The Red Bulletin Septembre 2019

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« J’aurais pu me barrer

et me trouver un emploi

normal, mais ce n’est

pas ce dont je rêvais.»

à développer mon sport. Je veux être reconnue

d’abord comme une bonne pilote de moto puis

comme une femme, poursuit-elle. Et pour y arriver,

il faut le mériter. Je dois gagner des courses. »

Par un coup du sort et des conflits d’horaire, la

seule course de Shayna à laquelle je peux assister est

celle où l’on ne s’attend pas à un bon résultat de sa

part. La Short Track Laconia, qui a lieu le 15 juin

à Loudon, au New Hampshire, a été ajoutée cette

année au calendrier de l’AFT. La piste de sable d’un

quart de mile nouvellement conçue est aussi lisse

qu’une plage. Dans le premier tour d’essai, je regarde

les pilotes glisser dans le premier virage, reprendre

en se secouant leur position verticale pendant que

les motos menacent de déborder, puis accélérer de

nouveau dans la ligne droite, l’arrière de la moto

s’agitant dans le sable brun profond. Au fur et à

mesure que la journée avance, le sol se tasse et crée

des bosses de freinage en forme de vagues si hautes

qu’elles propulsent les roues à quelques centimètres

au-dessus du sol.

Shayna a eu un début de saison plutôt lent. Elle

a gagné le Texas Half Mile mais le Sacramento

Half Mile, qu’elle a remporté trois fois au

cours des dernières années, a été reporté en raison

du mauvais temps ; et elle a terminé deuxième au

Lexington Mile la semaine précédente. À part cela,

le calendrier est rempli de courses en TT. Shayna

s’améliore, mais lors de son dernier TT, elle était

dans la première moitié du peloton avant qu’un autre

coureur ne la sorte des demi-finales. Malgré tout,

elle roule bien aujourd’hui, sur cette courte piste

physiquement exigeante où elle rencontrait tant de

difficultés. Elle termine troisième aux qualifications,

puis cinquième en demi-finale, manquant de peu un

départ en première ligne dans l’épreuve principale.

Au calme : une fois chez elle, dans sa campagne de Pennsylvanie,

le phénomène du Flat Track améliore sa technique à l’arc.

Son dur labeur semble porter ses fruits. Puis tout

s’effondre. Quand le feu vert s’allume lors de

l’épreuve principale des Singles, le peloton se précipite

vers l’avant. Je cherche les couleurs bleu et

orange de l’équipement de Shayna, mais je ne la vois

nulle part. Non, attendez, la voilà. Parmi les derniers.

Alors que le groupe rugit sur la piste, nous projetant

du sable à chaque passage, Shayna se retrouve en

dernière position.

Un accident survient. La course est arrêtée et

le pilote est transporté hors de la piste. Les

mécanos se précipitent sur leurs pilotes pour

voir si tout va bien, et quand Justin, celui de Shayna,

revient, il nous informe qu’une fois passée en troisième,

sa moto tourne à vide. Lorsque la course

reprend, privée de puissance maximale, Shayna

est en perdition. Elle termine seizième sur seize

coureurs…

Ce n’est pas ainsi que cela doit se passer. Shayna

est la fille qui bat les garçons. C’est ce qu’ils disent,

pas vrai ? C’est une bonne histoire, une histoire qui

attire un flot incessant de fans à sa table chaque

week-end – les gars en gilets de cuir qui l’encouragent

à « faire vivre l’enfer aux autres coureurs », les enfants

timides, les femmes qui font aussi de la moto. Ils

adorent regarder Shayna parce qu’elle montre comment

on peut être sous-estimée, dépassée en force

et en nombre, et néanmoins gagner.

Mais ce que la plupart d’entre nous ne réalisent pas,

ou peut-être oublient, c’est que le fait d’arriver en dernière

place fait aussi partie de son parcours. Shayna

n’a pas été un feu de paille. Elle n’est pas intrépide et

sa préparation mentale n’est pas sans faille. Elle a travaillé

pendant des années dans un sport de niche par

amour pour celui-ci. « J’aurais pu abandonner en 2011

avant de remporter cette première course », m’avait

rappelé Shayna en Pennsylvanie, quelques semaines

auparavant. « J’aurais pu me barrer et me trouver un

emploi normal. Mais ce n’est pas ce dont je rêvais. »

Quand on est l’outsider, quand on est en position

d’infériorité, on ne gagne pas tout le temps. Peutêtre

même pas la plupart du temps. Mais si tu n’abandonnes

jamais, ton heure va venir. Tu peux leur

montrer qu’ils ont tort. Tu n’as qu’à croire en toi.

Je vais voir Shayna et Scott sous leur tente.

Il est soulagé d’apprendre qu’il s’agissait d’un

problème mécanique et que cela n’a pas à voir

avec sa conduite. Mais il réfléchit déjà à ce qu’il va

falloir dire : aux détracteurs chroniques, aux fans,

au nouveau manager de l’équipe qui est impatient

d’obtenir des résultats. Que c’est injuste ! « On aurait

presque aimé pouvoir lancer une fusée éclairante,

se lamente-t-il, comme pour dire : “C’est un problème

mécanique, son embrayage a grillé !” » Mais Shayna

lui fait ce sourire en grimaçant. Elle lui tape le bras.

« Ça va, dit-elle. On les battra la prochaine fois. »

Et je sais qu’elle le pense vraiment.

Deux semaines plus tard, au Lima Half Mile, sur

la piste où elle a surpris tout le monde l’an dernier,

Shayna gagne à nouveau, par 2,57 secondes. Et

prouve une fois de plus qu’elle a sa place dans le

milieu de l’ovale.

THE RED BULLETIN 33

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