Philosophie magazine-Hors-série avril 2019

billagate

Dossier Games of Thrones

© CP

Question de confiance

I

l y a quelque chose de réjouissant lorsque, après de multiples

traîtrises et vilenies, Ramsay Bolton – l’incarnation de la jouissance

du mal dans Game of Thrones – est dévoré par ses molosses comme

le fameux comte dans Les Chasses du comte Zaroff. Alphonse Allais

l’avait déjà remarqué, « on n’est jamais trahi que par les chiens ».

Mais si la violence, la domination et la torture sont au menu de chaque

épisode, ou presque, de la série, c’est bien la trahison qui gagne

le pompon. Quelqu’un a fait le compte : il y en a soixante-dix-sept

durant les sept premières saisons.

Autant dire que la confiance ne règne pas à Westeros.

Paradoxalement, elle est pourtant la véritable héroïne

de la série. Celle qui résiste aux traîtrises, comme

la Justine de Sade reste innocente malgré les outrages.

Celle qui finit par émerger comme la vertu qui

permettra, peut-être, de triompher des Marcheurs

blancs et de leur armée de zombies en unifiant

les vivants contre les morts. Car sans se hasarder à

identifier celui ou celle qui occupera le Trône de fer

si ce dernier est encore debout à la fin de la huitième

saison, on pariera volontiers que les deus ex machina du scénario

poursuivront dans la veine de la précédente. Et que le dénouement,

quel qu’il soit, résultera de cette idée défendue par Georg Simmel

qu’« il y a dans la confiance qu’un être humain porte à un autre une valeur

morale aussi haute que dans le fait de ne pas décevoir cette confiance » 1 .

Celle envers Jon Snow de lady Mormont, étonnant personnage de dix

ans, souveraine de l’Île aux Ours qui le fait acclamer par les seigneurs

du Nord. Celle de Jon Snow qui refuse de mentir, fût-ce à Cersei,

car « si les fausses promesses se multiplient, les paroles n’ont plus de sens ».

SVEN ORTOLI

RÉDACTEUR EN CHEF

Dans une époque hantée par la défiance, celle des complotistes, des

populistes et des climato-sceptiques, tous persuadés, comme le disait

une autre série célèbre, que « la vérité est ailleurs », ce n’est probablement

pas un hasard si la série la plus piratée au monde (plus d’un milliard

de fois pour la septième saison) défend – avec Simmel, encore – que

« sans la confiance des hommes les uns envers les autres, la société

tout entière se disloquerait » 2 .

Ce n’est peut-être pas une consolation, mais c’est déjà un espoir.

1. Secret et sociétés secrètes, trad. S. Muller, Circé, 1996, p. 65. 2. Philosophie de l’argent, trad. S. Cornille et P. Ivernel, PUF, 1987, p. 197.

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