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Epistemologie des sciences sociales

L’opposition ne passe

L’opposition ne passe donc pas entre fiction et non-fiction, avec ce que cette distinction, pour nous essentielle, impliquerait aujourd’hui : un rapport fondamentalement différent à la « réalité ». Elle s’inscrit entre des genres qui, dans leur définition rhétorique, produisent des formes de connaissance inégalement accomplies. Ainsi s’explique par exemple que, dans la classe des récits historiques, certains soient plus prisés que d’autres. Ce n’est pas ici le lieu d’entrer davantage dans ce débat. Retenons-en seulement ce point nodal : aux origines occidentales de l’historiographie, il n’existe pas de contradiction entre l’histoire comme enquête et l’histoire comme récit. Les vérités que l’historien met au jour ne sont susceptibles d’être transmises qu’au prix d’une mise en forme et d’une mise en ordre qui s’identifient à une intrigue. Il ne saurait donc se contenter de présenter les faits qu’il a recueillis en ordre chronologique ; il doit leur donner une organisation porteuse d’une signification, produisant des figures reconnaissables. Ce pacte fondateur a été accepté tel quel jusqu’au xviii e siècle, quelles qu’aient été entre-temps les transformations du genre historiographique puis, à partir de la fin du Moyen Âge, la mise au point de procédures techniques destinées à mieux séparer le vrai du faux. Voltaire, qui est souvent considéré comme l’un des pères de l’historiographie moderne, ne renonce pas pour autant au parallèle entre l’histoire et la tragédie lorsqu’il rend compte du projet du Siècle de Louis XIV ; ce qui distingue l’histoire qu’il ambitionne d’écrire de la chronique vulgaire, c’est précisément une organisation narrative qui, tout ensemble, captive l’attention du lecteur et donne un sens lisible à la matière dont il traite. Ainsi se comprend, sans doute, la souplesse avec laquelle l’écriture de l’histoire échange ses propriétés avec d’autres productions littéraires de l’âge moderne : non seulement avec la tragédie ou avec l’épopée, mais encore avec le roman (pensons à Diderot), voire avec des formes artistiques non littéraires : R. Koselleck a longuement commenté en ce sens la fortune d’une expression ambivalente comme celle de « peinture d’histoire » (Koselleck, 1990, p. 19-36) [16]. Dans le long terme, une telle conception a été inséparable, au moins implicitement, d’une double assomption. La première posait que la rhétorique fût autre chose qu’une technique d’ornementation et que lui fussent reconnues des ressources cognitives – ou que l’on acceptât au moins l’existence d’un cadre de références à l’intérieur duquel les opérations de mise en forme et la production d’un savoir ne fussent point séparées. Elle a été à l’origine d’une réflexion durable (et, reconnaissons-le, un peu répétitive) sur les règles de la composition historique, qui s’est prolongée jusqu’au xviii e siècle. La seconde assomption posait qu’une séparation claire existât entre l’histoire réelle, telle qu’elle avait effectivement eu lieu (les res gestae), et la relation donnée par l’historien de ce qui était advenu (l’historia rerum gestarum). Pendant longtemps, la possibilité de réécrire indéfiniment la même histoire n’a pas été principalement fondée sur l’invention de nouveaux témoignages ou sur la relecture critique de documents déjà connus ; elle passait davantage, par la capacité d’organiser les faits selon des modalités narratives différentes. Cette capacité n’était cependant pas fondamentalement associée à la recherche d’une originalité ou d’une inventivité esthétique. Elle n’était pas séparable de la recherche d’une signification neuve – c’est-à-dire d’une interprétation –, de la mise au jour de modèles de vérité repérables dans le désordre apparent de l’histoire réelle. Tel était l’un des rôles assignés à l’historiographe du prince, choisi pour sa maîtrise de l’exposition bien plus que pour sa compétence technique d’historien (ainsi de Racine et de Boileau auprès de Louis XIV à partir de 1676) ; telle était la tâche que s’assignait l’auteur qui, de son propre chef, se donnait pour mission d’exalter l’exemplarité d’un moment du passé (Voltaire). Pour qu’elles fussent possibles, de telles opérations supposaient aussi que fût reconnue une continuité de fait entre le présent, celui de l’historien et celui des lecteurs auxquels il destinait son œuvre, et les temps révolus. Cette conviction garantissait que, par-delà les vicissitudes et les ruptures apparentes qu’elle offrait au regard naïf, l’histoire était dispensatrice d’un répertoire d’exemples et de leçons, d’exemples

qui avaient vocation à enseigner des leçons permanentes. Depuis l’époque hellénistique et la rhétorique latine, la formule n’a pas cessé d’être reprise : l’histoire vaut parce qu’elle est magistra vitae : elle livre, à qui sait la lire, des précédents, des modèles et des valeurs, elle est investie d’une fonction pédagogique inséparablement philosophique et morale, plus tard religieuse et politique. On retrouve en ce point le rôle décisif de ce que l’on pourrait appeler la « bonne forme » : la trouver, c’est, pour l’historien, rendre l’histoire parlante par-delà le temps. Ce contrat rhétorique s’est défait entre la seconde moitié du xviii e siècle et les premières décennies du xix e . Plusieurs ordres de raisons concourent à expliquer ce tournant décisif de l’historiographie. Une première mutation voit la disqualification de la rhétorique comme instrument de connaissance. Elle devient alors suspecte en même temps qu’elle se voit cantonnée à la maîtrise et à la mise en œuvre d’effets de conviction, voire de style : elle est réputée superficielle, ornementale. On l’accuse de faire écran entre la réalité du monde et son expression discursive. Une seconde rupture, tout aussi profonde, affecte la conception même de l’histoire. Dans un grand livre, l’historien allemand Reinhart Koselleck a montré comment, à la fin du siècle des Lumières, s’étaient mis en place les éléments d’un nouveau régime d’historicité (Koselleck, 1990). Aux histoires exemplaires que, pendant des siècles, l’on était allé chercher dans le trésor du passé, se substitue une histoire unifiée (Geschichte) désormais conçue comme un procès global, objectif, obéissant à sa propre logique, dont il revient à l’historien de reconstruire les règles et le sens. La distinction naguère posée comme allant de soi entre les faits et la relation qu’on en donne s’efface, tandis que l’historien doit s’investir dans la reconstitution d’un passé dont on n’attend plus qu’il donne des leçons, mais qu’il livre sa signification d’ensemble : c’est ce que Gustav Droysen a résumé dans une formule célèbre, en affirmant que l’histoire est connaissance d’elle-même. Ce régime d’historicité se distingue en outre de celui qui l’a précédé par un discontinuisme essentiel. Le passé ne nous parle plus au présent en nous offrant le miroir de situations exemplaires, de conduites modèles, un répertoire de précédents prêts à servir. Il est définitivement passé et il n’est lié à notre présent que par ce qu’il a d’irréductiblement distant et différent. Faire de l’histoire, c’est désormais reconstruire la chaîne des raisons qui permettent de nous relier de façon intelligible à ce qui nous est désormais étranger. La rupture essentielle que la Révolution française et ses conséquences sont venues inscrire dans l’ordre européen n’a pu que conforter cette construction du temps historique : comment rendre compte désormais d’une durée qui a été aussi radicalement interrompue, et de façon aussi irréversible (Gauchet, 1988) ? La pensée du progrès, qui domine alors la production historiographique et qui va en nourrir l’imagination de façon privilégiée pendant près de deux siècles, offre certes un moyen de référer l’après à l’avant : mais elle pose, précisément, qu’ils sont distants et disjoints. Le rôle dévolu à l’historien se transforme en conséquence. L’art de la composition et de l’exposition ne constitue plus le dernier mot de son métier. L’affirmation peut sembler paradoxale, si l’on se rappelle que le xix e siècle est celui où nombre de grands écrivains se sont voulus historiens, celui surtout où, de Michelet à Ranke, de Tocqueville à Burckhardt, tant de grands historiens ont été des écrivains majeurs. Elle ne l’est point pourtant et le problème n’est pas ici celui du style ou de l’imagination historiques, mais bien celui de la relation entre l’historien et son objet. Ce qui passe au premier plan désormais et qui est, malgré leurs évidentes différences, le point commun entre ces auteurs, c’est la volonté (mieux vaudrait dire : le devoir) d’une reconstruction globale du passé. Michelet s’immerge dans les archives, à l’écoute de ce qu’elles disent et de ce qu’elles n’avouent pas, et qui pourtant doit pouvoir s’exprimer. Peu importe, à la limite, qu’il ne soit pas toujours un scribe fidèle et que l’imagination l’emporte souvent chez lui sur l’exactitude. Dans son emphase, il se pense comme un médium entre le monde des morts et celui des vivants. Le choix d’une forme de récit épique (si profondément marqué au départ, on le sait, par les romans de Walter Scott) n’est pas celui de l’historien : il exprime à ses yeux la matière même de

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