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Numéro 65 - Le libraire

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Au pays du Cèdre, le chaos n’est jamais loin. En 40 ans, le Liban aura traversé guerres civiles, conflits avec son voisin israélien etdivisions profondes entre les communautés locales. Encore aujourd’hui, le peuple libanais est au cœur de tensions. Alors qu’untribunal spécial de l’ONU enquête sur l’assassinat, survenu en 2005, du premier ministre Rafic Hariri et de vingt-deux autrespersonnes, le pays stagne sans gouvernement stable à sa tête. Reste à voir si les changements turbulents qui ont eu lieu dans lemonde arabe trouveront écho au Liban…LibanRéellesfictionsParGeorges Abou-HsabS’il est difficile de décrire sans émotion son pays natal, il est encore plus difficile de ledéfinir. La tâche devient presque impossible lorsque ce pays s’appelle le Liban.Pourtant, à portée de plume se trouvent les images tant ressassées des montagnesqui côtoient la mer, des paysages à couper le souffle, des grottes magnifiques et desvestiges saisissants. Par ailleurs, quel Libanais n’a pas tendance à réciter, tel un poèmeappris à l’école, la riche histoire de ce petit bout de terre : l’alphabet, la dominationdes mers, les conquérants vaincus dont il ne reste qu’une inscription sur les roches,etc.? J’ai écrit « tel un poème », c’est aussi « tel un mythe » où la vérité n’est autreque ce que l’on croit qu’elle est. Mais en cela les Libanais, ne leur en déplaise, ne sontpas uniques : quel pays ne qualifie pas sa géographie de « merveilleuse » et quelpeuple ne qualifie pas son livre d’histoire d’« épopée »?Que dire alors d’un point sur la carte, d’une carte sur la table du hasard, d’un petitlivre d’histoire? Qu’il est un point qui brouille la carte, une carte qui perturbe le jeu etdéstabilise la table, une longue histoire du livre? La réalité se mêle, dans de tellesaffirmations, au mythe. Mais, après tout, il faut que le réel soit élevé au rang de mythepour qu’on accepte sa réalité.<strong>Le</strong> réel, on le rencontre en immigrant, dans sa plénitude et sa beauté. C’est une foishors du Liban que s’effritent nos illusions et que nous découvrons notre réalité :« Quand je pense à M. et Mme Archambault et à Mme Morin, je me dis que ce sontles meilleures personnes que j’ai rencontrées dans ma vie. D’une grande bonté. Et cene sont pas des Libanais! » (Abla Farhoud, <strong>Le</strong> bonheur a la queue glissante, Typo).Il faut être issu de cette terre, là « où les rochers ont un nom » (Amin Maalouf, <strong>Le</strong>Rocher de Tanios, <strong>Le</strong> Livre de Poche) pour ne pas concevoir une frontière entre le réelet le mythique, entre la vérité et la narration. C’est ce lien au mythe qui fait qu’unLibanais d’origine peut dire, en toute sincérité, qu’il est Québécois, qu’il appartient àcette nation-ci, et qu’en même temps le Liban lui appartient, à lui, tout seul. Mais cedont il parle est SON Liban, celui qu’il a forgé en mythe dans son for intérieur, avant,pendant et après qu’il a pris les chemins de l’immigration et de l’imaginaire. « Vousavez votre Liban, j’ai le mien. Vous avez votre Liban, acceptez-le. J’ai mon Liban et jen’accepte rien d’autre que l’abstrait absolu », dit le plus illustre des immigrants libanais(Khalil Gibran, « Merveilles et curiosités » dans Œuvres complètes, Robert Laffont).Cette quête de « l’abstrait absolu », ou tout simplement de l’inconnu, fait que leLibanais est toujours un peu étranger sur sa terre natale, mais qu’il n’est jamaistotalement étranger n’importe où dans le monde.À chacun, donc, SON Liban, sa paix chimérique et sa guerre réelle. Celui qui estaujourd’hui Québécois et qui a immigré avant la guerre se demande : « Beyrouth,quel haïssable et noir corbeau / Croasse au-dessus de tes maisons ? » (John Asfour,Nisan, Éditions du Noroît). Un autre qui a bien connu la guerre avant d’immigrer icinous la montre dans son absurdité et ne la banalise que pour mettre à nu sa cruellelaideur : « Dix mille bombes étaient tombées et j’attendais que la mort vienne préleversa dîme quotidienne dans son réservoir d’abattis et de sang. » (Rawi Hage, Parfumde poussière, Alto).À chacun SON Liban. Et quand l’immigrant est poète ou écrivain, il l’oublie pour mieuxle créer et le recréer, en mots, en vers : «Et l’Origine / n’est-elle / que pour être /oubliée? Et la mémoire n’est-elle pas / pour raviver / un chagrin ? / Et l’oubli et lamémoire / ne sont-ils / que pour ensemencer / l’écriture? » (Nadine Ltaif, Élégies du<strong>Le</strong>vant, Éditions du Noroît). Ainsi, pour tout poète né à l’ombre des cèdres et vivantici ou ailleurs dans le monde, le Liban est une perpétuelle blessure et une perpétuellecréation, facile à décrire, impossible à définir, tel un mythe, tel un poème.Georges Abou-Hsab est né à Beyrouth et vit au Québec depuis 1984. Après avoir étudié enphilosophie et en littérature, cet homme de lettres enseigne maintenant la civilisation, la littératureet la langue arabes à l’université Concordia et à l’UQAM. Fidèle à ses origines, il est également lemembre fondateur et l’ancien président du Cénacle culturel Liban-Québec, lequel a pour missiond’instaurer le dialogue entre les différentes cultures. Poète, monsieur Abou-Hsab a fait paraîtreen 2006 chez Lanctôt éditeur <strong>Le</strong> fleuve, un recueil. Pour ceux qui comprennent l’arabe, il estpossible de lire ses textes chez l’éditeur beyrouthin Dar al-Jadid, sous le titre Marãyã al-waqt.LE LIBRAIRE • JUIN-JUILLET 2011 • 47

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