Philosophie magazine-Hors-série avril 2019

billagate

Dossier Games of Thrones

GAME OF

THRONES

De la femme-objet

à la femme-sujet,

un renversement

de positions

Tantôt considérée comme féministe, tantôt décriée comme complaisante

à l’égard de la violence patriarcale, la série met en scène des rapports genrés

de domination qui s’expriment notamment à travers la sexualité, omniprésente.

En regard de la condition de Sansa traitée en objet sexuel, Sonia Feertchak

envisage le personnage de Daenerys accédant au statut de sujet à travers

son choix de pratique sexuelle.

PAR

SONIA FEERTCHAK

G

ame of Thrones est l’autre

Poème de la force, « la force

devant quoi la chair des hommes

se rétracte » 1 , écrit Simone Weil.

Comme dans l’Iliade, la série

explore les usages extrêmes de la puissance

et les rapports humains qui en découlent.

« La force, c’est ce qui fait de quiconque lui est

soumis une chose. Quand elle s’exerce jusqu’au

bout, elle fait de l’homme une chose au sens le

plus littéral, car elle en fait un cadavre » 2 . Le

corps est l’interface par laquelle nous basculons

d’un statut à l’autre : sujet, objet. Les

héros de Game of Thrones en savent quelque

chose, particulièrement les héroïnes. À Westeros,

les femmes sont pour la plupart des

hommes des enjeux, de plaisir à l’endroit de

leurs orifices, de lignée à l’endroit de leur

ventre ; tandis qu’elles-mêmes ne sont pas

dénuées d’ambition, de ruse et de force. Mais

parce que la rencontre hétérosexuelle se

fait à l’intérieur de leur corps et qu’elles

enfantent, il leur faut composer avec cette

vulnérabilité physiologique et le statut d’objet

que, partant, les hommes leur confèrent.

Quand Daenerys Targaryen rencontre son

futur mari, Khal Drogo, elle perçoit tout de

suite que le seigneur dothraki à qui elle est

sur le point d’être vendue est un tueur. La

célébration de leur mariage illustre à son

corps défendant les mœurs brutales du

peuple des chevaux et on la voit, avec

malaise, redouter le « viol nuptial » dont elle

est effectivement victime quelques instants

plus tard (première saison, premier épisode).

Daenerys est traitée comme un objet

par Drogo mais on ne peut pas dire que le

1. Simone Weil, L’Iliade ou le poème de la force, in Œuvres complètes,

II, 3, Gallimard, 1988, p. 529. 2. Ibid.

Sexe, domination et subversion

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