

plus à démontrer », affirme Mehdi

Tazi-Riffi, président, de l’association

African Economic Zone (AEZO).

« Depuis quelques années, on assiste

à une explosion des ZES. Il en existait

5 383 dans le monde en 2019 », souligne

l’IPEMED. Quant à l’AEZO, elle estime

que 203 sont opérationnelles sur le

continent et que « 70 projets sont en

cours de développement ». La République

démocratique du Congo a annoncé

pour 2022 les débuts de la ZES de

Maluku, à l’est de Kinshasa, spécialisée

dans l’agro-industrie, les matériaux

de construction, les emballages

et la transformation métallurgique.

Jean-Louis Guigou, président de

l’IPEMED, précise que « 70 % des ZES en

Afrique sont gérées par des opérateurs

privés ou publics chinois ». La Zambie

abrite dans celle de Chambishi la plus

La plate-forme de Tanger-Med, au Maroc,

réunit plusieurs de ces lieux aux régimes fiscaux

et douaniers particuliers.

grande fonderie de cuivre d’Afrique,

mais aussi la plus importante que

la Chine possède dans le monde.

Ces zones ont fleuri dans 38 des

54 pays. « La moitié des ZES africaines

connaissent une croissance de leurs

exportations supérieure à 10 % par an »,

FADEL SENNA/AFP

110 AFRIQUE MAGAZINE I 422 – NOVEMBRE 2021


GLEZ

souligne le rapport. Dans 39 % des cas,

l’agriculture et l’agroalimentaire sont les

premiers secteurs exportateurs des ZES,

suivis de l’industrie légère (19 %), du

textile et de l’habillement, des matériaux

de construction et de l’automobile (9 %).

Deux exemples illustrent bien

ce succès. Née de la volonté conjointe

de Renault-Nissan et de l’État

marocain, la plateforme de Tanger

Med, qui réunit plusieurs ZES, a créé

90 000 emplois dans 1 100 entreprises

basées dans la zone portuaire de Tanger.

Au Gabon, la ZES de Nkok, créée entre

le gouvernement et le singapourien

Olam, « est née de l’interdiction

d’exporter du bois non transformé »,

précise Carmen Ndaot, ministre de la

Promotion des investissements et de

l’Entrepreneuriat national. Nkok a

attiré 2 milliards d’IDE et emploie

6 500 personnes, dont 70 % de Gabonais.

« C’est un accélérateur de croissance,

insiste-t-elle. L’apport du secteur bois

représente désormais 5 % du PIB,

grâce à la transformation sur place,

multipliée par quatre, sans accroître

la part de bois coupé. » Un terrain

de 12 hectares est ainsi attribué à des

PME locales qui réutilisent les déchets

des coupes pour fabriquer des meubles.

Désormais, le défi est de

favoriser un modèle africain.

Il faut que les ZES « africanisées »

soient intégrées dans les plans

de développement nationaux, tout en

visant un rayonnement régional. Elles

doivent associer les entreprises locales,

obtenir l’approbation des populations

et respecter la propriété foncière.

Mais aussi favoriser l’emploi local

et répondre aux besoins des Africains.

Car l’expérience a montré que

les zones hors-sol étaient vouées

à l’échec. « Les ZES peuvent être

le meilleur comme le pire des outils

pour le développement économique

et territorial », prévient l’IPEMED. ■

LES MOTS

« Nous sommes là pour aider

les pays du continent,

pas leurs gouvernements. »

MARKUS SCHRADER,

RESPONSABLE PAYS

AU SECRÉTARIAT D’ÉTAT

À L’ÉCONOMIE SUISSE.

« Le revenu par habitant devrait

augmenter de près de 5 % dans

les économies avancées en 2021, mais

de seulement 0,5 % dans les pays à faible

revenu. C’est l’inverse de ce que nous

voulons pour réduire l’écart d’inégalité. »

DAVID MALPASS, PRÉSIDENT DU GROUPE

DE LA BANQUE MONDIALE.

« Avec un volume

d’échanges

commerciaux

de plus

de 25 milliards de

dollars, la Turquie

s’impose comme

un partenaire stratégique

pour les pays africains. »

RECEP TAYYIP ERDOGAN,

PRÉSIDENT

DE LA TURQUIE.

« Si nous ne faisons rien

pour y remédier, il y aura

de nombreux pays pauvres

qui ne pourront pas rivaliser

à cause des subventions

importantes des pays

riches à l’agriculture. »

NGOZI OKONJO-IWEALA, DIRECTRICE

GÉNÉRALE DE L’ORGANISATION

MONDIALE DU COMMERCE.

AFRIQUE MAGAZINE I 422 – NOVEMBRE 2021 111


BUSINESS

La République du Congo

jongle pour éviter la faillite

Les caisses vides après la chute du cours du pétrole et surendetté,

l’État cherche des appuis pour se renflouer et relancer son économie.

La Chine, les traders pétroliers,

la société de travaux

publics et de construction

Commisimpex, le FMI, la Banque

mondiale, l’Union européenne :

la République du Congo multiplie

les négociations et les rencontres

avec ses créanciers et ses bailleurs

de fonds pour éviter la faillite. En ce

mois de novembre, le Premier ministre,

Anatole Collinet Makosso, sollicitera,

cette fois, la Commission de l’Union

européenne, à Bruxelles, pour tenter de

sauver un État aux finances exsangues.

La présence du nom de l’inamovible

chef de l’État, Denis Sassou Nguesso,

dans les « Pandora Papers », l’enquête

internationale sur l’évasion fiscale

publiée début octobre dernier, ne

facilitera pas les discussions, avec un

pays classé 165 e sur 180 pour l’indice

de perception de la corruption en 2020.

Or, l’économie congolaise, au plus

mal, s’est contractée de 8,6 %. Dans

un contexte de crise mondiale et avec

un prix du baril tombé à 18 dollars,

le pays a vu sa production chuter sous

les 300 000 barils par jour durant

cette même année. L’or noir représente

plus d’un tiers du PIB et un peu plus

des deux tiers des recettes de l’État,

tandis qu’il alimente

85 % des exportations

nationales. L’an passé,

l’équilibre budgétaire avait

été calculé sur un prix du

baril à 55 dollars, avant

de le réajuster à 25 dollars.

Résultat ? Le pays de

5,2 millions d’habitants,

dont plus de 50 % vivent

sous le seuil de pauvreté,

a accusé un déficit de plus

de 1 milliard de dollars.

Brazzaville est enferrée depuis

des années dans une spirale

du surendettement en raison d’une

gestion douteuse de la rente pétrolière.

OÙ INVESTIR SUR LE CONTINENT EN 2021 ?

Le rapport « Où investir en Afrique 2021 » de Rand Merchant Bank

a livré son classement. Pour la banque sud-africaine, l’Égypte est

la première destination d’investissement en Afrique, suivie du Maroc

et de l’Afrique du Sud. Au pied du podium, le Rwanda et le Botswana, occupent

respectivement la 4 e et la 5 e position. L’impact du Covid-19 a modifié les

critères : « Trois sont essentiels, ceux qui permettent de lutter contre la pandémie

et de relancer les conditions économiques », explique l’auteur Daniel Kavishe,

ajoutant que « les capitaux iraient naturellement vers les économies offrant

un bon mélange d’opportunités et de facilité à faire des affaires ». Maurice,

la Côte d’Ivoire, le Ghana, le Kenya et la Tanzanie complètent le top 10. ■

En 2020,

le pays de

5,2 millions

d’habitants

a accusé un

déficit de plus

de 1 milliard

de dollars.

En juillet 2019, le Front monétaire

international (FMI) estimait la dette

du pays à 9 milliards de dollars (dont

près de la moitié envers la Chine),

pour un PIB de 11,6 milliards de dollars.

Sous la pression de l’institution

mondiale, les autorités congolaises

étaient parvenues, en

avril 2019, à rééchelonner

3,15 milliards de dollars

de la dette auprès de la

Chine. Un préalable pour

l’organisation qui accordait

dans la foulée une Facilité

élargie de crédit (FEC)

de 449 millions de dollars,

dont 45 millions déboursés

immédiatement, pour

aider le pays à « rétablir

la viabilité des finances

publiques et reconstituer les réserves

régionales tout en améliorant la

gouvernance et en protégeant les

groupes vulnérables de la population ».

Toutefois depuis deux ans,

plus aucun fonds n’a été débloqué

par le FMI, en raison des difficultés

des autorités à tenir leurs engagements.

En juin dernier, Le président Denis

Sassou Nguesso et son homologue

chinois Xi Jinping ont abordé la

restructuration de la dette congolaise,

sans aboutir à une solution. Dans un

document du 28 septembre 2021,

l’institution mondiale s’est dite prête

à une nouvelle négociation avec

le Congo-Brazzaville en vue d’une

autre FEC. L’opération de la dernière

chance pour sauver le pays ? ■

112 AFRIQUE MAGAZINE I 422 – NOVEMBRE 2021


Le numérique donne

un nouvel élan au cinéma

La pandémie a lourdement pénalisé la distribution de films en salles. Mais le Covid-19

a aussi accéléré la révolution digitale d’une industrie qui retrouve un nouveau souffle.

DR

Clap de fin ? La période

du Covid-19 a été marquée,

en Afrique par la fermeture

des cinémas. Avec un

total de 1653 écrans, soit un pour

787 402 habitants, le continent

était déjà le moins bien loti en

matière de distribution dans les

salles de cinéma. Cette activité doit

« s’adapter ou mourir », tranche le

rapport « L’industrie du film en Afrique :

tendances, défis et opportunités

de croissance », publié début octobre

dernier PAR l’Organisation des Nations

unies pour l’éducation, la science et la

culture (UNESCO).

Par chance, la pandémie a

également révélé « des opportunités

inédites, avec un public qui s’est tourné

massivement vers les plateformes

en ligne », relève l’agence onusienne,

qui voit même émerger un nouveau

modèle économique. « C’est la

révolution numérique en cours,

accélérée par la pandémie, qui change

vraiment la donne pour l’industrie

cinématographique et audiovisuelle

africaine. Aujourd’hui, la technologie,

le coût raisonnable des équipements

numériques et la possibilité nouvelle

de distribuer, mais aussi de monétiser,

des contenus en direct par le biais

des plateformes en ligne permettent

l’émergence d’une nouvelle économie

pour les créateurs de contenus africains,

qui se passent désormais des acteurs

et des financements traditionnels basés

Netflix a favorisé la visibilité

de créations africaines,

dont la série Queen Sono.

sur des subventions. » Concrètement,

la réalisatrice sud-africaine Jenna Bass

a démontré, avec le film High Fantasy,

qu’il est désormais possible de tourner

une vidéo de qualité cinématographique

avec un smartphone. De leur côté,

les réseaux sociaux (YouTube, Facebook,

Instagram, TikTok) favorisent la

diffusion et la monétisation de vidéos,

renforcées par l’essor rapide de la vidéo

à la demande, avec des abonnements qui

devraient passer de 3,9 millions en 2020

à 13 millions en 2025 selon Digital TV

Research, mais aussi avec l’implication

d’acteurs mondiaux comme MultiChoice,

ou Canal+, entre autres. « L’arrivée

en Afrique de Netflix en 2019 a marqué

un tournant pour les réalisateurs du

continent en rendant pour la première

fois leurs contenus accessibles à un

public mondial », observe le rapport.

Mais le succès planétaire de l’industrie

cinématographique nigériane, qui

emploie plus d’un million de personnes

et a produit 2 599 films en 2020,

est un écran de fumée. L’Afrique

et le Moyen-Orient ne représentent

que 3 %, soit 58 milliards de dollars

des 2 250 milliards de dollars générés

tous les ans au niveau mondial par

les industries créatives et culturelles.

« Il s’agit d’un potentiel inexploité pour

les pays africains cherchant à diversifier

leurs économies », positive l’UNESCO.

Aujourd’hui, cette industrie représente

5 milliards de dollars et emploie

5 millions de personnes. Selon la

Fédération panafricaine des cinéastes,

accroître les investissements permettrait

de créer plus de 20 millions d’emplois

et de générer 20 milliards de dollars

de revenus par an. Un scénario idéal. ■

AFRIQUE MAGAZINE I 422 – NOVEMBRE 2021 113


LES 20 QUESTIONS

Kandy Guira

Pour porter ses valeurs humanistes,

solidaires, progressistes, la chanteuse

burkinabée a créé son style :

le FASO ÉLECTRO-POP, rencontre

de sonorités urbaines et de mélodies

traditionnelles de sa terre natale.

propos recueillis par Astrid Krivian

1 Votre objet fétiche ?

Sur scène, je porte toujours un pagne du Burkina Faso

tissé à la main. Je me sens bien accompagnée, protégée.

2 Votre voyage favori ?

La Chine. Pour sa cuisine, la bonté de ses habitants, leur

sens du collectif, comme en Afrique.

3 Le dernier voyage

que vous avez fait ?

En Italie, à Turin, pour un concert

avec Les Amazones d’Afrique.

4 Ce que vous emportez

toujours avec vous ?

Un vêtement de mon fils, mon portebonheur

! Son prénom, Kounandi,

signifie « chance » en bambara.

5 Un morceau de musique ?

« Famille », de Lokua Kanza.

6 Un livre sur une île déserte ?

La bande dessinée autobiographique Ouagadougou

pressé, de Roukiata Ouedraogo. Une belle histoire

pleine de lumière, de voyages, de drôlerie !

7 Un film inoubliable ?

Les œuvres de Hayao Miyazaki.

8 Votre mot favori ?

« Ensemble », « nagtaba » en mooré.

9 Prodigue ou économe ?

Dans la mesure de mes moyens, j’aime me faire

plaisir, courir les magasins pour mon fils et moi.

Nagtaba, Que du bonheur

en son/Vlad Production/RFI

Talents/InOuïe Distribution.

10 De jour ou de nuit ?

Je suis plus inspirée la nuit.

11 Twitter, Facebook, e-mail,

coup de fil ou lettre ?

Coup de fil, et un peu Instagram. J’aime recevoir des

lettres manuscrites. Mais je préfère écrire des textos !

12 Votre truc pour penser à autre chose,

tout oublier ?

Regarder un dessin animé. J’aime les animés

de fantasy. Et aussi Winx Club, une série un peu

futile qui me vide bien la tête. C’est ma récré !

13 Votre extravagance favorite ?

Être différente. Lors d’une fête traditionnelle

au lycée, je m’étais vêtue d’une jupe en feuilles

de cocotier et d’un buste en calebasses.

Personne n’avait osé, j’étais la vedette !

14 Ce que vous rêviez d’être

quand vous étiez enfant ?

Chanteuse.

15 La dernière rencontre

qui vous a marquée ?

La contrebassiste américaine Esperanza Spalding.

Elle reste accessible malgré sa renommée.

On a vécu une belle complicité, comme si l’on

se connaissait depuis longtemps.

16 Ce à quoi vous êtes incapable

de résister ?

La bonne nourriture [rires] !

17 Votre plus beau souvenir ?

Une tournée en Nouvelle-Zélande avec Oumou

Sangaré. Nous avons rencontré des peuples

autochtones dans une forêt quasiment

préservée de l’intervention humaine. Ils ont

réussi à lier traditions et modernité.

18 L’endroit où vous aimeriez

vivre ?

Au Burkina, retourner sur ma

terre. Ou en Nouvelle-Zélande, pour m’y

installer. J’aime leur esprit citoyen.

19 Votre plus belle déclaration d’amour ?

Une lettre avec un joli poème. À l’ancienne !

20 Ce que vous aimeriez que l’on retienne

de vous au siècle prochain ?

Que j’ai fait de mon mieux pour lutter contre

l’exclusion et la discrimination des personnes dites

handicapées, malentendantes. J’ai créé une association

au Burkina pour accompagner ces enfants. Nous

devrions tous apprendre la langue des signes. ■

JEAN-CLAUDE FRISQUE - JEAN-MARC LEJEUNE

114 AFRIQUE MAGAZINE I 422 – NOVEMBRE 2021


Je participe

chaque jour aux

développements

de mon pays.

BERTINE TETCHI

AGENT DE CIRCULATION

CRÉER plus POUR DÉVELOPPER LES ÉCHANGES INTRA-AFRICAINS

Bolloré Transport & Logistics opère le premier réseau de logistique intrégrée du continent et

investit pour fluidifier la circulation des biens et des personnes. Le rail, la route, les fleuves,

sont autant de solutions qui permettent le désenclavement des pays sans façade maritime.

Le chemin de fer en particulier est une alternative écologique à la route qui réduit

la congestion, dans un contexte d’urbanisation et de développement des villes africaines.

NOUS FAISONS BIEN plus QUE DU TRANSPORT ET DE LA LOGISTIQUE

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