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Epistemologie des sciences sociales

Voyons à présent les

Voyons à présent les déplacements possibles. Partir de l’articulation de la cognition et de l’action, ce serait par exemple, en reprenant avec la précision des modèles cognitifs les suggestions de Koselleck sur le futur au passé, reconstruire les anticipations des acteurs, par lesquelles ils croisaient des représentations (certaines temporalisées, d’autres non) et des projets. L’historien dispose d’abord des repères que se sont donnés les acteurs sur et pour leurs propres actions. En effet, une bonne partie des documents dont dispose l’historien n’ont pas eu pour fin la transmission aux générations futures de la mémoire des actions passées, mais ils ont simplement servis aux acteurs de repères dans leurs actions et transactions (il en est ainsi, par exemple, des actes notariés et des bilans comptables, ou encore de la plupart des comptes rendus des résultats financiers, militaires, administratifs). Cela permet à l’historien de reconstruire les conditions cognitives de ces projets, en tenant compte des conditions cognitives et des contraintes spécifiques qui déterminent l’activité de production des comptes rendus ou des documents sur ces actions. Par ailleurs, il doit identifier les contraintes des situations sur ces actions. Pour ce faire, il est obligé d’étudier dans le détail le contexte d’une situation locale, et les stratégies personnelles des acteurs. Mais il retrouverait des représentations similaires, et des contraintes situationnelles semblables s’il étudiait d’autres objets dans des lieux et dans des temps voisins. Une étude de micro-histoire peut donc aisément, si elle s’est donné le mal de définir les contraintes cognitives et actionnelles pesant sur ses acteurs, se transposer à d’autres actions similaires de la même période. Le choix des solutions ou des buts peut varier, les contraintes demeurent. Ce n’est pas qu’elles soient indépendantes des visées poursuivies par les acteurs. Ainsi les contraintes ne sont pas les mêmes selon que l’on veut laisser une trace immémoriale ou bien simplement coordonner des activités planifiées mais transitoires. Et des fresques dans un climat désertique peuvent viser la pérennité alors qu’il faudra graver dans le marbre dans un climat plus humide. La spécificité des activités humaines est sous-déterminée par les contraintes cognitives et actionnelles, mais elles demeurent des repères stables. L’historien n’aura donc pas identifié les représentations des acteurs, mais les contraintes qui canalisent l’activation de ces représentations. Il faut y ajouter l’étude des propriétés qui contraignent ou facilitent la diffusion des représentations, programme qu’est censée développer l’anthropologie cognitive. L’historien connaît par ailleurs quelques-uns des résultats des actions entreprises. Il pourrait essayer, en défalquant les incidences des circonstances non prévues, de proposer des reconstructions des anticipations et des projets des acteurs. Mais plutôt que de tenter une telle reconstruction, qui n’aurait de sens que pour des acteurs pleinement conscients du contenu de leurs projets et des relations qui lient toutes leurs représentations, l’historien est en droit de supposer que cette conscience des acteurs est lacunaire. Il ne tente donc d’identifier les représentations et les projets des acteurs que dans leurs scansions par les circonstances, c’est-à-dire soit par des crises non prévues, dues à la rencontre d’autres actions ou d’événements naturels, soit au contraire par le cours sans heurt de la normalité des événements. L’histoire, de cognitive, se doit aussi d’être étho- et éco-logique, c’est-à-dire circonstancielle. Les acteurs mobilisent leurs représentations pour donner sens à ces circonstances qui traversent ou facilitent leurs activités, et c’est aussi à ces occasions qu’ils expriment les finalités de leurs actions, sur le mode du regret, de la révolte ou de la satisfaction. Dans ce type d’histoire, les intrigues et les récits sont essentiellement des façons de farder les circonstances pour se les réapproprier. Au lieu de s’attacher aux récits, l’historien s’intéresse donc à ce qu’ils révèlent de difficultés de réappropriation. Ces difficultés sont les indices en creux de ce qu’étaient en fait les projets et les actions. Mais les historiens ne sont pas mieux lotis que les acteurs. Eux non plus n’ont jamais pu faire coïncider les représentations flatteuses ou angoissées qu’ils se faisaient de leurs intentions et de leurs actions, et les événements effectifs qui fusionnaient ces actions avec les circonstances.

La différence, c’est qu’ils comblaient cet écart par leur vie, alors que l’historien serait tenté de le combler par un récit. Mais il ne ferait qu’interpréter, comme les acteurs ont interprété la rencontre de leurs projets et des circonstances. S’il veut au contraire exercer le modeste type d’explication dont il est capable, il doit s’en tenir aux limitations et contraintes latérales de l’action, contraintes cognitives, contraintes des relations entre environnement et activités fonctionnelles. Car il pourra alors expliquer comment tel type de représentation ne pouvait se diffuser que dans certaines conditions d’apprentissage, comment tel type d’activité exigeait la présence d’autres conditions dont la réunion demandait tout un édifice institutionnel, etc. Son type d’explication est alors du type « anankastique », comme le dit von Wright : si telles et telles conditions n’étaient pas réunies, alors on ne pourrait pas obtenir tel effet. Ces conditions ne sont pas des causes, puisqu’elles ne produisent pas à elles seules leur effet. Elles ne sont pas des raisons, puisque les raisons seraient ces reconstructions des intentions des actions en termes de représentations des fins et des moyens. Elles ne résultent pas non plus d’une inférence à la meilleure explication, puisque d’une part elles ne recourent pas à n’importe quel type d’explication pourvu qu’il soit satisfaisant, mais seulement aux contraintes cognitives et actionnelles et à leurs relations, et que d’autre part elles ne prétendent nullement fournir la meilleure explication disponible pour l’instant (d’autres seraient plus riches en significations). Elles ne permettent pas d’établir des lois, puisque même s’il est vrai qu’une fois une activité bien identifiée, on peut déterminer les relations entre les contraintes cognitives et l’action, comme entre l’action et les contraintes environnementales, les humains sont capables de créer en commun de nouvelles activités qui sortent du cadre de ces relations, si bien qu’il faudrait attendre qu’elles se répètent et se stabilisent pour qu’on puisse déterminer ces nouvelles contraintes. Et même alors, on aura toujours laissé en creux le sens vécu de ces actions. Cependant, l’historien peut proposer la forme temporelle de ce sens, ce qu’on appelle une temporalité. Braudel avait bien vu que ses différents temps n’étaient pas simplement des échelles différentes, mais qu’ils étaient immanents au mode de développement et de changement, bref aux dynamiques de différentes activités dans leur rapport avec leur environnement. Mais ces temps n’étaient pas encore pensés comme des temporalités. On ne réduira pas ce concept à la forme de prise de conscience temporelle qu’ont les acteurs d’un événement. On manquerait alors du souffle de la longue durée dont souvent les acteurs n’ont aucune conscience. Mais la cognition et l’action, si on les pense comme contraintes sur les opérations cognitives et actionnelles, vont bien au-delà de la conscience, même si elles l’alimentent et la déterminent. Qu’une évolution lente ne parvienne à la conscience des acteurs qu’à partir d’un certain seuil de transformation, cela détermine sa temporalité, parce que les acteurs en percevant le franchissement du seuil réinterpréteront aussi la lente évolution jusque-là inaperçue. Si l’approche cognitive et actionnelle consiste à définir les relations inévitables entre circonstances et contraintes de représentation et d’exécution des actions, alors elle définit aussi des temporalités. Au lieu de les tirer de la conscience des acteurs, elle les fait émerger de la structure temporelle des rencontres entre les évolutions inconscientes (celles des circonstances et celles des acteurs eux-mêmes) et leurs capacités de représentation, de projection et de réinterprétation des actions. Pour l’historien, ce sera par exemple la mention d’une opération de drainage dans une vallée affluente rendue nécessaire par la montée du lit du fleuve de la vallée principale, de concert avec les recherches de responsabilité de ceux qui devaient entretenir ces drains et de ceux qui devaient ériger des digues. Les temporalités sont donc en fait des rencontres des temps de Braudel (le temps long d’exhaussement du lit du fleuve, le temps des groupements qui entretiennent drains et digues, le temps événementiel enfin de l’opération de drainage et des procès). Toutes les temporalités ne font pas se croiser les trois temps de Braudel, mais toutes font se croiser plusieurs temps, pour la simple raison qu’il faut une circonstance venue d’un autre ordre temporel

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