Philosophie magazine-Hors-série avril 2019

billagate

Dossier Games of Thrones

GAME OF

THRONES

régulièrement vaincus par les manœuvres des

Lannister. « Un Lannister paie toujours ses dettes. »

Telle est leur devise. Elle est aisée à suivre dans

un univers où le crime paie, lui aussi.

La décapitation de Ned Stark domine

la première saison…

\ D’abord, Ned est tué sur tous les plans. En

poussant Sansa à convaincre son père de reconnaître

sa félonie imaginaire afin d’être gracié,

Joffrey obtient de Stark la confession publique

de ses « crimes » avant sa décapitation. Mais

l’intérêt de ce moment crucial tient moins à

l’infamie du roitelet monstrueux (qui n’est

pas le fils du roi mais le bâtard d’un inceste)

qu’à une incroyable pratique de la stupeur

et du coup de théâtre dans cette série.

Comment opère cet effet de stupeur ?

\ « Si tu crois que ça finit bien, c’est que tu

n’as pas été attentif » 3 , déclare Ramsay Bolton

à Theon Greyjoy, juste avant de l’émasculer,

en une sentence qui résume l’ensemble de la

série (et permet raisonnablement d’espérer

le pire pour la dernière saison). Dès la fin du

premier épisode et la tentative d’assassinat

de Jaime Lannister sur Brandon Stark (qui l’a

surpris en train de forniquer avec sa sœur),

c’est la stupeur qui tient le spectateur captif.

Une stupeur renouvelée à chaque disparition

brutale, dont la décapitation de Ned et la

« nuit de cristal » du neuvième épisode de la

troisième saison sont les sommets. Or, ce qui

est stupéfiant dans cette stupeur, c’est qu’elle

n’est pas provoquée par l’irruption d’un événement

inattendu, mais par l’accomplissement

d’un événement nécessaire. Il est inenvisageable

qu’après avoir découvert que Jaime et

Cersei Lannister sont amants, Brandon Stark

ne soit pas poussé du haut d’une tour, comme

il est inenvisageable que Ned Stark survive à

un imposteur qui, en l’exécutant, se débarrasse

d’un ennemi redoutable tout en passant

pour le défenseur de la légalité ; il est inenvisageable

que le vil Stannis ne sacrifie pas sa

fille aux volontés de la sorcière pourpre, etc.

Et pourtant, nous sommes stupéfaits ! « Non,

ce n’est pas possible !», se dit le spectateur,

sidéré. Effectivement. Ce n’est pas possible.

C’est réel. Rien n’est plus étonnant que ce qui

arrive et pourtant, rien n’est plus prévisible. Le

scénario le plus improbable est aussi celui

auquel on devrait s’attendre. Ce qui semble un

détour du destin ou une fourberie de la providence

est en réalité la voie la plus économique

pour accomplir le fatum [destin, en latin] – que

le tout premier épisode contient déjà tout

entier. Comme dit Clément Rosset, à l’issue de

son analyse du mythe d’Œdipe : « il y a bien

tromperie quelque part, et ce quelque part

réside précisément dans l’illusion d’être

trompé, de croire qu’il y a “quelque chose”

dont la réalisation de l’événement aurait en

somme pris la place. C’est donc le sentiment

d’être trompé qui est ici trompeur. En se réalisant,

l’événement n’a rien fait que se réaliser. Il

n’a pas pris la place d’un autre événement. » 4

3. Saison 3, épisode 6. 4. Clément Rosset, Le Réel et son double. Essai sur

l’illusion, Gallimard, 1984, p. 39.

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PHILOSOPHIE MAGAZINE

HORS-SÉRIE

Cinquante nuances de noir

16

Une famille décapitée Catelyn Stark,

l’épouse de Ned, est exécutée lors des Noces pourpres,

le dîner au cours duquel la plupart des membres

de cette famille seront assassinés (saison 3, épisode 9).

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