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MAGAZINE PEEL #10

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8<br />

re-contextualisation musicale<br />

Musiques en perspectives<br />

" demande à la poussière"<br />

de radio elvis<br />

Cette chronique est née d’une double envie : faire<br />

partager des textes forts portés par des auteurs,<br />

musiciens et interprètes en langue française et<br />

anglaise, et, comme les chansons qui relèvent de<br />

cette catégorie sont heureusement nombreuses,<br />

se focaliser sur certaines qui sont clairement<br />

inspirées par des faits réels, des personnes, des<br />

œuvres littéraires et proposent ainsi un prolongement,<br />

une double dimension, une perspective.<br />

Cette chronique est donc en partie muette car les<br />

paroles des chansons, consubstantielles à la musique,<br />

sont faites avant tout pour être entendues,<br />

mais elles peuvent aussi se suffire à elles-mêmes.<br />

uelques jours après avoir proposé à Peel cette idée,<br />

Bob Dylan recevait le prix Nobel de littérature. Cette<br />

nouvelle tombait donc à point. Et même si ces chroniques ne<br />

célèbreront peut-être pas des auteurs aussi reconnus que Bob<br />

Dylan, elles espèrent que le lecteur s’attardera sur les mots et<br />

qu’il aura l’envie – ou non- de les écouter en musique.<br />

Commençons avec une chanson d’un jeune groupe français,<br />

Radio Elvis, inspirée d’un roman de John FANTE (1909-1983),<br />

ASK THE DUST, paru aux États-Unis en 1939.<br />

Demande à la poussière<br />

RADIO ELVIS - EP Juste avant la ruée 2015 (extraits)<br />

C’est tous les jours écrire pour deviner sa peau<br />

C’est tous les jours écrire pour épeler ses lèvres<br />

La forme de son nombril qui ne concerne qu’elle<br />

Et ne concerne qu’elle<br />

Et m’éloigner de la poussière qui s’abat sur la ville […]<br />

Alors fendre la foule et puis quitter la ville<br />

Les immeubles s’écroulent, les palmiers s’embrasent<br />

La foule est médusée<br />

La chaleur du Mojave<br />

Et la poussière s’enroule<br />

Au désert qui s’avance<br />

Et ne concerne qu’elle et ne concerne qu’elle<br />

C’est tous les jours m’enfuir<br />

C’est tous les jours me dire<br />

C’est tous les jours écrire<br />

Et la mer dans tout ça, l’avancée du désert, que pourrait-elle y faire ?<br />

Demande à la poussière.<br />

Pierre Guénard, l’auteur et interprète de cette chanson, avoue<br />

avoir été marqué adolescent par la lecture, entre autres, de Jack<br />

London, Saint-Exupéry et John Fante. Ce dernier est un romancier<br />

et scénariste américain d’origine italienne, dont Demande<br />

à la poussière est reconnu comme l’œuvre la plus aboutie, un<br />

chef-d’œuvre pour Charles Bukowski qui a préfacé la réédition<br />

de Demande à la poussière en 1979 : il y évoque ses aprèsmidis<br />

« jeune, affamé, ivrogne » à la bibliothèque municipale de<br />

Los Angeles à chercher comme une âme en peine à travers les<br />

rayons – littérature, religion, philosophie, mathématiques, géologie,<br />

chirurgie – un livre qui aurait « un rapport avec moi ou<br />

avec les rues et les gens autour de moi. […] Un jour, j’ai sorti un<br />

livre, je l’ai ouvert et c’était ça. […] Chaque ligne avait sa propre<br />

énergie et était suivie d’une semblable et la vraie substance<br />

de chaque ligne donnait sa forme à la page, une sensation de<br />

quelque chose sculptée dans le texte. Voilà enfin un homme qui<br />

n’avait pas peur de l’émotion. L’humour et la douleur mélangés<br />

avec une superbe simplicité. Le début du livre était un gigantesque<br />

miracle pour moi. »<br />

En quelques mots, forcément trop courts, la substance du roman,<br />

essentiellement autobiographique : Arturo Bandini, jeune<br />

homme de condition modeste, d’origine italienne, a quitté son<br />

Colorado natal pour Los Angeles et a l’ambition de devenir un<br />

grand écrivain. Il s’installe dans un petit hôtel dont il ne parvient<br />

que difficilement à payer le loyer. Arturo tombe amoureux<br />

d’une jeune et belle mexicaine, serveuse dans un bar, Camilla,<br />

une « princesse maya ». Mais celle-ci le malmène et se moque<br />

bien des poèmes qu’il lui écrit avec ferveur. Camilla est en revanche<br />

amoureuse du barman, américain, lui, et qui fait bien<br />

sentir à cette petite qu’elle n’est pas, elle, américaine. Bien sûr<br />

l’histoire finira mal.<br />

Outre la dramaturgie d’un amour incompris et impossible, il y<br />

a l’omniprésence de la ville et du désert mêlés : « Los Angeles,<br />

donne-toi un peu à moi ! Los Angeles, viens à moi comme je<br />

suis venu à toi, les pieds sur tes rues, ma jolie ville, je t’ai tant<br />

aimée, triste fleur dans le sable ».<br />

La beauté du roman réside aussi dans un style fluide, direct, qui<br />

parvient à nous rendre si proche cet Arturo Bandini, ce personnage<br />

à la fois orgueilleux et adepte de l’autodérision, drôle<br />

et cruel par ses tourments d’amoureux éconduit, soumis à ses<br />

velléités et à sa crainte de devenir un écrivain raté.<br />

C’est donc ces trois éléments – un amour malheureux, une ville<br />

à la frontière du désert et un homme qui devient écrivain - que<br />

Radio Elvis a su si bien assembler pour en faire une chanson.<br />

Celle-ci commence lentement pour s’élever en colère et puissance<br />

et finir sur cette invitation absurde et belle : « Demande<br />

à la poussière ».<br />

Vous pouviez toujours mourir, le désert demeurerait là pour cacher<br />

le secret de votre mort, resterait là après vous pour recouvrir votre<br />

mémoire de vents sans âge, de chaleur et de froid.<br />

C’était inutile. Comment s’y prendre<br />

pour la chercher ? Et puis d’abord<br />

pourquoi la chercher ? […]<br />

Au loin sur le Mojave la chaleur montait<br />

en faisant des vagues. J’ai remonté<br />

le chemin jusqu’à la Ford. Sur<br />

le siège, l’exemplaire de mon livre<br />

était toujours là. Mon premier livre.<br />

J’ai trouvé un crayon, j’ai ouvert le<br />

livre à la page de garde et j’ai écrit :<br />

À Camilla, avec tout mon amour.<br />

Arturo<br />

Toujours avec le livre, j’ai fait une<br />

centaine de pas vers le sud-est […].<br />

De toutes mes forces je l’ai jeté le<br />

plus loin que j’ai pu dans la direction<br />

qu’elle avait prise.<br />

Extrait, Demande à la poussière,<br />

John Fante, Éditions<br />

10 / 18, traduction Philippe<br />

Garnier, 1986.<br />

texte<br />

Nathalie Mougin<br />

_ Radio Elvis © Éric Deguin

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